LA BIÉLORUSSIE

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Depuis 1991, la Biélorussie est devenue un état souverain de plein droit grâce à la disparition de l'URSS. Mais malgré ce bouleversement social, politique et économique majeur, ce petit pays enclavé de l'Europe orientale n'a pas connu de grandes mutations. L'auteur tente ainsi d'évaluer l'impact géographique de la soviétisation : A-t-elle permis la création d'un espace radicalement différent de ce qui existait avant, en particulier pendant la période impériale russe ? Les logiques qui animaient l'espace biélorussion présoviétique ont-elles été réduites à néant par 70 années de pouvoir et de gestion soviétiques ? Pour y répondre l'auteur tente de reconstituer les différentes évolutions de l'espace biélorussien sur une période de plusieurs siècles, jusque pendant la période soviétique.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296294745
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LA BIÉLORUSSIE
Une géographie historique

COLLECTION "Géographie et Cultures" publication du Laboratoire "Espace et Culture"
Fondateur: Directeurs:
Rédaction:
Série "Fondements

Paul CLAVAL André-Louis SANGUIN, Jean-René TROCHET (professeurs à l'Université de Paris IV-Sorbonne) Colette FONTANEL, Ingénieur d'Etudes au CNRS
de la géographie culturelle"

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1998,

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Jean-Robert Pitte, André-Louis Claval, 1999, 758 p.

Sanguin (dir.), Géographie

et liberté. Mélanges

en hommage

à Paul

Yann RICHARD

LA BIELORUSSIE
Une géographie historique

Série "Etudes culturelles et régionales" Collection "Géographie et Cultures"

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Photo de couverture: L'église orthodoxe de Novogroudok. Cette ville est située à mi-chemin entre Minsk et la frontière polonaise et fut capitale du grand duché de Lituanie au Moyen Age. Novogroudok se trouve depuis plusieurs siècles sur une charnière culturelle, dans une région de l'Europe où se fait le contact entre populations orthodoxes et catholiques. (Cliché de Yann Richard)

@ L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-2813-8

INTRODUCTION

Qu'est-ce que la Biélorussie? La question peut sembler provocatrice au premier abord. Néanmoins, ce petit pays de 207 600 km2 suscite bien des étonnements et des interrogations depuis la disparition de l'URSS (cf Figure 1). Que penser d'un pays dont les dirigeants mettent tout en œuvre pour ralentir voire empêcher la transition vers le système économique libéral, alors que les Etats voisins sont aujourd'hui tous engagés, à des degrés divers, dans un tel processus? Que penser d'un Etat

dont le chef a dit se reconnaître des points communs avec certaines idées
d'Adolf Hitler? Que penser enfin d'un peuple souverain dont la population a reconnu à la langue russe, par référendum, le statut de deuxième langue officielle du pays? Les questions seraient nombreuses. D'autres sont souvent posées par la presse. Qui sont les Biélorussiens ? Comment définir leur identité? Est-il vrai qu'ils n'ont pas de conscience nationale? Il existe toute une incertitude à propos de la Biélorussie, une sorte de brouillard que certains auteurs, trop peu nombreux, ont tenté de dissiper. C'est ce à quoi cette étude, nous l'espérons, contribuera. Certains faits nous ont frappé lors de nos premières visites en Biélorussie, en 1993 et 1994. Ce pays est relativement petit, mais recèle pourtant de forts contrastes géographiques dans de nombreux domaines. Les plus évidents, qui semblent d'ailleurs revenir en force depuis la disparition de l'URSS, sont culturels: l'Ouest est imprégné de catholicisme tandis que les deux tiers est et sud du pays sont largement orthodoxes; sur cette dualité géoreligieuse d'autres religions et confessions se sont surimposées à diverses époques: juifs, tatars, protestants, vieux-croyants... Parallèlement, il est évident qu'on ne parle pas encore partout la même langue ou les mêmes dialectes en Biélorussie, suivant que l'on vit à l'Est ou à l'Ouest, dans le centre ou dans les régions frontalières, dans les villes ou dans les campagnes... Comment expliquer l'existence de contrastes très nets dans la géographie des formes de l'habitat rural, qui oppose des régions d'habitat dispersé, à l'Ouest, à des régions d'habitat beaucoup plus groupé, à l'Est au Sud? Par ailleurs, d'où vient que cette dualité géographique recoupe presque celle qui structure l'espace religieux? Tous ces contrastes sont sources d'étonnement pour le voyageur non initié. Après tout, ne nous avait-on pas appris que l'Union Soviétique fut collectivisée, que son espace et ses peuples furent mis en coupe réglée, pour parvenir à la réalisation du socialisme et du communisme? N'y avait-il pas derrière tous ces bouleversements, marqués du sceau de l'idéologie, la volonté de parvenir à l'établissement d'un modèle social et spatial?

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Figure 1. Situation de la Biélorussie

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A vrai dire, les spécialistes ont toujours eu une vision plus nuancée du monde soviétique. Néanmoins, chacun a proposé une vision différente de la Biélorussie, ce qui reflète très bien les incertitudes qui entourent ce pays. On se permettra d'en rappeler ici quelques exemples représentatifs. Dans les années 1930, Pierre Cameina d'Almeda s'exprimait en ces termes à propos des Biélorussiens :
"Les Russes eux-mêmes, principal rameau de la race slave, ne constituent pas une population homogène... On distingue parmi eux les Grands Russes, les Petits Russes et les Blancs Russes."

Il ajoute plus loin que ces derniers" occupent les régions marécageuses et boisées de Minsk, Vitebsk et Mohilev" et "qu'ils sont l'élément le mieux conservé de la race russe du passé" (Cameina d'Almeda, 1932). L'auteur s'inscrit dans une tradition ancienne qui fait de la Biélorussie une simple composante du peuple russe. Marie-Claude Maurel intègre quant à elle la Biélorussie dans un schéma global d'interprétation de l'espace soviétique, fondé sur le principe centre-périphérie, associant un centre fort à des périphéries de plusieurs types: périphéries dominées, périphéries exploitées, périphéries en réserve et enfin périphéries en voie d'intégration dans l'espace central, où se trouvaient les centres d'impulsion de la vie politique et économique. Ces périphéries en voie d'intégration sont aussi appelées marges occidentales et comprennent les pays baltes, la Biélorussie et la Moldavie. L'intégration reposait sur la volonté de Moscou de renforcer la spécialisation fonctionnelle de la Biélorussie et de valoriser sa situation stratégique à proximité des centres vitaux de l'URSS et de l'Europe de l'Est, entre lesquels elle devait jouer le rôle de trait d'union. Jean Radvanyi retient lui aussi cette idée de marge mais pas seulement dans une optique économique et stratégique. En outre, dans l'ensemble des marges occidentales, il englobe l'Ukraine, en plus de la Moldavie, de la Biélorussie et des pays baltes. Ces pays forment un vaste ensemble hétérogène, mais leurs points communs sont par ailleurs nombreux: on a là une zone de confins russo-polonais, en particulier sur le plan culturel, autant qu'un point de passage entre la Russie et l'Europe. Ces conceptions ont au moins un point commun: elle présentent la Biélorussie comme une partie d'un ensemble plus vaste et, de ce fait, dénuée d'autonomie réelle. Il est vrai que ces idées durent être formulées pendant la période soviétique. Mais la situation a-t-elle changé avec l'indépendance? On peut se poser la question au moment où la Biélorussie manifeste sa volonté de s'unir à la Russie. Est-ce à dire que plusieurs dizaines d'années de soviétisation n'ont permis de créer qu'un Etat doté aujourd'hui d'une souveraineté postiche? L'histoire est-elle en train de recommencer, conservant à la Biélorussie son statut de province du monde russe, comme elle l'était déjà avant 1917 ? Cette histoire est-

