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La bataille de Bizerte (Tunisie)

De
200 pages
Rouge leader demande autorisation de tir. Sanglé dans le cockpit de son Corsair, le lieutenant de vaisseau Blanchon, commandant en second de la flottille 17 F, amorce son piqué. Tel un épervier visant sa proie, il plonge sur le canon mis en batterie en bout de piste et vers lequel il expédie venus roquettes. Une demi-heure plus tôt, des parachutistes venus en renfort d'Algérie ont sauté sous le feu d'armes automatiques tunisiennes... Conservée par la France lors de l'indépendance de la Tunisie en 1956, la Base stratégique de Bizerte constitue l'un des piliers de la défense alliée en Méditerranée. De par sa position géographique et ses installations, elle couvre une zone de détection étendue et contrôle tout le trafic maritime entre le détroit de Gibraltar et le Proche-Orient. Mais à la mi-juin 1961, le présent Habib Bourguiba en exige soudainement l'évacuation. Bien que le général De Gaulle s'apprête à mettre fin à plus d'un siècle de présence française en Afrique du Nord, il n'est pas disposé à céder Bizerte dans un contexte international où la tension entre l'U.R.S.S. et l'Occident est à son paroxysme. Durant près de 90 heures, une bataille d'une violence inouïe opposera les militaires français aux troupes tunisiennes. Pilotes de chasse, parachutistes et soldats de toutes les armes combattront côte à côte. Grâce à des archives et des témoignages souvent inédits de civils et militaires, l'auteur est parvenu à faire revivre, pratiquement heure par heure, ce tragique épisode de l'histoire, de sa genèse à son dénouement.
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La Bataille

de Bizerte

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Collection "Histoire et perspectives méditerranéennes" dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours. Derniers ouvrages parus:
Rachid Tridi, L'Algérie en quelques Inaux, autopsie d'une anonlÏe. Samya Elmechat, Tunisie, les chemins vers l'indépendance (19451956). Abderrahim Lamchichi, L'islamisme en Algérie. Jacques Canteau, Le feu et la pluie de l'Atlas, vie quotidienne d'une famille de colons français. Roland Mattera, Retour en Tunisie après trente ans d'absence. Marc Baroli, L'Algérie terre d'espérances, colons et immigrants (18301914). Andrée Ghillet, Dieu aime celui qui aime les dattes, dialogue judéoislamo-chrétien. Jean-François Martin, Histoire de la Tunisie contemporaine, de Ferry à Bourguiba (1881-1956). Serge Pauthe, Lettres au.'t parents, correspondance d'un appelé en Algérie. Nicolas Béranger, Introduction et notes de Paul Sebag, La régence de Tunis à lafin du xVl/esiècle. Joseph Katz, L'honneur d'un- général, Oran 1962. Khader Bichara (éd.), L'Europe et la Méditerranée. Géopolitique de la proximité. Mokhtar Lakehal, Récits d'exil d'un écrivant. Maurice Faivre, Un village de harkis. Bertrand Benoît, Le syndrome algérien. L'imaginaire de la politique algérienne de la France. Mohamed Cherif, Ceuta aux époques alnlohade et mérénide. Robert Attal, Regards sur les juifs d'Algérie. Abdelmajid Guelmami, La politique sociale en Tunisie de 1881 à nos jours. Moncef Djaziri, Etat et société en Libye. Lionel Lévy, La communauté juive de Livourne. Mahrez HadJseyd, L'industrie algérienne, crise et tentatives d'ajustement, 1996. Michel Roux, Le désert de sable, le Sahara dans l'imaginaire des Français (1900-1994), 1996. Driss Ben Ali, Antonio, Di Giulio, Mustapha Lasram, Marc Lavergne, Urbanisation et agriculture en Mediterranné: Conflits et complémentarités, 1996. Bernard Pierron, Juifs et chrétiens de la Grèce Inoderne:histoire des relations intercommunautaires, 1996 A. Labdaoui, Intellectuels d'Orient, intellectuels d'Ociident, 1996. Colette Juilliard, InUlginaire et Orient, L'écriture du désir, 1996.

