La colonisation française de l'Algérie

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Ce livre est une contribution personnelle aux débats sur les relations franco-algériennes. C'est une autobiographie, à partir de l'adolescence de son héros Salah, originaire du sud-est de Biskra, qui éclaire l'histoire de l'Algérie, de l'époque coloniale jusqu'au XXè siècle. Naviguant entre l'Algérie et Lyon, il écrit ses mémoires sur les événements marquants : guerre d'indépendance, période Boumédienne, développements hésitants et chaotiques de l'Algérie indépendante, années noires du terrorisme islamique.
Publié le : vendredi 1 novembre 2013
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EAN13 : 9782336328317
Nombre de pages : 406
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Mohamed Salah HASNAOUI
La problématique de la colonisation de l’Algérie par la France n’a
pas encore cessé de soulever de vives passions dans les sociétés des
deux pays. Ce livre est une contribution personnelle aux débats en
cours, et s’inscrit dans les références du cinquantième anniversaire
de l’indépendance nationale : 1962/2012. Cet écrit se veut être
un témoignage franc, loyal et authentique sur certaines péripéties
historiques et certains aspects de cette longue et lourde colonisation.
L’épisode du massacre et de la déportation de la population du village
d’El Amri, près de Biskra, (2400 paysans massacrés, et le reste de la La colonisation population déporté) et soumis à la corvée des travaux forcés : tracé des
routes Biskra/Batna et Biskra/Aumale, aura duré 20 ans. Avec en prime
des amendes calculées en milliards de francs/or, payés en 50 ans, des
dépossessions de tous biens, animaux, palmeraies, terres de parcours,
pâturages, etc. Ce fut un véritable crime de guerre, vite oublié. française
Puis surgit une autre génération parmi les 12% de la population
indigène scolarisée en 1954. La jeunesse algérienne s’engagea alors,
en masse, dans le combat libérateur, avec abnégation, oubliant ses
souffrances et ses dommages collatéraux. C’est dans le chaos qu’émergea
l’indépendance. Ainsi sont nés les hésitations, les improvisations, de l’Algérie
les précipitations, les changements brusques de politique dans
l’enseignement, la santé publique, l’industrialisation, le développement
de l’agriculture, la socialisation de l’économie, les atermoiements en Inventaire de cendresmatière d’aménagement du territoire, et le tout couronné par les années
noires imposées au peuple pendant dix ans par le terrorisme islamique et de braises
inspiré par les wahabites et les salafi stes. Avec une rare énergie l’Algérie
a tenté de tenir le cap d’un développement pour se mettre au diapason
des pays émergents. Ce n’est pas encore gagné. C’est cette fresque qui
e Préface de Gilbert Meynierpart du dernier quart du 19 siècle et s’achève avec la dernière décennie
edu 20 siècle, que l’auteur a tenté de mettre en évidence.
eMohamed Salah HASNAOUI a un doctorat de 3 cycle en économie prospective et
aménagement du territoire, avec mention très honorable, soutenu à la Sorbonne, pour
le compte de l’EHESS Paris. Fonctionnaire de l’Etat algérien de 1962 à 1996, comme
cadre supérieur, il a enseigné l’économie et les relations sociales dans divers Instituts
et Ecoles supérieures, notamment à l’EPAU et l’ENA (Ecole polytechnique et Ecole
Nationale d’Administration). Il a également travaillé dans diverses Société Nationales :
SNS, SONAREM, SONATIBA, EPBTP, et comme conseiller de plusieurs Ministres.
ISBN : 978-2-343-00286-6
39 €
La colonisation française de l’Algérie
Mohamed Salah HASNAOUI
Inventaire de cendres et de braises





La colonisation française de l’Algérie
Inventaire de cendres et de braises


































Mohamed Salah HASNAOUI





La colonisation française de l’Algérie
Inventaire de cendres et de braises




Préface de Gilbert Meynier



























© L’HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-00286-6
EAN : 9782343002866 Nota
Cet écrit est une œuvre intellectuelle, propriété exclusive de Mohamed
Salah HASNAOUI, dit SALAMOH. Elle est enregistrée à l’Office National
des Droits d’Auteur (ONDA) Alger, sous le numéro 1295/2005.



Remerciements
Je remercie tout particulièrement Monsieur le Professeur émérite Gilbert
Meynier pour son aimable contribution et son inestimable préface de cet
ouvrage.
Je tiens à remercier du fond du cœur, mon ami Nicolas Jourdan qui a eu
l’aimable attention de relire et commenter mon roman récit, en ayant la
délicatesse de le préfacer par un poème de toute beauté dédié au peuple
algérien.
Je remercie aussi Afifa Zénati et sa famille, mon père Si M’Hamed et ma
mère Khalfallah Mériem, Marie Claude Gagnaire et Saïda Benbrahim,
Kaddour Taieb et sa famille élargie, A. Joucla, A. Piatier, H. Aujac, Achour
Ziane, mes collègues au cours complémentaire d’Ouled-Djellal notamment
Filah Rahmani et Smati Abdelwahab, Bossaha Rabah, mon cousin Amar,
Loukrit Bachir et sa famille, Djillali Bouzid, Gharbi Hocine et Tahar, André,
Magui Chapeaux et leurs enfants : Gérard et Anne, Ayache Ali, Taleb
Mokhtar, Smain, M’Hamed, Tahar, les militants Abdelkader, Michel, S.
Labtère, Benarab Noureddine, Boutine Mohamed, Youcef et Mounira
Hadad, l’oncle Féria, le colonel Si Nacer, Slimani, Dr Djelloul Khatib,
Chérif Belkacem, A.Zaibek, A.Aouchiche, A.Belayat, Mostefa Harathi,
Mokdad Sifi, Debabèche, Didine Abbas, Hassan Rahmani et sa famille, H.
Cuénat, Ahmed et Giselle Berrouka,S.Défontaine, G. Neyret, Dominique et
Anne-Marie Renault, D. Urbain, G. Pétain, J. Souty, la famille Azag, M.T.
Ladjouzi, Tahar Hamdi, Abdelaziz Hamaïdia, Mouloud Ait Younès, Général
Habib et Rachida Souamès, Général Major Rachid Benyelles, Colonel
Kamel Mekbel, Colonel Boualem Rahmoune, Commandant Kamal,
Belgacem Benbaâtouche, Dr Lazhar Chouiter, Benkhaldi Miloud.
Dr Hadj Habchi et Nabila, Dr Braham Guiat et madame, Amine Belamri et
sa famille, A. Benbedka, Serrai Brahim et ses enfants, Serrai Kamal et ses
enfants, Brahim Ben M’djeddel et enfin la famille Berrabah.


















Mosquée de Doucen Au Peuple Algérien.
La pluie est tombée,
Mais pas sur ta mémoire,
Qui reste sèche, toujours sèche et pure,
Malgré le sang versé.

L’imagination te dessine
Radieuse derrière un voile de tristesse,
Amoureuse de la mer et du désert,
Plus proche du ciel que toute autre terre.

Pas un souvenir ne s’efface ;
La souffrance ne s’en va pas,
Mais elle devient transparente
Comme les yeux de ta jeunesse.

Et ces yeux-là sont le reflet de ton infini,
Ils grimpent la corde qui descend vers ta mémoire,
Qu’aucune pluie ni aucune larme
Ne sont encore venues trouver.


Sarreguemines, le 8 juin 2008.
Nicolas JOURDAN.