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elle celle d'une insertion nécessaire et exclusive dans l'espace géographique du grand voisin? Ou alors, la Biélorussie est-elle un espace ouvert à d'autres influences? La Biélorussie est-elle une marge, une zone de confins, le morceau d'un ensemble beaucoup plus vaste, ou enfin un espace doté d'un degré d'autonomie suffisant pour en faire une entité géographique à part entière? Pour répondre à ces questions, il nous a semblé nécessaire d'établir un bilan géographique de la soviétisation. Par chance, contrairement à beaucoup d'Etats de l'Europe de l'Est, la Biélorussie n'a guère changé depuis la disparition de l'URSS. Elle s'est au contraire pétrifiée depuis 1994 dans une posture immobiliste, sous l'action d'un président autant autoritaire que populiste. Autre chance, le pays est plutôt petit: on peut l'embrasser et le visiter plus facilement que des pays plus grands, tels l'Ukraine ou la Russie. Mais un simple bilan n'est pas une fin en soi. L'idée est plutôt de savoir, à travers cette évaluation, si la soviétisation a été une véritable rupture pour la Biélorussie, tant historique que spatiale. La révolution a-t-elle débouché sur la production progressive d'un nouvel espace par les Soviétiques? Questions très vastes, trop peut-être, mais auxquelles on peut tenter d'apporter quelques éléments de réponse en confrontant les logiques spatiales présoviétiques à celles qui ont présidé à l'organisation de l'espace biélorussien des années 1920 à nos jours. On saura ainsi si les Soviétiques ont produit une réalité spatiale radicalement nouvelle ou bien si la Biélorussie soviétique, fait géographique inédit et récent au regard de l'histoire de l'Europe, est restée sujette à des processus géographiques anciens, relevant de logiques existant avant la création de l'URSS. Cette approche nous permettra d'étudier les rapports, et peut-être les articulations, qui s'établissent entre différentes échelles de temps et échelles d'espace et aussi entre dynamiques spatiales et temporalités. Nous procéderons en trois temps. La première partie présentera les logiques anciennes, qui ont parfois fonctionné pendant plusieurs siècles, responsables de l'organisation de l'espace des provinces biélorussiennes jusque dans les années 1920. Puis nous tenterons de mettre en lumière les principaux fondements de l'espace soviétique. Nous verrons ainsi qu'il existe un antagonisme très fort entre ces deux périodes, caractérisées par des types de logiques spatiales et des temporalités différentes voire opposées. Dans une deuxième partie, à la lumière de ce qui aura été dit dans la première, nous montrerons que dans une certaine mesure le tournant temporel de la soviétisation a bel et bien été une rupture spatiale, permettant la transformation radicale de l'espace biélorussien hérité. On verra ainsi comment on a produit, avec une rapidité inédite, un nouvel espace bien relié à la Russie et à l'URSS, mais capable aussi d'évoluer selon ses rythmes et dynamiques spatiales propres. Dans un troisième temps enfin, on verra que, par-dessous le rythme rapide des bouleversements spatiaux de la Biélorussie soviétique, 8

certaines logiques parfois très anciennes et lentes ont continué de fonctionner, contribuant elles aussi à l'organisation de l'espace à des échelles soit très supérieures soit très inférieures au cadre strictement biélorussien. Elles ont continué de déployer leurs effets géographiques en totale contradiction avec les logiques spatiales soviétiques. Plus, on remarquera que certaines structures spatiales, mises en place progressivement depuis plusieurs siècles, ont été paradoxalement renforcées par la soviétisation. Cette troisième partie se terminera enfin par l'étude des rapports entre espace, temps et identité nationale en Biélorussie afin de savoir lequel, du temps lent ou du temps rapide de la. soviétisation, est le plus déterminant dans les représentations que le peuple biélorussien a de lui-même. Le thème de l'identité et plus largement l'étude géographique d'une entité spatiale donnée, la Biélorussie, nous permettront de développer l'idée qu'il n'existe peut-être pas de temps long ou de temps court, mais ce que nous avons appelé des logiques spatiotemporelles : c'est-à-dire des processus qui allient des effets spatiaux variés à des échelles de temps variées, selon des temporalités différentes. Ces trois éléments sont en permanente articulation et interaction, mais avec des proportions changeantes selon les époques, les lieux et les thèmes étudiés.

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Première partie

DES LOGIQUES SPATIALES ANTAGONISTES?

Chapitre 1

L'espace biélorussien présoviétique

L'espace biélorussien actuel est le produit de dynamiques à la fois successives et contemporaines dans le temps. Dans la première partie, on s'attachera à étudier ces dynamiques de deux façons. On distinguera en premier lieu des dynamiques propres à la période présoviétique. Elles sont liées à la situation géographique de ce territoire, imbriqué dans des ensembles territoriaux beaucoup plus vastes et placé sur une zone de confins culturellement hétérogène, voire d'affrontement, entre le monde russe et l'aire d'influence polonaise. Ces dynamiques spatiales sont liées à ce qu'on appellera une logique d'empire, caractérisée par des processus de brassages ethnoculturels, puis par un processus de polarisation en raison de l'affrontement de plus en plus explicite entre la Russie et la Pologne. En deuxième lieu, on distinguera des dynamiques propres à la période soviétique. On parlera alors d'une logique soviétique. Il existe un antagonisme total entre ces deux groupes de dynamiques spatiales, puisque la période soviétique fut marquée par trois types de processus: unification territoriale, homogénéisation économique, homogénéisation de la trame du peuplement et de l'espace culturel. On montrera aussi dans la première partie que ces différentes dynamiques spatiales, fondées sur des logiques antagonistes, ont chacune leurs temporalités propres, non superposables ou non synchroniques. Ces discordances temporelles seront étudiées pour la période présoviétique sur un laps de temps de plusieurs siècles. Les parties deux et trois montreront pour finir qu'en réalité, loin de s'inscrire dans un ordre simple de succession, ces dynamiques présoviétiques puis soviétiques se sont davantage articulées et mutuellement infléchies au XXe siècle qu'elles ne se sont exclues. La gestion territoriale de la Biélorussie a dû composer
avec des tendances géographiques lourdes et anciennes. On pourra ainsi

juger si oui ou non la révolution bolchevik fut une rupture dans l'évolution de l'organisation de l'espace des provinces biélorussiennes. Le premier facteur qui fit des provinces biélorussiennes un espace hétérogène est une très ancienne tendance au brassage des populations, non seulement slaves mais aussi baltes, dès le Xe siècle. Les origines du peuple biélorussien ne sont pas aussi simples que les classifications ethnographiques traditionnelles pourraient le laisser penser. Le deuxième 13

facteur est la polarisation progressive de l'espace culturel dans cette partie de l'Europe. La Biélorussie fut peu à peu partagée entre deux complexes culturels très différents, qui ont marqué durablement sa géographie et ont pesé sur l'organisation de son espace. Enfin, on verra que l'absence de cohérence et même de personnalité caractérisait l'espace économique et politique biélorussien, au début du XXe siècle. En effet, en 1917, rien 0 u presque ne laissait présager l'apparition prochaine d'une entité géographique lisible, et suffisamment différenciée par rapport à ses voisins pour être perçue en tant que telle. Quelques fondements de l'espace biélorussien
Un pays longtemps isolé et difficile à mettre en valeur

