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La Banque de France et la Commune de Paris (1871)

De
336 pages
L'auteur s'est attaché à ouvrir de nouveau le dossier des relations complexes nouées entre le 18 mars et le 24 mai 1871 entre les organes dirigeants de 1e Commune de Paris et le gouvernement de la Banque de France. Cette reconstitution scrupuleuse offre les moindres cheminements d'une histoire financière inextricablement mêlée à l'histoire politique mettant en scène les acteurs principaux d'un drame, à 1'Hôtel de Ville et à Versailles.
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LA BANQUE DE FRANCE ET LA COMMUNE DE PARIS (1871)

Collection Chemins de la mémoire dirigée par Alain Forest
Dernières parutions Jean VERLHAC, Laformation de l'unité socialiste (1893-1905). M.-Th. ALLEMAND-GAY et J. COUDERT, Un magistrat lorrain au XVIIIe siècle. Le Premier Président de Cœurderoy (1783-1800) et son diaire. M. GALOPIN, Les expositions internationales au XXe siècle et le bureau international des expositions. COMTE ERNEST DE MUNNICH, Mémoires sur la Russie de Pierre le Grand à Elisabeth 1re (1720-1742). Traduit et annoté par F. Ley. Bernard ALIS, Les Thiard, guerriers et beaux esprits. Léon SCHIRMANN, L'affaire du "dimanche sanglant d'Altona" ,19321997. Autopsie d'un crime judiciaire organisé par les magistrats. Yveline RIOTTOT, Joaquin MAUURIN, De l'anarcho-syndicalisme au communisme (1919-1936). Jean- Yves BOURSIER (dir), Résistants et résistance. Réda BENSMAÎA, Alger ou la maladie de la mémoire. Claude SCHKOLNYK. Du socialisme utopique au positivisme prolétaire. Victoire Tinayre 1831-1895. Dominique POULOT (dir), Patrimoine et modernité. Alain PAUQUET, La société et les relations sociales en Berry au milieu du XIXè siècle. Yvan COMBEAU, Paris et les élections municipales sous la Troisième République. La scène capitale dans la vie politique française. Franck LAFAGE, Le comte Joseph de Maistre (1753-1821). Itinéraire intellectuel d'un théologiende la politique. Louis PERE-DARRE. , Les années 40. Récit d'un Amour Impossible. F. FEDERINI, L'abolition de l'esclavage de 1848. Gracie DELEPINE, L'Amiral de Kerguelen et les mythes de son temps.

@ L' Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6689-3

ERIC CA VATERRA

LA BANQUE DE FRANCE ET
LA COMMUNE DE PARIS

(1871)
Préface de Michel Margairaz

Éditions L'Harmattan
5-7. rue de l'École- Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55. rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Pour Sylvie et pour Cassandre

NOTE LIMINAIRE:

Le présent ouvrage est issu d'un mémoire en Histoire contemporaine (Université Paris VIII - Centre Jean Bouvier). Cette recherche a été effectuée sous la direction du Pr. Michel Margairaz et soutenue en octobre 1996 en présence de MM. Michel Margairaz (Paris VIII) et Jacques Rougerie (Paris I). Elle a obtenu la mention Très Bien. Que soit ici remercié Michel Margairaz : toujours chaleureux, disponible et attentif, il m'a permis, par ses encouragements et ses conseils, dans le cadre d'un dialogue fructueux, de mener ces travaux à leur terme. Qu'il reçoive ici, par ces quelques phrases mais aussi par ce livre, le gage de toute ma reconnaissance. Que soient aussi remerciés, pour leurs précieux conseils, leur aide et leur soutien, M. Michel Barbier, Mme Muriel Bordogna, M. Pierre Bougerol, M. Louis Bretonnière, M. Léopold Cabanau, M. Marcel Cerf, Mme Nathalie Couture, M. Guillaume Denizo, M. Raoul Dubois, M. de Flers, Mlle Sabine Jeanjean, M. François Livartowski, M. Jacques Rougerie et M. Claude Willard Enfrn, merci du fond du cœur à Sylvie et Cassandre, pour leur patience infinie et leur tendre et affectueuse compréhension. Ce modeste travail leur est dédié.

AVERTISSEMENT

La Banque de France et la Commune (1871) est à l'origine un travail de recherche universitaire. Il est aujourd'hui publié. C'est toutefois délibérément que nous avons pris le parti de le faire éditer intégralement, quelques modifications mineures mises à part. C'est pourquoi figurent dans cet ouvrage la totalité des notes de bas de page qui se trouvaient dans le mémoire originel. Si le lecteur peut faire l'économie de les lire sans que ceci nuise à la pleine et totale compréhension de cet ouvrage, nous pensons néanmoins qu'il n'est pas dénué d'intérêt de les aborder, dans la mesure où elles restent susceptibles d'apporter des précisions éclairantes. Voici donc quelques explications sur les sigles utilisés: ABF : Archives de la Banque de France ANI AP : Archives Privées des Archives Nationales AHG : Archives Historiques de la Guerre

PREFACE

Ecrire en 1998 du neuf sur la Commune? Le présent ouvrage, appuyé sur un travail universitaire de maîtrise, en montre par l'exemple la possibilité sur un sujet bien délimité. De manière sage, au lieu d'envisager l'ensemble de la politique financière de la Commune, Eric Cavaterra s'est attaché à ouvrir de nouveau le dossier des relations complexes nouées entre le 18 mars et le 24 mai 1871 entre les organes dirigeants de la Commune de Paris et le gouvernement de la Banque de France. Fréquemment abordée, la question a été vite trancMe par les contemporains, dès le mois de mai 1871 - à commencer par Marx - puis par les historiens. Les uns et les autres ont le plus souvent rendu leur verdict avant même d'établir l'ensemble des pièces du dossier. Certes, nous disposions, depuis 1929, de l'ouvrage de Gabriel Ramon, qui consacre une quinzaine de pages à l'épisode. Tout en puisant dans les archives de la Banque de France, l'auteur ne renvoie pas précisément aux sources, qu'il n'exploite pas de manière systématique, et épouse, souvent de manière implicite, le point de vue du gouvernement de la Banque. Sur cette question, d'ailleurs, lui-même après les contemporains de l'événement, et, à sa suite, la plupart des historiens orit fréquemment repris les analyses du marquis de Ploeuc, premier sous-gouverneur de la Banque, présentées par celui-ci lors de sa déposition devant la

