La Casamance

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Ce livre aborde la question casamançaise au triple plan politique, institutionnel et administratif depuis l'époque coloniale. Il tente de percer le mystère et le mythe qui entourent l'histoire coloniale et postcoloniale de la Casamance, de cerner l'épineuse équation de son statut colonial, et la problématique de son droit ou de son non-droit à l'indépendance revendiquée par le MFDC (Mouvement des Forces Démocratiques de la Casamance).
Publié le : lundi 1 décembre 2008
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EAN13 : 9782296210424
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LA CASAMANCE Essai sur le destin tumultueux d'une région

Points de vue Collection dirigée par Denis Pryen

Déjà parus Georges TOUAL Y, Le modèle de développement mirage ou utopie partagée? 2008. Mohamed Salem MERZOUG, quais de l'espérance, 2008. Habib DEMBELE L'Africanisme ivoirien:

solidaire. Sur les

GUIMBA, Être... ou ne pas naître, 2008. reconstruction du Congo-

Edgard M'FOUMOU-NE, La Brazzaville: la synthèse, 2008.

Adjo SAABIE, Epouses et concubines de chefs d'Etat africains. Quand Cendrillon épouse Barbe-Bleue, 2008. Francine 2008. BITEE, La transition démocratique au Cameroun,

Gérard Bossolasco,

L 'Ethiopie des voyageurs, 2008. La Faillite des cadres et vingt-cinq ans

Roland Ahouelete Yaovi HOLOU, intellectuels africains, 2008.

Pierre Mithra TANG LIKUND, Cameroun: d'échec; les promesses manquées, 2008. Jean-Claude pas l, 2008. SHANDA TONME, Avancez,

ne nous attendez

Jean-Claude SHANDA TONME, Droits de l 'homme et droits des peuples dans les relations internationales, 2008. Jean-Claude l'universalisme. Jean-Claude 2008. SHANDA 2005, 2008. TONME, Réflexions

sur
2004, qui

SHANDA TONME, Repenser la diplomatie.

Jean-Claude SHANDA TONME, Ces dinosaures politiques bouchent l 'horizon de l'Afrique. 2003, 2008. Jean-Claude SHANDA de guerre. 2002, 2008. Jean-Claude 2001,2008.

TONME, Pensée unique et diplomatie

SHANDA TONME, L'Orée d'un nouveau siècle.

Oumar DIA TT A

LA CASAMANCE
Essai sur le destin tumultueux d'une région

L'HARMATTAN

@ L'HARMATTAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fiharmattanl@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06745-5 EAN : 9782296067455

- A la mémoire des victimes du naufrage du bateau « le Joola », toutes nationalités et toutes appartenances confessionnelles confondues, mortes noyées, sans secours, dans l'océan Atlantique, au large des côtes gambiennes, dans la nuit du 26 septembre 2002. Cette tragédie, la pire dans les annales de la navigation, résulte de la confusion entretenue autour du statut de la Casamance d'une part et d'autre part de la marginalisation et du sous-équipement dont elle a toujours été victime depuis l'époque coloniale. Dans cette descente aux enfers de la Casamance, le Mouvement des Forees Démocratiques de la Casamance (MFDC), les Casamançais en général, ont leurs parts respectives de responsabilités. - A la mémoire de toutes les victimes, de tous bords, depuis l'époque coloniale, de ce « vieux problème de la Casamance ».

En hommage à Son Excellence, président Mamadou DIA pour :

le premier Maodo, le

Sa sagesse d'homme d'Etat Sa grande probité morale et intellectuelle Ses prises de position constantes, sans équivoques et hautement responsables sur ce vieux et douloureux problème de la Casamance.

REMERCIEMENTS
A tous ceux qui nous conseils et encouragements ont apporté soutien,

