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La Chine imaginaire. Les Chinois vus par les Occidentaux, de Marco Polo à nos jours

De
264 pages
Depuis sept siècles, la Chine exerce une étonnante fascination sur l'Occident. Dès les premiers contacts, elle est apparue comme un objet de désir plutôt que de connaissance et, très vite, elle est devenue une construction imaginaire et un enjeu des débats internes de l'Occident. C'est l'histoire de la Chine comme l'ont comprise et imaginée les Occidentaux que retrace ici le grand sinologue américain Jonathan D. Spence. Pour rendre compte de cette fascination, il fait appel aux récits des voyageurs, aux systèmes des philosophes, aux rapports des diplomates, aux témoignages des missionnaires et, surtout, aux œuvres des grands écrivains qui, de Mendes Pinto à Italo Calvino, en passant par Voltaire, Segalen et Brecht, ont voulu communiquer leur vision de la Chine. Grossiers ou subtils, généreux ou empreints de préjugés, sobres ou avides d'exotisme, ces documents nous en apprennent finalement autant sur l'Occident que sur la Chine.
Jonathan D. Spence est professeur d'histoire à Yale. Ses nombreux livres sur la Chine font autorité. On peut citer, parmi ceux traduits en français, Palais de mémoire de Matteo Ricci et La mort de la femme Wang. Traduit de l'anglais par Bernard Olivier.
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SOCIEES
ET CULTURES DE I'AsieJonathan D. Spence
LA CHINE IMAGINAIRE
La Chine vue par les Occidentaux
de Marco Polo a nos jours
Traduit de 1'anglais
par Bernard Olivier
LES PRESSES DE L'UNIVERSITE DE MONTREALDonnees de catalogage avant publication (Canada)
Spence, Jonathan D.
La Chine imaginaire: les Chinois vus par les Occidentaux de Marco Polo a nos jours
Traduction de: The Chan's great continent.
Comprend des ref. bibliogr.
ISBN 2-7606-1757-2
i. Chine. 2. Chine — Civilisation. 3. Chine — Opinion publique etrangere.
4. Orient et Occident. I. Titre.
03706.86714 2000 951 0000-94055-0
Couverture: James Nelson/© Stone
Calligraphic: Yu Xiaoyang
e
Depot legal: 2 trimestre 2000
Bibliotheque nationale du Quebec
© Les Presses de 1'Universite de Montreal, 2000
Traduction de The Chan's Great Continent, China in Western Minds
© 1998 by Jonathan D. Spence, WW. Norton & Company, Inc.
Les Presses de 1'Universite de Montreal remercient le ministere du Patrimoine canadien
du soutien qui leur est accorde dans le cadre du Programme d'aide au developpement de
1'industrie de 1'edition.
Les Presses de 1'Universite de Montreal remercient egalement le Conseil des Arts du
Canada et la Societe de developpement des entreprises culturelles du Quebec (SODEC).
IMPRIME AU CANADA
Extrait de la publicationAvant-propos
A FORME et le contenu de ce livre portent la marque des confé-Lrences William Clyde DeVane que j'ai données au printemps
1996 à l'université Yale. Ces conférences, baptisées ainsi en mémoire
du grand professeur et doyen, s'adressent aux étudiants comme au
grand public. Elles doivent répondre aux exigences de la recherche
universitaire, tout en étant accessibles à quiconque voudrait les
suivre.
J'ai apporté diverses modifications à ces conférences. Certaines
découlent de l'adaptation d'une présentation orale en une version
écrite. D'autres consistent en l'inclusion de citations - parfois assez
longues — des œuvres auxquelles se réfère l'exposé et dont la lecture
venait compléter chacune des présentations orales. En cherchant la
concision, j'ai fait certaines coupures, mais j'ai parfois dû au
contraire faire des ajouts pour rendre le texte plus intelligible. J'ai réduit
les notes au minimum : elles ne servent qu'à identifier des citations
ou à attirer l'attention sur des sources complémentaires utiles. Je n'ai
pas cherché à donner une bibliographie détaillée des sources, ni des
œuvres qui en parlent. En fait, pour la plupart des quelque cinquante
auteurs cités dans ce livre, les textes sur la Chine ne représentent
qu'une fraction - même si elle est pour moi trè s significative - de
leur œuvre complète.
