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La culture espagnole

De
414 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 143
EAN13 : 9782296270244
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LA

CULTURE

ESPAGNOLE

Les mutations

de l'après 1975-1992

- franquisme

Collection Recherches Espagne
dirigée par Denis

et Documents

Rolland

N. G.

Illustrations de couverture: Eloge de l'horizon", E. Chilliada ( GijÔn, Asturies). -"

- Graffiti,

rclichés

Muelle. de l'auteur)

@

L'Harmattan,1992 ISBN:2-7384-1477-X

Collection Recherches et Documents

- Espagne

BERNARD BESSIERE

LA CULTURE ESPAGNOLE
LES MUTATIONS DE L'APRES - FRANQUISME (1975-1992)

Editions L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique
I

75005

Paris

A mon directeur de recherche, Jacques BEYRIE, professeur à l'Université de Toulouse-Le Mirail, toute ma reconnaissance pour avoir, dès 1986, accepté de diriger un travail dans un domaine d'histoire culturelle qui était, alors, très loin d'être balisé. Jacques BEYRIE est de ces maîtres dont les orientations, qu'il propose souvent avec retenue et une inexplicable modestie, sont plus éclairantes que de longues démonstrations rhétoriques. A Kif qui a partagé les incertitudes et les enthousiasmes de cette aventure intellectuelle et qui, en relisant le manuscrit, a corrigé bien des erreurs. Au Conseil Scientifique de la Casa de Velâzquez et aux deux directeurs successifs, Didier OZANAMet Joseph PEREZ de cette Institution qui m'a permis de travailler dans des conditions exceptionnelles.
A mes amis de la Casa, Annie PRADES, André BAZZA NA, Pascale BOURMAUD et Paul AUBERT dont le soutien m'a été précieux lors des pénibles périodes de doute que traversent tous les chercheurs.

Aux artistes de la Casa, -peintres, sculpteurs, architectes et compositeursqui m'ont convaincu que les chemins de la création étaient aussi exaltants et ingrats que ceux de la recherche.
Enfin à la mémoire de Nathalie GaBIN extraordinaire peintre et délicieuse amie qui a cru qu'il suffisait de partir pour nous quitter.

7

INTRODUCTION La version première de ce travail de recherche a été présentée sous la forme d'une thèse de 800 pages dans le cadre d'un "dossier d'habilitationn à l'Université de Toulouse- le Mirai( en janvier 1992. Son titre était Madrid et les mutations culturelles de l'après-franquisme. Le jury, qui admit le candidat en lui décernant ses félicitations à l'unanimité, estima que le titre de la thèse était par trop réducteur c~r les ambitions de celle-ci dépassaient très largement le cadre de la seule capitale de l'Espagne. Aussi est-ce sous l'intitulé définitif de: La culture espagnole. Les mutations de l'après-franquisme(1975-1992) que les éditions L'Harmattan proposent maintenant cette étude au lecteur, dans une version réduite de moitié.
Quoi qu'il en soit, pas plus dans le texte d'origine que dans

cette

version il n'a été question de limiter au seul contexte madrilène la vision culturelle de l'Espagne d'aujourd'hui. Une telle démarche eût, d'ailleurs, consisté en une erreur de méthode en contradiction flagrante avec les réalités de la vie culturelle et institutionnelle de l'Espagne contemporaine, qui découlent notamment du texte constitutionnel que l'Espagne a approuvé en décembre 1978. Pour prendre un premier exemple -la nouvelle doctrine en matière de statut officiel des langues jadis qualifiées de "Iocalesn et aujourd'hui appelées "langues propres" des Autonomies considéréesil est clair qu'une vision panoramique doit s'imposer. En effet, les termes des relations nouvelles qui se sont créées entre le castillan d'une part -langue unique de la Communauté de Madrid et de 11 autres Communautés autonomeset d'autre part les trois langues à statut de co-officialité, éclairent bien les ambitions et les enjeux culturels respectifs de la capitale de l'Espagne et des autres capitales régionales. Par conséquent, ils en illustrent aussi les inévitables tensions. Si, en fonction du découpage finalement arrêté, nous devons nous interdire d'étudier dans le détailla politique sectorielle, les pratiques culturelles et les réalisations de chacune des 17 Autonomies du territoire espagnol, en revanche il nous revient d'approfondir les rapports que Madrid a entretenus au cours de la décennie écoulée avec la réalité linguistique et donc culturelle de six Communautés autonomes en particulier. Celles-ci sont le Pays basque (euskera), la Galice (galego), la Catalogne (ca ta/à), le Pays valencien (valencià) et les iles Baléares (balear). Quant à la Navarre, l'euskara -c'est cette graphie que l'on trouve systématiquement dans les documents navarraisn'y est officiel que dans le quart nord de la Communauté. Redistribuer aux Cor:nmunautés une autonomie politique réelle, alors que dans l'histoire de l'Espagne, seule la République, en 1931, avait accordé un statut sembable à deux d'entre elles, le Pays basque et la Catalogne, suppose une véritable révolution dans le droit constitutionnel comme dans les mentalités. D'autant plus que quarante années de franquisme avaient réduit à néant toute velléité d'idée autonomiste. Nous définirons plus loin le sens et les valeurs que nous entendons donner au concept de culture, mais disons d'emblée que si de toute évidence la langue est l'un des vecteurs principaux de la conscience culturelle d'un groupe humain, au même titre que la religion, les coutumes, les lois, etc., le fait, pour un Etat moderne d'octroyer aux régions le droit de gérer et de promouvoir une politique culturelle propre, sans en référer au pouvoir central, est un fait institutionnel d'une très grande portée. Dès lors, on peut comprendre que telle initiative autonomique, par exemple dans le domaine de la promotion des fêtes traditionnelles. des parlers locaux ou encore de la sauvegarde du patrimoine architectural, peut avoir des connotations voisines d'une approche de la culture de caractère anthropologique.

9

La façon dont Madrid, capitale d'un Etat jusque là fortement centralisé, a pu agir et réagir dans le contexte de la nouvelle donne constitutionnelle, est aussi un élément très important sur le plan politique. Le gouvernement de la nation -chrétien-démocrate du 1er juillet 1976 au 28 octobre 1982, puis de couleur socialiste depuis cette dernière date- assume, depuis la disparition de l'ancien régime, une réalité structurelle inédite. Cette situation, qui a maintenant plus de douze années de fonctionnement a engendré des réussites, des espoirs mais aussi des tensions qui ne sont pas toutes éteintes. Dans un pays aussi diversifié que l'Espagne, riche d'une langue nationale et de trois langues co-officielles, avec des peuples d'origine parfois très différente du reste de la nation -les Canariens, les Basques, les Galiciens-, comment pourrait-on croire que la question culturelle fût innocente? Il ne peut y avoir de culture sans la multiplicité des actes créateurs pensée, invention de formes esthétiquesqui finit par former un patrimoine dans lequel un groupe donné se retrouve et a partir duquel il s'identifie. Aussi, une partie importante de notre travail consistera-t-elle en l'approche de la création artistique, intellectuelle et esthétique qui est née à partir de la capitale espagnole, dans les années de l'après-franquisme. Là encore, il serait vain de chercher à isoler la création spécifiquement madrilène du contexte général d'élan créatif d'une décennie que d'aucuns n'ont pas hésité à qualifier de "prodigieuse". Disons-le nettement, réduire l'esprit de création madrilène des années quatre-vingt à la seule expression de la Movida participerait d'un comportement absurde et mutilant. En revanche, montrer comment la Movida, qui a bénéficié d'un puissant environnement médiatique, voire politique, se définit par rapport aux secteurs traditionnels du champ de la création culturelle -arts plastiques, littérature, philosophie, arts de la scène, industrie culturelle, etc.- peut aider à en définir les caractéristiques et à en mesurer l'importance réelle. On aura compris que le type de sujet choisi pour cette thèse de doctorat mettait en mouvement un ensemble complexe de données en fréquente évolution. L'année 1992 est, à plusieurs titres, une année historique pour la nation entière: tenue de l'Exposition universelle de Séville, organisation des Jeux olympiques de Barcelone, célébration -contestée dans sa forme officielJe- du cinquième Centenaire de la découverte du Nouveau-Monde, désignation de Madrid comme capitale européenne de la culture pour une année et enfin, guelques mois plus tard, intégration définitive dans la Communauté economique européenne. Dans ce contexte d'une rare portée historique, la culture joue, nous le verrons, un rôle-clé, comme affirmation d'une ambition nationale, comme manifestation d'une création et enfin comme reflet des nouveaux comportements du public. Mais ce qui, à soi seul, pourrait justifier l'introduction du concept de "mutations", c'est que notre période de reférence prend, au moins sur le plan de la politique culturelle, les allures d'une véritable ère des ruptures. Le culturel, moins encore que d'autres domaines de la vie de la nation, ne pouvait échapper aux bouleversements de l'histoire de l'Espagne, tant il est vrai qu'il est l'une des articulations les plus visibles du discours social.

10

uCHAPITRE

1D

AUTOUR

DE TROIS

DEFINITIONS

1-A) Préalables

théoriques

à l'approche

du concept

de culture espagnole

8'iI est un vocable polysémique entre tous, propre à susciter le débat et d'appréhension volontiers controversée, c'est bien de celui de culture qu'il s'agit. L'apparition du vocable comme concept intéressant directement le champ des sciences humaines est datée traditionnellement de 1871, date à laquelle Edmund B. Tylor publie Primitive culture. Le début du chapitre premier de l'ouvrage constitue une définition qui était appelée à devenir classique, point de repère pratiquement inévitable pour les auteurs souhaitant s'appuyer sur le précieux concept1. Tylor écrit: Culture ou civilisation, pris dans son sens ethnologique le plus étendu, est ce tout complexe qui comprend les sciences, les croyances, les arts, la morale, les lois, les coutumes et les autres facultés ou habitudes acquises par l'homme
en tant que membre de la société
2.

Bien avant la parution du livre de Tylor, tout comme depuis cette date, les définitions se sont multipliées, au point que déjà en 1952, A. -L. Kroeber et C. Klucklhohn dénombraient, dans leur ouvrage Culture, a Critical Review of Concepts and Definitions 164 définitions d'auteurs. En tous cas, l'approche de Tylor a-t-elle le mérite de présenter la culture comme l'expression de la vie sociale et comme la collection des produits de l'activité d'un groupe. L'Américaine Margaret Mead qui a défini dans son Culture et engagement les notions de culture "post-figurative", "co-figurative" et "préfigurative" si précieuses non seulement pour la réflexion anthroplogique mais aussi pour la sociologie culturelle d'aujourd'hui, rejoignait largement la définition de Tylor, lorsqu'elle écrivait en 1953: Par culture, nous entendons l'ensemble des formes acquises de comportement qu'un groupe d'individus, uni par une tradition commune, transmet à ses enfants [...]. Ce mot désigne donc non seulement Jes traditions artistiques, religieuses et philosophiques d'une société, mais encore ses techniques propres, ses coutumes politiques et les mille usages qui caractérisent sa vie quotidienne: modes de préparation et de consommation des aliments, manière d'endormir les petits enfants, mode de désignation du président du Conseil, procédure de révision de la Constitution, etc3 . On peut observer qU'UA véritable consensus s'est fait aujourd'hui autour de cette approche sémantique, au point que dans l'introduction de son programme de fin de siècle "Décennie mondiale pour le développement culturel 1988-1997" l'U.N.E.S.C.O. précise, qu'il faut "comprendre l'idée de culture dans son sens large qui inclut des activités artistiques comme la littérature, la musique, les arts plastiques ou la danse et également les croyances, les valeurs, les comportements, les mœurs et les relations sociales. En bref, tout ce qui constitue les caractéristiques spécifiques et l'ori~inalité d'un peuple ou d'une communauté et confère à chacun sa propre identite culturelle." Ainsi, le nouveau sens rompt-il doublement avec l'emploi traditionnel du terme "culture". D'une part, à la différence du concept de "civilisation", il
1 Voir par Barcelona, 2 Edward origines de 3 Sociétés, exemple l'introduction du livre de José Marra Castellet, La cu/tura y las cu/turas, Argos Vergara, 1985, p. 17. B. Tylor, La civilisation primitive, Paris, C. Reinwald et Cie, 1876, tome 1 "Les la culture", p. 1. traditions et techniques, Paris, Presses de l'U.N.E.S.C.O., 1953, p. 13. 11