Préface

Les chemins de la vie qui s'apparentent aux voies impénétrables du Seigneur, m'ont fait croiser l'auteur de cet ouvrage dans l'espace rédactionnel de «Sud Magazine », ancêtre de tous les organes du groupe « Sud Communication ». Ce premier contact, coup d'envoi d'une amitié féconde entre l'auteur Oumar Diatta et moi, a enflé mon intérêt pour le conflit casamançais. Pour la petite histoire, c'est par son

truchement que j'ai eu la première conversation - marathon
avec l'abbé Augustin Diamacoune Senghor dans sa ferme de Kandé, située dans la conurbation ziguinchoroise. A cette occasion, j'avais beaucoup appris auprès du défunt gardien du Temple séparatiste; mais aussi beaucoup dit au Secrétaire général du Mfdc. Diamacoune m'avait révélé la grande complexité de l' « affaire ». En retour, je lui avais exprimé mon respect pour le combat de ses maquisards qui ont affronté des unités de choc comme les parachutistes et de puissants outils de feu comme les blindés, qui ont passé des années dans la forêt, dormi parmi les moustiques et les reptiles, vécu sous la pluie et bu l'eau polluée de microbes des mares. A contrario, je lui avais signalé ma perplexité devant la finalité cauchemardesque de sa lutte qui ne peut éventuellement aboutir qu'au morcellement. Or, morceler ce qui est déjà minuscule, c'est rendre moins viables tous morceaux restants de l'entité fracassée. Cela dit, « la tragédie de la Casamance» a des racines plurielles parmi lesquelles, figure la cadence inégale de la colonisation (donc l'Histoire) sans oublier les grimaces de la

géographie. En 1645 - avant la fondation de Saint-Louis du Sénégal - le capitaine portugais Ayala a fondé, dans la même
Il

foulée, les comptoirs de Cacheu, de Farim (en GuinéeBissau) et de Ziguinchor. Une présence lusitanienne qui n'a pris fin qu'en 1886 via la convention franco-portugaise de Paris. Et il fallut attendre deux ans (1888) avec la ratification conjointe par les parlements de Paris et de Lisbonne, pour que Ziguinchor tombât dans l'escarcelle de la France. Soit près d'une décennie après la constitution définitive de la colonie du Sénégal dans ses ultimes limites territoriales, la fin des résistances et le triomphe de l'ordre colonial. Alors que les toutes les zones du Sénégal étaient pacifiées, la Casamance était encore en résistance. En 1943, l'affaire du village d'Effok, provoquée par la mort d'un sous-officier français, illustra de façon violente, le refus par les Casamançais de l'ordre établi. A cette marche mal rythmée de l'histoire, s'ajoutent les grimaces de la géographie à travers cet écran territorial qui isole à outrance la Casamance; et fait dire au professeur burkinabé Joseph Ki-Zerbo que « la Gambie ressemble à une banane enfoncée dans la gueule du Sénégal ». C'est ainsi que le voyageur casamançais qui se rend à Dakar par la route traverse un pays étrangement étranger, qui a son hymne, son drapeau et son siège à l'ONU. Tels sont, parmi une foule d'autres, les facteurs qui ont sédimenté le séparatisme dans la tête des Casamançais. Il faut aller jusqu'au Cabinda, au Cachemire et au Lesotho pour rencontrer une pareille hérésie politico géographique. Sur ces cendres mal éteintes, le Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC) a resurgi militairement en 1982, à travers sa branche armée: Atika. Ce qui a fait dire aux observateurs que le MFDC a toujours fonctionné comme une sorte de bactérie dans le corps humain. Tant que le corps a été fort, la bactérie a dormi; lorsque le corps a faibli, elle s'est réveillée. Autrement dit, tant que la bonne gouvemance a été au rendez-vous, avec

Senghor aux commandes de l'Etat (1962 - 1980) la paix a
prospéré. En revanche, c'est durant l'ère Diouf que le déficit de gouvemance a montré le bout du nez et entraîné dans son 12

