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La cuisine et le forum

De
471 pages
Contribution à l'histoire des femmes, ce livre jette un regard original sur un épisode sanglant de l'Histoire anglaise, en choisissant d'adopter le point de vue de figures exceptionnelles qui participèrent aux événements terribles des vingt années de Révolution. Les prophétesses, pétitionnaires, aventurières et femmes soldats qui surgissent alors sur la scène publique contribuent d'une façon inattendue à l'effervescence politique, religieuse et littéraire qui bouleverse l'Angleterre du XVIIe siècle.
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LA CUISINE ET LE FORUM L'émergence des femmes sur la scène publique pendant la Révolution anglaise
( 1640-1660)

Collection Des idées et des femmes

dirigée par Guyonne Leduc
Ancienne élève de l'École Normale Supérieure (Sèvres) Professeur à l'université Charles de Gaulle - Lille III

Des idées et des femmes, collection pluridisciplinaire dépourvue de tout esprit partisan, gynophile ou gynophobe, a pour objet de présenter des études situées à la croisée de la littérature, de l'histoire des idées et des mentalités, à l'époque moderne et contemporaine. Les thématiques y auront trait aux femmes en général ou à des figures précises de femmes, avec prise en compte de leur globalité (de leur sensibilité comme de leur intellect). Le monde occidental constituera, dans un premier temps, le champ géographique concerné, ce qui n'exclut pas une ouverture ultérieure potentielle aux mondes oriental et extrême-oriental.

Ouvrages parus Boulard, Claire. Presse et socialisation féminine en Angleterre au XVIIIe siècle: "Conversations à l'heure du thé." 2000.537 pp. Enderlein, Évelyne. Les Femmes en Russie soviétique 1945-1975. Perspectives 1975-1999. 1999.213 pp. Genevray, Françoise. George Sand et ses contemporains russes: Audience, échos, réécriture. 2000. 410 pp. Jaminon, Martine et Émilie Faes, éds. Femmes de sciences belges: Onze vies d'enthousiasme. 2003. 97 pp. Leduc, Guyonne, dire L'Éducation des femmes en Europe et en Amérique du Nord, de la Renaissance à 1848: Réalités et représentations. 1997. 525 pp. Leduc, Guyonne. L'Éducation des Anglaises au XVIIIe siècle: La Conception de Henry Fielding. 1999. 416 pp. Leduc, Guyonne, dire Nouvelles Sources et nouvelles méthodologies de recherche dans les études sur lesfemmes. Préface de Michelle Perrot. 2004. 355 pp. Martin, Marie. Maria Féodorovna (1759-1828) en son temps: Contribution à l'histoire de la Russie et de l'Europe. 2004. 452 pp. O'Donnell, Mary Ann, Bernard Dhuicq et Guyonne Leduc, eds. Aphra Behn (1640-1689): Identity, Alterity, Ambiguity. 2000. XX + 310 pp. Verrier, Frédérique. Le Miroir des Amazones: Amazones, viragos et guerrières dans la littérature italienne des XVe et XVIe siècles. 2004. 256 pp.

CLAIRE GHEERAERT -GRAFFEUILLE

LA CUISINE ET LE FORUM L'émergence des femmes sur la scène publique pendant la Révolution anglaise (1640-1660)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L.u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

~L'Hannattan,2005 ISBN: 2-7475-8449-6 EAN : 9782747584494

À Tony

SOMMAIRE

Remerciements Introduction

.

.

13 15

L'ORDRE

PREMIÈRE PARTIE PATRIARCAL À L'ÉPREUVE DE LA RÉVOLUTION
25

CHAPITRE 1: PRÉAMBULE: LA FEMME DANSLE DISCOURS PATRIARCAL

1. Le discours médical 2. Le discours des Églises 3. Les champions des femmes
CHAPITRE 2: LE MARIAGE, CLEF DE VOÛTE DE LA SOCIÉTÉ CHRÉTIENNE 1. "Woman's love is obedience"

25 29 34
39 39

2. L'idéal social de la "bonne épouse" 3. Le mariage, contrat inégalitaire a) "The common law shaketh hands with divinity" b) Le débat sur le mariage pendant la Révolution 4. Le discours patriarcal des Églises dans la tourmente révolutionnaire
CHAPITRE 3: L'ORDRE

43 46 47 51 56

DES SEXES ET LA QUESTION DU POUVOIR POLITIQUE ..65

1. La subordination des femmes dans les théories de Filmer et de Hobbes ...65 a) Filmer et la sujétion naturelle des femmes 66 b) Hobbes et la soumission des femmes par convention 70 2. Les enjeux de l'obéissance féminine dans les débats sur la souveraineté ..78 a) "Alegoryes are no good arguments" 79 . . . b) "A S ln marnage, so ln M onarc hy "? ............................................................... . 81 DEUXIÈME PARTIE LES PARADOXES DE LA PAROLE RELIGIEUSE CHAPITRE1: LES VOIXDUSILENCE 1. "Women's speaking justified" a) Une parole suspecte et controversée 97 98 99

b) Une parole inspirée et extraordinaire 2. Écrire malgré tout: la parole impossible et nécessaire a) Écrire ou le triomphe de la grâce et de la vertu b) "The Lord God hath spoken, who can but Prophesie?" c) La légitimation spirituelle de la parole chez les quakers CHAPITRE2: DE LASPIRITUALITÉ INTIMEÀL'APOSTOLAT 1. Élues de Dieu, épouses du Christ: la recherche du bonheur a) Enthousiasme religieux et émancipation féminine b) Une spiritualité féminine du plaisir 2. Saintes et apôtres: des femmes au cœur des débats théologiques a) Enseigner par l'exemple b) Dissensions doctrinales

103 109 109 118 127 135 136 137 149 159 159 168

CHAPITRE 3: LES DESSEINSDE DIEU DANSL'HISTOIRE: DES PROPHÉTESSES POURTEMPSDECRISE 175 1. La raison et la grâce pour déchiffrer l'ffistoire a) Mary Pope et la question du salut national b) Mary Cary, le règne des saints et l'utopie féminine 2. La mystique au service de l'Histoire a) L'Apocalypse selon Anna Trapnel b) Anna Trapnel, oracle des princes 3. Violence et radicalisme des prophétesses quakers a) Conscience historique et persécution b) L'écriture de la violence c) Revendications politiques, économiques et sociales TROISIÈME PARTIE VERS UNE SÉCULARISATION DE LA PAROLE FÉMININE?
CHAPITRE 1: DES CITOYENNES DES LONDONIENNES SUR LE FORUM: L'ENGAGEMENT POLITIQUE 21 7

175 177 183 193 194 198 201 203 205 209

1. Justifications
2. L'émergence d'une conscience politique au féminin 3. Les niveleuses et la République cromweUienne: les illusions perdues

219
225 231

10

CHAPITRE 2 : MÉMOIRES DE GUERRE AU FÉMININ: "HISTOIRE SINGULIÈRE" ET HISTOIRE NATIONALE. 241

1. Lucy Hutchinson, historienne et propagandiste a) Un projet d'écriture ambitieux b) Histoire parallèle: un autre point de vue sur la Restauration

241 242 249

2. Les aventures héroïques d'Ann Fanshawe et d'Anne Halkett 254 a) Ann Fanshawe: romanesque et subversion 254 b) Lady Halkett: de l'espionnage royal aux égarements du cœur et de l'esprit. 259
CHAPITRE 3: LITTÉRATURE ET POLITIQUE DANS LES ŒUVRES DE MARGARET CAVENDISH ET DE KATHERINE PHILIPS 269

1. Des œuvres engagées ... 269 a) "L'incomparable Orinda," poète Cavalier 270 b) Le théâtre de Margaret Cavendish: lecture désenchantée de l'Histoire et réflexions sur le pouvoir 279 2. Figures héroïques: le pouvoir au féminin 287 a) Orinda et ses sœurs: une galerie de "femmes fortes" 288 b) La revanche des femmes sur la scène de l'imaginaire: tentations féministes chez Margaret Cavendish 295 QUATRIÈME PARTIE POUR UN RETOUR À L'ORDRE? LE PROCÈS DE LA PAROLE FÉMININE CHAPITRE1: LES FEMMES,FERMENTS DEDÉSORDRE D'HÉRÉSIE ET 1. Contre la prédication des femmes: dérision et invective 2. Les monstres et leur mère a) Hérésie et génération monstrueuse b) Le corps politique engendre des monstres 3. Les servantes de Satan a) La recrudescence de la chasse aux sorcières b) La sorcière comme arme polémique
CHAPITRE 2: L'EFFERVESCENCE SUR LA SCÈNE POLITIQUE:

315 316 328 329 332 337 337 343

LE CARNAVAL DES

FEMMES. ..

... .... ........ ............................................

...351 351 358

1. Joanereidos: la femme s'en va-t-en-guerre 2. Pétitionnaires, à vos fourneaux!.

Il

3. Le pouvoir tombé en quenouille 4. Anarchie et inversion sexuelle: le motif de l'Assemblée des femmes 5. Éloge de la folie

366 374 381

Conclusion .
G los s air e b i 0 gr a p hi que.

...

.

.....

........... ............................... ...

385
397
401 415 445 457 463

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 3 8 9

Bibliographie sélective
Plan

. .. .. . . . . .. .

.. . . . . . . . . . .. . . ... . . . . . .. .. ... . .. .. . .. . .. .. .. . . .. . . . . . . .. . . . . . . . . . .. . . . . . . .. .. .. .. .. ... .. .. .. 399

Sources primaires Sources secondaires Index des noms et des écrit anonymes Index des notions lllustrations

12

REMERCIEMENTS

Je tiens à exprimer ma profonde gratitude envers Madame le professeur Gisèle Venet, qui dirige mes recherches depuis la maîtrise avec bienveillance et générosité, et qui n'a cessé de m'accorder son soutien et sa confiance, même dans les moments difficiles. Je la remercie de me faire partager son enthousiasme pour le XVIIe siècle anglais. Sans sa gentillesse, sa disponibilité et ses encouragements, ma thèse, dont ce livre est issu, n'aurait pu voir le jour. Il me faut aussi dire ma dette envers son séminaire Épistémè; j'y ai découvert de stimulantes perspectives qui, au fil des années, ont souvent nourri ma réflexion. Je remercie Madame le professeur Guyonne Leduc qui a bien voulu accueillir le présent ouvrage dans sa collection "Des idées et des femmes." Sa patience, sa rigueur, ses précieux conseils et ses méticuleuses relectures m'ont aidée à remanier ma thèse de doctorat afm d'en faire un livre. Mes remerciements vont également à mes parents et à mes beaux-parents, qui m'ont sans cesse soutenue au cours de ce travail et qui ont montré tant de compréhension à l'égard des contraintes d'une tâche si absorbante. Je les remercie pour leur aide matérielle et pour leur confiance. Ma reconnaissance est grande à l'égard d'Annie Sabatier, qui a relu tout le manuscrit avec patience et un intérêt toujours renouvelé. Je remercie Tony, mon mari, sans lequel ce travail n'aurait pu aboutir. Sa connaissance du XVlle siècle, mais aussi nos conversations quotidiennes sur les femmes de la Révolution anglaise, n'ont cessé de nourrir cette enquête. Ses conseils et ses intuitions sont à l'origine de nombreux développements de cet ouvrage. Je le remercie enfm pour ses relectures minutieuses, pour son souci de me rendre le travail de recherche plus facile et pour son soutien de chaque jour. C'est à lui que je dédie ce travail.

INTRODUCTION

Pourquoi s'intéresser aux femmes pendant la Révolution anglaise? Elles sont traditionnellement exclues des affaires publiques et les années 1640-1660 ne font pas exception à la règle: la guerre civile qui s'achève par la chute du roi est conduite par des hommes; le démantèlement de l'Église d'Angleterre concerne au premier chef les théologiens et les pasteurs; l'avènement du Commonwealth puis du Protectorat est le fait de militaires et d'hommes politiques. Toutefois, cette absence des femmes, expulsées de l'histoire officielle, ne doit pas occulter d'autres formes de participation historique, plus marginales, mais néanmoins très significatives.l À la faveur de la crise politique et religieuse qui se noue au milieu du XVIIe siècle, des pétitionnaires, des prédicantes, des prophétesses, des femmes-soldats font irruption sur la scène publique.2 Dans beaucoup de congrégations indépendantes et sectaires, il faut désormais compter avec les femmes, souvent plus nombreuses que les hommes, qui se mettent à voter dans le cadre de leur paroisse, à prêcher et à prophétiser.3 À partir de 1640 elles publient plus massivement que dans le passé4 malgré le tabou qui pèse encore très lourdement sur l'écriture et sur la publication féminines: la prophétie et l'autobiographie spirituelle connaissent une floraison sans précédent tandis que quelques auteurs, comme les femmes de lettres Katherine Philips et Margaret Cavendish, se distinguent dans des genres plus séculiers. Parmi
C'est le point de vue d'un article collectif français qui prend ses distances par rapport à une historiographie qui place les femmes exclusivement dans l'espace privé et les écarte de l'Histoire. Voir Cécile Dauphin, Arlette Farge, Geneviève Fraisse, Christiane Klapisch-Zuber, Rose-Marie Lagrave, Michelle Perrot, Pierrette Pezerat, Yannick Ripa, Pauline Schmidt-Pantel, Danièle Voldman, "Culture et pouvoir des femmes: Essai et historiographie," Annales ESC 2 (1986): 271-93. 2 Patricia Higgins, "The Reactions of Women with Several References to Women Petitioners," Politics, Religion and the English Civil War, 00. Brian Manning (London: Edward Arnold, 1973) 178-22; Keith Thomas, "Women and the Civil War Sects," Past and Present 13 (1958): 42-62; Antonia Fraser, The Weaker Vessel: Woman's Lot in Seventeenth-Century England (London: Weidenfield and Nicolson, 1984); Stevie Davies, Unbridled Spirits: Women of the English Revolution (London: Women's P, 1998). 3 Cette nouveauté a souvent été soulignée par les historiens. Voir, par exemple, Lawrence Stone, The Family, Sex and Marriage, 1500-1800 (London: Weidenfeld & Nicolson, 1977) 338. 4 Voir Elaine Hobby, '''Discourse so Unsavoury': Women's Published Writings of the 1650s," Women, Writing, History, 1640-1740, 00. Isobel Grundy et Susan 1. Wiseman (London: Batsford, 1992) 16-32 et Patricia Crawford, "Women's Published Writings," Women in English Society 15001800, 00. Mary Prior (London: Methuen, 1985) 211-31. Cependant, comme le signale Margaret 1. M. Ezell, l'idée que les femmes publient peu avant 1640 ne signifie pas que les femmes n'écrivent pas. Avant cette date, elles s'adonnaient déjà à l'écriture mais leurs œuvres circulaient d'abord sous fonne manuscrite ("Patterns of Manuscript Circulation and Publication," The Patriarch's Wife: Literary Evidence and the History of the Family [Chapel Hill: U of North California P, 1987] 62-100). II faut enfin relativiser l'accroissement des publications féminines et se replacer dans le contexte des années 1640 pendant lesquelles on assiste à une explosion de l'imprimé à cause de l'assouplissement considérable de la censure. Pour ce point de vue, voir Maureen Bell, George Parfitt et Simon Shepherd, éds., Biographical Dictionary of English Women Writers 1580-1720 (London: Harvester Wheatsheaf, 1990) 250-51. 1

