La Cappadoce

De

«Patrimoine de la Méditerranée» : une collection qui se propose de retrouver l'esprit des lieux, de les faire revivre à travers leur histoire, de susciter l'imagination du passé. Chaque ouvrage, s'appuyant sur les acquis les plus récents de la recherche, s'organise autour d'un thème privilégié. Des récits des premiers voyageurs aux tours organisés aujourd'hui, la Cappadoce n'a cessé d'étonner explorateurs et visiteurs, séduits par l'alliance des paysages saisissants et des monuments. Modelé par l'érosion, le tuf tendre de la région a été aussi creusé par l'homme d'une multitude d'habitations, de refuges, de tunnels, d'églises et de monastères. Les témoignages archéologiques byzantins, qui s'échelonnent de l'époque paléochrétienne au XIIIe siècle, mais sont surtout nombreux aux Xe et XIe siècles, nous éclairent sur l'histoire et la société de cette province centrale d'Asie Mineure, qui fit partie de l'Empire byzantin jusqu'à sa conquête par les Turcs Seldjoukides à la fin du XIe siècle. Ces vestiges variés nous restituent en partie la vie d'une population rurale nombreuse dans une région qui n'était pas seulement monastique. En retraçant l'histoire de la Cappadoce, en favorisant la lecture des monuments et de leurs décors, Catherine Jolivet-Lévy nous convainc que c'est bien là que reste vivante la mémoire de Byzance.


Publié le : mercredi 22 mai 2013
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EAN13 : 9782271078650
Nombre de pages : 126
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La Cappadoce

Mémoire de Byzance

Catherine Jolivet-Lévy
  • Éditeur : CNRS Éditions, Éditions Paris-Méditérrannée
  • Année d'édition : 1997
  • Date de mise en ligne : 22 mai 2013
  • Collection : Le Monde byzantin
  • ISBN électronique : 9782271078650

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Référence électronique :

JOLIVET-LÉVY, Catherine. La Cappadoce : Mémoire de Byzance. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 1997 (généré le 24 février 2014). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/editionscnrs/918>. ISBN : 9782271078650.

Édition imprimée :
  • ISBN : 9782842720216
  • Nombre de pages : 126
 

© CNRS Éditions, 1997

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«Patrimoine de la Méditerranée» : une collection qui se propose de retrouver l'esprit des lieux, de les faire revivre à travers leur histoire, de susciter l'imagination du passé. Chaque ouvrage, s'appuyant sur les acquis les plus récents de la recherche, s'organise autour d'un thème privilégié. Des récits des premiers voyageurs aux tours organisés aujourd'hui, la Cappadoce n'a cessé d'étonner explorateurs et visiteurs, séduits par l'alliance des paysages saisissants et des monuments. Modelé par l'érosion, le tuf tendre de la région a été aussi creusé par l'homme d'une multitude d'habitations, de refuges, de tunnels, d'églises et de monastères. Les témoignages archéologiques byzantins, qui s'échelonnent de l'époque paléochrétienne au XIIIe siècle, mais sont surtout nombreux aux Xe et XIe siècles, nous éclairent sur l'histoire et la société de cette province centrale d'Asie Mineure, qui fit partie de l'Empire byzantin jusqu'à sa conquête par les Turcs Seldjoukides à la fin du XIe siècle. Ces vestiges variés nous restituent en partie la vie d'une population rurale nombreuse dans une région qui n'était pas seulement monastique. En retraçant l'histoire de la Cappadoce, en favorisant la lecture des monuments et de leurs décors, Catherine Jolivet-Lévy nous convainc que c'est bien là que reste vivante la mémoire de Byzance.

Sommaire
  1. Le patrimoine chrétien de la Cappadoce

  2. Les plus anciens monuments : la vie religieuse à l’époque protobyzantine

    1. Un grand établissement rupestre aux environs d’Avanos : le « saray » d’Özkonak
    2. Une basilique de pèlerinage : Saint-Jean-Baptiste de Çavuşin
    3. Le culte de la croix à Zelve
    4. Le culte des images à Hagios Stéphanos (monastère de l’Archangélos, près de Cemil)
  3. La Cappadoce aux marges de l’Empire

    1. Attaques arabes et riposte byzantine
    2. Des refuges rupestres
    3. Les forteresses
    4. Le problème des décorations iconoclastes
  4. Le renouveau de l’époque macédonienne