Quelques clichés à propos de la Biélorussie

Une partie des ouvrages d'histoire et de géographie consacrés à la Biélorussie insistent sur l'idée qu'elle serait une zone de passage privilégiée entre le Nord et le Sud et entre l'Est et l'Ouest de l'isthme européen. Cette opportunité inscrite dans le milieu naturel aurait été précocement comprise et saisie par les hommes, qui se seraient attachés alors à mettre le pays en valeur et qui auraient trouvé là une terre d'élection pour les contacts interculturels (Zaprudnik, 1993). On explique de cette façon sa diversité culturelle. Le raccourci est saisissant entre ce qui serait une naturelle et nécessaire vocation de passage et un fait humain majeur: qui dit nature et circulation faciles dirait diversité humaine et richesse culturelle. La Biélorussie fut précocement considérée comme une voie de passage, puisque le franchissement de l'interfluve entre mer Baltique et mer Noire est assez court, par portage. Mais en dépit de la faiblesse générale de ses altitudes et de la relative monotonie de sa topographie, elle fut longtemps une terre difficile d'accès, couverte de forêts immenses, marquée par l'anarchie du ruissellement superficiel. Durant l'époque médiévale, des contacts commerciaux et politiques s'établirent le long d'axes de communication qui passaient sur l'actuel territoire de la Biélorussie. Mais ils étaient peu nombreux et les principaux passaient en réalité sur les périphéries: il s'agissait de quelques fleuves et rivières, circulant entre les éléments élevés du relief, laissés ici par les glaciers lors de leur retrait. Le principal axe était la vallée du Dniepr, mais sa position très orientale par rapport aux futures provinces biélorussiennes en faisait une voie très périphérique. Grâce à lui, les Normands de Scandinavie descendaient régulièrement vers le Sud pour commercer avec Byzance. Parallèlement, beaucoup d'échanges commerciaux se faisaient entre le Nord et le Sud du continent en passant par des régions plus orientales, notamment par Novgorod. Enfin, les provinces biélorussiennes restèrent isolées par rapport aux courants commerciaux qui s'établirent au sein de la Hanse. Cet isolement relatif est 14

d'ailleurs illustré par quelques faits bien connus: longtemps, les deux grands pôles d'échanges et de rayonnement culturel de l'Europe orientale furent Novogorod et Kiev, bien placés en situation de carrefour, contrôlant des axes de passage vers la Volga d'un côté, et vers Constantinople de l'autre, juste avant que le Dniepr ne pénètre dans les densités forestières et marécageuses de l'actuelle Biélorussie. Cette situation se prolongea dans une certaine mesure jusqu'au début du XXe siècle, en particulier pour le Sud et l'Est du pays. L'isolement se doublait d'une relative faiblesse des densités de population. On pouvait parcourir plusieurs dizaines de kilomètres sans voir âme qui vive. C'est l'amère expérience que fit la Grande Armée lors de la retraite de 1812. Avant le début des opérations, Napoléon savait qu'en raison de son cadre naturel, le pays n'offrait guère de ressources aux armées de passage et envisagea plusieurs possibilités pour marcher sur Moscou: passer au nord du fleuve Pripiat, c'est-à-dire par la Biélorussie actuelle, à travers une région de forêts et de marécages; plus au sud, éventuellement passer par Kiev, en traversant la steppe plus riche, où il était possible de faire vivre une armée. Cette route était cependant peu sûre car elle laissait sur les arrières de l'empereur l'allié autrichien, prompt à le trahir. Il choisit par conséquent de contourner la Biélorussie par le Nord, en partant du Nord-Est du grand-duché de Varsovie. Son but immédiat était de couper l'armée russe en deux parties, en piquant sur Wilno : arrivé là, il pensait pouvoir l'enfermer en partie dans une nasse en l'acculant aux marais du Pripiat et de la rivière Narev. On sait que la manœuvre échoua. Cette anecdote montre que la Biélorussie était une région réputée trop pauvre et trop insalubre pour être traversée sans dommage. L'armée française le vérifia à ses dépens. Déjà pendant la marche sur Moscou, le caractère amphibie des régions traversées avait causé de nombreux retards et permis à l'armée russe de se dérober sans cesse, dans les régions de Vitebsk et de Smolensk. Le retour fut bien plus périlleux: on connaît la guérilla et le harcèlement auxquels les troupes impériales furent soumises. Un des événements les plus marquants fut le passage de la Bérézina, à l'est de Minsk, mais la traversée des grands massifs forestiers situés entre Borissov et Molodetchno fut éprouvante également: les hommes, n'y trouvant ni nourriture ni village, durent se résigner à manger leurs chevaux, quand ils ne mouraient pas eux-mêmes de froid. Telles furent pendant de longs siècles les contraintes que le milieu biélorussien opposa aux hommes, gênant les communications et la mise en valeur: l'eau, les marais, la pauvreté des sols, la tourbe molle et acide qui colle aux pieds... Cette idée est confirmée par le tableau qu'Anatole Leroy-Beaulieu dresse de la Biélorussie au XIXe siècle:
"...la Russie Blanche, et la Petite Russie, lesquelles n'étaient pour ainsi dire russes qu'au second degré, sont bien moins propres à russifier autrui. Cet inconvénient est aggravé par le peu de population de la Russie Blanche et des marais de Pinsk dans la partie voisine de la 15

Petite Russie. Ces deux contrées creusent entre les régions les plus peuplées de la vieille Moscovie et ses conquêtes des deux derniers siècles, comme une sorte de golfe à demi-désert qui, malgré les beaux travaux d'assèchement des marais du Pripet, ne saurait rapidement se combler. Les Polonais, les Lituaniens, les Lettons, les Allemands de l'ouest se trouvent ainsi défendus de la russification par une double barrière, ce qui en fait comprendre le peu de progrès." (Leroy-Beaulieu, 1990) On est loin de l'idée qui ferait de la Biélorussie une antique terre de passage et de contact: sur ce thème, il convient par conséquent de rester très prudent. Les possibilités de passage et de contact, voire de brassage, ont existé certes, mais presque exclusivement sur les périphéries de l'espace occupé par les ancêtres des Biélorussiens et, secondairement, le long de quelques axes de communication. Des liaisons et des brassages...

Le réseau hydrographique de cette partie de l'Europe est mal hiérarchisé, en raison de la topographie marquée par le modelé sousglaciaire. Néanmoins, il est possible de distinguer deux grands ensembles. Le pays est partagé en deux bassins versants: d'un côté l'ensemble des rivières et fleuves qui s'écoulent vers le sud, en direction de la mer Noire, collectés par le Dniepr; de l'autre, les fleuves et rivières qui s'écoulent vers la mer Baltique, parmi lesquels le Niemen et la Dvina occidentale. La ligne de partage des eaux traverse la Biélorussie de part en part selon une direction grossièrement nord-est/sud-ouest correspondant à un ensemble de régions de collines: Orcha, Lepiel, Minsk, Baranovitchi et Kobrin. C'est le long des fleuves qui s'écoulent vers la mer Baltique que les premiers brassages de populations baltes et slaves eurent lieu, dès les débuts de notre ère et c'est le long de ces vallées que naquit le premier Etat biélorusso-lituanien. Le réseau hydrographique se révèle déterminant aussi dans la localisation des plus anciennes villes: Polotsk et Vitebsk sur la Dvina, Smolensk sur le Dniepr, Turov et Pinsk sur le Pripiat. Chacune d'entre elles fut dès l'origine un point de contrôle de la circulation fluviale et il est remarquable que beaucoup de villes furent fondées sur la ligne de partage des eaux. Le Dniepr était quant à lui très utilisé dès les premiers siècles de notre ère: les Varègues, venus de Scandinavie, descendaient dès le VIle siècle jusqu'au fleuve par la route

des lacs, à la fois pour commercer avec Byzance et pour répondre à
l'appel des petits princes slaves, afin de les défendre contre les Khazars et les Bulgares de la Volga. La première principauté varègue fut ainsi créée à Novgorod et celle de Kiev, ou Rous' kiévienne, suivit de peu au IXe siècle. Mais à mesure qu'on s'éloignait des fleuves, on entrait dans des espaces beaucoup plus difficiles d'accès.