les contemporains qui ont remarqué cette présence inédite des femmes sur la scène publique, beaucoup de pasteurs, défenseurs de l'ordre, s'indignent du rôle nouveau qu'elles assument; les chroniqueurs des newsbooks dénigrent leurs tentatives de se faire entendre au Parlement, tandis que les satiristes les accusent de tous les vices et les rendent responsables de tous les désordres; dans tous les cas, leurs textes témoignent d'une grande violence verbale: pour réduire l'inquiétante étrangeté des prophétesses, pétitionnaires et autres figures hors normes, les annes rhétoriques ne manquent pas. Cette étude ne porte pas sur l'histoire sociale des femmes, mais elle tente de mesurer l'influence de la Révolution sur l'écriture féminine et, plus généralement, sur l'image de la femme. L'idée que la guerre civile débouche sur la perte du sens n'est pas seulement le leitmotiv de la littérature royaliste qui célèbre avec nostalgie l'harmonie perdue.5 L'historien parlementaire Thomas May s'en fait aussi l'écho lorsqu'il évoque les effets de la guerre civile sur les sensibilités: "a Warre as cruell as unnaturall; that has produced as much rage of Swords, as much bitterness of Pens, both publike and private, as was ever knowne; and divided the ,,6 understandings of men, as weIl as their affections. Au-delà de ces témoignages
engagés dans l'actualité, Nigel Smith montre que la déstabilisation du sens s'empare de toutes les représentations, par-delà les frontières génériques habituellement reconnues. Selon lui, cette crise épistémologique n'est pas en contradiction avec la continuité historique mise en évidence par le courant de révision qui traverse l'historiographie actuelle; elle se fait d'abord ressentir dans les représentations verbales: When something as cataclysmic as the English Civil War and Revolution occurs, a massive destabilisation in the order of meaning is engendered. That there were so many words enhanced the sense of this, and it was a time many acknowledged as a collective loss of reason. When historical analysis properly discovers so many kinds of continuity, pre- as well as post-1640, so that the revolution seems even less than fa grand rebellion,' little more than a constitutional cough. . . , it is well worth looking at the world of words, which is where the impact of the crisis was most strongly registered. 7

Ce sentiment général de désordre, qui prévaut dans l'abondante littérature du temps, est primordial: c'est une invitation à scruter les représentations de la femme dans toutes sortes d'écrits (polémiques, prescriptifs, théoriques, etc.) et à analyser de près les ouvrages féminins afin de se demander dans quelle mesure ils sont affectés par le bouleversement général des sensibilités. Le courant de révision auquel Nigel Smith fait allusion, s'il a le mérite de mettre à l'honneur l'histoire des
5 Voir Line Cottegnies, L'Éclipse du regard. La Poésie anglaise du baroque au classicisme (Genève: Droz, 1997), en particulier chapitre 5, "Crise du regard et gueITe civile," 223-66. 6 Thomas May, "The Preface," The History of the Parliament of England (London, 1647) [sig. A4]. 7 Nigel Smith, Literature and Revolution in England, 1640-1660 (New Haven: Yale UP, 1994) 362.

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institutions, de redonner aux faits leurs justes proportions et de faire contrepoids à des interprétations détenninistes (whig ou marxistes), ne tient pas compte de la crise épistémologique qui traverse la production imprimée de la période: pampWets, traités, sermons, mais aussi les fonnes plus traditionnelles des belleslettres - épopée, poésie, théâtre. De plus, en insistant, à juste titre d'ailleurs, sur la neutralité d'une majorité de la population, ces historiens s'intéressent peu aux courants marginaux dont beaucoup de femmes auteurs sont issues.8 Pour mener à bien cette enquête qui découle d'un constat à la fois historique (les nouveaux rôles joués par les femmes) et épistémologique (la mort du roi renvoie à une vaste crise du sens), plusieurs approches s'imposent. D'abord, la reconstitution du contexte idéologique9 est essentielle car l'émergence des voix féminines est contemporaine d'un sentiment d'ébranlement de l'ordre patriarcal qui suppose la soumission des femmes dans la famille et, par extension, dans toute la société. Contrairement à un préjugé tenace, le discours sur la sujétion des femmes n'est ni monolithique, ni éternel; l'idée d'un patriarcat immuable, chère aux féministes d'antan, a fait long feu.lo Aujourd'hui, on s'accorde plutôt à considérer que la place des femmes dans l'histoire a évolué, et cette étude se situe dans le droit fil de ces travaux qui, depuis une vingtaine d'années, ont mis en évidence que le gender c'est-à-dire les représentations sociales et symboliques du rapport entre les sexes varie fortement en fonction des époques et des cultures.II Dans une synthèse passionnante sur l'Angleterre moderne, l'historien Anthony Fletcher, très attaché à l'historicisation de la notion de patriarcat, souligne les répercussions de la crise sociale, politique et religieuse sur les représentations des sexes: "The crisis of the English Civil War and its radical aftermath was far from simply a political crisis. It shook the confidence of Englishmen in their control of the social and gender order
to the roots."
12

8 Sur les tendances de l'historiographie de la Révolution, voir Bernard Cottret, Histoire d'Angleterre XVI-XVIIIe siècle (Paris: PUF, 1996) 179-86; Franck Lessay, "Penser la Révolution anglaise," Commentaire 12.47 (1989): 583-91; Richard Cust et Ann Hughes, "Introduction: After Revisionism," Conflict in Early Stuart England: Studies in Religion and Politics 1603-1642 (London: Longman, 1989) 1-46. 9 On peut se reporter à la définition de George Duby: "entendons par idéologie. . . un système (possédant sa logique et sa rigueur propres) de représentations (images, mythes, idées ou concepts selon le cas) doué d'une existence et d'un rôle historique au sein d'une société donnée" ("Histoire sociale et idéologies des sociétés," Faire de l'histoire, éd. Jacques Le Goff et Pierre Nora, 3 vols. [Paris: Gallimard, 1974] 1: 149). 10Voir, sur ces problèmes, Joan Gadol Kelly, "Did Women Have a Renaissance?", Becoming Visible: Women in European History, éd. Renate Bridenthal et Claudia Koonz (Boston: Houghton Mifflin, 1977) 137-64; Ezell, introduction, passim. Il Pour un bilan de l'utilisation du concept de gender en histoire, voir Joan W. Scott, "Gender: A Useful Category of Historical Analysis," American Historical Review 91 (1986): 1053-75. Voir aussi l'ouvrage important de Françoise Thébaud, Écrire l'histoire des femmes (Fontenay-aux-Roses: ÉNS éditions, 1998), qui dresse un bilan de l'histoire des femmes et de la notion de gender. Notons que cet ouvrage porte essentiellement sur les XIXe et XXe siècles. 12Anthony 1. Fletcher, Gender, Sex and Subordination, 1500-1800 (New Haven: Yale UP, 1995)

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Les études "culturelles" ou "littéraires," en pleine expansion,13 offrent également des perspectives stimulantes pour aborder dans leur spécificité des paroles de femmes parfois devenues opaques pour le lecteur contemporain. Beaucoup d'historiens reconnaissent l'intérêt de travaux qui prennent en compte les procédés rhétoriques et les stratégies de publication14 - pour eux la signification de l'imprimé dépend aussi de sa structure fonnelle: par exemple, la rhétorique biblique des quakers participe de la production du sens au même titre que leurs idées. Cette perspective est particulièrement intéressante dans le cas des textes féminins car ceux-ci, trop souvent tenus dans le registre de l'anecdote, n'ont pas fait l'objet de recherches approfondies. En outre, le travail d'exhumation d'écrits longtemps ignorés ou méprisés a beaucoup progressé depuis le début des années 1980; il s'inscrit dans une volonté d'élargir le corpus des "textes de références" à des ouvrages méconnus, voire inconnus.I5 Certains de ces travaux adoptent une perspective féministe,I6 mais le désir de déchiffrer les textes et de les comprendre l'emporte souvent sur les intérêts partisans; rares sont les critiques féministes qui souscrivent encore à l'idée simpliste selon laquelle l'histoire des femmes est linéaire et synonyme d'émancipation progressive.I? L'étude scrupuleuse de textes rares requiert enfin une contextualisation systématique; ce travail est nécessaire aussi bien dans le cas d'écrits polémiques à teneur politique et religieuse que dans des textes apparemment moins engagés comme la poésie, les autobiographies spirituelles ou le théâtre car, comme l'ont montré un grand nombre d'historiens, on assiste à une politisation de toutes les formes de littérature pendant la Révolution, et il est donc impossible d'étudier la production imprimée des années 1640-1660 en évacuant les conditions sociales,
283. Outre l'ouvrage de Fletcher, deux livres ont orienté notre approche historiciste du masculin et du féminin: Thomas Laqueur, Making Sex: Body and Gender from the Greeks to Freud (Cambridge, MA: Harvard UP, 1990), traduit par Michel Gautier sous le titre La Fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident (Paris: Gallimard, 1992), et Brian Gibbons, Gender in Mystical and Occult Thought: Behmenism and Its Development in England (Cambridge: Cambridge UP, 1996), en particulier Ie chapitre 2, "Gender, Sexuality and Power in Early Modern England," 20-59. 13Voir Cottret, Histoire d'Angleterre 229-30. 14Sur les rapports entre histoire et littérature, voir Ann Hughes, "Early Quakerism: A Historian's Afterword," The Emergence of Quaker Writing: Dissenting Literature in Seventeenth-Century England, 00. Thomas N. Corns et David Loewenstein (London: Frank Cass, 1995) 142-47. 15Cet élargissement du "canon" a aussi été favorisé par le courant du "New Historicism"; voir Cottegnies, "The New Historicism: A French Perspective," Histoire et secret à la Renaissance, éd. François Laroque (Paris: PSN, 1997) 75-76. Ces travaux sont facilités par la numérisation de nombreux textes féminins du XVIe et du XVIIe siècles, par exemple dans le cadre du projet "Renaissance Women on Line," réalisé par Brown University (http://wwp.stg.brown.edu/). 16Pour un bilan des études féministes, voir Carol Thomas Neely, "Constructing the Subject: Feminist Practice and the New Renaissance Discourses," English Literary Renaissance 18.1 (1988): 5-18. 17Ce point de vue, caractéristique des années 1970, est celui de Sheila Rowbotham, Hidden from History: Three Hundred Years ofWomen's Oppression and the Fight against It (1973, London: Pluto P, 1993). Quelques travaux récents appliquent des grilles "déconstructionnistes" et "féministes" aux textes du XVIIe siècle. Voir, par exemple, Hilary Hinds, God's Englishwomen: Seventeenth-Century Radical Sectarian Writing and Feminist Criticism (Manchester: Manchester UP, 1996).

