//img.uscri.be/pth/e688bac0506b8e1e990cda686346a07578b37328
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 18,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La chute du Mur de Berlin à la télévision française

De
271 pages
Diffusées au jour le jour et heure par heure à la télévision, les images de la chute du Mur de Berlin ont profondément marqué les esprits (le 9 novembre 1989). Comment les chaînes françaises ont-elles appréhendé l'événement ? L'auteur nous propose un parcours qui, à partir d'une destruction "physique", nous plonge dans une construction médiatique et symbolique sans précédent : mort du "communisme", "fin" des blocs ennemis, euphorie de "l'instant" au détriment d'une analyse pondérée et rationnelle des perspectives d'avenir...
Voir plus Voir moins

LA CHUTE DU MUR DE BERLIN À LA TÉLÉVISION FRANÇAISE

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fi harmattan 1@wanadoo.fi
2005 ISBN: 2-7475-9906-X EAN : 9782747599061 @ L'Harmattan,

Gilles FREISSINIER

LA CHUTE DU MUR DE BERLIN À LA TÉLÉVISION FRANÇAISE

De l'événement à l 'histoire
1961 - 2002

L'image du mur de Berlin à la télévision française Étude de magazines d'actualité et de documentaires

Préface

de

Maryline CRIVELLO

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie

Espace L'Harmattan

Kinshasa

L'Harmattan

Italia

L'Harmattan

Burkina Faso

Kënyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

1053 Budapest

Allemagne d'hier et d'aujourd'hui Collection dirigée par Thierry Ferai
L'Histoire de l'Allemagne, bien qu'indissociable de celle de la France et de l'Europe, possède des facettes encore relativement méconnues. Le propos de cette collection est d'en rendre compte. Constituée de volumes généralement réduits et facilement abordables pour un large public, elle est le fruit de travaux de chercheurs d'horizons très variés, tant par leur discipline, que leur culture ou leur âge. Derrière ces pages, centrées sur le passé comme sur le présent, le lecteur soucieux de l'avenir trouvera motivation à une salutaire réflexion.

Dernières parutions

Thierry FERAL, Suisse et nazisme, 2005. Xavier RIAUD, Les dentistes allemands sous le troisième Reich, 2005.
Georges SOLOVIEFF, Cinq figures féminines méconnues du Romantisme allemand, 2005. Régis SCHLAGDENHAUFFEN, La Bibliothèque Vide et le Mémorial de Berlin, 2005. Anne HENRY, Shoah et témoignage, 2005. Sophie BaYER, La femme chez Heinrich Heine et Charles Baudelaire: le langage moderne de l'amour, 2005. Hanania Alain AMAR et Thierry FERAL, Le racisme: ténèbres des consciences. Essai, 2004. Didier CHAUVET, Sophie Scholl. Une résistante allemande face au nazisme, 2004. Ludwig KLAGES, La nature du rythme, 2004. Michèle WEINACHTER, Valéry Giscard d'Estaing et l'Allemagne, 2004. Marie-Noëlle BRAND-CRÉMIEUX, Les Français face à la réunification allemande, 2004. Stephan MARTENS (dir.), L'Allemagne et la France. Une entente unique pour l'Europe, Préface de Alain Juppé, 2004. Jean DELINIERE, Weimar à l'époque de Goethe, 2004. A. W A TTIN, La coopération franco-allemande en matière de Défense et de Sécurité, 2004.

REMERCIEMENTS

Je tiens à remercier toutes les personnes qui m'ont aidé à réaliser cet ouvrage. En particulier mes directeurs de recherche, Maryline CRIVELLOBOCCA pour ses précieux conseils et son soutien, ainsi que Dieter LANGEWIESCHE. Je remercie également tous ceux qui m'ont aidé au cours de l'élaboration de ce travail, notamment Sylvie FÉGAR et tout le personnel de l'INAthèque. Je dois beaucoup à mon frère Claude, ainsi qu'à mes parents, Eliane ANGEL VIN et Jean-Pierre FREISSINIER. Enfin, toute ma gratitude va vers Virginie BRINKER, sans qUI ce mémoire n'aurait pu voir le jour.

Cet ouvrage est la version abrégée d'une maîtrise d'Histoire effectuée dans le cadre du cursus franco-allemand d'études intégrées Tübingen-Aix en Provence (mention Très Bien). Elle a été soutenue par Gilles Freissinier à l'Université de Provence devant un jury composé de Maryline Crivello-Bocca (Directeur de Recherches) et de Bernard Cousin (Professeur à l'Université de Provence). Elle a également été soutenue à l'Eberhard Karls Universitat Tübingen devant un jury composé du Dr. Dieter Langwiesche (Professeur à l'Université de Tübingen).

PRÉFACE
Télévision, le temps de I 'histoire

Le temps des injonctions des universitaires - on pense à Jean-Noël Jeanneney tout particulièrement et à son séminaire édité sous le titre Télévision, nouvelle mémoire en 1982 - revendiquant le droit de se mêler de I'histoire des médias est bien achevé. Dans cet ouvrage historiographique de référence, paru il y a déjà plus de vingt ans, les auteurs plaidaient pour une histoire scientifique de la télévision française. Une affirmation de leur introduction mérite d'être relue attentivement qui pose la performance du travail de Gilles Freissinier: « A l'avenir, les travaux de recherche historique "lourde", non pas ceux qui recopient à l'infini les prédécesseurs, mais ceux par qui avance la connaissance collective du passé, ne pourront se dispenser ni d'étudier l'institution de la télévision, ni de faire appel aux sources télévisuelles, car elle s'amputerait à la fois d'une interrogation primordiale et d'une richesse immense d'informations. » Plusieurs études en ont fait depuis la démonstration dans le champs de l'histoire du Temps Présent, autour de conflits « re-joués» par les chaînes mondiales - de la guerre du Golfe ou de Yougoslavie à celle, plus récente, d'Irak - ou autour d'événements aux répercussions symboliques indéniables, démultipliées par la répétitivité visuelle, les chutes bien sûr, du mur de Berlin, traité dans ce livre, au des Twin Towers. On prend désormais la mesure des avancées des recherches d'histoire culturelle et politique sur la télévision, rendues possibles par la loi sur le Dépôt légal audiovisuel de 1992 et la création de l'Inathèque de France. Finies donc les plaidoiries (ou presque) pour l'accès aux sources et pour les modes de consultation! Aujourd'hui, devant l'abondance des émissions disponibles et des sources écrites complémentaires, le temps est au maintien d'une rigueur critique et méthodologique appliquée aux corpus sur les médias télévisuels. Ce livre est ainsi un très bel exemple de mise en application, dans le cadre d'un cursus universitaire, d'une conviction initiale partagée par quelques chercheurs précurseurs. Gilles Freissinier examine la chute du mur de Berlin en décembre 1989. D'une part, le traitement évènementiel « à chaud» et, si possible « en direct », soumis aux aléas des commentateurs, de la recherche d'images et de lieux « attendus» ou d'émotions à partager. D'autre part, cette temporalité, bien particulière, saisie essentiellement par les journaux d'actualité, est replacée, dans le temps