Avant qu'on me demande de donner ces conférences, je dirigeais
depuis quelques années un séminaire sur la perception que les
Occidentaux ont eue de la Chine au cours des siècles. J'aimerais remercierLA CHINE IMAGINAIRE8
tous les étudiants de leurs suggestions et de l'exploration imaginative
qu'ils en ont fait. Ils m'ont entre autres fait découvrir l'étonnant trio
constitué de Mary Fraser, John Steinbeck et Richard Nixon. Les
quarante-huit personnages de ce livre ont été sélectionnés parmi un
nombre peut-être trois fois plus grand de figures historiques que nous
avons étudiées. Beaucoup de ceux qu'on a omis avaient des choses
percutantes ou subtiles à dire à propos de la Chine et des réactions
qu'elle suscitait chez eux. Les inclure aurait grandement élargi le
panorama présenté dans ce livre. Mais on aurait alors couru le risque
de faire d'une histoire déjà complexe un véritable catalogue, ce que je
voulais éviter à tout prix.
Chaque conférence à Yale était suivie d'une heure de questions et
de débats souvent très vifs et un certain nombre d'idées tirées de ces
séances se retrouvent dans ce livre. Il en est de même des
commentaires de l'auditoire à Princeton, à l'université de Pékin et à l'université
chinoise de Hongkong, où j'ai exploré quelques-uns de ces thèmes.
Je tiens à remercier Steven Forman, mon éditeur chez Norton, qui,
par ses questions moins anodines qu'elles n'en avaient l'air, a poli le
récit et en a éclairci la présentation. Mes sincères remerciements
vont aussi à Mei Chin qui, en tant que chercheuse, a étudié
l'esthétique britannique du xvnf siècle et l'exotisme français de la fin du
exix , avec l'imagination et l'assurance qui lui sont coutumières. Elle
a grandement contribué, avec Annping, Yar et Maddux, au fait que
ce livre a pu être mené à bon port avec plus de joie que de peine.
West Haven,
22 août 1997
Extrait de la publicationIntroduction
A GRANDEUR d'un pays est sans aucun doute liée en partie à saLcapacité d'attirer et de retenir l'attention des autres, comme la
Chine a su si bien le faire depuis ses toutes premières rencontres
avec l'Occident. Les siècles se sont succédé et, si les caprices de la
mode et les aléas de la politique l'ont parfois atténué, l'intérêt que
l'Occident portait à la Chine ne s'est jamais éteint. La vivacité des
sentiments que la Chine a fait naître, les tentatives répétées des
Occidentaux de décrire et d'analyser ce pays et son peuple, et leur
réceptivité apparemment sans bornes pour tout ce qui en provenait,
témoignent de cette fascination.
Ce livre vise à donner une idée de la multiplicité des attitudes
intellectuelles et des sentiments que les Occidentaux ont adoptés à
l'égard de la Chine, à travers une analyse relativement détaillée de
quarante-huit « rencontres », telles qu'en rendent compte des rapports
diplomatiques, des poèmes, des pièces de théâtre, des lettres, des
traités philosophiques ou des romans, s'échelonnant sur plus de sept
cents ans, de 1253 à 1985. La première date marque l'année où le frère
Guillaume de Rubrouck partit en mission ecclésiastique et
diplomatique auprès du Grand Khan, à Karakorum. Son expérience débouche
directement sur celle de Marco Polo, la plus célèbre, mais aussi la
plus problématique des rencontres dont traite ce livre.
Plus que les renseignements qu'il nous a fournis, l'héritage de
Marco Polo tient à la curiosité qu'il a suscitée. L'invention de
l'imeprimerie en Occident, au XV siècle, a permis une grande diffusion,
Extrait de la publicationIO LA CHINE IMAGINAIRE
dans les années 1480, de ses premiers manuscrits. C'est une de ces
premières éditions que Christophe Colomb a lue en y griffonnant ses
propres notes. Dans les années 1540, les retombées des découvertes
de Christophe Colomb avaient conduit les Portugais à Macao et les
Espagnols aux Philippines, inaugurant par là ce qu'on peut appeler
le « siècle catholique ». Les rapports, traités, polémiques et romans
écrits à cette époque — dont nous verrons ici cinq exemples -
enracinèrent la Chine dans la pensée occidentale d'une façon toute
nouvelle. Ils insufflèrent de fortes doses d'émotion dans ce qui était en
passe de devenir un débat européen passionné sur la nature de la
Chine, de son peuple, et sur les façons de mettre à profit cette
information.