18

historiques et culturelles sans lesquelles elle n'aurait pas vu le jour

seulement au sexe de l'auteur empêche d'en saisir pleinement le sens. 18 À l'instar de

-

s'intéresser

travaux récents sur les femmes - en particulier ceux de Phyllis Mack et de Patricia Crawford19 cet ouvrage tente de replacer les textes féminins dans le contexte des débats politiques et religieux qui secouèrent l'Angleterre de la Révolution. Comme le souligne Ann Hughes en prélude à son article sur le "masculin / féminin" dans les écrits niveleurs, "there is some danger of misunderstanding the precise significance of particular interventions by women if we stress only that they were women, and not also recognize that they were Levellers, or supporters of peace, or ,,20 Quakers. Enfm, étant donné la présence des femmes dans les mouvements sectaires et radicaux, les travaux de Christopher Hill et de ses disciples se sont avérés fort utiles pour replacer les textes féminins dans leur milieu d'origine, surtout après que l'historien a renoncé à des analyses marxistes trop déterministes?1 À la variété des approches choisies correspond un corpus étendu, très diversifié au niveau des genres, mais nettement délimité par deux dates, 1640 et 1660, significatives à la fois sur le plan institutionnel (convocation du Long Parlement, Restauration) et dans l'histoire de l'imprimé: pendant les deux décennies de la Révolution, la censure est affaiblie et les presses fonctionnent comme jamais elles ne l'avaient fait auparavant.22 La meilleure preuve de cette extraordinaire activité est l'immense collection du libraire londonien George Thomason qui achète plus de vingt-deux mille livres et pamphlets pendant ces vingt années;23 la bibliographie
18Voir, en particulier, Smith, Literature and Revolution in England et David Norbrook, Writing the English Republic: Poetry, Rhetoric and Politics 1627-1660 (Cambridge: Cambridge UP, 1999). Signalons encore de Smith, Perfection Proclaimed: Language and Literature in English Radical Religion, 1640-1660 (Oxford: Oxford UP, 1989); Lois Potter, Secret Rites and Secret Writing: Royalist Literature, 1641-1660 (Cambridge: Cambridge UP, 1990); Thomas Healy et Jonathan Sawday, Literature and the English Civil War (Cambridge: Cambridge UP, 1990); Derek Hirst, "The Politics of Literature in the English Republic," The Seventeenth Century 5 (1990): 133-55; James Holstun, éd., Pamphlet Wars: Prose in the English Revolution (London: Franck Cass, 1992); Wiseman, Drama and Politics in the English Civil War (Cambridge: Cambridge UP, 1998). 19Crawford, Women and Religion in England 1500-1720 (London: Routledge, 1993); Phyllis Mack, Visionary Women: Ecstatic Prophecy in Seventeenth-Century England (Berkeley: U of California P, 1992). 20Hughes, "Gender and Politics in Leveller Literature," Political Culture and Cultural Politics in Early Modern England, éd. Susan Dwyer Amussen et Mark A. Kishlansky (Manchester: Manchester UP, 1995) 164. 21Voir, par exemple, Christopher Hill, The World Turned Upside Down: Radical Ideas during the English Revolution (1972; Harmondsworth: Penguin, 1991) et Barry Reay, The Quakers and the English Revolution (New York: Saint Martin's P, 1985), J. F. McGregor et Reay, éds., Radical Religion in the English Revolution (Oxford: Oxford UP, 1984). 22Sur la chronologie de la censure, on peut se reporter à Sheila Lambert, "The Beginning of Printing for the House of Commons," The Library, 6th series, 3.1 (1981): 43-61. 23Voir George K. Fortescue, 00., Catalogue of the Pamphlets, Books, Newspapers, and Manuscripts Relating to the Civil War, the Commonwealth, and Restoration, Collected by George Thomason, 1640-1661, 2 vols. (London: British Museum, 1908). Sur la collection Thomason, voir Olivier Lutaud, "Un des fonds de base du British Museum: La Collection Thomason," Actes du

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presque exhaustive de Hilda L. Smith et de Susan Cardinale24 révèle que les textes sur les femmes, ou écrits par elles, entre 1640 et 1660, ont rarement échappé à l'œil exercé du bibliophile?5 Les sources sur lesquelles s'appuie cette étude se décomposent en trois sous-ensembles. D'abord, des ouvrages théoriques qui statuent sur la nature et le rôle de la femme: traités de vulgarisation médicale, livres de conduite, sermons, apologies du sexe féminin, pamphlets politiques, ainsi que les écrits politiques de Thomas Hobbes et de Robert Filmer. Ensuite, des textes féminins d'une grande variété générique et idéologique: prophéties, autobiographies spirituelles, poésie dévotionnelle, pétitions, pièces de théâtre, poésie, mémoires. Enfin, des écrits polémiques qui montrent la perception négative et la récupération à des fins de propagande de l'activisme politique et religieux des femmes: entrent dans cette catégorie les gazettes (ou newsbooks), les pamphlets, les placards, et des traités particulièrement virulents. Sans Thomason, une grande partie de cette production éphémère ne nous serait pas parvenue. L'ouvrage se propose d'interroger cette extraordinaire floraison afin de mettre en lumière les tensions entre l'espace public, "le forum," et l'univers domestique, "la cuisine." Dans quelle mesure l'accès inhabituel des femmes à la parole pendant la Révolution renvoie-t-il à un désir d'émancipation? Pourquoi la crise des années 1640-1660 est-elle le moment d'une éclosion de l'expression féminine? Quelles sont les formes que prend le soudain bruissement de ces voix inattendues? Le premier volet de cette étude analyse les répercussions des changements politiques, religieux et épistémologiques sur l'ordre des sexes. L'émotion soulevée par l'exécution de Charles 1er est considérable, dans le pays et dans toute l'Europe: beaucoup, surtout du côté royaliste, pensent que le monarque est la pierre angulaire qui garantit la cohérence de l'édifice social et que sa décapitation va entraîner la ruine du système patriarcal sur lequel est construite la société. Cette crise de la monarchie conduit philosophes et pamphlétaires à s'interroger sur les origines de l'État et sur la hiérarchie des sexes. Tout en réaffirmant la nécessaire subordination civile des femmes, les théories de Hobbes et de Filmer signalent son caractère problématique. De même, le débat sur la souveraineté, au début de la guerre civile, conduit les pamphlétaires à s'interroger sur le bien-fondé de la soumission inconditionnelle des femmes dans le mariage. Néanmoins, malgré ces débats et ces
Congrès de Nantes de la SAES (Paris: Didier, 1976) 101-16; Lois Spencer, "The Professional and Literary Connexions of George Thomason," The Library 13 (1958): 103-18 et "The Politics of George Thomason," The Library 14 (1959): 10-26. 24Voir Hilda L. Smith et Susan Cardinale, Women and the Literature of the Seventeenth Century: An Annotated Bibliography Based on Wing's Short-Title Catalogue (New York: Greenwood P, 1990). 25Il a été parfois nécessaire d'étendre cette étude à quelques textes publiés après la Restauration: il s'agit des pièces de Margaret Cavendish, dont la composition date des années d'exil (Playes [London, 1662]), de la poésie de Katherine Philips, écrite pendant les années 1650 et qui circule sous forme manuscrite (Poems [London, 1664]), et de trois livres de mémoires féminins rédigés et publiés plus tard, mais dont l'intérêt thématique a prévalu sur des critères de choix strictement chronologiques (Lucy Hutchinson, Memoirs of the Life of Colonel Hutchinson with a Fragment of Autobiography, éd. Neil H. Keeble [London: Everyman, 1995]), The Memoirs of Anne, Lady Halkett and Ann, Lady Fanshawe, éd. John Loftis (Oxford: Clarendon, 1979).

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remises en cause, la grande majorité des autorités religieuses, morales et politiques, s'accordent pour réaffmner les vertus de la "bonne épouse" dans une société patriarcale. Comme tente de l'établir la suite de l'enquête, c'est dans les ouvrages féminins que l'on trouve le meilleur contrepoint à ces représentations idéologiques: en s'exprimant publiquement, leurs auteurs donnent d'elles-mêmes une image inhabituelle, revendiquant de facto une autorité qui, sans attaquer de front l'idéologie patriarcale, conteste la soumission et le silence auxquels elles sont censées se conformer. Ces nouvelles voix, qui jettent une lumière inédite sur l'engagement des femmes dans les grands remous spirituels et politiques de la Révolution anglaise, ont toutefois un statut et une portée différents selon que leurs auteurs s'expriment en leur nom propre ou sous le couvert de l'inspiration divine. Dans les deux cas, il faudra détenniner la nature des revendications, examiner de près comment les femmes se situent dans l'Histoire dont on les exclut facilement, comment elles justifient leur intervention, et aussi se demander dans quelle mesure les prises de parole sont liées à des aspirations personnelles (la réalisation de soi) ou collectives (la recherche de l'émancipation sociale et politique).. Enfin, la dernière partie de l'étude s'interroge sur la réception masculine de ces paroles féminines et sur les stratégies pamphlétaires élaborées pour réduire au silence des voix devenues soudain trop bruyantes. Les polémistes ne reculent devant aucune exagération pour condamner ces manifestations de désordre. Qu'on s'intéresse aux gazettes qui rapportent aussi bien des exploits féminins que de banals faits divers, aux récits de naissance monstrueuse ou à la propagande contre l'hérésie, la femme, d'où provient tout le mal, est érigée en emblème du chaos qui règne dans l'Angleterre révolutionnaire. Cette entreprise d'occultation des figures féminines hors normes n'atteste-t-elle pas en même temps leur force sur l'imaginaire politique et religieux de la Révolution? Il convient enfin de préciser que cette étude ne peut ni ne veut faire l'économie de la notion piégée de "féminisme." Ce terme, dont l'Oxford English Dictionary relève les premières occurrences à la fin du XIXe siècle, peut prendre deux sens concurrents. D'abord, la notion de féminisme peut renvoyer à la simple valorisation de la femme par rapport à l'homme. Pour Ian Maclean, "Feminism may be better described as a reassessment in women's favour of the relative capacities of the ,,26 sexes. Entendue ainsi, cette forme de "féminisme, " qu'historiens et critiques appellent aussi "proto- féminisme" ou "préféminisme," apparaît dès le XVe siècle dans les apologies du sexe féminin et permet de comprendre de nombreux écrits de la Révolution. Il existe, ensuite, un sens plus politique et économique du mot, qui désigne l'amélioration du statut de la femme dans la société. Cette défmition, qui recoupe les conceptions modernes, implique que l'on conçoive les femmes comme
26Ian Maclean, Woman Triumphant: Feminism in French Literature, 1610-1652 (Oxford: Clarendon, 1977) 8.

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un groupe sociologique à part?7 Pour la clarté du propos et pour ne pas projeter sur le XVIIe siècle des visions trop évidemment anachroniques, il sera précisé au cours de l'enquête dans quelle acception il faut entendre le tenne de féminisme.

27Voir Hilda L. Smith, Reason's Disciples: Seventeenth-Century English Feminists (Urbana: U of Illinois P, 1982) 3-17.

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PREMIÈRE

PARTIE

L'ORDRE PATRIARCAL À L'ÉPREUVE DE LA RÉVOLUTION

CHAPITRE 1 PRÉAMBULE: LA FEMME DANS LE DISCOURS PATRIARCAL

Le sentiment d'une crise majeure du système patriarcal s'exprime dans les ouvrages des pasteurs et des moralistes entre 1640 et 1660, mais ces craintes ne correspondent pas à un bouleversement significatif des attitudes mentales à l'égard des femmes. Certes, on assiste bien à une inflexion du discours médical et à l'émergence de propos radicaux sur l'égalité spirituelle des sexes, mais l'idéologie dominante continue d'affinner l'infériorité naturelle des femmes et leur nécessaire soumission, en des tennes fort peu originaux.!

1. Le discours médical
Le premier pilier de l'idéologie patriarcale qui domine encore l'époque moderne est l'infériorité de la femme dans l'ordre de la nature. Au XVIIe siècle, lorsque le développement de l'imprimé favorise la vulgarisation des idées médicales,2 les discours physiologiques hérités de l'Antiquité et du Moyen Âge subissent des changements significatifs - mais on ne rompt pas en quelques années, ni en quelques décennies, avec un modèle pluriséculaire. La femme, explique Aristote, contribue à la génération de façon passive; elle fournit la matière, tandis que l'homme procure la fonne: "comme principes de la génération on pourrait poser à juste titre le mâle et la femelle, le mâle comme possédant le principe moteur et générateur, la femelle le principe matériel," lit-on dans la Génération des animaux.3 Au XVIIe siècle, cette théorie n'est plus suivie à la lettre, mais elle imprègne encore quelques ouvrages de vulgarisation, comme ce manuel à l'usage des sages-femmes, The Compleat Midwifes Practice: "[woman's seed] is not hot and quickening but a dead Stuff, onely fit to receive Life and ,,4 Fashion. La majorité des auteurs suivent plutôt Galien, qui estime que la femme certes moins parfaite que l'homme - joue un rôle essentiel dans le processus de la
1 Voir Fletcher, "Men's Dilemma: The Future of Patriarchy in England 1560-1660," Transactions of the Royal Historical Society 4 (1994): 61-81 et Gender, Sex and Subordination xv-xxii. Les travaux d'anthropologie de Françoise Héritier montrent l'importance des catégories culturelles du masculin et du féminin et leur hiérarchisation dans toutes les sociétés traditionnelles. Voir, en particulier, Masculin / Féminin. La Pensée de la différence (Paris: Odile Jacob, 1996) 15-30. 2 Voir Andrew Wear, "The Popularization of Medicine in Early Modern England," The Popularization of Medicine 1650-1850, éd. Roy Porter (London: Routledge, 1992) 17-41. Fletcher, Gender, Sex and Subordination 30-31. Cette vulgarisation est importante pendant la Révolution; voir Charles Webster, The Great Instauration: Science, Medicine, and Reform, 1626-1660 (London: Duckworth, 1975). 3 Aristote, De la génération des animaux, trad. Pierre Louis (Paris: Les Belles Lettres, 1961) 1.2.3. 4 T. C., I. D., M. S., et T. B., The Compleat Midwifes Practice (London, 1656) 26.

génération, "for there needs must be a female. Indeed you ought not to think that our Creator would purposely make half the whole race imperfect and, as it were,

mutilated, unless there was to be some great advantage in such a mutilation.