long d'une histoire du Mur à la télévision depuis 1961. Cette année-là d'ailleurs, le magazine de grand reportage, Cinq colonnes à la Une fait preuve de son savoir-faire innovant en matière de journalisme en diffusant les témoignages recueillis par Hubert Knapp et Pierre Desgraupes. Enfm, pour achever de confronter les strates de représentations de l'événement, l'auteur prend le parti d'approfondir les documentaires commémoratifs. À noter, celui de Marcel Ophuls, le réalisateur de Munich ou la paix pour cent ans et du célèbre Chagrin et la pitié. Dans November Days, en 1995, on y retrouve la revendication d'une subjectivité assumée et la volonté de confronter des entretiens contradictoires, entre espérance et inquiétude sur l'avenir d'une Allemagne réunifiée; un parti pris bien repérable qui ouvre la voie à une complexité de l'histoire « donnée à voir et à entendre» au téléspectateur, hors de tout commentaire imposé. Ce travail d'historien peut être considéré comme un modèle d'initiation à la recherche en matière d'analyse des médias : il comprend une partie quantitative constituée d'une série de graphiques très pertinemment commentés, puis une réflexion plus qualitative sur un échantillon d'émissions ayant trait à la mise en scène de l'événement commémoratif, pour s'achever sur un ensemble de propositions autour des formes de l'Histoire. C'est à ce titre que Gilles Freissinier s'engage à formuler des hypothèses sur «les» interprétations journalistiques de la chute du Mur: réactivations d'une histoire francoallemande douloureuse, commentaires franco-français, encore pétris de souvenirs d'invasions et de conflits, singularité des documents télévisuels, privilégiant, semble-t-il, les mémoires individuelles et les témoignages à une analyse plus distanciée. ln fine, disons que l'auteur ne perd jamais de vue son fil rouge: le renversement de visibilité qui s'opère en 1989 au moment de la chute du Mur. À la destruction physique de la « frontière» se substitue, à partir de décembre, une construction médiatique et symbolique inégalée. Même si certaines affirmations peuvent apparaître parfois trop critiques ou assurées, cette étude de cas est une publication significative dans le champ de l'histoire des médias et de la symbolique politique. De plus, ce livre vient à propos, s'inscrire dans les interrogations qui animent la construction européenne et alimenter avec profit une histoire universitaire collective partagée. Maryline Crivello

Maître de conférences en histoire à l'Université de Provence et responsable du pôle transversal Images/Sons et Recherches en Sciences Humaines de la Maison Méditerranéenne des Sciences de l'Homme à Aix-en-Provence.

10

INTRODUCTION

En ce début de XXIèmesiècle, la chute du mur de Berlin reste le dernier tournant majeur de l'Histoire du monde, la fin d'une époque, celle du court XXème siècle. Néanmoins, le sens de cet événement qui aboutit à la réunification reste encore à analyser, notamment en Allemagne. En effet, comme le remarque

récemment Sandrine Koot\ lors d'un sondage mené durant le 1er trimestre 2003,

«58% des habitants de l'ancienne RDA répondent que les différences entre l'Est et l'Ouest l'emportent sur les ressemblances. Un autre mur, immatériel celui-là, semble séparer de nouveau l'Allemagne en deux. Il traduit les difficultés du processus d'unification ». En effet, comment expliquer le fait que six millions d'Allemands « réunifiés» soient allés voir au cinéma le film Good Bye Lenin! ?, l'histoire de cet adolescent qui, dans les mois qui suivent la chute du Mur, tente de faire croire à sa mère, sortie d'un long coma, que rien n'a changé, que la vie « socialiste» continue? Après Sonnenallee en 1999, film qui évoquait la vie d'une bande d'adolescents à Berlin-Est et qui connut un grand succès en ex-Allemagne de l'Est, Good Bye Lenin! et ses 1,2 million d'entrées en France, son César 2004 du meilleur film de l'Union Européenne, donne aujourd'hui une résonance internationale au thème de l 'Os/algie, cette nostalgie d'un passé heureux en RDA (même si le film ne s'en réclame pas directement). Il est vrai que depuis la chute du Mur, certains Ossis, ex-citoyens de RDA, semblent avoir perdu leurs repères dans cette Allemagne réunifiée. Ils en arrivent alors, pour certains, à regretter leur vie d'avant la Wende (le « tournant» de 1989-1990). Le succès de films comme Good Bye Lenin! semble donc trouver une première explication dans cette Ostalgie. Miroir de son temps, la télévision n'est pas en reste. En Allemagne, deux chaînes majeures, l'une privée (RTL), l'autre publique (ZDF), diffusent ainsi des «DDR-shows », talk-shows où l'on ressuscite l'Allemagne de l'Est, ses artistes, ses produits. 15 ans après la réunification, 16 ans après la chute du Mur, quelle est donc la place de cet événement dans cette quête d'identité allemande? Quelle perception de l'histoire de la RDA, cette « seconde dictature allemande », ce phénomène télévisé et cinématographique dévoile-t-il ?

1 Sandrine Koot, « Nostalgie

pour un mur défunt », L'Histoire,

n0286, avril 2004, p. 50.