    1. Une floraison monumentale
    2. Le triomphe des images
    3. Centre et aboutissement du programme : le Christ en gloire dans l’abside
    4. Archaïsme ou contemporanéité ?
    5. Un décor funéraire : Saint-Jean de Güllü dere
  5. Une grande famille cappadocienne : les Phocas

    1. La « nouvelle église » de Tokali
    2. Le Grand Pigeonnier de Çavuşin
  6. Ermitages et monastères

    1. Une apparition précoce
    2. Un idéal de vie communautaire
    3. Le cadre matériel
    4. Autour d’une source sainte : le monastère de l’Archange près de Cemil
    1. Un ermitage : Saint-Syméon de Zelve
    2. L’essor du monachisme aux xe et xie siècles
    3. Les établissements de Soganli
    4. Hallaç Manastir, près d’Ortahisar
    5. Eski Gümüs
    6. Açik Saray
  1. Le centre de Göreme

    1. Les donateurs
    2. Le groupe d’Yilanli kilise
  2. Chrétiens en Cappadoce turque

    1. Le renouveau du xiiie siècle
    2. Karşi kilise
    3. Tatlarin
    4. Tradition et innovations
    5. Symbiose islamo-chrétienne à Saint-Georges de Belisirma
    6. Des peintres venus des centres grecs ?
    7. Épilogue
  3. Un patrimoine à préserver

  4. Lexique

  5. Bibliographie

Le patrimoine chrétien de la Cappadoce

1« En vérité, s’il est possible de reconnaître la présence de Dieu d’après ce qu’on voit, on serait tenté de penser que Dieu habite dans la nation des Cappadociens, plutôt que dans des lieux étrangers. Combien y a-t-il ici de sanctuaires grâce auxquels le nom de Dieu est glorifié ? On ne peut compter davantage de sanctuaires, ou presque, dans le monde entier ! » (Grégoire de Nysse, Lettre 2,9)

2Comme toute la Turquie, la Cappadoce est riche en vestiges des civilisations successives qui ont fleuri sur son sol. Sa spécificité réside surtout dans son patrimoine chrétien. On évalue à plus de six cents les églises et monastères d’époque byzantine conservés dans les villages ou la campagne cappadocienne, monuments pour la plupart rupestres qui s’échelonnent entre l’époque paléochrétienne et le xiiie siècle. Ce patrimoine, à la fois archéologique et spirituel, nous introduit dans l’univers des communautés villageoises et monastiques qui vécurent au Moyen Age dans cette région.

3Le nom de Cappadoce est apparu pour la première fois sous la forme Katpatuka pour nommer l’une des satrapies de l’Empire perse et a été ensuite appliqué jusqu’à la fin de la période byzantine à des réalités géographiques et administratives très variables. La région qui nous intéresse, celle où se trouvent la plupart des monuments byzantins, est située au centre-est du haut plateau anatolien, entre le fleuve Kizil Irmak (l’Halys des Byzantins), au nord, Niğde au sud, Aksaray à l’ouest et Kayseri à l’est, les établissements rupestres étant surtout concentrés aux environs d’Ürgüp et au sud-est d’Aksaray.

4Des récits des premiers voyageurs aux « tours » organisés d’aujourd’hui, la Cappadoce n’a cessé d’étonner explorateurs et visiteurs, séduits par l’alliance des paysages saisissants et des monuments. Les descriptions du premier voyageur européen, Paul Lucas, chargé par le roi de France d’un voyage d’étude en Anatolie au début du xviiie siècle, se heurtèrent d’abord à l’incrédulité des contemporains, et les sites et les monuments qu’elles avaient fait connaître retombèrent vite dans l’oubli. L’exploration de la Cappadoce ne devait reprendre qu’un siècle plus tard, avec les voyages de Charles Texier, de William John Hamilton, de William Francis Ainsworth, d’Anastasios M. Lévidis, pour ne citer que les plus importants, ou encore, au début du xxe siècle, de Hans Rott. Mais ce sont les campagnes menées entre 1907 et 1912 par le père jésuite Guillaume de Jerphanion et le monumental ouvrage qui en résulta sur les églises rupestres et leur décor qui marquent le début de l’étude scientifique de la Cappadoce. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’exploration s’est poursuivie, les découvertes des trois dernières décennies ayant plus que doublé le matériel archéologique connu à l’époque de Jerphanion. Si ce patrimoine s’accroît chaque année, invitant à compléter ou à nuancer ce que l’on pensait acquis, il s’effrite dans le même temps, sous l’effet de l’érosion bien sûr, mais aussi sous celui du développement du tourisme…