Préface
Voici un livre éclairant sur l’Algérie, de l’époque coloniale jusqu’à la
e
fin du XX siècle. Cette autobiographie, à partir de l’adolescence de son
héros, Salah, originaire de la région des Ouled-Djellal, au sud-est de
Biskra, se déroule selon un maelstrom algéro-français. En raison de la
présence de nombreux Biskri établis à Lyon, en l’occurrence notamment de
l’oncle Sadek, ancien sous-officier de l’armée française établi à Gerland,
Salah suit un itinéraire algéro-lyonnais/lugduno-algérien.
Cendres de braises fait ressentir combien traumatisant fut le système
colonial, inégalitaire et discriminatoire ; système appuyé sur des chefferies
locales à sa botte, non sans contreparties prébendières – ce fut en
l’occurrence le cas de la famille Bengana qui régna sur la région après
l’élimination de celle des Bou Okkaz : en 1876, l’oasis d’El Amri avait été
rasée et ses habitants massacrés – dont les grands-parents de l’auteur – 27
ans après que celle de Zaatcha eut subi le même sort. Fut par la suite
construit, entre les monts du Zab et Ouled-Djellal, le bordj de Doucen, près
duquel s’agglomérèrent les rescapés d’El Amri. On perçoit aussi combien
fut mince l’œuvre « civilisatrice » coloniale dont se prévalait l’histoire
officielle française : ce n’est pas avant le lendemain de la deuxième guerre
mondiale que fut édifiée la première école primaire « indigène » française
de Doucen, au demeurant grâce à la main d’œuvre et au savoir-faire de
prisonniers de guerre italiens.
Mais, comme tout système, le système colonial comporta des éléments
humains hors norme qui pouvaient lutter pour la réalisation de principes
auxquels ils croyaient – l’instruction, la démocratie, l’égalité… : ce fut le
cas par exemple de l’instituteur de Salah, ce M. Joucla, qui en fit un
premier de classe, certificat d’études à l’appui remporté haut la main. Cet
originaire de Montpellier lui apprit le français avec son accent chantant, il
le désigna pour lire le discours de bienvenue à celui qui fut gouverneur
général de l’Algérie de 1948 à 1951, l’Alsacien Naëgelen, en visite dans la
région. On découvre que, en Algérie coloniale, l’exaltation du progrès, lié à
la liberté, la tonalité égalitaire des propos d’un jeune garçon dûment
médités par son maître français, et leur péroraison (« merci à la France
généreuse qui les [les Algériens] a quelquefois oubliés ») valurent à un
Joucla d’être déplacé et à Salah de se voir un temps barré l’accès au
secondaire. A l’opposé de ce qu’il ressent pour l’instituteur qui succéda à
Joucla, M. Lecouvreur, désigné comme un « homme du nord, froid et
calculateur », on perçoit chez Salah une sympathie instinctive pour les
Méditerranéens – de Joucla le Languedocien, adopté par les Doucéni
comme l’un des leurs, à ces Italiens constructeurs d’école en bonne
intelligence avec les mêmes Douceni auxquels ils font découvrir le
phonographe et le four à chaux – les prisonniers allemands, en bisbille
permanente avec les Italiens, avaient été tôt retirés de la région par les
Français. Péniblement véridique, en contraste, la relation de l’arrestation,
par le caïd, de Salah, férocement battu et conduit à la prison
d’OuledDjellal, à une vingtaine de Km de Doucen, enchaîné sur un cheval au trot,
tout cela pour être dûment sermonné, mais in fine libéré par
l’administrateur – l’administration l’avait fiché comme « ennemi en
puissance de la France »…
Ce qui séduit dans Cendres de braise est que rien n’est jamais
unilatéral. Parmi les Algériens, on ne compte pas les caïds brutaux,
arrogants et corrompus – il arrive même que l’administration française
limite leurs excès pour maintenir l’ordre. Mais il y eut aussi des
responsables sympathiques, intègres et efficaces. Le lecteur verra en Salah
un fils et petit-fils d’imams dont l’initiative a été primordiale pour faire
élever, au lendemain de la deuxième guerre, l’élégant minaret de 32 m. de
la mosquée de Doucen – peu après, tout jeune encore, il perdit son père, il
aida sa mère esseulée, mais il fit aussi office d’interprète, offrant ses
services pour expliquer textes administratifs et documents judiciaires.
Cendres de braise confirme s’il en était besoin, qu’existèrent des gens de
double culture – les identités, doubles, plurielles… sont légion en histoire.
Sensible, dans le livre, est la relation des événements familiaux, des
séparations et funérailles aux joies des retrouvailles et des circoncisions.
Nombreuses sont les évocations de sa vie de famille d’enfant et
d’adolescent, davantage que celle de sa vie d’adulte.
Éclairantes aussi sont les mentions du combat contre le système
ccolonial, la relation de la visite du pilier de l’association des ulamā’
algériens, shaykh Larbi Tebessi, l’évocation de Si Ziane Achour, lettré et
leader politique du PPA-MTLD d’Ouled Djellal… Plus amplement, on
perçoit le processus de nationalisation algérienne de la société de ce terroir
sud-constantinois. Mais on saisit aussi qu’il ne se fit pas en un jour :
longtemps durant, et bien avant le conflit FLN-MNA, il y eut beaucoup
d’ignorances et d’hésitations : le mouvement national ne fut pas d’emblée
unitaire, et l’on n’y sut pas toujours quel chemin emprunter.
14 On ressent aussi dans ce livre l’attirance pour l’Outre-Méditerranée : les
émigrés de retour au pays relatent les merveilles qu’ils ont découvertes en
France ; et Salah lui-même est tôt candidat au départ : on verra que, après
un court voyage à Alger, où il est émerveillé par la beauté de la cité, mais
où il est meurtri par le délabrement de la Casbah et la déchéance des
misérables corps squelettiques des SDF qui hantent le sous-bois des
1Tagarins, c’est dans l’été 1955 que, désorienté et abandonné , il entreprend
la traversée de la Méditerranée. Le récit de l’éprouvante traversée à fond de
cale du navire Djebel Dirah, puis de son arrivée à Lyon dans ce quartier
populaire misérable de Gerland, chez l’oncle Sadek, montre au lecteur qu’il
y eut à la fois angoisse du départ et allégresse à humer les insolites vents de
l’extérieur – cela quelques semaines avant l’insurrection et la répression
d’août 1955 du Nord-Constantinois. Le profil de l’oncle Sadek apprend au
lecteur qu’il y eut des Algériens compromis avec le système colonial : ce
tenancier de café-bar et marchand de sommeil, qui exploitait ses
compatriotes dans des conditions innommables, était aussi indicateur de
police.
Grand moment du livre, la découverte par Salah du monde de
l’industrie après son embauche, à 16 ans, aux fonderies Roux de la rue
Saint Antoine, parallèle au cours Lafayette, près de Villeurbanne. On
comprendra ce que signifia pour un personnel de manœuvres et d’OS, à 80
% algérien, sous-payés et aux conditions de travail pénibles, l’arrivée parmi
eux de cet ado d’un autre monde – le leur aussi –, s’exprimant couramment
en français. Il se vit d’emblée intronisé comme interprète et délégué non dit
du personnel ; et même invité à une fête organisée par le patron, M. Roux –
ce dernier ignorait bien sûr qu’il était déjà sympathisant du FLN. On
comprend que c’est ce monde de l’usine qui permit à Salah d’échapper à
l’emprise de l’oncle Sadek, de venir loger dans les gîtes de la « caserne de
la Part-Dieu », plutôt plus confortables que les garnis de Sadek. Captivant
est l’itinéraire de découvertes du Jeune Salah : musées, expositions, films
eégyptiens vus dans des cinémas algériens du 7 arrondissement – là encore,
un entre-deux culturel ; mais aussi les cours du soir, notamment grâce aux
cours Petiot de la fac catholique de le rue du Plat, entre Belle cour et la
Saône, qui lui permirent d’être reçu à deux concours – Sécurité sociale et
SNCF.
Découverte significative, pour Salah et ses contemporains immigrés :
l’usine, c’est aussi la prise de contact avec le syndicalisme algérien –
2l’AGTA, filiale française de l’UGTA – et aussi avec le français – c’est à la
CFTC qu’il s’inscrit : ses militants sont pour lui plus progressistes et moins

1 La qasma FLN de sa région vient d’être décapitée, et ses chefs, Amar et Rabah, sont
parvenus à se réfugier à Lyon.
2 Union générale des travailleurs algériens
15 racistes que les communistes de la CGT. A la militance FLN, il est
confirmé par son chef, Abd el-Kader – on perçoit que les échos de la guerre
de libération forment les consciences et les comportements : on suit les
escapades de week-end de Salah, avec d’autres militants, dans les monts du
Lyonnais où ils vont s’entraîner au tir au pistolet et au judo… On le voit
prêcher pour le FLN auprès de compatriotes qui ne distinguent pas toujours
entre FLN et MNA et qui ne savent pas forcément où s’engager.
La relation du premier retour au bercail biskri, en 1957, avec en
arrièreplan la grande répression d’Alger (« la bataille d’Alger »), illustre bien le
traumatisme de cette guerre jusque dans l’Algérie profonde. C’est en tant
3que chargé de mission par l’OPA que le jeune Salah revient à Lyon : lui
incombe la charge d’arracher les Algériens de Lyon au messalisme… ; à
Lyon, où la police prend pour modèle répressif les paras de Massu.
C’est alors que le lecteur se rend compte plus nettement encore qu’il y
eut des Français pour être solidaires des Algériens - on renverra, pour
Lyon, au livre Récits d’engagement des Lyonnais auprès des Algériens en
4guerre, 1954-1962 . En témoignent les liens d’amitié noués avec la famille
du directeur du personnel de son usine, M. Chapeaux, ancien résistant et
catholique – on verra que, pour Salah, ce qu’il dénomme « la charité
chrétienne » eut de la consistance –, entre le logement que les Chapeaux lui
dégotent dans le tranquille quartier Saint Paul du Vieux Lyon et les
attentions à lui prodiguées après la tentative d’assassinat par un tueur du
MNA qui lui valut une grave blessure à l’épaule et deux opérations
successives : hospitalisation dans de bonnes conditions, placement dans des
maisons de repos de qualité. On voit ensuite Salah devenir un petit cadre
FLN – chef de qasma à Oullins – et accéder à une petite classe moyenne
après le choix d’un emploi à la SNCF, emménager dans un appartement
confortable à Pierre Bénite, acheter une 4 cv Renault…
Dans l’été 1962, à 23 ans, il s’embarque pour Alger, où il est chargé de
la remise en état de bâtiments publics dévastés par l’OAS. Il accède à un
statut de jeune notable officiel, il achète un petit deux pièces au centre
d’Alger. Passant par de multiples secteurs des entreprises d’État, il devient
5directeur du département immobilier de la SNS qui édifie près d’Annaba
le complexe sidérurgique d’El Hadjar ; cela suite à la visite officielle du
6ministre d’État aux Finances Chérif Belkacem qui lui octroie un crédit de
450 millions de dinars pour construire à Sidi Amar, non loin d’El Hadjar,
une cité de 2 000 logements pour loger les travailleurs de la sidérurgie