n'évoque plus, dans une démarche normative, un quelconque progrès, un idéal vers lequel il s'agit de tendre, mais renvoie à un état de développement objectif, privé de tout jugement de valeur. De plus, le terme cesse de s'appliquer à un individu isolé et concerne un groupe, une société, une nation. Il est clair que Tylor n'a pas inventé ex nihilo ce signifié scientifique, mais que celui-ci prolonge et conteste à la fois la tradition du courant allemand dont on fait géneralement remonter la paternité à Herder. En effet, à partir de la publication de ses Idées sur la philosophie de l'histoire de l'humanité, rédigées à partir de 1784, Johann Gottlieb Herder partit en guerre contre l'universalisme uniforme des Lumières au nom de la diversité des cultures, chaque communauté, ou Volk -p~uple- exprimant à sa manière un aspect de l'humanité. Au rationalisme des Lumières qu'il juge réducteur car ne connaissant que l'individu et l'espèce humaine et ne croyant pas au progrès unilinéaire de l'espèce, le philosophe allemand oppose la richesse du kaléidoscope des cultures réelles dont le jeu contrasté constitue l'histoire de l'humanité. Son mot: "La culture d'un peuple est le sang de son être", est resté fameux et c'est dans cette lignée que s'inscriront désormais non seulement Hegel mais aussi les penseurs rattachés plus ou moins arbitrairement au courant dit "romantique": Nietzsche, Dilthey, Windelband et plus récemment Georg Simmel. Ils tracèrent à leur manière les grandes lignes de la spéculation philosophique et sociologique sur les valeurs incarnées dans les objets culturels et sur la signification historique de ces valeurs. Cette évolution sémantique que l'on doit à l'origine à Herder puis à Tylor, répondait d'autre part à un besoin dicté par les acquisitions précieuses de l'anthropologie datant des dernières années du XVIIIe siècle. En effet, à mesure que les curiosités et les recherches, essentiellement anglo-saxonnes, gagnaient en élaboration, le terme anglais de civilization perdait de son caractère opératoire, car trop volontiers chargé de jugements de valeur fondés sur la supériorité supposée des sociétés occidentales. Le concept de culture, disions-nous plus haut, est un concept étonnamment fécond, qui a engendré de nombreux autres concepts dérivés et connexes dont la prolifération n'a d'égale que l'ambiguïté. Par les effets incontrôlables d'une manière de fantaisie sémantique, aujourd'hui à peu près tout est devenu "culturel", depuis la seconde révolution de Mao-Zé-Dong jusqu'au mode d'appropriation des objets de consommation. Dans le champ des sciences humaines, l'utilisation du concept peut connaître de grandes variations et donner lieu à des raffinements de vocabulaire complexes, voire contradictoires. Ainsi, les anthropologues ont-ils tendance à l'appliquer à des sociétés plutôt closes et homogènes, alors que les sociologues s'en servent pour parler de groupes sociaux developpés, ouverts et hétérogènes. Toutefois, sans ignorer la complexité des énoncés, devenue extrême en cette fin de XXe siècle, on peut malgré tout trouver un terrain référentiel relativement commun entre la définition déjà ancienne de Tylor et l'approche que propose par exemple le courant structuraliste récent. Parmi diverses tentatives pour cerner ce concept de son propre pOint de vue, Claude Lévi-Strauss met l'accent sur la notion de système symbolique:

Toute culture peut être

considérée

comme

un

ensemble

de

systèmes

symboliques au premier rang desquels se matrimoniales, !es rapports économiques, l'art, systèmes visent à exprimer certains aspects réalité sociale, et plus encore, les relations entretiennent entre eux [... ] 4.

place le langage, les règles la science, la religion. Tous ces de la réalité physique et de la que ces deux types de réalité

4 Introduction XIX.

à l'œuvre

de Marcel

Mauss,

Sociologie et anthropologie,
12

Paris,

P.U.F.,

1966, p.

Or cette "réalité culturelle" dont parle Lévi-Strauss s'appuie sur une volonté d'identification, voire de hiérarchisation de l'ordre social qui embrasse la totalité du contexte existentiel dans lequel se meut l'individu. Cependant, il n'est pas question pour nous de songer ici à une approche qui serait, à proprement parler, anthropologique. Des données touchant à des "systèmes symboliques" comme peuvent l'être les traditions, les fêtes reli9ieuses ou profanes, le folklore, l'évolution de la pratique religieuse, la sexualite, etc. ne seront évoquées dans cette étude que latéralement et seulement lorsqu'elles seront de nature à éclairer ou à illustrer une démonstration, mais jamais en tant que telles. Mais il n'est pas question non plus d'ignorer ce type de paramètres. Une bonne partie de notre travail sera de nous interroger sur la qualité de la pratique culturelle populaire et son évolution dans le temps. Or, la sociologie de ce type de comportements induit une réflexion portant sur les goûts du public et le mode d'appropriation collectif de l'objet culturel, quel qu'il soit: livre, film, disque, pièce de théâtre, spectacle musical, fréquentation des musées, etc. ce qu'un
Par ailleurs, on ne peut concevoir l'acte de création indépendamment

auteur

comme

Abraham

Moles

appelle

justement

une

de

"sociodynamique",

et qu'il définit ainsi:

La culture au sens large d'un milieu résulte de l'activité des individus créateurs qui y vivent, mais en même temps les modalités de création de ceux-ci sont conditionnées par les concepts, les mots et les formes qu'ils reçoivent de leur entourage; il y a donc interaction permanente entre /a culture et /e milieu qui /a porte par l'intermédiaire des créateurs qui provoquent une évolution 5. Dans une autre articulation de sa réflexion, Moles nous invite à méditer sur la fonction culturelle de l'environnement médiatique, élément caractéristique de l'après-guerre occidental:
Dans la société

actuelle, la culture

est

le produit

de l'éducation

et de la

recherche, donc d'un effort permanent assigné plus particulièrement à une petite minorité d'individus, constituant un "micromilieu". Mais elle est surtout, pour la majorité du milieu social, le produit de l'influence des moyens de communications de masse qui arrosent le champ social d'un nombre énorme de messages. La culture de masse, émergée comme une entité autonome dans les cinquante dernières années, prend l'aspect d'une culture mosaïque, constituée chez chaque individu d'un assemblage disparate, de fragments de connaissance réunis par les lois d'une sédimentation statistique et qui forment une espèce de dépôt des mass-média dans Je cerveau des individus6. Mais s'il est juste de dire que l'individu créateur -le peintre, le poète, le romancier, l'architectene pose pas ex nihilo son objet, indépendamment de tout un faisceau de références sociales et historiques, il est tout aussi nécessaire de rappeler que dans le contexte de la culture de masse, qui est celui de la fin de ce siècle, l'œuvre est destinée à être multipliée et intégrée dans un tissu sociologique complexe. Ainsi, l'homme de la rue va-t-il avoir à observer cet objet, à le juger, donc à l'adopter ou au contraire à l'écarter comme non conforme à ses désirs et à sa propre représentation esthétique du monde. On le comprendra, le regard critique qu'il nous faudra poser sur le comportement culturel ne saurait faire l'économie d'une interprétation non seulement qualitative mais aussi quantitative, destinée à mesurer le degré collectif d'adhésion à une proposition esthétique qui, elle, est le fait du seul artiste. D'où le recours au corpus statistique, qui doit naturellement s'accompagner de la vigilance critique nécessaire.
5 Sociodynamique 6 Op. cit., p. 325. de la culture, Paris-La Haye, Mouton, 1967, p. 59.

13

Pour H. Péretz.

l'objet

de la sociologie

de la culture,

est:

L'ensemb/e des œuvres cu/turelles qui apparaissent dans les sociétés

stratifiées. Par "œuvres cu/turel/es", il faut entendre les objets symboliques produits par une société. Généra/ement ces objets apparaissent sous forme de

langage écrit (littérature, philosophie), de signes graphiques (peinture, arts plastiques), ou d'images (photographies, cinéma). Ils sont symboliques, dans /a mesure où ils se distinguent des autres objets par les valeurs (normes morales, politiques ou esthétiques) qu'ils véhiculent ou qu'on attribue à eux seuls 7. Dans le contexte des variables considérés -pays, région, époque, catégorie socio-professionnelle, sexe, âge, etc.- un certain nombre d"'agents" ou de "médiateurs" culturels prennent position entre le créateur et l'usager de la culture. Et selon, d'une part, le stade de développement d'une société donnée, et selon, d'autre part, le degré d'intérêt que les instances publiques ou privées octroient au fait culturel, on aura à considérer l'existence et le rôle d'un certain nombre de ces médiateurs. Le phénomène de la création et le champ dans lequel doit la placer l'analyse ne sont eux-mêmes qu'un sous-ensemble de la culture d'une société donnée, car chacun des agents occupe une position dans le champ plus vaste encore des organismes de diffusion de la culture. Aussi se trouve-t-on face à l'existence d'un système référentiel de valeurs que Péretz évoque en ces termes: Les "valeurs" que projette le créateur, que suscite l'éditeur ou que goûte /e public sont les valeurs qu'ils ont acquise~ là où el/es s'expriment, c'est-à-dire dans les institutions chargées de les révéler f...j. Cette sociologie pourra mettre à jour le système du champ culturel en révélant tout le sens de la "fonction sélective" de la culture. Car dès lors que la culture divise son public en initiés et en non-initiés, elle attribue aux premiers une marque de distinction qu'elle seule peut reconnaître, ceux qui comprennent le sens d'une œuvre appartiennent à une coterie qui a d'autant plus de valeur que le nombre de ses membres est plus faibles. Tout un courant de la sociologie contemporaine, qui a pris place dans le sillage des travaux de Bourdieu, s'est attaché à démontrer et à démonter la subtilité des mécanismes d'exclusion et de distinction qui sont inhérents à la pratique culturelle et aux choix esthétiques. Dans l'introduction à un ouvrage de réflexion et d'analyse qui s'appuie sur des enquêtes réalisées dpns la France des années soixante, Pierre Bourdieu privilégie les étages du scolaire et du social dans un panorama culturel au sein duquel bien souvent un certain déterminisme socio-intellectuel semble ruiner l'existence d'un choix prétendument libre et gratuit:

En visant à déterminer comment la disposition cultivée et la compétence culturelle appréhendées au travers de la nature des biens consommés et de /a manière de les consommer varient selon les catégories d'agents et selon les terrains auxquels elles s'appliquent, depuis les domaines les plus légitimes comme la peinture ou la musiquejusqu'aux plus libres comme le vêtement, le

mobilier ou la cuisine et, à l'intérieur des domaines légitimes, selon les

"marehés", "seolaire" ou "extra-seo/aire" sur lesquels elles sont offertes, on établit deux faits fondamentaux: d'une part la relation très étroite qui unit les pratiques eu/turelles (ou les opinions afférentes) au capital seo/aire (mesuré en diplômes obtenus) et, secondairement, à l'origine sociale (saisie au travers de la profession du père), et d'autre part le fait que, à capital scolaire équivalent, le 7 H. Péretz. article "Sociologie de la culture", Encyclopœdia Universalis, tome 7, p. 227. 8 Ibid., p. 227. 14

poids

de l'origine

sociale

dans Je système

explicatif

des pratiques

ou des

préférences s'accroît quand on s'éloigne des domaines les plus légitimes f...j. /I
est peu de cas où la sociologie ressemble autant à une psychanalyse sociale que lorsqu'elle s'affronte à un objet comme le goût, un des enjeux les plus vitaux dont le champ de la classe dominante et le champ de production culturelle sont le lieu. La sociologie est là sur le terrain de la dénégation du social. /I ne lui suffit pas de combattre les évidences premières 9. Même si le courant post-moderne, dont les analyses donneront lieu à un développement ultérieur, remet sérieusement en cause ces notions d'exclusion chères a Bourdieu, le fait est que l'acte d'appropriation de l'objet culturel n'est sûrement pas innocent. Pour ce qui est de la place qu'occupent les agents culturels dans la configuration d'ensemble du champ, elle donne lieu, chez certains observateurs, à la définition d'un véritable "jeu culturel". Ainsi, Jean-Marie Lhôte, directeur de la Maison de la Culture d'Amiens, propose-t-illa typologie d'un authentique jeu de familles, qui définit le rôle, la marge d'action et le mode de fonctionnement respectifs de chacun des partenaires de la culture. Les quatre familles sont les suivantes: - les artistes (trèfle), porteurs des valeurs d'Energie, d'Esprit et de Feu;

- les - les

- les

médiateurs (pique): décideurs-producteurs

Espace, Rêve, Air; (carreau): Matière,

Travail,

Terre; enfin

publics (cœur): Temps, Amour, Eau10. A noter que, dans ce schéma, les couleurs se marient deux par deux, et qu'ainsi artistes et publics sont placés sur une même diagonale. On peut mesurer ainsi l'importance du terrain occupé, à mi-chemin entre le créateur et le public, par les éléments intermédiaires et intercesseurs que sont l'Etat, les administrations, les marchands, les éditeurs, les propriétaires de galeries, les directeurs de musées, les enseignants, les mass-media, les mécènes privés, la presse spécialisée, etc. Or, du fait de la structuration administrative espagnole née de la redéfinition des institutions en 1978, l'intérêt devra se porter sur les compétences respectives des différents pouvoirs que sont l'Etat central, les Communauté autonomes, les Diputaciones provinciales -Conseils générauxet enfin les municipalités.