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Commission d'Enquête parlementaire sur les Evénements du 18 mars 1871. Il convenait donc d'effectuer, comme d'usage, un retour aux sources elles-mêmes. Eric Cavaterra s'y est employé de manière minutieuse en dépouillant systématiquement les archives de la Banque de France, les papiers privés de De Ploeuc déposés aux Archives nationales - déjà exploités par Alain Plessis dans sa thèse ainsi que quelques dossiers de la Police et de la Guerre. La première tâche consistait à établir les faits, à savoir dresser une chronologie au jour le jour des versements effectués par la Banque à la Commune et rechercher parallèlement, pour chacun d'eux, les termes du dialogue conflictuel qui s'institua, dans les interstices de la guerre civile, entre les responsables respectifs. Les principaux développements de l'ouvrage et les annexes qui les complètent témoignent de cette reconstitution scrupuleuse et nous offrent, quasiment heure par heure, les moindres cheminements d'une histoire financière ainsi inextricablement mêlée à l'histoire politique mettant en scène les acteurs principaux du drame, à l'Hôtel de Ville, rue de la Vrillière et à Versailles. Les fluctuations dans l'importance des sommes versées par l'Institut d'Emission conduisent l'auteur à distinguer et à caractériser trois périodes: celle du « légalisme révolutionnaire» du Comité central (jusqu'au 28 mars), pendant laquelle 2 500000 francs ont été versés, puis une période d' « accalmie financière» jusqu'au 20 avril, où la Commune, ralliée à une politique « parcimonieuse », ne sollicite qu'1,250 million de francs; enfin, à partir du 20 avril jusqu'aux dernières heures de la Semaine sanglante, une accélération brutale des sommes, qui atteignent près de 13,750 millions. Périodisation qui reflète celle de l'affrontement plus général, certes. Mais l'occasion est donnée de mesurer la continuité et l'ambiguïté fondamentales qui traversent le type de relations instituées entre les autorités de l'Hôtel de Ville et celles de la Banque. Dès le 23 mars, alors que le gouverneur Rouland part pour Versailles, laissant au marquis de Ploeuc le soin - avec les six ou sept régents demeurés à Paris d'organiser la résistance, Rothschild résume la situation: « chaque jour gagné est d'un prix considérable ». Ainsi, face aux demandes 14

pressantes de fonds, exprimées par Jourde et Varlin, puis par Jourde et Beslay au nom du Comité central, puis de la Commune issue des élections du 26 mars, le gouvernement de la Banque décide de louvoyer, tout en conservant dans ses murs, aux termes d'un décret de 1792 ( !) opportunément exhumé, un bataillon destiné à la défendre. Dès le versement du premier million de francs, le 20 mars, les relations se sont trouvées quasi institutionnalisées. La Commune sollicite ainsi, à trente-neuf reprises en soixante-cinq jours, des fonds pour payer les troupes de fédérés, au nom de l'autorité municipale qu'elle incarne, et demande de puiser sur le solde du compte créditeur ouvert au nom de la Ville de Paris (qui, au 18 mars, se monte à 9,4 millions de francs). La plupart du temps, le Conseil général de la Banque résiste quelque peu puis cède, après avoir tenté de gagner du temps et de rogner sur les sommes demandées, et avoir obtenu la reconnaissance officielle par la Commune que celle-ci procédait ainsi à des réquisitions successives. Situation insolite où l'Institut d'Emission « nourrit le désordre », tout en finançant dans le même temps les troupes versaillaises. Les relations avec la Commune, et, en particulier, avec Beslay, son délégué nommé auprès de la Banque à partir du 30 mars, reflètent une sorte de « compromis bâtard », aux termes duquel les versements s'effectuent suivant une succession de réquisitions « à l'amiable ». Au total, on le savait, l'Hôtel de Ville a pu ainsi disposer de près de 16,7 millions de francs (laissant donc un solde débiteur de 7,3 millions), ce qui place la Banque de France en tête des sources de financement (environ 40% des ressources totales), avant l'octroi. La Commune n'a, somme toute, manqué de rien pour financer, certes modestement, ses moyens de défense. Et, au même moment, Versailles a reçu pas moins de 315 millions! Sans pouvoir suivre avec autant de précisions les cheminements des fonds, Eric Cavaterra montre que l'essentiel des sommes a transité par les succursales de la Banque, en particulier par Le Mans. Au-delà de la démonstration précise de l'ambivalence de la position de la Banque de France, Eric Cavaterra poursuit son étude en s'attachant à l'analyse de la construction postérieure de cette histoire, par les témoins-acteurs, les contemporains et les historiens. Dès les années 1870, notamment à partir du texte de Lissagaray, la 15

mansuétude de la Commune à l'égard de la Banque de France est désignée comme l'un des facteurs majeurs de l'échec final, thème qui va largement traverser le vingtième siècle et gagner les historiens. Eric Cavaterra reprend scrupuleusement les écrits successifs, repère inexactitudes et confusions et analyse la genèse d'une sorte de vulgate, aux termes de laquelle Beslay, vétéran proudhonien modérantiste de la Commune, se serait laissé berner par I'habileté manoeuvrière de De Ploeuc. Cette version des faits trouve son origine dans la déposition même du marquis, mais aurait été relayée ensuite par les auteurs les plus divers. Le dépouillement précis des sources montre que, certes, il s'agit, pour Beslay, de préserver la Banque, afin de maintenir la confiance, sans laquelle, répète-t-il plus tard, « le billet de banque n'est plus qu'un assignat». Mais c'est également la position de Jourde, adepte d'un « socialisme pratique» et, plus généralement, de l'ensemble de la Commune. Lors de la séance du 2 mai devant les élus de la Commune, les responsabilités de Jourde aux Finances sont confirmées, malgré un débat houleux dans lequel personne n'évoque cependant le financement de Versailles par la Banque. Beslay, conclut Eric Cavaterra, ne fut « que l'intermédiaire complaisant entre un Ploeuc obstiné et un Hôtel de Ville respectueux» (p. 290). Au fond, la politique de Beslay et de Jourde est bien celle de la Commune dans son ensemble, par delà les propos à l'emporte-pièce de certains contemporains, parmi les blanquistes notamment. Et il ne pouvait guère en être autrement, compte tenu des courants alors dominants dans le mouvement ouvrier, comme l'a rappelé naguère Jacques Rougerie. Tout le reste n'est qu'anachronisme postérieur, notamment à l'heure où le socialisme s'est voulu collectivisateur. L'ouvrage, on l'aura compris, parvient à restituer son objet comme les acteurs de ce drame dans leurs limites historiques. Et ce n'est pas son moindre mérite de démontrer, preuves à l'appui, qu'au total le talon d'Achille de la Commune ne fut sans doute pas son attitude à l'égard de la Banque de France, mais doit être davantage recherché dans sa stratégie militaire, en particulier dans les premiers jours, voire, plus généralement, dans ses choix politiques. Michel Margairaz 16