Patrick-Charles Renaud

LA BATAILLE DE BIZERTE
(TuNISIE)
19 AU 23 JUILLET 1961

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris-FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADAH2Y lK9

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4286-2

LES CENTURIONS

"S'il devait en être autrement, si nous devions laisser en vain nos os blanchis sur les pistes du désert, alors que l'on prenne garde à la colère des Ugions. "
Marcus Flaujnjus

Centurion à la 2ème Cohorte de la Légion Augusta à son cousin Tertullus à Rome

INTRODUCTION

Très médiatisé par la presse française et internationale lors de son déroulement, le conflit politico-militaire qui opposa la France à la Tunisie durant l'été 1961 est aujourd'hui pratiquement oublié. Lorsque j'ai décidé de me pencher sur cet épisode de notre histoire, c'était essentiellement dans l'optique de combler cette lacune. Je souhaitais d'abord comprendre comment l'état le plus francophone d'Afrique du Nord en était arrivé à se déchirer avec la France, alors que le général de Gaulle avait entrepris une vaste politique de décolonisation et qu'il était sur le point d'octroyer l'indépendance à l'Algérie. L'analyse de la presse de l'époque, tant française que tunisienne, ainsi que des documents issus du service des archives diplomatiques et de la documentation française, m'ont permis de mieux saisir les raisons. Est-ce que Bizerte où la France possédait une importante base stratégique depuis près de 80 ans, méritait que tant de sang coule? La bataille fut très courte mais d'une violence inouïe. Ce fut la dernière que les troupes françaises livrèrent sur le sol d'Afrique du Nord. Elle est intervenue à un moment où un profond malaise régnait au sein d'une armée meurtrie par sept années de guérilla en Algérie, et l'échec du putsch des généraux .quelques semaines auparavant, en avril 1961. Il aurait été sans doute possible de construire un livre uniquement à partir des écrits officiels existants. Mais les faits s'étant déroulés il y a 35 ans, il eut été dommage de ne pas solliciter les acteurs et témoins, dont une bonne partie est encore de ce monde. A plusieurs reprises, des appels ont été lancés dans des revues et des grands quotidiens pour nouer contact avec des personnes qui étaient présentes à Bizerte au moment de ces tragiques vénements. p;..~nombreux militaires m'ont contacté ainsi que des ivils. J'ai rec~'::;illileurs témoignages, consulté leurs documents et ilotes personnelles élaborées au moment des faits. 7

Triées, vérifiées et recoupées, toutes ces données m'ont permis de reconstituer, pratiquement heure par heure, le déroulement de l'affaire. Les journaux des marches et opérations des unités engagées et les rapports de leurs chefs m'ont apporté de précieuses indications sur la chronologie des événements, leur enchaînement et la situation géographique des di vers engagements. Je me suis attelé à restituer, autant que faire se pouvait, quelques dialogues pour rendre mon récit haletant, mais aussi pour mieux faire saisir l'atmosphère du moment. J'ai décrit des attitudes, traduit des pensées et exprimé des sentiments, à partir de ce qui m'avait été confié. En aucun cas je n'ai cherché à romancer, ni même extrapoler et dériver vers la fiction. Ma démarche part d'un postulat très simple: l'histoire se joue sur les devants de la scène et dans ses coulisses. On ne peut privilégier les paramètres d'ordre politiques et stratégiques, voire même "arithmétiques", car elle oscille également en fonction de la personnalité et de la motivation de ses acteurs. Des collaborateurs dont les noms ne sont pas retenus par l'histoire influent parfois sur une décision ou le cours d'un événement. Des initiatives personnelles d'exécutants, à tous les niveaux, peuvent prendre, à un moment donné, une certaine importance. Lorsque la possibilité de consulter les différents protagonistes vous est encore offerte, il ne faut donc pas la négliger. Si le poids des années altère les mémoires, les passions se sont assouvies et les souvenirs les plus forts sont pratiquement demeurés intacts. Le 28 juillet 1961, le lieutenant-colonel Guy Le Borgne, commandant l'un des deux régiments de parachutistes intervenus à Bizerte, écrivait dans son compte-rendu: ... Un rapport exprime mal le mordant des unités, les nombreux actes de courage des petites équipes recommençant sans cesse les réductions de nids de résistance, le dévouement du service de santé du régiment ramassant les blessés sous le feu, les ravitaillements divers effectués au plus près et avec des moyens de fortune.. . J'espère que ce livre apportera un éclairage nouveau sur une petite page de l'histoire vite tournée, à une époque où le monde vivait dans la) hantise d'une troisième guerre mondiale. Dans sa conférence de presse du 5 septembre 1961, le général de Gaulle le rappelait clairement: .:. Quand on veut se faire un jugement sans parti pris sur cette affaire de ~izerte, il faut regarder la carte: Bizerte occupant une situation exceptionnelle, là où la Méditerranée se resserre entre ses deux bassins, l'oriental et l'occidental, il y a toujours la 8

perspective d'une agression qui viendrait de l'oriental et il est impossible de ne pas l'envisager, d'autant plus que la situation est dominée par la perspective d'une guerre que l'Est déclencherait contre l'Ouest.