eTandis que la fin du XVII siècle marque le terme du programme
de conquête et d'expansion outre-mer des nations catholiques, la
puissance navale des États protestants émergents se préparait à
prendre le relais. C'était maintenant au tour des diplomates et des
soldats britanniques et néerlandais d'explorer la Chine. Ceux-ci se
voyaient comme des pragmatiques, ils avaient certaines tâches à
accomplir et ils éprouvaient une sorte d'hostilité envers les efforts
de la Chine pour qu'ils acceptent les formes traditionnelles de la
subordination, en particulier le koutou, cette série de neuf
prosternations qu'il fallait faire devant l'empereur ou, en son absence, devant
les symboles de l'autorité impériale. Les Anglais voyaient dans ces
observances rituelles un abandon de leur dignité nationale plutôt
qu'une simple convention des relations internationales et cela ne
pouvait qu'entraîner une confrontation. Cette évolution apparaît
dans trois des rencontres avec la Chine que nous analysons dans ce
livre, celles de John Bell, de George Anson et de Lord Macartney.
Selon moi, l'impact de la Chine n'avait que peu ou pas de rapport
avec l'expérience concrète de sa réalité. C'est ainsi que j'aborderai,
après les diplomates soi-disant réalistes, certains de leurs
contemporains qui, loin de la Chine, se contentaient de la transposer en
fiction. Ils disposaient à l'époque de suffisamment de matériaux pour
le faire et la puissance d'évocation d'un Daniel Defoe ou d'un Oliver
Goldsmith, l'ironie d'un Horace Walpole, diffusèrent des
représentations de la Chine auprès d'un auditoire plus vaste que jamais. C'est
Extrait de la publicationIntroduction il
cette vulgarisation des connaissances sur la Chine, et la mode qui
s'ensuivit de contrefaire certains aspects de sa culture, que l'on appela
« chinoiserie » dans les milieux français où le phénomène prit le
plus d'ampleur. Nous verrons ensuite, avant de clore notre
exploraetion du xvm siècle, comment de grands penseurs furent eux aussi
attirés par cette Chine qu'ils n'avaient jamais vue. Le narrateur
chinois de Oliver Goldsmith s'étonne de ce que les Anglais essaient de le
déduire entièrement à partir des images qu'ils ont de sa culture. On
pourrait peut-être accuser Leibniz, Montesquieu, Voltaire et Herder
d'en faire autant, eux qui n'ont retenu que ce qui les arrangeait dans
les documents historiques à leur disposition pour créer un système
qui engloberait la Chine. Notons tout de même que les trois premiers
de ces auteurs, au moins, ont correspondu ou se sont entretenus
avec des gens qui connaissaient vraiment la Chine.
Les poètes du mouvement romantique pourraient servir à faire la
transition de l'époque révolutionnaire, à la fin du siècle des Lumières,
eau monde tout différent du XIX siècle. Nous nous tournerons plutôt
evers Jane Austen en tant qu'elle marque, au tout début du XIX siècle,
l'émergence des femmes sur la scène de ceux qui façonnaient les
représentations relatives à la Chine. L'utilisation qu'elle fait du
journal de Lord Macartney et des aventures de son frère Frank à Canton
dans son roman Mansfield Park annonce la façon dont de nouvelles
egénérations d'Occidentales développeront, au cours du XIX siècle,
des visions plus personnelles et plus prégnantes de la Chine. Un
grand nombre d'entre elles seront des femmes américaines qui
proposeront, du fait de cette double identité, une nouvelle perspective.
Sous le regard d'Eliza Bridgman au début du siècle, de Jane Edkins au
milieu du siècle, de Sarah Conger et d'Eva Priée vers la fin du siècle,
on voit le charme de la Chine troublé par des dangers, la rébellion
des Boxers venant en 1900 clôturer leurs aventures comme la finale
attendue.
eAu milieu du XIX siècle, des ouvriers chinois commencèrent à se
rendre aux États-Unis pour y chercher du travail et ils y
construisirent les pâles imitations de leur pays natal que sont les Chinatowns
américains. Pour toute une génération dAméricains, la Chine
s'installait désormais chez eux et l'expérience était très troublante. Les
Extrait de la publication12 LA CHINE IMAGINAIRE
sentiments qu'éprouvèrent Mark Twain et Bret Harte envers cette
Chine qu'ils découvraient étaient un mélange d'étonnement,
d'affection et d'irritation. Il ne leur était pas facile de situer ces nouveaux
immigrants par rapport à la vraie culture chinoise et ils s'efforcèrent
d'humaniser ce qu'ils ne comprenaient pas en transposant leurs
expériences dans des œuvres de fiction tout à la fois marquées par
les règles implicites de la discrimination raciale et s'y opposant.