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Le mont Argée
L’un des deux grands massifs volcaniques, qui dominent la Cappadoce, le mont Argée (Erciyes Daği), au sud de Kayseri (Césarée), photographié ici depuis le haut plateau entre Ṣahinefendi et Güzelöz.

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Carte de la région des établissements rupestres de Cappadoce.

5Les paysages étranges auxquels les monuments sont parce que rupestres associés dans une relation particulièrement intime, sont dus à la formation géologique de la région. Le haut plateau anatolien, d’une altitude de 1 000 à 1 500 m, qui s’abaisse lentement vers le nord (Kizil Irmak) et vers l’ouest (lac Salé) est dominé par une série de complexes volcaniques, distribués obliquement du nord-est de Kayseri au sud-ouest de Karapinar

6 (au sud d’Aksaray). Liés à la collision entre les plaques continentales afro-asiatique et eurasiatique, ils se sont formés sur une longue période, du miocène supérieur au pliocène, par la superposition de cendres, de lapilli, de dépôts ignimbritiques, produits par une activité éruptive de type explosif, alternant avec l’effusion de coulées de lave basaltique et andésitique. Les plus importants de ces complexes volcaniques sont le mont Argée (Erciyes, 3 917 m) au sud de Kayseri, véritable emblème du pays, représenté empanaché de fumée sur les monnaies cappadociennes d’époque romaine – son activité s’est en effet poursuivie jusqu’à la période historique –, et le Hasan Dagi (3 253 m), près d’Aksaray. A ces grands massifs polygéniques sont associés de très nombreux volcans monogéniques, principalement du quaternaire. L’érosion due aux eaux de ruissellement, au gel et au vent a ensuite modelé ces roches magmatiques et pyroclastiques – en grande partie des tufs formés par la cimentation des cendres, lapilli et scories, amoncelés en couches épaisses sur le socle de l’ancien plateau, – y creusant vallons ou gorges, déchiquetant la roche friable, la plissant en côtes parallèles ou rayonnantes et donnant naissance à une extraordinaire floraison minérale : cônes, pyramides, cheminées de fée, dômes arrondis, flèches aiguës… La couleur variable du tuf, blanc, ocre, jaune, beige, gris, rose, violacé, en fonction de la densité et de la composition chimique de la roche ajoute à la diversité de ces paysages uniques au monde : elle peut être uniforme sur de grands espaces ou au contraire alterner en lits superposés de teintes différentes.

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Paysage de Cappadoce en hiver
Le massif Ak tepe et le village de Çavuşin.

