La crise de février 1935 à la Martinique

De
Publié par

Publié le : lundi 1 janvier 0001
Lecture(s) : 719
Tags :
EAN13 : 9782296270473
Nombre de pages : 264
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LA CRISE DE FÉVRIER 1935 A LA MARTINIQUE

DU MÊME AUTEUR Questions sur j 'histoire antiJjais~ (trois essais sur l'abolition,
l'assimilation, l'autonomie), 284 pages. Editions Désormeaux, 1978,

(0 L' Harmattan, 1980 ISBN: 2-85802-149-X

EDOUARD DE LÉPINE

La crise de février 1935 à la Martinique
La marche de la faim sur Fort-de-France

Librairie - Éditions L'Harmattan
18, rue des Quatre-Vents 75006 Paris

Aux ouvriers agricoles de la Martinique

Principales abréviations utilisées dans les notes

A DOM ou Arch DOM: Archives nationales (section outre-mer), ministère des Départements et Territoires d'Outre-Mer. AD: Archives départementales - Fort-de-France.

B S: Bibliothèque Schoelcher - Fort-de-France. A VM: Annuaire de la Vie Martiniquaise, 1935, d'Eustache et Lotaut. BAM: Bulletin agricole de la Martinique. BCCM: Bulletin de la Chambre de commerce de la Martinique. CCT A: Commission consultative du travail et de l'agriculture; Pv: procès verbal de la réunion du 16.1.35. F-F : Fort-de-France. GFC : Groupe Front commun. GJJ: Groupe Jean-Jaurès. Gouv: Gouverneur ou gouvernement (Palais du gouverneur à Fort-de-France). JOM : Journal officiel de la Martinique. LEM: Sénateur Henri Lémery. MINCOL : Ministre ou ministère des Colonies. PC (SFIC): Parti communiste (Section française de l'Internationale communiste). PG: Procureur général. PR : Procureur de la République. RAL, I, II, III: Rapports du gouverneur Alfassa du 23.2.35, du 11.3.35 et lettre spéciale du 23.2.35. SPMCM : Syndicat des planteurs et manipulateurs de cannes de la Martinique. Rev Mque : Revue de la Martinique.

6

Avant-propos

Deux événements ont retenu l'attention à la Martinique au cours de l'année 1935: la grève des ouvriers agricoles et leur marche sur Fort-de-France en février, les fêtes du tricentenaire de la conquête de l'île par les Français, en décembre. Entre ces deux dates, il s'est établi une sorte de conspiration du silence autour de l'agitation ouvrière du début de l'année tandis que, au fur et à mesure que se rapprochaient les fêtes du « tricentenaire», le pouvoir orchestrait une exceptionnelle campagne de propagande sur les thèmes traditionnels de la politique coloniale française: la générosité de la France, la grandeur de son œuvre coloniale, son

désintéressement. « La France a étendu la main, non pour
prendre mais pour défendre; c'est pourquoi la conquête française ne laisse aucune trace d'amertume au cœur des populations indigènes», dit l'un des ouvrages à la gloire de la colonisation française en usage dans toutes les écoles de la Martinique. Tel est en effet, pendant l' entre-deuxguerres, le leitmotiv du parti colonial en France et dans les colonies. Le succès de cette propagande est réel. Il est à la mesure de l'ignorance où se trouve en général l'opinion française des réalités coloniales et, ce qui est peut-être plus décisif, du retard du mouvement national dans la plupart des territoires soumis à la domination française. Ce qui est vrai des colonies en général - exception faite de l'Indochine et, dans une mesure moindre, des pays du Maghreb - l'est encore plus des petites Antilles, quoique la Guadeloupe et la Martinique soient parmi les plus 7

vieilles colonies françaises. Contre elles jouent leur exiguïté et leur situation. Avec ses 1 000 km2 et ses 200000 habitants, la Martinique pèse peu à côté de l'Afrique Occidentale Française ou de la lointaine Indochine peuplée de millions d'habitants. Sur les planisphères français, accrochés au mur de toutes les salles de classe, où s'étale orgueilleusement, en rouge, « la place de la France dans le monde», la Martinique est désignée par un point à peine visible sur le bord externe de l'arc des Antilles. Sa situation dans le Nouveau Monde, à peu près à égale distance de l'Amérique anglo-saxonne qui la convoite et de l'Amérique Latine qui l'ignore, son isolement au milieu de possessions britanniques qu'elle méprise et qui le lui rendent bien, son éloignement d'une métropole qui n'a plus pour elle les attentions qui la firent passer autrefois pour la fille aînée de la France, contribuent à en faire une terre à peine connue du grand public français du début des années 1930. Aux investisseurs en quête de fortunes rapides, aux amateurs d'exotisme, l'Algérie plus proche, l'Indochine plus riche, l'Afrique plus mystérieuse, offrent bien plus d'attraits que ce rocher perdu dans l'Atlantique. A l'heure où les intellectuels français et européens se passionnent pour l'art nègre ou pour le réveil de la Chine, les Antilles sous domination française sont seules avec elles-mêmes, sans autre ouverture sur le monde que celles qu'autorise la nature de leurs relations avec la France.

La Martinique, tout comme sa voisine la Guadeloupe, constitue cependant une colonie de type particulier. C'est un monstre historique, mi-colonie, mi-département français, au moins dans l'esprit de ceux qui parlent en son nom. C'est une colonie classique dans la mesure où les pouvoirs essentiels appartiennent à l'Etat français, où le système de l'Exclusif, à peine nuancé, continue de régir ses rapports avec la métropole. Créée pour répondre aux besoins de la France et pour assurer la prospérité du pavillon français, elle exporte vers la France ce qu'elle produit: du sucre et du rhum. Elle importe de France ce qu'elle consomme: à peu près tout le reste. La crise économique mondiale qui sévit depuis 1929 a renforcé dans les années 8