INTRODUCTION

Depuis maintenant cent vingt-sept années, la Banque de France figure en bonne place dans l'historiographie de la Commune. Sauf exception, il n'est pas un ouvrage qui n'aborde cet aspect de la Révolution de 1871. Avec le temps, la relation entre I'Hôtel de Ville et ce que l'on appelait alors l'Hôtel de la Vrillière est devenue l'une des questions essentielles. Aussi, le traitement uniquement factuel de cette« affaire» relève de la gageure, voire de l'impossible. On a en effet rarement vu un objet historique sur lequel pèsent tant de polémiques. Quasiment dès le lendemain de la Commune, la « faute» entache la façon dont les événements se sont déroulés. On a souvent cité, parmi les grandes «erreurs» des insurgés, deux décisions: le fait de ne pas avoir marché sur Versailles dès les premiers jours et la façon dont fut traitée la Banque de France. Mais cette première « erreur» est ponctuelle, en quelque sorte. Les fédérés n'ont pas marché, et voilà tout. Tandis que pour la Banque de France, « l'erreur» s'étale dans le temps, elle court sur toute la durée des événements. Reste alors ce paradoxe: comment un objet qui a fait couler tant d'encre et suscité tant de querelles, a-t-il pu échapper si longtemps, en tant que tel, aux recherches des historiens? Comme si, au fur et à mesure que l'on s'exprimait sur cette affaire, on supposait les faits acquis. Tout le reste devenant donc une question d'interprétation. S'il

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est pourtant un objet de recherche qui a longtemps été négligé, c'est bien celui-ci. Qui a écrit sur la Banque de France et la Commune? A la fois tout le monde et personne. Tout le monde, parce que nous l'avons dit, cet épisode est immédiatement devenu un aspect incontournable. Personne, en ce sens qu'il n'existe à ce jour aucun ouvrage le traitant comme objet d'étude à part entière. D'où cette étrange situation où s'opposent la pauvreté de la restitution des faits et « l'hypertrophie» des conclusions et jugements qui en sont tirés. Par exemple, on a beaucoup parlé de la Commune et l'Ecole, de la Commune et la Justice, etc. Que l'on partage ou non l'analyse que chaque auteur a pu émettre, c'est là un autre problème. Mais, globalement, ces remarques et commentaires ont été émis à la lueur des faits, en connaissance de cause. Ce n'est pas le cas pour la Banque de France. Il existe toutefois deux exceptions: Du Camp et Ramon. Que ce soit dans Les convulsions de Paris ou dans la Revue des Deux-Mondes, Du Camp a fait de la Banque un objet d'étude à part entière. Mais l'inconvénient, c'est que la restitution brute des événements est très largement sujette à caution. Sans même parler des conclusions de l'auteur... Quant à Ramon, dans son Histoire de la Banque de France d'après les sources originales, en dépit d'une approche apparemment plus rigoureuse, il se fait, dans cette affaire, le porte-parole du gouvernement de la Banque. C'est ainsi que depuis cent vingt-sept années, on a fouillé, exhumé, décortiqué les archives ayant trait, de près ou de loin, à la Commune. On est allé si loin, en croisant des sources de toutes origines, que l'on serait presque capable de reconstituer au jour le jour, heure par heure, les actions de certains dirigeants communards. On a réfléchi, écrit, discuté. Mais on n'a guère avancé dans la recherche de la vérité à propos de la Banque de France. D'où cette étonnante situation: depuis plus d'un siècle, l'Histoire est en panne sur cette question. Cet étrange état est-il la conséquence d'une absence de sources? Bien au contraire, il en existe, à la fois nombreuses et diversifiées. C'est à la Banque de France elle-même qu'il faut d'abord les chercher.
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En tout premier lieu, il y a la "matière brute. Nous entendons par là les sources primaires: lettres, reçus etc. Par exemple, si l'on savait à peu près combien la Commune avait reçu de l'Hôtel de la Vrillière, on était bien incapable de dire en combien de fois, et quels jours. C'est une question pourtant essentielle. L'ensemble des pièces permettant, par exemple, d'aborder cette question est regroupé dans une vaste série divisées en treize volumes: Evénements de 1870-71. y figurent, bien sûr, l'ensemble des reçus correspondant aux emprunts faits par le gouvernement communal. Mais on y trouve aussi des lettres qu'adressèrent à la Banque Jourde, Varlin et d'autres encore. Ces documents, originaux et inédits pour la plupart, sont ordonnés à la fois thématiquement et chronologiquement. A côté de ces pièces, il existe les procès-verbaux du Conseil Général de la Banque. Leur importance est capitale: pour la première fois, on découvre enfin ce que l'on perçoit et ce que l'on pense, à l'intérieur, de la situation. En situation normale, le Conseil des Régents se réunit hebdomadairement. Théoriquement, figurent dans les procès-verbaux la liste des participants ainsi que la discussion autour des questions à traiter et les décisions qui en découlent. On y trouve aussi la composition des Comités (d'escompte ou des billets par exemple). La situation hebdomadaire du portefeuille y est aussi indiquée (effets de commerce, Bons du Trésor et effets prorogés). Mais les événements auxquels le Conseil va être confronté seront source de bouleversements internes, de distorsions dans le cours habituel des événements. Du 22 mars au 30 mai inclus, il aurait dû se tenir une dizaine de fois. Pour cette seule période, il va se réunir à quarante-deux reprises. A ces séances dites «officielles», il faut ajouter la tenue de neuf séances dites « secrètes» entre le 22 mars et le 1er mai. Ces séances permettent de discuter plus librement au sein du Conseil de toutes les questions délicates. Les débats sont conservés à l'état de minutes volantes qu'il est facile de détruire promptement en cas de nécessité. A la différence des procès-verbaux des séances officielles, le nom des participants n'apparaît pas, ni même le nombre. En marge d'un de ces procès-verbaux, le Secrétaire du Conseil a noté: «Il était impossible de mettre les noms des participants: le danger grandissant tous les jours, les notes prises par 19