3 Organisation politico-administrative (du FLN)
4 Dir. Par Béatrice Dubell, Marianne Thivend, Arthur Grosjean et al., préface Sylvie
Téhault, postface Gilbert Meynier, Saint Denis, Bouchène, 2012, 150 p.
5 Société nationale de la sidérurgie
6 Il a été officier de l’ALN en wilāya 5 (Oranie) sous le nom de guerre de « Si Djamel ».
16 (1969). Ceci dit, il arrive qu’on puisse être félicité en haut lieu tout en étant
rembarré par une direction de société jalouse de l’ascension d’un cadre.
Mais des rebondissements se produisent : Salah revient en force à la
7SONAREM où il fut un temps un des cadres les mieux pays de l’Algérie,
8
Puis, il la quitta pour devenir le chef d’antenne de la SONATIBA à
Annaba – ce fut une période faste de sa vie, il y travailla efficacement en
connivence avec des gestionnaires de valeur, et en mars 1975, le ministre
des travaux publics et de la construction Abd el-Kader Zaïbek le promut
9directeur général de la nouvelle EPBTP / Annaba. C’est alors qu’il fit le
voyage de Budapest pour étudier un contrat avec la société hongroise de
préfabriqués du système « Polygonn ». Par la suite, on suivra ses heurts
avec le wali d’Annaba, un despote lourd, « formé à l’école des idéologies
orientales », surnommé « le caméléon ». A l’inverse, de même que naguère
dans l’Algérie coloniale, Salah dit avoir trouvé aussi des gens de valeur
irréprochables qu’il tint en grande estime : dans ses démêlés avec le
« caméléon », il fait part au lecteur de la vigoureuse protection et de
l’ample confiance que lui accordèrent le colonel de l’armée des frontières
Abdelmadjid Aouchiche, ministre de l’urbanisme, de la construction et de
l’habitat (« MUCH ») de 1977 à 1980, et ultérieurement, Si Abderrahmane
Belayat qui succéda, de 1984 à 1987, au « caméléon », lequel avait été
nommé à ce poste sensiblement au moment du tremblement de terre d’El
10Asnam (10 octobre 1980). Le « caméléon » se défiait des compétences
susceptibles, devait-il penser, de lui porter ombrage ; et, promu au rang
d’apparatchik du parti unique, il soumit Salah plusieurs mois durant à une
véritable inquisition, prétendument pour vérifier ses comptes : Fut conduite
11une expertise comptable par six services différents , laquelle n’aboutit
finalement à aucun résultat ; il n’en fut pas moins muté à un emploi
sousclassé à M’sila.
Ceci dit, Salah fit partie du système Boumediene parce qu’il y travaillait
et en bénéficiait. En même temps, il resta un homme du terroir algérien, qui
se présente parfois dans son texte pour un naïf, à distance des requins qu’il
dit côtoyer, il se donne pour un démocrate dans l’âme, alors qu’il devient
aussi un technocrate. A tant s’être voulu père de la nation, la disparition du
colonel laissa la société algérienne « orpheline ». Si Salah dit son estime
pour Boumediene, il stigmatise les nationalisations irréfléchies précipitées,

7 Société nationale de recherche et d’exploitation minière.
8 Société nationale de travaux d’infrastructure et du bâtiment.
9 Entreprise publique bâtiments et travaux publics.
10 La ville fut alors renommée Chlef, du nom du fleuve Chélif, en lieu et place d’El Asnam –
al-aṣnām signifie les idoles.
11 Inspection générale des finances, Inspection générale du ministère, police, justice, armée,
gendarmerie.
17 il tient pour inutiles les débats sur la charte de 1976 ; tout indique que
l’effondrement des années 80 qu’il souligne était en gestation dès avant. Et
que penser de la « dure politique collectiviste, populiste et démagogique,
dominée par l’improvisation et les élucubrations autoritaires » qu’il
stigmatise ? Salah insiste sur le fait que cette politique avait été initiée sous
Ben Bella et qu’elle elle fut quelque peu « réajustée » après le coup d’État
qui le renversa et l’élimina du pouvoir le 19 juin 1965 – il fut emprisonné
jusqu'en juillet 1979, puis assigné à résidence jusqu' en octobre 1980.
Pour Salah, en tout cas, l’avènement de Chadli marqua une régression
sous le signe de la démagogie/libéralisation, de la corruption sur fond de
chute des prix du pétrole, de montée de la dette et de généralisation du
trabendo – et c’est bien sous Chadli qu’il fut harcelé par la suspicion du
« caméléon ». Le lecteur suivra sa trajectoire, semée de gros ennuis de
santé et de perturbations familiales, en proie à un profond malaise.
Finalement, il le verra quitter la partie, « victime de la mafia de
l’importexport » pour laquelle le made in Algeria ne correspondait pas –
euphémisme – aux intérêts de ladite mafia. Il le retrouvera témoin de
l’incendie qui se lève des braises en octobre 1988 : Salah doit se barricader
en haut de l’immeuble de son ministère, saccagé et pillé, avant de
s’éclipser.
Il passe désormais son temps entre l’Algérie et Lyon, et il écrit
finalement ses mémoires. Son texte est parsemé de notations régulières sur
les événements marquants de la guerre d’indépendance, sur la « bataille
d’Alger », mai 1958, de Gaulle, l’OAS… Il note la fissuration de la société
calgérienne devant les rivalités et conflits de pouvoir de l’été 1962 (sab a
sanîn, barakat : sept ans, ça suffit !). Il vitupère durement « la gabegie » et
« l’anarchie ». Le syndrome rentier, fondé sur les prébendes et la
corruption, est au cœur des réflexions de Salah sur le système qui régit
l’Algérie indépendante – de ce point de vue, existe une certaine filiation
avec l’époque coloniale. En continuité, avant comme après 1962,
paperasses suspicieuses, autorisations de voyages accordées au compte
gouttes et à regret, contrôles suspicieux, interrogatoires… Cela ne signifie
en rien que Salah ait regretté d’avoir milité pour le droit : pour
l’indépendance de son pays. Mais cela ne l’empêche en rien, au contraire,
de stigmatiser « les idéologues du parti et des politicards de service qui
fourmillent à la primature du gouvernement ».
La lecture de Cendres de braise est agréable, même si la surabondance
des épithètes et quelques répétitions peuvent ici et là alourdir le récit – mais
elles révèlent le style, personnel, d’un genre littéraire évocateur particulier.
L’auteur se plait à citer des auteurs de renom, français surtout (Victor
Hugo, Émile Verhaeren…) mais pas seulement (Arthur Schopenhauer,
Thomas More…). Mais le lecteur ne relève guère de citations d’auteurs
18 arabes, même de ces classiques bien à distance des ténèbres islamistes.
Pourtant, Ibn Khaldoun, Ibn Ruchd ou plus encore peut-être le Risālat
alc cghufrān de l’agnostique Abû al- Alā’ al-Ma rî correspondraient à notre
sens assez bien à son mode de pensée : le jugement de Salah est sans appel
sur les « prétendus dogmes religieux » qu’il met en parallèle avec la
« société de mâles ». Pour lui, à l’orée des années 90, il est sans illusions
sur les effets du système, idéologisés sous le label d’un obscurantisme de
pouvoir d’État, code de la famille de 1984 à l’appui : le FIS n’est pas né
par génération spontanée ou par l’opération du Saint Esprit : les Abdelaziz
12Belkhadem sont de très ordinaires créatures humaines. Même s’il ne cite
pas le nom de ce dernier, on croit comprendre que, pour Salah, c’est sous
l’estampille de gens comme lui que « l’Algérie tombait comme un fruit
mûr dans l’escarcelle des prédicateurs de l’islamisme politique ».
Dans l’ensemble, il y a relativement peu de précisions factuelles dans la
partie postcoloniale de Cendres de braise, même si le ministère
Hamrouche (1989-1991) est scrupuleusement évoqué ; on ne voit guère
apparaître nommément ni le FIS ni les élections municipales de juin 1990,
et guère celles de décembre 1991, annulées en janvier 1992 : précautions
politiques, sans doute : cette hypothèse est confirmée par le salut adressé
13par l’auteur au HEC et à ses « hommes nouveaux » : rien de plus neuf,
en effet, que le général Khaled Nezzar, Ali Kafi, Ali Haroun, Tedjini
Haddam : ces caciques n’avaient-ils pas déjà, à un titre ou à un autre,
exercé des charges importantes ? Sans compter Mohammed Boudiaf,
rappelé, suite à la mission Haroun au Maroc, où le prestigieux chef
14historique de 1954 avait dû trouver refuge près de 28 ans auparavant …
Au total, les mémoires – passionnants – de Mohammed Salah Hasnaoui
sont une suite de réflexions d’un gestionnaire qui se présente comme
rationnel, marquées de sensibilités et de hauteur de vue, mais qui portent la
marque des aléas et de l’incertitude du présent. Les informations qu’il
donne au lecteur sont plausibles, même si elles doivent être examinées par
l’historien au vu des documents dont il peut disposer, qu’il se doit
d’analyser et de confronter. Salah a sans doute des convictions, mais les
exprimer en faisant référence précisément aux événements et aux acteurs
de l’histoire relève d’un risque politique dont on comprend fort bien que
l’auteur n’ait pas voulu le courir. De ce point de vue, aussi, cette grande

12 Il fit voter en 1984 l’obscurantiste code de la famille ; président du Parlement en 1990, il
rendit obligatoires prières et lectures du livre saint à l’ouverture des sessions. Il fut nommé
par le président Bouteflika premier ministre en 2006-2008. Il est aujourd’hui le président du
FLN –président contesté il est vrai.
13 Haut comité d’État
14 En 1992, avec ses 73 ans, Boudiaf était le doyen du HEC ; le plus jeune était Nezzar (55
ans), Kafi, Haroun et Haddam avaient respectivement 64, 65 et 71 ans.
19 e efresque qui nous fait aller du XIX au XXI siècle, est une illustration,
autant que des affres du passé, de l’actuel modus vivendi algérien.

Gilbert Meynier





20
A mes enfants,
FWAD, NESMA-RIMA, WAEL, et LYNDA ASHWAK


A tous les militants, ex combattants silencieux
de la wilaya 7 et de l’ALGERIE.




PREMIÈRE PARTIE

Le viol des Espérances
« Je suis un homme qui fouille des cendres. Je suis un
homme qui s’efforce de retrouver les braises de la vie
au fond d’un âtre. »
A. de Saint Exupéry.
1. LES REMOUS DES ZIBANS
1.1. L’irréductible tribu face à ses épreuves
Une Terre inhospitalière
« L’homme est toujours le produit
de sa société et de son milieu environnemental ».