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... mais des contraintes nombreuses et pesantes
Les contraintes opposées à l'occupation humaine sont nombreuses, parmi lesquelles la surabondance de l'eau et les nombreuses zones de marécages qui couvrent encore aujourd'hui plus de 12 % du pays. La médiocrité des sols a aussi sa part: ce sont principalement des podzols. Ils doivent être sérieusement amendés pour donner des récoltes respectables et dominent partout, à l'exception des fonds de vallées et des tourbières concentrés dans la moitié sud du pays. C'est l'oblast de Vitebsk qui possède certainement les sols les plus pauvres. Les carbonates sont réduits à la portion congrue, sous forme de taches éparses de quelques dizaines de kilomètres carrés au plus. Avec par surcroît un climat continental peu favorable à l'agriculture, cette médiocrité pédologique fait de la Biélorussie un pays agricole très médiocre. Cette faible fertilité est illustrée par l'immensité de la forêt. Impossible de ne pas la voir, de ne pas la sentir, de ne pas la traverser à un moment ou à un autre. Elle fit longtemps de cette région une sorte de sanctuaire, un bastion imprenable. Elle couvre environ 34 % du territoire, soit plus de 8 millions d'hectares, ce qui représente approximativement huit fois la surface de la forêt landaise. Par comparaison toujours, rappelons que la forêt française couvre 28 % du territoire, soit environ 15,5 millions d'hectares. Les principaux massifs se trouvent dans les régions suivantes: la région de Polotsk, principalement sur la rive droite de la Dvina occidentale; la haute vallée de la Bérézina et la région de Borissov, à l'est de Minsk; le bassin du Niemen et de son affluent de rive droite, la Chtchara; le plus vaste massif se trouve dans la région déprimée de la Polésie. Il suffit de lire la Nouvelle Géographie Universelle d'Elisée Reclus pour voir le caractère longtemps impénétrable de la forêt:
"Au point de vue géographique, cette partie de l'empire russe est aussi un ensemble assez nettement délimité, car le bassin du Neman, de même que celui de la Düna (sic), a pour frontière du côté du Dnepr des forêts presque impénétrables, des marécages presque aussi vastes que des provinces, et à l'orient s'élèvent des collines où se fait le partage des eaux entre les affluents du Neman, du Dnepr et de la Düna." (Reclus, 1880)

Si on ajoute à ces forêts immenses, l'ensemble des zones marécageuses, presque la moitié du pays reste à mettre en valeur, malgré l'œuvre importante d'assèchement et d'assainissement déjà réalisée pendant la période soviétique, et poursuivie encore de nos jours au prix parfois d'erreurs et d'abus incompréhensibles: une grande partie des drains creusés par les ingénieurs agronomes pour assécher les sols sont trop profonds et ces derniers deviennent pulvérulents.

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Dernière contrainte de l'espace biélorussien, l'absence presque totale de ressources naturelles et de matières premières énergétiques. Plus justement, les ressources sont variées, mais les quantités sont trop faibles pour faire l'objet d'une exploitation durable et rentable. Les réserves de gaz et de pétrole sont insignifiantes: la plupart des sites d'extraction sont concentrés dans la moitié orientale de la Polésie. Le charbon existe en petites quantités, toujours dans le Sud du pays: en 1958, on estimait les réserves à 110 millions de tonnes. Le pays possède également des schistes bitumineux. Mais rien de tout cela n'est capable d'assurer une indépendance énergétique et la Biélorussie est contrainte d'importer de Russie ou d'Ukraine la presque totalité de ses besoins en matières premières. Seule la tourbe est présente en quantité notable: les tourbières couvrent 12 % du territoire et fournissent de grandes quantités de combustible. On l'exploite surtout dans l'oblast de Vitebsk et dans le Sud du pays, sur 7 000 sites d'extraction. Les autres ressources sont en quantités négligeables et mettent la Biélorussie dans un état de totale dépendance vis-à-vis de ses voisins. Force est de constater que le milieu biélorussien possède peu d'atouts. La nature l'a mal pourvu, contrairement à la Russie et à l'Ukraine, qui possèdent en abondance des sols fertiles et des ressources naturelles en grande quantité. Cela ne doit pas pour autant occulter la beauté des paysages, qui rappellent souvent ceux de la Basse-Normandie: ce sont les mêmes collines verdoyantes et grasses, les mêmes bosquets épais et les mêmes pommiers qui colorent la campagne au printemps. Mais elle resta longtemps un recoin tourbeux qui collait aux pieds et qu'on évitait si possible. Si la Biélorussie fut longtemps sur le plan culturel une des régions les plus complexes de l'Europe, cela tint à des hasards. Très tôt des ethnies différentes se sont côtoyées puis se sont mêlées ici, au point d'aboutissement des fleuves. Mais cette interpénétration s'est faite principalement sur les marges de l'aire de résidence des peuples ancêtres des Biélorussiens.
Une tendance ancienne aux contacts interethniques

Les origines du peuple biélorussien

Il est difficile de connaître avec précision les origines du peuple biélorussien. Les sources n'évoquent pas l'histoire de la mise en place des groupes de population qui sont à son origine, mais les historiens commencent à mettre en lumière quelques éléments à partir desquels on peut écrire un scénario plausible (Zaprudnik, 1993; Bondartchik, 1998; Kondratieva, 1996). Peut-être que celui-ci subira de notables retouches dans un avenir proche, mais c'est le plus vraisemblable en l'état des connaissances. Il n'est pas inutile d'en rappeler ici les grandes lignes afin de présenter ce peuple encore méconnu. Dans appartiennent l'hypothèse la plus répandue, les Biélorussiens au groupe ethnique des Slaves (Dvornik, 1982; Portal, 18

1985). Les premières populations slaves installées sur le sol de la Biélorussie se stabilisèrent progressivement au cours du premier millénaire de notre ère et c'est au VIesiècle que l'on vit apparaître au sein de ce substrat ethnique les premières tribus organisées en entités politiquement distinctes. Toutefois, les différences ethniques étaient encore imperceptibles parmi toutes les populations slaves qui occupaient alors une grande partie de l'Europe centrale et orientale. Vers 500 après J.C., les Slaves occupaient une région située au nord-est des Carpates, entre la Vistule et le Dniepr. Là, ils se trouvaient au contact de nombreux peuples dont ils subissaient éventuellement des influences: les Germains à l'ouest, ainsi que des populations celtes et illyriennes; au nord des tribus baltes; des populations finno-ougriennes au nord-est; et à l'est, des populations indo-iraniennes, telles les Scythes. Les Slaves étaient à l'origine des agriculteurs, volontiers itinérants. Ils se déplaçaient avec leurs troupeaux au fil de l'épuisement des terres qu'ils exploitaient. A partir du VIe siècle, ils se dispersèrent à travers l'Europe dans plusieurs directions. Les Slaves orientaux partirent vers le nord où ils se mêlèrent soit à des peuples finno-ougriens (actuels Finlandais et Estoniens), soit aux peuples baltes qui résidaient sur les littoraux du sud-est de la mer Baltique. Ce sont les ancêtres des Russes, des Ukrainiens et des