1930 les liens qui s'étaient distendus pendant la Première Guerre mondiale. Mais en même temps qu'elle est une colonie classique, la Martinique bénéficie d'un statut original dans le système colonial français, à la fois du fait de l'ancienneté de la conquête et des circonstances de l'occupation, de la place que paraît lui réserver l'impérialisme français dans sa stratégie globale et des particularités de son propre développement. Conquis depuis 1635 sur les Caraïbes qui ont été exterminés et qui ont disparu sans laisser de trace profonde, ce pays essentiellement peuplé d'esclaves a résisté moins que d'autres à la pression culturelle de ses maîtres. A l'heure où la plupart des peuples coloniaux s'éveillent à la conscience et à la revendication nationales et provoquent les premiers craquements et les premières fissures dans le système colonial de l'impérialisme mondial, les Martiniquais revendiquent vigoureusement le droit d'appartenir à la nation française. Non que l'idée de la spécificité et de l'originalité de leur situation leur soit étrangère. La droite antillaise ne perd aucune occasion d'invoquer les « franchises locales» (ce qu'elle appelle aujourd'hui « le droit à la différence »), lors même qu'elle affirme avec le plus de véhémence son inconditionnel attachement à la France (1). C'est au demeurant, en grande partie, par réaction contre cette droite qu'ils accusent de vouloir l'assimilation « une main sur le cœur» mais de la refuser « l'autre main dans la poche» (2), que les communistes réclament l'assimilation

intégrale. Ils veulent en finir avec ce qu'ils appellent « le
régime de l'exception », en effaçant toute différence entre la Martinique et la France. C'est dire que s'il existe un sentiment particulariste, une sensibilité régionaliste, ce sentiment et cette sensibilité sont alors perçus comme réactionnaires. La propagande officielle a largement réussi à convaincre les Martiniquais que la France entendait les traiter en Français à part entière. Les Martiniquais sont appelés à élire des députés qui participent à la confection des lois immédiatement applicables aux Français des Hautes-Alpes ou des
(l)Bulletin de la Chambre de commerce de la Martinique (BCCM), n° spécial du Tricentenaire des Antilles, p. 5 et p. 18. (2)Justice, organe du PC (SFIC), 15.7.1937 : « Les temps révolus ». 9

Basses-Pyrénées. Ils en sont fiers. Il leur faut cependant attendre que le bon plaisir d'un gouverneur décide de l'application de ces lois dans leur pays. Leur orgueil en souffre. Mais leur vanité se console assez facilement de ce qu'il n'existe point à la Martinique de Code de l' indigénat pour les « sujets évolués» de l'Empire ni même de double collège électoral comme en Algérie. Théoriquement, les principales dispositions de la législation française sont applicables, sinon en vigueur dans la colonie. Le député socialiste de la Martinique, Joseph Lagrosillière (3), croit pouvoir
« affirmer sans crainte d'être contredit que les Antilles ne

sont plus des colonies et qu'elles se sont mises au niveau de nos départements dans tous les domaines» (4). Il n'est donc pas étonnant que l'année 1935 soit considérée, encore aujourd'hui aux Antilles, comme étant avant tout « l'année du tricentenaire». La droite traditionnelle elle-même a fini par se rallier à l'idée d'une assimilation

(3)Joseph Lagrosillière, dit Lagros, né le 2 novo 1872 à Sainte-Marie. Mort en 1950. Avocat. Député de la Martinique de 1910 à 1928 et de 1932 à 1940 maire de Sainte-Marie (1912-1936), conseiller général du cantol} de Trinité. A joui en son temps d'une popularité que n'a connue à ce jour aucun autre homme politique martiniquais. Lagros a eu une activité politique complexe aussi éloignée de l'image qu'en donne l'apologétique délirante de ses partisans que de celle que suggère la critique méprisante de ses adversaires. Nul en tout cas n'a moins mérité l'oubli que ce personnage extraordinaire qui, après avoir suscité l'enthousiasme de ses contemporains, a payé durement dans la mémoire des nouvelles générations ses compromis successifs avec l'Usine. Lagros a été le père de la social-démocratie martiniquaise avec des mérites et des tares inversement proportionnels aux dimensions de ce pays. Voici comment Justice, l'organe du groupe communiste Jean-Jaurès, qui l'avait baptisé Lagros-I'Usine, présente l'autre aspect de la personnalité du député du Nord de la Martinique (21.11.35) : « Lagrosillière est venu à la Martinique avec une phalange de prolétaires. Il s'est constamment appuyé sur les ouvriers, les travailleurs des champs, les habitants des campagnes établis sur les lopins de terre aux flancs des mornes où l'Usine a jugé inutile d'étendre ses tentacules. Il n'y a pas longtemps, il pouvait compter sur les suffrages de presque tous les instituteurs et employés de la Régie. Et, s'il a été à un moment redoutable à l'Usine, c'~st qu'en effet il avait acquis une popularité telle que, sur un mot de lui, on serait descendu des mornes, on aurait déserté les bureaux et les ateliers pour tenir en respect les incorrigibles de l'oligarchie coloniale. Nul ne viendra contester sérieusement qu'il a disposé pendant longtemps d'une majorité considérable qui l'a entouré d'une sympathie agissante, d'un dévouement à toute épreuve, d'une affection confiante jusqu'à l'aveuglement. A quelles fins a-t-il employé cette puissance politique ?.. » (4) La Résistance, organe de la Fédération socialiste de la Martinique, Ie, août 1935. Cité d'après Nadia NICOLAS, 'opinion publique martiniquaise devant la Loi L d'Assimilation de 1946, mémoire de maîtrise, Paris, 1973. 10