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Un

traité anonyme de 1655, tout en rappelant que les femmes retirent autant de plaisir que les hommes de l'acte sexuel, insiste sur cette participation des femmes à la procréation: Now this Generation or action of the Vegetative Faculty is performed by the seminality of Male and Female. . . . For Femalls have instruments official both to spermification and Emission; are invited to and act Congression with the same libidinous orgasmus, and pleasant fury that the Males do: and their Seminary Emissions have been discovered to the ocular scrutiny of many. 6

En outre, l'idée partagée par les médecins de l'Antiquité, selon laquelle les femmes sont d'une perfection moindre, voire des monstres ou des erreurs de la nature, ne va plus de soi à l'époque de la Révolution anglaise. Pour Galien, l'excès de chaleur était un indice de la plus grande perfection de l'homme: "Now just as mankind is the most perfect of all animals, so within mankind the man is more perfect than the woman, and the reason for bis perfection is his excess of heat, for heat is Nature's primary instrument."7 Au XVIIe siècle, si les médecins perpétuent cette hiérarchie, ils corrigent la vision de Galien et ajoutent, conformément à une vision chrétienne de la création, que la femme est parfaite à la fois dans son sexe et dans l'ordre du cosmos.s Ainsi, Helkiah Crooke (1576-1635), auteur d'un traité d'anatomie qui fera autorité en Angleterre jusqu'à la publication du traité de Bartholin en 1668,9 réfute les lieux communs de la médecine antique. En s'appuyant sur le rôle des femmes dans la génération, il met en avant la perfection des deux sexes et rejette l'hypothèse qui fait des femmes une erreur de la nature: But this opinion of Galen, and Aristotle we cannot approve. For we think that Nature as well intendeth the Generation of a Female as of a Male: and therefore it is unworthily said that she is an Error or Monster in Nature. For the perfection of all naturall things is to be esteemedand measuredby the end: now it was necessary that Woman should be so formed or else Nature must have missed of her scope, because she intended a perfect generation, which without a woman cannot be
accomplished. 10

5 Galien, On the Usefulness of the Parts of the Body. De usu partium, trad. Margaret Tallmadge May,2 vols. (Ithaca: Cornell UP, 1968) 2: 2.299.630. 6 Anthropologie Abstracted; or, The Idea of Humane Nature Reflected in Briefe Philosophicall, and Anatomicall Collections (London, 1655) 72-74. Levinus Lemnius, The Secret Miracles of Nature [Anvers, 1559] (London, 1658) chapitre 6, "That a woman doth afford seed, and is a Companion in the whole Generation." 7 Galien 2: 2.299.630. 8 Maclean, The Renaissance Notion of Woman: A Study in the Fortunes of Scholasticism and Medical Sciences in European Intellectual Life (Cambridge: Cambridge UP, 1980) 33, 44. 9 Voir la traduction en 1668 par Nicholas Culpeper et Abdiah Cole de Bartholinus Anatomy (London, 1668). 10 Helkiah Crooke, Microcosmographia: A Description of the Body of Man [1615] (London,

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Un peu plus tard, en 1651, le pasteur anglican Alexander Ross (1590-1654), auteur d'ouvrages de théologie, d'histoire et de philosophie, réfute l'imperfection féminine pour les mêmes raisons que Crooke, en mettant l'accent sur la vocation féminine à procréer: "As nature hath appointed generation, for continuing of the species, so it hath appointed distinction of sexes, aiming as well at the femal [sic], as at the male, and not at the male alone, as some think, who would the female an imperfect thing, an aberration of nature: for the one sex is no less needfull for procreation than the other."11 Cette valorisation de la procréation a pour conséquence de susciter un intérêt nouveau pour les maladies gynécologiques.12 En 1652, il n'est pas étonnant de lire, sous la plume du médécin Nicholas Fontanus, cette déclaration: "the Matrix is the cause of all those diseases which happen to women."l3 Enfm, dans le domaine de l'anatomie, la remise en cause des discours anciens est moins radicale que ne pourraient le laisser croire les progrès de cette discipline au XVIe et au XVIIe siècles. À l'instar de Galien,14les médecins et les anatomistes continuent à parler d'un sexe unique, c'est-à-dire à affirmer que les hommes et les femmes disposent d'organes sexuels qui ne diffèrent que par la taille et par leur situation dans le COrpS.IS faut attendre le XVIIIe siècle pour que l'on prenne au Il sérieux les différences biologiques entre les sexes. Pour la période qui nous intéresse, le paradigme du sexe unique, avec toutes les étranges descriptions anatomiques qu'il entraîne, domine la plupart des traités. Les isomorphismes mis en évidence par Galien entre le sexe féminin et le sexe masculin demeurent le meilleur modèle pour comprendre la différence sexuelle.16 Dans les faits, la parution en
1651) 199. Il Alexander Ross, Arcana Microcosmi; or, The Hidden Secrets of Mans Body Disclosed in an Anatomical Duel Between Aristotle and Galen (London, 1651) 86. 12Voir, en particulier, Leonard Sowerby, The Ladies Dispensatory, Containing the Natures, Vertues and Qualities of All Herbs and Simples Usefull in Physick (London, 1652); Nicholas Fontanus, The Womans Doctour; or, An Exact and Distinct Explanation of All Such Diseases As Are Peculiar to That Sex (London, 1652); [Richard Bunworth], The Doctresse: A Plaine and Easie Method of Curing Those Diseases Which Are Peculiar to Women (London, 1656); Culpeper, Abdiah Cole, William Rowland, The Compleat Practice of Physick in Eighteen Several Books (London, 1655) 400-527 ("Of Womens Diseases"). 13Fontanus 2. Voir Maclean, The Renaissance Notion of Woman 34-35. 14Pour une étude des discours médicaux à l'époque moderne, on peut se reporter à Smith, "Gynecoloy and Ideology in Seventeenth-Century England," Liberating Women's History, 00. Berenice A. Carroll (Urbana: U of Illinois P, 1976) 97-114; Évelyne Berriot-Salvadore, "Le Discours de la médecine et de la science," Histoire des femmes XVIe-XVIIIe siècles, éd. Natalie Zemon Davis et Arlette Farge, 5 vols. (Paris: Plon, 1991) 3: 359-95; Berriot-Salvadore, Un Corps, un destin. La Femme dans la médecine de la Renaissance (Paris: Champion, 1993). Voir aussi Owsei Temkin, Galenism: Rise and Decline of a Medical Philosophy (Ithaca: Cornell UP, 1973). 15Ce schéma explicatif est très bien résumé par Laqueur: "Galien, qui au lIe siècle de notre ère élabora le plus puissant et le plus résilient des modèles d'identité structurelle, mais non spatiale, des organes de reproduction mâles et femelles, s'attacha longuement à démontrer que les femmes étaient au fond des hommes chez qui un défaut de chaleur vitale - de perfection - s'était soldé par la rétention, à l'intérieur, de structures qui chez le mâle sont visibles au dehors" (17). 16Johann Amos Comenius reste ainsi très fidèle à la tradition: "The members, whereby the sexes differ, are the same in number, site and form, and differ in nothing almost unless it be regarded

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1651 de Exercitationes de generatione animalium, dans lequel William Harvey (1578-1657) expose une première théorie de l'épigenèse, n'a guère d'impact sur les représentations et sur les perceptions courantes de la génération.17 Ces propos de Crooke, au début du XVIIe siècle, illustrent ces résistances de l'imaginaire scientifique. Certes, le médecin de Jacques 1er désapprouve les homologies anatomiques de Galien: Those things which Galen urgeth concerningthe similitude of the parts. . . savour very little of the truth of Anatomy, as we have already proved in the Book going before, wherein we have shown how little likeness there is betwixt the neck of the Womb and the yard, the bottom of it and the cod. Neither is the structure,figure or magnitude of the testicles one and the same, nor the distribution and insertion of the spermatic vessels alike; wherefore we must not think that the Female is an imperfectMale differing only in the position of the Genitals.IS Mais sa critique, très partielle, est prisonnière du modèle unisexe: les dissemblances qu'il mentionne sont accidentelles et ne donnent pas lieu à l'invention d'une nomenclature nouvelle pour désigner les organes reproductifs des hommes et des femmes.19En effet, malgré l'anatomie différenciée qu'il propose, Crooke, comme la plupart de ses contemporains, a recours à la physiologie des humeurs pour définir la différence sexuelle, qui ne peut se comprendre qu'en termes de chaleur, de froid, d'humidité et de sécheresse: "And so much shall be sufficient to have been added concerning the difference of the Sexes. But because there is more difference in the Tempers in men and women, we will insist somewhat more upon that point."20 Pour le médecin anglais, la femme se distingue donc de l'homme par des humeurs plus froides, et c'est ce qui explique son infériorité: "a woman is sa much less perfect than a man by how much her heat is less and weaker than his.,,21Ce genre de raisonnement prévaut dans la plupart des traités du temps, par exemple chez Ross qui affmne la supériorité du cerveau masculin,22 et rappelle la faiblesse, la mollesse et le caractère passionné des femmes: the fatness, softness, and laxitie of the womans body besides the abundance of
exterius and interius: to wit the greater force of heat in the male thrusting the genitals outward, but in the female by reason of the weaker heat the said members containing themselves within: which Anatomists know" ("Of the Generative Faculty," Natural! Philosophie Reformed by Divine Light; or, A Synopsis of Physicks [London, 1651] 200-01). 17Voir William Harvey, Exercitationes de generatione animalium (London, 1651), réédité dans Disputations Touching the Generation of Animals, trade Gweneth Whitteridge (Oxford: Blackwell Scientific Publications, 1981). Voir Audrey Eccles, Obstetrics and Gynaecology in Tudor and Stuart England (London: Croom Helm, 1982) 40-42 et Laqueur 162-69. 18Crooke 200. Voir une description et un raisonnement similaires dans le traité de Ross (84). 19Voir Crooke 199 et Laqueur 109 sqq. 20Crooke 200. Voir aussi [Bunworth] 1-2. 21Crooke 161. Sur cette physiologie des humeurs, voir Keeble, éd., The Cultural Identity of Sevententh-Century Woman: A Reader (London: Routledge, 1994) 17-22; Eccles 17 sqq. 22Voir Ross 20: "As the male hath a hotter heart then the female, so hee hath a larger braine for the most part. "

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blood, which cannot be concoctedand exhaled for want of heat, argue that she is of a colder temper than the man: she indeed hath a swifter pulse, because of the narrownessofher arteries, and her proneness to anger and venery, argue imbecility ofmind, not heat.23 Ainsi, en dépit de la découverte de circulation sanguine,24 les antiques préjugés persistent. Les progrès de l'anatomie et de la médecine ne renouvellent pas en profondeur la représentation médicale des sexes, qui ne se libère pas d'idéologies et d'attitudes ancestrales.25 L'inscription du corps dans une vision analogique et humorale du cosmos implique que la différence sexuelle, malgré une connaissance accrue de l'anatomie, s'exprime encore au milieu du XVIIe siècle surtout en termes de ressemblances et de hiérarchies et non d'oppositions biologiques strictes: le corps féminin n'est pas doué de qualités uniques et spécifiques, mais il se comprend par rapport à une économie générale des humeurs dont l'homme demeure l'étalon. Lorsque cette physiologie sera progressivement abandonnée à la fm du XVIIe siècle,26 le modèle du sexe unique, hérité de Galien, va peu à peu céder la place à une autre vision.27 Cette mutation des mentalités, qui va conduire au dimorphisme et à la divergence biologique, s'amorce au milieu du XVIIe, mais on ne saurait parler de crise ou de révolution dans ce domaine.
2. Le discours des Églises

Pendant la Révolution anglaise, les Églises font entendre deux sortes de discours sur la nature de la femme. D'une part, un discours de soumission, très majoritaire, qui voit dans la figure d'Ève l'archétype de toutes les femmes. D'autre part, un discours égalitaire, plus marginal, qui prend néanmoins de l'ampleur après 1640, lorsque les Églises indépendantes et les sectes se développent plus librement qu'auparavant. Ces deux manières d'envisager le statut des sexes, qui ne s'excluent pas forcément, découlent des lectures des trois premiers livres de la Genèse et de leur commentaire dans les Épîtres de saint Pau1.28 Le récit de la création d'Ève fournit de nombreux arguments à la démonstration théologique de l'infériorité des femmes.29 Ceux-ci sont plus souvent tirés du récit
23Voir Ross 86. Il est aussi tout à fait courant de voir dans les menstrues féminines (phénomène humoral par excellence) une preuve de la faiblesse du sexe. Les nouvelles théories anatomiques ne modifient guère la perception de la physiologie féminine. Voir Crawford, "Attitudes to Menstruation in Seventeenth-Century England," Past and Present 91 (1981): 47-73. 24 Les premières conférences de Harvey sur le sujet datent de 1616. 25Laqueur 87. L'auteur conclut: "Ainsi, l'histoire de la représentation des différences anatomiques entre homme et femme est-elle extraordinairement indépendante de la structure réelle de ces organes ou de ce que l'on savait d'eux. C'est l'idéologie et non l'exactitude de l'observation qui détermina la vision que l'on avait d'eux et des différences qui comptaient" (104). 26Sur ce glissement épistémologique, voir Laqueur 25. 27Voir Laqueur 19. Pour une excellente synthèse, voir Gibbons 20-59. 28Nous citons la Bible dans l'édition de Jacques 1er (ou "Authorized Version"), publiée en 1611. 29Sur les problèmes d'interprétation, voir James Grantham Turner, One Flesh: Paradisal Marriage and Sexual Relations in the Age of Milton (1987, Oxford: Clarendon, 1993) 5-8 et 106-23 et

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"sacerdotal" de la création (deuxième et troisième chapitres de la Genèse) et du commentaire qu'en donne saint Paul, que du récit "yahvique" (premier chapitre de la Genèse), plus égalitaire et, par conséquent, difficile à réconcilier avec le précédent. Selon le pasteur puritain Daniel Rogers (1573-1652), auteur de Matrimoniall Honour, Dieu a délibérément introduit une hiérarchie entre les sexes au moment de la création.3o TIavance trois raisons; la première est chronologique, liée à l'ordre de la création: "For the fITst,The man (we know) was fITstcreated, as a perfect Creature, and not the woman with him at the same instant; as we know both sexes of all other Creatures were contemporary: not so here. But, after his ,,31 constitution and frame ended, then was she thought of. Rogers reprend ici la hiérarchie paulinienne entre le féminin et le masculin: "For Adam was fITstfonned, then Eve" (1 Timothée 2: 13). TI suit les exégètes qui ont traité de cette question depuis les Pères de l'Église jusqu'aux grands réfonnateurs.32 La supériorité du masculin sur le féminin est inhérente à la création divine et toute idée d'égalité ne peut que contrevenir à l'ordre établi par le Créateur. Un autre passage de la Genèse ("And the rib, which the Lord God had taken from man, made he a woman, and brought her unto the man," [Genèse 2: 22]), abondamment commenté par la tradition, pennet ensuite à Rogers de montrer que les sexes n'ont pas été façonnés à partir de la même matière: "Secondly, she was not made of the same matter as the man equally; but she was made and framed of the man; by a rib taken of the man, and being fonned by God, into a woman, was brought unto the man. ,,33Enfm, un troisième verset de la Genèse non moins célèbre ("And the Lord Gad said, It is not good that the man should be alone: l will make an help meet for him," [2: 18]) est interprété par le pasteur dans un sens résolument hiérarchique, pour démontrer
riage and Sexual Relations in the Age of Milton (1987, Oxford: Clarendon, 1993) 5-8 et 106-23 et John Lee Thompson, John Calvin and the Daughters of Sarah: Women in Regular and Exceptional Roles in the Exegesis of Calvin, His Predecessors, and His Contemporaries (Genève: Droz, 1992) 106-28; Mary Potter, "Gender Equality and Gender Hierarchy in Calvin's Theology," Signs 11.4 (1986): 725-39. 30Voir Daniel Rogers, Matrimonial! Honour; or, The Mutual! Crowne and Comfort of Godly, Loyall, and Chaste Marriage (London, 1642) 255. 31Rogers, Matrimonial! Honour 254-55. Sur cet argument de l'ordre chronologique de la création, voir Thompson, John Calvin 111-18. 32Voir, en particulier, saint Augustin,La Genèse au sens littéral (De Genesi ad literam) (Paris: Desclée de Brouwer, 1972) 11.37.50: "Il ne faut pas croire en effet qu'avant le péché, la femme ait été créée telle qu'elle ne fût pas soumise à son mari et n'eût pas à se tourner vers lui en le servant. Mais on peut légitimement penser que la servitude à laquelle il est fait ici allusion est une servitude de condition plutôt que de dilection, afin que cette servitude selon laquelle, par la suite, les femmes devinrent esclaves des hommes, apparaisse elle aussi comme une conséquence du péché." Sur la soumission prélapsaire des femmes, Calvin suit saint Augustin (Commentaires de Jean Calvin sur l'Ancien Testament: Le Livre de La Genèse [Genève: Labor et Fides, 1961] 83): "elle avait bien été sujette à son mari, mais c'était une sujétion franche et non point dure, mais maintenant elle est mise comme en servage." Il Ya quelques exceptions à cette lecture inégalitaire de la Genèse, en particulier Luther qui suit l'interprétation de saint Jean Chrysostome. Voir Turner, One Flesh 121-22 et Thompson, John Calvin 139-44. 33Rogers, Matrimonial! Honour 255. Sur cet argument de la dérivation, voir Thompson, John Calvin 121-28.