Biélorussiens actuels, mais avec de nombreux mélanges ultérieurs, que
nous étudierons à propos des tribus biélorussiennes. Au sein du groupe slave oriental, qui sont les Biélorussiens ? L'explication traditionnelle qui prévalait jusqu'à une période récente en faisait les héritiers en ligne directe de trois tribus appartenant au groupe slave oriental: les Krivitches, les Dregovitches et les Radimitches (cf. Figure 2). Les Krivitches étaient installés dans une région qui irait aujourd'hui de Polotsk, à Minsk et à Vilnius. Ils vivaient principalement sur la rive gauche de la Dvina occidentale. Les Dregovitches étaient installés plus au sud, dans ce qu'on appelle aujourd'hui la Polésie et sur ses marges septentrionales. A l'ouest, on les trouvait jusque sur les confins orientaux de l'actuelle Pologne. Leurs voisins à l'est étaient les Radimitches, installés principalement sur la rive gauche du Dniepr, de la région actuelle de Smolensk à la confluence du Dniepr et du Pripiat. On discuta longtemps pour savoir si la filiation entre ces tribus originelles et les Biélorussiens d'aujourd'hui est pure et directe. Mais ce débat fut pollué par des considérations nationalistes et politiques, ce qui poussa certains historiens à répondre par l'affirmative. Jan Zaprudnik cite l'un des tenants de la thèse de la filiation directe, Mitrafan Dovnar Zapolski, qui écrivit en 1919 :
"De par leurs caractères historiques et ethnographiques, les Biélorussiens forment la plus pure des tribus slaves, qui a conservé tant l'apparence extérieure des peuples slaves, que nombre de leurs caractéristiques psychologiques voire de leurs modes de vie." (Zaprudnik, 1993)

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1996.

Kondratieva,

Figure 2. La Rous' kievienne

20

Cette thèse eut ses tenants jusque dans les années trente bien que, dès les années 1890 (Dovnar Zapolski, 1894), quelques indices historiques aient incité de nombreux auteurs à en émettre une autre: les peuples biélorussiens se seraient développés sur un substrat ethnique autant balte que slave. On sait grâce aux travaux d'historiens russes et biélorussiens que des contacts nombreux s'établirent entre les deux groupes dès le VIe siècle, que les tribus slaves furent influencées sur les plans social et culturel et que les peuples ancêtres des Biélorussiens sont en grande partie des Baltes slavisés (Zaprudnik, 1998). Les contacts eurent lieu dans une région s'étendant de la haute vallée du Dniepr à la vallée de la Dvina occidentale. Dès la deuxième moitié du premier millénaire, une part des populations résidant sur le sol de la Biélorussie actuelle commençait déjà à se différencier des autres composantes slaves orientales. Aussi est-il quelque peu artificiel de chercher à savoir qui était qui dans le cas qui nous occupe. Il était souvent difficile de dire à quelle souche ethnographique, et plus tard à quelle nationalité, appartenait tel ou tel individu. L'essentiel est de savoir qu'on se trouve dans une zone de contact ethnique ou certaines populations se mêlèrent précocement. En même temps, une différenciation progressive s'opéra, facilitée par le relatif isolement dans lequel ces populations vécurent longtemps vis-à-vis des principautés slaves situées à l'est et au sud. En effet, les obstacles naturels constitués par les forêts et les marais gênèrent longtemps l'établissement de contacts aussi nombreux qu'avec les régions situées au nord-ouest. Il reste à savoir par quels cheminements historiques ces peuples furent peu à peu appelés biélorussiens. Le nom du pays et du peuple L'étude des toponymes et des noms de peuples, et celle de leurs modifications au cours de l'histoire, est un passage obligé pour tenter de cerner l'identité des populations qui ont occupé et qui occupent encore la Biélorussie. L'origine du nom Biélorussie est obscure, et les explications, aussi nombreuses soient-elles, restent hypothétiques. La première partie du nom, biélo, vient du slave bielaïa, qui signifie blanc. Ce préfixe ferait référence, selon certains historiens, soit à la beauté du pays soit à l'abondance de la neige pendant l'hiver, voire à la complexion particulièrement claire des autochtones. Pour d'autres, le préfixe "blanc" ferait davantage référence à l'indépendance et au caractère libre du pays rappelant ainsi que ces terres ne furent pas concernées par les invasions mongoles du XIIIe siècle, à la différence de la Russie et de l'Ukraine. Selon d'autres historiens, le mot "blanc" fut utilisé pour la première fois au XIIe siècle. En 1169, le prince Andre Bogolioubski pilla la ville de Kiev et se décerna le titre de prince des Biélorussiens (Biéloruski) afin de marquer par un acte symbolique son adhésion à ce qu'il considérait comme la vraie foi des orthodoxes. Avec les invasions mongoles, c'est le même mot qui fut repris, mais avec une acception différente. Ces incertitudes toponymiques sont révélatrices d'une longue instabilité. 21

A partir du XIIIe siècle, une grande partie de la Russie et de l'Ukraine actuelles devinrent des Etats vassaux des khanats mongols, tandis que les terres restées libres au nord et à l'ouest de Smolensk se virent attribuer le préfixe "blanc", c'est-à-dire libres: on commença à parler de la Rous' Blanche. Il s'agissait de désigner la partie non envahie de l'ancienne principauté de la Rous' kiévienne. Toutefois cette

explication est contradictoire avec ce qu'écrivent d'autres auteurs sur cette
question, parmi lesquels V.S. Tsitov (Tsitov, 1994), pour qui la Russie Blanche ne désigne que les régions baignées par la Dvina occidentale et le Dniepr; la Biélorussie centrale et les régions baignées par le bassin du Niemen sont désignées par le nom de Russie Noire. L'adjectif "blanc" désigne donc ici en partie des territoires qui furent touchés par les invasions mongoles. Elisée Reclus (Reclus, 1880) a une autre conception : la Russie Noire désignerait le gouvernement de Grodno qui, selon lui, n'est plus peuplé de Lituaniens au moment où il écrit sa Géographie Universelle, mais principalement de Blancs-Russiens et de Petits-Russiens, c'est-à-dire de Biélorussiens et d'Ukrainiens. Il estime en outre que le gouvernement de Vitebsk, peuplé par une forte minorité lettone catholique mais majoritairement blanc-russien, pourrait également être rattaché à la Russie Noire. L'adjectif noire viendrait ici de la couleur sombre des costumes traditionnels portés par les autochtones. La Russie Blanche à proprement parler correspondait en revanche pour Elisée Reclus à la région comprise entre le Soj à l'est et le Pripiat au sud-ouest; à l'ouest elle s'avançait jusqu'aux limites des bassins versants de la Dvina et du Niemen. Cette situation connut toutefois une évolution dès l'année 1267, lorsque Smolensk fut prise à son tour. L'adjectif "blanc" fut dès lors utilisé pour désigner des régions plus occidentales: les pays de Polotsk, de Vitebsk et Moguilev, que les Mongols ne purent jamais prendre, et qui furent peut-être protégés par les marais du Pripiat et les grands massifs forestiers de l'est. Ceux-ci jouèrent un rôle d'écran protecteur. Dans le même temps, certaines régions situées encore plus à l'ouest furent désignées par le nom "Rous' Noire". Ce nom fut donné par les chevaliers Porte-Glaive à la région de Novogroudok, située entre Minsk et la frontière polonaise actuelle, ainsi qu'à la région de Grodno: ce nouveau toponyme servait à désigner et à dévaloriser la foi orthodoxe schismatique des populations locales. On les présentait comme des païens au caractère encore semi-barbare et mal dégrossi, afin de justifier l'expansion territoriale de l'ordre de chevalerie. Ainsi apparaît ce qui allait être une des constantes de l'histoire locale: les provinces biélorussiennes furent longtemps écartelées et convoitées par de nombreux acteurs politiques. Le nom Rous' a une autre origine et évolua à l'époque moderne. Il fait référence au nom du premier grand Etat formé dans cette partie de l'Europe: la Rous' de Kiev. Il s'agissait d'un Etat né sur les rives du fleuve Dniepr. Ce fleuve était emprunté chaque année par des flottilles de bateaux venus des rives de la Baltique, et notamment des pays 22