« mitigée}) (5). Du sénateur fascisant Henri Lémery (6) au communiste Jules Monnerot (7), en passant par le radical Victor Sévère (8) ou l'insaisissable Alcide Delmont (9), per(5) C'est l'assimilation que veulent, aussi bien à la Martinique qu'à la Guadeloupe, les partisans d'une adaptation de la législation française aux spécificités antillaises de façon à bénéficier des avantages de l'intégration sans en supporter les inconvénients (Boisneuf, Candace, à la Guadeloupe, Sévère, Lémery à la Martinique). Œ. Henri BANGOU,La Guadeloupe 1848-1939, p. 235, et Victor SABLÉ, La transformation des îles d'Amérique en Départements français, Editions Larose, Paris, 1955, p. 133. (6)Henry Lémery, né le 9.12.1874 à Saint-Pierre. Mort à Paris, en 1965. Député de la Martinique de 1914 à 1919, sénateur de 1920 à 1941. Soussecrétaire d'Etat à la Marine marchande (nov. 1917-déc. 1918); éphémère garde des Sceaux, ministre de la Justice, dans le cabinet Doumergue (15 oct. 1934 - 8 novo 1934); ministre des Colonies de Vichy Guin-juillet 1940). A commencé sa carrière politique à Paris comme socialiste (1906). Inscrit au Sénat au groupe de la Gauche démocratique radicale et radicale-socialiste, a évolué de plus en plus vers la droite (décoré par Mussolini de l'une des plus hautes distinctions de l'Italie fasciste, Grand Croix de l'Ordre de la Couronne d'Italie, pour avoir approuvé l'agression italienne contre l'Ethiopie), d. Revue de la Martinique, n° 25, 1938, p. 49. On lui doit deux ouvrages: La Martinique sous la Révolution française, Larose, Paris, 1936 et Martinique, Terre française, édit. Maisonneuve et Larose, Paris, 1962. (7)Jules Monnerot, né le 6 juillet 1874 à F.-de-F., mort le 23 septembre 1942 à Fort-de-France. Avocat et professeur de philosophie. Participe aux côtés de Lagrosillière à l'organisation des premiers cercles socialistes de la Martinique de 1902 à 1919. Se sépare de Lagros après l'accord électoral conclu en décembre 1919 entre le chef du Parti socialiste et les représentants de l'Usine. Crée en décembre 1919 le groupe des « Amis de Jaurès », puis en mai 1920 le journal Justice, « organe des intérêts des travailleurs». Le groupe Jean-Jaurès, créé à l'origine pour la reconstruction du Parti socialiste (SFIO) à la Martinique, décide après le Congrès de Tours de suivre la majorité de l'ancien parti qui se transforme en Section française de l'Internationale communiste (SFIC). Mais son intégration dans le PCF (SFIC) ne deviendra effective qu'en juin 1936. A côté de ses activités professionnelles (il fut pendant longtemps simultanément avocat à la Cour à F-F et professeur au lycée Schoelcher) et journalistiques, Jules Monnerot considérait comme une de ses tâches essentielles de militant de faire connaître l'histoire de la Martinique. Après avoir créé en 1915 le Bulletin pour servir à l'histoire de la Martinique (1915-1917), il a fondé en 1920 la Revue Martiniquaise devenue Revue de la Martinique en 1928 (27 numéros jusqu'en 1939). (8) Victor Sévère (1867-1957). Originaire de Case-Pilote. Avocat. Maire de Fort-de-France de 1900 à 1945, sauf deux courtes interruptions (1907-1908 et 1941-1943: suspendu et mis en résidence surveillée par l'amiral Robert). Conseiller général. Député de la Martinique de 1906 à 1914, de 1924 à 1928 et de 1936 à 1940. Un des hommes politiques qui a le plus marqué son temps. Radical, tout en gardant ses distances à l'égard du Parti radical français, par souci de la spécificité martiniquaise, Victor Sévère a suivi l'évolution du radicalisme. Mélange d'opportunisme et de fermeté, capable de prendre un jour l'initiative de l'entente (1906) et le lendemain celle de la rupture avec les socialistes (1913), de s'allier la veille avec les usiniers et de les dénoncer le lendemain avec violence (1929). Le dernier des grands seigneurs de la politique martiniquaise a défendu, souvent avec intransigeance, les prérogatives de l'Assemblée locale face aux gouverneurs. TI fut d'une certaine manière le père de l'autonomisme. On trouvera dans Rev Mque (n-o 10, juillet 1929) un raccourci de l'itinéraire politique 11

sonne ne doute que le moment ne soit venu de sanctionner ou, plutôt, de récompenser trois siècles de bons et loyaux services par un geste qui serait la reconnaissance de droit de ce que chacun considère comme une situation de fait. Ce spectaculaire consensus politique ne doit cependant pas faire illusion. S'il est vrai que la vie politique aux Antilles se déroule au rythme de l'activité politique française et dans le cadre des institutions françaises, la vie quotidienne du pays, «le sang de ce pays», pour parler comme Césaire,« a ses tolérances et ses intolérances, ses patiences et ses impatiences, ses résignations et ses brutalités, ses calmes et ses tempêtes, ses bonaces et ses tourbilIons... Ce sang-là ne vote pas. Ce sang-là revigore ou étrangle » (10). L'assimilation que veulent les uns n'est pas celle que veulent les autres. La violence de la lutte de classe qui se déroule essentiellement à la campagne entre l'aristocratie des propriétaires fonciers et le sous-prolétariat des travailleurs du sucre est peut-être le trait le plus original de cette société antillaise si fortement hiérarchisée et contrastée. Les antagonismes sociaux se manifestent à l'occasion avec une soudaineté et une vigueur qui déroutent l'observateur étral)ger. Le phénomène n'est certes pas nouveau ni propre à la Martinique. Le gouverneur de la Martinique en février 1935 n'est pas moins surpris que celui de février 1900 (11) devant l'explosion du mécontentement populaire
sinueux de Victor Sévère et dans Victor SABLÉ(son petit-fils), La transformation.... op. cit., pp. 128-137, une inattendue défense et illustration des thèses particularistes du vieux chef radical. (9)Alcide De/mont (1874-1959). Originaire de Saint-Pierre. Avocat d'abord à la Martinique (où il laisse son cabinet à Lagros en 1904), puis à la Cour d'Appel de Paris. Membre du comité central de la Ligue des Droits de l'Homme. Député de la Martinique de 1924 à 1936. Sous-secrétaire d'Etat aux Colonies dans les deux cabinets Tardieu (nov. 1929-fév. 1930, mars 1930-déc. 1930). Plus à l'aise à la Chambre des Députés où il déploie une intense activité que dans sa circonscription où il met rarement les pieds. Entre aUtres. interventions, rappelons ses efforts pour la création d'un poste de Radiodiffusion coloniale et la mise en place de Radio-Pontoise au début des années 1930. On trouvera dans la Revue de la Martinique, n° 18 de juillet 1932, une correspondance, révélatrice des pratiques électorales de l'époque, entre Sévère et Delmont au sujet des législatives de 1932,