sillage, une guérilla vecteur de l'orgie de violence. La contreguérilla de l'armée régulière a, à son tour, inondé la Casamance de troupes et de matériel. La suite bien connue est relatée dans cet essai. Faut-il rappeler que trois épisodes diplomatiquement malheureux et géopolitiquement fâcheux ont émaillé la période charnière de l'année 1989 - 1990 : le litige relatif à la frontière maritime entre Bissau et Dakar, à la hauteur du Cap Roxo ; l'éclatement de la confédération sénégambienne et la tension extrême entre le Sénégal et la Mauritanie. Bref, une conjoncture sous-régionale qui a largement profité au MFDC, en lui fournissant un armement à la hauteur de ses desseins. Aujourd'hui, soit un quart de siècle après l'ouverture des hostilités, en 1982, le MFDC n'a pas été effacé; et l'armée, non plus, n'a pas été défaite. Du reste, aucune zone libérée et administrée par les indépendantistes n'existe. A la grande différence de ce qui a prévalu au Sud-Soudan avec John Garang et en Angola avec Jonas Savimbi. D'où le mûrissement des esprits pour l'émergence d'un processus de paix et de dialogue ponctué par un faisceau de contacts: conclaves de Banjul pilotés par le général Lamine Cissé durant les dernières années du régime de Diouf; les négociations de Paris conduites par le général Abdoulaye Fall sur les instructions du président Wade; signature de l'Accord de paix de décembre 2004 à Ziguinchor; et enfin la rencontre de Foundiougne qui est restée sans suite. La mort de Diamacoune, en janvier 2007, a constitué un tournant. Car « l'abbé» était une sorte de clé de voûte du cercle vicieux: « rien n'a pu se faire sans lui rien n'a pu se " faire avec lui ». Et après lui, ce n'est pas le vide vertigineux, mais le trop-plein dans les instances dirigeantes du MFDC peuplées par des héritiers en conflit. Ce qui additionne inertie et paralysie. Dans un pareil contexte, quelle épure, quel schéma de paix? La réponse requiert courage et ingéniosité et non la crispation et I'hystérie. A cet égard, le concept de «Souveraineté 13

Partenariat» et la formule d'une fédération « entre autre, et même pays» c'est-à-dire entre soi et soi-même, méritent d'être explorés. Le tout, tiré peu ou prou, du modèle de lien entre le Canada et le Québec. Par ailleurs, le Royaume-Uni donne précisément l'exemple d'un royaume uni et multinational avec ses composantes que sont le Pays de

Galles, l'Ecosse et l'Irlande. La seule différence - elle est de taille - c'est que l'Angleterre et le Canada ne sont pas des
pays sahéliens, pauvres et très endettés, donc à cohésion sociale insuffisante. En attendant le remède efficace contre ce cancer politico militaire qui mine le Sénégal et la Casamance, je recommande aux spécialistes comme aux intellectuels curieux, de lire ce livre qui n'est pas un condensé de vérités absolues sur le conflit; mais un faisceau de lumières supplémentaires sur un dossier qui en a grandement besoin.

Babacar Justin Ndiaye, politologue.

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AVANT-PROPOS
Depuis l'époque coloniale, il y a toujours eu entre « la Casamance et le Sénégal] », quelque chose comme une sorte de nuage d'incompréhension, d'ignorance et de méfiance réciproque, de cohabitation voire d'intégration imparfaite ou contrastée, en un mot, quelque chose d'insaisissable. De nombreux malentendus, injustices et incidents ont émaillé, surtout après les indépendances, les rapports entre le nord et le sud du Sénégal contemporain, au détriment des habitants du sud, créant ainsi une situation qui installe le doute sur la « sénégalité »de la Casamance, sur le sens de sa véritable place dans l'ensemble sénégalais post colonial, sur la valeur de la citoyenneté sénégalaise des Casamançais. Ce doute qui tourmente nombre de Casamançais depuis l'ère coloniale, est entretenu, renforcé et amplifié après l'indépendance du Sénégal, par des faits et gestes imputables au pouvoir politique sénégalais, à l'administration post indépendance en Casamance, aux comportements réciproques des gens du nord vis-à-vis des Casamançais et des Casamançais vis-à-vis des premiers. Pour citer l'autre, «la méconnaissance et la différence effraient souvent ». Le doute sur l'appartenance de la Casamance à l'ensemble Sénégal dans sa configuration actuelle, est rendu plus épais et plus vivace par des déclarations plus ou moins suspectes des dirigeants politiques du Sénégal indépendant, notamment les présidents Léopold Sédar Senghor (1960 - 1980), Abdou
Diouf (1981

-

2000), Abdoulaye

Wade depuis avril 2000,

1 Nous empruntons cette expression à l'expert fTançais Jacques Charpy dont le témoignage sur la Casamance est intitulé « la Casamance et le Sénégal au temps de la colonisation française », (voir Le Solei! du 22 déc.1993).