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l'assujettissement de la femme. La création d'Ève n'est pas une fm en soi; elle n'a de sens que par rapport aux besoins d'Adam: "And thirdly, she was made for the mans use and benefit, as a meet helper, when no other creature besides her was not able ,,34 to do it. Comme dans le discours médical hérité d'Aristote, la femme est considérée comme un moyen tandis que l'homme est pensé en tennes de finalité. À ces raisons inférées du récit de la création, s'ajoutent les arguments tirés de l'épisode de la chute, qui aggravent la subordination d'Ève et, plus généralement, la soumission de toutes les femmes: The second warrant hereof is penall, and yet so much the stronglier tying the woman, being now in a fallen condition. . . . her sin still augmented her inequality, and brought her lower and lower in her prerogative. For since, she would take upon her as a woman without respect to the order, dependence and use ofher creation, to enterprise so sad a business, as to jangle and demure with the divell about so waighty a point as her husbands freehold, and of her owne braine to lay him and it under foot, without the least parlee and consent of his: Obeying Sathan before him, nay God himselfe: so that, till she had put all beyond question, and past amendment, and eaten, she brought not the fruit to him to eate, and so, became a divell to tempt him to eate; therefore the Lord strips her of this robe of her honour, accursing her with this penalty, that her appetite should bee to her husband.35 Dans cette ré écriture de la scène originelle, Ève a péché par orgueil et porte toute la responsabilité de la faute. Les motivations, qui n'apparaissent pas dans la Bible, font du premier péché une forme de désobéissance conjugale. La malédiction qui assujettit éternellement Ève à Adam est présentée comme une loi indélébile: "Which law is not as the law of the Medes and Persians, (for that must alter) but a Law which bred a Law, an instinct ofunequall inferiority, and smote into the heart of Eve, a falling from her station, and subjected her to her husband."36 Toutefois, cette "double sujétion" d'Ève est adoucie par la médiation du Christ qui rend le châtiment divin plus facile à supporter.37 La servitude à laquelle Ève et sa descendance avaient été condamnées se transforme, par la grâce du Rédempteur, en un joug de douceur (Matthieu Il: 30): "the Lord abased [women] to a low degree of inferiority to the man, and that justly: yet through Christ, this extremity is dispenced with, and reduced to a tolerable mediocrity for the ease of ,,38 womankind. En outre, la subordination des femmes ainsi établie ne concerne que l'ordre social; les pasteurs, même les plus rigoristes, affmnent que les âmes des deux sexes sont égales devant Dieu. Le pasteur presbytérien Edward Reyner (16001668) précise: "The wife is coheir with her Husband of the grace of life, that is of
34Rogers, Matrimonial! Honour 255. Voir 1 Corinthiens Il: 8-9 et Thompson, John Ca/vin 11835Rogers, Matrimonial! Honour 255-56. 36Rogers, Matrimonial! Honour 256. 37Voir Rogers, Matrimonial! Honour 257. 38Rogers, Matrimonial! Honour 257. Pour ces arguments inférés de la chute, voir Thompson, John Calvin 128-60. Sur l'interprétation paulinienne de la Genèse et les contradictions qu'elle véhicule, voir Turner, One Flesh 24-27. 21.

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the life of Grace and glory: For (as one observes) souls have no Sexes; and as they ,,39 are in Christ they are both equal, male and female are in him all one. De même, pour l'anglican Jeremy Taylor (1613-1667), les âmes n'ont pas de sexe: "a good woman is in her soul the same that a man is; and she is a woman on1y in her ,,40 body. Cependant, ces auteurs demeurent beaucoup plus prolixes sur l'assujettissement des femmes à leur mari que sur l'égalité des âmes.41Leur embarras sur cette question est net lorsqu'ils traitent de l'image de Dieu. Ils ont beaucoup de mal

à réconcilier le premier récit égalitaire de la Genèse - "So God created man in his
own image, in the image of God created he him, male and female created he them" (Genèse 1: 27) - et le verset de saint Paul (1 Corinthiens Il: 7): "For a man indeed ought not to cover his head, for as much as he is the image and glory of God: but ,,42 the woman is the glory of the man. Calvin, dans son commentaire de ce passage
de la Genèse, influencé par l'Épître aux Corinthiens, prend soin de préciser que la femme a été créée à l'image de Dieu dans un degré moindre.43 Le puritain Daniel Rogers, dans Matrimoniall Honour, ne retient que le verset de Paul et oublie, semble-t-il, le verset égalitaire de la Genèse.44 De même William Herbert, dans son catéchisme, tout en reconnaissant l'égalité spirituelle des sexes, rappelle simultanément l'autorité du mari: How honour her [his wife)? As his coheire of the grace of life: as the image of his authoritie in the rule of his familie. . . . How honour him [her husband)? As God's image, . . . the cause of her being, and the fountain of her authoritie.45

En revanche, dans le protestantisme radical qui s'épanouit à la faveur du démantèlement de l'Église établie,46 l'argument de la subordination devient secondaire; l'aspiration à la liberté de conscience47 s'accompagne d'un réel souci d'égalité spirituelle entre les sexes,48telle qu'elle est affmnée dans le verset de saint
39Edward Reyner, Considerations Concerning Marriage: The Honours, Duties, Benefits, Troubles, of It (London, 1657) 12. 40Jeremy Taylor, The Marriage Ring; or, The Mysteriousness and Duties of Marriage [1653] dans The Whole Works of the Right Rev. Jeremy Taylor, D.D, 15 vols. (London, 1839) 5: 252. 41Voir Turner, One Flesh 96-97. 42Sur la question de l'image de Dieu, voir Maclean, Renaissance Notion ofWoman 13-14: "ln the Renaissance, a restrictive understanding of image which allows the male preeminence over the female is retained from patristic and scholastic discussions." 43Commentaires de Jean Calvin sur l'Ancien Testament 2. 44Voir Rogers, Matrimoniall Honour 5-6. 45William Herbert, Careful Father and Pious Child, Lively Represented, in Teaching and Learning a Catechisme (London, 1648) 679, 689. 46Voir Joyce L. Irwin, 00., Womanhood in Radical Protestantism, 1525-1675 (New York: Edwin Mellen P, 1979) xiii-xiv. John Morrill a estimé que les radicaux représentaient 5 % de la population totale. Voir "The Church in England, 1642-49," Reactions to the English Civil War, 1642-1649 (London: Macmillan, 1982) 90. 47Voir Irwin, éd., Womanhood in Radical Protestantism xiv-xvii et Turner, One Flesh 85-87. 48Sur les conceptions de la sexualité dans le protestantisme radical, voir Turner, One Flesh 81-92.

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Paul aux Galates (3: 28): "There is neither Jew nor Greek, there is neither bond nor free, there is neither male nor female: for ye are all one in Christ Jesus." Le pasteur baptiste de Dublin, le Cinquième Monarchiste John Rogers (1627-1665?), cite ce verset, tout en insistant sur le pouvoir rédempteur du Christ qui agit autant sur les femmes que sur les hommes - mais, comme chez Calvin, la Rédemption ne concerne que la vie spirituelle et, dans le domaine civil, les femmes restent soumises au hommes: And so in freedome to the worship and service of God, the ordinances of Christ, the kingdome of Christ, grace and glory; which also appertains to women as well as men, being restored by Christ to that equallliberty (in the things of God, and in the Church of Christ) with men, which they lost by the fall; and they are now again to become meet and mutual helps: for all are one in Christ, sayes the text. Now though there is a civill subjection to men in their oeconomicall relations as we said before, that there is not any servile subjection due to them whereby poor souls are inslaved and kept under in bondage from doing their duty to God, or taking their Christian liberty in the things of God.49

Malgré ces réserves, le pasteur baptiste, fort de son égalitarisme spirituel, va néanmoins beaucoup plus loin que ses confrères des Églises établies: il tire les conséquences de cette "égale liberté" des sexes devant Dieu et autorise les femmes à jouer de nouveaux rôles.so L'attitude de George Fox (1624-1691), père du quakerisme, ressemble à celle de John Rogers. TI reconnaît l'égalité parfaite des sexes lorsqu'ils sont mus par la "Lumière" (c'est-à-dire l'Esprit-Saint): "may not the Spirit of Christ speak in the female as well as the male. . . for the light is the same in the male and the female that cometh from ChriSt."S1Toutefois, comme John Rogers, Fox se méfie d'une application trop lâche du principe d'égalité: "Wives, submit yourselves fITstto your Husbands as unto the Lord: the Husband is the head
of the Wife, even as Christ is head of the church.
,,52

Enfin, à la croisée du politique et du religieux, les Diggers et les niveleurs revendiquent une égalité naturelle entre les sexes. Gerrard Winstanley (c.16091676?), principal théoricien du mouvement Digger, prend à la lettre le premier récit de la Genèse et rejette l'idée selon laquelle le décret divin impliquerait la domination masculine: "not one word was spoken in the beginning, That one branch of mankind should rule over other; and the Reason in this, Every single
Sur la vision polémique des désordres sexuels dans les sectes, vide infra 195. 49John Rogers, Ohel or Beth-shemesh. A Tabernacle for the Sun; or, Irenicum Evangelicum. An Idea of Church-Discipline, in the Theorick and Practick Parts (London, 1653) 472. La même distinction est faite par Calvin: "Quant à ce que le mâle seul est nommé par S. Paul l'image et la gloire de Dieu (1 Corinthiens Il: 7), et que la femme est exclue d'un tel honneur, il appert par le fil du texte que cela se restreint à la police terrienne" (Calvin, L'Institution de la religion chrétienne 1.15.4.138).
50

51George Fox, The Woman Learning in Silence; or, The Mysterie of the Womans Subjection to her Husband (London, 1656) 5-6. 52Fox, The Woman Learning in Silence 2. Voir Crawford, Women and Religion in England 161 sqq.

Sur le droit des femmes à parler en public et la prophétie,

vide infra 104.

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man, Male or Female is a perfect Creature of himself."s3 L'affmnation la plus novatrice vient du chef de file des niveleurs, John Lilburne (1614?-1657), qui proclame: "all and every particular and individual man and woman. . . are. . . by nature all equal and alike in power, dignity, authority and majesty."S4 Pourtant, quoique indissociables de l'idéal d'égalité et de liberté qui anime les radicaux, ces déclarations restent lettre morte: ni Lilburne, ni Winstanley ne font figurer l'égalité naturelle entre les sexes dans leur programme.