Tout au long de cette vaste dépression, bien au dessous du niveau de la
mer, s’étale le piémont, du versant sud de l’Atlas Saharien
En ces lieux désertiques, le temps se suspend aux immenses cieux
éternellement bleus. On n’y voit presque jamais, ces nuages lourds qui
15
annoncent ailleurs, les féconds jours de pluie . Ici, dans ces immenses
espaces, les jeux de lumière créent d’insolites ambiances qui selon les
16heures, se modifient à l’infini. C’est la céleste sérénité où le soleil est roi .
Le terrible astre raille et irradie à longueur de journée un maigre sol où ne
poussent que d’insignifiantes végétations. C’est le domaine de la rocaille,
des basses ronces et des éparses broussailles. La terre est toute craquelée,
assoiffée, comme portée à incandescence et continuellement attisée par

15 Les précipitations moyennes annuelles, sont à peine de l’ordre de 150 mm.
16 Les maxima de températures avoisinent et dépassent les 55°.
l’indomptable sirocco. C’est un paysage morne et triste qui s’étend à
l’infini. Il n’inspire que la soif, la peur et la désolation. La température y est
suffocante, la sécheresse étouffe la sporadique flore, et flétrit sans cesse la
chétive végétation ; même les rares insectes, les plus tenaces et les plus
téméraires, peinent pour y survivre. Par endroits, on y rencontre de hautes
dunes de sable fin, que les vents poussent à leur guise. Les jours de tempête
on y voit surgir brusquement, des colonnes de poussières et de brindilles
s’élevant en tourbillons dans le ciel, avant d’aller s’incliner par devant sa
17majesté « Râ » le grand astre céleste.
Les quelques pousses rabougries de cette végétation toute primaire,
offrent tout juste, un semblant de refuge aux reptiles : serpents, vipères et
lézards avec leurs inséparables compagnons, les indestructibles scorpions,
porteurs de mort et gardiens de ces lieux sinistres. Ces bestioles sont à
l’affût du moindre signe de vie, pour mordre et piquer, distribuant avec
générosité, leur poison à qui se hasarderait sur leur territoire, leur royaume,
leur chasse gardée où s’hérisse haut la masse granitoïde du Djebel
18G’Soum . Ce vieux mont, si rebelle, semble confirmer la légende selon
19laquelle il aurait refusé de se soumettre aux vicissitudes de« Chronos »,
pour protéger ses voisins terrassés à ses pieds, et que l’on appelle ici, « les
20sept dormants » . Son sommet dénudé, très haut culminant, soutient
vaillamment une vieille couronne de roches toutes épointées, défiant
encore l’érosion, qui l’assaille depuis des millénaires. Il n’a pas fini de
surprendre l’attentif observateur. Il ose encore donner naissance à de
maigres oueds, qui quittent subrepticement ses plissements pour aller se
21jeter dans l’imprévisible Oued Djeddy , unique affluent du chott Melghir.
Par ses quelques signes désuets, le vieux mont, parvient encore à exposer,
avec une certaine présomption, les traces de ses splendeurs antérieures. Le
peu d’eau qu’il libère, suffit pour éveiller la farouche volonté humaine,
22dont le travail acharné permit l’émergence des Ziban .

17 Râ : Dieu soleil dans l’Egypte ancienne.
18 Le Djebel G’Soum est le plus haut sommet dans cette partie de l’Atlas Saharien. Il
culmine à 1200 m.
19 Chronos, dieu du temps dans la Grèce antique.
20 Dans la mythologie grecque, il est dit que « Atlas » a été condamné par Zeus, à soutenir
sur ses épaules, la voûte céleste.
21 Cet oued prend sa source dans le Djebel Amour, près d’Aflou, à 3300 m. d’altitude, côté
versant sud, de la même montagne que son « frère » jumeau l’oued « Chlef » plus favorisé,
qui lui prend sa source sur le versant nord, bien mieux arrosé. Oued Djeddy est très souvent
à sec, mais par grande crue, il devient dévastateur. A une certaine époque, les hydrologues,
ont pu noter, à hauteur de la ville d’Oumache, au sud de (Biskra) que ses eaux pouvaient
s’épandre et couvrir jusqu’à 11 km de terre.
22 Zibans : terme « chaoui » qui veut dire oasis
24 Ce mont s’ingénue à miroiter et à renvoyer sur ses alentours, les rayons
de l’ardent soleil, pour les accabler. Dominant les vastes plaines qui
s’étendent vers le sud, il ferme l’horizon d’une large perspective et offre un
même paysage qui, selon les lueurs du jour, se teinte de bleu argenté, de
rose tendre, ou d’ocre, pour mieux souligner chacun de ces caractères
changeants. Il arrive parfois, que l’on se surprenne à voir, loin au fond d’un
lit d’oued rocailleux, un semblant de pale verdure, qui comme un mirage,
colore ce paysage et l’agrémente d’un léger camouflage. Seul le maître du
ciel impose sa loi sur ces angoissants reliefs. Ici, il n’y a point de saisons.
L’éphémère hiver ne dure que le temps d’une averse, après, c’est l’été
permanent. Très tôt, dès l’aurore, le soleil surgit de son mystérieux orient
pour aller se hisser sur son trône du zénith, où il s’offre avec vigueur sur
cet espace. Là, il se plaît à libérer toute sa puissance destructrice.
L’insupportable canicule rend vain tout effort du genre humain. Ce n’est
que tard le soir, au moment de son déclin, qu’il laisse s’adoucir l’air
environnant. Cet instant là se transforme en apothéose du désastre.
L’occident s’illumine comme pour une fête grandiose. Il prend les formes
d’un gigantesque brasier, un brasier digne de la géhenne, d’où jaillissent et
s’entremêlent toutes les nuances du rouge et du violet. C’est le signe final
qui annonce la fin du jour. L’unique instant où émerge une curieuse
esthétique que n’admirent nullement les malheureux habitants de ces lieux.
En effet, la mise en valeur de cette terre d’exclusion est un défit à la nature,
que seuls peuvent entreprendre de téméraires agriculteurs.
1.2. Intrigues pour une Dépossession
C’est bien dans ce milieu damné, la conquête se poursuivant, que
l’armée coloniale a choisi d’y déporter en mai 1876, les survivants -veuves
et orphelins- de la bataille d’El Amri que lui livra la vaillante tribu des Bou
23Azid . Depuis de longs mois déjà, les fils de cette tribu résistaient à

23 Ps. Les Bou Azid seraient les descendants d’El Miloud 4è enfant de Moulay Amrous qui
gouverna Fès en l’an 969, pour le compte des Zirides .Moulay Amrous est lui-même un
erdescendant d’Idriss 1 fondateur de la ville. Ce prince serait l’un de ses derniers
descendants de ce grand bâtisseur .Sous la pression des tribus rivales, il aurait abdiqué
pour aller se réfugier avec ses 4 enfants (Mohamed, Ahmed, Lakhdar et Miloud) en Sakya el
Hamra, actuel Sahara Occidental.
En l’an 972, soit 3 années plus tard, le prince déchu et ses enfants, sont rappelés par
Hammad ibnou Bologhine ibnou Ziri ibnou Menad Essanhadji pour participerà l’œuvre de
développement de la Cité de Kalâat bani Hammad, près de M’Sila en Algérie.
A la mort de MoulayAmrous, à la fin du Xè siècle :l’ainée des princes, Mohamed et son
puînée le prince Ahmed s’allièrent à la famille El Mokrani et se fixèrent à Méridjane
quartier d’El Kalaâ., quant au benjamin : le prince Miloud, il descendit avec un groupe d’
hommes vers le Sud, traversant l’Atlas, se dirigeant vers la région de Biskra, où il fut bien
accueilli avec sa suite. Il pacifia successivement le djebel Amour, Ain Rich et Ouled-Djellal
25 l’envahisseur avant d’être écrasés dans leur bourg ancestral. Ce sont donc
les descendants de ces bannis, qui fondèrent et mirent en valeur, l’immense
24plaine de Doucen . Pendant longtemps, le soir, au crépuscule, on voyait
réapparaître des ombres floues, à peine recouvertes d’amples gandouras
ceintes à la taille par de lourdes cordelettes tressées en crins de palmiers.
Ces ombres allaient et venaient à travers champs. Elles animaient cet
espace silencieux et indéfini, faisant semblant de cultiver de minuscules
jardins. Obstinément, ces êtres suaient et transpiraient pour redonner vie à
ce milieu d’enfer. Ils récupérèrent et sauvegardèrent ingénieusement la
moindre goutte d’eau, la puisant dans la nappe phréatique, au prix d’un
considérable effort. L’implacable canicule du jour contraignait ces
malheureux à se terrer dans d’insignifiantes habitations faites de
branchages et de briques en terre simplement séchées au soleil. Leur souci
quotidien, c’était leur lutte contre la sècheresse et le dessèchement. La
répression coloniale, l’aridité de la terre, la soif et la famine étaient autant
d’épreuves qui les poussèrent à se surpasser dans un effort surhumain.
C’est dire qu’en dehors du travail de la terre et de la prière, ils n’avaient
rien d’autre à faire que marmonner leurs ressentiments contre ceux qui les
réduisirent à un indicible esclavage. Depuis leur déportation, tous les
horizons leurs avaient été fermés. Ils ne pouvaient s’évader ni
physiquement ni mentalement. Comme des pitres fous, ils marmonnaient
de sempiternelles imprécations contre leurs implacables dominateurs. Seule
la leçon des cuisants échecs de leurs pères massacrés sans jugement, les
empêchait de renouveler l’expérience d’une nouvelle et sanglante révolte
qu’ils savaient perdue d’avance. Ils supportaient stoïquement leur triste sort