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Mamadou Dia, ancien président du Conseil du gouvernement durant la Loi-cadre et les deux premières années de l'indépendance, et des leaders comme Assane Seck, ancien ministre d'Etat et Iba Der Thiam, dans une moindre mesure, mais aussi des personnalités comme Koffi Annan, Secrétaire général sortant des Nations unies. Toutes ces personnalités et d'autres ont tenu sur la Casamance, des propos qui laissent perplexe. Depuis l'avènement de l'Alternance politique, le doute est renforcé d'un sentiment d'exclusion, de largage, d'abandon, de marginalisation et de persécution de la Casamance. Même, le témoignage de l'expert français, Jacques Charpy, qui devait clarifier définitivement cette situation, n'a guère apporté de lumière susceptible de dissiper ce doute. Au contraire, il l'a renforcé par l'ambiguïté qui a caractérisé son témoignage. Du côté de la Casamance, l'incertitude et le silence ont été entretenus, à l'exception du professeur Assane Seck, par les fondateurs du MFDC, qui n'ont laissé aucun écrit à la postérité, ni même posé un acte fort susceptible d'éclairer les générations actuelles. Mais beaucoup de rumeurs2 ont fait état de certaines de leurs déclarations en privé, notamment sur le statut de la Casamance. Toutefois, ils n'ont laissé aucun écrit à la postérité pouvant confirmer ou infirmer les déclarations qu'on leur prête. Les évènements qui ont éclaté le 26 décembre 1982 et qui ont remis en surface la récurrente «question de la Casamance3 », sont l'expression de ce doute sur la sénégalité de la Casamance. Le nuage d'incompréhension apparaît également dans l'approche et la perception de cette question. La vision de ce problème de la Casamance, l'interprétation

2 Un ancien ministre, porte-parole du gouvernement disait un jour au cours d'une conférence de presse, qu'il y a toujours un noyau de vérité dans la rumeur. 3 Jean-Claude Marut « Géopolitique du particularisme casamançais ». 16

qui en découle et l'attitude vis-à-vis des indépendantistes sont différentes, voire opposées selon qu'on est du nord ou du sud du Sénégal contemporain. Lors des malheureux évènements de Babonda en 1995 et surtout de Mandina-Mankagne en 19974, des propos du genre « il faut raser les villages mètre carré par mètre carré », «il faut brûler les maisons », ou encore «il faut doter l'armée de moyens notamment des hélicoptères de combat », ou «des zones infestées de rebelles », dont les captifs, réels ou supposés, sont considérés comme «des trophées de guerre de l'armée sénégalaise» etc. ont été entendus ou lus dans la presse. Les Casamançais de Dakar, notamment les Diolas, ont été insultés publiquement sur les ondes et les écrans de l'unique Radio Télévision Sénégalaise (RTS), par un journaliste, directeur de publication d'un hebdomadaire dakarois, sans que personne ne soit scandalisé. Mais comme on a coutume de le dire, il n'y a jamais de fumée sans feu. S'il y a une crise en Casamance, c'est qu'il y a bel et bien des racines et des fondements. C'est dire que les évènements ne surviennent jamais au hasard. Chaque évènement a une signification qu'il faut chercher et expliquer. Les éléments souvent avancés pour expliquer cette crise, mettent en relief, parmi les causes et déterminants, la géographie, c'est-à-dire la position géographique de la Casamance dans l'ensemble sénégalais et qui se traduit par un enclavement du fait de l'existence de la Gambie anglophone, d'où l'irrédentisme casamançais, d'autres se focalisent sur I'histoire « originale» de la Casamance, le mode de colonisation et d'administration qui n'a pas été le même qu'au nord, dans le temps. D'autres voient dans la crise casamançaise, une dimension essentiellement culturelle et n'hésitent pas à parler de « mépris culturel» dont seraient victimes les Casamançais. Ce qui expliquerait leur réaction sous la forme d'une rébellion indépendantiste. Un autre
4 Vingt-trois militaires ont été tués en 1995 à Babonda, et 25 autres en 1997 à Mandina Mankagne. 17

courant privilégie l'aspect économique et explique cette crise par le fait que « la Casamance est oubliée ». Pour les tenants de cette thèse, la Casamance n'a pas été développée proportionnellement à ses potentialités économiques. D'où la frustration de ses habitants. D'aucuns voient également dans ce problème casamançais, la conséquence des cycles de sécheresse qui s'est abattue sur « le Sénégal utile» dans les
années soixante