scandinaves. C'est ainsi que les Normands, qui parcouraient sans cesse ce couloir fluvial afin d'établir des relations avec la mer Noire et l'empire Byzantin, finirent par créer des installations définitives sur le bord du fleuve et par se fondre dans l'aristocratie slave locale. Le nom de Rous' finit par désigner l'ensemble du système politico-commercial qui s'étalait de la région de Kiev à la région de Novgorod, puis un véritable Etat. Voilà donc éclairée la signification des deux moitiés du nom Biélorussie, mais éclairée partiellement en réalité car le nom a connu dans l'histoire des transformations. Il eut de nombreuses variantes jusque dans les publications du XXe siècle, dont les auteurs ont longtemps hésité entre plusieurs appellations: Russie Blanche, Ruthénie Blanche, Biéloruthénie, Biélorussie puis Belarus. Le nom Ruthénie Blanche ou Biéloruthénie est dérivé du nom Ruthénie, dont les habitants étaient les Ruthènes ou Ruthéniens. Le nom Ruthénien fut longtemps réservé à l'ensemble des peuples qui résidaient dans les limites de la Rous'. Puis il désigna peu à peu les peuples vivant à l'ouest de la Rous', qui se distinguèrent progressivement des peuples vivant dans l'actuelle Russie, en particulier sur le plan linguistique. C'est pourquoi de nombreuses publications du début du XXe siècle désignaient encore les Ukrainiens comme des Ruthènes ou Ruthéniens; tandis que les Biélorussiens étaient désignés comme des Blancs-Ruthènes ou Biéloruthéniens. Mais le nom Ruthène a parfois une acception plus étroite, puisqu'il désigne aussi les peuples orthodoxes qui se rangèrent sous l'autorité spirituelle des papes de Rome en 1596, c'est-à-dire les catholiques de rite oriental ou uniates. La première aire de diffusion de l'uniatisme fut la Biélorussie. Cela peut expliquer également que certains auteurs employèrent longtemps l'appellation Blancs-Ruthènes ou Biéloruthéniens pour désigner les Biélorussiens. L'appellation Russie Blanche ou Biélorussie a, quant à elle, une signification plus politique. Plusieurs auteurs, dont Bruno Drweski, insistent sur le fait que le nom Russie est dérivé du nom Ruthénie, qui vient lui-même de la traduction en français du nom Rous', évoqué plus haut: de ce fait, les peuples installés dans les limites de la Rous', ou Ruthénie de Kiev, furent dans un premier temps appelés Ruthéniens ou Russiens dans les textes diplomatiques (Drweski, 1993). Mais la principauté de Ruthénie ou Rous' connut de nombreux bouleversements politiques à partir du XIIe siècle. Après une période d'instabilité, elle fut divisée en principautés distinctes. Puis les terres qui passèrent peu à peu sous l'autorité des princes de Moscou, anciens souverains de Souzdal, furent désignées par le nom Grande Rous', ou Moscovie, dans les actes diplomatiques européens. Tandis que des régions occidentales furent rattachées au grand-duché de Lituanie puis au royaume de Pologne. C'est à cette partie occidentale exclusivement que fut donné à l'origine le nom de Russie, tandis que ses habitants étaient appelés les Russiens, mot dérivant de Ruthéniens. Ultérieurement, toujours au sein du grand-duché de Lituanie, l'actuelle Biélorussie fut désignée par le nom de Russie lituanienne ou de Lituanie 23

russienne. Et ce n'est qu'au XIXe siècle que le nom Russie Blanche fut appliqué à tous les pays peuplés de Russiens qui avaient fait partie autrefois du grand-duché de Lituanie. L'appellation Biélorussie provient d'un abus de langage. A partir des XIve-XVe siècles, la Moscovie entra dans une période d'expansion territoriale fondée sur plusieurs types d'arguments plus ou moins légitimes. D'abord une légitimation religieuse, avec la prétention des souverains de Moscovie à rassembler tous les peuples slaves orthodoxes de la région sous leur protection, c'est-à-dire dans leurs territoires. Cette idée trouva son impulsion dans la chute de Constantinople en 1453, faisant de Moscou la Troisième Rome. Le deuxième argument était historique: les Ruthéniens, c'est-à-dire les Biélorussiens et les Ukrainiens, avaient vécu autrefois ensemble dans le même Etat que les Moscoviens; ils devaient par conséquent être rassemblés à nouveau dans un Etat unique. Partant de ces considérations, les princes de Moscovie créèrent un nouveau nom pour leur principauté: de Moscovie elle devint Rossiia. Dans le même temps, ils se proclamèrent tsars de toutes les Russies ou de toute la Rous' : c'est-à-dire de la Rous' moscovienne et de la Rous' polono-lituanienne. C'est ce nouveau nom de Rossiia qui fut traduit en français, langue diplomatique dominante en Europe à l'époque moderne, par le nom de Russie. Car la prononciation de Rossiia était proche de celle du mot Rous'. Mais, si l'on tient compte du contexte historique qui vient d'être présenté, on sait que le nom Russie ne pouvait désigner légitimement que les parties polono-lituaniennes de l'ancienne Rous'. Et dès le XVIIIe siècle, le mot Russien fut enfin peu à peu remplacé par l'appellation Russe. C'est ainsi que le Grand Russe fut défini comme celui qui résidait dans l'ancienne Moscovie; que le Biélorusse ou Blanc Russe devint l'habitant de l'ancienne Lituanie russienne; et que le Petit Russe devint l'habitant de l'Ukraine. Dans cet ouvrage, les habitants de la Biélorussie sont appelés Biélorussiens, afin de bien rappeler la différence qui existe depuis longtemps entre les diverses composantes du groupe ethnographique slave oriental. Mais la question de l'appellation des lieux et des peuples dans l'histoire n'est pas close. Dans une de ses plus récentes publications, l'historien anglophone Jan Zaprudnik donne lui-même de nombreuses orthographes possibles (Zaprudnik, 1998). Les fondements politiques de l'espace biélorussien La Biélorussie telle que nous la connaissons aujourd'hui n'est que le dernier d'une longue série d'avatars. Pendant la plus longue partie de son histoire, elle n'a pas existé en tant qu'Etat souverain doté d'un territoire distinct, mais comme une partie d'un ensemble beaucoup plus vaste. Au Moyen Age, y apparurent les premières principautés. Placées sous la souveraineté féodale de Kiev jusqu'au Xe siècle, elles acquirent de