entre Delmont et le Dr Debriens (<< un Français à la recherche d'une écharpe de
sénateur») à propos des sénatoriales de la même année. (10)A. CÉSAffiE,TroPiques, n° 10, févr. 1944, p. 10. (11) Le gouverneur Gabrié qui dut faire face à la grève de 1900 et qui envoya la troupe au François. 12

dans une conjoncture apparemment tranquille. Il n'est pas moins décontenancé que son collègue britannique de SaintKitts qui, deux ou trois semaines plus tôt, en janvier 1935 (12), a dû affronter une situation identique. Les gouverneurs blancs de Sainte-Lucie, de la Jamaïque ou de la Guyane britannique en 1937, ne sont pas moins embarrassés que le gouverneur nègre de la Guadeloupe, Félix Eboué (13), devant les troubles du sucre qui secouent, vers la même époque, les colonies dont ils ont la charge. Sans doute les années 1930 sont-elles des années d'agitation ouvrière dans le monde entier où sévit une crise économique sans précédent. Mais « la marche de la faim» sur Fort-de-France ressemble infiniment plus à celle des marcheurs de Trinidad (14) ou de Saint-Kitts qu'aux manifestations du même ge!1re qui se développent en France, en Angleterre ou aux Etats-Unis (15). D'une île à l'autre, les troubles aux Antilles revêtent assurément des caractères originaux qui les particularisent dans le temps et dans l'espace. Mais, dans l'ensemble, chaque campagne sucrière aux Antilles voit se dérouler le même processus de négociations plus ou moins désordonnées entre patrons et ouvriers, de mouvements de grèves spontanés, qui tournent parfois à l'émeute, et de tentatives
(12)F.R. AuGIER et S.c. CoRDON, Sources of West Indian History, Longman Caribbean, Londres, 1973 : « A riot described by the governor of the Leewards ", p. 208. Voir le texte en annexe. (13) Félix Eboué, né à Cayenne en 1884, mort en 1944. Administrateur colonial. Secrétaire général du Gouvernement à la Martinique puis gouverneur de la Guadeloupe (1935-1938). Connu surtout pour avoir été le premier gouverneur à rallier les Forces françaises libres du général de Gaulle avec le territoire dont il avait la charge (le Tchad), dès juillet 1940, et pour avoir activement participé à la Conférence de Brazzaville. Un des gouverneurs les plus populaires de la Guadeloupe, selon Bangou. Rappelé, semble-t-il, sur intervention des usiniers, comme il l'avait été du Secrétariat général de la Martinique quelques années plus tôt. Voir dans H. BANGOu, op. cit., p. 261, un extrait du discours prononcé par Félix Eboué devant les grévistes de la Boucan en déco 1936. (14) Eric WILLIAMS, istory of the People of Trinidad and Tobago, p. 23. H Pour les troubles dans les Iles sous domination britannique au cours de cette période, voir lM. PARRYet P.M. SHERLOCK, short History of the West Indies, A pp. 278-284; et F.R. AuGIER, S.c. CoROON, D.G. HAll, M. RECKORD,The making of the West Indies, pp. 278-282. (15) Les « marches de la faim» (Hunger marches) semblent être nées en Angleterre, ou plutôt au Sud de l'Ecosse, en 1930. Elles oUt été par la suite une des formes les plus spectaculaires de l'intervention des militants communistes, y compris aux Etats-Unis (marche sur Washington en déc. 1931, « Lundi Sangiant» de Deaborn dans la banlieue de Détroit en 1932). 13

de récupération de ces mouvements par des forces politiques encore mal organisées. Les périodes de crise de la canne à sucre, en particulier, agissent d'un bout à l'autre des Petites Antilles, et même dans les Grandes, comme des révélateurs pas seulement de l'unité objective de la Caraïbe mais de l'identité profonde des problèmes qui s'y posent. Il serait de ce point de vue intéressant d'étudier les rythmes et la chronologie des grandes vagues d'agitation ouvrière dans les Antilles de la fin du XIXe siècle jusqu'à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Une telle étude déborde le cadre de ce projet. Signalons cependant le double problème que posent d'une part la quasi-simultanéité de cette agitation, la ressemblance, sinon l'identité, des objectifs poursuivis, des moyens mis en œuvre, des formes d'action utilisées dans la plupart des îles, dont chacune par ailleurs ignore en général ce qui se passe chez sa voisine, d'autre part l'orientation politique contradictoire qui se développe à l'occasion des troubles des années 1930. Pour sortir de la crise, les Antilles britanniques se tournent plus résolument vers la revendication nationale. Pour résoudre leurs difficultés, les Antilles françaises s'enfoncent plus énergiquement dans la voie de l'assimilation. On peut tenter de rendre compte de ce choix contradictoire en faisant appel à des considérations extérieures à l'histoire des Antilles. La politique de Baldwin, ou même celle de Mac Donald, laissait moins d'espoirs ou entretenait moins d'illusions chez les Antillais sous domination britannique que la perspective d'un gouvernement de Front populaire n'en donnait aux Antillais sous domination française. Mais c'est probablement à l'intérieur même de la société antillaise qu'il faut chercher, en dernière instance, les raisons du choix des Martiniquais et des Guadeloupéens de la génération des années 1930. L'opposition entre les intérêts de la plantocratie blanche et ceux des ouvriers du sucre occupe tout le champ politique immédiatement visible dans une société fondamentalement dualiste où les classes moyennes ne disposent d'aucune autonomie par rapport aux principaux antagonistes. Au sommet de cette société se trouve la race des seigneurs de la canne à sucre, grands propriétaires terriens et maîtres des sucreries. On les désigne sous le nom générique 14

de « békés». Blancs, descendants peu ou prou des anciens maîtres d'esclaves, ou parvenus ayant réussi à s'intégrer au clan, ils n'ont pas seulement hérité de la puissance économique et sociale de l'ancienne caste, ils en ont souvent gardé (ou adopté) la mentalité et les comportements.
A l'autre extrémité, se trouve la masse des travailleurs, ceux de la terre, ouvriers agricoles qui n'ont que leurs