-

dix, entraînant

une émigration

massive,

organisée ou spontanée des populations du nord vers le sud, avec entre autres conséquences, une redistribution démographique. C'est ce sentiment d'invasion, aux allures de colonisation de peuplement, spontanée ou organisée qui aurait provoqué en réaction cette rébellion indépendantiste du MFDC. La question de l'occupation de certaines terres par les migrants du bassin arachidier est d'ailleurs d'une brûlante actualité, dans l'arrondissement de Médina Yoro Foula, en haute Casamance. Des incidents entre autochtones et migrants sont régulièrement emegistrés. La tension dans cette zone est telle qu'une géographe française de l'ORSTOM Sylvie Franchette a été la première à tirer la sonnette d'alarme à travers un document intitulé «Colonisation des terres sylvo-pastorales et conflits fonciers en haute Casamance ». Un livre consacré à cet épineux problème, sous la plume de Mamady Sidibé, vient d'être publié par l'lARD. Le titre de l'ouvrage est «les migrants de l'arachide. La conquête de la forêt classée de Pata. Casamance, Sénégal ». Dans la note de présentation de la revue Grain de Sel (nO31, juin 2005), il est mentionné que « la forêt classée de Pata a été illégalement investie à partir de 1978 par des migrants wolofs et toucouleurs venus du Saloum », les premiers pour la culture de l'arachide, les seconds pour l'élevage. La tension entre les différentes communautés était tellement vive que les ONG de la place ont organisé, les 29 et 30 janvier 2001 à Pata, une rencontre entre autochtones et migrants pour étudier les voies et moyens de résoudre les conflits fonciers et la déforestation nés de la venue des migrants. La rencontre à 18

laquelle ont pris part des invités, dont des élus locaux de tous les partis, avait revêtu la forme d'un atelier sur le thème «décentralisation et gestion durable des ressources naturelles pour la résolution du conflit de Pata». Au cours de ce conclave, le sous-préfet de Médina Yoro Foula a été fortement et publiquement indexé par les populations autochtones qui l'ont accusé de complicité active dans ce que ces populations considèrent comme une opération de colonisation de peuplement et de déforestation massive planifiée. Enfin, la propagande officielle et certains milieux font du problème casamançais, un «problème diola», accusant cette ethnie de vouloir créer « une république Diola en Casamance» (voir Jeune Afrique Plus, n° 10). Le constat est que ce sont les Diolas qui sont en première ligne de la revendication indépendantiste. Le docteur Ahmed Apakéna Diémé, conseiller politique du leader de Nkrumah Sané, leader du MFDC, a expliqué les raisons de cette prédominance des Diolas dans le problème de la Casamance. L'universitaire Amady Aly Dieng qualifie de « superficielle» cette approche ethnique ou ethniciste de la question casamançaise. Dans une note de lecture présentant le livre de
Pierre

-

Xavier

Trincaz

«Colonialisme

et régionalisme;

Ziguinchor en Casamance », il précise que « ce livre qui jette un regard sur les bases du séparatisme casamançais éclaire les revendications des populations casamançaises sous leur véritable jour social et économique et non exclusivement ethnique comme une certaine approche superficielle les présente5 ». Même des écrivains de la trempe de Rémy Boutet, «l'effroyable guerre du Biafra », n'ont pas échappé au risque d'une perception ethnique de la question casamançaise. En fait, la tentation de donner une coloration ethnique à certaines questions qui agitent l'Afrique vient du fait, comme dirait l'autre, que «l'ethnie hante l'Afrique comme le communisme hante l'Europe». Dans la même
5

Walfadjri du 29 juin 1990 19

foulée, l'hebdomadaire Le Témoin6, voit dans la rébellion indépendantiste du MFDC, une réaction des Diolas contre ce que le journal appelle « le ouololo - centrisme ». Un ouolofo - centrisme qui conduit à qualifier les Diolas de "niaks", de mal civilisés, les Manjacques de "ndiago", de gens belliqueux et soudards dont les bagarres ne prennent jamais fin, les Toucouleurs de diondos, de m 'biidus, d'ao, de frustrés et de naïfs venus de leur Fouta natal, les Peuls Fouta de voleurs, les Maures de poltrons et de gens sales, les Bambaras de naha naha, les Sérères de sorciers qui se transforment en hyènes la nuit, jusqu'aux Mandingues, taxés d'égoïsme (d'où l'expression « socé dou sosal ken» : le Mandingue ne partage pas). C'est donc en réaction à ce « ouololo - centrisme» que les Diolas, pour ce qui les concerne, selon le journal, auraient pris les armes en Casamance. Dans un ouvrage collectif intitulé «Le Sénégal contemporain », sous la direction de Momar Coumba Diop (Karthala 2002), quatre universitaires consacrent chacun, un article d'une haute facture sur la Casamance, mais sous des angles socio- économiques et culturels. Cependant, quelle que soit l'explication qui est donnée, on trouve une constante. En effet, tous ou presque, reconnaissent et s'accordent sur ce qu'ils appellent «la spécificité de la Casamance ». Ces éléments explicatifs, pertinents au demeurant pour certains, contournent cependant, à quelques rares exceptions, le point essentiel, à l'origine même de la contestation de l'intégrité territoriale du Sénégal dans sa configuration actuelle. Ce point est éminemment politique. Il est relatif au statut colonial de la Casamance et son droit ou son non-droit à l'indépendance que revendique le MFDC. Tout le monde tourne, comme dans un cirque, autour de ce point, créant du coup une énorme confusion. C'est à ce niveau que réside l'énigme de ce vieux problème de la Casamance. C'est également à ce
6 Le Témoin du 23 octobre 2001