En résumé, nous entendons aborder ici la signification des principaux domaines traditionnels et non-traditionnels de la création artistique, intellectuelle et esthétique de l'Espagne, pour une période -l'après-franquismedont nous allons ci-après définir les contours. De même, comme parties prenantes du contexte culturel, les comportements sociologiques d'une part et le rôle des entités publiques et privées d'autre part, seront nécessairement associées au panorama que nous nous proposons d'étudier. Toutefois, en cette dernière décennie de siècle, et aux portes de l'intégration définitive de l'Espagne dans une Europe appelée sans doute à s'a~randir encore, il n'est pas question d'ignorer la présence et le rôle d'un "exterieur" -bloc, continent, relations bilatérales et pluri-nationalesdans lequel le dictateur ne voyait que péril, confusion et décadence.

9 Pierre

Bourdieu,
du jugement,

chapitre
Paris,

"Titres
Minuit,

et quartiers
1979,

de noblesse

culturelle",

La distinction,

critique

sociale

p. 10 et 12.

10 Préface du catalogue de l'exposition sur les jeux de pions, Boulogne, Mollard dans Le mythe de Babe!. Paris, Grasset, 1984, p. 95-96. 15

1983. Cité par Claude

1-8) Qu'entendons-nous

par "transition"

et "après-franquisme"

?

C'est une lapalissade que de dire que l'après-franquisme commence le 21 novembre 1975, soit au lendemain de la disparition du Caudillo Francisco Franco Bahamonde, précédemment maitre de l'Espagne depuis le 1er avril 1939. La question méthodologique peut et doit se poser de savoir s'il y eut, en quelque sorte, un "avant post-franquisme", c'est-à-dire si la période que les historiens et les politiques ont baptisée "transition" ou "transition démocratique" n'avait pas, en realité, pris naissance bien avant l'agonie du Caudillo. Sur cette question, les opinions divergent, comme elles diverQent aussi, nous le verrons, lorsqu'il s'agit de dater la fin de cette Transition1( Avant de préciser quelle sera désormais ici notre position théorique, il nous faut brièvement présenter la question dans ses différents termes: institutionnels, politiques, socio-économiques, sans la réduire au seul flux événementiel. En termes de droit constitutionnel, on peut considérer que la période transitoire s'ouvre en janvier 1967 -Franco ayant encore huit années de pouvoir devant lui-, au moment où la "loi organique de l'Etat" pose publiquement le problème de la succession du généralissime12. Deux ans plus tard, sous la pression d'une partie de la classe dirigeante, et guidé par la certitude de laisser une situation définitive et indissoluble13, Franco prend deux décisions de la plus grande importance. Le 22 juillet 1969 il désigne Juan Carlos de Borbon comme successeur, une fois que se seront ouvertes les prévisions dites successorales, prévues par la "loide succession" de 1947. Complétant ce volet successoral, il nomme en juin 1973 un de ses collaborateurs les plus fidèles, l'amiral Carrero Blanco, à la tête du gouvernement, une charge que Franco n'avait cessé d'occuper depuis la fin de la Guerre civile. Comme l'écrit justement Jorge de Esteban14, cette dernière disposition consacrait de jure une situation qui existait de facto, et revenait à confier au plus rigoureux dépositaire des valeurs du franquisme la perennité du système. Néanmoins "assassinat de l'amiral en décembre 1973 devait sonner le glas du rêve franquiste, dans la mesure où disparaissait sous les coups de l'E.T.A. le seul homme politique capable de mener à leur terme les dispositions post mortem du dictateur. Mais le fil événementiel n'est sûrement pas le seul critère à adopter en matière d'interprétation des mouvements de l'histoire. Contrairement à ce que s'acharnait à croire le vieux dictateur, l'Espagne avait déjà considérablement changé dans ses mentalités, dans ses structures et dans ses aspirations, même si cette mutation ne s'était pas traduite par des bouleversements politiques. En effet, il y avait, déjà à la fin des années soixante, un décalage notable entre les présupposés idéologiques du franquisme et la réalité sociale du pays. Ainsi, les institutions du franquisme reposaient-elles sur un régime imposé par les vainqueurs d'une "Croisade", applicable à une structure traditionnelle d'essence rurale, qui de plus, recevait l'appui inconditionnel d'une Eglise catholique qui mettait volontiers en, exergue les périls de l'influence étrangère. Ce n'est qu'à la fin du régime, avec la grave crise qui opposa Franco et le cardinal basque Anoveros soutenu par le Vatican, que le franquisme perdit une partie du soutien du haut clergé espagnol. Curieusement, c'est le régime lui-même qui, en prenant les mesures

11 Nous écrirons désormais avec une majuscule le terme Transition (ainsi que d'autres tels Movida ou Guerre civile) comme étant consensuellement devenus onomastiques, du fait de l'évolution de leur usage. 12 Consulter sur cette question les ouvrages de L. L,.6pez Rod6, La larga marcha hacia la democracia, Barcelone, 1977, p. 285 et sq. 13 Allusion à la confidence faite par Franco à ses proches: de jar todo atado y bien atado (= tout laisser bien ficelé.) 14EI régimen constitucional espano/, Barcelone, Labor universitaria, 1980, p. 10. 17

économiques du "plan de stabilisation" de 1959, avait ruiné les prétentions de son anti-libéralisme viscéral. En 1975, le revenu par habitant était, en termes réels, le double de celui de 1959, et on avait assisté à l'émergence d'une classe moyenne majoritaire qui, de moins en moins sensible aux concepts idéologiques, entendait bien goûter enfin -à défaut d'un régime de liberté-, aux légitimes fruits de la consommation. Pendant ce temps, la production industrielle nationale avait connu un tel essor que l'Espagne, dont les destinés étaient désormais entre les mains des représentants "technocratiques" du régime, avait quitté le stade du tiers-mondisme et était devenue la 1De puissance économique de la planète. Cela dit, il nous est très difficile d'accepter l'idée que l'après-franquisme commence soit en 1967 -"loi organique"-, soit en 1969 -désignation de Juan Carlos-, soit en 1973 -assassinat de Carrero Blanco- soit en 1974 -nomination d'Arias Navarro et discours "aperturiste" du 12 février-, soit encore en juillet 1974 lorsque Franco, victime d'une première maladie céda provisoirement au prince la direction de l'Etat. A notre sens la Transition, donc l'après-franquisme, ne commence réellement qu'au lendemain de la disparition de cet homme d'Etat qui,' après avoir décrété l'Etat d'exception au Pays basque en 1969, et maintenu une posture implacable lors du procés de Burgos l'année suivante, avait, quelques semaines avant sa mort, signé le décret de condamnation à mort des opposants au régime. Il est clair que seule la disparition de Franco pouvait ouvrir le champ des possibles. Peut-on enfin parler d'une transition antérieure à 1975 lorsqu'on réécoute dernier discours que Franco prononça depuis le balcon du palacio de Oriente, quelques jours avant de sombrer dans le coma, discours dont l'archaïsme peut aujourd'hui, avec le recul du temps, passer pour presque pathétique? Plusieurs observateurs, à juste titre sensibles à la symbolique événementielle, choisissent d'écrire que la Transition commence très exactement au jour du couronnement de Juan Carlos (22/11 (75) ou de la nomination par le souverain du président du gouvernement Adolfo Suarez (juillet 1976), terme définitif mis à l'impossible mission du second mandat d'Arias Navarro. Certaines autres dates nous semblent être moins déterminantes pour signifier l'acte de naissance de la période transitoire, comme l'adoption par les Cortesfranquistes du texte historique que demeure la "loi de réforme politique" du gouvernement U.C.D., ou son adoption par voie référendaire un mois plus tard, ou encore les premières élections démocratiques de juin 1977 dont les résultats renforcèrent l'audience du président centriste. Quoi qu'il en soit, quel chemin parcouru, en moins de deux années, par la classe politique et par le peuple d'Espagne! Si pour nous, l'acte de naissance de la Transition ne fait aucun doute, il est sûrement plus complexe de déterminer de manière indiscutable le terme exact d'une période que nous estimons close, toutes les institutions nouvellement créées étant en plein fonctionnement. Si une ultime lapalissade permet de souscrire sans risque à l'idée que le post-franquisme est la période qui suit la mort du dictateur, arrêter un moment unique de fin de la Transition est chose plus complexe. Là encore les opinions divergent. Pour certains, la Transition stricto sensu prend fin lorsque le peuple d'Espagne approuve le texte constitutionnel et que le roi d'Espagne le ratifie, le 27 décembre 1978. Pour d'autres encore c'est l'échec du coup d'Etat militaire de février 1981, el 23-F -réalisé par le colonel Tejero mais inspiré surtout par les généraux Milans dei Bosch et Armada- et la gigantesque manifestation populaire de condamnation qui lui a succédé, qui en fixent le terme. Même si ces deux événements nous apparaissent comme des moments-clé de l'évolution définitive de la jeune démocratie espagnole, ils ne sauraient signifier la limite réelle de la Transition. Pourquoi?

18

Simplement parce qu'il est, pour nous, évident que la Transition définitive vers le système de monarchie constitutionnelle et de responsabilité régionale ne peut avoir lieu avant l'adoption des statuts d'autonomie. La réalisation d'un authentique "Etat des Autonomies" nous semble être, avec la définition de la monarchie constitutionnelle, l'élément de base de tout l'édifice de l'après-franquisme. Or, au moment où le Parti socialiste -le P.S.O.E.- triomphe lors des élections législatives d'octobre 1982, l'Espagne vient à peine de doter son territoire de 13 Communauté autonomes sur un total de 17. Dans les mois qui suivent la victoire du parti de Felipe Gonzalez, les quatre derniers statuts sont approuvés par le vote populaire. C'est la constitution en Autonomie de l'Estrémadure, des Baléares, de Madrid et de Castille-Léon par loi organique du 25 février 1983 qui clot définitivement un processus autonomique qui, au total, est largement approuvé par le corps électoral. Dès lors, comment pourrait-on parler de fin de la Transition avant que le P.S.O.E ne s'installe durablement au pouvoir -au moins jusqu'en 1993, sauf crise de régime ou démission- et avant que la totalité du territoire national ne commence à fonctionner dans un système d'autonomie qu'on peut, non sans raison, considérer comme la révolution de l'après-franquisme? En résumé, si arithmétiquement l'après-franquisme n'a pas de limite -encore qu'après 1992 le référence à ce concept soit appelée à perdre désormais du crédit- les dates de début et de fin de la Transition sont, pour nous, très claires: 1975-1982. La période étudiée dans ce travail couvre principalement les années 1975-1991. Mais il va de soi que, sauf à commettre une absurdité difficilement pardonnable aux yeux des historiens, l'évocation et l'analyse d'événements antérieurs à la mort de Franco s'imposeront d'elles mêmes pour mieux éclairer la période la plus récente.

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1-C) Les trois fonctions de la capitale de l'Etat
Il peut a priori sembler surprenant que l'on pose le principe méthodologique d'une définition du Madrid de l'après-franquisme. Pourtant la question revêt une pertinence particulière car il est clair que les institutions démocratiques mises en place après la disparition du régime franquiste en ont considérablement modifie le profil politico-institutiannel. Deux dates au moins, sur les trois que nous proposons ci-après, résument à elles seules les mutations profondes qu'a connues la capitale espagnole à cet égard. Décembre 1978: capitale de l'Espagne. Ce n'est certes pas une nouveauté. Madrid est confirmée par la Constitution comme capitale du pays -art. 5: "la capital dei Es tado es la villa de Madrid'-, mais la nouvelle configuration autonomique fait que, de facto, Madrid perd le statut qu'elle avait sous Franco de siège exclusif du pouvoir politique.