bras, paysans pauvres obligés de travailler sur les « terres
du béké» parce que leur micro-exploitation ne leur permet pas de subvenir à leurs besoins essentiels, mais aussi ouvriers des sucreries qui, pour jouir d'un plus grand prestige, n'en sont pas moins durement exploités. Ouvriers agricoles et ouvriers des sucreries forment l'essentiel de la classe ouvrière martiniquaise. Les autres secteurs occupent peu de travailleurs et sont par ailleurs dispersés sauf exception comme, par exemple, à la Compagnie générale transatlantique à Fort-de-France. C'est à la campagne, sur les habitations, et dans les bourgs, dans les usines à sucre, que les affrontements de classe sont les plus violents. La lutte y est d'autant plus dure que les békés ne sont pas des patrons comme les autres ni des patrons parmi d'autres patrons. Les békés sont les seuls patrons de l'île, les seuls qui comptent en dernière analyse. Au demeurant, dans le langage populaire, le terme de béké a fini par désigner le patron en général, de même que l'usine c'est de toute évidence la sucrerie, parce qu'il n'y a pas d'autres usines dans le pays. Dans les sociétés industrielles, on échappe à la terre pour travailler à l'usine, on peut passer d'une branche d'industrie à une autre, même si c'est difficile. A la Martinique, en 1935, nul n'échappe à la terre du béké ou à l'usine du béké. La vigueur de la lutte de classe n'a cependant pas encore produit de partis politiques rigoureusement structurés, représentant de façon évidente les intérêts des principaux antagonistes. Les békés sont représentés par des hommes plutôt que par des partis. Ils ont des complicités jusques et y compris au sein du Parti socialiste (S.F.I.O.) de Joseph Lagrosillière, né pourtant sous le signe d'une farouche opposition aux maîtres de la canne à sucre mais qui a

accepté, depuis 1919, de faire « un bout de chemin avec
15

l'Usine» (16). Cette collaboration ouverte entre les socialistes et les usiniers a amené une scission du parti et la création d'un groupe communiste, le groupe Jean-Jaurès, animé par un ancien compagnon de Lagrosillière, Jules Monnerot. Mais en mars 1935, les communistes eux-mêmes admettent qu'ils sont demeurés « un groupuscule» (17), peu implanté dans la classe et incapable de peser sur le cours des événements. Les classes moyennes n'ont pas d'organisation qui leur soit propre. La politique du Parti radical de Victor Sévère se distingue assez mal de celle du Parti socialiste qui n'a fait que suivre en 1919 la voie ouverte par les radicaux en 1913 (18). Le Parti radical..traduit assez bien cependant les aspirations de ces couches moyennes profondément hétérogènes, moyens planteurs et distillateurs, membres des professions libérales ou de la fonction publique. Dans leurs luttes contre les békés, jusqu'au milieu des années 1930, les travailleurs du sucre sont pratiquement seuls et ne peuvent compter que sur des fractions infimes de la petite bourgeoisie. Il est significatif qu'au début de 1935 même les communistes semblent surpris par l'ampleur de la lutte des ouvriers agricoles. L'éditorial du 14 février de l'hebdomadaire du groupe Jean-Jaurès, Justice, est consacré à une fumeuse polémique contre le gouverneur Alfassa qui, quelques semaines plus tôt, avait émis des doutes sur l'opportunité d'une assimilation intégrale et immédiate de la Martinique à la France (19). A cette date, depuis plus de dix jours, plusieurs milliers
(16) L'expression « bout de chemin avec l'Usine» a fait fortune pour designer la politique de collaboration de classes pratiquee par Lagrosillière après la signature d'un pacte electoral entre le chef du Parti socialiste et Fernand Clerc (agissant au nom de MM. Hayot, Aubéry, Simonnet, Despointes et Michel Corrrel) le 13 decembre 1919. Il s'agit davantage d'une combine electorale de dernière minute à la veille des elections legistatives (14.12.19) que d'un accord politique global. Les candidats de la fraction la plus reactionnaire des usiniers (Lemery et Sainte-Luce) s'engagent à se desister contre la promesse d'un soutien de Lagros à Lemery, ou à tout autre candidat presente par les békes aux sénatoriales de 1920. Texte de l'accord dans Revue de 10 Martinique, n° 5, oct.-nov. 1928, pp. 31-32. (17)Justice, 14.3.35. « A nos frontistes du cru, deux mots », article non signé (probablement de Jules Monnerot). (18) Pacte du 31 mars 1913 entre les radicaux de Victor Sevère et les representants des usiniers; d. Revue de 10 Martinique, nOlO, juin-juillet 1929, avec une abondante documentation. Texte du Pacte en pp.9-10. (19)Justice, 14.2.35.
«

A la manière de... ». Réponse à un discours prononcé
de la mairie du Lamentin.

le 21.1.35 par Alfassa, à l'occasion de l'inauguration 16

d'ouvriers agricoles sont en grève. Trois jours auparavant, le 11 février, des centaines de grévistes ont marché sur la capitale, occupé les rues de la ville pendant plusieurs heures, obligé les patrons à capituler et contraint le pouvoir à relâcher l'un des leurs traîtreusement arrêté la veille. Comparés aux gralldes luttes ouvrières qui se déroulent dans le monde depuis cinq ans contre les effets de la
« grande dépression» de 1929 et qui se traduisent par des

centaines de morts, des milliers de blessés et des millions de jours d'emprisonnement, la grève de février 1935 peut apparaître comme une péripétie mineure de l' histoire de la Martinique. L'événement est cependant sans exemple dans l'histoire du mouvement ouvrier martiniquais. Il y a eu des luttes très âpres à la Martinique depuis le début du siècle. En février 1900, à propos de la grève des ouvriers agricoles pendant laquelle les forces de répression ont abattu huit grévistes, on a pu parler d'un «Fourmies colonial» (20). En février 1923, à Bassignac (Trinité), les gendarmes ont encore tiré, faisant deux morts et plusieurs blessés (21). En mai 1925, à l'occasion d'élections municipales, il y a dix morts et plusieurs blessés (22). En février 1935, il n' y a pas de morts. Mais jamais encore les ouvriers agricoles n'avaient été assez audacieux pour porter le combat au cœur de la capitale. C'est à expliquer les origines, le développement et les conséquences de cette grève et de la marche de la faim sur Fort-de-France qu'est consacré ce livre.
(20) Sur la grève de 1900 et la tuerie du François, Jacques ADÈLAIDEMERLANDE,Les origines du mouvement ouvrier il la Martinique de 1870 il la grève de 1900, pp. 135-138 et 175-182. CERAG, F-F 1972. (21) Sur la grève de Bassignac cf. Cécile CELMA,Le mouvement ouvrier il la Martinique pendant {'entre-deux-guerres 1919-1939, p.88-99, mémoire de maîtrise, Toulouse, 1972. Justice, n° du 3, 10,17 et 24 février 1923: « Les grèves, le 10 février. » (22) Le 24 mai 192::>, deux conseillers généraux socialistes, Zizi ne et Désétages (maire de Riviére-Salée) furent abattUs dans le dos il Ducos. 8 autres personnes furent abattues le même jour au Diamant (parmi elles, un ami du pouvoir, le colonel de Coppens, conseiller général lui aussi, touché par erreur). Voir Revue Martiniquaise, n° l, août 1926, « Observations sur l'Affaire Désétages », ainsi que la Revue de la Martinique, n° 19: « Le Diamant paiera», avec une curieuse liste établie par une « des gazettes de l'ordre)) faisant le tri entre « nos mortS» (4) et « les leurs» (6), « nos blessés» (5) et « les leurs» (7). Voir également L'Aurore, « organe de défense républicaine», du 31.5.25 au 13.6.25.