D'autres après eux allèrent plus loin et il en résulta une nouvelle
esérie de clichés hostiles : les œuvres de fiction de la fin du XIX siècle
se fondirent insensiblement dans le monde de l'infâme Fu Manchu.
À la même époque, les Français étaient en train d'élaborer leurs
expériences et leurs visions de la Chine en un tout assez cohérent
que j'appelle le « nouvel exotisme », un exotisme fait de violence, de
séduction et de nostalgie. Pierre Loti, Paul Claudel et Victor Segalen
vécurent tous trois en Chine pendant un certain temps, entre 1895
et 1915, et ils étaient convaincus de l'avoir vraiment vue, sentie et
entendue. Écrivains à l'influence considérable, ils élargirent
l'imaginaire occidental de la Chine, tout en empêchant son plein
déploiement du fait même d'y avoir imprimé leurs propres visions.
Maintenant que nous avons défini — avec un peu trop d'assurance
peut-être — un certain exotisme français, il serait intéressant de voir
si une sorte d'exotisme américain n'était pas aussi en formation,
remplaçant les grossières interprétations du Chinatown par
quelque chose de plus ancré dans la culture chinoise. Un film comme Le
Lys brisé, de D. W. Griffith, perpétua une vision de la Chine à la fois
menaçante et vulnérable, mais qui cherchait en même temps au
sein de cette culture des valeurs universelles. Les incursions
prolongées que fit Ezra Pound dans la poésie et l'histoire chinoises, ou
encore les efforts minutieux de Pearl Buck pour reconstruire la vie
rurale chinoise et ses valeurs, vont dans le même sens mais par des
voies extrêmement différentes. Eugène O'Neill est plus brutal dans
sa façon de faire de la rencontre entre Marco Polo et Kublai Khan
une parabole anticapitaliste, tout comme John Steinbeck dans son
récit des destructions que provoquent les passions chinoises dans
une petite ville de l'Ouest américain. On peut dire cependant que
Extrait de la publicationIntroduction 13
ces deux auteurs ont donné une dimension universelle aux réalités
qu'ils dépeignaient.
La polémique trouve naturellement un terrain favorable en
politique et un résidu de la rhétorique occidentale pouvait
certainement trouver à s'appliquer à l'endroit de ce qu'on voyait comme
de nouvelles forces politiques dans la Chine d'après la révolution
bolchevique de 1917. Le Parti communiste chinois fut créé en 1921,
les premières grandes purges de ce parti par les forces nationalistes
eurent lieu en 1927 et elles furent suivies par une période de guérilla
rurale et par la guerre contre le Japon. La politisation radicalisante des
représentations de la Chine se répandit par-delà les frontières
nationales. L'exotisme français qui imprégnait la perception quAndré
Malraux avait de la Chine fit place à un engagement littéraire
passionné, où la révolution chinoise devenait une figure de la condition
humaine. Pour Bertolt Brecht, l'expérience chinoise permettait de
saisir l'aspect impitoyable d'une situation révolutionnaire et les
paradoxes de la compassion dans un tel contexte. Des Américains opposés
à l'autoritarisme, comme Edgar Snow, pouvaient trouver dans le
socialisme de guérilla chinois et dans les manières rustiques de Mao
Zedong une éventuelle promesse de salut pour le peuple tout entier.
Graham Peck pouvait s'accrocher au sourire énigmatique des
Chinois comme au point de mire vacillant de ses propres expériences.