9

CHAPITRE

1

L'ENJEU DE BIZERTE

Rambouillet, le 27 février 1961. Le président de la République tunisienne, Habib Bourguiba, a souvent montré qu'il était un homme d'état averti, nettement supérieur à bien des leaders néo-indépendants. Principal artisan de l'indépendance de la Tunisie, il n'a pas usurpé le titre de Combattant Suprême qui lui a conféré son peuple. En 1934, le jeune avocat qu'il était a provoqué l'éclatement du vieux parti nationaliste du Destour dont il s'est séparé pour créer le NéoDestour. Alors que le Vieux-Destour, formé de grands bourgeois féodaux insoucieux du sort des masses populaires, avait gardé pour idéal le panarabisme, le Néo-Destour aux idées plus avancées et plus libérales, a su éviter le sectarisme des doctrinaires pour mener des campagnes de revendications pragmatiques. Cinq ans après son accession à l'indépendance, les échanges commerciaux de la Tunisie sont essentiellement orientés vers la France. Une grande partie de l'enseignement est dispensée par des instituteurs et des professeurs français. Plus de soixante mille français, agriculteurs, commerçants et techniciens y vivent en bonne intelligence avec les Tunisiens. Bien que jugé trop francophile par le monde arabe, Bourguiba est sans cesse opposé à la France à laquelle, cependant, sa culture et son sentiment l'attachent. Marié une première fois à une française qui lui a donné un fils, Habib Bourguiba Junior présentement ambassadeur de Tunisie à Washington, il soutient l'insurrection en Algérie. Le Front de Libération Nationale utilise son pays comme base d'entraînement et de départ pour combattre l'armée française, et a établi le siège du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA) à Tunis, la solidarité islamique jouant avant tout. Néanmoins, cet état de fait n'a pas empêché la France et la Tunisie d'entretenir de bons rapports avec, toutefois, une ombre au tableau: l'affaire de Sakiet Sidi Youssef. Le 7 février 1958, Il

l'aviation française a bombardé ce camp de l'Armée de Libération Nationale Algérienne situé en Tunisie, à quelques enjambées de l'Algérie. Depuis plusieurs mois, les rebelles Algériens prenaient à partie, en toute impunité, les avions de reconnaissance et troupes françaises évoluant en territoire algérien. Même si la France est convaincue d'avoir usé de son bon droit, le tollé soulevé par les Tunisiens a alerté le monde aux yeux duquel elle a fait figure d'agresseur. Pourtant, la Tunisie, pays ami, ne respecte pas sa neutralité en tolérant que les Algériens harcèlent les forces françaises depuis son territoire. Suite à cet incident aux multiples remous, le président Habib Bourguiba a rappelé son ambassadeur à Paris et réclamé, dans la foulée, l'évacuation totale de la Tunisie par l'armée française, notamment de la base navale de Bizerte. Ce 27 février, Bourguiba rencontre le général de Gaulle pour la première fois. Il souhaite en profiter pour marquer qu'il approuvait l'action du chef de l'état français en vue d'une négociation algérienne, et qu'il espérait jouer un rôle conciliateur au cours de la confrontation. Après le référendum du 8 janvier 1961 au cours duquel les Français se sont prononcés pour que les Algériens aient le droit de disposer de leur sort, le président Bourguiba a tout de suite compris qu'une issue, dont les conséquences seront capitales, s'ouvrait. Lui, dont l'envergure et l'ambition dépassent la dimension de son pays, entend bien conserver le leadership du monde arabe. Mais l'objet de sa visite à Rambouillet ne se limite pas seulement à cette prétention, puisqu'il compte en tirer parti pour obtenir quelques avantages au moment où l'Algérie est sur le point de recevoir beaucoup. D'emblée, Habib Bourguiba pose la question de Bizerte et en demande l'évacuation. - Dès 1958, en retirant "proprio motu" les forces françaises du territoire tunisien, j'ai tenu à ce qu'elles gardent la base navale de Bizerte jusqu'à nouvel ordre, rappelle le général de Gaulle. Ce maintien fut spécifié dan-s les lettres que les deux chefs d'états ont alors échangé 1. Depuis, les Français ont cessé d'occuper militairement l'arsenal, rendu aux Tunisiens l'administration de la ville et laissé leurs troupes y cantonner, elles aussi. En fait, la présence de la garnison française et les travaux de réparation de quelques navires de guerre sont, pour Bizerte, d'un bon rapport. Sur le plan économique, les Tunisiens n'ont
1 Le 17 juin 1958, un échange de lettres réglait le départ des Forces françaises de Tunisie. Cette correspondance exceptait Bizerte de ce retrait et réservait licitement ce cas. De Gaulle pouvait alors croire que c'était une sorte d'engagement à l'expectative et à la temporisation. 12