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niveau qu'il faut centrer le débat et apporter les éclairages et les clarifications nécessaires sur le véritable passé politique, institutionnel et administratif de la Casamance, en situant au passage, les responsabilités et les acteurs. Sans passion et loin d'une quelconque police de la pensée. Car comme a tenu à le rappeler maintes fois et avec force, le président du conseil des ministres, Mamadou Dia, «négociateur et signataire des accords ayant permis le transfert des compétences» et l'indépendance du Sénégal et «point d'incarnation des symboles vivants de l 'histoire du Sénégal », pendant et après la colonisation, « le problème de la Casamance est un vieux problème ». Il va même jusqu'à préciser que «les responsabilités originelles du drame casamançais, il faut le rappeler, n'incombent pas uniquement au seul MFDC7 ». Que s'est-il donc passé? Cette déclaration du premier Maodo, le président Dia, que les médias ont surnommé le «patriarche» en raison de sa sagesse d'Homme d'Etat et de sa grande probité intellectuelle et morale, et d'autres encore plus fracassantes, faites antérieurement par d'autres dirigeants politiques du Sénégal indépendant, prouvent qu'il s'est bien passé quelque chose qu'on s'évertue à cacher, ce quelque chose qui ressemble à une sorte d'entente secrète (deaf), entre les leaders politiques du Bloc démocratique sénégalais (BDS) et ceux du Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (MFDC), avec le silence complice de la puissance coloniale, la France. Il semble pourtant que les avertissements et mises en garde de la base du MFDC et de certains au sein de l'opinion casamançaise de l'époque, n'ont pas manqué, surtout pour attirer l'attention des dirigeants du mouvement sur le caractère dangereux et aléatoire de l'alliance BDS/MFDC, les interprétations qui vont en être faites et surtout le compagnonnage avec Senghor. Mais les responsables du MFDC n'avaient pas pris au sérieux ces avertissements. Cette
7

"Mamadou Dia et la Casamance", communiqué de presse, Sud Quotidien du 30 sept.1998. 21

sortie du président Dia qui considère que « la Casamance est une région trahies» nous amène à distinguer trois niveaux de responsabilité dans ce problème casamançais. Le premier niveau de responsabilité incombe incontestablement au MFDC, des origines à aujourd'hui en particulier, aux Casamançais dans leur grande majorité en général. Le MFDC, en tant qu'organisation politique se réclamant d'un espace territorial bien précis, n'a pas assumé toutes ses responsabilités politiques et historiques vis-à-vis de la Casamance. Il l'a en définitive, affaiblie, fragilisée et plongée dans le chaos et le sous-développement. Il en est de même des Casamançais. Dans leur grande majorité, ils n'ont pas beaucoup fait pour leur Casamance, se contentant de cultiver la victimisation. Il s'y ajoute, le fait qu'il est injuste pour le MFDC, de réclamer l'indépendance de la Casamance au Sénégal. Le second niveau de responsabilité incombe à la puissance coloniale, la France. C'est en effet, « la France qui a créé la Casamance telle qu'elle existe aujourd'hui en l'unifiant administrativement, en lui fixant des frontières, en la rattachant au Sénégal, en transformant les structures économiques, sociales, politiques, idéologiques, créant du coup les conditions d'émergence de mutations identitaire/ ». Autrement dit, c'est la France, selon Alain Freinet, qui a autoritairement annexé la Casamance, dont l'histoire et le peuplement sont identiques à ceux de la Gambie et de la Guinée-Bissau, dans le Sénégal en 1960, au moment de la décolonisation. C'est pourquoi le docteur Ahmed Apakéna Diémé soutient avec force que « le vrai ennemi politique de la Casamance est moins le Sénégal que la France ». Le troisième niveau de responsabilité incombe à l'Etat du Sénégal, qui, tout en bénéficiant de la Casamance comme région, ne lui a pas donné la place véritable qui est la sienne et toutes ses chances, sur tous les plans, et ce, malgré ses
8 And Sopi, na 47, avril 1981. 9 Jean-Claude Marut, Op. cité. 22