La mystique du pouvoir des empereurs de Chine a dominé bien
des idées que l'on s'est faites à propos de ce pays, et ce, depuis les
descriptions que fit Marco Polo du puissant Kublai Khan dans les
années 1270. Avec l'affaiblissement de la Chine, au cours de la
derenière partie du XIX siècle et pendant les quarante ans qui suivirent
la chute de la dernière dynastie chinoise en 1911, cette vision d'un
pouvoir fortement centralisé fit place à des images de violences
localisées et de menaces larvées. La restauration du pouvoir central
par les communistes, surtout la nature de ce régime, et la violence
de la guerre de Corée replongèrent les esprits de certains
observateurs dans la mystique d'antan. Mais ces vues étaient maintenant
marquées par les sombres expériences du stalinisme et du nazisme,
qui semblaient avoir atteint de nouveaux niveaux d'organisation
Extrait de la publication14 LA CHINE IMAGINAIRE
totalitaire dont la fusion pouvait faire entrevoir de nouvelles formes
de tyrannie absolue. Telle est la sombre vision que Karl Wittfogel
expose clairement dans une analyse qui rappelle sciemment les
grandes tentatives théoriques des deux siècles précédents, mais qui
s'appuie aussi sur une large documentation historique témoignant
de la démesure des empereurs chinois d'autrefois. Dans un autre
registre, en 1972, au moment de leurs célèbres visites en Chine, qui
visaient à renouer les relations entre la Chine et les États-Unis,
Richard Nixon et Henry Kissinger furent frappés tous deux par
l'aspect presque impérial de Mao Zedong. Cette mystique de l'excès et
de la vacuité intérieure du pouvoir soi-disant absolu fut reprise dans
les romans du Français Jean Lévi, dont les descriptions renvoient à
l'exotisme français du siècle précédent.
Nous terminerons par la présentation de trois brillants auteurs du
exx siècle, qui n'ont pourtant jamais mis les pieds en Chine. Ils nous
permettent en effet de conclure en mettant l'accent sur une idée qui
court tout au long de ce livre, à savoir que l'une des preuves de la
vitalité de la Chine est sa capacité récurrente à stimuler et à attirer
des énergies créatives. Nous verrons comment la Chine a permis à
Franz Kafka d'organiser ses idées sur l'autorité et l'effort individuel,
comment elle a inspiré à Jorge Luis Borges la rencontre des thèmes
du flux du temps et des permutations apparemment sans fin de la
conscience humaine, et comment chez Italo Calvino le thème des
contacts interculturels se mêle à celui des différentes couches de
mémoire et d'expérience.
Comme on peut le voir, ce livre traite tout autant des
stimulations que reçoit la culture et de ses façons d'y répondre que de la
Chine elle-même. C'est pourquoi il ne s'agit point de condamner ni
de louer ceux qui ont compris la Chine à leur façon. Cet objet était
souvent perçu d'une façon négative et suscitait une réaction brutale.
Parfois, il était perçu d'une façon plus flatteuse et ceux qui y
réagirent s'installèrent dans un préjugé favorable, indifférents aux autres
aspects qui auraient pu les heurter. Plus souvent, comme on peut s'y
attendre, les réactions étaient partagées et elles se brouillaient dans
le temps et l'espace, d'une manière qui rend à peu près impossible
1les catégorisations rigoureuses .
Extrait de la publicationIntroduction 15
On pourrait objecter que beaucoup de ces rencontres réifièrent
ou encore discréditèrent la Chine, et cela est certainement vrai. Les
jugements sur la Chine et le peuple chinois étaient souvent
grossiers ou inexacts ; ils reposaient sur l'imagination et les clichés
autant que sur une réflexion bien informée. Nous réifions de même
la culture dans laquelle nous sommes nés et avons grandi en
utilisant les mots « occidental » et « Occident ». On pourrait avancer
l'idée - comme beaucoup l'ont d'ailleurs fait - que ce qu'on appell
l'Occident n'existe tout simplement pas. Pourtant, les auteurs que
l'on examine dans ce livre estimaient qu'ils avaient en commun
certaines traditions qui différaient de celles qu'ils rencontraient, ou
croyaient rencontrer, ou encore s'imaginaient avoir pu rencontrer,
en Chine.
Tout au long du livre, on a affaire à des observateurs qui se sont
efforcés, chacun à sa façon, de s'ouvrir à cet autre monde qu'ils
voyaient tous d'une manière différente, mais auquel ils ont donné le
même nom: la Chine. Ils ne la comprenaient pas forcément, ou
peut-être n'essayaient-ils même pas de la comprendre. La plupart
d'entre eux savaient, tout comme la plupart d'entre nous, que
l'hypocrisie, la crédulité et l'ignorance sont étroitement mêlées. La plupart
d'entre eux savaient aussi que les mots peuvent être violents et qu'ils
peuvent blesser profondément. On trouvera certainement parmi
eux de nombreux exemples d'un discours de domination ou de rejet,
mais on y trouvera en même temps beaucoup d'exemples de respect,
d'affection et de crainte. On peut trouver un fondement culturel et
historique à ces deux sortes de réactions.