7Modelé par l’érosion, le tuf tendre a aussi été creusé par l’homme d’une multitude d’habitations, de refuges et de dépôts souterrains, d’installations agricoles, de tunnels destinés à canaliser les eaux, de citernes, d’églises et de monastères. Dans quelle mesure la densité de ces établissements, qui n’ont sûrement pas tous été en usage en même temps, reflète-t-elle l’importance de la population rurale à l’époque byzantine ? On a souvent décrit la Cappadoce comme une région aride et déshéritée, ce qui n’est vrai de nos jours que pour certaines parties, et ce qui ne l’était sûrement pas dans l’Antiquité et au Moyen Âge. Si aujourd’hui le haut plateau est par endroits uni et désolé, ce n’est pas le cas partout; de larges vallées cultivées l’entaillent, tandis que, dans les vallons et ravins étroits, la verdure mêle partout ses tons à ceux de la roche. La Cappadoce médiévale, comme la Cappadoce antique, était encore plus largement cultivée et son peuplement devait être important. La fertilité des sols volcaniques, l’abondance des eaux de ruissellement, un système d’irrigation élaborée avaient permis la mise en valeur de la terre et le développement d’une vie rurale active, malgré un climat continental très rude, aux fortes variations interannuelles : hiver glacial et enneigé, été brûlant et sec. Bien qu’emphatique, la description que nous a laissée Grégoire de Nysse de la « sainte Ouanôta », que l’on peut identifier à l’actuelle Avanos, au bord du Kizil Irmak, est évocatrice : « en bas, le fleuve Halys, embellissant l’endroit de ses rives escarpées, brille comme un galon d’or sur une longue robe de pourpre grâce au limon qui rougit ses flots. En haut, une vaste montagne boisée s’étend le long d’une grande arête couverte de tous côtés d’une chevelure de chênes […] Descendant le long de la pente, la garrigue qui a poussé d’elle-même rejoint les champs cultivés au pied de la montagne, car tout aussitôt des vignes déployées le long des coteaux, des plaines et des ravines du bas de la montagne, comme un manteau de couleur verte, couvrent toute l’étendue qui se trouve là. » Grégoire décrit aussi les vergers : « Homère n’a pas vu le pommier aux fruits éclatants que nous avons ici, qui reprend la couleur de ses propres fleurs grâce à l’intensité de la teinte de ses fruits ; il n’a pas vu le poirier plus blanc que l’ivoire qu’on vient de polir. Et que pourrait-on dire de la variété et de la diversité des pêches, mélange et combinaison de diverses espèces ? ». Les renseignements que l’on peut tirer des textes et de l’observation de la réalité présente permettent de se faire une idée de la vie rurale à l’époque byzantine, idée bien sûr approximative car l’on ignore la part des cultures et animaux acclimatés ou multipliés par les Turcs après la conquête. Cultures vivrières dans les jardins, où poussent légumes et légumineuses, vergers plantés d’arbres fruitiers (pommiers, poiriers, abricotiers, pruniers, pêchers, amandiers, etc.), vigne, mais aussi culture extensive de céréales, pâturages, composent le paysage rural de la Cappadoce. Perfectionné par les Seldjoukides, un système d’irrigation existait dès l’époque byzantine ; tout le monde ne pouvait pas, comme Eustathe Boïlas (vers 1050) en un lieu situé entre la Cappadoce et Edesse, faire construire des canalisations pour arroser jardins et prairies, mais les paysans devaient déjà canaliser les eaux dans de profonds tunnels de drainage, taillés dans le tuf, capter les sources, aménager des citernes, creuser des collecteurs. De tels aménagements, destinés au contrôle hydrogéologique de la région, existent dans la plupart des vallées et l’avancement de l’érosion atteste leur ancienneté : ils remontent vraisemblablement à l’époque byzantine, sinon plus tôt… Les installations agricoles conservées en Cappadoce n’ont encore fait l’objet d’aucune étude scientifique, qui serait pourtant susceptible d’apporter un éclairage intéressant sur la vie rurale de la région au Moyen Age. Ainsi, il n’est pas exclu que certaines salles aménagées pour la pressure du raisin et la production de vin remontent à l’époque médiévale, de même peut-être que des ruchers, la récolte du miel étant essentielle pour l’alimentation. Les pigeonniers, si caractéristiques du paysage cappadocien actuel, semblent surtout s’être multipliés à l’époque post-byzantine, mais ils existaient sans doute avant, l’utilisation du guano pour fertiliser les sols étant attestée de longue date. L’élevage, activité d’appoint indispensable, fournissait la force de travail – les animaux tirant l’araire et la charrette – les moyens de transport et de déplacement, mais aussi un supplément lacté et carné à l’alimentation et la matière première des vêtements et des tapis, ces derniers mentionnés déjà sous Dioclétien. Aux chevaux de Cappadoce, réputés depuis l’Antiquité, s’ajoutaient mulets et ânes, troupeaux de bovins et d’ovins, animaux de basse-cour ; l’élevage des moutons et des chèvres, développé par les tribus turques, n’a pas été introduit par elles. Les fresques des églises byzantines conservent d’ailleurs des images d’animaux, qui paraissent inspirées par la réalité quotidienne, qu’il s’agisse d’onagres, de moutons marqués d’une tache brune ou de chèvres. Parmi les activités attestées depuis les premiers siècles figurent, outre l’agriculture et l’élevage, l’industrie textile, la sidérurgie et la céramique (poteries, briques).