3. Les champions des femmes
Certains écrits publiés pendant la Révolution anglaise font aussi écho aux traités de la Renaissance qui prennent le contre-pied des thèses sur l'infériorité du sexe féminin dans le but de célèbrer la supériorité des femmes. Les démonstrations de ces champions des femmes relèvent du jeu littéraire, mais leurs arguments sont parfois repris dans un sens sérieux.55 L'auteur, qui donne au genre ses lettres de noblesse, est l'humaniste Henri Corneille Agrippa (1485-1535), dont le traité Declamatio de nobilitate et praecellentiafoeminei sexus, composé en 1509, publié à Anvers en 1529, jouit d'un grand succès dans toute l'Europe jusqu'au XVIIIe siècle.56 La première traduction anglaise date de 1542.57Recourant à un savoir traditionnel, théologique et médical,
53Gerrard Winstanley, The Works of Gerrard Winstanley, with an Appendix of Documents Relating to the Digger Movement, éd. George H. Sabine (New York: Russell & Russell, 1965) 251. 54John Lilburne, The Free-man's Freedom Vindicated (London, 1646) reproduit dans Arthur Sutherland Piggott Woodhouse, 00. Puritanism and Liberty: Being the Army Debates (1647-49) from the Clarke Manuscripts with Supplementary Documents (1938; London: Dent, 1986) 317. 55Sur cette tradition, voir Marc Angenot, Les Champions des femmes (Montréal: P de l'V du Québec, 1977) 151 sqq.; Linda Timmermans, L'Accès des femmes à la culture (1598-1715): Un Débat d'idées de saint François de Sales à la marquise de Lambert (Paris: Champion, "Bibliothèque littéraire de la Renaissance,"1993) 246-71.Voir Kelly, "Early Feminist Theory and the Querelle des Femmes, 1400-1789," Signs 8.1 (1982): 4-28. L'auteur décèle dans le genre de l'apologie des femmes une réaction contre le déclin de leur statut (6). L'analyse de Kelly invite le lecteur à considérer la "querelle des femmes" comme un débat sérieux, non comme une série d'arguties et de jeux rhétoriques. Sur quelques pamphlets de cette querelle en Angleterre, voir Ann Rosalind Jones, "Counterattacks on 'the Bayter of Women.' Three Pamphleteers of the Early Seventeenth-Century," Renaissance English Woman in Print: Counterbalancing the Canon, éd. Anne M. Haselkorn et Betty S. Travitsky (Amherst: V of Massachusetts P, 1990) 45-61. 56Voir Henri Corneille Agrippa [Henricus Cornelius Agrippa von Nettesheim], De nobilitate et praecellentiafoeminei sexus. Sur la noblesseet prééminence du sexeféminin, 00. Roland Antonioli (Genève: Droz, 1990). Voir aussi "L'Image de la femme dans le De nobilitate et praecellentia foeminei sexus d'Ho C. Agrippa," Acta Universitatis Lodziensis, Folia Literaria 14 (1985): 27-39. 57Les traductions anglaises du traité d'Agrippa sont les suivantes: A Treatise of the Nobilitie and the Excellencye of Woman Kynde, trade David Clapham (London, 1542), réédité sous le titre The Commendation of Matrimony (London, 1545); The Nobility of Women, trade William Bercher (London, 1559); The Glory of Women; or, A Treatise Declaring the Excellency and Preheminence of Women above Men, trade Edward Fleetwood (London, 1652); The Glory of Women; or, A LookingGlasse for Ladies, Wherein They May Behold their Own Excellency and Preheminence . . . Now Turned into Heroicall Verse, trade Hugh Crompton (London, 1652); Female Pre-eminence; or, The

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ainsi qu'aux sciences occultes, le philosophe de Nettesheim rejette les justifications habituelles de l'infériorité féminine. De façon plus radicale que ses contemporains, il démontre, à partir du premier livre de la Genèse, l'égalité entre les sexes dès le moment de la création: Dieu très bon très grand, Père et créateur de tous les biens, qui possède à lui seul la fécondité des deux sexes, a créé l'homme à son image et l'a créé mâle et femelle. . . . Il a attribué à l'homme et à la femme une âme identique et de forme absolument semblable, où la différence des sexes ne se manifeste nullement. La femme a reçu en partage la même intelligence que l'homme, la même raison, le même langage; la fm à laquelle elle tend comme lui est la béatitude qui n'exclura aucun sexe. . . . Ainsi, en raison de l'essence de l'âme, il n'existe entre l'homme et la femme aucune prééminence de noblesse d'un sexe sur l'autre. 58

À rebours de toute une tradition théologique et médicale, l'humaniste néoplatonicien apporte les preuves de la supériorité féminine: "mise à part l'âme d'essence divine, pour tout ce qui constitue l'être humain l'illustre espèce féminine

se trouve infmiment supérieure. .. à la rude gent masculine.,,59 Au lieu d'être

seconde dans l'ordre de la création et moins parfaite que l'homme, Ève est, chez lui, "le terme ultime," "le plus parfait accomplissement de toutes les œuvres de Dieu et la perfection de l'Univers même."60 Le lieu de sa création est un indice supplémentaire de sa supériorité: "la femme en effet fut façonnée avec les anges au paradis, lieu tout à la fois plein de noblesse et de délices, alors que l'homme fut fait hors du paradis dans la campagne panni les bêtes brutes et transporté ensuite au paradis pour la création de la femme."61 De même, la matière à partir de laquelle elle a été créée n'est plus signe de son infériorité mais de sa supériorité "car ce n'est pas une matière inanimée ou un vil limon qui servirent à sa création mais une matière purifiée, dotée de vie et d'âme, je veux dire d'une âme raisonnable, participant de la divine intelligence."62 Les théories de la reproduction en vigueur au XVIe siècle sont également invalidées par Agrippa: à l'inverse des autorités médicales63 qui établissent la moindre participation de la femme dans le processus de génération, l'humaniste affmne, au contraire, son rôle prépondérant car "seule la semence féminine (selon les affirmations de Galien et d'Avicenne) est la matière et la nourriture du fœtus, celle de l'homme n'intervenant que très peu puisqu'elle

pénètre en quelque sorte comme un accident de la substance...64 Enfm,
l'interprétation traditionnelle de la chute et de la malédiction divine est renversée. Contrairement à la majorité des commentateurs, Agrippa estime qu'Adam est seul responsable de la chute tandis qu'il trouve d'excellentes raisons pour excuser Ève
Dignity and Excellency ofThat Sex, above the Male, trade Henry Care (London, 1670).
58 Agrippa 96. 59 Agrippa 96. 60 Agrippa 98. 61 Agrippa 99. 62 Agrippa 99. 63 Maclean, The Renaissance Notion of Woman 32. Galien 2: 2.301.631. 64 Agrippa 103. Sur cette argumentaire, voir Angenot 109-12.

Vide supra

25 sqq.

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d'avoir été ainsi trompée par le diable: c'est à l'hommequ'avait été interdit le fruit de l'arbre, et non à la femme qui n'avait pas encore été créée. . . . c'est donc l'hommequi commit le péché en mangeant,non la femme, l'homme qui donna la mort, non la femme. Et nous tous avons péché en Adam, non en Ève, et nous sommes chargés du péché originel non par la faute de notre mère qui est une femme,mais par celle de notre père, un homme.65 À la fois éloge paradoxal et exploit rhétorique,66 le traité d'Agrippa ne passe pas inaperçu. En Angleterre, pendant la Révolution, il connaît deux traductions qui sont la preuve que ce genre de promotion du sexe féminin est toujours d'actualité, même dans une période troublée tant sur le plan politique que religieux.6? Après la barbarie de la guerre civile et les luttes intestines, le De nobilitate, dans sa traduction de 1652, est investi d'une mission civilisatrice:
some plot Treason against their Prince, others against their subjects, some to rob houses; some are so unnatural, that they have murthered their own Parents; nay some have forgotten their naturall Mothers, which brought them into the world. Therefore in consideration of these things, I thought good to bring my ayd for the illustration of Womens glory, which I have done; for which cause I know I shall not be free from the lash of many tongues, which by reason of too much folly and too little civility, speak their wills.68 La large diffusion des idées du philosophe est aussi attestée par les traités qui reprennent ses arguments, dans un sens moralisateur.69 The Womans Glorie, du pasteur Samuel Torshell, qui connaît deux éditions pendant la Révolution,?O est typique de cette tendance. Le but de l'ouvrage est, en effet, d'inciter les femmes à la grandeur et à la vertu, en aucun cas de chanter leur précellence sur le sexe masculin. Dans l'épître dédicatoire, le tuteur des enfants de Charles ler?l critique Agrippa qu'il juge trop enclin à vouloir briller aux dépens de la vertu et des saintes Écritures: "for the most part [Cornelius Agrippa] is so light, and (may I call it so) so profane and abusive of holy Scripture, that I am confident the learned of that
65Agrippa 106. Les auteurs qui contribuent à la codification du genre, hormis Agrippa, sont, en particulier, Martin le Franc (Le Champion des Dames, 1440) et Christine de Pisan (La Cité des dames, c.1407), mais aussi Boccace dans son De mulieribus claris (1362). 66Patrick Dandrey, L'Éloge paradoxal. De Gorgias à Molière (Paris: PUF, 1997) passim. 67 Vide supra, note 57, la liste des autres traductions anglaises. 68 The Glory ofWomen, trade Crompton sig. A4-[A4V]. 69Voir, par exemple, Charles Gerbier, Elogium Heroinum; or, The Praise of Worthy Women (London, 1651) et William Austin, Haec Homo, Wherein the Excellency of the Creation of Woman Is Described, by Way of an Essay (London, 1637). Sur cette reprise de la tradition d'Agrippa, voir Turner, One Flesh 111-12 et Linda Woodbridge, Women and the English Renaissance: Literature and the Nature ofWomankind 1540-1620 (Urbana: U of Illinois P, 1984) 74-81. 70Samuel Torshell, The Womans Glory: A Treatise Asserting the Due Honour of That Sexe (London, 1650). La première édition date de 1645. Samuel Torshell (1604-1650) était le tuteur des deux plus jeunes enfants de Charles 1er. Il était aussi pasteur dans la paroisse de Cripplegate (cf. DNB). 71L'édition de 1645 est dédiée à Élisabeth, fille de Charles 1er: "To the Excellent Princesse, a Lady of great hopes and Expectation, Princesse Elizabeth, Her Highnesse. "

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sexe who may read him, will be too modest to own what he writes of them and for them." Au contraire, le pasteur anglais veut faire œuvre de vérité et d'éducation auprès du sexe faible: "I have entertained here a truer argument, and which I hope I have made good, not with Rhetorique, but by an evidence of truth, and such as Women may with modesty enough receive."72 À l'instar de la plupart de ses contemporains, Torshell reconnaît l'égalité spirituelle, mais il demeure convaincu de l'existence d'une subordination naturelle de la femme: "as excellent as the woman-Sexe is, yet is in subjection to man."73 Logiquement, il fournit une lecture de la Genèse beaucoup plus traditionnelle que celle d'Agrippa: 'Tis true that trom the beginning the woman was subjected as in order of time she was created after man: and being intended to be an helper, she shines most, when she doth most observe that OrdinanceofSubjection, for then she is the glorie of the
man, according to the instance of the prudent woman that Solomon speakes of.74

Tout en maintenant les femmes dans une infériorité de nature, Torshell croit néanmoins qu'elles disposent des mêmes facultés que les hommes75 et défend donc avec conviction leur éducation. Il donne en exemple Anna Maria van Schunnan,76 célèbre femme savante native des Pays-Bas, connue pour les correspondances qu'elle a entretenues avec les grands esprits de son temps. En reproduisant ses échanges avec André Rivet, c'est à elle qu'il confie le soin de défendre les femmes de sorte que, "from a Womans Pen, yee may have an Apologie for the learned Pen's [sic] of Women."77Dans sa défense pleine de retenue, van Schunnan estime injuste le fait que les femmes soient confinées aux tâches domestiques. Autant que les hommes elles sont douées de raison et, à ce titre, ont aussi le droit d'élever leur esprit:
But some use to object, that it is a sufficient studie for women, to handle the Distaffe and the Needle. I confesse many think so, and the inveterate ill opinion of our times is every where for them. But we walke not by this Lesbian Rule, yeelding to Reason, rather than custome. For by what right, I pray, are these things fallen to our lot? By a Divine right, or Humane? . . . I shall content my self plainly to shew, that great matters do not only become us, but also in this manner of life

75Torshell 13: "There dwells in them the same Desires and Breathings, and they are indowed with the same faculties, and powers. " 76Sur Anna Maria van Schurman, on peut se reporter à Irwin: "Anna Maria van Schurman: From Feminism to Pietism," Church History 46.1 (1977): 48-62; Jan de Bruyn, "The Ideal Lady and the Rise of Feminism in Seventeenth-Century England," Mosaic 17 (1984): 19-28, en particulier 24-25. Des extraits de sa Dissertatio (Amica dissertatio inter Annam Mariam Schurmanniam et And. Rivetum de capacitate ingenii muliebris ad scientias [Paris, 1638]) sont publiés à Londres en 1659, sous le titre The Learned Maid; or, Whether a Maid May Be a Scholar? A Logick Exercise Written in Latine by That Incomparable Virgin Anna Maria van Schurman of Utrecht.
77 Torshell 34.

72 Torshell 73 Torshell 74 TorsheIl

sig. A4v. 157. 8-9.

37

are expected from US.78

On peut voir, dans cette opposition entre la coutume et la raison, des échos précis au traité d'Agrippa, qui justifie la condition inférieure des femmes par "la pression de la coutume, de leur éducation, du hasard ou de quelque opportunité tyrannique."79 Toutefois, van Schurman ne remet pas en cause le fondement de l'inégalité entre les hommes et les femmes et, en ce sens, ne rompt pas avec le discours patriarcal dominant. Même si son témoignage rappelle les idées d'Agrippa, la notion de supériorité est atténuée et moralisée de façon à ne pas bouleverser l'ordre social et la domination masculine. Au milieu du XVIIe siècle, les "contre-discours" qui affmnent l'égalité des sexes, voire leur supériorité, demeurent marginaux et souvent plus prudents qu'à la Renaissance. Leur existence révèle cependant que l'ordre patriarcal est plus fragile et moins monolithique que ses défenseurs ne le laissent entendre.