En tant qu'historien, ce qui m'intéresse est la façon dont les
niveaux de réalité se croisent et se chevauchent. Je crois que les
généralisations hardies sont en général loin de la vérité et que
l'expérience individuelle ne correspond que rarement à la tendance
soi-disant universelle. C'est dans cet esprit que je présente ici ces
visions d'une grande mais lointaine culture. Il nous faut nous
imaginer les pilotes et les navigateurs voguant vers la Chine, aidés
seulement d'instruments encore relativement simples. Leurs mains
sont souvent gercées par le froid ou lustrées par la sueur. Ils sont
debout sur des ponts qui se mettent à tanguer sans crier gare. Ils
Extrait de la publicationl6 LA CHINE IMAGINAIRE
sont aveuglés par les embruns ou éblouis par la soudaine apparition
du soleil au milieu des nuages. L'objet de leur curiosité, la Chine,
reste distant et sombre — de la « couleur du deuil », comme l'écrivait
Pierre Loti. Et ils ne sont même pas sûrs d'être rendus au bon endroit.
Mais c'est là, après tout, un risque que nous devons tous courir.
Extrait de la publicationChapitre premier
LES MONDES DE MARCO POLO
A PREMIÈRE ŒUVRE occidentale à traiter principalement de laLChine soulève des questions qui, d'entrée de jeu, situent entre
réalité et fiction le domaine des représentations de cette civilisation.
En 1298, Marco Polo, alors en prison ou en résidence surveillée,
aurait dicté son Livre des merveilles à un homme du nom de
Rusticello. Ce livre, qui est aussi connu sous le titre Le Devisement du
monde, prétend raconter les expériences de Marco Polo en Asie
entre 1271 et 1295, mais il traite surtout des années 1275 à 1292, alors
que Marco Polo vivait en Chine et travaillait pour Kublai Khan, le
souverain mongol de la Chine. On y trouve un amalgame de faits
avérés, de généralisations à partir d'informations parcellaires,
d'exagérations, d'histoires peu vraisemblables rapportées de façon
crédule et d'inventions pures et simples. Il en va de même des autres
œuvres écrites avant et après celle de Marco Polo, mais la sienne est
la première à avoir été écrite par un Occidental qui prétend examiner
la Chine de l'intérieur. Qui plus est, l'intensité particulière du récit
de Marco Polo a marqué la pensée occidentale jusqu'à aujourd'hui.
Marco Polo n'a pas été le premier à écrire sur la Chine et les
Chinois dans une langue européenne. Ce mérite revient plutôt au frère
franciscain Guillaume de Rubrouck, envoyé en 1253 par le roi de
France Louis IX (saint Louis) à la capitale mongole Karakorum, au
nord-ouest de la frontière avec la Chine, pour gagner le khan Mongke
à la cause chrétienne contre l'islam. Guillaume de Rubrouck ne se
rendit pas en Chine même, mais lors de son séjour à Karakorum il
Extrait de la publicationl8 LA CHINE IMAGINAIRE
nota tout ce que lui dirent les Chinois qui résidaient dans cette ville.