Le Mur, objet de télévision En France, les télévisions généralistes relatent très peu ce phénomène de l'Ostalgie et cette recherche d'identité Outre-Rhin. Néanmoins, la chute du mur de Berlin est perçue à sa juste valeur comme un tournant de l'histoire mondiale. Mais qu'en est-il du Mur depuis sa construction? Depuis 1961, ce lieu majeur de l'histoire du XXème siècle a-t-il réellement été considéré comme un thème majeur par les différentes chaînes de télévision françaises? En 2003, d'après le journal télévisé de France 2, la réponse est positive. En effet, lors du IT de 13h du 18 juin 2003, un sujet traitant des archives audiovisuelles de l'INA relate, images à l'appui, les événements importants qui ont marqué la jeune histoire de la télévision. Deux épisodes sont illustrés: l'une des célèbres conférences de presse du Général De Gaulle et la construction du Mur, le 13 août 1961. Cet acte est d'ailleurs qualifié comme «un fait majeur» de l'histoire du XXèmesiècle. En 2003, la mise en place du mur de Berlin est ainsi considérée comme une étape fondamentale de l'histoire de la télévision, un événement tellement important qu'il suffit, accompagné du Général, à illustrer la naissance de ce média. La force du mur de Berlin dans l'imaginaire collectif français s'avère donc être telle, qu'elle réclame une analyse de sa mise en Image.

Un édifice majeur dans la ville du XXèmesiècle Le mur de Berlin apparaît comme le lieu reflétant l'histoire mondiale de la seconde moitié du XXèmesiècle. Tout comme la ville de Berlin, il s'inscrit complètement dans la catégorie de ces rares « lieux de condensation» définis par Bernard Debardieux2. L'histoire de Berlin est ainsi la métaphore de l'histoire de l'Allemagne, certes, mais aussi celle de l'histoire mondiale contemporaine. En effet, cette ville voit tout d'abord s'affronter et se concrétiser les deux grands totalitarismes du XXème siècle. Berlin passe successivement de bastion communiste et spartakiste durant la révolution de 1918, à ville-symbole du totalitarisme nazi, après sa mise au pas par les partisans d'Hitler et la sinistre « Nuit de cristal» le 9 novembre 1938. Depuis 1945, Berlin est le miroir de l'histoire de l'Europe, enjeu de pouvoir pour les deux grands vainqueurs de la seconde Guerre Mondiale. 40 années de relations internationales se retrouvent dans cette ville et ce Mur aux nombreux qualificatifs: « point chaud de la Guerre Froide », « ville
2

Bernard Debardieux cité in : Boris Grésillon, Berlin, métropole culturelle, Paris, Belin, 2002, p. 284 : « Enfin, il est des lieux tout à fait spécifiques, construits et identifiés par une société qui se donne à voir à travers eux, qui les utilise pour se parler d'elle-même, se raconter son histoire et ancrer ses valeurs; des lieux dont l'efficacité symbolique ne s'épuise pas dans la seule mise en image. Car ces lieux sont aussi les cadres d'expériences individuelles et collectives qui ravivent leur référence au groupement social et au territoire de ce dernier».

12

du front », « thermomètre de la Détente », « partie visible du rideau de fer », ou encore « Mur de la honte ». Enfin, la chute du Mur, à nouveau un 9 novembre, marque le tournant décisif de l'histoire du XXèmesiècle, la « fin de l'Histoire» pour certains3, le début d'une nouvelle ère pour d'autres, l'effondrement du communisme assurément. « La plus grande fête de rue de l'histoire du monde »4 est ainsi considérée comme «l'une des dix journées qui ébranlèrent le monde» 5.

Un lieu médiatique par excellence? Le mur de Berlin a toujours été un lieu médiatisé, ancré dans la «mémoire collective» 6. En effet, dès sa construction, ce lieu a inspiré les écrivains et cinéastes les plus divers. En RDA tout d'abord, Christa Wolf, célèbre romancière allemande écrit, puis réalise au cinéma, Le Ciel partagé (Der geteilte Himmel, 1964), film dans lequel elle met en scène l'impossible adaptation d'une Allemagne de l'Est à la vie de l'autre côté du Mur. Mais le mur de Berlin est aussi une source d'inspiration majeure pour les romans et films d'espionnage. D'autre part, l'un des plus célèbres réalisateurs allemands, Wim Wenders, y réalise son chef d'œuvre en auscultant l'âme de la ville divisée dans Les Ailes du désir (Der Himmel über Berlin, 1987). D'ailleurs, pour ce cinéaste, Berlin, bien plus qu'une synecdoque de l'histoire allemande, est en réalité l'unique lieu dans l'Allemagne divisée où l'expérience de l'histoire allemande est perceptible, palpable: «mes visites, depuis vingt ans, sont pour moi les seules expériences allemandes véritables, parce que l'histoire est ici physiquement et émotionnellement présente, une histoire qui ne peut être vécue ailleurs en Allemagne, dans la République fédérale allemande, que comme dénégation ou absence» 7. Bien qu'il ait connu une renommée mondiale avant sa disparition, c'est toutefois sa chute qui donne au Mur sa symbolique ultime, à savoir l'effondrement du communisme. Alors que la construction de cet édifice semble confirmer un état de fait, c'est-à-dire la division de l'Allemagne et du monde en deux blocs, la chute du Mur «fait événement» pour tous, elle est vécue en direct à la télévision. Bien plus qu'un événement, l'ouverture du Mur, dernière rupture significative de l'histoire de l'humanité, apparaît donc comme un événement médiatique.

3 Francis Fukuyama, La fin de I 'Histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, 1992. 4 Timothy Garton Ash, La Chaudière, Europe centrale 1980-1990, Paris, Flammarion, 1990, p. 366. 5 L'Histoire, « 10 journées qui ébranlèrent le monde », n0268, septembre 2002. 6 Cette reconstruction du passé, entité abstraite constituée de souvenirs, images et interprétations définie par Maurice Halbwachs, Les cadres sociaux de la mémoire, Paris, Félix Alcan, 1925. 7 Wim Wenders cité in : Boris GrésiIlon, Berlin, métropole culturelle, op. cit. , p. 284.