immenses potentialités économiques, la qualité de ses ressources humaines et sa position géographique. Pire, «la Casamance a toujours été victime d'injustices et
d'exclusionlO ».

Cette réflexion est une contribution au débat sur la question de la Casamance. Il s'agit d'explorer autant que possible, le passé pour mieux comprendre le présent et en tirer les enseignements utiles pour l'avenir. Car, il ne fait aucun doute, un passé étouffé, occulté, non éclairci finit toujours par rebondir. La lumière du passé doit éclairer le présent. Or, dans I'histoire coloniale de la Casamance et après les indépendances, il existe beaucoup de zones d'ombres rendues plus sombres et plus opaques, par des déclarations étranges des dirigeants politiques du Sénégal indépendant, le comportement de l'administration centrale en Casamance et le traitement réservé aux Casamançais qui ont le sentiment d'être considérés, à tort ou à raison, comme des Sénégalais entièrement à part dans presque tous les domaines d'activités où ils sont toujours derrière. Le Parti de l'indépendance et du travail (Pit) écrit dans un mémorandum daté d'avril 1990 que, par certains de ses aspects historiques, la situation qui prévaut en Casamance « s'apparente à un problème de décolonisation bâclée », voire de «non-décolonisation» (Apakéna Diémé). Le journal Le Monde voit dans le problème casamançais, l'expression «d'un conflit né de la décolonisation» et la guerre de Casamance comme «une guerre de revanche », tandis que le MFDC de son côté y voit « une guerre de colonisation et de maintien par la force de la Casamance dans le Sénégal» (requête à la France, novembre 2000). La phase de la décolonisation et le rôle joué par les acteurs de l'époque, est sans conteste, la source principale de ce problème de la Casamance. De là à affirmer que, dans le
JO Abdoulaye Wade, président de la République, "Message à la Nation" du 3 avril 2001, Sud Quotidien du 5 avril 2001. 23

but de réaliser le projet de « belle colonie compacte» si chère à Faidherbe, « le Sénégal a volé la Casamance à son peuple avec la complicité de la France» pour réaliser « une belle République compacte et l'administre avec ostracisme sans les Casamançais et contre les Casamançais », il n'y a qu'un pas l'abbé Diamacoune et les indépendantistes du MFDC ont vite franchi. Comme dirait l'autre, «l'appartenance de la Casamance au Sénégal s'apparente à une opération de greffe ratée,' l'organisme Sénégal rejetant le corps étranger qu'est la Casamance qui, à son tour, s'adapte difficilement dans l'organisme Sénégal ». En tant que natif de la région et ayant vécu en témoin oculaire cette période particulièrement trouble de 1'histoire récente de la Casamance et du Sénégal contemporain en général, nous avons senti le devoir de contribuer, à travers cet essai, au débat sur la question de la Casamance, au triple plan politique, institutionnel et administratif. Nous avons surtout entrepris de réaliser ce modeste travail, à la demande de nombreux amis afin de contribuer à l'éclairage du passé de la Casamance, car, il y a dans ce problème de la Casamance, un devoir d'éclairage qui incombe à tout le monde, hommes politiques, intellectuels et cadres de tous bords, Casamançais en particulier. C'est le meilleur héritage que les générations actuelles, à la lumière du conflit, puissent léguer aux générations futures. Clarifier le passé de la Casamance, c'est lui redonner toute sa dimension politique. Ce qui n'est pas nécessairement synonyme d'indépendance de la Casamance. Or, à y voir de près, le problème de la Casamance semble faire peur, terriblement peur, car « la seule évocation du mot indépendance de la Casamance fâche le gouvernement sénégalaisll », surtout avec le régime de l'Alternance. Des journalistes d'un quotidien de la place, pour avoir fait un petit dossier sur la Casamance, au tout début de l'Alternance, ont été interpelés et gardés à vue, des heures durant par le nouveau régime. Sans parler de cet
Il Walfadjri du 7 janv. 2005