-

-3 avril Quatre Madrid, municipalité. 1979: mois plus tard, se déroulent

-8 mai 1983: Madrid,date des électionsautonome. Communauté Il s'agit de la à la Communauté

en Espagne les premières élections municipales démocratiques depuis 1931, soit depuis près d'un demi-siècle de l'histoire de la nation. Une forte poussée de la gauche dans l'ensemble du pays fait que la majorité des grandes villes espagnoles sera, pendant les années quatre-vingt, gérée par les partis de gauche et singulièrement par le P.S.O.E., parfois en collaboration avec le Parti communiste dont l'audience électorale était encore solide puis plus tard avec Izquierda Unida. Ainsi, Madrid, Barcelone, Valence, Sara9osse, Malaga, Tarragone, Murcie, Gérone, Salamanque, passent-elles a gauche. Le candidat de la gauche madrilène, l'universitaire Enrique Tierno Galvan est porté au pouvoir. Désormais la capitale, comme toutes les autres cités d'Espagne verra disparaître du paysa~e municipal/os a/ca/des dei franquismo, une des institutions les plus anti-democratiques du régime puisque ceux-ci étaient désignés directement par le pouvoir. Certains d'entre eux étaient restés ainsi plus de trente années à la tête de leur ville, sans jamais avoir été choisis par le vote populaire. Le maire d'ancien régime et le préfet -gobernador civil- repésentaient le pouvoir franquiste bicéphale qui s'exerçait sans contrôle populai re à l'échelon provincial. Avec les élections d'avril on peut dire que c'est l'ultime résidu du caciquisme institutionnel qui disparaît. de Madrid. La vérité oblige à dire que la constitution en Autonomie de la capitale de l'Espagne et des territoires qui l'entourent n'a à aucun moment soulevé l'enthousiasme des foules madrilenes. Alors que cette profonde mutation avait eu un retentissement considérable dans les Nationalités historiques -Pays basque, Catalogne, Galice- et dans les plusieurs autres régions à personnalité culturelle fortement différenciée -Baléares, Canaries, Navarre, Pays valencien ou Asturies- la transformation de la région de Madrid en structure autonomique est apparue pour beaucoup comme l'achèvement nécessaire et inévitable d'une configuration territoriale qui ne pouvait laisser la capitale en dehors d'un système étendu à toute la nation. C'est probablement ce qui explique que la date de configuration autonomique de Madrid fut si tardive. Madrid a adopté son statut le 25 février 1983, soit en dernière position avec l'Estrémadure, les Baléares et la Castille-Léon, c'est-à-dire pas moins de quatre années après le Pays basque et la Catalogne. Des trois événements politiques évoqués ci-dessus, seul ce dernier constitue une nouveauté. En eff~t, depuis 1561 Madrid n'avait cessé d'être la capitale de la nation, et si le contenu démocratique de l'institution municipale avait été bafoué sous le franquisme, il y avait toujours eu un maire, siégant plaza de la Villa, au cœur du Madrid de los Austrias. En revanche l'institution autonomique constituait un fait entièrement nouveau, et fit l'objet de nombreuses supputations, hypothèses et débats qui ont concerné aussi bien la délimitation geographique de la future Communauté que son éventuel 21

rattachement à l'une des deux Castilles. En effet en août 1982 la NouvelleCastille devient Castille-la Manche et se donne Tolède comme siège du gouvernement autonomique; et au même moment la Vieille-Castille adopte le nouveau nom de Castille-Léon, et fixe sa capitale politique à Valladolid. Certains avaient pensé qu'il était raisonnable de rattacher la capitale au territoire de la Castille du Sud, mais Il est apparu évident pour la plupart des analystes de tout bord que la réalité socio-économique de Madrid-capitale se situait à des années-lumières de la réalité de la Manche par exemple, région avec laquelle de faibles liens historiques avaient pu se nouer au Moyen-Age lors du processus de la Reconquête. Par ailleurs la Manche aurait encouru le risque de voir sa personnalité régionale se diluer dans un brutal rattachement à une mégapole au passé si centraliste. Certains songèrent à appliquer le modèle nord-américain du district fédéral de Washington. Finalement, en juin 1981 l'Assemblée des parlementaires madrilènes mit en marche un long processus de constitution autonomique qui s'acheva deux années plus tard. Tout comme pour la municipalité de Madrid le Parti socialiste l'emporta, fait politique d'une grande importance puisque dans les années quatre-vingt jusqu'à l'été 1989 où la mairie devint centriste, puis de droite en juillet 1991Madrid fut le triple siège du pouvoi r socialiste: - Gouvernement (palais de la Moncloa): Felipe Gonzalez, élu en octobre 1982, puis réélu en 1986 et en 1990; et représentation préfectorale de ce gouvernement (palais de la rue Miguel Angel) par les deux delegados dei gobierno successifs: Ana Tutor (1986-1991) puis Segismundo Crespo. - Municipalité (plaza de la Villa): Tierno Galvan (1979-1985), puis Juan Barranco (1985-1989), Agustin Rodriguez Sahagun (1989-1991) et José Marra Alvarez del Manzano (1991-1995). socialiste pendant la période transitoire, puis élection de Joaquin Leguina, (P.S.D.E.) en mai 1987 puis en mai 1991. La toute nouvelle Communauté installa son siège à la puerta dei Sol, dans un bâtiment symbolique à la fois d'un désir de renouer avec une tradition de lutte et d'effacer les mauvais souvenirs du passé. C'est de là que partit le soulèvement populaire du 2 mai 1908 contre l'occupant français, et c'est également là qu'avait sévi sous le franquisme la sinistre direction générale de la Sécurité où furent torturés des centaines d'opposants au régime. La date de la fête autonomique, le 2 mai, donne une idée précise des connotations historiques de ce choix. La Diputaci6n provincial fut par conséquent dissoute et les deux organes politiques, Assemblée des parlementaires et Conseil du gouvernement, tous deux à majorité socialiste, furent mis en place. Sur l'établissement de cette Communauté madrilène, on peut conclure brièvement de la manière suivante. Madrid constitue de toute évidence une région spécifique, à forte caractéristique urbaine et à prétention culturelle . internationale. Ces traits particuliers, en Espagne, ne sont guère partagés que par Barcelone, "l'autre capitale", et à un moindre degré par Valence qui, plus encore que Séville, ne cesse d'affirmer 'une vocation internationale. La délimitation territoriale officielle de la Communauté de Madrid confirme donc le découpage administratif que Javier de Burgos avait proposé à la Couronne en 1833, soit exactement un siècle et demi avant que Madrid ne se dotât d'institutions régionales. Dans la perspective de notre travail, la structuration autonomique de Madrid revêt une importance considérable, dans la mesure où nous nous proposons de mettre l'accent sur l'aspect madrilène au sein des mutations culturelles de l'après-franquisme. Cette importance est triple: politique, administrative et enfin plus largement culturelle. - Politique d'abord: en plus d'être le siège d'une municipalité, d'une
Communauté autonome et d'un exécutif, le territoire de Madrid

- Communauté

autonome

(puerta

dei Sol):

Diputaci6n

provincial

à majorité

-término

municipalest naturellement le lieu de résidence et d'exercice du pouvoir du Chef de l'Etat, le roi Juan Carlos 1er d'Espagne, qui habite avec toute la famille 22

royale dans le palais de la Zarzuela, au nord-ouest de la ville. Lorsqu'en 1975, on proposa au Roi d'occuper le palacio Real, gigantesque palais de 500 chambres dominant la Casa de Campo, le jeune Souverain préféra cette autre demeure royale, modeste et discrète, plus apte à abriter l'intimité de la famille régnante. Il n'était pas question non plus pour le Souverain d'occuper le palacio dei Pardo, tout proche de la Zarzuela, ou le dictateur avait élu domicile dès la fin de la Guerre civile. Dans le contexte de la culture madrilène et plus largement espagnole, le fait que la famille royale demeure à Madrid est d'une importance particulière, ne serait-ce que par le fait que la reine Soffa consacre une partie considérable de son temps aux manifestations de type culturel. A ce propos il est symbolique que la reine ait donné son nom au centre d'art contemporain inauguré en 1986. Mais, outre la présence de l'institution monarchique et de la famille royale, les interférences politiques entre les trois pouvoirs politiques qui cohabitent dans la capitale peut avoir une influence directe sur la vie culturelle de Madrid. Ainsi, la mise en place du consortium tripartite Madrid capitaleuropea de /a cultura et ses aléas politiques -qui feront l'objet drun développement ultérieur- met clairement en lumière qu'une situation soit harmonieuse, soit au contraire conflictuelle, peut être le fruit de la configuration politique propre à Madrid. - Importance administrative ensuite: la création de la Communauté a entraÎné, principalement dans le contexte des articles 143, 148 et 149 de la Constitution de 1978, une redistribution des compétences et des attributions. Ainsi pour le domaine qui nous intéresse ici, la consejerfa de Cu/tura y Deportes15 exerce son autorité sur un ensemble d'établissements et d'institutions à caractère culturel: musées, centres culturels, archives, bibliothèques, théâtres, salles d'expositions, etc. En conclusion, dans le strict respect de leurs attributions, trois administrations différentes se trouvent aujourd'hui en mesure de gérer la culture à Madrid: la conseja/fa de Cu/tura de la Mairie; la con se je ria de CU/tUfS
y Deportes de la Communauté (à Ram6n Espinar devait succéder en

août

1991 Jaime Lissavetsky); et naturellement l'Etat espagnol, par l'intermédiaire du ministerio de Cultura dont les trois derniers titulaires furent Javier Solana, Jorge Semprun et Jordi Solé Tura. .. Importance de caractère culturel et intellectuel enfin: la Communauté de
Madrid est non seulement le siège de quelques-uns des principaux

sitios de l'Etat -palacio Real, El Pardo, El Escorial- et des musées nationaux les plus prestigieux -Prado, Bellas Artes, Reina Sofia, etc. - mais aussi celui d'institutions chargées de défendre la langue castillane, comme la Real Academia, la seule parmi ses consœurs a posséder le privilège -pas
seulement anecdotiquede ne point avoir à préciser dans l'intitulé officiel son domaine de compétence. Or, nous verrons que la question du devenir de la langue commune à 40 millions d'Espagnols -le castillan- et des autres grandes langues historiques de la nation auxquelles la Constitution, dans son article 3.2, octroie un statut co-officiel, constitue aujOurd'hui le lieu permanent d'un débat extrêment profond, souvent agressif, en tous cas de caractère éminemment culturel. En outre, Madrid symbolise naturellement, au même titre que d'autres cités castillanes -Burgos, Tolède, Valladolid, Salamanque ou Alcata- la tradition d'une langue qui est déjà Cèlle de 320 millions d'habitants de la planète. On imagine aisément que les orientations nouvelles de la Constitution d'une part, et d'autre part les revendications linguistiques des gouvernements nationalistes comme ceux de la Catalogne et du Pays basque donnent au questionnement sur l'avenir de la langue nationale un caractère tout particulier.
15 Nous écrirons désormais consejerfa, consel/erfa, concejalfa, consejero, consel/er et concejal en caractères italiques et sans majuscule. En revanche les noms Diputaci6n provincial, Comunidad, Autonomfa, Communauté autonome ainsi que Generalitat, Junta, Xunta, Gobierno vasco et Eusko Jaurlaritza seront écrits en caractères standard et avec une majuscule car étant considérés comme des noms propres. Quoi qu'il en soit, nous laisserons tous ces termes dans la forme que proposent Jes citations.