C'est ainsi qu'il se rendit compte que les gens du Cathay* qu'il
rencontrait dans la capitale mongole étaient du même peuple que ceux
que les Romains appelaient Seres, le « peuple de la soie », parce que
la soie la plus fine venait de chez eux. Après avoir fait remarquer
qu'il savait « de source sûre » qu'il y avait au Cathay une ville avec
des murs d'argent et des remparts d'or, Guillaume de Rubrouck décrit
ainsi les Chinois : « Les gens du Cathay sont d'une petite race et ils
respirent lourdement par le nez en parlant. En général, tous les
Orientaux n'ont qu'un petit orifice pour les yeux. Ils sont d'excellents
artisans dans tous les domaines, leurs docteurs comprennent très
bien l'efficacité des plantes médicinales et ils peuvent diagnostiquer
1judicieusement à partir du pouls . »
Guillaume de Rubrouck ajoute deux phrases tout aussi précises à
propos de la calligraphie et du papier-monnaie chinois : « Au Cathay,
la monnaie de tous les jours est en papier de la grandeur de la paume
de la main, sur lequel on a imprimé des mots comme sur le sceau
des Mongols. Ils écrivent avec un pinceau comme celui qu'utilisent
les peintres et combinent en un seul caractère plusieurs lettres qui
2forment un mot . »
Ailleurs dans son récit, il se montre soudain sceptique envers les
renseignements qui lui sont donnés sur la Chine. Il raconte une
histoire selon laquelle, au Cathay oriental, il y a, au milieu de rochers
qui s'élancent vers le ciel, des petites créatures velues qui ne peuvent
pas plier leurs jambes et qu'on appâte avec du vin afin de pouvoir les
piquer pour obtenir des gouttes de leur sang, duquel on tire ensuite
une teinture d'un pourpre rare. Puis il répète par deux fois que c'est
ce que lui a dit un prêtre du Cathay, mais qu'il n'a pas vu cela de ses
propres yeux. Et pour ce qui est du pays voisin du Cathay où, une
fois qu'on y serait entré, on garderait toujours le même âge, il dit
qu'on a beau lui avoir rapporté cela comme véridique, il n'y croit
3pourtant point . Le récit de Guillaume de Rubrouck est un
rapeport privé destiné à saint Louis et seuls trois manuscrits, des xm et
* Nom donné par les voyageurs et cartographes médiévaux à la Chine du
Nord. (NdT)Les mondes de Marco Polo 19
exiv siècles, nous en sont parvenus. Ils se trouvent en Angleterre,
probablement parce qu'ils impressionnèrent le philosophe anglais
Roger Bacon, son contemporain. Même si Bacon s'est inspiré d'une
version manuscrite de Rubrouck pour ses propres recherches, il
est donc absolument impossible que Marco Polo ait pu, lui, y avoir
accès.
La Chine que Marco Polo fait connaître au monde dans son long
récit est une dictature bienveillante, aux mœurs raffinées et au
commerce florissant, fortement urbanisée, ingénieuse dans le négoce,
mais faible sur le plan militaire. Que tout cela soit vrai ou non n'est
que le début de l'énigme. En effet, il n'est pas même sûr que Marco
4Polo soit vraiment allé en Chine . Est-ce qu'il parle de la Chine ou
de quelque autre endroit ? Deux facteurs rendent la réponse
difficile. D'abord, on a moins de renseignements sur la vie et
l'éducation de Marco Polo que sur pratiquement n'importe quel autre
auteur célèbre. Ensuite, nous ne possédons pas l'original de son livre,
même si plus de quatre-vingts versions ont survécu au Moyen Âge
dans nombre de bibliothèques et de collections, et il se pourrait qu'on
en découvre d'autres. Il s'agit de copies d'un original perdu, de
versions modifiées de ces copies, ou encore de traductions ou de versions
5abrégées . Nous ne savons même pas avec certitude dans quelle
langue fut rédigée la première version. C'était probablement dans un
dialecte vénitien ou lombard, traduit par la suite en français italianisé,
puis en latin. La difficulté qu'on a à trouver quoi que ce soit de précis
sur Marco Polo ne fait qu'intensifier le mystère du texte. La seule
preuve irréfutable qu'on ait de l'existence de Marco Polo lui-même
réside dans le testament qu'il a dicté le 9 janvier 1323, en présence
d'un prêtre et d'un notaire, alors qu'il était alité chez lui à Venise,
gravement atteint par la maladie. Ce document nous indique qu'à
cette époque sa femme Donata était encore vivante, ainsi que trois
de ses filles, Fantina, Bellela et Moreta, cette dernière seule n'étant
pas encore mariée. Ce testament nous montre un Marco Polo vivant
dans l'aisance, sans être forcément riche, comme on peut le voir par
ce qu'il laissa à sa famille et à des institutions religieuses de Venise.
Un paragraphe du testament nous en dit plus à ce propos : «Je libère
aussi Pierre le Tartare, mon serviteur, et je prie Dieu de libérer mon
Extrait de la publicationPage laissée blanche
Extrait de la publicationAGMV
MARQUIS
Québec, Canada
2000
Extrait de la publication