avant de s’établir à El Amri et Foughala, élargissant ainsi le territoire des bani Hammad. Il
serait l’aïeul de la tribu des Bou Azid.Cette tribu s’intègrera à la vaste population des
Daouaouidas, tout en gardant ses liens parentaux hautement protégés.
Le 4è prince Lakhdar, ira s’installer à Medjadja, avant de s’atteler à l’édification de Kaât
Bani Abbas dans le massif des Babors. Cette cité ne disparut qu’au cours des
bombardements de l’ « opération jumelle » en 1958. Ce « nid d’aigle » abritait les
combattants de l’ALN. Il se situait sur la trajectoire : Kalaât Biani Hammad-Bougie. Plus
tard, les descendants des 2 premiers princes (Mohamed et Ahmed) poursuivirent l’œuvre de
leur oncle, jusqu’en 1488. C’est dans cette forteresse (Kalaât bani Abbas) que naîtra en
1500 le prince Abdourrahmane el Mokrani.
Source : arbre généalogique détenu par un descendant de la tribu des Bou Azid, habitant
Hydra à Alger, qui a lui-même hérité cet unique document de sa famille. Il s’agit d’un
document privé, établi par son grand père à partir d’archives présumées authentiques,
d’origines turques et égyptiennes datant du 19è siècle et légalement attestées par les
autorités compétentes de cette époque.
24 Selon Ibn Khaldoun (Histoire des Berbères) au 14è siècle Doucen, avait été le lieu d’une
grande bataille entre les troupes des Hafsides de Tunis et celles d’Abou Hammou roi de
Tlemcen. Elle est aujourd’hui une bourgade située à 72 km au sud ouest du chef lieu de
Biskra, l’antique Vescra des Puniques et qui deviendra, plus tard, Vecera avec les Romains.
26 comme un moindre fardeau en s’astreignant à un illusoire espoir. C’est
pour cela que tard dans le soir, ils sortaient réparer les absolus dégâts, que
leur causait le soleil, après qu’il eût daigné aller rejoindre son ouest
douillet.
Les petites parcelles qu’ils avaient arrachées au désert, après les travaux
forcés, les avaient occupés pendant de longues années. Ils végétaient, la
nuit venue, sur ces bouts de champs, qu’ils animaient miraculeusement.
Dans la pénombre on distinguait à peine leurs ombres qui se mouvaient
comme des fantômes nocturnes. Avec le frémissement de la bise du soir et
les dernières lueurs crépusculaires, ils réapparaissent courageusement pour
effectuer leurs travaux. On devinait à peine leurs formes vespérales,
esquissant de temps à autre, un imperceptible mouvement. Leurs
silhouettes se pliaient, se courbaient et se redressaient avec une lente
cadence, comme pour une insolite prière. Leurs cadences et leurs rythmes
se conjuguaient avec le subtil jeu de lumière, pour créer une irréelle
ambiance entre ciel et terre, que seul un peintre du talent d’Etienne
25Nasreddine Dinet saurait colorier avec toutes les nuances voulues.
Audessus de leurs têtes, la voûte céleste s’illuminait de multiples
constellations, et les étoiles scintillantes leurs faisaient l’aumône d’éclairer
leurs minuscules champs. L’ordre naturel des choses s’éveillait sans
brusquerie en ces instants, où tout n’était que silence et patience.
Les aïeux de ces étranges cultivateurs furent du temps de leur splendeur,
de redoutables guerriers. Ils constituaient, à ce titre, les forces auxiliaires
26des Bou Okkaz, les seigneurs des Daouaouida . C’était dans cette famille
que l’on choisissait, par consentement, le titulaire de la prestigieuse
fonction de Cheikh el Arab, qui commandait à tous les habitants des vastes
régions s’étendant du sud de l’Atlas Saharien jusqu’aux confins de la
Kabylie, en passant par le Hodhna, les Hauts Plateaux allant de Sétif à
Oued Zénati et même au-delà vers Guelma. Depuis leur dépossession et
leur déportation en ces lieux, les descendants de la puissante tribu des Bou
Azid, s’habituèrent à supporter toutes les rigueurs administratives et
climatiques qui leur furent imposées. Ils avaient du mal à dissimuler leur
misère et leur haine qui remplissaient leurs cœurs ensanglantés. Blasés, peu

25 Etienne Nasreddine Dinet peintre orientaliste, très connu en Algérie par ses œuvres
peignant les scènes de vie rurale. Né à Paris en 1861, dcd en 1929 à Bou Saâda en Algérie.
26 Les Daouaouida ou (Dawawida) formaient une puissante confédération de tribus semi
nomades, qui, selon Ch. A. Julien : Histoire de l’Afrique du Nord des origines à 1830. Ed
Payot. Paris 1931. pges 490,495, 496, 517, 518, 626, qui faisait et défaisait tous les
royaumes du Maghreb Central, l’Algérie. Cette confédération occupait essentiellement les
territoires des Zibans et du Hodna et les territoitres s’étendant de Bouira à Guelma. Avec
l’occupation française, cette confédération fut éclatée pour mieux dominer ses multiples
composantes. On dit aussi que les Daouaouida, sont des descendants des Zénètes (mélange
de Berbères et d’Arabes), lesquels sont les héritiers des ancêtres les fiers Gétules.
27 leur importait le lieu où ils se trouvaient et le temps qu’il y faisait. Cette
dramatique insouciance, les aida à oublier jusqu’au nom des jours qui
passaient. Ils avaient appris à renoncer à compter ce temps dont on les avait
spoliés par la force des armes, pour les rabaisser au niveau bestiaire. Ce
douar de l’oubli ne comptait que quelques masures. Ses habitants avaient
fini par accepter leur isolement et leur solitude, sachant qu’ils étaient
soustraits au reste du monde. Ils avaient conscience qu’ils n’étaient plus
que des morts vivants. Ils devaient effacer de leurs mémoires, leur récente
histoire. Ils oubliaient même, très souvent de manger. Aux diverses
privations, s’ajoutait celle de la liberté. Ils n’affichaient plus que leur
amnésie collective pour se supporter. Ces hommes repensaient souvent à la
grandeur d’âme de leurs ainés, à leur poids sécuritaire, à leur juste rôle,
dispensés autour d’eux, dans toute la région des Ziban. Maintenant, ils ne
sont plus que des naufragés voguant au hasard sur un océan d’incertitudes.
Ils sont devenus victimes d’un complot politique très particulier. Alors ils
s’accrochaient aux lopins nourriciers qu’ils avaient arrachés à cette terre de
limbes, uniquement pour s’éviter de nouvelles dérives. Ils ont été transférés
là, par punition collective, pour payer l’audace de leurs pères révoltés. Les
hommes fiers avaient refusé de se renier et de se soumettre à l’humiliation
et à l’injustice coloniale.
Leurs harcèlements sont apparus, dès la destitution de Cheikh el Arab,
27 28Ferhat Bou Okkaz , et son remplacement par Bouaziz Bengana , en 1844,
le jour même de l’entrée des Français à Biskra. Ce changement eut lieu sur
les ordres du Duc d’Aumale, commandant le corps expéditionnaire
français. Un tel ordre brutal bouleversa la hiérarchie traditionnelle, et
indisposa toutes les tribus de la région des Ziban. Dès qu’il reçut les
insignes de sa désignation, Bouaziz Bengana qui attendait avidement cette
promotion depuis bien plus longtemps, répartit le territoire régional de la
29manière féodale suivante : il se réserva le commandement des Ziban Est
(Zab Chergui) dont il était originaire, jusqu’à Touggourt et au-delà. Il
confia le caïdat de Biskra ville à son parent Mohamed Seghir, et les Ziban
30Ouest (Zab El Gharbi) à son fils Boulakhras qu’il promut Bachagha. Il se
dota d’un cabinet (diwan) avec différents secrétaires, et des cavaliers
chargés du courrier et des liaisons, dont il confia la direction à Ahmed

27 Les Bou Okkaz étaient les fidèles représentants de l’Emir Abdelkader à Biskra. Ferhat
sera assassiné sur le territoire des Bou Azid, pour leur faire imputer ce crime et disculper ses
commanditaires.
28 Les Bengana seraient originaires de l’Oued Righ au sud de Biskra.
29 Il s’agit d’un commandement de façade tout à fait oligarchique, à la manière des seigneurs
de guerre asiatiques.
30 Cet individu fourbe et ambitieux sera lui-même promu Chekh El Arab à la mort de
Bouaziz.
28 31Yahya , un honnête intellectuel d’une famille de lettrés de la tribu des Bou
Azid.
Le secteur des Ziban Ouest confié à l’arrogant Boulakhras, s’étendait le
long de la route Biskra/Bou Saâda. Il englobait les villages et bourgs
suivants : Ain Ben Naoui, Bouchagroun, Zaâtcha, Farfar, Tolga, Bordj Ben
Azzouz, Foughala, El Amri, Ouled-Djellal et Sidi Khaled. Le bourg d’El
Amri était le fief de la puissante tribu des Bou Azid, qui furent pendant très
longtemps, le fer de lance de la famille des Bou Okkaz. Il comptait une
population d’environ 12 000 âmes, laquelle vivait jusque là, dans un petit
paradis plusieurs fois centenaire. El Amri était pour l’époque une
importante bourgade de plus de 2000 maisons, Ce bourg était arrosé par
l’oued Ghrouss. Il s’y effectuait d’intenses échanges commerciaux. Ses
habitants vivaient paisiblement cachés au milieu d’une gigantesque forêt de
palmiers où s’enfouissaient de spacieuses habitations. La palmeraie
comportait plus de cent mille arbres, des dattiers, des grenadiers, des
abricotiers, des figuiers, des vignes en treille, des oliviers, des orangers, des
citronniers, et s’étendait sur plus de 1500 hectares. Un véritable Eden, dont
les habitants avaient fait jaillir de multiples sources d’eau, qui faisaient
l’admiration de tous les cultivateurs de la région. Cette forêt était d’une
telle densité, disait-on, que les visiteurs piétons avaient de la peine à
trouver leur chemin pour accéder au village qui s’y dissimulait. Mi
cultivateurs, mi pasteurs, ces villageois savaient judicieusement concilier
les deux activités. Ils constituaient l’essentiel des forces auxiliaires pour le
maintien de l’ordre régional et l’équilibre social dans les vastes régions de
l’Est algérien au service des Bou Okkaz, pour le compte du Bey de
Constantine et même, pour celui de l’Emir Abdelkader. Ils pouvaient
rapidement mobiliser quelques 1500 cavaliers et des dizaines de fantassins.
En fait ces hommes confondaient leur mission sécuritaire entre le devoir
régional et les intérêts particuliers de leur Cheikh el Arab.
1.3. Exécution d’un Crime de Guerre
Dès leur prise de fonction, les Bengana se mirent à abuser de leur
pouvoir et à importuner les chefs des tribus concernées. Ils s’attribuèrent un
droit régalien de vie et de mort sur chacun des membres des tribus de cette
région. Bientôt une certaine résistance régionale commençait à se
manifester contre leurs turpitudes. Les braves oasiens toléraient mal
l’inquiétante présence des Français et surtout celle de leurs zélés serviteurs.
C’est dans ce contexte qu’éclata, cinq ans plus tard, la révolte de Bou Ziane
dans l’oasis martyr de Zaâtcha en 1849. Evidemment les Bou Azid ne