rea/es

23

Au terme de trois années de recherche vécues en terre espagnole, qui nous ont permis de parcourir la géographie politique de ce pays en quête de l'information la plus fiable et la plus actualisée possible, nous sommes à même de distinguer deux types d'écueils également inducteurs d'inexactitudes. Le premier consistait à ne voir de la réalité culturelle de l'Espagne de l'aprèsfranquisme que son seul aspect madrilène, centripète voire centraliste, ignorant les réalités périphériques. Le second était inverse: il eût consisté à morceler jusqu'à t'excès une réflexion qui serait alors devenue diffuse et pluriforme, à partir de la multiplicité culturelle des "Nationalités" -concept reconnu par la Constitutionet des autres ré9ions d'Espagne. Comme nous l'avons précisé dans notre introduction, une demarche de type exhaustif s'est rapidement révélée scientifiquement et humainement illusoire pour un seul chercheur. Nous avons donc opté pour un terme moyen et entendons tirer parti, chaque fois que cela nous semblera justifié, de l'analysé des constantes nationales de la culture dans la période récente. Ainsi, nous attacherons-nous à montrer comment la capitale de l'Espagne s'est définie par rapport à l'ensemble de ces mutations, non seulement à travers le pouvoir politique, mais aussi à travers la réflexion intellectuelle et la création artistique. Deux réflexions encore pour clore cette présentation. L'auteur de ce travail est parfaitement conscient que chacune des articulations de sa thèse peut constituer à elle seule le noyau d'une thèse à part entière. Comment serait-il imaginable, dans les limites matérielles assignées à cette étude, de "tout dire" sur des aspects aussi complexes que la question linguistique en Catalogne, le bilan de la création de l'après-franquisme ou encore le rôle des intellectuels dans la société espagnole? Ce qui est entrepris ici n'est pas autre chose qu'une présentation globale du contexte de la culture espagnole des années 1975-1991 et l'auteur ne prétend rien d'autre que d'ouvrir des voies de réflexion dans lesquelles d'autres chercheurs s'engageront à leur tour. Le présent travail est réalisé par un chercheur de formation littéraire et hispaniste. Mais de par la nature même d'une recherche qui investit l'entier,du culturel, la réflexion menée a dû nécessairement commettre des incursions fréquentes dans des champs scientifiques aussi divers que la sociologie, la politique, le droit constitutionnel, l'histoire de l'art, la socio-linguistique, la critique littéraire et artistique, la philosophie, etc. C'était à la fois le risque et la règle inévitable d'un jeu complexe. Aussi, avec toutes les précautions d'usage qui découlent de la nature même de ce travail, nous avançons l'idée que cette étude relève d'unè approche que Carlos Serrano définit comme étant celle d'une "histoire culturelle". Dans un ouvrage collectif récent consacré à la culture espagnole de ce début de siècle, il écrit:
ilL'histoire culturelle" est, plus que jamais, au cœur même de l'histoire tout court, puisque c'est à elle que revient, en fin de compte, l'exploration de ce territoire

mal balisé où se joue le destin des empires idéologiques et se règlent les enjeux intellectuels de chaque étape historique. Qui, a leur tour ne peuvent s'entendre que dans leurs rapports à la dynamique d'ensemble qui caractérise conçoit que comme l'histoire des tensions réelles qui structurent à un moment
une période, une crise, un processus particulier f...j. "L'histoire culturelle" ne se

divers ingrédients f...J. "L'histoire culturelle", par sa nature, n'a pas un objet unique et ne se déroule pas sur un seul plan. Examinant des œuvres, des auteurs ou des publics, elle prend en charge également les conditions
matérielles de la production et de la diffusion des produits culturels. Rendant compte de la diversité des éléments qui modèlent la champ cultural à un moment donné, "l'histoire culturelle" prend les alluras d'une tectonique; la

donné le champ cultureld'une société donnée, non comme la somme de ses

24

coupe verticalequ'elle opère fait surgir des strates différentes,
évolutifs qui glissent les unes sur les autres selon un temps

aux systèmes
1ê.

diversifié

16 C. Serrano et S. Salaün édit., 1900 en Espagne,
Ibériques, 1988, p. 9, 11 et 184.

Bordeaux,

P.U.B.,

Maison

des Pays

25

-CHAPITRE

2m

STATUT DE LA CULTURE SOUS LE FRANQUISME ET MODALITES DE LA CENSURE

Se poser la question de la conception de ta culture dans le régime précédent recoupe, d'une certaine manière, la question de savoir si le franquisme, tel qu'il prit forme à partir du 18 juillet 1936, constituait une idéologie cohérente ou bien un ensemble référentiel composite. Parmi les thèses les plus pertinentes émises à ce sujet par divers historiens du franquisme, celles de Tunon de Lara et de Payne insistent sur le fait que le soulèvement militaire se produisit pour défendre les intérêts de l'oligarchie terrateniente et du secteur le plus agressif du capitalisme financier, en parfaite connivence avec l'intégrisme catholique et les éléments les plus conservateurs de (a hiérarchie miiitaire. Il est clair en tous cas que la place hégémonique occupée par l'institution militaire dans les premières années du franquisme èst un élément fondamental pour expliquer la mentalité profonde des responsables du pouvoir et par-dessus tout de leur chef. Pour se convaincre de l'orientation idéologique suivie par les militaires au pouvoir dès les premiers mois de l'avancée nationaliste, il suffit de relire les décrets de l'automne 1936 qui interdisaient tout type d'activité politique et syndicale. Le domaine des loisirs et des sports ne devait pas tarder à dependre directement du pouvoir militaire. Ainsi le premier président de la Fédération espagnole de football, nommé dès la victoire franquiste, fut-il le colonel Troncoso, comme ce fut à un général qu'échut deux années plus tard la direction de la de/egaci6n nacional de deportes. Mettant brutalement un terme aux acquis culturels de la Seconde République, le régime institua un système privatif de liberté d'expression qui était parfaitement hiérarchisé, et dont l'autorité suprême ne devait jamais cesser d'incomber au Caudillo. Dans les lignes qui suivent, nous nous limiterons au rappel de quelques éléments intéressant la politique culturelle du franquisme. Ainsi, dès l'automne 1936, la junta técnica dei Es tado dont le siège était à Burgos désigna une commission de la Culture et de l'Instruction, présidée par le poète José Maria Peman -disparu en 1981-, alors qu'au même moment à Salamanque Franco décidait la création d'une oficina de prensa y propaganda, dirigée par le général Millan Astray. Il ne saurait être question ici de donner le détail des structurations successives qu'ont connues, pendant et après la guerre, ces organes poHtiques dont le but était de maintenir l'information, la création et la culture dans une situation d'étroite surveillance. Il nous revient plutôt, dans la perspective temporelle de notre sujet, de voir comment, dans les dernières années de la dictature était géré "ensemble des activités culturelles. Par un décret du 18 janvier 1968 fut instituée la réforme du ministère de l'Information et du Tourisme -le M.I.T.- dont dépendait le secteur de la culture. Ainsi était créée une direction générale de la Culture populaire et des Spectacles, qui reprenait à sa charge les compétences precédemment attribuées à deux directions générales, celle de l'Information et celle de la cinématographie et du théâtre. La nouvelle entité administrative se voyait donc chargée de proposer et d'appliquer la politique du M.I.T. en matière de publications et d'éditions sonores. De même, il lui revenait de promouvoir et de diffuser la "culture populaire" et enfin d'appliquer les dispositions légales en matière de spectacles. Enfin un décret du 21 mars 1970, portant modification de la réforme du M.I. T. définira finalement -c'est-à-qire jusqu'à 1977 date de la création du ministère de la Culture- les attributions de cette direction générale.
J

A notre sens, il n'est guère possible d'affirmer, comme le font certains auteurs, que le franquisme s'est désintéressé de la question culturelle. Qu'il n'ait jamais cherché à asseoir théoriquement les grandes lignes d'une politique culturelle, cela est incontestable. Mais soit parce que l'irruption des produits 27

culturels était devenue une réalité tangible surtout à partir des années soixante, soit parce que le franquisme finissant s'était montré sensible aux risques politiques liés à l'appropriation populaire de ces objets, le fait est qu'une réponse administrative avait été donnée à cette question. Comme nous le verrons dans le chapitre suivant, on peut même affirmer que cette réponse avait été donnée très tôt, pratiquement dès les premiers mois du régime. Si cette réponse de nature bureaucratique et censoriale avait trouvé tardivement, avec le ministre Fraga une apparence extérieure plus acceptable, c'est parce que le régime avait souhaité faire oublier les excès d'une censure pure et dure celle-là, dont les principes avaient été assis d'abord par Serrano Suner puis par Gabriel Arias Salgado. En réalité, dans le domaine culturel et paraculturel il a existé sous le franquisme un véritable kaléidoscope d'organismes officiels plus ou moins concurrents. Les secteurs de la formation de la jeunesse, de l'instruction et de la culture sont dotés d'un caractère à ce point polymorphe què le pouvoir franquiste avait ressenti dès la fin de la guerre la nécessité de se doter de structures administratives compétentes dans ces domaines et qui fussent capables de répondre aux impératifs d'une gestion extrêmement dirigiste. Dans les années cinquante, sous l'impulsion fanatique d'Arias Salgado, une première structure administrative qui devait devenir le M.I. T. faisait quadriller l'ensemble du territoire national par des "délégués départementaux" vigilants et dévoués aux principes de la "Croisade". Enfin, pour parfaire l'appareil d'encadrement, le secrétariat général du Movimiento, qui, jusqu'en 1977 eut rang de ministère, disposait d'une délégation nationale de la jeunesse, d'une délégation nationale des sports et d'une délégation nationale féminine, toutes représentées à l'échelon départementaP7. Dans la revue Razon Espanola que dirige aujourd'hui encore l'exphalangiste Fernandez de la Mora, Sanchez Bella qui fut l'un des derniers ministres de )'Information et du Tourisme du franquisme, se lançait en 1985 dans une ardente défense de l'œuvre culturelle de Franco. A partir de l'évocation de quatre institutions nées sous la dictature -Le Consejo superior de investigaciones cientificas, les co/egios mayores, l'Instituto de cultura hispanica et le Centra europeo de documentacion y de informacion, Sanchez Bella dresse un bilan extrêmement brillant de l'œuvre accomplie dans ce secteur d'activités. C'est le 24 novembre 1939 que Franco décida la création du Conseil supérieur de la recherche scientifique qui dut beaucoup à l'action personnelle du professeur José Marfa Albareda, un membre éminent de l'Opus Dei qui resta à la tête du Consejo jusqu'en 1966. Cette institution se présenta dès ses débuts comme une version "catholique" de la si haïssable Junta para ampliacion de estudios qui, sous l'impulsion de J. Castilleja avait tenté, depuis 1907, de promouvoir la recherche. Bien que doté de moyens extrêmement faibles, on doit au C.S.I.C, d'après Sanchez Bella "la plus grande partie de la science qui existe aujourd'hui en ~spagne [...]. Un grand saut en avant a été réalisé dans presque toutes les disciplines"18. Or, nul ne peut nier que le C.S.I.G. fut pensé et structuré dans une perspective clairement réactionnaire, comme l'indique le contenu des propos de l'un de ses premiers responsables, Ibanez Martfn qui proclamait haut et fort qu'il s'agissait "d'injecter une nouvelle sève théologique à toutes les activités culturelles" afin que la science nationale
17 Le 17 mars 1991 s'éteignait à. Madrid, à l'âge de 81 ans, Pifar Primo de Rivera, comtesse de Castillo de la Mota. La sœur de José Antonio fut certainement, dans l'histoire de l'Espagne de ce sieele la personne qui demeura le plus longtemps à un poste de responsabilité politique. C'est ~ 1 juin 1934, en effet, que son frère la nomma à la tête de la section féminine de la Phalange espagnole. Renouvelée dans ces fonctions sans interruption jusqu'en 1977 et avant cela désignée par Franco comme procuratrice des Cortes dans chacune des législatures de la dictature, Pilar Primo de Rivera fut donc chargée pendant 43 ans de la politique féminine du franquisme. 18 y la cultura", p. 275. n° 9, février 1985, "Franco
28

catholique" et servît avant tout "les intérêts spirituels de Dieu et de son Eglise"19. La politique suivie en matière de co/egios mayores, structure tenant à la fois de la résidence universitaire et du centre d'études, semble être elle aussi, aux yeux de l'ancien cadre franquiste, l'une des réussites culturelles du régime. Sânchez Bella n'hésite pas à se livrer à un étrange amalgame: les co/egios

redevint "entièrement

mayores auraient

été structurés

dans

l'esprit

de la Residencia

de Estudiantes

de Madrid. Or, on sait que cette dernière institution, née en 1910 et baptisée par Juan Ram6n Jiménez fila colline aux peupliers" avait été créée dans la mouvance krausiste de la /nstitucion libre de enseiianza. Il s'agissait de la mise en place, à partir du projet d'un trio d'intellectuels progressistes, Francisco Giner de los Rros, Gumersindo de Azcarate et Nicolas Salmeron, d'une structure éducative qui se présentait comme une alternative au système rigide des années de la Restauration et qui vit le jour le 29 octobre 1876. Partant, on voit mal en quoi la Residencia qui dut tant à Alberto Jiménez Fraud et qui fut avant la guerre un creuset de création non conformiste où se rencontrèrent entre autres DaH, Butiuel, Alberti et Lorca, eût pu servir de modèle à la structure franquiste des co/egios mayores ! En realité, tout ce qui, pour les dirigeants phalangistes, pouvait évoquer l'œuvre de 1'/nstituci6n était haïssable et c'est dans l'esprit le plus revanchard que la nouvelle Espagne, celle que Menéndez Pelayo avait définie comme file marteau des hérétiques, la lumière du concile de Trente, l'épée de Rome et le berceau de Saint-Ignace" balaya les restes de cette institution culturelle libérale. Curieux amalgalme, par conséquent, que celui que commet Sanchez Bella! Les co/egios mayores furent mis en place le 19 février 1942 par décret du ministère de l'Education, et aux dires de l'ancien titulaire du M.I.T. le premiereo/agio, "Jiménez de Cisneros" recueillit l'héritage de la Resideneia krausiste... Ainsi, de 1942 à 1970, 155 co/agios furent créés qui accueillirent un peu moins de 20.000 étudiants. S'il est vrai que ces centres permirent à plusieurs générations d'étudiants de mener à bien leurs études, il est non moins vrai que n'y accédait pas qui voulait et que le type d'éducation qui y était promu avait pour destination première de former les futurs cadres intellectuels du régime franquiste, ni plus ni moins. Il fallut attendre les dernières années du franquisme pour que, devant la poussée devenue inéluctable des idées
libérales, eut lieu

une certaine

réhabilitation

officielle

de l'idéologie

krausiste

et

de son Instituci6n libre de ensenanza 20. L'avènement de la Guerre civile signifia pratiquement la fin des activités scientifiques de la Junta para ampliacion de estudios dont la quasi-unanimité des membres se rangea sous la bannière anti-fasciste et dont le rôle consista désormais, depuis Valence puis Barcelone, à défendre auprès de l'étranger les idéaux scientifiques de la République. Dès le 8 décembre 1937 Franco disolvait la J.A.E. qu'il remplaçait par un provisoirelnstituto de Espana placé "sous la protection de l'Immaculée Conception de Marie" et qui devait, deux ans plus tard se structurer définitivement en un C.S.I.C. Dans le chapitre 9-C10, nous aborderons brièvement la situation du Consejo dans la période la plus
récente. '