le Secrétaire du Conseil dans les séances secrètes n'étaient plus conservées.! » Peut-être faut-il voir ici l'explication au fait qu'après le Ier mai, il n'y a plus aucune trace des séances secrètes. Deux types de procès-verbaux donc: l'un, plus « neutre », plus hermétique surtout, et l'autre, malgré ses limites, qui permet d'observer plus ou moins des débats internes et la façon dont la Banque se dispose véritablement face à la Commune. De surcroît, il existe plusieurs étapes dans l'élaboration de ces procès-verbaux. Tout d'abord les minutes. Nous n'en avons malheureusement aucune trace. A l'opposé, il yale « produit fini» : le procès-verbal dans sa version expurgée, froide et trop souvent consensuelle. Entre les deux, il y a le projet de la version qui figurera officiellement. Il est signé par le Gouverneur (ou, en son absence, par le Sous-Gouverneur). S'il a subi la «censure» du Secrétaire du Conseil, celle de son Président n'a pas encore frappé. Raturée, biffée, parfois difficilement lisible mais en même temps plus proche du débat originel, c'est cette version à mi-chemin qui a retenu notre attention. Mais tout cela ne saurait suffire. Derrière le document officiel ou le procès-verbal, il y a les hommes, deux en particulier: De Ploeuc et Beslay. Si le dernier a laissé deux ouvrages, le premier ne l'a pas fait. Mais il a légué de nombreuses lettres et divers documents. Soumis à l'autorisation des descendants, ils se trouvent aux Archives Nationales (série AN 272 AP). Tout d'abord figurent les nombreuses lettres du marquis à son épouse durant les événements. Elles fourmillent de précieux renseignements sur son état d'esprit, ses peurs et ses doutes mais aussi ses espoirs. Pour la période qui court du 18 mars au 30 mai, on trouve dix-neuf lettres du Sous-Gouverneur De Ploeuc à son épouse qui est alors hors de Paris. Tout aussi importante est la correspondance entre Beslay et De Ploeuc au lendemain de la Commune. Les deux hommes, se relatant leurs «souvenirs », y livrent des informations capitales sur la façon dont se sont déroulés certains événements. De cette relation épistolaire, il reste donc la
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Note de M. de Benque in ABF, Evénementsde 1870-71,Tome X, pièce n053, (De

Benque), commentaire en marge du procès-verbal de la séance secrète du Conseil Général du 25 avril 1871, non daté. Toutefois, De Benque a écrit, a posteriori, le nom des participants sur les procès-verbaux de quelques séances secrètes. 20

copie d'une lettre du Sous-Gouverneur (21 décembre 1871) ainsi que les originaux de quatre lettres de Beslay (15 juillet 1871, 15 décembre 1871, 6 janvier 1872 et 17 mars 1872). On y trouve aussi l'agenda du marquis durant les événements. Ce document manuscrit du marquis se présente sous la forme d'un« mémento de bureau 1871 » (14, 2 cm sur 34,9 cm). Malheureusement, il ne s'agit que d'une reconstitution effectuée par De Ploeuc après la Commune. Il l'indique d'ailleurs dans sa déposition devant la Commission d'enquête parlementaire en précisant qu'à partir du 6 avril, il a détruit ses notes. C'est donc sur la base des procès-verbaux eux-mêmes que le Sous-Gouverneur a reconstitué son agenda disparu. En témoigne d'ailleurs la reproduction dans ce dernier de paragraphes entiers, mot pour mot, extraits des procès-verbaux. Toutefois, ce document, par les choix mêmes qui ont été faits par De Ploeuc, reste précieux d'autant que peuvent y apparaître, par endroits, des commentaires qui lui sont propres. Indéniablement, cet agenda réécrit eut pour fonction de constituer la charpente de la version des événements que le marquis rendit publique dans sa déposition devant la commission d'enquête parlementaire mise en place au lendemain des événements du printemps 1871. Entre cet agenda et cette déposition, il existe un document intermédiaire dont le nombre de ratures et le caractère inachevé2 permet de conclure qu'il s'agit là d'un brouillon (272 AP/l8, Dossier I, pièce n074). Ce texte de dix-huit pages fut certainement celui qui permit à De Ploeuc de relater les faits avec tant de précision devant les parlementaires de la Commission d'enquête. C'est d'ailleurs ce qu'il leur indique: « c'est donc seulement depuis avant-hier que j'ai fait appel à mes souvenirs et que j'ai tenté de rétablir les faits chronologiquement,3 » L'intérêt de ce document se révèle dans la comparaison avec la déposition elle-même. Cette confrontation met en effet à nu, par endroits, des différences non négligeables. On trouve enfin dans les papiers du marquis une série de lettres que son épouse lui a écrites ainsi que quelques documents
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La narration des faits s'arrête au 6 avrill871. Déposition du marquis de Ploeuc, Enqu.~te parlementaire sur l'insurrection du 18 mars 1871, Paris, Librairie législative Wittersheim, 1872, p. 487. 21