rien à gagner en exigeant le départ des français d'une base qui rapporte deux à trois milliards d'anciens francs au commerce local, et fait vivre une ville de cinquante mille habitants, la quatrième de Tunisie, qui ne serait rien sans elle. - De toute façon, précise de Gaulle à Bourguiba, cela ne durera plus longtemps. Il est vrai que, dans la situation actuelle de tension internationale où l'OTAN ne couvre pas la Tunisie et où celle-ci entend rester neutre, la France ne saurait laisser à la merci d'un coup demain hostile cette base dont l'emplacement, au milieu de la Méditerranée, est d'une très grande importance stratégique. Du point de vue de l'OTAN, la base de Bizerte constitue un point d'écoute radar absolument irremplaçable dans l'immédiat. Un câble coaxial relie Bizerte directement à la base aérienne du Strategic Air Command de Nouaceur au Maroc. Bizerte est la sonnette qui couvre Nouaceur et l'avertira de toute attaque de missiles ou d'avions venant de l'est. Pour disposer de cette antenne en Méditerranée, l'OTAN a d'ailleurs remboursé à la France une partie des milliards qu'elle a engloutis dans les entrailles des djebels Demna et Kébir, où ont été creusés les centraux souterrains. La base de Bizerte est l'un des piliers de la défense alliée en Méditerranée. - Tant qu'il existera un danger grave et permanent de guerre mondiale, la France considérera qu'elle est en droit d'assurer sa défense et de contribuer à celle de l'Occident, précise de Gaulle. Mais nous sommes, comme vous le savez, en train de nous doter d'un armement atomique. Dès que nous aurons les bombes, les conditions de notre sécurité changeront du tout au tout. En particulier, nous aurons de quoi nous garantir de ce qui pourrait éventuellement se passer à Bizerte quand nous en serons partis. Vous pouvez donc être assuré que nous nous en retirerons dans un délai de l'ordre d'une année. Sachez tout de même que je ne m'accommoderai d'aucune molestation et brimade qui seraient accomplies à l'égard des forces françaises à Bizerte. Bourguiba en prend acte et sait à quoi s'en tenir. Mais la question de Bizerte n'est pas sa seule préoccupation. Ce qu'il souhaite également, c'est de procurer à son pays certains agrandissements du côté de ses confins sahariens, avant que ce désert qui n'a jamais vraiment appartenu à personne ne devienne propriété de l'Algérie. Bien entendu, c'est le pétrole qui soulève cette convoitise, d'autant plus que l'on en a pas découvert sur le territoire tunisien. Cependant, des sources abondantes gisent à proximité de la Tunisie, dans les régions d'Hassi-Messaoud et d'Edjeleh. Une modification du tracé de la frontière pourrait 13