13

La chute du Mur, comme tout événement, s'organise en trois temps, selon la remarque de Paul Ricoeur: «d'abord quelque chose arrive, éclate, déchire un ordre établi; puis une impérieuse demande de sens se fait entendre, comme une exigence de mise en ordre; finalement l'événement n'est pas simplement rappelé à l'ordre mais, en quelque façon qui reste à penser, il est reconnu, honoré, exalté comme crête de sens »8. Ainsi le 3ème temps, «l'exaltation de l'événement comme crête de sens », a-t-il lieu encore aujourd'hui. Défini par l'historiographie allemande9 comme un «lieu de mémoire »10, c'est-à-dire comme moment de l'histoire nationale ou point de cristallisation d'un héritage collectif qui le dépasse, le Mur acquiert sa signification ultime lors de commémorations, dans ce « mouvement collectif par lequel une communauté, toutes échelles confondues, du local au national,

réaffirme son identité en se tournant vers des éléments fondateurs» Il . Tout
comme l'événement fut largement télévisé, l'attribution de son sens ultime à la chute du Mur passe également par le petit écran, offrant ainsi une place privilégiée aux témoins et acteurs de l'histoire. «Pas de mémoire collective sans image »12.

La télévision, sujet d'analyse historique Après avoir participé à la mise en place de la symbolique du Mur (avant, pendant et après sa chute ), la télévision s'affirme comme une « télévision cérémonielle» 13, comme support et organisatrice de la commémoration, et donc de l'imaginaire collectif en général. Ainsi, dans le cadre d'une histoire culturelle des relations franco-allemandes, la télévision joue-t-elle un rôle tout à fait significatif. En effet, comme le soulignent JeanNoël Jeanneney et Monique Sauvage, «les images contribuent (oo.) à fixer (sinon à forger) la représentation que la société se fait d'elle-même, et la manière dont ses diverses composantes se situent par rapport au tout »14.Bien plus encore, l'image de télévision est devenue un enjeu à la fois culturel et politique. D'après Marc Ferro, «le film aide à la constitution d'une contre8 Paul Ricoeur, «Événement et sens », in: Jean-Luc Petit (dir.), L'Événement en perspective, Paris, Éditions de l'EHESS, 1991, p. 41. 9 Edgar Wolfrum, «Die Mauer» (trad. : Le Mur), in : Étienne François, Hagen Schulze (dir.), Deutsche Erinnerungsorte Bd. I (trad. : Les lieux de mémoire allemands, vol.]), Munich, Beck, 2001. 10Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoire, Paris, Gallimard-Quarto, 1997 [1983-1992]. 11Maryline Crivello-Bocca, « La télévision mémorielle », Médiatiques, nOl?, automne 1999, p. 8. 12 Christian Delporte, Annie Duprat (dir.), L'événement: images, représentation et mémoire, Paris, Créaphis, 2003, p. 8. 13 Selon le modèle analysé par Daniel Dayan et Élihu Katz, La télévision cérémonielle, Paris, PUF, 1996. 14 Jean-Noël Jeanneney, Monique Sauvage (dir.), Télévision, nouvelle mémoire, Paris, Seuil, 1982, p. 24.

14

histoire, non officielle, dégagée pour partie de ces archives écrites qui ne sont souvent que la mémoire conservée de nos institutions. Jouant ainsi un rôle actif en contrepoint de l'Histoire officielle, le film devient un agent de l'Histoire, pour autant qu'il contribue à une prise de conscience »15.L'étude de la place des films et des émissions diffusés à la télévision apparaît ainsi comme un champ d'analyse majeur dans le cadre d'un travail d'histoire culturelle, cette histoire «qui s'assigne l'étude des formes de représentation du monde au sein d'un groupe humain dont la nature peut varier (nationale ou régionale, sociale ou politique) et qui en analyse la gestation, l'expression et la transmission »16. Enfin, l'analyse de l'événement permet également d'avancer dans la compréhension d'une société, comme le note Jacques Revel: «analyser l'événement contemporain, sa structure, ses mécanismes, ce qu'il intègre de la signification sociale, ne serait plus, dès lors, s'interroger sur une écume du temps historique, mais tenter d'approcher le fonctionnement d'une société à travers les représentations partielles et déformées qu'elle produit d'ellemême »17.

Contexte

et problématique

La mise en image télévisée du mur de Berlin s'inscrit dans un cadre plus large: le contexte médiatique est caractérisé par le développement et l'affirmation de la primauté de la télévision, média de masse depuis les années 1970. Celle-ci joue un rôle primordial, notamment dans la retransmission d'événements majeurs tels que la chute du Mur. D'un point de vue historique, le mur de Berlin s'avère être à la fois le symbole de la division mais aussi celui de l'unité retrouvée. Le contexte franco-allemand, couple majeur de l'histoire du XXème siècle, apparaît comme un cadre intéressant en ce qui concerne l'analyse des mentalités et des représentations de l'Autre. Enfin, le contexte historiographique est marqué par le « retour de l'événement» (P. Nora), mais également par l'analyse du couple mémoire / histoire, notamment lors de commémorations. Ainsi, 16 ans après la chute du Mur, alors que l'unification allemande est encore à construire, paraît-il intéressant, dans le cadre d'une histoire des relations culturelles franco-allemandes, de savoir comment le mur de Berlin a été mis en image par la télévision de « l'ennemi héréditaire» français. Dans quelle mesure le traitement télévisuel de ce lieu et de sa chute permet-il d'affIrmer que cet événement est réellement «historique» ? « Comment un fait
15Marc Ferro, Cinéma et Histoire, Paris, Folio, 1993 [1977], p. 13. 16 Jean-François Sirinelli (dir.), Histoire des droites en France, Paris, Gallimard, 1992, vol. 2, Cultures, p. III. 17 Jacques Revel, « Événement », in : Roger Chartier, Jacques Le Goff (dir.), La nouvelle histoire, Paris, CEPL, 1978, p. 167.

15

se transforme-t-il en événement? »18.Comment la chute inattendue du Mur a-telle été traitée « à chaud» ? Dans un contexte d'inflation commémorative et de relations complexes entre mémoire et histoire, quelle mise en image de l'histoire et quelle perception du passé la médiatisation de la chute du Mur à la télévision révèle-t-elle ?