17

* *

*

Nous avons fait précéder l'étude de la grève d'un long chapitre sur la canne à sucre à la Martinique entre les deux guerres. Dans ce pays qui ne compte plus que quelques champs de cannes et deux usines probablement condamnées à fermer bientôt leurs portes, on a de la peine aujourd'hui à imaginer ce qu'était la vie des ouvriers agricoles sur les habitations, il y a de cela moins d'une génération. D'où, peut-être, un certain mépris pour les progrès arrachés depuis quarante ans par les travailleurs de la campagne. Il nous a semblé qu'un chapitre spécial sur la canne pouvait aider, les jeunes gens notamment, à mieux comprendre la tyrannie qu'exerçait la canne à sucre sur le pays, à mieux situer la grève de février 1935 et par conséquent à mieux apprécier les résultats de la lutte des travailleurs, non seulement au cours du mouvement de février, mais aussi au cours des années qui ont suivi. Nous avons insisté sur les deux crises qui ont frappé, très inégalement, le rhum et le sucre, au lendemain de la Première Guerre mondiale et au moment de la grande crise économique des années 1930. Les solutions de compromis auxquelles étaient parvenus en ces deux occasions les betteraviers, les industriels français, les pouvoirs publics et les békés martiniquais avaient permis de « sauver la canne», mais laissé en suspens les questions liées au maintien de cette culture. Plus exactement, la question de l'amélioration ou simplement du maintien des conditions de vie de ceux qui font pousser la canne et tourner les usines était restée étrangère à ceux qui avaient négocié ces compromis. La grève des ouvriers agricoles et leur marche sur Fort-deFrance le 11 février 1935 constituent la réponse des laissés pour compte des négociations entre les patrons français ou martiniquais et le pouvoir colonial. Elles ne peuvent se comprendre qu'au regard de la longue patience dont les travailleurs ont fait preuve pendant la prospérité relative des années 1920. Nous nous en sommes tenus à une approche événementielle des troubles de février 1935, au détriment d'une analyse en profondeur du contexte global de ces troubles et des réactions des uns et des autres devant un mouvement qui a surpris tout le monde. C'est que nous avons dû 18

nous contenter des maigres ressources qu'offrent, en l'état actuel des choses, les Archives départementales de la Martinique et la bibliothèque Schoelcher. Un sondage aux Archives du ministère des T.O.M.-D.O.M. nous a permis de compléter utilement les informations tirées de ce qui a pu être conservé à la Martinique de la presse locale de cette époque et les témoignages oraux recueillis auprès de vieux travailleurs ou de militants ayant participé au mouvement de février. C'est peu pour garantir à ce travail la rigueur que l'on est en droit d'exiger de qui se mêle d'écrire l'histoire du mouvement ouvrier. Nous avons tâché cependant de ne rien avancer qui ne puisse être vérifié, n'utilisant qu'avec prudence les témoignages qui ne pouvaient être corroborés par des documents ou par plusieurs témoins dignes de foi. Il reste que nous n'avons pu répondre que très partiellement à quelques-unes des questions que pose la crise de février 1935 ou que l'on peut légitimement se poser à ce sujet. A côté de celle, plus générale - que nous avons

déjà évoquée -,

des orientations contradictoires de la lutte

contre la crise économique aux Antilles sous domination britannique et dans les nôtres, nous pensons à des questions plus concrètes: celles d'une évaluation plus précise de l'évolution du coût de la vie de 1928 (date du dernier accord de salaires entre patrons et ouvriers) à 1935, de l'implantation réelle de noyaux syndicaux à la campagne entre 1919 et 1934, de l'intervention des élus socialistes (maires ou conseillers généraux) dans le conflit, de l'apport quantitatif et qualitatif du groupe Front commun au groupe Jean-Jaurès, des rapports entre le mouvement urbain et le mouvement rural dans la crise, sans parler de celle, plus théorique, et peut être plus décisive, de l'initiative et de l'autonomie du mouvement des masses dans les conflits de ce genre, qui, de l'insurrection de Saint-Pierre (1848) à Chalvet (1974), scandent l'histoire de ce pays. Disons, pour terminer, que ce travail, initialement conçu dans le cadre d'une école de formation de militants pour le quarantième anniversaire de la marche de la faim sur Fort-de-France, a été, pour l'essentiel, rédigé à chaud, si l'on ose dire, au lendemain même de la grève des 19

ouvriers agricoles de février 1974 qui fit deux morts et cinq blessés à Chalvet (23). Les circonstances et l'émotion aidant, on voyait se développer, d'une part une interprétation crypto-policière, de l'autre une analyse passablement romantique de la tragédie de Chalvet. La police et l'armée attribuaient aux « gauchistes» (et singulièrement au G.R.S. qui n'avait pas sollicité cette distinction) la responsabilité des troubles (24). Le P.c. et la C.G.T. reprenant les points de vue de l'état-major en rajoutaient. Si la police avait matraqué dans les rues de Fort-de-France, le 12 février, lors de la grande manifestation de protestation contre la tuerie de Chalvet, ce n'était pas parce que la matraquage est dans la nature d'une police bourgeoise, mais parce que les gauchistes avaient provoqué celle-ci (25).