donc offrir à la Tunisie des terrains pétrolifères. - Ce serait d'autant plus justifiable, ergote Bourguiba, que la délimitation entre le Sahara et le sud de l'ancienne régence a été naguère tracée d'une façon vague et contestable. De Gaulle reste ferme. - Pour nous, Français, le développement de nos recherches et de notre exploitation du pétrole saharien sera, demain, un élément capital de la coopération avec les Algériens. Pourquoi irions-nous d'avance la compromettre en livrant à d'autres un sol qui, à cette condition, peut revenir à l'Algérie? Si, d'ailleurs, nous le faisions au profit de la Tunisie, quel prurit d'excitation en recevraient les prétentions marocaines sur Colomb-Béchar et sur Tindouf, pour ne point parler de ce que la Mauritanie, le Mali, le Niger, la Libye, pourraient vouloir revendiquer! TIest de notre intérêt de régler, le moment venu, l'exploitation rationnelle du pétrole saharien d'un seul tenant. Rien ne justifie que nous consentions à démembrer le territoire. Bourguiba accueille sans plaisir cette fin de non-recevoir. Cependant, si les entretiens ont été assez francs et cordiaux, on ne peut pas dire qu'ils ont été constructifs. La faconde enthousiaste du président tunisien et le verbe olympien du général se sont trouvés en présence sans qu'un ordre du jour méthodique ait été sérieusement débattu, ce qui n'empêchera pas de Gaulle de conclure en reconduisant son hôte: - J'envisage avec confiance l'avenir de nos relations. Bourguiba, qui est enchanté d'avoir dîné en tête à tête avec celui qu'on donne pour le plus prestigieux des hommes d'Etat du moment, acquiescera chaleureusement. Mais le diplomate Masmoudi qui accompagnait Bourguiba est pessimiste. Pour lui, les deux hommes se sont compris mais ne se sont pas bien entendus. - Si la France a pris la Tunisie c'est pour avoir Bizerte. Lors de sa visite le 23 avril 1887, l'intérêt de la situation géographique de Bizerte n'avait pas échappé à Jules Ferry, alors candidat à la présidence de la république 1. Sept siècles avant notre ère, les phéniciens y avaient déjà construit un port appelé
1 Presque constamment au pouvoir de 1880 à 1885, Jules Ferry était de ceux qui estimaient que le rôle civilisateur de la France se présentait presque comme un devoir. Lorsqu'il était Président du Conseil, il a pratiqué une politique de réformes libérales et d'expansion coloniale. Sa politique coloniale (occupation de la Tunisie en 1881, de l'Annam et du Tonkin de 1883 à 1885) a violemment été attaquée par ses adversaires, ce qui finît par provoquer sa ch ute. 14

A'Kra. Puis les romains en firent Hippo Diarrhytus, la capitale d'une colonie, avant que les conquérants arabes ne la rebaptisent Ben-Zert, l'enfant du canal. Ben-Zert dut longtemps l'essentiel de ses ressources à la piraterie. Les prises navales et la vente comme esclaves des équipages et des passagers lui assurèrent, pendant tout le XVIIème siècle, de très substantiels revenus. En 1880, avant l'arrivée des français!, Bizerte n'était qu'un petit port de pêche d'intérêt médiocre. Les navires de haute mer ne pouvaient y pénétrer car le port s'ensablait. Le lac était séparé de la mer par une lagune et un isthme de sable qu'il a suffi de couper par un canal navigable, creusé de 1891 à 1895. Le vieux port et son étroit canal, bordés de maisons cubiques blanches ou de tons pastel qui se reflètent dans ses eaux entre les barques de pêche, ont gardé l'aspect pittoresque du Ben-Zert d'alors, ceinturé de remparts qui le protégeaient plus ou moins des incursions des conquérants. C'est en 1882 que la France commença à aménager le lac de Bizerte en base navale, qui joua un rôle primordial dans les deux guerres mondiales. Par sa situation exceptionnelle, l'importance de ses installations et de ses moyens, Bizerte se présente comme un véritable verrou de la Méditerranée occidentale qui couvre une zone de détection étendue et contrôle tout le trafic entre le 'détroit de Gibraltar et le Proche-Orient. La géographie a placé ce port à l'extrémité nord de l'Afrique à l'entrée du Détroit de Sicile, à la jonction des bassins occidental et oriental de la Méditerranée. Devant le Cap Blanc dominé par le Djebel Nador, tous les navires doivent incurver leurs routes. C'est le lieu de passage obligé du grand trafic maritime Est-Ouest. Mais la baie de Bizerte, très ouverte vers le nord, n'aurait joué aucun rôle particulier dans l'histoire sans l'existence de son lac, unique en Méditerranée. La nature a fait de Bizerte un site remarquable doté d'une rade immense de douze kilomètres de diamètre, profonde de neuf à douze mètres dans sa partie centrale, reliée à la mer par un goulet large de trois cents mètres parcouru par des courants violents. Des plaines immédiatement voisines ont favorisé le creusement de bassins et l'installation d'aéroports. Dans les collines et blocs rocheux environnants, des dépôts, magasins souterrains et abris antiatomiques ont été
1 En 1881 , le bey Muhammad al-Saduq, surendetté, a signé le traité du Bardo qui établissait le protectorat français sur la Tunisie. Il autorisait notamment la France à occuper militairement la Tunisie" en vue du rétablissement de l'ordre et de la sécurité de la frontière tuniso-algérienne et du littoral". 15