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Paysage près d’Avcilar (Göreme), dans le quartier de Karşibecak

8Ni aride ni pauvre, la Cappadoce n’était pas non plus – quelle qu’ait été la précarité des communications à l’époque byzantine – un bastion isolé : les routes militaires et commerciales reliant Constantinople à l’Orient convergeaient sur Césarée (Kayseri), la grande métropole régionale, à une soixantaine de kilomètres au nord-est de la région des vallées volcaniques, tandis que les deux routes reliant les aplekta de Koloneia (Aksaray) et Césarée passaient l’une au nord, par Zoro-passos (Gulçehir), puis le long de l’Halys et par Venasa (Avanos), l’autre, au sud, par Nazianze, Malakopea (Derinkuyu) et Kyzistra. À Koloneia (Aksaray), la route reliant Constantinople à la Cilicie et à la Syrie (par les portes de Cilicie) croisait la voie menant d’Ikonion (Konya) à Sébaste (Sivas), via Césarée, où passaient aussi le grand axe ouest-est menant d’Ancyre (Ankara) à Mélitene et l’axe nord-sud d’Amisos à la Cilicie. La Cappadoce occupait donc une situation stratégique, au carrefour des grands itinéraires nord-sud et ouest-est de l’Empire. Les monuments conservés sont pour la plupart à l’écart de ces grandes voies de passage et des métropoles, d’ailleurs peu nombreuses, où les destructions ont dû être les plus importantes ; ils sont proches, en revanche, des petites agglomérations auxquelles les communautés monastiques étaient unies par des liens étroits.

9Les témoignages parvenus de l’époque byzantine sont pour la plupart rupestres, excavés dans le tuf, alors que les édifices construits, sans doute moins nombreux mais plus riches, ont presque tous disparu. Adaptée au milieu physique, l’architecture rupestre, soumise surtout à l’action lente mais inéluctable de l’érosion (encore que l’action néfaste de l’homme les touche aussi), doit à sa solidarité avec le rocher d’avoir souvent survécu jusqu’à nos jours. Le recours à l’excavation palliait la pénurie de bois consécutive aux déboisements de la fin de l’Antiquité : Strabon, déjà, déclare que la Cappadoce manque de bois un peu partout, sauf sur les flancs du mont Argée, couvert de forêts de chênes (Géographie XII, 2.7). La nature de la roche – tuf tendre, facile à travailler – se prêtait à l’aménagement de locaux, qui avaient l’avantage d’être isolés à la fois de la forte chaleur estivale et de la rigueur de l’hiver: pièces d’habitation, installations défensives, religieuses et agricoles furent ainsi taillées dans le rocher. Cette tradition – qui n’est pas propre à la seule Cappadoce – a d’ailleurs été signalée par plusieurs auteurs antiques et médiévaux, tels Varron, dans son Économie rurale (I, 57), qui mentionne les greniers souterrains servant en Cappadoce à conserver le blé, ou Léon le Diacre, au xe siècle, qui rappelle que les habitants de Cappadoce étaient appelés troglodytes parce qu’ils vivaient dans des cavernes. L’excavation était économique, ne requérant pas d’autre matériel que des outils pour creuser la roche, éventuellement des poutres de bois pour des échafaudages sommaires et des brouettes pour l’évacuation des gravats. Aucun texte ne décrit les techniques anciennes, mais les procédés encore en usage aujourd’hui permettent de s’en faire une idée. On devait creuser d’abord un tunnel s’enfonçant dans le rocher jusqu’au centre de la salle à excaver, que l’on dégageait ensuite à partir de ce point, en laissant éventuellement en réserve les colonnes ou piliers prévus au centre. Des supports en bois étaient installés pour permettre l’excavation des parties hautes et l’on taillait ensuite, quand il s’agissait d’églises ou de salles élaborées, les détails architecturaux, du haut (voûtes, coupoles) vers le bas (pilastres, arcatures, aménagements liturgiques) et du fond vers l’extérieur, en évacuant au fur et à mesure les gravats. De petites équipes d’artisans suffisaient pour effectuer ce travail, mais ceux-ci devaient être suffisamment qualifiés et expérimentés pour ne pas commettre d’erreurs de taille irréversibles. Le maître d’œuvre avait probablement ce titre de maïstor que l’on trouve dans quelques inscriptions ou graffiti, comme celui tracé dans le vestibule du monastère de Bezir Hane, près d’Avcilar, qui mentionne le « maïstor Nicétas, du village de Saint-Théodore ». Si la technique de l’excavation ne donne pas droit à l’erreur, elle autorise une certaine souplesse dans l’interprétation des modèles et la possibilité de créer des formes originales résultant soit de la nécessaire adaptation à un site donné, soit de la combinaison de traits correspondant dans l’architecture construite à des types différents, soit encore du désir de créer des formules irréalisables en architecture maçonnée. Pourtant, dans la plupart des cas, les architectes excavateurs restent fidèles aux modèles typologiques établis, reproduisant les éléments architectoniques habituels – arcs, pilastres, colonnes, chapiteaux, voûtes, coupoles… – bien que ceux-ci ne soient nullement nécessaires à la statique de l’édifice.