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originaux (Rapport de Bernard, commandant du bataillon de la Banque, du 30 mai 1871, Laissez-passer de Beslay, etc.). Les Archives de Police sont plus connues. Elles n'apportent rien d'essentiel sur l'activité de Beslay durant la Commune. A l'inverse, c'est une précieuse source de renseignements sur la période qui lui succède: son exil à partir de juillet 1871. Le principe est le même pour le dossier Jourde, qui reste toutefois plus volumineux. Les Archives de la Guerre sont, elles aussi, connues. Le dossier de Beslay, qui a bénéficié d'un non-lieu, est évidemment mince. Celui de Jourde, qui fut déporté en Nouvelle-Calédonie, l'est beaucoup moins: dépositions à son procès, interrogatoires etc. On signalera enfin quatre ouvrages qui relèvent essentiellement du témoignage. Tout d'abord, citons la déposition du marquis de Ploeuc devant la Commission d'enquête parlementaire. Il s'agit d'un témoignage qui relate les événements presque au jour le jour. Une très grande circonspection est nécessaire pour la lecture de ce document. Souvent utilisé par les anciens Communards et les historiens comme source première, voire unique, nous allons voir qu'il ne manque ni d'erreurs ni de faussetés. Tout aussi délicat à utiliser est le témoignage inédit de Pierre-Lucien Moynot, qui fut Trésorier-payeur du bataillon de la Banque sous la Commune.4 Si une bonne part de cet ouvrage reste la simple reprise du témoignage du Sous-Gouverneur (Moynot relate des événements auxquels il n'a pu assister), ce document reste utile car il regorge de précisions sur certains épisodes auxquels Moynot a participé. Enfin, c'est avec autant de vigilance qu'il faut utiliser les deux ouvrages4émoignages de Beslay5 dans la mesure où l'auteur reste très général sur de nombreux aspects et en élude d'autres. Qu'allons-nous étudier exactement? La question qui nous occupe est celle des relations entre la Banque de France et la Commune. Nous n'allons donc pas traiter de la Banque de France sous ou
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P. L. Moynot, Souvenirs intimes d'un ancien chef de service à la Banque de France, Paris, 1897, ouvrage dactylographié. 5 C. Beslay, La vérité sur la Commune, Bruxelles, Kisterrnaeckers, 1877 et C. Beslay, Mes souvenirs 1830-1848-1870, Genève, Slatkine, 1979. 22

pendant la Commune. Ce qui nous intéresse directement, ce sont les relations entre l'établissement financier et le gouvernement communal. Et on va le voir, ces relations sont de plusieurs ordres, à ]a fois financier et politique. L'objectif est de déterminer pourquoi des relations se mettent en place, leur nature et leur racine, les évolutions qu'elles subissent et ]a place des hommes dans cette affaire, mais aussi celle des idéologies et tout simplement des circonstances. Pourquoi ]a Banque de France et ]a Commune, et non la Commune et la Banque de France? Tout simplement parce qu'une très large part des sources nouvelles proviennent de la Banque eUe-même. Ce qui permet ainsi l' écJairage de la question sous un angle tout à fait neuf (depuis Du Camp), à savoir ce qui se passe dans la Banque, la façon dont on gère la situation, les conséquences, etc. Bien sûr, quand cela nous sera possible, nous tâcherons d'effectuer un « va-et-vient» permettant de mettre en lueur, sous un angle double, le déroulement des événements. Reste que, pour une large part, c'est de l'intérieur de la Banque que nous nous situerons. D'autres questions en découlent tout natureUement. Dans queUe mesure peut-on dire que la Commune a préservé l'intégrité de la Banque de France? En retour, en quoi cette question nous éclaire-t-eUe sur la nature de la Commune de Paris et, à plus long terme, sur celle de la Banque de France? Enfin, en quoi l'historiographie de la Commune a-t-eUe plus que pesé sur la vision de cet épisode et puissamment contribué à l'inscrire dans une postérité qui se situe à mi-chemin entre la méconnaissance des faits et le « mythe» ? La structuration de nos travaux ne peut que découler de cette approche. Ce n'est donc ni chez la Commune, ni chez la Banque que nous allons chercher à distinguer des moments, des étapes. C'est dans leur rencontre même que nous allons dégager des articulations. C'est pourquoi le « calendrier» que nous avons établi ne se conforme pas à celui généralement retenu pour la seule Commune de Paris. Par exemple, sans qu'i! s'agisse pour nous de minimiser la portée de la constitution du Comité de Salut public au début du mois de mai, nous avons pris le parti, à la lueur des faits, de ne pas en faire un moment charnière dans les rapports entre l'Hôtel de la Vrillière et l'Hôtel de Ville. Sur ces relations proprement dites, deux grandes parties donc. 23

Une première, qui court du 18 mars au 20 avril, et une seconde à partir du 21 avril. Pourquoi avoir choisi cette date? Tout simplement parce qu'il nous a semblé que la brusque reprise des emprunts effectués, à partir du 21 avril, par la Commune auprès de la Banque était à considérer au-delà du seul aspect financier. Elle nous est apparue comme porteuse de changements relationnels, et ce fut d'ailleurs, sur le moment, perçu comme tel. Dans cette première partie, nous avons distingué deux phases. La première, celle que nous avons nommée « légalisme révolutionnaire », du 18 au 28 mars, où la Banque est confrontée au Comité central. A cette période succède la Commune, et des relations qui, malgré quelques incidents, restent relativement stables. A la source de cette stabilité, nous avons vu ce que nous avons appelé « l'illusion communaliste ». Période d'espoir et d'optimisme dans les rangs fédérés à laquelle succède, à partir du 21 avril, ce que nous avons nommé « La Commune de combat ». Bien sûr, la guerre est présente dès le début du mois d'avril, mais ce n'est vraiment qu'à partir du 21 avril que la Banque commence à en ressentir les effets, tant financièrement que politiquement. C'est la lutte à l'intérieur de Paris qui met un terme aux relations entre l'Hôtel de Ville et l'Hôtel de la Vrillière. D'où la distinction que nous avons opéré par rapport à la période précédente, à partir de la Semaine sanglante. Cette deuxième étape de la seconde partie va bien sûr audelà du simple dénouement militaire. Nous avons souhaité y aborder les conséquences des événements à la fois sur les hommes mais aussi sur l'établissement financier lui-même. Enfin, une dernière partie est consacrée à la « postérité» de la question, c'est à dire la façon dont on a traité ce sujet depuis maintenant plus de 125 ans.