construits. Située à une soixantaine de kilomètres au nord-ouest de Tunis, la Bizerte de 1961 est essentiellement une œuvre française. Grâce aux gigantesques travaux entrepris au début du siècle par des hommes audacieux, la France a en moins de 80 ans transformé Bizerte plus que dix siècles ne l'ont fait. Des plages de sable et des marais où serpentait le déversoir du lac, occupaient tout l'espace situé entre le goulet et les vieilles murailles arabes de Ben-Zert. Tout cela a été comblé, bordé de quais et une ville nouvelle est née sur les remblais. Entre les deux guerres mondiales, Bizerte était devenue une petite ville de garnison pittoresque dans les rues de laquelle grouillaient les militaires des régiments de l'Armée d'Afrique. La vie y était très européenne et française, parfois même culturelle puisque Bernanos y était venu donner une conférence. Les calèches sillonnaient les rues dont les terrasses de cafés étaient bondées. Il y avait des boutiques de mode, des magasins d'art. Mais en novembre 1942, l'Afrikakorps du maréchal Rommel refluait devant les armées alliées. Les allemands ont occupé Bizerte qui fut libérée cinq mois plus tard, en mars 1943, après avoir été détruite à près de 90% par les bombardements anglo-américains. Au lendemain de la guerre, il avait alors été envisagé de reconstruire la ville sur la rive sud du goulet, à l'emplacement de Zarzouna, pour faciliter les communications avec Tunis et le reste du pays. En effet, le canal, large de 240 mètres, était considéré comme un obstacle au développement de la région, rejetée ainsi dans le nord de la Tunisie. Pour rejoindre Tunis, deux possibilités s'offrent: contourner le lac et effectuer quarante kilomètres de plus, ou bien emprunter l'un des deux bacs poussifs qui ont remplacé un ancien pont transbordeur démonté en 1904 et remonté à l'arsenal de Brest. La réalisation d'un tunnel routier sous le canal ayant été jugée trop onéreuse, le pont transbordeur a été remplacé par des bacs à vapeur, puis à moteur, à chaîne immergée. Malgré le débit insuffisant des bacs, la ville a été reconstruite sur son site initial. Les activités ont repris dans le port, à la cimenterie, aux silos s'échelonnant le long du canal, à l'arsenal et aux chantiers navals de Ferryville. Cette cité industrielle moderne de 35 000 habitants a été créée vers 1898 par les Français et baptisée ainsi en l'honneur de Jules Ferry. Longtemps, elle a été considérée comme le Toulon tunisien. Au moment de l'indépendance, elle a été rebaptisée MenzelBourguiba. En 1961, l'arsenal de Sidi-Abdallah représente environ 50% du potentiel industriel mécanique de la Tunisie. En outre, il est le seul ensemble possédant des moyens de travail 16

lourd. Des accords passés entre la France et la..Tunisie prévoient une reconversion progressive de l'arsenal, dans les ateliers duquel des machines agricoles et du matériel pour la future raffinerie de sucre à Béja y sont en construction. Le 3 octobre 1960, l'amiral Maurice Amman a succédé à l'amiral Antoine à la tête de la Base Stratégique de Bizerte. Cet officier de marine de grande taille, entré à l'Ecole Navale en 1923, est un homme particulièrement affable et d'une extrême simplicité qui sait conquérir par son sourire. Au début de la deuxième guerre mondiale en 1940, il a participé à la légendaire évasion du cuirassé Jean Bart. Attaché des Forces Armées Françaises à Londres durant la crise de Suez en 1956, Amman a eu l'insigne honneur de commander l'Ecole de Guerre Navale en 1958. Ce marin, à la fois diplomate et militaire, arrive presque à point nommé à la tête d'une base dont la Tunisie conteste de plus en plus la présence. TI sait que la France restera à Bizerte tant que durera la tension qui oppose l'Occident aux Russes à Berlin, où une crise très grave se développe et peut dégénérer en conflit ouvert. A court terme, il n'est donc pas question d'abandonner Bizerte. Amman doit gérer un domaine constitué par des enceintes séparées les unes des autres, communiquant entre elles ou avec l'extérieur suivant des règles résultant d'accords plus ou moins tacites passés avec le gouvernement tunisien. Le périmètre terrestre de ces enceintes, d'importance inégale, dépasse trente kilomètres. Sa surface est divisée, en vue de sa défense, en quatre zones appelées A - B - C et D dans lesquelles se trouvent des installations utilisées par les forces françaises ou simplement gardées. La zone A groupe d'un seul tenant à Sidi-Abdallah des équipements industriels, disposés autour de quatre bassins à flot, conçus et réalisés à des fins de réparation navale. Des bâtiments tels que l'imposant cuirassé Jean Bart peuvent y être reçus. Tout cet ensemble logistique comprend une pyrotechnie avec darse, des dépôts souterrains de munitions sous la colline de Sidi Yaya, des installations et magasins divers, un hôpital de plein exercice, des casernes ainsi qu'une station d'émission. La zone B, à vocation strictement opérationnelle, couvre essentiellement, sur la rive nord du goulet et du lac, l'ensemble maritime et interarmées de La Pêcherie, la base d'aéronautique navale de Karouba et la base de l'armée de l'air de Sidi-Ahmed. La Pêcherie abrite l'état-major de la base stratégique avec le PC de commandement interarmées, le PC opérations marine, un PC de 17