Corpus et limites Afin de mettre en évidence les caractéristiques de cette mise en image du mur de Berlin à la télévision française, une analyse quantitative de toutes les émissions diffusées en France de 1961 à 2002 et portant sur le Mur a été effectuée. Ensuite, il s'est agi de sélectionner un corpus restreint d'émissions, en vue d'une étude plus précise de leur contenu19. Les limites sont tout d'abord liées à l'archivage des émissions. Afin de comprendre les modalités de traitement de l'événement (chute du Mur) lors de son surgissement, mais aussi durant sa mise en perspective, l'analyse des émissions repose sur un corpus limité à certains magazines d'actualité, émissions spéciales et différents documentaires diffusés avant, pendant et après la chute du Mur. De plus, la comparaison avec certains journaux télévisés, mais aussi avec la presse écrite, permet de mettre en relief la spécificité des émissions étudiées de façon détaillée. Enfin, l'étude porte avant tout sur la production de ces émissions, leurs constructions internes et leurs significations; l'étude de la réception (des publics) ne constitue donc pas l'objectif principal de ce travail.

Plan de l'ouvrage Une étude quantitative d'un corpus d'émissions traitant du mur de Berlin depuis sa construction et jusqu'à nos jours (2002) permet de mettre en évidence les moments clés de la mise en image télévisée du Mur, ainsi que les modalités de cette médiatisation : on peut alors remarquer une réelle évolution dans le traitement télévisé du Mur. L'analyse précise d'un corpus de magazines d'actualité, de journaux télévisés et d'émissions spéciales diffusés lors de la chute du Mur ou à l'occasion de sa commémoration consacre cet événement comme un tournant majeur dans l'histoire de la télévision, le traitement en direct de cet épisode concrétisant l'espoir d'ubiquité nourri par la télévision. Avec la chute du Mur, l'événement médiatique change alors de définition.

18 Christian Delporte, Annie Duprat op. cita , p. 6. 19 Corpus détaillé présenté en annexe.

(dir.), L'événement:

images,

représentation

et mémoire,

16

Enfin, lors des commémorations, la vision spécifique du passé offre à cet événement un sens nouveau. Les documentaires historiques diffusés durant les années 1990 permettent alors d'analyser les rapports complexes qu'entretiennent histoire et mémoire à la télévision, en France et en Allemagne.

17

PREMIÈRE PARTIE

LE MUR DE BERLIN À LA TÉLÉVISION FRANÇAISE (1961-2002) : APPROCHE QUANTITATIVE

La chute du mur de Berlin est incontestablement l'événement le plus important de la seconde moitié du XXèmesiècle. Pourtant sa construction, dans la nuit du 12 au 13 août 1961, ne semble pas avoir été perçue comme une rupture significative dans l'histoire des deux Allemagnes, microcosme de l'Histoire mondiale. Le Mur est néanmoins toujours apparu comme le reflet de la Guerre Froide, alternant chauds et froids diplomatiques. Bien qu'il ait été médiatisé de façon discontinue tout au long de son existence, il s'est immédiatement chargé d'une symbolique très présente dans l'imaginaire collectif mondial, et sa mise en image à la télévision n'a donc pas eu de l'impact uniquement lors de sa chute, le 9 novembre 1989. Il convient ainsi de se demander comment le mur de Berlin est apparu à la télévision française. Afin de cerner au mieux l'enjeu de cette étude de «communication interculturelle »20,visant à comprendre comment un symbole national allemand est perçu par un média français, il est tout d'abord utile d'en expliciter le cadre historique ainsi que la démarche méthodologique. On peut alors ensuite observer que le Mur est apparu sous des formes différentes et variées suivant les genres télévisuels et les chaînes qui l'ont mis en image. L'analyse du traitement du Mur à la télévision tout au long de son histoire et après sa chute (de 1961 à 2002) met en évidence un renversement de visibilité. La faible présence d'un Mur « réel» à la télévision française avant 1989 contraste avec une visibilité médiatique relativement fréquente lors de sa chute, bien sûr, mais également durant toutes les années 1990. Sa réutilisation a posteriori lors d'anniversaires et de commémorations, toujours plus nombreux, témoigne de l'évolution récente de la télévision, marquée par l'explosion de l'offre et la segmentation des publics.

20 Jean-René Ladmiral, Edmond Marc Lipiansky, La communication interculturelle, Paris, Armand Colin, 1989.

CHAPITRE l
SOURCES ET DÉMARCHE MÉTHODOLOGIQUE

Avant d'étudier la mise en image du mur de Berlin à la télévision, il convient tout d'abord d'expliquer la méthode de recherche mise en œuvre, ainsi que l'attitude adoptée face aux archives audiovisuelles. Mais l'analyse de l'évolution du traitement télévisuel d'un « lieu de mémoire »2\ tel que le mur de Berlin, demande avant tout un rappel de la chronologie propre au Mur, ainsi qu'un éclairage quant à l'accès aux sources et aux limites de la recherche.

1.1

QUELLE HISTOIRE DU MUR DE BERLIN À LA TÉLÉVISION FRANÇAISE?

Le contexte historique permet de comprendre quels enjeux sont liés à l'apparition du mur de Berlin à la télévision française: l'évolution du Mur reflète ainsi celle du petit écran. Mais I'histoire des médias, une histoire en marche22, se nourrit avant tout d'archives et de sources audiovisuelles qui, bien qu'elles soient encore « fraîches », restent fragmentaires.

1.1.1

Courte histoire d'un Mur télévisé

Sans retracer l'histoire du mur de Berlin, il s'agit ici de comprendre dans quelle mesure l'étude de sa médiatisation par la télévision française peut s'avérer pertinente.
21Selon l'expression bien connue de Pierre Nora: Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoire, Paris, Gallimard-Quarto, 1997 [1983-1992]. Cette expression a été reprise, dans le cadre de l'Allemagne, par Étienne François et Hagen Schulze: Étienne François, Hagen Schulze (dir.), Deutsche Erinnerungsorte Bd. I. (trad. Les lieux de mémoire allemands, vol.I), Munich, Beck, 2001. 22 Fabrice d'Almeida, Christian Delporte, Histoire des médias en France de la Grande Guerre à nos jours, Paris, Flammarion-Champs Université, 2003, p. 8.