31 Certaines sources le nomment aussi M’Hamed Yahya.
29 ménagèrent pas leur aide et leur soutien à leurs frères lors de cette bataille.
Cette assistance les avait rendus encore plus que douteux, aux yeux des
zélés collaborateurs de l’armée coloniale les Bengana père et fils. En dépit
de leur éloignement de Biskra, ils étaient continuellement espionnés.
D’autant qu’ils refusaient de continuer à fournir les contingents habituels
32de sécurité, au profit de ces renégats. Les arrogants Bengana exigeaient
tout bonnement, de faire des Bou Azid des mercenaires à la solde des
généraux de l’armée coloniale. Aussi, leur refus de se soumettre aux
injonctions itératives, attisa contre eux l’exaspération de cette famille. Pour
se les assujettir, ces suppôts en exigèrent le paiement immédiat, avec effet
33rétroactif, de l’impôt dit « lezma » dont les Bou Azid en étaient exemptés.
Le bénéfice de cette faveur leur était accordé par le régime beylical, non
encore modifié ou abrogé par les Français. De part et d’autre la méfiance
s’installa. La tribu devenait donc coupable d’un crime de « lèse
majesté ». Quant à elle, elle reprochait aux Bengana de nombreux griefs,
34comme leur trahison durant la résistance du Bey Hadj Ahmed , leur
attitude néfaste lors de la révolte de Zaâtcha, ou encore leurs entraves au
35soutien des populations à la légitime révolte d’El Mokrani en 1871. Elle
avait donc de sérieuses raisons de se défier des véreux bachagha qui ne
tardèrent pas à appeler à leur rescousse la puissante armée d’Afrique, dans
le but de la réduire et lui faire subir le même sort que ses frères de Zaâtcha.
Dès lors, Boulakhras monta contre elle une cabale de la pire espèce. Les
généraux français n’avaient plus qu’à programmer l’anéantissement de la
valeureuse tribu, dont les membres ont été considérés comme fauteurs de
troubles. Ce fut un crime de guerre avec toutes ses conséquences. La
cruelle bataille d’El Amri avait été couverte d’un épais voile noir. Ce
massacre déshonora à jamais les prétentieux généraux Carteret et
Roquebrune, ainsi que leurs troupes aguerries.
Le bachagha Boulakhras, en petit despote, s’ingénia à se trouver de
multiples prétextes pour provoquer sans cesse les Bou Azid et les pousser
dans une situation de rébellion, pour les déposséder ensuite. Croyant à une
parade de prestige et d’intimidation, il tenta contre eux, une première
expédition de démonstration de force. Il pensait que son armada, un millier
de soldats, suffirait à semer la peur et le désarroi chez ses adversaires. Il

32 Cette famille aurait fait assassiner, Ferhat Bou Okkaz, sur le territoire des Bou Azid, pour
leur en faire endosser le crime, (voir suppra pge 7).
33 La « lezma » était un impôt spécial exigé des indigènes possédant des palmiers dattiers
(voir suppra).
34 On rappellera que le Bey hadj Ahmed a finit par se rendre à l’armée française le 05.mai
1848.
35 On sait par ailleurs que la révolte d’El Mokrani dura plus de dix mois et qu’elle s’était
étendue à tout l’est algérien.
30 croyait pouvoir briser définitivement toute véhémence de cette tribu. Or,
36dès que son importante troupe entra sur leur territoire, en octobre 1875,
elle fut encerclée et totalement isolée. C’est alors que commencèrent des
palabres sans fin. Les manigances, de ce bachagha, étaient sous tendus par
son désir de s’enrichir toujours davantage au détriment de ses victimes. Il
prépara leur spoliation tout en les offrant à la vindicte de l’armée coloniale.
En minable féodal, il voulait dominer non seulement les corps mais aussi
les esprits de ces fiers paysans/guerriers qui demeuraient aussi
indomptables que le roc de leurs éternelles montagnes. La nocivité machiavélique
de ce sinistre bachagha se révéla dans toute sa laideur. On a vu que le
cabinet de son père, Cheikh el Arab, Bouaziz, était placé sous la conduite
d’un intellectuel issu de la tribu des Bou Azid, l’honnête Ahmed Yahya.
Homme aussi intrépide dans le maniement des armes qu’érudit dans les
sciences humaines, il s’occupait de tout le secrétariat de ses employeurs, et
assurait à ce titre, toutes les relations avec tous les chefs de tribus des
Ziban. Son aura dépassait même les limites régionales. Dans l’exercice de
ses fonctions, il ne tarda pas à se rendre compte que les relations entre ses
employeurs et sa tribu allaient de mal en pis. Ce qui ne pouvait le laisser
indifférent.
De plus, Ahmed Yahya avait découvert les infâmes duplicités des
Bengana avec les généraux de l’armée d’Afrique. Il refusa de cautionner
plus longtemps leurs macabres agissements. C’est que les Bengana, père et
fils, avaient pris la criminelle habitude de lui faire inviter, aux motifs de
concertations, les grands chefs des tribus locales, qui manifestaient
quelques velléités de résistance à l’égard de l’occupant français. Ahmed
Yahya connu par la noblesse de ses actes et par le respect de la parole
donnée, inspirait confiance à tous. Mais en vérité, il était seulement utilisé
comme aval aux préliminaires, par les sordides Bengana. Ils s’en servaient
pour tromper la méfiance de leurs invités, auxquels ils dressaient de
véritables traquenards. Dès que les correspondances aboutissaient et que
les invités arrivaient à Biskra, ils étaient reçus avec fastes et apparats selon
les règles de la « diffa coutumière ». Mais la nuit venue, les malheureux
chefs de tribus disparaissaient mystérieusement.
Le Cheikh el Arab et ses enfants, les faisaient assassiner pendant leur
sommeil, en les décapitant, pour envoyer, dans des sacs, leurs têtes
ensanglantées, à leurs maîtres les militaires français, comme signes de leur
indéfectible subordination. Un traitement aussi vil, ne pouvait être partagé,
par celui qui signait les correspondances d’invitations, recevait les hommes
de marque, et négociait avec eux les accords et les ententes. Le code
d’honneur, chez toutes les nations du monde, ne saurait tolérer tant de

36 Il s’agit d’un millier de fantassins encadrés par des officiers à cheval.
31 reniements. Las des tromperies de ses employeurs, Ahmed Yahya, quitta
précipitamment son poste à Biskra, et alla se réfugier à El Amri chez son
frère Messaoud, cadi de la tribu, c’était en décembre 1875. Bien
évidemment cet abandon de fonction ne fut pas du goût de ses patrons.
Boulakhras considéra Ahmed Yahya, comme séditieux et exigea son retour
immédiat et sans condition, comme s’il s’agissait d’un esclave.
Dans une ultime tentative de rapprochement des points de vue,
Messaoud le frère d’Ahmed et non moins cadi du bourg, se rendit à Biskra
pour essayer de trouver une solution acceptable par les deux parties. Le
malheureux fut immédiatement décapité, dès son arrivée. Un tel crime
souleva l’indignation de toutes les populations régionales. Malgré cela,
Boulakhras continua à réaffirmer ses oukases, avec moult menaces,
exigeant la levée de l’encerclement de sa troupe, la remise du fugitif, le
paiement de lourdes amendes avec les rappels de la « lezma ». En fait, sur
les conseils d’un certain capitaine Lefroid chef du « bureau arabe » agissant
pour le compte de Lagrenée nouvellement promu, commandant supérieur
du cercle de Biskra, le bachagha s’était référé à la toute nouvelle loi
coloniale dite : « loi Warnier » de 1873, qui légalisait la dépossession des
tribus algériennes de leurs terres. Ainsi les terres algériennes avaient été
37francisées pour être facilement transférées à la colonisation . A cette
époque, la corruption avait libre cours au sein des cercles d’officiers qui
avaient en charge l’administration locale, et le sieur Boulakhras était passé
maître dans cette spécialité de brigandage. Il savait comment s’y prendre
pour rallier à sa cause, les officiers les plus réticents. Dans ses sombres
manigances contre les Bou Azid, il invoqua aussi un imparable argument.
Il les accusa injustement d’avoir assassiné le dernier Cheikh el Arab déchu,
Ferhat Bou Okkaz, crime qu’il a lui-même organisé, et de donner asile aux
déserteurs de tout acabit, pour mieux préparer, selon lui, leur imminent
soulèvement. De telles insinuations ne pouvaient laisser indifférents les
colonisateurs. Il souligna en outre, avec force détail, les discours
38incendiaires d’un poète Bouzidi, nommé Ahmed ben Ayache , qui
disaitil, était un dangereux agitateur religieux, agissant au profit des Bou Okkaz,
famille toujours considérée comme ennemi de la France. Selon ce véreux
bachagha, le feu couvait, et très bientôt, on assisterait à un embrasement
généralisé de toute la région des Ziban Ouest.
Grâce à ses allégations, Boulakhras réussit à entretenir la confusion et à
allumer l’incendie. Il inonda le commandement militaire de rapports aussi
inquiétants que fallacieux. En fait, il accula les Bou Azid, dans une