78 Torshe1l46. 79 Agrippa 119.

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CHAPITRE 2 LE MARIAGE, CLEF DE VOÛTE DE LA SOCIÉTÉ CHRÉTIENNE

La Réforme rejette le célibat, associé à la vie monastique et considéré comme contre nature, mais exalte le mariage qu'elle considère comme le creuset de nombreuses vertus chrétiennes. Cette valorisation de l'état conjugal est ambiguë.! Bien que la plupart des réformateurs mettent l'accent sur la réciprocité des devoirs qui lie les époux, la femme conserve un statut de mineure. L'idéalisation de l'épouse ne peut se se faire qu'à l'intérieur d'une pensée qui présuppose sa soumission. TIen va de la cohésion de toute la société qui, sans l'obéissance des femmes - institutionnalisée par le mariage - risque de s'effondrer? Les bouleversements politiques et religieux des années 1640-1660 ont pour effet de faire ressortir les enjeux sociaux de la subordination féminine: certains voient, dans le démantèlement de l'Église d'Angleterre et dans la chute de la monarchie, la destruction des liens de déférence sur lesquels se fonde la famille traditionnelle.3 La réforme du mariage, la promotion du divorce et la défense de la polygamie font resurgir le spectre de l'insubordination féminine et laissent croire que la famille traverse une crise profonde. S'il est vrai que, dans la réalité, l'institution familiale n'est pas menacée, en revanche, au niveau de l'imaginaire et des représentations, l'ordre patriarcal est sévèrement ébranlé. 1. "Woman's love is obedience,,4 Dans l'Angleterre du XVITe siècle, on publie de nombreux traités qui enseignent aux époux et aux parents leurs devoirs mutuels.5 Contrairement à ce qu'on a longtemps cru, la vision du mariage véhiculée par ces écrits ne reflète pas la réalité et ne permet pas de poser des jalons sérieux pour une histoire sociale de la famille.6
1 Voir Irwin, éd., Womanhood in Radical Protestantism 42. 2 Voir, par exemple, Ralph Houlbrooke, The English Family 1450-1700 (London: Longman, 1984) 35. 3 Nous utilisons le mot "famille" au sens de "household"; le terme englobe toutes les personnes vivant sous le même toit: enfants, époux, domestiques. Voir René Pillorget, La Tige et le rameau. Familles anglaise etfrançaise 16e-1se siècles (Paris: Calmann-Lévy, 1979) 13. 4 Taylor, The Marriage Ring 272. 5 Les conseils aux époux et les livres de conduite sont un genre qu'affectionnent les puritains, en particulier entre 1590 et 1660. Voir Fletcher, Gender, Sex and Subordination 116. Le traité de William Gouge, Of Domesticall Duties (London, 1622), connaît de nombreuses rééditions. 6 Schématiquement, on peut distinguer deux grandes tendances dans l'historiographie. D'une part, les historiens qui démontrent les mutations de l'idéal familial à l'époque moderne en s'appuyant souvent sur des discours prescriptifs: Chilton Latham Powell, English Domestic Relations, 14871653: A Study of Matrimony and Family Life in Theory and Practice (New York: Columbia UP, 1917); Levin L. Schücking, The Puritan Family. A Social Study from the Literary Sources (London:

À défaut, ils pennettent de découvrir les grands schémas mentaux7 de ceux et de celles qui écrivent pendant la Révolution, ainsi que les nonnes de comportement prescrites par les autorités morales. Si l'historien de la société doit considérer ces écrits avec la plus grande méfiance, dans la mesure où ils peuvent être en décalage avec les pratiques sociales, l'historien des représentations ne saurait leur accorder trop d'importance car ils sont ancrés dans un système de valeurs accepté par une majorité. Aux yeux des pasteurs protestants, toujours prompts à se distinguer des catholiques, le mariage est l'état le plus noble, au contraire du célibat qu'ils jugent contre nature; c'est une institution divine, décidée par Dieu au paradis, et qui a échappé à la corruption de la chute.8 Le puritain Daniel Rogers célèbre le mariage comme "an addition of perfection to his creation, before ever sin entered"9 et rappelle la pureté du décret divin: "Now that which a God of purenesse ordaines by a perpetuall decree of purenesse, how can it choose but have an ingraven character and formall nature of preciousnesse and honour in it?"lo Comme le souligne le pasteur Reyner, l'homme, s'il n'est pas marié, est un être incomplet car la solitude n'est pas sa vocation: "A wife was the Complement of all to Adam: and a Recovery of his lost Rib."ll TI ne faudrait toutefois pas trop idéaliser ce discours du companionshipl2 qui valorise toujours la femme dans le but d'asseoir l'autorité du
Routledge, 1969); Lawrence Stone, The Family, Sex and Marriage in England 1500-1800 (London: Weidenfeld and Nicolson, 1977). Selon ces auteurs, les relations affectives à l'intérieur de la famille nucléaire prennent de plus en plus d'importance. D'autre part, les historiens qui insistent sur la stabilité et la permanence de la famille à travers les siècles: Kathleen M. Davies, "Continuity and Change in Literary Advice on Marriage," Marriage and Society: Studies in the Social History of Marriage, 00. R. B. Outhwaite (London: Europa, 1981) 58-80; Alan Macfarlane, The Origins of English Individualism: The Fami/y, Property and Social Transition (Oxford: Basil Blackwell, 1978); Houlbrooke, The English Family. 7 Voir Fletcher, "Men's Dilemma," 66-67, 73; du même, Gender, Sex and Subordination 154-72. 8 Voir Patrick Collinson, "The Protestant Family," The Birthpangs of Protestant England: Religious and Cultural Change in the Sixteenth and Seventeenth Centuries (London: Macmillan, 1988) 67. 9 Rogers, Matrimonial! Honour 6. 10Rogers, Matrimonial! Honour 6. Voir T[homas] H[ilder], Conjugal! Counsel!; or, Seasonable Advise, Both to Unmarried, and Married Persons (London, 1653) 2. Voir encore la défense de l'institution du mariage par John Featley dans A Fountaine of Teares Emptying Itself into Three Rivulets (London, 1646) 279 et Taylor, The Marriage Ring 252. Ce dernier préconise ailleurs le célibat, mais défend le mariage face à sa remise en cause par le Commonwealth (vide infra 51). Par ailleurs, les anglicans sont accusés par certains puritains de préférer le célibat. Sur cette controverse, voir Ie pamphlet puritain, The Arminian Nunnery; or, A Briefe Description and Relation of the Last Erected Monastical Place (London, 1641). Il Reyner 39. 12Voir Willam Haller et Malleville Haller, "The Puritan Art of Love," Huntington Library Quarterly 5.2 (1941-1942): 235-72 et Lucien Carrive, "Les Moralistes puritains du mariage," Actes du Congrès de la SAES, Nantes, 1974 (Paris: Didier, 1976) 84-99. Contrairement à ce qu'écrivent les auteurs de ces articles, les puritains n'auraient pas l'exclusive de l'idéal du companionship. Voir, par exemple, Margo Todd, Christian Humanism and the Puritan Social Order (Cambridge: Cambridge UP, 1987) 5 et 46-116. L'auteur affirme que ce modèle a été forgé par les humanistes comme Érasme, More et Vivès; elle reconnaît néanmoins l'accueil très favorable que les puritains réservent à cet

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mari.13Tout en prêchant l'affection qui doit lier les époux, l'importance de l'union des corps et des âmes et l'amitié parfaite à laquelle ils doivent tendre, les pasteurs rappellent aux femmes qu'elles doivent vivre dans la soumission, comme l'ordonne la célèbre Épître de saint Paul (Éphésiens 5: 22-25): Wives, submit yourselves unto your own husbands, as unto the Lord. For the husband is the head of the wife, even as Christ is the head of the church: and he is the saviour of the body. Therefore as the church is subject unto Christ, so let the wives be to their own husbands in every thing. Husbands, love your wives, even as Christ also loved the church, and gave himself for it. On retrouve cette ambivalence dans les traités anglicans, presbytériens et indépendants de la Révolution anglaise. Les époux y apparaissent comme des égaux pour tout ce qui a trait à la vie spirituelle et affective, et à la sexualité; la subordination est, en revanche, de règle pour tout ce qui relève des pratiques juridiques, sociales et politiques. Ainsi, lorsqu'il évoque la sympathie profonde que Dieu place dans le cœur des époux, Rogers ne fait pas de différence entre les sexes. L'harmonie parfaite à laquelle ils doivent tendre ne laisse aucune place à la soumission: "[God] hath much more caused a secret sympathie of hearts to live in the brests and bosomes of some men, and some women, that are to live in the married estate. . . whereby I say their hearts and affections doe consent together, of two to become one flesh, the most inward union of al1."14L'affinité qui unit les époux dépasse en intensité et en sacralité toutes les autres, notamment celle qui existe entre parents et enfants; le mariage, pour Reyner, est la forme la plus élevée d'amitié chrétienne: "It is the strictest bond of any relation, and therefore a

fellowship of the dearest amitie, nearer then that between Parents and Children.,,15

Cette insistance sur le commerce des âmes et des corps est caractéristique du XVIIe siècle. Le pasteur anglican, Jeremy Taylor, qui reconnaît par ailleurs les vertus du célibat, ne fait pas exception lorsqu'il exalte l'amour conjugal comme fonne d'amitié suprême: "marriage may be a mixture of interests, of bodies, of ,,16 mindes, of friends, a conjunction of the whole life and the noblest of friendships. TI demeure que c'est sans doute dans le célèbre hymne à l'amour conjugal du Paradis perdu que cette vision trouve sa plus belle expression:
idéal. Pour un point de vue intermédiaire, voir Fletcher, "The Protestant Idea of Marriage in Early Modern England," Religion, Culture, and Society in Early Modern Britain: Essays in Honour of Patrick Collinson, éd. Fletcher et Peter Roberts (Cambridge: Cambridge UP, 1994) 161-81. 13Crawford (Women and Religion 40) souligne l'accroissement de l'autorité conjugale et refuse l'idée de statu quo. Voir aussi Valerie Lucas, "Puritan Preaching and the Politics of the Family," éd. Haselkom et Travitsky, 224-40. 14Rogers, Matrimoniall Honour 148. 15Reyner 24. Sur l'amitié dans ces traités, voir Edmund Leites, "The Duty to Desire: Love, Friendship, and Sexuality in Some Puritan Theories of Marriage," Journal of Social History 15 (1982): 383-408. 16Taylor, Holy Living [1650] dans Holy Living and Holy Dying, 2 vols., éd. Paul G. Stanwood (Oxford: Oxford UP, 1989) 1: 156. Sur la position anglicane à l'égard du célibat, voir Leites 387 et Schücking 24-25.

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Hail wedded love, mysterious law, true source Ofhuman offspring, sole propriety In Paradise of all things common else. . . . Perpetual fountain of domestic sweets Whose bed is undefiled and chaste pronounced, Present or past, as saints or patriarchs used.17

Qui dit réciprocité et amitié ne dit pourtant pas égalité: quels que soient les sentiments qui l'unissent à son mari, la femme demeure inférieure. Cette subordination diffère pourtant de l'esclavage: l'originalité de ces traités consiste à ennoblir l'assujettissement des femmes, en recommandant que soit exercée sur elles une autorité bienveillante.18 Reyner veut ainsi prévenir trop d'autoritarisme d'un côté, trop de découragement de l'autre: "the husband should not insult over his wife, because of his superiority over her, nor the wife be discouraged because of her inferiority or subjection to him";19 il exhorte les maris à se souvenir de l'égale dignité des deux sexes: "the Husband should consider, his wife is his companion and the wife of his Covenant, made of a rib taken out of his side, not of a bone taken out of his foo1."20De même, Jeremy Taylor met des limites à l'autorité conjugale: "A husband's power over his wife is paternal and friendly, not magisterial and despotic. The wife is in 'perpetua tutela,' under conduct and counsel; for the power a man hath is founded in the understanding, not in the will or force; it is not a power of coercion, but a power of advice. ,,21 Ce lyrisme ne doit pas cacher la sévérité des pasteurs. La femme n'a droit à aucune indépendance; l'obéissance est la seule attitude pennise, si l'on en croit les avertissements de Jeremy Taylor:
therefore obedience is the best instance of her love; for it proclaims submission, her humility, her opinion of his wisdom, his pre-eminence in family, the right of his priviledge, and the injunction imposed by God upon sex, that although in sorrow she bring forth children, yet with love and choice should obey. The man's authority is love, and the woman's love is obedience?2 her the her she

Le pasteur anglican va jusqu'à recommander aux femmes la soumission, même en cas de persécution et de tyrannie. L'analogie qu'il esquisse ici entre le mari et le prince tyrannique est particulièrement éloquente pour ses contemporains qui, en 1653, lorsque ce sennon est publié, doivent prêter allégeance au régime de
17Milton dans Paradise Lost [1667], éd. Alastair Fowler (London: Longman, 1971) 240 (4. v. 750-62). 18Sur cette notion, voir David Leverenz, The Language of Puritan Feeling: An Exploration in Literature, Psychology, and Social History (New Brunswick: Rutgers UP, 1980) chapitre 3, "Mixed Expectations: Tender Mothers and Grave Governors," 70-1 04. Voir encore William Abbot, A Christian Family Builded by God, Directing All Governours of Families How to Act (London, 1653) 44-45.
19Reyner 20 Reyner 21 Taylor, 22 Taylor, 25. Il. The Marriage Ring 264. The Marriage Ring 272. C'est nous qui soulignons.