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PREMIERE PARTIE LA BANQUE FACE AU «LEGALISME REVOLUTIONNAIRE» ET A « L'ILLUSION COMMUNALISTE» (18 MARS-20 AVRIL)

Chapitre 1
Le « légalisme révolutionnaire» du Comité central
(18 mars

- 28 mars)

ROULAND ET LE CONSEIL DES REGENTS FACE A LA REVOLUTION

La Banque de France:

mythes et réalités

Parler à la fois de la Banque de France telle qu'elle était réellement à la veille de la Commune, mais aussi évoquer la façon dont, dans la société, eHe pouvait être différemment perçue, les représentations mentales dont elle pouvait être l'objet, relève, en quelques pages, de la gageure. C'est plutôt par petites touches donc, que nous allons procéder. L'idée, c'est surtout de montrer que le survol de cette question, en guise d'approche, ne saurait être unilatéral. En effet, de nombreuses « entrées» sont possibles: économiques et financières, politiques, sociales, ou encore morales et idéologiques. Reste qu'une telle « démonstration» n'est qu'un pisaller qui n'échappe guère à un classement « en tiroirs », trop rigide et si souvent décrié. « Economiquement parlant », la Banque de France, à la veille de la Révolution du 18 mars, est l'expression d'un capitalisme ascendant. Elle a été favorisée, au-delà d'éventuelles tensions, dans son 27

expansion par le Second Empire. Alain Plessis note qu' «Enfin, tandis qu'elle était restée jusque-là surtout la Banque de Paris, elle multiplie, sous la pression du gouvernement, le nombre de ses succursales (74 en 1870) et elle devient ainsi le pivot d'un système de crédit enfin centralisé [souligné par nous - NDR] .6» De ce point de vue, par le biais de l'escompte, elle occupe une place de premier plan dans le bon fonctionnement des affaires: « Dans l'ensemble, elle paraît avoir largement soutenu cette croissance [économique - NDR], puisque de 1853 à 1869 ses escomptes se sont accrus de 135%, plus rapidement que n'a progressé la valeur du produit physique.7» De surcroît, elle jouit du monopole d'émission, «elle a le privilège exclusif de mettre en circulation de la monnaie fiduciaireB ». En définitive, elle est parvenue à assumer «de mieux en mieux les attributions d'une banque centrale dont l'existence conditionne le bon fonctionnement du système économique.9 », à la fois par sa capacité à offrir une monnaie sûre, par le maniement de l'escompte mais aussi par l'ouverture de crédits commerciaux, et enfin par son rôle essentiel auprès du Trésor.1O Mais cet extraordinaire développement n'est pas sans conséquences, et surtout se serait fait au détriment d'autres couches sociales. Marx, évoquant le sort des «boutiquiers, commerçants, négociants », c'est-à-dire de la classe moyenne, souligne que « L'Empire les avait ruinés économiquement par son gaspillage de la richesse publique, par l'escroquerie financière en grand, qu'il avait
6

A. Plessis, De lajëte impériale au mur des fédérés 1852-1871,Paris, Editions du

Seuil, 1979, p. 102. 7 A. Plessis, La Banque de France sous le second Empire, Paris I, Thèse dactylographiée, 1981, Tome IV, p. 1518. Alain Plessis note toutefois que les fréquentes modifications de l'escompte (à partir de 1857) « ont contribué à casser le rythme rapide de la croissance et à amorcer la "décélération" de l'économie française dans les années 1860 », ibidem, Tome IV, p. 1518. B Ibidem, Tome IV, p. 1519. Si, traditionne1lement, les billets sont couverts par l'encaisse métallique, la guerre avec la Prusse a imposé le cours forcé. 9 Ibidem, Tome IV, p. 1523. 10 A la veille de la Commune, le Trésor est débiteur de près d'un milliard de francs auprès de la Banque de France. 28

encouragée, par l'appui qu'il avait donné à la centralisation accélérée du Capital [souligné par nous - NDR], et à l'expropriation corrélative d'une grande partie d'entre euxY » Bien qu'il en tire des objectifs politiq!les différents, Proudhon établit un constat du identique quand il s'adresse à cette même classe moyenne: « Vos intérêts sont les mêmes que les nôtres, votre cause est la notre; que la classe moyenne le sache ou qu'elle l'ignore, son véritable allié, son sauveur, c'est le peuple... Car cette classe moyenne s'est vue progressivement refouler vers le prolétariat.12» Tel Janus, le « Temple de l'Argent» a donc deux visages. Celui du progrès vers lequel on prétend tendre comme une perspective inéluctable. Celui aussi de l'agiotage, de l'argent trop vite gagné ou perdu, de la « débauche» financière qui contraste de manière saisissante avec la misère ouvrière. Cette perception d'une dualité de l'argent, Zola la restitue pleinement en décrivant les pensées d'un de ses personnages dans L'argent: « l'argent était le fumier dans lequel poussait cette humanité de demain. (...) L'argent, empoisonneur et destructeur, devenait le ferment de toute végétation sociale, servait de terreau nécessaire aux grands travaux dont l'exécution rapprocherait les peuples et pacifierait la terre. (...) lui seul n'était-il pas la force qui peut raser une montagne, combler un bras de mer, rendre la terre enfin habitable aux hommes, soulagés du travail, désormais simples conducteurs de machines? Tout le bien naissait de lui, qui faisait tout le mal. 13 » Question économique, morale, mais aussi politique. Si c'est le gouvernement qui nomme le Gouverneur et les deux SousGouverneurs, c'est la Haute Banque et des grands industriels qui sont représentés au Conseil général. En dernière instance, la Banque de France reste une banque d'actionnaires. D'où cette idée que si l'Etat peut peser sur elle, en retour elle pèse sur les décisions de ce dernier.
K. Marx, La guerre civile en France, Editions sociales, Paris, 1972, p. 47. 12 P. J. Proudhon, Manuel du Spéculateur à la Bourse, cité in E. Dolléans, Histoire du mouvement ouvrier 1830-1871, Librairie Annand Colin, Paris, 1948, 3ème édition, p. 251. 13 E. Zola, L'argent, Paris, Librairie Générale Française, p. 282. 29
Il

Ainsi, anticipant peut-être sur le Second Empire à propos de la place de la Banque de France, Maurice Dommanget note que dès le règne de Louis-Philippe, « Le développement du machinisme, la concentration industrielle s'accentuent. l'Etat, passé au service des armateurs et de la haute industrie, s'alourdit au point de vue fiscal. Plus encore que sous la Restauration, on lit : Banque de France sur les