transmissions et la base navale de la baie de Pont y qui peut recevoir des bâtiments de tonnage élevé. Face à La Pêcherie dont il est séparé par le goulet large de 700 mètres, le centre logistique de la baie des Carrières abrite, en souterrains, l'atelier militaire de la flotte chargé des réparations courantes des navires de guerre, des dépôts de carburants et une centrale électrique pouvant satisfaire l'ensemble des besoins de la base. La base d'aéronautique navale (BAN) de Karouba s'étend de La Pêcherie jusqu'à l'Oued Merazig. Elle peut normalement abriter cinq flottilles et dispose en particulier d'un poste d'amarrage pour porte-avions relié aux hangars par une piste de roulage. La base de l'armée de l'air de Sidi-Ahmed, dite base 156 "Roland Garros", s'étend dans l'ouest de la BAN Karouba et dispose de deux pistes, l'une de 2 400 mètres et l'autre de 1 200 mètres qu'elle utilise en commun avec la BAN de Karouba, mais dont elle est affectataire principale. La zone C comprend au nord du goulet, des installations dispersées depuis le Djebel Meslem jusqu'à la côte. Parmi cellesci, le centre souterrain de réception radio Air-Maritime du Meslem, le fort du Kébir et la Base de Défense Aérienne 958 dont les installations radar assurent la couverture aérienne du nord Constantinois. Au Cap Blanc se dresse le sémaphore qui constitue l'unique" œil" de la base vers le grand large!. La zone D s'étend sur quelques kilomètres le long de la rive sud du goulet jusqu'à quelques autres dizaines de kilomètres dans l'intérieur des terres. On y trouve le poste de Menzel-Djemil dans lequel cantonnent deux escadrons de blindés, les forts du Roumadia et du R'Mel, tous deux propriété de la marine. Si Gibraltar peut vivre en autarcie en ignorant l'Espagne, il n'en est donc pas de même pour la Base Stratégique de Bizerte qui n'a rien d'une forteresse. Orientée vers la mer, l'amitié francotunisienne est essentiellement garante de sa sécurité vers l'intérieur. Mais en cas de crise, des barrages peuvent très vite la transformer en camp d'internement dont les défenseurs sont disséminés et isolés dans les diverses installations. C'est alors une proie envisageable. Depuis sa dernière entrevue avec le général de Gaulle, Bourguiba sait parfaitement à quoi s'en tenir. Le Combattant Suprême semble avoir calmé ses ardeurs jusqu'à la première
1 En outre, de nombreux ouvrages inachevés sont murés en raison de la situation de la base, notamment le P.C. souterrain Air-Marine et d'autres très
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quinzaine de juin où des rumeurs incontrôlées commencent à courir concernant une relance possible de la bataille de l'évacuation de Bizerte. Ces bruits trouvent leur fondement dans la situation difficile dans laquelle risque de se trouver prochainement Bourguiba: mauvaises récoltes, divergences de vue avec l'aile dure de son parti politique le Néo-Destour, conflit avec le FLN algérien à propos des frontières du Sahara, position en porte-à-faux dans le monde arabe où on lui reproche d'être trop complaisant avec Paris. Bourguiba, qui soutient l'idée d'une indépendance de l'Algérie sous forme d'association avec la France, sent qu'il risque bien de se trouver seul face à des Algériens qui ne veulent pas entendre parler de cette formule, et qui viennent de rompre les négociations en cours à Evian. Déjà brouillé avec le Maroc 1 et l'Egypte dont il a accusé publiquement le président Nasser de vouloir le faire assassiner, il a pris ses distances avec la Ligue Arabe où la Tunisie n'a pas siégé pendant trois ans. Mais dans son entourage, deux hommes qui n'approuvent sa politique que du bout des lèvres et qui n'attendent rien du passé français de la Tunisie, le serrent de très près. Taïeb Mehiri, son ministre de l'intérieur, n'oublie pas les prisons françaises où il se souvient avoir été maltraité. Cet homme au physique ingrat, issu de la fédération destourienne de La Marsa ville dont il est le maire, tient en main l'appareil du parti, c'est-à-dire la réalité secrète du pouvoir. C'est lui qui inspire les jeunesses destouriennes et a sous ses. ordres la Garde Nationale, force politico-militaire distincte de l'armée. Pas plus que Taïeb Mehiri, Mongi Slim n'apprécie l'attitude pro-française de son président. Au moment de la prise du pouvoir et du retour triomphal de Bourguiba à Tunis, il était donné comme le rival du Combattant Suprême. Nommé en 1956 au poste clé de ministre de l'intérieur, il s'est fréquemment opposé à Bourguiba auquel il reprochait de choisir les gouverneurs (les préfets) à sa dévotion afin de noyauter l'administration à son profit. Pour éloigner ce descendant d'une grande famille turque d'origine grecque qui a de l'obstination, de l'habileté et du sangfroid, Bourguiba l'a nommé à l'ONU d'où il est revenu nanti d'une envergure internationale. Pour satisfaire le nationalisme de certains de ses compatriotes et redorer son blason vis-à-vis des révolutionnaires algériens et du monde arabe, Bourguiba doit se lancer dans un coup d'éclat. La
1 Au baptême de la Mauritanie, ex colonie française dont les marocains prétendent qu'elle fait partie de leur territoire, la France était marraine et .la Tunisie pan-ain (le diplomate Masmoudi représentait Bourguiba). 19