Toujours selon l'ancien ministre de Franco, le troisième fleuron de la culture franquiste est l'institut de la Culture hispanique, destiné à "raffermir les liens culturels naturels entre "Espagne et les pays d'Amérique hispanique". Là, l'auteur ne cherche plus à draper cette Institution dans une toge pseudOlibérale. Il laisse même le soin a un observateur nicaraguayen enthousiaste, José Coronel Urtech le soin de vanter ses vertus, en des termes qui ne laissent aucun doute sur l'idéologie qui a présidé à la mise en place de cet organisme:

19 Bulletin d'histoire contemporaine de l'Espagne, n° 11-12, décembre 1990, p. 20. 20 En 1956 déjà, Lain Entralgo, alors recteur de l'université de Madrid envoyait

au

gouvernement un rapport
au Movimiento.

qui établissait

que

90%

des

universitaires

madrilènes

étaient

hostiles

29

La Guerre civile était une guerre saine, de guérison spontanée, de réaction du corps pour soigner sa maladie et continuer à vivre f...]. Il s'agissait en outre d'une action créatrice, comme l'était la Conquête de l'Amérique qui a produit trois siècles de paix pendant lesquels ont grandi et se sont formées les nations hispano-américaines. Nous savons que tout cela a un sens religieux, traditionnel et par là même catholique 21. Enfin, le Centre européen de documentation et d'information (C.E.D.!.) est aux yeux de Sanchez Bella l'ultime élément du prestigieux édifice culturel du franquisme. Il s'agissait en réalité pour cet organisme politique international de tirer impérativement l'Espagne de son terrible isolement diplomatique. Les réunions qui ont commencé à se tenir en 1952 sous les auspices de l'archiduc Otto de Habsbourg, le propre fils du dernier empereur d'Autriche-Hongrie, se multiplièrent pendant cinq ans avec la participation de personnalités espagnoles et européennes dont l'appartenance politique en dit long sur l'élan progressiste du C. E. D.I.: Fernandez de la Mora, Fraga, José Maria Areilza, le comte de Mayalde, etc. Quant aux représentants français, Edmond Michelet et Michel Debré, ils assuraient en quelque sorte à cette étrange organisation internationale une manière de "caution libérale". En réalité la situation d'isolement politique et intellectuel dans laquelle se trouvait l'Espagne de Franco était extrêmement profonde et cet état de chose n'était naturellement pas sans conséquences sur le milieu culturel. On mesure sans peine le fossé qui sépare la présentation fascisante d'un bilan culturel optimiste et le témoignage douloureux qui fut présenté collectivement par l'immense majorité des intellectuels pendant ces années noires. On comprend aussi les limites sémantiques que Sanchez Bella ~emble assigner encore au vocable de "culture", dix années après la fin du régime: un ensemble de manifestations ou de structures qui puisèrent leur inspiration dans le nationalcatholicisme le plus authentique. Pour revenir sur le bilan de l'ancien ministre franquiste, deux remarques s'imposent. D'abord, il est symptomatique qu'à aucun moment l'exresponsable du M.I.T. ne rappelle que les facultés madrilènes ont été créées entre 1933 et 1936, soit avant l'accession de Franco au pouvoir, et non pas en 1943 comme une lecture inattentive pourrait le laisser croire. Enfin, l'ancien phalangiste passe sous silence une initiative qui pourtant concerne au premier chef la politique culturelle: l'inau~uration du musée espagnol d'art contemporain -le M.E.A.C.- par le géneral Franco en personne. Il semble bien que le domaine de la création artistique ne soit pas per9u par Sanchez Bella comme un domaine culturel à part entière. Il lui prefère la structuration d'organismes qui avaient pour destination première de sauvegarder une idéologie et de répandre vers l'extérieur l'image positive d'un régime pourtant
désavoué par la communauté internationale, à l'exception du

Portugal

salazariste et de quelques dictatures latin.o-américaines. En fait, les connotations idéologiques de l'inauguration du M.E.A.C., que nous allons aborder maintenant, meritent un commentaire. Il fallut, en effet, attendre l'extrême fin du franquisme pour que fût édifié sur le campus de la cité universitaire de Madrid le premier musée espagnol d'art contemporain. Pour bien comprendre l'esprit qui présida à ce type d'initiative culturelle, il suffit de relire le texte du discours d'inauguration que Cruz Martinez Esteruelas prononça le 11 juillet 1975. Devant le gouvernement au grand complet, et en présence du Caudillo et du prince Juan Carlos, le ministre de l'Education et de la Science rappellait: les heures héroïques des années 36 à 39, lorsque le front de Madrid se situait dans la Cité universitaire, là même où s'élève aujourd'hui le musée, heures pendant lesquelles en Espagne, sous l'impulsion de Francisco Franco, se
21 Ibid.,

p. 283.

30

jouait le sort de notre liberté nationale et le respect des valeurs éternelles qui identifient les Espagnols avec eux-mêmes. Nous considérons que ce n'est pas parce que le franquisme n'avait pas de "politique culturelle", avec le sens que lui donnait par exemple la Seconde République, que celui-ci s'est désenga9é de la problématique culturelle. Au contraire, le pouvoir franquiste n'a cesse de faire irruption dans le contexte de la culture. De toute évidence, cet intérêt n'était nullement inspiré par des principes généreux de mise à la libre disposition du plus grand nombre des fruits de la pensée et de la création. Bien au contraire, il s'est toujours agi de canaliser une pratique culturelle qui, en aucune manière ne devait enfreindre les principes fondamentaux de la dictature. Etrangement, le bilan de Sanchez Bella fait également l'impasse sur la question de l'ensei~nement populaire et sur les programmes d'alphabétisation. Or, au moment meme où l'état d'exception était décrété dans les provinces basques, se tenait près de Madrid la commission nationale de Justice et Paix, organisme né dans la mouvance de Vatican Il. Le thème des débats, inspirés par la toute récente "Déclarationde Persépolis", soulignait le désintérêt de l'Etat espagnol pour la question de l'alphabétisation. Une enquête de 1971 montrait, en effet, que plus de 2,5 millions d'Espagnols étaient illétrés soit près de 9% de la population âgée de plus de 10 ans. Vingt et une provinces connaissaient un taux de plus de 100k.Ajoutons, par contraste, qu'une enquête des Universités populaires publiée en décembre 1990 fait état d'un taux national de 4,18°k de cette catégorie d'analphabétisme que l'U.N.E.S.C.O. définit comme "absolu". Comme le dit justement Garcia Jiménez, auteur d'un ouvrage remarquable concernant les médias sous le franquisme:
On comprend, dès lors, que les structures politiques du franquisme, fondées sur un faux humanisme, recherchaient avant tout l'adhésion du citoyen plutôt que sa participation critique. Rien d'étonnant, par conséquent, à ce qu'en 1975, Je chiffre réel mais jamais reconnu du taux d'iIlétrisme fut demeuré aussi élevé [. ..]. Dans la "praxis" politique de la télévision franquiste, le fait qu'un analphabète puisse, outre apprendre à lire et à créer, se mettre à penser, était lourd de sens. Ainsi, le Régime de Franco, qui iusque là n'avait jamais eu une politique de la culture, allait s'achever sans elle ~. Il convient maintenant de revenir successivement sur ce qui nous semble être les deux moments les plus caractéristiques de la politique censoriale dans l'histoire du franquisme.

22 Jesus Garcia Instituto Balmes

y politica Jiménez, Radiotelevision de Sociologfa, 1980, p. 635.

cultural

en el franquismo,

Madrid,

C.S.I.C.,

31

2...A) les avatars

du premier système censorial franquiste (1936e1

)

La censure est le moyen répressif le plus volontiers utilisé par les gouvernements autoritaires du monde entier qui se proposent, le plus souvent en vain, de dépersonnaliser la population et de la transformer en une masse informe et peu dangereuse, en générant en elle une sorte de paralysie politique, sociale et culturelle. Sans remonter au delà des temps où le SaintOffice exerçait l'Inquisition, force est de reconnaître qu'en près de 400 ans d'histoire, et à l'exception de très courtes périodes de liberté, l'Espagne, du XVIe siècle à 1975 a largement supporté le fléau des règlementations censoriales. S'it est vrai que les Cortes de Cadix supprimèrent l'Inquisition en 1814, le roi Ferdinand VII s'empressa de la rétablir pour une nouvelle durée de vingt ans, avant son abolition définitive le 15 juillet 1834. Puis s'écoulèrent presque cent années au cours desquelles la censure tendit à disparaître puis à resurgir au gré des régimes politiques, jusqu'à la date de 1931, celle de l'instauration de la Seconde République, d'une signification politique considérable. La liberté de presse allait enfin pouvoir s'exercer. En grande partie inspiré par l'article 11 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, l'article 34 de la Constitution républicaine du 9 décembre 1931 affirmait: "Toute personne a le droit d'émettre librement ses idées et ses opinions à partir de n'importe quel moyen de diffusion, sans se soumettre à la censure préalable". La vérité oblige à dire cependant que la "loi de défense de
la République", adoptée

deux mois

auparavant,

considérait

comme

autant

d'actes d'agression contre la République la diffusion d'information de nature à perturber la paix sociale ou encore t'apologie du régime monarchique. Néanmoins, malgré les limitations théoriques qu'apportait cette loi à la liberté d'expression, on peut dire que, de 1931 au soulèvement franquiste du 18 juillet 1936, les Espagnols avaient globalement joui d'une authentique liberté d'expression. Deux années après le déclenchement des hostilités, le ministre de l'Intérieur, Serrano Sufier, beau-frère de Franco, fait adopter une "loi sur la presse" composée de 23 articles, et qui jette les bases de ce qui va devenir la censure du pouvoir nationaliste. Comme nous le montrerons, il faudra attendre la tardive loi sur la presse de 1966 de Fraga pour que les principes de cette censure à laquelle Arias Salgado tentera de donner un contenu idéologique dans les années cinquante, fussent quelque peu rajeunis. Néanmoins, molle ou dure, la censure demeura jusqu'à la mort de Franco un des piliers du régime, et deux années encore seront nécessaires pour qu'elle soit officiellement abolie. Peu avant la loi de Serrano Suner, le dispositif censorial avait commencé à se mettre en place sous l'impulsion efficace de José Marfa Peman qui inspira un texte publié le 23 décembre 1936 interdisant toute circulation de périodiques, d'ouvrages et de matériel subversif [disalvente] c'est-à-dire libéral, socialiste, communiste, anarchiste ou "de caractère pornographique". Puis, le décret du 29 mai 1937 établissant le principe de la censure de presse et d'édition ainsi que la création, le 1er avril 1938, du département national de la cinématographie, dirigé par le phalangiste Manuel Augusto Vinalas se présentaient comme deux mesures corollaires. C'est en avril 1938 enfin. et par deux mesures successives, que le ministre de l'Intérieur Serrano Suner mit la dernière main au complexe appareil de censure, d'abord par une loi sur la presse puis par une ordonnancee qui fixa le principe de l'autorisation préalable pour tout type de publication. A la fin de cette même année 1938, Serrano Sufier réorganise la cinématographie nationale à partir de normes ultrarestrictives. Pour Serrano Suner, il s'agissait non seulement de contrOler l'ensemble des organismes à vocation culturelle mais de donner le sentiment, vers l'extérieur, que le régime issu du coup d'Etat n'ignorait nullement le contexte de la culture. C'est ce que fit également le gouvernement de Burgos en décidant la création de l'Instituto de Espana qui regroupait les différentes 33