plis du drapeau national.14 »
Le problème est à la fois politique et économique. Dans le mouvement ouvrier en particulier, on s'accorde à considérer qu'il faut changer l'établissement financier. Prémisses d'affrontements de classes plus violents ou inquiétude d'une élite ouvrière travaillant, dans sa majorité, dans de petites unités de production et confrontée aux mutations profondes du Second Empire? Certainement les deux à la fois. Ainsi, dès 1864, le Manifeste des Soixante affirme que « Si la liberté du travail ne vient servir de contrepoids à la liberté commerciale, nous allons voir se constituer une autocratie financière. Les petits bourgeois, comme les ouvriers, ne seront bientôt que ses serviteurs. Aujourd'hui n'est-il pas évident que le crédit, loin de se généraliser, tend au contraire à se concentrer dans quelques mains? Et la Banque de France ne donne-t-elle pas un exemple de contradiction flagrante de tout principe économique? Elle jouit tout à la fois du monopole d'émettre du papier-monnaie et de la liberté d'élever sans limites le taux de l'intérêt.ls» Cinq années ont passé: la question n'est plus posée dans les mêmes termes. Les thèses de Proudhon sont en perte de vitesse tandis que l'expérience du Crédit au Travail s'est soldée, fin 1868, par une faillite brutale. Pour l'heure, c'est plus radicalement, moins « timidement », qu'est appréhendé le problème. Dans le douzième point de son programme pour les élections de 1869, l'Association Internationale des Travailleurs revendique l' « Expropriation de toutes les compagnies financières et [l'] appropriation par la Nation, pour les transformer en services
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M. Dommanget, Blanqui, Paris, E.D.I., 1970, p. 6. 15 Extrait du Manifeste des Soixante, février 1864, cité in P.J. Proudhon, De la capacité politique des classes ouvrières, Editions du Monde Libertaire, 1977, Tome Il, p. 426. 30

publics, de la banque, des canaux, chemins de fer, roulages, assurances, mines16». La même année, comme s'il se faisait l'écho d'une bourgeoisie qui sentirait le danger poindre, Maxime Du Camp écrit dans La Revue des Deux-Mondes que « La Banque est le coeur même de la vitalité commerciale et industrielle de la France; c'est la bourse toujours ouverte où les petites gens vont puiser. Elle est à la fois le phare, le refuge et le port de ravitaillement; tout succomberait avec elle si on la brisait violemment, et les auteurs d'un pareil crime seraient les premiers à mourir de faim sur les ruines qu'ils auraient faites. II n'y a rien de semblable à craindre: en admettant qu'une révolution soit encore possible, elle n'atteindrait pas plus la Banque que 1830 et 1848 ne l'ont atteinte. Elle est et elle restera l'exemple d'un établissement qui a pu traverser sans péril des crises que l'on croyait mortelles, que le cours forcé de ses billets a popularisé, et qui, par la moralité, par la prudence avec lesquelles il est conduit, par l'excellent mécanisme du gouvernement constitutionnel qui dirige ses destinées, est devenu pour le crédit public un organe d'une puissance unique au monde.17}) Optimisme claironnant mais surtout prophétique, qui semble sonner comme un défi jeté à la face de ceux qui se sont fixés l'objectif de s'en prendre à ce « coeur même de la vitalité ».

Bref aperçu sur le Conseil général

Le Conseil général, cet « excellent mécanisme », est effectivement l'organe vital de la Banque. Instance décisionnelle, il a à sa tête un Gouverneur et de deux Sous-Gouverneurs, tous nommés par le gouvernement. En 1871, c'est l'ancien ministre bonapartiste Rouland qui dirige l'établissement, assisté par Cuvier et le marquis de Ploeuc.
1600uzième point du programme de l'Internationale aux élections de 1869, cité par M. Cordillot, Varlin, chronique d'un espoir assassiné, Paris, Les Editions ouvrières, 1991, p. 134. 17 Article de mars 1869 de M. Du Camp, cité in La Banque de France pendant la Commune, Revue des Deux-Mondes, 1878,3° période, Tome XXVII, p. 286. 31

Ils sont, comme les Régents, membres du Conseil à part entière, et disposent donc du droit de vote. D'ailleurs, selon la loi du 22 avril 1806, le Gouverneur doit posséder au moins cent actions, et les SousGouverneurs cinquante. A l'inverse, les quinze autres membres du Conseil, les Régents, sont élus à la majorité des voix par les actionnaires.18 Les « statuts fondamentaux du 16 janvier 1808» leur imposent de posséder un minimum de trente actions. Parmi ces quinze, siègent, en 1871, sept banquiers (De Warn, le baron Mallet, le baron Hottinguer, Durand, le baron Rothschild, le comte Pillet-WiII et Lefebvre) et cinq industriels (Sieber, Denière, Millescamps, Schneider et Davillier). Sont aussi membres Germiny, Akermann et Legrand de Villers, tous les trois receveurs généraux. Enfin, il faut y additionner trois Censeurs, tous industriels (Darblay, Fère et Bayvet). Par ailleurs, parmi le haut-personnel, il est nécessaire de signaler le Secrétaire général (Marsaud), le Contrôleur (Chazal), le Caissier principal (Mignot) et le Secrétaire du Conseil général (De Benque).

Le « trésor» de la Banque de France

Au moment où éclate l'insurrection du 18 mars, l'essentiel de l'encaisse ne se trouve plus dans la Banque centrale. En prévision de l'avancée prussienne, l'inspecteur des succursales Vandermarcq est chargé de son transport sur Brest, dans l'arsenal. Il s'effectue du 26 août au 1er septembre 1870. 245,96 millions de francs en or, 300 millions de francs en billetsl9 ainsi que les diamants de la Couronne:
MM. Gaillard et Lespagnol notent que « le pouvoir réel se trouve au sein du conseil de Régence dont les membres sont l'émanation (...) des 200 plus gros actionnaires (les "200 familles") ( ) Que la politique de la Banque ait en retour été influencée par les conceptions et les intérêts - de ces derniers ne peut être qu'une
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-

évidence. », J. M. Gaillard & A. Lespagnol, au X/Xe siècle J 780- J880, Nathan, 1984.
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Les mutations