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éminent politologue12, violemment grondé par le président Wade pour avoir simplement évoqué la perspective d'octroyer à la Casamance une autonomie comme solution alternative à l'indépendance réclamée par le MFDC. Mais le fait le plus spectaculaire à l'actif du régime de l'Alternance concernant cette frilosité sur tout ce qui touche à la crise casamançaise, est sans conteste, la fermeture le 17 octobre 2005, de la radio Sud FM sur l'ensemble du territoire et la saisie le même jour de l'édition du journal Sud Quotidien, pour avoir respectivement diffusé et publié une interview du chef rebelle Salif Sadio, donné tantôt pour mort, tantôt pour blessé et handicapé, tantôt pour kidnappé par ses camarades. N'importe quoi a été dit et écrit sur le cas Salif Sadio, et Sud FM, en professionnel avéré, a eu le mérite de clarifier cette situation en réussissant à approcher ce chef rebelle inaccessible, et en recueillant son point de vue sur tout ce qui est fait et dit à propos du processus de paix. L'Etat, qui aurait dû saisir cette occasion pour revoir sa démarche, interpelle et garde à vue, une journée durant, 25 employés du groupe Sud Corn à Dakar, et le chef de la station Sud FM de Ziguinchor lbrahima Gassama (auteur de l'interview) au commissariat de police de ladite ville. Des poursuites judiciaires sont ensuite engagées, d'une part contre les responsables du journal et de la radio, et d'autre part, contre Salif Sadio, chef militaire du MFDC : tous sont assignés à comparaître devant le tribunal correctionnel de Dakar. Les dirigeants du groupe Sud Corn et les journalistes incriminés sont accusés «d'avoir, le 17 octobre 2005, à Ziguinchor, en connaissance de cause, aidé ou assisté Salif Sadio, dans la préparation ou l'accomplissement d'une entreprise tendant à porter atteinte à l'intégrité du territoire ». Avant Casamance peur et une la question
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le régime de l'Alternance, la question de la est restée longtemps taboue. Pourquoi une telle telle frilosité du pouvoir sur tout ce qui touche à casamançaise? Veut-on coûte que coûte cacher

Babacar Justin Ndiaye. 25

quelque chose à l'opinion? Le silence de Senghor face aux lettres d'interpellation de l'abbé Diamacoune, réclamant « la levée de la tutelle du Sénégal sur la Casamance» et son départ du pouvoir «vingt ans après» l'indépendance, l'empressement du régime du président Diouf qui a hérité de ces correspondances du prêtre, à réprimer dans le sang, une marche pacifique et bon enfant et à militariser un problème éminemment politique avec son cortège de violations massives des droits humains les plus élémentaires et celui du président Wade à bâillonner toute expression sur la Casamance et à bâtir vaille que vaille et aux pas de charge, une paix sans solution politique véritable, c'est-à-dire sans des négociations sincères et sérieuses sur la question fondamentale et politique du statut de la Casamance et sur fond de propagande politicienne et folklorique de reconstruction de la Casamance, de menace contre d'invisibles fossoyeurs de la paix, une paix scellée à travers un accord de paix signé, mal négocié et bâclé et d'autres comportements des hommes politiques y compris ceux de la Casamance, traduisent apparemment une fuite en avant. Tout se passe comme s'il y a quelque part une vérité qu'on s'évertue à cacher. Or, toute vérité cachée devient venimeuse. Personne n'est contre la paix en Casamance, à commencer par les Casamançais, qui, du reste, sont les principales victimes de ce douloureux conflit et donc les principaux concernés. Mais c'est la manière dont cette paix est recherchée et le contenu qui lui est donné qui posent problème. Rechercher la paix en Casamance, notamment par la reconstruction de quelques maisons détruites çà et là pour permettre leur réoccupation et la réhabilitation d'infrastructures socio-économiques, est sûrement une bonne chose, mais cela n'est pas synonyme de règlement définitif du problème casamançais. D'ailleurs, à ce propos, se demandait le maire Robert Sagna, lors d'un forum de la Rencontre africaine pour la défense des droits de l'homme (RADDHO) à Ziguinchor en septembre 2004 « Quelle paix? 26

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