37 Cette loi sera finalement suspendue en 1890.
38 Ahmed ben Ayache était un mystique de la tribu, qui aimait versifier en vantant les
mérites de la famille des Bou Okkaz, et celles de l’Emir Abdelkader. Pendant le
soulèvement, il joua un rôle patriotique et tomba parmi les premiers chouhada.
32 situation qu’il savait inacceptable pour eux, car il voulait faire d’eux un
exemple pour propager dans la région, sa sinistre réputation d’homme de
terreur, qui traite avec une implacable cruauté, tous ceux qui seraient tenté
de contester ses oukases. Pour ce sinistre individu, la démonstration de
force envers les Bou Azid, devait être exemplaire. L’ébullition grondait et
la révolte devenait chaque jour plus perceptible. Les hommes de cette tribu
qui se sont toujours considérés comme libres, de vrais Amazigh, se
sentaient trahis et bafoués par leur lâche ennemi. On imagine aisément leur
répulsion contre les graves entorses à leurs droits, et surtout leurs aversions
contre tout paiement d’impôts indus.
Ils ne tardèrent pas à constater l’entrée en action des militaires français.
Ceux-ci se présentèrent, dans une première phase, comme des
conciliateurs, mais en étant à la fois juges et parties, à la manière de
39« raminagrobis » . Ils demandaient la levée de l’encerclement sur la troupe
de Boulakhras, la livraison d’Ahmed ben Yahya et celle d’Ahmed ben
Ayache et le tout sans condition. Ces exigences ont été repoussées par la
fière tribu, qui rompit tout contact avec les faux émissaires dès fin
décembre 1875. Les Bou Azid tombèrent dans le piège apprêté, car en fin
de compte, ils furent placés devant le dilemme suivant : devenir les serfs de
Boulakhras ou mourir dans l’honneur pour protéger leurs biens. Il ne restait
plus aux officiers conciliateurs que de les déclarer en situation de rébellion
et de faire marcher sur eux la puissante armée coloniale. Le général
40Carteret arriva en février 1876, avec des troupes fraîches, libéra ainsi, les
hommes encerclés de Boulakhras, et les enrôla dans ses effectifs, et
commença la mise en place d’un dispositif d’encerclement d’el Amri. Il
continua à demander et recevoir de plus en plus de renforts. Ainsi les
assiégés, sans moyens, furent contraints de se battre à 1 contre 10. Ils ne
disposaient que de quelques 492 fusils archaïques, dont la portée ne
dépassait pas 250 mètres, qu’ils ne pouvaient charger qu’en position
debout, s’offrant ainsi comme cibles idéales à leurs ennemis disposant de
41fusils perfectionnés et de longue portée .


39 Aux prétendus conciliateurs Ahmed ben Yahya leur aurait fait cette célèbre réponse :
« Sortez dans la plaine avec vos goums et je vous répondrai ».
40 L’orthographe exacte du nom de ce général demeure imprécise, il est appelé Carteret de
Trécourt ou Caretert Trecourt selon les textes consultés sur Internet.
41 Ces fusils français avaient une portée de 650 mètres.
33

Cavalerie des Bou Azid lors de la bataille d’El Amri (Avril 1876)
(Archives Wikipédia : d’après Frédérick-Arthur Bridghmann)

Défavorisés matériellement, ils n’avaient que leur bravoure et leur
connaissance du terrain pour s’opposer à une puissante armée moderne. Ils
subirent donc, en position de faiblesse, de nombreux assauts guerriers
savamment préparés. Le plan de bataille avait été étudié par les espions
français depuis de longs mois et soumis à un état major qui décida de la
mise en œuvre de matériel de guerre ultra sophistiqué, comportant une
lourde artillerie. Il y avait aussi ces terribles mitrailleuses à tir rapide,
jusque là inconnues des habitants d’El Amri. L’armement individuel des
assaillants comportait aussi des fusils rechargeables par leur culasse, et
dont les tirs portaient à une distance de 650 à 800 mètres. Après de
multiples escarmouches, la bataille s’engagea le 3 avril 1876.
Dès la première charge de la cavalerie des Bou Azid, commandée par
Ahmed ben Ayache, les Français utilisèrent leurs mitrailleuses lourdes.
Soigneusement dissimulées, elles crachèrent leurs feux nourris et
décimèrent le plus grand nombre de cavaliers. Ahmed ben Ayache tomba
parmi les premiers martyrs. Ces valeureux cavaliers ignoraient l’existence
de cette redoutable arme. Les survivants refluèrent en désordre vers leur
épaisse palmeraie et se mirent sous le commandement d’Ahmed Yahya
42assisté de nombreux chefs de fractions, et notamment ceux des Ouled
Saoud. Ce commandant sut comment organiser une relativement longue
résistance. Il fît investir à ses hommes tous les espaces libres de leur bourg
qu’ils défendirent âprement. Ces valeureux combattants lancèrent durant
tout ce mois de combats, de fulgurantes mais vaines opérations pour briser
leur encerclement. Ils ne parvinrent pas à percer la ligne ennemie. Leurs
assauts souvent nocturnes, ou à la faveur des vents de sables en cette

42 Ahmed Yahya qui appartenait à la fraction des Ouled Driss, était secondé par les Kébir de
Djemaâ des fractions : Ouled Saoud qui payèrent un lourd tribut, des Djebabra et des Ouled
Youb.
34 période printanière, furent tous repoussés. Certes, au cours de leurs ripostes
désespérées, ils firent payer à l’ennemi un lourd tribut, et faillirent même
remettre en cause. Le plan du Général Carteret savamment élaboré. Ils se
battirent souvent à l’arme blanche, en l’absence de munitions. Mais, les
bombardements à l’arme lourde, qui leurs étaient imposés, à distance,
pratiqués selon les tactiques militaires modernes, se poursuivirent sans
discontinuer. Ces bombardements continus ne laissèrent aucun répit aux
combattants et à la population martyre. Les troupes coloniales avançaient
inexorablement détruisant maison après maison, et achevant
impitoyablement tous les blessés rencontrés. Ces bombardements et ce siège
hermétique les soumirent à une mort dans l’honneur.
Devant la farouche résistance des assiégés, Carteret, mobilisa sans cesse
de nouvelles forces et dut appeler à son secours le général Roquebrune qui
arriva à marche forcée de la lointaine Bou Saâda. On rappellera que
l’exécution de cette bataille nécessita du côté français la mobilisation
d’effectifs importants. Ils arrivèrent de Biskra, de Batna, de Constantine et
enfin de Bou Saâda. C’est comme si toute la région de Biskra était en feu.
43Les troupes engagées dans cette bataille sont les suivantes :
1. Le millier de fantassins du bachagha Boulakhras.
2. 300 goums du commandant Lagrenée, stationnés à Biskra.
3. 200 cavaliers et 500 fantassins de Mohamed Esseghir Bengana caïd
de Biskra.
er4. Le 1 Régiment d’artillerie du Colonel Barrue avec 14 canons
lourds et 14 obusiers.
ère5. la 1 compagnie de Tirailleurs indigènes.
ème6. Le 11 Bataillon des chasseurs d’Afrique du colonel Debuche.
ème7. Le 3 spahi du commandant Gallet (voir photo n° 16).
ème
8. Le 3 RTA du commandant Gélez.
ème9. Le 3 Zéphirs du capitaine Fabvre (voir photo n° 14).
ème10. Le 3 bataillon d’infanterie légère.
ème11. Le 11 escadron du train.
12. Le régiment de Bou Saâda arriva le 22 avril, avec à sa tête le
général Roquebrune et son adjoint le colonel Bruneau. Ces officiers
supérieurs commandaient une troupe exclusivement composée d’un
millier de soldats d’origine européenne, disposant de 16 canons
lourds tractés, ce qui porte la puissance destructrice de cette
soldatesque à plus de 50 engins de mort. El-Amri, pays de la
prospérité, de l’opulence et de la douillette vie, fut dévasté jour
après jour, et à jamais perdu.

43 Hubert CATALDO Biskra et les Ziban. Collection : Les Français d’Ailleurs. Ouvrage
personnel disponible à la bibliothèque de Nice.
35
Le Général Carteret s’étant assuré le concours de Roquebrune, éleva ses
effectifs à plus de 20 000 hommes, et s’adjoignit 4 colonels, 7
commandants et 12 capitaines avec un nombre considérable de sous officiers,
formés dans les écoles de guerre napoléoniennes. Ainsi, il isola
hermétiquement cette bourgade et empêcha les assiégés de recevoir une
quelconque aide des tribus voisines.
Les combattants isolés recoururent donc à leurs sabres et à leurs
couteaux rouillés, bien inefficaces en pareils cas. Le combat ne cessa que
par épuisement des défenseurs, qui perdirent des centaines de morts. El
Amri entièrement rasé, le bilan final fut terrible : 2100 Bouzidi et 400
moudjahidine de Selmia et Rahmane massacrés. La glorieuse oasis d’El
Amri tomba finalement le 30 avril 1876, et fut totalement vidée de ses
derniers habitants. Les efforts de plusieurs générations sur plusieurs siècles
de labeur, furent réduits en cendre, en un mois de combats par cette
soldatesque impitoyable. Au cours de la bataille, elle utilisa plus de 50
canons, des dizaines de mitrailleuses lourdes et des fusils à répétition des
toutes dernières productions de la puissante industrie du Creusot et de Saint
Etienne.
Après la reddition, on obligea les femmes et les enfants à sortir des
décombres de la palmeraie pour les cantonner en plein air sous la garde du
èmecapitaine Fabvre, photo ci-après, et ses soldats du 3 zéphyr. Ce capitaine
demeurera tristement célèbre pour sa barbarie et ses crimes. Longtemps,
son souvenir sera rappelé inopinément pour terroriser les petits enfants. Cet
ignoble officier eut pour sale besogne de procéder aux identifications des
familles, et d’exécuter froidement tous les combattants blessés, ainsi que
tous les suspects ayant disposé d’une arme. En effet, la simple possession
d’un couteau confondait les combattants et les condamnait à la mort. Le
sinistre capitaine usa et abusa de sa mission, pour effectuer un véritable
carnage sur la population vaincue. Il fit mettre le feu à l’âme de l’oasis, un
patrimoine culturel considérable, constitué de plusieurs centaines de
manuscrits. Il procéda aussi à l’inventaire des richesses qu’il déclara
comme butins de guerre, pour les distribuer ensuite selon ses propres
volontés.