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plus en plus d'indépendance vis-à-vis des souverains de la Rous' mais, petit à petit, le destin politique et géographique de la Biélorussie fut de plus en plus influencé par des Etats voisins plus puissants. Développement du grand-duché de la Litva, de Samogitie et de la Rous' Le grand-duché de Lituanie apparut au début du XIIIe siècle. Son noyau historique se trouvait dans une région ethnographiquement mêlée, peuplée de groupes balto-slaves. De là, son extension se fit en direction de l'est et du sud. Après le rapprochement du grand-duché et du royaume de Pologne, à la fin du XIVe siècle, le mélange ethnoculturel au sein de ce premier noyau s'intensifia avec la polonisation progressive des populations locales, notamment de l'aristocratie terrienne. Avec le déclin de l'Etat polono-lituanien à partir du XVIIe siècle, le grand-duché de Lituanie vit son territoire se réduire comme peau de chagrin et se replier vers ce noyau originel très complexe. Ce noyau correspond aujourd'hui à la moitié occidentale de la Biélorussie. Sa complexité s'est maintenue jusqu'au XXe siècle, de manière très partielle et dénaturée certes, mais suffisamment pour que la Biélorussie conserve son caractère de mosaïque' ethnique et culturelle.
Les facteurs de l'apparition d'une nouvelle principauté

Ce sont des événements extérieurs qui favorisèrent l'établissement de cette nouvelle principauté: l'incursion des Mongols au sud et à l'est;

les menées agressivesdes chevaliersPorte-Glaive, au nord, apportant avec
eux une durable germanisation des rives de la mer Baltique. Après de nombreux incidents de voisinage, le prince de Polotsk perdit en 1214 ses vassaux de la basse Dvina et, en 1264, les Porte-Glaive commencèrent à porter des coups jusqu'au cœur même de la principauté. Le prince dut accorder des privilèges commerciaux aux marchands de Riga, en échange de privilèges identiques concédés aux marchands de Polotsk. Parallèlement, une autre force germanique fit son apparition au sud-ouest des régions occupées par les Porte-Glaive: il s'agit des chevaliers Teutoniques, ou chevaliers de la Croix. Ils avaient été invités en 1228 par le prince Conrad de Mazovie pour combattre, soumettre et évangéliser les tribus baltes prussiennes. Les Teutoniques s'acquittèrent largement de cette mission et allèrent même au-delà, en faisant des incursions jusqu'en Lituanie et en Biélorussie actuelles, bien que cette dernière fut déjà en voie de christianisation. Ils considéraient ces chrétiens orthodoxes comme schismatiques, en raison de la rupture de 1054. Aussi la présence germanique fut-elle bientôt ressentie par les souverains et les populations locales comme une menace sérieuse. Les peuples mongols quant à eux venaient de régions éloignées de l'Asie. Certes la Biélorussie ne fut jamais directement concernée par leurs raids, et ne fut pas envahie, mais la peur que causa leur présence dans l'Ukraine et la Russie actuelles eurent des conséquences importantes. Il est vrai que ces régions furent mises en 25

coupe réglée et placées sous la dépendance du khanat de la Horde d'Or. Les princes locaux devaient rendre l'hommage au khan et lui payer un tribut levé par leurs soins; en échange, celui-ci leur accordait l'investiture. Dans ce contexte politique menaçant, les populations des principautés biélorussiennes, et surtout leurs élites politiques et religieuses, sentirent la nécessité d'un rapprochement avec un Etat voisin capable de les protéger.
La naissance du grand-duché sa première expansion de Lituanie, de Samogitie et de la Rous' et

L'émergence du grand-duché de Lituanie fut d'abord fondée sur un mélange progressif d'éléments slaves et de populations baltes, résidant dans les confins actuels de la Lituanie et de la Biélorussie. Depuis le XIe siècle, des chefs de tribus et de bandes armées baltes intervenaient de plus en plus souvent dans les luttes qui opposaient les princes de Polotsk aux diverses familles régnantes des autres principautés biélorussiennes. Parallèlement, ces dernières, qui régnaient à Novogroudok, Smolensk et Vitebsk, étaient elles-mêmes en compétition permanente pour le trône de Polotsk, qui avait la prééminence dans la hiérarchie féodale de cette région. Et tout naturellement, vers 1350, certains chefs baltes finirent par occuper des fonctions princières. C'est à ce moment qu'intervint le prince Mendog. Homme politique habile, il parvint dès 1236 à unir les diverses tribus vivant dans l'actuelle Lituanie orientale. Cela lui permit de prendre rapidement le contrôle d'un territoire assez vaste, situé à la jonction des régions de peuplement slave et balte: la Litva (cf Figure 3). Les princes. biélorussiens virent d'un bon œil l'arrivée de cet homme: il pouvait être une efficace protection contre les assauts mongols. Mendog vainquit les Teutoniques en Courlande, mais afin d'éviter une nouvelle croisade de ces chevaliers de l'évangélisation, il accepta de se convertir en 1252. C'est à cette occasion que les envoyés du grand maître de l'ordre Teutonique et de l'évêque de Kulm lui apportèrent, près de Novogroudok, une couronne de grand-duc, faisant automatiquement de la Litva un Etat chrétien. Celui-ci s'étendit rapidement en direction du sud-est et de l'est: la ville de Smolensk fut prise vers 1250, ainsi que le haut bassin du Niemen et la ville de Minsk. Parallèlement Mendog avait fait des conquêtes jusqu'au lac Peïpous, situé plus au nord. Au sein de ce nouvel Etat se côtoyaient des populations massivement slaves orthodoxes, et d'autres mi-baltes mi-slaves, très partagées sur le plan religieux, entre antiques croyances païennes, culte orthodoxe et catholicisme romain. Les successeurs de Mendog favorisèrent les contacts entre groupes ethniques. Le premier fut Voïselk, son fils. En 1290, après une période d'instabilité qui mina la cohésion du grand-duché, il se trouvait à la tête d'un nouvel Etat lituanien reconstitué. Cette restauration fut poursuivie par Vitenes. Sous son règne (1294-1305), l'interpénétration

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des éléments slaves et baltes d'une part, orthodoxes et catholiques de l'autre, s'accrut sensiblement. Il parvint aussi à contenir les assauts des Teutoniques et à s'implanter solidement sur le haut Niemen, ainsi qu'à conserver le nord de l'actuelle Biélorussie. Cette entreprise fut facilitée par le bon accueil des populations locales qui voyaient en lui une protection. Elles étaient d'ailleurs très sensibles à la politique de tolérance religieuse du grand-duc. Son frère Gedymin régna de 1316 à 1341. Sous son règne, l'Etat lituanien connut pour la première fois une expansion significative. Il devint le souverain le plus puissant de l'Europe orientale. Il vainquit d'abord les Teutoniques en 1320 mais dut bientôt lui aussi se convertir au catholicisme, sous la pression de l'Ordre, qui décida d'organiser une grande croisade antipaïenne. Il dut par conséquent accepter le baptême en 1321 ou 1322. Puis il étendit ses conquêtes vers l'est et le sud. Il conquit la Podlachie, mit la main sur la Volhynie, accrut son influence sur la région de Pskov et transféra sa capitale de Novogroudok à Vilna. Ses successeurs prirent Kiev et sa région aux Tatars, puis s'emparèrent de Smolensk et de Briansk (cf. Figure 3). Le duc Algierd, fils de Gedymin, mourut en 1377. Son fils, Jagellon (ou Iogailas), devint à sa suite le souverain unique du grandduché de la Litva, de la Samogitie et de la Rous'. Mais la question d'un rapprochement dynastique avec un Etat voisin se posa rapidement. Plusieurs possibilités s'offraient à ce moment: un mariage avec la fille de Dmitri Donskoï, prince de Moscou, ce qui aurait renforcé l'orthodoxie dans les terres occidentales du grand-duché; ou bien un mariage avec la fille du roi de Pologne, possibilité qui ouvrait la porte à un affermissement du catholicisme romain. La décision fut prise en 1385 et fut aussitôt institutionnalisée par la signature de l'Union de Krewo : par ce texte, Elisabeth, reine-mère de Pologne, veuve du roi Louis le d'Anjou, et mère de la princesse Hedwige, adoptait le grand-duc Jagellon et le faisait baptiser dans le culte catholique. Par cet acte fondateur, il devenait le grand-duc Ladislas II Jagellon (ou Wladislav II Iagiello) et épousait Hedwige, qui avait été entre temps couronnée "roi" (sic) de Pologne en 1384, juste après la mort de son père. Le grand-duc Ladislas régna de 1386 à 1434, mais il n'existait alors entre la Lituanie et la Pologne qu'une union personnelle. A ce moment, le grand-duché vit la fin de son expansion territoriale, avec l'échec d'une tentative d'invasion de la principauté de Souzdal (ancêtre de la Moscovie) et avec la stabilisation de ses frontières avec les possessions des Teutoniques, par la victoire polonolituanienne de Tannenberg (1410). Celle-ci fut suivie par la signature du traité de Thorn, ou Torun, en 1411, qui rendait la Samogitie au grandduché. Ce dernier, gêné par la présence des Mongols à l'est, ne connut de nouvelle expansion que vers le sud, atteignant les rives septentrionales de la mer Noire au niveau de l'actuelle région d'Odessa. Le grand-duché de Lituanie, de Samogitie et de la Rous' atteignit ainsi son apogée au début du XVe siècle (cf. Figure 3).