23

Dès sa construction dans la nuit du 12 au 13 août 1961, sous les ordres de Walter Ulbricht (premier secrétaire du SED23), le mur de Berlin apparaît comme le symbole de la division des deux Allemagnes. Dès le début également, les médias et les images jouent un rôle primordial; alors que l'organe de presse du SED, le Neues Deutschland, titre le 14 août: «Notre État est en sécurité »24, le lendemain est prise la photo du plus célèbre soldat est-allemand, Conrad Schuman sautant vers la liberté. Même si le Mur n'est, au départ, qu'une succession de fils de fer barbelés, il va peu à peu céder la place à plusieurs générations de murs en béton, hauts de quatre mètres, infranchissables. En réalité, le mur de Berlin se compose, dans sa forme définitive, de deux murs séparés par un no man 's land d'une centaine de mètres. La construction du Mur n'a suscité que peu d'émoi dans le bloc occidental. Les Alliés se sont contentés «d'un service diplomatique minimum »25, les chefs d'État en vacances n'ont donc pas réagi, soulagés qu'aucune guerre n'ait éclaté. Ces derniers n'étaient d'ailleurs pas disposés à se battre pour Berlin (Harold Macmillan, Premier Ministre anglais déclarant même le 26 août 1961 : «personne n'ira se battre pour Berlin »26). Les Berlinois se sentaient donc abandonnés, pour les Alliés l'incident était clos. L'histoire du mur de Berlin apparaît ensuite comme une succession d'événements donnant matière à de nombreuses œuvres. En effet, le Mur devint très vite l'objet de nombreux films à suspense et autres romans d'espionnage: Alfred Hitchcock y fit de nombreuses allusions dans ses films, John le Carré y consacra un roman en 1964 (L'Espion qui venait du froid). C'est donc la médiatisation du Mur au sens large, bien plus que son existence, qui a marqué les esprits du monde entier. Par ailleurs, même si l'apparition du Mur à la télévision n'a pas été fréquente, les images fortes qu'a fournies le Mur, tout au long de son existence, ont profondément marqué l'imaginaire collectif. Cette faible présence du Mur à la télévision s'explique tout d'abord par sa fonction, simple concrétisation d'un état de fait. En effet, l'Allemagne était divisée bien avant la construction de l'édifice, les contrôles entre les zones d'occupation y étaient de plus en plus tatillons, la Guerre Froide régnait depuis déjà quatre années. «On s'accoutumait donc au mur »27... sauf lorsque des événements dramatiques et fortement médiatisés frappaient les consciences. Les grands moments d'évasion, encore très publics en 1961, passaient le soir même à la
23 Sozialistische Einheilspartei Deutsch lands, littéralement le « Parti socialiste unifié de l'Allemagne », c'est-à-dire le PC de la RDA. 24 Cité par Edgar Wolfrum, « Die Mauer» (trad. Le Mur), in : Étienne François, Hagen Schulze (dir.), Deutsche Erinnerungsorte Bd. l (trad. Les lieux de mémoire allemands, vol.J), op. cil. , p. 553. 25Bernard Brigouleix, 1961-1989 : Les années du mur, Paris, Tallandier, 2001, p. 52. 26 Cité par Curtis Cate, La souricière, Berlin 1961, l'histoire du mur de la honte, Paris, Balland, 1978, p. 345. 27 Anne-Marie Le Gloannec, Un mur à Berlin, Paris, Ed. Complexe, collection « La mémoire du siècle », 1985, p. 118.

24

télévision. Ainsi, la brutalité de la dictature est-allemande était-elle, malgré tout, visible. Mais celle-ci n'avait jamais autant choqué que le 17 août 1962, lorsque Peter Fechter (18 ans) tenta de franchir le Mur; il fut blessé par le tir d'un soldat est-allemand et agonisa pendant 45 minutes dans le no man 's land devant les habitants de Berlin-Ouest impuissants, les soldats est-allemands passifs, et surtout sous l'œil des caméras de la télévision de Berlin-Ouest. L'image de cette agonie resta ainsi à l'esprit des Berlinois jusqu'à la chute du Mur28. La signification du mur de Berlin, accrue par l'impact de plus en plus puissant de la télévision dans l'imaginaire collectif, a donc très rapidement fait de ce lieu une plaie ouverte dans l'histoire de l'Allemagne et le symbole de la partition du monde. Bien que le Mur devienne peu à peu une frontière comme les autres, il apparaît vite comme le passage obligé pour les chefs d'État américains parcourant l'Europe: on se souvient ainsi (grâce à la télévision !) du triomphe de John F. Kennedy le 27 novembre 1963, et de son célèbre «Ich bin ein Berliner », mais aussi des visites de Nixon, Carter et Bush. Toutes ces haltes devant le Mur ont occasionné une couverture télévisée plus ou moins importante. L'exemple le plus frappant est bien sûr celui de Ronald Reagan en visite à Berlin en 1987 : prononçant un discours à proximité du Mur, il lança, tourné vers Berlin Est: «Il faut abattre ce mur, M. Gorbatchev! »29. Berlin, ville pleine de tragédie et de mystère, était alors devenue une attraction touristique connue dans le monde entier, le Mur «vu à la télé» considéré comme l'apogée du voyage. En Allemagne, l'histoire du Mur et celle de la télévision sont imbriquées l'une dans l'autre, la médiatisation des tentatives de fuite et autres événements (concerts, expositions d'art...) allant crescendo. L'impact sur la population s'est d'ailleurs fait toujours plus important du fait de l'accroissement de l'équipement en télévision. Brisant de plus en plus souvent la routine d'une ville déchirée, la télévision a donné une actualité permanente à la question allemande, aussi bien dans le camp occidental qu'à l'Est. En effet, comme l'a souligné Jacques Sémelin, le Mur a offert à la télévision son plus grand rôle, dans la mesure où le «pont télévisuel entre les deux Allemagnes avait maintenu la conscience d'une unité de la nation »30 et donc favorisé la réunification. Dès le début des années 1980, c'est par la télévision que les dissidents est-allemands ont lutté, c'est grâce à la télévision que les habitants de RDA ont gardé contact avec les Allemands de l'Ouest, c'est à la télévision que
Cf. Kai-Axel Aanderud, Guido Knopp (dir.), Die eingemauerte Stadt: Die Geschichte der Berliner Mauer (trad. La ville emmurée: l 'histoire du mur de Berlin), Recklinghausen, Bitter, 1991, p. 81. 29Cité par Bernard Brigouleix, op. cil. , p. 202. 30Jacques Sémelin, La liberté au bout des ondes, Paris, Belfond, 1997, p. 251. Cf. Joseph Rovan, Histoire de l'Allemagne des origines à nos jours, Paris, Points Seuil, 1998 [1994], p. 850. Il écrit à propos de la nature du peuple allemand: « ce sont les téléspectateurs qui forment tous ensemble le peuple allemand ».
28