1. L’inventaire du butin récupéré sur les Bou Azid fut considérable. Il
comportait des centaines de chevaux et autant de mulets, des milliers
d’ânes, un millier de dromadaires, 143380 moutons et chèvres.
Fabvre récupéra aussi 75 400 francs or. Il dépouilla les femmes de
36 tous leurs bijoux. C’est dire que tous les biens de la tribu furent
44spoliés. Avec cela, les survivants furent condamnés à payer :
2. 10 000 Fr/or à valoir sur une contribution de guerre de 210 000
FR/or, payable sur une période de 5 ans. En fait, ils continuèrent à la
45
payer jusqu’en 1910 .
3. 6 000 FR/or, au titre de la « dia » prix du sang, des goumiers tués
pendant la bataille.
4. 3 000 Fr. /or pour chaque cheval tué, de la cavalerie coloniale.
5. 45 200 Fr/or au titre d’indemnité pour 452 prétendus fusils non
livrés.
6. 50 100 Fr. /or pour de prétendus fusils (501) qui auraient été remis
aux tribus voisines, soit un total de 314 300 FR/or, équivalant à plus
de trois cents milliards de centimes.

En attendant l’acquittement de ces sommes colossales, que l’on
comparera à la somme de 5 milliards de francs, que les Allemands
46exigèrent des Français lors du siège de Paris en 1871 , les biens agricoles
des Bou Azid à El Amri et à Foughala furent placés sous séquestre.
L’arrêté de mise sous séquestre fut signé par le gouverneur général de
l’Algérie le10juin1876.
Autant dire que la malheureuse tribu a été condamnée définitivement à
l’esclavage pur et simple. Ses immenses palmeraies furent cédées à trois
colons Treille, Forcioli et Sarradin, le3 novembre 1879. Quant à celles de
Foughala, avec leurs 600 hectares de terre, elles furent confiées à la gestion
de la Cie coloniale de Biskra et de l’Oued Rhir, qui les cèdera en 1920, au
colon Buchère. Celui-ci les liquidera, à son tour, au profit du transporteur
Rhodari de Biskra. Ainsi, la tribu des Bou Azid fut la deuxième tribu
algérienne, après celle d’El Mokrani en 1871, à subir toute la rigueur de
l’inique loi Warnier. Et ce n’est pas tout !

Dés qu’il termina le massacre et le dépouillement des Bou Azid, Fabvre
fît déplacer les femmes (veuves et orphelins ne dépassant pas l’âge de 14
ans) vers la plaine désertique de Doucen, distante de 30 km au sud. Ces
déportées furent obligées de créer leur propre cantonnement de fortune
avec des branchages divers. Quant aux rescapés mâles et leurs ouvriers
agricoles, ils furent frappés de disgrâce et expulsés, par petits groupes, très
loin d’El Amri vers les régions suivantes :

44 Sources : Divers arrêtés gubernatoriaux parus sur les journaux officiels de l’Algérie.
Alger, Centre National des Archives.
45 Source : Bulletin officiel de l’Algérie /Bibliothèque Nationale Alger.
46 Sources : a) Histoire de l’Algérie Military. b) Cdt Sécora : Histoire de Biskra. c) H.
Cataldo : Biskra et les Ziban.
37
1. Les survivants des Ouled Saoud à Barika, chez les Ouled Bou Aoun,
pour une première partie, une deuxième à Batna, et une troisième à
Constantine. Son But était de faire en sorte que cette fraction ne
puisse jamais se regrouper et former un groupe important.
2. La fraction des Djebabra fut déplacée vers la lointaine Tiaret.
3. La fraction des Ouled Driss à M’Sila.
4. La fraction des Ouled Youb à Tebessa.
5. Les chefs de familles (kébir de Djemaâ), et tous les notables furent
déportés définitivement, comme prisonniers rebelles en Nouvelle
Calédonie, 19 en Corse et 68 otages détenus à El Koudia, la triste
prison de Constantine, où ils moururent, sans grâce.
1.4. Punitions et Harcèlements
Enfin, un millier d’hommes valides et les ouvriers agricoles, jugés
physiquement utiles par Fabvre, parce qu’assez vigoureux furent
condamnés aux travaux forcés et enrôlés pour la construction des 2
tronçons de routes, reliant Biskra à Batna (130 km) au nord, et Biskra à
Aumale (Sour el Ghozlane) (300 km) au ouest/nord. Autant dire qu’il les
condamna à une mort certaine. Ceux qui en revinrent furent infimes. Les
témoignages qu’en firent les chroniqueurs militaires, comme le
47commandant Sécora et autres, sont accablants, absences de nourritures,
d’eau et d’abris, sans aucun soin pour les malades, et victimes des
morsures venimeuses. Quand ils décédaient, leurs geôliers leurs refusaient
le droit à une simple sépulture. Ils les abandonnaient au bord de la route, à
la merci des chacals et des hyènes, invoquant la perte de temps pour
creuser des tombes.

Quant à Doucen, le lieu choisi pour y cantonner les femmes et les
enfants, il répondait parfaitement aux soucis stratégiques de l’occupation
coloniale. Les militaires retinrent ce lieu semi désertique, à mi distance
d’El Amri et d’Ouled-Djellal, (25 km), à peine deux heures de trot à
cheval, pour humilier leurs prisonniers en les contrôlant plus facilement. Le
cantonnement forcé de ces orphelins de martyrs et de leurs mères, les
arrangeaient pour réaliser divers travaux d’intérêts domestiques militaires.
De ce lieu aride et contraignant, patrie du Sirocco et des vents chauds,
aucune tentative d’évasion n’était possible. Les jeunes forçats fournirent
des efforts surhumains pour continuer à exister. Pour eux tous, ce fut le
dernier voyage. Seul le cimetière qu’ils créèrent à flanc de colline, connut

47 Cdt Sécora op cit.
38 une expansion continue. L’armée coloniale, force répressive aveugle,
voulait montrer à ceux qui auraient été tentés de suivre l’exemple de leurs
pères, comment elle appliquerait la loi d’airain aux indigènes
contestataires. Cette féroce répression avait bien pour but d’effacer de
l’esprit des vaincus toute velléité d’irrévérence ou de fierté, qu’ils
manifesteraient envers ses représentants. Les déportés furent obligés de
construire, à titre de corvée permanente, une digue sur l’oued pour la
retenue d’eau, puis l’extension d’une forteresse militaire, couvrant un
hectare, au sommet d’une colline dominant la vaste plaine.
Ainsi, ce fut dans la douleur, que se décida l’émergence de l’actuelle
48oasis de Doucen . La forteresse, premier établissement militaire construit,
sera désignée sous le nom de « bordj », en raison de ses tours et de ses
meurtrières. Elle avait été conçue avec des dimensions gigantesques, pour
allonger indéfiniment la durée des travaux forcés. Elle englobe de multiples
fonctions : appartements des officiers, chambrés pour les hommes de
troupe, infirmerie, armureries, écuries, magasins de stockages pour
produits divers et des cellules en cave, pour servir de prison aux suspects
indigènes. Cet immense et imposant ouvrage nécessita 13 ans de travaux
continus pour les malheureux enfants des vaincus. Ils y peinèrent durant
tout ce temps, sans être nourris par leurs geôliers. Beaucoup d’entre eux
périrent pendant les travaux de fondation. Leurs cadavres furent jetés à
même les fosses ouvertes, avant les remblais. De 13 à 26 ans, ces jeunes ne
connurent rien d’autre que les travaux forcés, sous la menace permanente
des spahis. Ils devaient ouvrir des carrières pour déterrer les moellons, les
étaler pour les faire sécher au soleil, les transporter ensuite sur leur dos,
pour les mettre à pied d’œuvre, monter du fond de l’oued et rouler en côte
raide, sur une distance de plus 500 m, de lourdes citernes d’eau, malaxer
les mortiers nécessaires aux maçons avec leurs pieds. Voilà ce que fut
l’occupation exclusive des enfants de la tragédie d’El Amri. Ils en
gardèrent des souvenirs atroces, qui leur permirent de cultiver une
résistance morale inavouée mais éternelle.
Bien des années plus tard, la légende racontait que les âmes des
malheureux jeunes gens, morts d’épuisement et non décemment ensevelis,
revenaient rôder la nuit venue, tout autour du funeste fort. Pendant
longtemps, les déportés n’osaient pas franchir de nuit, le lit de l’oued hanté,
terrifiés par les histoires de fantômes nocturnes, qui ressurgissaient en feux

48 Pendant longtemps Doucen ne fut qu’un douar sans plaque indicative, sans signalisation
extérieure. Il ne figurera que bien plus tard sur les cartes d’état major. Ce doux et ancien
nom qui fut maintenu par les « réprouvés ». Il paraissait insignifiant aux militaires français,
mais en fait il était chargé d’une forte symbolique, qui signifie littéralement : refus et
consternation. Par cette transgression ésotérique, la population vaincue montrait son
insoumission permanente.
39

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