Academias et en orientant officiellement la politique de recherche. Dire qu'aucun groupe d'intellectuels n'a appuyé le franquisme triomphant est tout à fait inexact. On sait que des poètes comme Eugenio D'Ors, José Marra Peman, Manuel Machado, Luis Rosales, Agustin de Foxa, Gerardo Diego, etc., ant apporté, dès le début du conflit leur soutien à la cause dite nationale23. Certains d'entre eux, même, tentèrent d'introduire un courant relativement libéral et tolérant au sein du franquisme lui-même. Cependant, ta suite des événements devait montrer assez vite que cet effort louable entrepris par les intellectuels de la revue Escorial allait se heurter à l'intolérance de l'aile dure du phalangisme. Ainsi, en 1941 Ridruejo et Tovar furent-ils écartés d'une direction générale de la propagande qui fut transformée alors en un vice-secrétariat de l'Education populaire dirigé par Arias Salgado et son collaborateur Juan Aparico Ce dernier créa alors uneescuela oficial de periodismo qui se voulut le creuset unique de l'information du nouveau régime. En quelque sorte, après l'échec de la mise en place d'une culture officielle proprement phalangiste, la pensée catholique devint l'élément moteur de la culture du franquisme. Mais revenons à l'aspect spécifiquement censorial. La censure linguistique, probablement la plus grave au regard de la conception moderne de l'anthropologie culturelle, ne devint institutionnelle qu'en avril 1941. Mais depuis plusieurs années déjà elle s'exerçait dans les faits. C'est sur le modèle de la "loi de défense de (a langue" par laquelle Mussolini entendait éradiquer toute velléité de pratiquer une autre langue que l'italien romain, que Franco se lança dans une politique de répression impitoyable contre les langues vernaculaires d'Espagne. Parmi tous les ministresfranquistes quifurentchargés de la gestion de la censure pendant les quarante années de la dictature, Gabriel Arias Salgado est sans nul doute celui qui s'est livré à cette tâche avec l'esprit le plus fanatique. Ilest aussi celui qui a tenté le plus clairement de donner un contenu idéolo9ique cohérent à cette mission, même si Arias n'a jamais hésité à fouiller dans l'Inépuisable bric-à-brac conceptuel du franquisme. Rien de plus éclairant que de relire le tome monumental des Textos de doctrina, véritable catéchisme du parfait censeur, que ce ministre zélé fit éditer à partir de ses propres textes et discours, par les services techniques de son ministère. Rien de plus utile non plus, dans le cadre de notre étude. Car il faut bien se convaincre que même si la "loi Fraga" de 1966 marqua un tournant "libéral" dans le contexte de la censure d'expression, ce sont les idées d'Arias qui prévalaient dans les rangs des cadres du régime. Et c'est ce même référent idéologique qu'à quelques semaines de son agonie le Caudillofit applaudir par ses partisans sur la plaza de Oriente. Un autre penseur "rationaliste", Fernandez de la Mora, qui, à "inverse du premier poursuit toujours en 1992 son travail de réflexion dans la revue Raz6n Espanola, donnait à la fin de cette période que nous avons appelée "le premier
système
politique

censorial"

du franquisme,
Pour clore
,

sa propre
ce chapitre,

vision de la situation
nous croyons

morale

et

de l'Espagne.

l'accent sur la base conceptuelle
l'édifice censorial.

utile de mettre

et spirituelle

sur laquelle

s'est mis en place

Dans l'introduction à l'édition argentine dans un style végétal et fleuri:

d'un essai publié en 1964, il écrit,

L'Espagne est en bonne forme physique. Les cités reprennent leurs mouvements nature/s, et l'écorce de la péninsule jaillit de tout côté [se desanquilosan las urbes y brata par doquier la corteza peninsular]; les muscles sont bandés pour des objectifs bien concrets. Un océan de jeunes greffes
23 Sur la question de la poésie avant et pendant la Guerre Civile, lire Juan Cano Ballesta, La poesia espanola entre pureza y revoluci6n (1930-1936), Madrid, Grados, 1972,324 p.; Luis

Oraz

Viana,

Canciones

populares

de /a Guerra

Civil,

Madrid,

Taurus,

1985,

276

p.; et surtout

Serge Salaün, 413 p.

La poesfa

de la guerra

de Espana,

Madrid,

Castalia-Casa

de Velazquez,

1985,

34

verdoie sur /a noueuse tige vernaculaire. Voici venu le moment d'opérer la transplantation spirituelle de cette germination renaissante. La conjoncture est exactement aux antipodes de celle de 98. A cette époque-là, /a défaite et le désespoir avaient obscurci /a raison et laissé la place aux passions. Ganivet, Unamuno, Baroja symbolisèrent une explosion sentimentale et romantique; une expression pathétique et pas du tout une argumentation froide. Voilà pourquoi leurs galopades sont d'ordinaire aussi grandiloquantes que myopes f...], Méfions-nous des prises de positions fébriles, égocentriques, extravagantes, gesticulatoires, bruyantes et extrêmes. Détournons-nous des spontanéistes et des improvisateurs. Le chemin de la raison est difficile et silencieux, solitaire et long. Sa dialectique est une course d'obstacles 24.

Parce qu'il fut parmi ceux qui réagirent le plus nettement à l'irrésistible séduction d'un modèle culturel européen auquel le franquisme terminal ne pouvait rien opposer de véritablement crédible, Fernandez de la Mora nous semble être -même encore en 1992, à travers sa revue Raz6n espanola et son monumental Pensamiento espana/, notammentle paradigme du penseur qui chercha, en ramant à contre-courant de l'évolution, à marier tout ensemble catholicisme, monarchie, fascisme et technocratie. Au delà d'une admiration, toujours possible, que l'on peut éprouver pour une pensée qui s'affirmait a contrario de l'histoire, c'est, pour notre part, un regard exclusivement pathétique que nous posons, non seulement sur l'homme mais plus globalement sur le chantre d'une époque qui fut -qui en douterait encore ?celle d'une dictature odieuse.

24 Gonzalo Fernandez de la Mora, El crepusculo de las ide%gfas, Buenos Aires, Ed. Andina, 1964; p. 7-11 dans l'édition de 1970. 35

2-8) De la censure "civilisée" de Fraga aux "ouvertures" de Pio Cabanillas (1966-1976)
L'événement le plus important dans le domaine de la censure de presse et d'édition dans l'ultime partie du tardo-franquisme, est certainement la publication, déjà évoquée, de la "loi sur la presse et l'édition" de Fraga, adoptée par les Cortes le 15 mars 1966. Il convient de replacer l'impact de cette loi dans le contexte d'une ouverture du pays sur l'extérieur, qui était devenue inévitable. L'Espa9ne qui s'était, en quelques années, transformée en un pays touristique, était desormais entrée en contact avec les mentalités, les modes de vie et les opinions de ces populations de l'Europe du nord que Franco jugeait volontiers gagnées soit par le vice du libéralisme soit par le péché du socialisme. De sorte que, si en 1951 1,3 million de touristes avaient franchi les frontières nationales, ils étaient plus de 6, 1 millions à l'avoir fait en 1960, pour atteindre 16 millions au moment de la loi de Fraga. Aux yeux du ministre Fraga, chargé, rappelons-le, tout autant du secteur du tourisme que de celui de l'information, il n'était plus possible de maintenir un contraste aussi caricatural entre, d'un côté, une population nationale soumise à la rigueur anachronique des textes d'Arias et de l'autre, des populations étrangères dont les gouvernements avaient, peu ou prou, aboli toute forme de censure. L'élaboration puis l'adoption de la loi de Manuel Fraga ne peuvent être comprises sans un bref rappel de l'évolution de la politique franquiste dans les annees soixante. Lorsque, le 10 juillet 1962, le général Franco désigna un nouveau gouvernement, il fut très clair que l'influence, jusque là prépondérante des membres de la Phalange était condamnée à diminuer. Parallèlement, le secteur dit "technocratique" des ministres liés à l'Opus Dei favorables à une large ouverture de l'Espa~ne sur le capitalisme international, se voyait largement promu. Comme l'ecrit l'historien Juan Pablo Fusi dans le numéro 13 de la revue Historia: Maintenant qu'étaient épuisées, vidées de leur contenu et rendues obsolètes, les philosophies anachroniques du national-syndicalisme, du catholicisme et de la Croisade, de l'Hispanisme et de l'Empire, de l'anti-communisme et de la démocratie organique; que la Phalange se voyait diluée dans ce mastodonte bureaucratique que devint le Movimiento; que le carlisme se trouvait éliminé par la modernisation du pays; que la confusion idéologique des nouveaux leaders politiques était parvenue à son comble et que l'Eglise entrait dans une phase de crise face au pouvoir, le franquime se mit à élever le développement et la croissance économiques au rang de philosophie d'Etat.

A partir de 1962, l'influence technocratique et la volonté d'ouverture sur l'extérieur manifestées par le secteur de l'Opus s'accentuèrent, sur l'exemple des orientations suivies dès 1959 par les ministres Alberto Ullastres et Mariano Navarro Rubio désignés tous deux au moment du "plan de stabilisation". En juillet 1965, avec la désignation d'un nouveau cabinet, la tendance devait s'accentuer davantage encore et au nombre des ministres figuraient, à des secteurs fondamentaux pour l'économie, cinq personnalités issues de l'Opus: Gregorio L6pez Bravo (Industrie), Laureano L6pez Rod6 (Plan), Juan José Espinoza (Finances), Faustino Garcia Monc6 (Commerce) et Federico Silva Munoz (Travaux Publics). En résumé, le "plan de stabilisation", d'une part, et d'autre part la signature de traités économiques et militaires avec les EtatsUnis dessinèrent une nouvelle stratégie dont l'objectif fut désormais de propulser le pays sur la voie du développement, grâce à la libéralisationde l'économie, l'importation d'une technologie avancée, l'investissement étranger, c'est-à-dire une ouverture définitive sur le monde extérieur. Après plus de vingt ans d'autarcie économique, naissait donc une préoccupation d'ouverture entièrement nouvelle qui fut accompagnée par la volonté du nouveau titulaire du M.I.T., qui n'appartenait pas à l'Opus mais n'y comptait que des amis, de 37

normaliser en quelque sorte la vie culturelle et informative du pays de manière à la rendre acceptable aux yeux de l'opinion internationale. Le moment était donc venu pour Fraga de promouvoir un nouvel esprit, non en rupture avec les idéaux du régime, mais d'inspiration relativement libérale. Fraga tint à doter son ministère d'une réputation de tolérance, et il lui arriva même, par l'intermédiaire de Garcia Escudero, notamment, de lier des contacts personnels avec des intellectuels de l'opposition au régime. Pourtant, lorsque l'on étudie l'ensemble des opinions émises par les artistes, les écrivains et les intellectuels espagnols au moment de l'application de cette loi, on peut dire que te jugement global était largement négatif. Et cela, pour des raisons diverses. Certes, la "loi Fraga" abolissait la censure préalable, née, comme nous l'avons dit, en 1938. Mais le paradoxe voulait que les destinées d'une telle politique d'ouverture dépendent entièrement du bon vouloir d'un régime dictatorial. Quant à son tristement célèbre article 2, il déposait entre les mains de ce gouvernement l'outil adéquat pour exercer tout type de répression, juste ou arbitraire. L'article dit ceci: La liberté d'expression et Je droit de diffuser des informations reconnus dans l'article premier ne connaÎtront d'autres limitations que celles que fixe la loi. A savoir: le respect de /a vérité et de /a morale; l'obéissance aux Principes du Mouvement National et aux autres Lois Fondamentales; les exigences de la défense nationale, de la sécurité de l'Etat et du maintien de l'ordre public intérieur et de la paix extérieure; le respect naturel des institutions et des personnes dans la critique de l'action politique et administrative: l'indépendance des tribunaux, la sauvegarde de l'intimité des personnes et l'honneur personnel et familial.