(23) Sur Chalvet, voir la presse de l'époque, Justice, France-Antilles, Le Combat, La Vague, Révolution Socialiste, La Voix du Peuple, Rébellion, Prolétariat de la Martinique, ainsi que la presse française: Le Canard Enchaîné (20.2.74.), Le Monde (19, 20, 21, 22 fév. 1974), Politique Hebdo (21.27.2 74), Libération (25.2.74), Le Figaro (22.2.74), Politique hebdo (21-27.2.74), Libération (15.2.74), Le Nouvel Observateur (18.2.25.2.74), Le Point (25.2.74), Combat (16.2.74), L'Humanité (16.18.2.74), L'Express (25.2. et 3.3.74). Le Naïf a consacré un n° spécial au deuxième anniversaire de l'événement: « Février 1974 : dans le Nord en grève deux morts: nous révélons la vérité. » Le Naïf, février 1976. (24) Message gendarmerie Martinique au ministère des TOM-DOM, retransmis par le général Colin, commandant supérieur des forces armées AntillesGuyane. Une photocopie de ce message a été publiée dans Révolution Socialiste du 18.3.74. On y lit entre autres ceci: « Conflits organisés par syndicats et généralement exploités par meneurs extrémistes GRS x... Actions GRS sous formes menaces et voies de fait contre travailleurs agricoles x... » Voilà qui prouve entre autres le degré de fiabilité des documents officiels (la remarque est évidemment valable pour les documents relatifs aux événements de février 1935). (25)]ustice du 21.3.1974: « Pourquoi le gauchisme doit être combattu ». « ... Le lendemain du déclenchement de la grève générale du 12 février, un certain nombre de travailleurs se répandent (sic) dans les rues de la ville pour obtenir la fermeture des magasins restés ouverts. En soi, cela n'a rien de répréhensible, car il est parfaitement normal (et légal) de persuader des gens qui travaillent de se mettre en grève. C'est aussi ce que font les ouvriers quand ils pratiquent la grève marchante. Si on s'en était tenu là, il n'y aurait rien à redire. Mais les gauchistes veulent toujours en rajouter. C'est ainsi qu'ils ont entrepris de faire fermer les pharmacies... La Préfecture, qui jusqu'alors avait fermé les yeux, sauta sur l'occasion ainsi offerte. Elle lança ses policiers. Ce furent les premiers chocs, les premiers blessés... Il (souligné par nous). Pour le secrétaire général du Parti communiste martiniquais en 1974, « se répandre dans la rue», « pratiquer la grève marchante» est une activité tout à fait normale et légale du point de vue du préfet de l'ordre colonial et bourgeois. Ce sont les « gauchistes» qui provoquent les préfets et leurs policiers. Comparer 20

Dans le même temps, on voyait surgir toute une mythologie de la « grève marchante» tendant à rattacher la grève de Chalvet à celle du François. C'était l'évocation du souvenir de celle-ci qui avait permis de donner à celle-là une dimension historique et de réveiller la conscience des travailleurs endormie depuis soixante-quatorze ans (26). Ces interprétations, en apparence contradictoires, procèdent d'une commune incompréhension de la nature du
-

mouvement des masses dans un pays sous-développécomme
le nôtre. Cette incompréhension est responsable d'une des déviations les plus curieuses et les plus constantes de ce qui tient lieu d'historiographie du mouvement populaire aux Antilles. Aux uns et aux autres, il faut à tout mouvement populaire, au nom de la raison historique sans doute, un responsable ou plutôt des chefs, des meneurs, des organisateurs. A défaut de les trouver, on les fabrique. Les uns pour réprimer, les autres pour s'en glorifier. Il s'agissait pour nous, en écrivant l'histoire du mouvement de février 1935, de rappeler une double évidence dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle ne saute pas toujours aux yeux des commentateurs - ni parfois à ceux des acteurs, souvent éphémères, il est vrai - de la lutte de classes. La première de ces évidences est qu'un mouvement qui entraîne plusieurs milliers de travailleurs n'est jamais fortuit ni inspiré, pour l'essentiel, par des irresponsables, et que l'une des caractéristiques originales de ces mouvements à la Martinique, jusqu'à maintenant, c'est leur spontanéité et l'autonomie plus ou moins grande des masses par rapport aux appareils et aux institutions en place (y compris par rapport aux appareils et institutions de la classe). Une relecture de Justice de 1923 à 1961, de l'assassinat de Bassignac à celui du Lamentin (27) en passant par celui de
les numéros de Justice de mars 1974 et ceux du 28.2.35 et du 21.11.35 sur les démagogues et les provocateurs de février 1935. (26) Sur l'interprétation romantique des luttes de février 1974, on ne peut guère trouver que des collections privées de tracts et de journaux (généralement éphémères, sauf Le Naif) de l'époque: La Voix du Peuple n° 1, Rébellion numéro spécial, Prolétariat de la Martinique n° 3. (27) 3 morts au Lamentin à l'occasion d'une grève des ouvriers agricoles le 24 mars 1961 Uustice, 30 mars 1961). Cf. discours prononcé par Georges Gratiant, membre du bureau politique du PCM et maire du Lamentin, édité en brochure : Sur Trois tombes. Ce discours valut à Gratiant (qui est avocat) des poursuites judiciaires et une menace de radiation du barreau de Fort-de-France. 21

Carbet en 1948 (28) ou la fusillade de la Chas sin en 1953 (29), en aurait convaincu l'observateur le moins suspect de tendresse à l'égard du gauchisme. La seconde évidence est que le mouvement ouvrier martiniquais n'est pas né avec la construction d'un syndicat de poche nationaliste ni à plus forte raison avec l'irruption de quelques militants révolutionnaires, quels qu'aient été par ailleurs leurs mérites, sur les sentiers battus de la grève marchante (30). L'histoire dira dans quelques années si la grève de Chalvet a été ce qu'on dit qu'elle fut: à la fois une rupture avec le passé immédiat du mouvement ouvrier martiniquais, un retour aux sources historiques et aux traditions de ce mouvement et une ouverture sur l'avenir. Par quels mystérieux détours peut-on pénétrer à reculons dans l'histoire pour s'ouvrir les portes du futur? Par quel curieux caprice de la dialectique peut-on effectuer ce saut en arrière pour opérer ce bond en avant? Nos nouveaux historiens ne le disent pas. Il leur suffit de mettre le présent entre parenthèses pour établir la liaison entre la veille et le lendemain.
* * *