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Cromwell:
A woman indeed ventures most, for she hath no sanctuary to retire to from an evil husband; she must dwell upon her sorrow, and hatch the eggs which her own folly or infelicity hath produced; and she is more under it, because her tormentor hath a warrant of prerogative, and the woman may complain to God as subjects do of tyrant princes, but otherwise she hath no appeal in the causes of unkindness. 23 Pour Daniel Rogers, en revanche, il existe quelques cas où l'épouse a le droit de désobéir à son mari. Fidèle à la tradition puritaine de la liberté de conscience, il énumère les cas où la femme n'est pas obligée de se soumettre à son mari. D'abord, elle a le droit de pratiquer sa religion en conscience et en toute liberté sans en rendre compte à quiconque: "if hereby, [the husband] encroach further, to forbid her the Ordinances, shee must disobey."24 Ensuite, dans les graves décisions qui touchent à l'avenir de la famille, tant sur le plan matériel que spirituel, la femme a voix au chapitre: Shee is not so to be subject as if in all cases, she ought alike to stand or fall at the barre and prerogative of her husbands will: some cases fall out betweene them of greater difficulty, doubt and danger, then ordinary: such as extend to the hazarde of estate, children, yea liberty it self. In such cases. . . as removall from present dwelling, upon great charge and lasse, or to places of ill health, ill neighbors, with lasse of Gospell; long voyages by sea, to remote Plantations, or in the sudden change of Trades, or venturing of a stocke upon some new project, lending out, or borrowing of great sums, avoyding debts, setling of estate, providing for children, costly buildings, great enterteynments beyond ability, or such like instances, wherin the woman is like to share as deep in the sorrow, if not more, then the husband; reason good shee should share in the advise, and not be compelled to obey perforce. An husband perhaps in such cases may necessitate his wife to yeeld, but he doth her the more wrong, for God in such cases leaves her to her freedome.25

Loin d'être un détail de doctrine, cette liberté de conscience sur laquelle Rogers insiste est l'un des arguments que brandissent les femmes qui s'emparent de la parole pendant la Révolution anglaise. 2. L'idéal social de la "bonne épouse" La vision inégalitaire de l'amour conjugal a pour corollaire l'exaltation de la "bonne épouse," c'est-à-dire de la femme soumise, humble, silencieuse, prévoyante et excellente ménagère.26 Ce stéréotype traverse les catégories sociales et demeure très stable au XVIIe siècle.27Les pasteurs s'inspirent de l'idéal de vertu célébré par
23 Taylor, The Marriage 24 Rogers, Matrimoniall 25 Rogers, Matrimoniall 26 Sur ces représentations, 27 Susan Cahn, Industry Ring 255. Honour 263. Honour 264-65. voir Ezell, "The Patriarch's Perspective: The Good Wife," 36-61. of Devotion: The Transformation of Women's Work in England 1500-

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Salomon dans le livre des Proverbes. dans Matrimoniall Honour:

C'est le cas, par exemple, de Daniel Rogers

she is called the Gift of God. . ., she is called the crowne of her husband, both by Salomon. . . (using that word) and by Saint Paul, calling her his glory, who before was his utter shame. . . . So again her price is said to be farre above Rubies: yea, Wisedome her selfe, and a good wife, are not far different in their descriptions; no jewel is to be compared to her, farre above silver, yea, the choicest gold. Happy is he upon whose head such a crowne is set, to whom heaven hath given such a gift.28

Le comportement de cette "bonne épouse" fait l'objet de nombreux commenaires, non seulement dans les manuels de conduite et les sermons, mais aussi dans des ouvrages plus profanes, comme les manuels de civilité, les livres de caractères29 et les ballades. La femme vertueuse, qui ne possède d'identité qu'à l'intérieur de la famille, conçue comme une petite Église ou un petit État, doit en tous points s'en référer à son mari, représentant de Dieu, prêtre en sa maison, chargé de catéchiser les siens et de les exhorter à leurs devoirs. Elle ne peut usurper son autorité, au risque de commettre un péché d'une très grande gravité.30 Toutefois, à l'intérieur de ce microcosme, pasteurs et moralistes s'accordent pour charger l'épouse - à condition qu'elle soit discrète et modeste - du gouvernement domestique. S'occuper des enfants, gérer les affaires du ménage et veiller sur la domesticité sont des tâches qui lui incombent par excellence: "Common dutie is to build a godly family. . . by a wise and godly Government and ordering of the house, in which the wife ought to act her part. I will, saith Paul, that the younger women marry, and bear children, and guide the house (that is domestick affairs). To this end they ought to be discreet, that is prudent and circumspect, and keepers
at home, Titus 2.5. ,,31

Ce rôle domestique reste néanmoins soumis au contrôle du mari, véritable détenteur de l'autorité et, donc, libre de relever sa femme de ses responsabilités si le besoin s'en fait sentir - "this authoritie he may recall, when he thinkes fit and just; or moderate, as he sees expedient."32 Dans les faits, si l'épouse jouit de quelques prérogatives à l'intérieur de la maison, c'est en général parce que son mari est occupé au service de l'État, de l'Église, ou absorbé par sa propre profession. Il est vrai, cependant, que plus le siècle avance, plus on cherche à enfermer les femmes dans le gynécée et à les exclure de la sphère publique. On peut discerner, dans cette
1660 (New York: Columbia UP, 1987) 32. 28Rogers, Matrimoniall Honour4-5. Voir Proverbes 4: 9,12: 4,19: 14 et 31: 10. Ces descriptions de l'épouse doivent aussi beaucoup à Plutarque: "Precepts of Wedlocke," The Philosophie, Commonly Called The Morals (London, 1603). Sur ce sujet, voir Valerie Wayne, "Advice from Mothers and Patriarchs," Women and Literature in Britain 1500-1700, éd. Helen Wilcox (Cambridge: Cambridge UP, 1996) 56-79. 29Voir, en particulier, de Thomas Overbury, "A Good Wife," Character-Writings of the Seventeenth-Century, éd. Henry Morley (London: Routledge, 1891) 45. 30Voir Herbert, Careful Father and Pious Child 697.
31 Reyner 31-32. 32 Herbert, Careful Father and Pious Child 699.

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volonté accrue de différencier les rôles, la mutation des sensibilités qui s'exprimera pleinement au XVille siècle, lorsque les univers féminin et masculin seront de plus en plus distincts. Cette séparation trouve une expression éloquente sous la plume de Jeremy Taylor. Le pasteur attribue à chacun des sexes des rôles et des espaces qui s'excluent mutuellement: he rules by day, and she by night, that is, in the lesser and more proper circles of her affairs, in the conduct of domestic provisions and necessary offices, and shines only by his light, and rules by his authority; and as the moon in opposition to the sun shines brightest, that is, then when she is in her own circles and separate regions; so is the authority of the wife then most conspicuous, when she is separate and in her proper sphere; in 'gynreeco,' in the nursery and offices of domestic employment: but when she is . . . in that place and employment in which his care and proper offices are employed, her light is not seen, her authority has no proper
business.33

La maternité apparaît au premier rang des vertus féminines exaltées par les pasteurs qui voient d'un très mauvais œil la pratique qui consiste, surtout dans les familles de l'aristocratie, à confier à un tiers le soin de l'allaitement. Ils avertissent leurs ouailles de tous les dangers que courent les enfants mis en nourrice, parmi lesquels celui d'être contaminé par un sang impie.34 Pour Taylor, c'est un devoir de piété pour toutes les femmes, à moins qu'elles ne souffrent de quelque infmnité ou qu'elles ne se trouvent dans le danger ou la nécessité.35 Rogers utilise le registre pathétique pour dénoncer les mères dénaturées qui n'entendent pas l'appel de leur nouveau-né, car l'enfant, bien sûr, doit être l'objet de tous les soins maternels:
No sooner doth the infant which she hath warmed in her wombe and given life to, behold the light, but it whimpers, and cries for the brest, as if it said, I am thine, nurse me; Looke upon thy breasts whether dry or milke; if there bee milke its mine, and given thee (my deere mother) to be a nurse, my nurse: The subject wife stops not her eare to this her owne bosome: and according to her power takes her babe, embraces and nurseth it. 36

33Taylor, The Marriage Ring 265. On retrouve le même genre de considérations dans le livre de conduite plus profane de Richard Brathwaite (1588?-1673), Turtles Triumph dans The English Gentleman and English Gentlewoman. . . with. . . A Supplement Lately Annexed and Entitled The Turtles Triumph (London, 1641) 15. Anne Laurence, dans son histoire sociale des femmes (Women in England 1500-1760. A Social History [London: Weidenfeld and Nicolson, 1994] 8-9), rappelle que cette distinction radicale entre rôles masculins et féminins dans les manuels de conduite ne reflète pas forcément les pratiques sociales. 34 Sur cette question, voir Stone, The Family, Sex and Marriage 426-32, Houlbrooke 132-34, Christopher Durston, The Family in the English Revolution (Oxford: Basil Blackwell, 1989) 122-24, Valerie A. Fildes, Breasts, Bottle and Babies: A History of Infant Feeding (Edinburgh: Edinburgh UP, 1986) 81-210, Crawford, "'The Sucking Child': Adult attitudes to Child Care in the First Year of Life in Seventeenth-Century England," Continuity and Change 1 (1986): 31-32, Leverenz 138-61. 35Voir Taylor, Holy Living, 00. Stanwood, 1: 153-54. 36Rogers, Matrimoniall Honour 279. Voir aussi Herbert, Child-Bearing Woman from the Conception to the Bearing of the Child (London, 1648).

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Derrière cet appel moralisateur à la compassion maternelle se cache, en fait, un pragmatisme idéologiquement orienté qui vise à maintenir les femmes dans l'espace de la maison et à les soumettre à un déterminisme biologique. Ce sont là des attitudes qui auront tendance à se généraliser lorsqu'on approchera du XVllie siècle, mais au milieu du XVIIe siècle beaucoup de femmes s'occupent encore de l'administration du domaine et choisissent par conséquent de recourir aux services d'une nourrice pour ne pas délaisser leurs activités.3? Les femmes qui ne respectent pas cette stricte distribution des rôles sont sévèrement condamnées. Rogers blâme la commère qui n'a d'intérêt que pour ce qui se passe chez la voisine et perd son temps en de vains bavardages: "A gadder, a gossip, one whose heeles are over her neighbours thresholde, and, being there, is in her Element, licentious, and talkative, is no subject wife."38 À l'inverse, la bonne épouse ne sort pas de chez elle et se consacre, corps et âme, à ses tâches domestiques, ou, pour reprendre l'image utilisée par Rogers, elle porte, comme un escargot, sa maison sur son dos.39 La soumission de l'épouse doit se manifester dans ses attitudes physiques et dans ses vêtements; elle ne doit pas attirer les regards par des atours trop voyants.40 Tout son être doit refléter sa pieuse soumission et la pureté de son âme.41

3. Le mariage, contrat inégalitaire
Le Moyen Âge chrétien a fait du mariage un contrat qui repose sur le consentement des époUX.42 Cette conception, qui prévaut encore au XVIIe siècle, est bien illustrée par la définition qu'en donne le pasteur Daniel Rogers: "the union of marriage is an union of state and condition, standing in right and law above private affection."43 S'il existe un réel consensus concernant la primauté du juridique sur les considérations affectives, les Églises ne s'accordent pas, en revanche, sur la nature exacte de ce contrat: les catholiques considèrent que c'est un
37La situation ne tardera toutefois pas à changer: de plus en plus, les mutations économiques cantonneront les dames de la gentry et de l'aristocratie dans des fonctions domestiques et décoratives, accroissant ainsi leur dépendance. Voir Cahn 4-9,47-48, 87-123. 38Rogers, Matrimonial! Honour 277. Voir encore E. F., The Emblem of a Virtuous Woman (London, 1650) 2 et Taylor, Holy Living 105. 39Rogers, Matrimonial! Honour 278. Pour cette image de l'escargot, voir encore Reyner 32. On trouve des prescriptions similaires dans les caractères d'Overbury (45) ou dans le manuel de civilité, The English Gentlewoman, qui met en garde ses lectrices contre trop de dissipation; son propos semble moins sévère que celui des pasteurs, puisqu'il autorise les darnes à fréquenter leurs semblables et à sortir de chez elles, à condition, bien sûr, que ces activités féminines portent le sceau de la mesure et de la discrétion (Brathwaite, The English Gentlewoman, "To the Gentlewoman Reader," n. p.; Ie traité est republié en 1641 sous Ie titre The English Gentleman and the English Gentlewoman). 40Voir Rogers, Matrimonial! Honour 275. 41Voir Rogers, Matrimonial! Honour 276 et Reyner 19.
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43Voir Rogers, Matrimonial! Honour 116. Voir encore John Ood et Robert Cleaver, A Godlie Forme of Ho useho Ide Government (London, 1612) sig. F8f-F8v.

Voir Pillorget 20 sqq.

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sacrement qui confère de façon efficace la grâce de Dieu,44 tandis que les protestants ne lui reconnaissent pas cette dimension qu'ils dénoncent comme magique. Les anglicans, tout en refusant en théorie la conception sacramentelle, sont attachés à la dimension sacrée du contrat. Cette différence, si elle n'a pas de conséquences sur la condition juridique des femmes mariées, est toutefois importante pour comprendre les débats qui se nouent, pendant la Révolution, sur la notion de mariage civil et de divorce.
a) "The common law shaketh hands with divinity"

Une compilation, The Lawes Resolutions of Woemens Right; or, The Lawes Provision for Woemen, fournit une image précise du statut juridique de la femme sous le régime de la common law.45 Les auteurs de cet ouvrage justifient son infériorité devant la loi à partir d'arguments religieux. L'adage "the common law shaketh hands with divinity" confmne la proximité de la doctrine religieuse et du droit, ainsi que l'idée que la femme n'a d'identité propre qu'à condition d'être mariée.46 De même, le livre de la Genèse sert à exclure les femmes du Parlement, autrement dit à les bannir du forum pour mieux les confmer dans la cuisine:
Eve because she had helped to seduce her husband hath inflicted on her an especial bane. In sorrow shalt thou bring forth thy children, thy desires shall be subject to thy husband and he shall rule over thee. See here the reason of that which I touched before, that women have no voyce in parliament. They make no laws, they consent to none, they abrogate none. All of them are understood either married or to be married and their desires are subject to their husband. . . . The common law here shaketh hand with divinity.47

De surcroît, pour les juristes comme pour les pasteurs, les époux ne font qu'une chair et toute division entre eux risque de provoquer la rupture des liens sacrés qui
44 C'est au concile de Florence (1439) que le mariage devient l'un des sept sacrements. 45Aux dires de son éditeur, "T.E.," l'auteur de cet ouvrage est inconnu. Sur le statut juridique des femmes, voir Amy Louise Erickson, Women and Property in Early Modern England (London: Routledge, 1996); Fraser, The Weaker Vessel 10-13, 247; Laurence, chapitre 15, 227-53; Claire Boulard, Presse et socialisation féminine en Angleterre de 1690 à 1750: Conversations à l'heure du thé (Paris: L'Harmattan, "Des idées et des femmes," 2000) 41-43. 46Pourtant un grand nombre de femmes restaient célibataires. Voir Erickson 9 et Collinson, The Birthpangs of Protestant England 85: "Central to the making of a marriage were cultural expectations about what constituted a suitable married home. Consequently a higher proportion remained unmarried than has been the case in most non-European societies, and those who did marry married late. " 47Pour les citations de The Lawes Resolutions of Woemens Rights; or, The Lawes Provision for Woemen: A Methodicall Collection of Such Statutes and Customes, with the Cases, Opinions, Arguments and Points in Law, as Doe Properly Concerne Women (London, 1632), nous nous reportons à Joan Larsen Klein, 00., Daughters, Wives, and Widows: Writings by Men about Women and Marriage in England, 1500-1640 (Urbana: U of Chicago P, 1992) qui reproduit de longs extraits de la compilation. Pour cette citation, voir 32-33. Voir aussi l'édition facsimile parue à Amsterdam (Theatrum Orbis Terrarum) en 1979.

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