25

les Berlinois ont appris, le 9 novembre 1989, qu'ils pouvaient se rendre à Berlin Ouest; enfin c'est la télévision qui filma l'événement, l' histoire en direct. Ce lien d'interdépendance sert donc de point de départ à notre recherche concernant la représentation télévisuelle du mur de Berlin en France. Il souligne également à quel point il apparaît intéressant d'étudier la façon dont ce « lieu de mémoire» universel, certes, mais allemand avant tout, a été mis en image par le petit écran de «l'ennemi héréditaire », devenu partenaire principal. Cette médiatisation a d'ailleurs fortement été contrainte par l'évolution de la télévision. L'accès aux sources dépend également de l'histoire de la télévision.

1.1.2

L'accès aux sources télévisuelles

La courte histoire de la télévision est principalement marquée par le passage du monopole d'État à l'explosion de l'offre télévisée privée. Sans vouloir résumer toute l'histoire de ce média, il est ici intéressant d'évoquer les différents aspects qui influencent la démarche de tout chercheur comme, par exemple, l'accès aux sources. « Les premières années de la télévision, jusqu'à la fin des années 1960, ne laissent que des bribes d'images derrière elles »31.En effet, ce n'est qu'en 1974, lors de l'éclatement de l'ORTF, que l'Institut National de l'Audiovisuel est créé (loi du 7 août 1974). L'INA hérite alors des fonctions de conservation des archives, de recherche de création audiovisuelle et de formation professionnelle. L'autre événement jouant un rôle important dans l'accès aux sources est la loi de 1982 sur la communication audiovisuelle; celle-ci donne à l'INA la propriété de toutes les archives audiovisuelles, cinq ans après leur diffusion. Elle est pourtant très vite apparue comme insuffisante, la création de chaînes privées dans les années 1980, la privatisation de TF1 (30 septembre 1986), ainsi que l'obligation de dépôt uniquement pour les chaînes publiques ayant fait naître le risque d'une « dispersion du patrimoine audiovisuel ». Ce problème a été réglé par la loi sur le dépôt légal (20 juin 1992), contraignant toutes les chaînes hertziennes à remettre leur production à l'INA. Effective à

compter du 1er janvier 1995,cette loi concerne également les chercheurs dans la
mesure où elle donne aux images de télévision la qualité d'archive. «L'émergence d'une archive »32 requiert donc la définition d'une méthode adaptée mais avant tout la possibilité d'accéder à ces sources. Ainsi, la

31 Jean-Noël Jeanneney (dir.), L'Écho du siècle, dictionnaire historique de la radio et de la télévision en France, Paris, Hachette Littératures, 2001 [1999], p. 696. 32 Maryline Crivello-Bocca, L'Écran citoyen. La Révolution française vue par la télévision de 1950 au Bicentenaire, Paris, L'Harmattan, 1998, p. 17.

26

recherche des documents audiovisuels s'est-elle effectuée à l'INAthèque de France, dans les locaux de la Bibliothèque Nationale de France33. Enfin, le court historique des archives de la télévision, bien plus qu'un rappel formel du contexte de recherche, permet ici d'entrevoir les premières limites du travail. Effectuant une analyse de la représentation du mur de Berlin à la télévision sur une période assez longue (1961-2002), le caractère fragmentaire des archives a donc posé quelques problèmes quant à l'accès aux sources les plus anciennes: certaines émissions non archivées n'ont pas pu être étudiées, que ce soit pour la période 1960-1970, ou que cela concerne les chaînes privées entre 1986 et 1992. Ainsi, les données relatives aux chaînes privées telles que La Cinq (durant toute son existence), Canal Plus et M6 (de 1986 à 1992) sont-elles très incomplètes. Afin de constituer un corpus représentatif et d'éviter tout oubli majeur, il a donc été nécessaire d'utiliser des sources écrites.

1.1.3

Documentation écrite de l'INAthèque et autres médias

Les archives écrites sont indispensables pour le repérage des fonds audiovisuels. En effet, des données telles que les grilles de programmes, les conducteurs d'émission, ainsi que les fiches résumant les émissions (<< fiches INA ») ont été utiles pour avoir une idée des émissions qui n'ont pu être visionnées. Les rapports de chefs de chaîne ont également constitué une source d'information non négligeable sur l'organisation des programmes, mais aussi pour comprendre la place du Mur dans l'agencement de la grille des chaînes. Les archives écrites permettent donc « de replacer un élément à sa place dans le flux des programmes, l'horaire, les émissions qui encadrent, celles qui sont en
concurrence (. . .)>>34.

L'accès aux documents écrits est ensuite le seul moyen d'avoir une idée des réactions du public (au moins partiellement) grâce aux sondages, courriers et indicateurs d'audience. La presse généraliste ou spécialisée s'est révélée être un outil très utile dans cette recherche. Ainsi, l'hebdomadaire Télérama (numérisé à l'INAthèque) a-t-il été consulté essentiellement pour les dates clés de l'histoire du Mur: aux alentours du 13 août, du 9 novembre, du 3 octobre (Réunification officielle de I'Allemagne),. .. Le croisement des sources est donc indispensable pour éviter l'écueil de la « surinterprétation »35.Les interviews et témoignages de réalisateurs, de journalistes et autres spécialistes du petit écran
33

J'en profite ici pour remercier le personnel de l'INAthèque, en particulier Mmes Sylvie Fégar
(dir.), L'Écho du siècle,

et Christine Barbier-Bouvet. 34 Cécile Méadel, « Les archives écrites », in: Jean-Noël Jeanneney op. cil. , p. 700. 35 Maryline Crivello-Bocca, L'Écran citoyen, op. ci!. , p. 221.