Il est sail1 d'évoquer la mémoire des ancêtres, mais dangereux d'exhiber leurs vertus pour cacher ses propres faiblesses. C'est à quoi nous invite aujourd' hui l'imposture symétrique d'une pratique sans mémoire et d'une mémoire sans vie. La première imagine que les travailleurs martiniquais n'ont repris leur longue marche vers leur libération que sur la route de Chalvet, après une stase prolongée de leur cons(28) 3 morts au Carbet le 4 mars 1948, à l'occasion d'une grève des ouvriers agricoles. Le secrétaire fédéral de la Fédération de le Martinique, Cosney Marie-Joseph, fontionnaire des Impôts, fut déplacé en France après cette tuerie dont le pouvoir le rendit responsable. (29) Plusieurs blessés à la Chassin, à l'occasion d'une grève de 85 jours des ouvriers agricoles. Plusieurs militants communistes furent arrêtés, parmi lesquels Cerland (actuellement maire de Macouba), Alçindor Paul, Laverné Richard - cf. Camille SYLVESTRE, Rapport à 10 XI' Conférence fédérale, 6-7 août 1955, p.34. (30) Quelques mois avant Chalvet, plusieurs groupes de militants nationalistes, d'inspiration maoïste, avaient entrepris d'organiser les travailleurs de la banane. La grève de Chalvet devait impulser la création d'un syndicat nationaliste révolutionnaire: l'Union des travailleurs agricoles de la Martinique (UTAM) qui ne semble pas avoir survécu aux contradictions apparues en son sein. 22

cience de classe (et de leur « conscience nationale» !) dans
les marais tropicaux du réformisme et de l' assimilationnisme. La seconde s'appuie sur les mérites accumulés du mouvement communiste à la Martinique pour revendiquer le monopole dérisoire de l'intervention révolutionriétire dans les conflits du travail et s'interdit toute rectification d'une pratique immobile. C'est pour éviter les simplismes et les conclusions hâtives de ce type de propagande que nous avons décidé la publication de ce travail sur février 1935, avec toutes ses lacunes et ses interrogations sans réponse, en espérant qu'il permettra un débat fructueux entre tous les courants du mouvement ouvrier. Nous avons préféré prendre le risque d'être incomplet que celui d'attendre les résultats d'une investigation plus poussée à travers des documents difficilement accessibles (31). Aux militants qui nous l'ont demandée et à tous ceux qui s'intéressent aux luttes passées du prolétariat martiniquais, nous offrons cette modeste contribution à une meilleure approche de l'histoire de notre mouvement ouvrier. Ce travail n'a pas d'autre ambition que de se situer dans la tradition des efforts de Jules Monnerot pour doter ce pays d'une mémoire en mettant en place les éléments d'une indispensable histoire populaire de la Martimque.

(31) Nous publions, en annexe, un certain nombre de documents tirés, sauf

indication contraire, des Archives nationales (( section outre-met », ministère des
OOM-TOM).

23

I LA CANNE A SUCRE A LA MARTINIQUE ENTRE LES DEUX GUERRES

L'âge d'or

L'économie de la Martinique des années 1930 est entièrement dominée par la culture de la canne à sucre et les activités qui y sont liées: 12 à 15000 hectares plantés en canne (environ 50 % de la superficie agricole utile), 14 sucreries produisant entre 40 et 50 000 tonnes de sucre (1), près de 200 distilleries fabriquant quelques 150 000 Hl Ap (2). Sucre et rhum représentent 90 % des exportations de l'île (3), font vivre plus des deux tiers de la population et assurent une énorme puissance aux grands propriétaires fonciers qui sont souvent également les maîtres des usines à sucre. La présence de la canne se lit partout dans le paysage rural. Sur les plaines fertiles et aux sols faciles à travailler du Centre et du Sud de l'île, sur les flancs abrupts des mornes brûlés par le soleil, au fond des étroitet vallées humides du Nord-Est ou sur les plateaux rocailleux du SudEst, jusques et y compris sur les hauteurs de la côte caraïbe, sous le vent, où ne subsistent plus que quelques distilleries. Il y a peu de sentiers et encore moins de routes où l'on ne Il marche entre deux cannes Il. L'un des succès oratoires de l'ouvrier communiste Léopold Démétrius Bissol

(4), c'est l'énumération des principales Il habitations})

et de

(1) A côté de ces 14 sucreries proprement dites qui ont produit environ 45000 tonnes de sucre en 1934 (par ordre d'importance: Petit-Bourg, Lareinty, Sainte-Marie, Soudon, François, Gallion, Robert, Rivière-Salée, Marin, Lorrain, Vivé, Bassignac, Basse-Pointe, Vauclin), il existe 5 usines dites « nouvelles» (voir plus loin, p. 59) : Simon (François), Dillon, Dormoy et Hervé (Fort-de-France), de Jaham (Case-Pilote) qui n'en ont produit que 1500 tonnes. Bulletin Agricole de la Martinique (BAM), déco 1934. (2) D'après le contingent définitif attribué aux distilleries de la Martinique pour l'année 1935. Dans Annuaire de la Vie Martiniquaise 1936 (AVM) d'EUSTACHE LOTAUT. et (3)Moyenne 1931-1932-1933. Bulletin de la Chambre de Commerce de la Martinique (BCCM). Statistiques commerciales, n° 1, janv. 1935, p. 32. (4)Léopold Démétrius Bissol, né au Robert en 1889, ouvrier ébéniste~ L'un des premiers ouvriers à rejoindre Monnerot au lendemain de la ruptUre de celuici avec Lagrosillière. Directeur de Justice depuis 1927. Mais jusqu'à la veille de la guerre, Bissol a eu essentiellement une activité syndicale. Premier militant ouvrier élu au Conseil Général en 1937. Député aux deux Constituantes puis à l'Assemblée nationale française de 1946 à 1958. On trouvera dans Justice du 26

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.