base de Bizerte, dernier préside français en territoire tunisien, va constituer son cheval de bataille, quel qu'en soit le prix à payer pour son peuple. 13 juin 1961, à l'extrémité de la grande piste de la Base aérienne de Bizerte Sidi-Ahmed vers 16h40. L'officier tunisien qui s'est placé devant le rouleau compresseur, vient de faire approvisionner les armes de ses hommes qui ont pris position dans le fossé bordant la route. Arrivé il y a tout juste dix minutes avec une section de la Garde Nationale Tunisienne, il a pénétré sur le chantier et a sommé le sous-officier français d'arrêter les manipulations consistant à enlever la terre sur une largeur et une profondeur de vingt centimètres, pour la remplacer par des cailloux. Commencés le 17 avril, ces travaux prévoient l'aménagement de la piste et son prolongement, et l'installation d'une barrière d'arrêt à son extrémité pour rendre possible son utilisation à de nouveaux appareils. Depuis le début, le chantier est surveillé discrètement de la route par la Garde Nationale Tunisienne. Au début de l'année 1961, le commandement a décidé d'équiper la 7ème Escadre de Chasse d'avions Mystère IV, plus performants en interception que le vieux Mistral dont elle est dotée depuis 1953. Créée en novembre 1951, la 7ème Escadre de Chasse du commandant Chastel stationne sur la base de BizerteSidi-Ahmed. Depuis 1956, ses deux escadrons (le 117 Nice et le 11/7 Provence) opèrent à tour de rôle en Algérie avec des avions à réaction Mistral. Son annexe se situe à Télergma, entre Sétif et Constantine, à partir de laquelle les pilotes décollent pour effectuer de nombreuses missions de guerre, beaucoup d'alertes à cinq et quinze minutes, des vols de surveillance de zone, tout ceci dans des conditions difficiles. Lorsque l'un des escadrons est relevé par l'autre, les pilotes sont heureux de revenir pour quelques jours de détente dans leurs familles à Bizerte, avant de reprendre l'entraînement de bombardements fictifs sur la base et rejoindre Télergma pour y effectuer, cette fois-ci, des tirs réels. Au mois de mars, le capitaine Roger Sarah, commandant le 1/7, a été envoyé avec une petite équipe de pilotes et de mécaniciens à Dijon, pour prendre en mains un escadron de Mystère IV dont le 1/2 Cigognes, qui venait de toucher les premiers Mirage III C, n'avait plus l'usage. Du 14 au 17 avril, le capitaine Sarah a effectué une mission à Bizerte avec deux Mystère IV portant la marque de la 7ème Escadre. Ce détail n'a pas échappé aux Tunisiens qui se sont persuadés que la France voulait s'incruster en Tunisie alors qu'elle a promis d'en partir. Au 20