27

minimisent aussi ce risque. Ces informations récoltées permettent également de comprendre quelles étaient les intentions des auteurs, l'idée qu'ils avaient du Mur, celle qu'ils avaient voulu transmettre, si l'effet souhaité avait été obtenu. L'analyse des sources complémentaires est donc nécessaire pour mieux saisir la spécificité de la mise en image du Mur. La sélection d'un échantillon représentatif pour une analyse qualitative et plus précise du contenu (en deuxième partie) prend donc en compte la disponibilité de telles informations. L'événement de la chute du Mur ayant occasionné une multitude d'articles dans la presse écrite, il est ponctuellement fait allusion à certains quotidiens et news magazines. Cette analyse a d'ailleurs été facilitée par la consultation d'ouvrages concernant la médiatisation du Mur de Berlin et de recueils d'articles de journaux36. Enfin, sans entrer dans le cadre d'une histoire comparée, mais possédant quelques documents diffusés par les chaînes allemandes lors de la chute du Mur, il a été intéressant de comparer les approches dans les deux pays. Cette analyse n'est que très partielle et ne concerne que la chute du Mur, mais cette piste s'avère être un formidable et prometteur terrain de recherche.

Le Mur de Berlin, «mur de la honte» ou symbole d'une Allemagne réunifiée, est donc apparu à la fois comme un symbole polysémique, mais aussi comme un «lieu de mémoire» ancré dans l'imaginaire collectif grâce à la télévision. Dès sa construction et durant toute son existence, le Mur a été un objet médiatique, la télévision lui conférant une dimension mondiale. L'étude de la représentation du Mur de Berlin à la télévision française s'inscrit donc parfaitement dans une problématique d'histoire des représentations, mais également au cœur d'une problématique d'histoire comparée dont la compréhension est utile, sinon vitale, au sein de l'Union Européenne. Bien que l'histoire du petit écran soit une discipline peu ancienne, l'attitude face aux archives audiovisuelles n'a pas été différente de celle prévalant à toute recherche en histoire. Le croisement des sources a été indispensable, tout comme l'élaboration d'une méthode de recherche; ce qui permet d'affirmer, avec Michèle Lagny, que « l'histoire de la télévision sera bien de l'histoire, c'est-à-dire qu'elle restera fragmentaire, empreinte d'incertitudes liées aux trous de la documentation »37.

36 Margaret Manale, Le Mur de Berlin, Paris, La Documentation française, 1990 (recueil d'articles). Daniel Vemet, Novembre 89: le Mur de Berlin s'effondre, Paris, Seuil, collection «Les événements du Monde », 1999 (recueil d'articles du Monde). 37Michèle Lagny, « L'accès aux sources télévisuelles », in : Jérôme Bourdon, François Jost (dir.), Penser la télévision, Actes du colloque de Cerisy, Paris, INA! Nathan, 1998, p. 94.

28

1.2

LA MÉTHODE DE RECHERCHE

La recherche des émissions diffusées à la télévision française traitant du mur de Berlin, bien que fortement influencée par les moyens techniques mis à disposition par l'INAthèque, requiert une méthode. En effet, «ces outils sont précieux (...) mais ils ne préservent en rien d'une réflexion méthodologique préalable »38.

1.2.1

Élaboration

du« médiacorpus»

La constitution du médiacorpus (corpus de recherche comprenant des sources audiovisuelles) s'est déroulée à l'INAthèque de France; elle a concerné toutes les émissions diffusées sur les chaînes hertziennes françaises traitant du mur de Berlin du 12 août 1961 jusqu'à la fin de l'année 2002. L'interrogation du système de recherche documentaire et de gestion (IMAGO et DL TV) constitue le premier versant du repérage des émissions. Grâce au logiciel Hyperbase, les émissions répertoriées et concemant39 le mur de Berlin ont été sélectionnées. Il convient toutefois de préciser la méthode. En effet, la base IMAGO contient des données sur les émissions de télévision diffusées depuis la création du petit écran jusqu'à nos jours; elle a été créée pour répondre aux besoins des professionnels de l'audiovisuel. Utilisée aujourd'hui par les chercheurs, la base IMAGO «concilie les besoins disparates d'utilisation d'images d'archives (extraits, émissions entières) pour des clients dont l'appartenance ne cesse de se

diversifier» 40. La classification, ainsi que les résumés d'émission (<< fiches
INA ») n'ont donc pas été pensés pour les historiens. D'autre part, la base issue du Dépôt Légal (DL TV), c'est-à-dire de la volonté de conférer aux images de télévision la qualité d'archives, répond, elle, au souci des chercheurs. La classification est donc plus adaptée au travail de recherche, les résumés d'émission sont plus détaillés. Elle n'est cependant effective qu'à partir du
er 1 janvier 1995.

Alors que pour la base IMAGO, la méthode adoptée a été de multiplier les critères de recherche (par le biais de l'index mots-clés, l'index titres, l'index texte), l'utilisation des« descripteurs» a semblé suffire pour la base DL TV... à
38

Agnès Chauveau, Cécile Méadel, «Nouvelles archives, nouvelles méthodes», Vingtième

siècle, revue d 'histoire, n° 58, avril-juin 1998, p. 156. 39 C'est-à-dire les émissions dont la « fiche INA » mentionne les termes « mur» & « Berlin» ou « chute» & « mur », ou encore « réunification» & « Allemagne ». 40 Agnès Chauveau, Isabelle Veyrat-Masson, « L'Institut National de l'Audiovisuel », in : JeanNoël Jeanneney (dir.), L'Écho du siècle, op. cil. , p. 710.

29