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28

L'union

personnelle

avec la Pologne

A partir de la fin du XIVe siècle, le grand-duché fut peu à peu absorbé dans l'ère d'influence politique et culturelle polonaise. Le frère cadet de Ladislas, Casimir, devint grand-duc de Lituanie en 1430. Peu après son couronnement, les grands de Pologne lui demandèrent de régner également sur cette dernière, ce qu'il fit sous le nom de Casimir IV Jagellon, de 1447 à 1492. Sous son règne, la Litva fut peu à peu polonisée. Elle dut également faire face à la montée en puissance de l'ennemi moscovien. Le roi Casimir IV dut tenir compte du désir d'union qui se développa parmi les élites nobiliaires du royaume de Pologne: c'est certainement sous leur pression que le droit de l'Etat polonais fut introduit dans le grand-duché, sans remettre en cause jusqu'alors son indépendance. Dès 1501, par la déclaration d'union de Mielnik, les deux Etats furent placés sous l'autorité d'un sénat unique où siégeaient les magnats du royaume et du grand-duché. La logique d'union connut une accélération à partir du XVe siècle par une série d'événements très importants. Le premier fut la montée en puissance rapide des princes de la Moscovie. Ces derniers se libérèrent vers 1480 de la tutelle des Mongols commençant alors leur expansion territoriale, notamment vers l'ouest. Par ailleurs, Constantinople fut prise par les Ottomans en 1453. Le premier des patriarcats de la Pentarchie orthodoxe tombait ainsi dans les mains des musulmans: les grands princes de Moscou décidèrent alors de se faire les champions de l'orthodoxie. Leur capitale, Moscou, devint la Troisième Rome: Ivan III se présentait comme l'héritier des basilei byzantins et invita ses théologiens à élaborer une théorie de la monarchie de droit divin. Il se présenta comme le défenseur de la religion orthodoxe. Cette mutation fut amplifiée par Ivan IV le Terrible (1533-1584) qui prit le titre de Tsar lors de son sacre en 1547 : il s'agit de la transcription en russe du latin caesar (Raeff, 1982; Riazanowsky, 1986). A travers ce titre, c'était tout un programme politique et spirituel qu'on mettait en place: on établissait une continuité historique entre la tradition byzantine et la monarchie moscovienne. En 1563, Ivan le Terrible s'empara de Polotsk, porte de la Dvina et du commerce avec la Baltique, puis il s'avança jusqu'à Vilna. C'est dans ce contexte que les noblesses polonaise et lituanienne s'assemblèrent à Lublin, et décidèrent l'union pure et simple du royaume et du grand-duché en 1569 : désormais, la Pologne et la Lituanie auraient un souverain et une diète uniques. Le nouvel Etat prit le nom de Rzeszpospolita ou République polono-lituanienne. Il couvrait une surface de 815 000 km2, comprenait environ 7,5 millions d'habitants et était un des Etats les plus puissants d'Europe (cf. Figure 4). Le destin de la Biélorussie, placée sur une zone d'affrontement, allait être désormais de plus en plus conditionné par l'antagonisme de la Russie et de la Pologne.

Les conséquences de l'union personnelle avec la Pologne furent très

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sensibles dans la géographie culturelle de cette partie de l'Europe: elle favorisa l'interpénétration des diverses zones de peuplement, principalement sur les marges occidentales de l'aire ethnographique biélorussienne; et elle ouvrit une partie de la Biélorussie à des influences venues de l'Europe de l'Ouest. Les provinces biélorussiennes entraient ainsi dans une période marquée par la coexistence de deux types de logiques spatiales: la première marquée par un processus de brassage et d'interpénétration, opposée à une logique d'affrontement, génératrice de fortes discontinuités spatiales. Le déclin et le partage de l'Etat polono-lituanien géographiques
Les premiers signes du déclin

et leurs conséquences

Dès les XVIe et XVIIe siècles, le roi de Pologne-Lituanie vit son autorité fragilisée par les pouvoirs importants de la diète des magnats. En 1657, le duc de Prusse lui prêta hommage pour la dernière fois. Autre signe du déclin: l'attitude des Cosaques, qui se révoltèrent en 1630, 1637, 1638 et 1648, en Ukraine. En 1648, ils désignèrent un chef, Bogdan Khmelnitski (1595-1657), qui conclut une alliance avec les Tatars, vainquit à deux reprises des armées polonaises et progressa vers le nord, en Podolie et en Ruthénie. Sur son passage, il parvint à soulever de nombreuses populations pour des raisons très variées, mais qui se confortaient les unes les autres. Les paysans, corvéables, orthodoxes et le plus souvent de souche slave orientale, furent sensibles au discours de ce chef révolté et se révoltèrent à leur tour, principalement contre les grands propriétaires, souvent catholiques polonais ou fortement polonisés. C'est dans ce contexte que Ladislas IV mourut en 1648. Après un accord signé en 1654 à Pereïaslav, les armées du tsar et celles des Cosaques unirent leurs forces pour mener des opérations de guerre contre la Rzezpospolita, jusque dans les terres biélorussiennes et lituaniennes. La mort de Khmelnitski et la trêve conclue en 1656 par le tsar Alexis avec le roi de Pologne ne changèrent rien à cette situation de conflit. Le grand-duché de Lituanie avait perdu de nombreux territoires dans cette affaire: toute la rive gauche du Dniepr était passée sous l'autorité de Moscou, tandis que la rive droite restait à la République. Cette nouvelle configuration territoriale fut entérinée par l'armistice d'Androussovo en 1667 : la région de Smolensk était définitivement perdue, avec la région de Tchernigov sur la basse Desna, ainsi que la basse vallée du Dniepr (cf Figure 4). Enfin, la ville de Kiev passait définitivement sous la domination russe avec une portion de la rive droite du Dniepr. Pendant ce temps, au nord, la Livonie passait aux mains des Suédois en 1660; et au sud, la Podolie fut cédée aux Ottomans après le siège de Lvov en 1672. La Pologne dut

signer avec la Russie une paix perpétuelle. Les tsars mettaient ainsi en
pratique leur grand dessein politique de domination de l'ensemble des populations slaves orientales orthodoxes. 30

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Territoires

perdus par la République

après la paix d'Androussovo en 1667
Livonie, perdue en 1660

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Atlas historique,

G. Duby.

Figure 4. Le déclin de la République polono-lituanienne

au XV/le siècle

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