économiques

et sociales

Ces 300 millions de francs en billets resteront peu de temps sur place car, « à la fin

du mois de septembre, M. d'Anfreville, inspecteur des succursales, fut chargé de les transporter à la succursale de Nantes, puis à celle de Bayonne, où ils demeurèrent pendant toute la durée de la guerre. Un peu avant la Commune, M. de Saizieu 32

plus de 1200 caisses au total, qui contiennent officiellement des projectiles spéciaux et des chaînes d'assemblage (pour la caisse abritant les fameux joyaux). A partir du 25 mars 1871, les caisses sont transportées à bord du vaisseau Le Borda, prêt à appareiller, en cas d'urgence, pour se rendre en Angleterre afin d'y mettre sa cargaison en sécurité. Cet ensemble est défalqué des écritures de la Banque à partir du 26 janvier 1871 et « n'a plus figuré alors sur les comptes de la Banque, ni à Paris, ni dans les succursales. (00')Ce mode d'opérer, dans les écritures qui avait pour but de prévenir les accidents dont la Banque pouvait être menacée en cas de prise de Paris par les Prussiens, se trouvait facilité par l'absence de publication officielle du bilan de la Banque, en sorte qu'il ne souleva aucune objection de la part des journaux.2o» Le retour des espèces de Brest vers Paris s'effectue à partir du 29 août 1871 et ce n'est qu'à l'occasion du Conseil général du 17 juin 1871 que l'on fait à nouveau figurer officiellement le numéraire « comme faisant partie de l'encaisse soit de Paris, soit de l'encaisse de Marseille21 et que les écritures [sont] passées en conséquence.22 » A l'occasion de sa déposition devant la Commission d'enquête, le Sous-Gouverneur De Ploeuc fournit l'état de la situation, au 28 mars23, en ce qui concerne la Banque centrale. L'encaisse se monte à
(00')

(inspecteur des succursales) les rapporta à Paris », Archives de la Banque de France, Evénements de 1870-71, Tome I, (L'encaisse), p. 22, d'après les renseignements fournis par MM. Vandermarcq et d'Anfreville. 20 ABF, Evénements de 1870-71, Tome I (L'encaisse), p. 22, d'après les renseignements fournis par MM. Vandermarcq et d'Anfreville. 21 « Au mois d'avril 1871, la nécessité d'une mesure de prudence s'est fait sentir aussi pour ce qui concernait les encaisses de la circonscription de Marseille, troublée comme Paris, par la révolution communiste; 28 millions 200 mille francs en. or appartenant à diverses succursales de cette contrée, plus I3 millions pris à Toulon, ont été transportés au fort de la grosse Tour à Toulon, où un caveau avait été mis à la disposition de la Banque, par l'autorité maritime, (...). Les 28 millions 200 mille ont disparu des écritures », Idem. p. 22. 22 ABF, Procès-verbal de la séance du Conseil Général du 17juin 1871.
23

Cet etat figure dans l'agenda du Sous-Gouverneur au 20 mars 1871. Cf. AN 272 AP/19, (Alexandre de Ploeuc), agenda du marquis de Ploeuc, 20 mars 1871. 33

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243 millions de francs, c'est à dire 77 millions de francs en numéraire et 166 millions de francs en billets de banque. Le portefeuille ordinaire et le portefeuille des prorogés s'élèvent à 899 millions de francs. 120 millions de francs de valeurs déposées en garantie d'avance24, Il millions de francs en lingots ainsi que 7 millions de francs en bijoux déposés. Enfin, 900 millions de francs de titres en dépôt. Soit un ensemble s'élevant à 2,18 milliards de francs. A ceci, il faut ajouter 800 millions de francs en billets de banque auxquels il ne manque que la griffe du caissier. De Ploeuc remarque: « Il n'eût pas été difficile de faire une griffe par un graveur et de les lancer dans la circulation, sans qu'on pût les distinguer des billets régulièrement .

émis.25»

Il existe une situation détaillée au 20 mai 187p6, c'est à dire à la veille du commencement de la Semaine sanglante. Elle est différente de celle de la fin du mois de mars et distingue le passif de l'actif. Par exemple, il y a, au total, 2,237 millions de titres « valant au cours du jour7» 955 millions de francs. Mais un commentaire précise que cette somme est « au cours réduit de cette époque mais dont la valeur réelle peut être portée sans exagération à 1 200 000 000.28» De la même façon, le montant des « Billets fabriqués à l'avance à titre de provision» s'élève à 917 millions de francs. Au total, en y ajoutant le capital de la Banque (182,5 millions de francs), les billets au porteur en circulation (2,238 milliards), les arrérages de valeurs transférées ou déposées (11 millions de francs), les billets à ordre (127 millions de francs), le dépôt des bijoux (8 millions de francs) et les dividendes à payer (3 millions), on en arrive à la conclusion, dans l'hypothèse d'une destruction de la Banque, qui est la suivante: « Ainsi la Banque
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Dans son agenda, De Ploeuc note: « Les dépôts libres en garantie d'avance intéressaient 89.589 déposants. Plus de 2 millions de titres. », idem, 20 mars 1871. 25 Déposition du marquis de Ploeuc, Enquête parlementaire..., op. cit., p. 489. 26 AN 272 AP/I8, Dossier 1, pièce n062, (Anonyme), Situation au 20 mai 1871, soir. Hypothèse de l'envahissement, pillage ou incendie de la Banque de France par la Commune révolutionnaire de 1871, non daté. 27 Idem. 28 Idem.

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aurait eu à payer ou à restituer 4,879,000,00029 ». A l'inverse, le total de l'actif se monte à 2,097 milliards. Donc, en déduit l'auteur de cette « Hypothèse », après avoir soustrait l'actif au passif, il reste « 2,782,000,000 que la Banque n'aurait pu restituer.30» Suivent plusieurs considérations: « Quelles auraient été les conséquences d'un semblable désastre? Des factures détruites ou compromises, le commerce et l'industrie profondément atteints, l'Etat obligé de rembourser un milliard d'avances faites au Trésor par la Banque aurait-il pu contracter un emprunt pour cet objet et faire celui de la libération du territoire.31 » A ces questions, une main inconnue (De Ploeuc ?) a griffonné une réponse à la hâte: « Et la Banque n'existe plus.32» !

Le Gouverneur

Rouland

Nommé Gouverneur de la Banque de France par le décret du 28 septembre 1864, Rouland (1806-1878) est l'une des grandes figures du Second Empire. Cet avocat devenu magistrat, député à partir de 1846, « est de cette majorité conservatrice qui soutient fidèlement le gouvernement de Guizot33». Effrayé par la Révolution de février 1848, il se rallie dès les premiers jours au régime du 2 décembre. Il est nommé en 1853 Procureur général près la cour de Paris et « officie dans des procès retentissants, où il requiert avec sévérité contre les républicains, mais il montre autant de zèle à poursuivre le député ultramontain Montalembert.34» Dans une lettre au ministre Rouher en date du 21 janvier 1856, il écrit: «Je suis accablé de
29 30 31 32 33 34

Idem. Idem. Idem. Idem. A. Plessis, Ibidem, La Banque de France..., op cit., p. 846.

p. 847.

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