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Le site de Zelve
Au premier plan, les cônes de tuf modelés par l’érosion et creusés par l’homme.

10Réponse naturelle à l’environnement et aux conditions géologiques locales, l’excavation a été pratiquée de tous temps et l’est encore aujourd’hui ; dans certaines zones, les salles rupestres ont été, au cours des siècles, réaménagées, agrandies ou remaniées pour être utilisées à d’autres fins (pigeonniers, remises, granges, pressoirs à vin, etc.): dates et fonctions primitives sont alors bien difficiles à préciser. Les modifications provoquées par l’usage prolongé des locaux s’ajoutent donc aux effets de l’érosion. Le très grand nombre d’établissements rupestres conservés en Cappadoce ne doit pas masquer, en effet, les limites de cette documentation archéologique. L’habitat rural byzantin nous reste presque totalement inconnu : les maisons construites ont disparu, l’habitat rupestre, souvent réoccupé et remanié, est très difficile à dater. Particulièrement intéressantes à cet égard sont les recherches menées depuis peu autour de Çanh kilise (région d’Aksaray), qui ont permis de mettre en évidence l’existence d’une ville byzantine en grande partie rupestre, avec ses maisons et ses monastères. Bien que subsistent ici ou là des forteresses, des ponts, des routes, des installations agricoles, ce sont les églises et les monastères qui ont jusqu’à présent surtout retenu l’attention des chercheurs, bien qu’ils n’aient jamais fait l’objet de fouilles archéologiques scientifiques. En attendant qu’une collaboration plus étroite entre historiens, archéologues, historiens d’art et épigraphistes permette une synthèse des données documentaires disponibles, la présentation du patrimoine cappadocien, à la lumière des connaissances actuelles, peut sinon éclairer les aspects matériels de la vie quotidienne, du moins aider à retrouver un peu de l’esprit des lieux à l’époque byzantine…

Les plus anciens monuments : la vie religieuse à l’époque protobyzantine

1Alors que des témoignages archéologiques, principalement funéraires, des époques hellénistique et romaine nous sont parvenus, qui n’ont d’ailleurs pas encore reçu toute l’attention qu’ils méritent, aucun monument chrétien ne semble conservé en Cappadoce avant le ve-vie siècle. Pourtant, les sources attestent la continuité du peuplement entre l’Antiquité et l’époque byzantine, la diffusion précoce du christianisme et une activité de construction importante dès le ive siècle. Certes divisé, en raison de la prolifération des sectes et des hérésies, le christianisme est alors bien implanté en Cappadoce – la littérature patristique en témoigne – même si, ici ou là, se manifestent encore des survivances du paganisme. C’est le cas, vers 370, à Venasa (l’actuel Avanos), qui avait été dans l’Antiquité la seconde ville sacrée de Cappadoce et le centre du culte de Zeus Ouranios : un diacre tenta d’y rétablir les antiques panégyries, dévoyant la jeunesse de la ville et organisant cortèges et danses, au grand scandale de Grégoire de Nazianze et de la communauté chrétienne. Déjà grand centre de formation théologique au iiie siècle, Césarée, la métropole régionale, acquiert dans la seconde moitié du ive siècle, grâce aux Pères de l’Église cappadociens Basile de Césarée, Grégoire de Nysse et Grégoire de Nazianze, un extraordinaire rayonnement spirituel. De nombreux chorévêques sillonnent les campagnes, le seul évêché de Césarée n’en comptant pas loin d’une cinquantaine, et Basile se plaint qu’ils aient ordonné prêtre n’importe qui. Une province prospère et populeuse, une communauté chrétienne bien implantée, un clergé villageois relativement nombreux et de condition modeste, qui se recrutait parmi les gens du cru : tout cela suppose l’existence de lieux de culte, déjà nombreux si l’on en croit la lettre (citée en exergue de notre introduction) dans laquelle Grégoire de Nysse essaie de dissuader les moines d’entreprendre le pèlerinage en Terre Sainte en invoquant le grand nombre de sanctuaires existant en Cappadoce. Si elle comptait des églises publiques, des oratoires privés, des ermitages et des couvents, dont le nombre est bien difficile à évaluer, la Cappadoce était aussi au ive siècle riche en martyria. Plusieurs s’élevaient dans les faubourgs de Césarée, comme ceux du berger cappadocien Mamas, de saint Eupsychios, de saint Gordios, de sainte Julitte ou encore des Quarante Martyrs de Sébaste ; le martyrium de saint Mercure, qui n’est mentionné qu’à partir du vie siècle, remontait sans doute aussi à une haute époque. Dans une lettre adressée à l’évêque d’Iconium (Konya) pour lui demander des ouvriers, Grégoire de Nysse décrit, bien qu’il n’existe pas encore, un martyrium – dont on ignore le titulaire – qu’il projetait de construire à Nysse ; l’évêque participe activement à l’entreprise : c’est lui qui recrute les ouvriers, lui aussi qui finance le chantier et choisit les matériaux en fonction de ses possibilités, lui enfin qui précise les termes du contrat à proposer aux ouvriers. Le culte des martyrs était donc florissant, et la célébration de leurs fêtes, qui attirait en grand nombre les habitants des environs, était l’occasion de marchés et de foires.

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Hagios Stéphanos
Église funéraire du monastère de l’Archangélos, près de Cemil : vue vers l’abside. Au plafond de la nef, des tapis d’ornements, avec, dans la partie orientale, une croix ; sur les parois, des panneaux votifs, partiellement repeints (viie -ixe s. ?).

2De tous ces sanctuaires, il ne reste rien, non plus que de la fameuse Basiliade fondée par Basile près de Césarée, vaste complexe d’hôtelleries pour les voyageurs et d’hospices pour les pauvres et les malades. De même, c’est seulement par les sources littéraires que l’on connaît l’existence de riches villas suburbaines, telles celle située à Macellum, près de Césarée, lieu d’exil de l’empereur Julien, ou celle de Ouanôta (Avanos), appartenant à un certain Adelphios, ami de Grégoire de Nysse. La description enthousiaste qu’en a laissée ce dernier nous apprend qu’elle était pourvue de tours (probablement défensives) et qu’elle présentait une cour intérieure bordée sur trois côtés d’un portique à colonnes, avec au centre un bassin peuplé de poissons ; une spacieuse salle de réception, richement décorée, s’ouvrait sur cette cour. À cette demeure était associée, un peu à l’écart, une chapelle privée.

3La Cappadoce protobyzantine avait aussi ses icônes vénérées : dès le vie siècle, celles-ci, appelées à jouer un rôle de plus en plus important dans la vie publique et dans la dévotion privée, se multiplient à Byzance et les légendes concernant les images miraculeuses prolifèrent. Il existait en Cappadoce, à l’époque de Justinien, au moins deux portraits acheiropoietes (qui ne sont pas faits de la main de l’homme) du Christ. Le récit le plus ancien (v. 560 apr. J.-C), connu à travers une traduction syriaque, rapporte comment une femme païenne aperçut un jour dans le bassin de son jardin à Kamuliana, près de Césarée, une image du Seigneur peinte sur un linge. L’ayant sortie de l’eau, elle constata qu’elle n’était pas mouillée, la mit dans son voile pour la montrer à l’homme qui l’instruisait, et en obtint ainsi une réplique exacte, le portrait s’étant imprimé sur son voile. L’une de ces deux images fut transportée à Césarée, l’autre, d’abord conservée à Kamuliana, où une église fut construite en son honneur, fut transférée à Constantinople en 574 ; devenue l’un des « défenseurs spirituels » de la capitale, elle fut utilisée comme palladium dans les guerres contre les Perses. Intermédiaires efficaces entre les hommes et Dieu, les icônes sont dotées de pouvoirs miraculeux...

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