Ce texte extrêmement ambigu créait une étrange situation dans laquelle journalistes et écrivains ignoraient désormais à quoi s'en tenir. De fait, vu la marge de manœuvre laissée, non plus aux juges mais aux politiques, les sanctions administratives ne tardèrent pas à s'abattre sur le monde de la presse, d'autant qu'à Fraga devait succéder le zélé Sanchez Bella, qui, dans le plus pur style d'Arias Salgado déclarait aux Cortes en avril 1970 que l'information était "un instrument au service de la politique de l'Etat". Le jugement que l'on peut porter sur les conséquences de cette loi est certainement ambigu. D'un côté, une fois le régime disparu, les journalistes ont reconnu sans peine que celle-ci avait ouvert des brèches importantes dans un appareil franquiste totalement sclérosé, permettant enfin à l'opposition de s'exprimer dans l'intérieur du pays. Ambiguïté disions-nous. Il suffit de relire l'irremplaçable enquête que l'écrivain et journaliste Antonio Beneyto avait menée quelques mois seulement avant la fin du régime, et qui consiste en l'interview de quarante-trois écrivains espagnols de toutes tendances. Avec plus ou moins de force, la plupart des témoignages mettent l'accent sur le fait qu'avec la nouvelle loi, l'auto-censure avait remplacé désormais la censure, et que l'écrivain était dorénavant condamné à jouer à cache-cache avec une administration paternaliste et démagogique. Francisco Candel, par exemple, dit ceci:
D'une certaine manière la censure d'Arias Salgado était préférable. On écrivait un livre, on l'envoyait et c'était tout: soit ils interdisaient, soit ils supprimaient des passages, soit ils autorisaient. Ils étaient responsables de ce qu'ils faisaient et en avaient eux-mêmes mauvaise conscience. Mais la censure ultérieure, celle que FrafJa a imposée, lui et ses successeurs, est plus subtile parce que ce n'est plus a eux de censurer quelque chose qu'on s'est soi-même déjà auto-censuré. G'est un piège génial f...j. La consultation préalable revient au même: ils vous conseillent de supprimer ce qu'ils marquent en rouge. Si

38

vous ne le faites pas, ils vous poursuivront jusqu'au dépôt du livre, préalable à
sa distribution
25.

Dans cette même radiographie de la mentalité des intellectuels à la fin du régime, le "franquiste libéral" Ricardo de la Cierva s'en tire en déclarant qu'en Espagne la société est plus répressive encore que l'Etat (p. 91) et José Maria Peman, l'initiateur des mesures répressives du début de la guerre se demande quel peut bien être le sens profond du concept de liberté (p. 166)... Au delà des opinions et des approches individuelles et parcellaires, existe la réalité des chiffres, or celle-ci est accablante. Dans l'annexe à leur ouvrage consacré aux effets de la loi sur la presse, deux journalistes dressent la liste non exhaustive des ouvrages qui ont dû subir les rigueurs de la censure pendant les dix années d'application de cette loi. Ils le font à partir de cinq critères précis. - Les livres "séquestrés" entre 1966 et 1976 furent au nombre de 11 ; - les livres "séquestrés par téléphone": 7;

- les

- les - les

livres

"déconseillés":

457;

livres "avec suppressions": 297; ouvrages "interdits d'importation": 90 26. Parmi les maisons d'édition victimes de la censure version Fraga, on retrouve le plus habituellement Anagrama, Akel, Laia, Tusquets, Martinez Roca, ou encore Zyx-Zero. Au cours des quinze dernières années du franquisme, le cinéma fut la cible privilégiée du pouvoir, pour les raisons pressenties dès 1938 par Serrano Suner, à savoir le prestige grandissant de ce mode d'expression dans toutes les couches de la population. Cependant, sensible à l'importance du mécontentement sans cesse croissant dans les milieux de la jeunesse et des intellectuels, Franco, à l'occasion du remaniement ministériel de l'été 1962, avait remplacé Arias Salgado par Fraga Iribarne qui nomma le libéral Garcia Escudero à la tête de la direction générale de la cinématographie, poste qu'il occupera jusqu'à la fin de 1967. Dix ans plus tard, soit au début de la Transition, dans une interview accordée à la revue Resena, Garcia Escudero abordait le thème de la censure en lui conférant un caractère relatif: S'il y a un secteur de notre culture qui, à bon droit, peut prétendre avoir été malmené au cours des quarante dernières années, c'est bien du cinéma qu'il s'agit. Les raisons de ce phénomène? On pense aussitôt à la censure: celle de l'Etat, naturellement. Mais il faut savoir qu'en-dessous d'elle, s'en inspirant mais la freinant en même temps, il y a toujours eu une censure sociale: l'inté~risme d'une société frileuse et pharisienne. Cependant, même avec cette societé et même avec cette censure on aurait pu avoir un cinéma digne [.o.]. Je peux dire que j'ai ouvert les portes aux nouveaux créateurs, en leur apportant l'aide que leur refusait une industrie myope, et en allégeant le poids de la censure f...]. La bataille que j'ai dû livrer avec la censure sociale fut rude, mais malgré tout, le fait est que quarante-six nouveaux metteurs en scène ont pu
changer la physionomie du cinéma espagnol pendant

cette

période

27.

Toutefois, sans jamais remettre en cause le principe de la censure, Garcia Escudero se borna à en rationaliser les présupposés -désormais on savait "pourquoi" on était censuré... - et autorisa l'ouverture des salles "spéciales", ancêtres des salles d'art et d'essai dans lesquelles on projetait les œuvres des grands metteurs en scène du moment: Bergman, Fellini, Hitchcock, Losey, etc. Mesure au libéralisme ambigu, puisque c'est désormais
25 Ibid., p. 36. 26 Georgina Cisquella, 27 Resefla,

durante la Ley de Prensa, Barcelone,

José Luis Erviti, Diez aflos de represion cultural. La censura de libros Anagrama, 1977, p. 145-177. n° 100, décembre 1976, p. 4-5. 39

sur ce type de salles qu'allait s'exercer prioritairement le contrôle du ministère de "Information et du Tourisme f Les circonstances politiques ultérieures amèneront Alfredo Sanchez Bella à la tête de ce ministère qui en 1972 scinda en deux la direction générale de la Culture populaire et celle des Spectacles. Dans l'organigramme, le service de censura est remplacé par celui d'ordenacion y apreeiaeion de pe/feulas cinematograficas. Même chose pour la commission, junta de censura, à laquelle, pourtant, demeurent confiées les mêmes fonctions. Modifications de détail, par conséquent, qui ne changent rien au fond du problème. Il faut attendre l'assassinat de l'amiral Carrero Blanco, le 20 décembre
1973, pour que Carlos Arias Navarro, l'ultime premier ministre du franquisme

qui sera aussi le premier de la Monarchie- nomme à la tête du M.I.T. le libéral Pia Cabanillas qui désigne aussitôt Ricardo de la Cierva comme responsable de la culture populaire et des spectacles. Le vocable décidément gênant de censura qui avait connu quelques mois plus tôt un premier avatar -ordenaeion y apreciacionen connaît un dernier -ealificaeion - sans que pour autant le contenu des pratiques censoriales ne se modifiât. En novembre 1974 Pia Cabanillas, dont les opinions sont jugées trop progressistes, est publiquement désavoué et démissionne. Pour quelques mois, c'est-à-dire jusqu'à la mort de Franco, un an plus tard, est nommé dans les mêmes fonctions Leon Herrera qui rend public un nouveau train de mesures en matière de censure de films. C'est en effet le secteur de la création cinématographique qui subit les coups les plus durs, notamment pendant la période où l'ultra Sanchez Bella dirigea le ministère. C'est par centaines que l'on dénombre les films espagnols interdits ou mutilés ainsi que les interdictions de projeter des films étrangers. C'est aussi au cours de cette période que le public espagnol frontalier avait pris l'habitude de se rendre en grand nombre chaque week-end dans les salles de Perpignan pour découvrir les films à succès du moment comme "Le Décaméron" de Pasolini ou "Le dernier tango à Paris" de Bertolucci, créant ainsi une situation de ridicule national qui ne semblait guère atteindre le moral des derniers censeurs28.

-

Il nous faut maintenant nous intéresser aux espoirs et aux échecs d'une très brève période que les historiens ont appelée "l'esprit du 12 février" et qui, historiquement, succéda à l'ère novatrice ouverte par Fraga. Carrero ayant eté assassiné deux mois plus tôt, Franco appela Arias Navarro à la tête du gouvernement en février 1974. Celui-ci confia le porte-feuilles du M.I. T. à Pia Cabanillas, ancien collaborateur de Fraga lors de la rédaction de la "loi sur la presse". Succédant aux manœuvres répressives de Sanchez Bella, la gestion du nouveau ministre prit rapidement les allures d'une totale innovation. Définissant volontiers la culture comme "le niveau d'expressivité d'un peuple", il mit en valeur que la signification du tldéveloppement culturel" ne se limitait plus seulement à un jeu de prestations officielles mais devait se rattacher au problème de la création. Ainsi, acte créateur et réception populaire étant indissociables, la mission des pouvoirs publics en matière culturelle devait en conséquence répondre au principe de collaboration et de respect des autonomies particulières. Et il alla jusqu'à déclarer publiquement "II est temps de dépasser les notions de tutelle hiérarchique et de dirigisme d'Etat." En réalité, la différence fondamentale entre les ministres Sanchez Bella et PIO Cabanillas était que le premier avait une conception fasciste de la culture et le second, une conception libérale. Pour ce qui regardait plus précisément la nouvelle ligne en matière d'information, PIO Cabanillas pensait que la manipulation et la censure étaient directement responsables des graves lacunes informatives qui subsistaient en Espagne. Quant au rôle particulier de
28 Sur l'ensemble de fa question de la censure cinématographique pendant le tardofranquisme, lire Roman Gubern, Funci6n polftica y ordenamiento jurfdico bajo el franquismo, Barcelone, Peninsula, 1981, p. 245-286, et Teodoro Gonzalez Ballesteros, Aspectos jurfdicos de la censura cinematografica en Espana, Madrid, Eudema, 1981, p. 184-204. 40

son ministère, il devait consister à être tout à la fois le porte-parole du gouvernement vers l'extérieur et le porte-parole des souhaits et des inquiétudes de l'extérieur en direction du gouvernement. Mais très rapidement, la presse franquiste réagit de manière négative, voire agressive, aux innovations théoriques du ministre nommé par Arias Navarro. Ainsi, au nom du bunker des hommes comme Antonio Giron, Emilio Romero, José Maria Peman ou Bias Pinar s'attachèrent à dénoncer les audaces des ministres du cabinet Arias Navarro et en particulier les incartades de PIO Cabanillas. L'hystérie fut telle que Bias Pinar s'écria: "la guerre n'est pas terminée". Sous la pression de ses conseillers, Franco provoqua en octobre de la même année la démission de PIO Cabanillas. Avec Ricardo de la Cierva, son collaborateur le plus direct, pro avait été à l'origine de divers projets de création d'organismes tels que le conseil national de la Culture ou la commission de la Culture de la radio et de la Télévision, organismes qui se voulaient indépendants du pouvoir et qui sont restés sans lendemain. De la Cierva avait aussi participé à l'élaboration du fameux discours que Cabanillas prononça à l'Ateneo de Barcelone, et dans lequel, suprême audace, il avait invité les responsables à "cesser d'être élitistes en matière de culture". Comme l'écrit justement Jesus Garcia Jiménez:

culture. C'est bien en cela qu'a consisté en effet le plus grave péché de
Censure 29,

D'une politique de la censure

il est impossible

de tirer une politique de la

l'équipe de Pio Cabanillas: avoir tenté de transformer le Ministère de l'Information, en un Ministère de la Culture, à partir d'un Ministère de la En dernière analyse, il convient de s'interroger sur les limites réelles de l'ouverture de PIo Cabanillas et de ses collaborateurs de la Cierva ou Juan José Roson Pérez, directeur de la R.T.V.E. Même dans la mouvance de l'esprit d'ouverture de février 1974, on s'appliquait au M.I.T. à mettre soigneusement en garde contre toute déviance régionaliste susceptible d'entraÎner un particularisme générateur de dissensions néfastes pour l'unité de la patrie. L'idée de création d'un Consejo nacional de Cultura était sans doute intéressante, mais jamais il ne fut question d'y associer les représentants des cultures des divers peuples d'Espagne ou des artistes et intellectuels indépendants du pouvoir. Et pour tout dire, la nature de l'intervention que fit Pia, lors de la très grave crise politico-religieuse qui vit s'opposer Franco d'un côté et monseigneur Anoveros et le Vatican de l'autre, ne laisse guère de doute sur les limites de l'esprit d'ouverture des membres du cabinet Arias. Au mieux peut-on avancer l'idée qu'il s'agissait tout au plus d'une version tardive et modernisée d'une dictature qui commençait à avoir honte d'elle-même. En tout cas, la liste des suspensions ou des séquestrations des quotidiens, hebdomadaires ou mensuels pendant cette période -liste publiée une pre'mière fois par la revue Dablon puis par Triunfo en novembre 1974- en dit long sur le véritable visage du cabinet Arias. Parmi les titres condamnés, citons Sol de Espana, Por favor, Gentlemen, Sabado grafico, Andalan, Destino, Cuadernos para el dialoga, Mundo social, El Noticiero universal, El Alcazar, etc. Après l'éviction de Pia Cabanillas qui entraÎna par solidarité la démission de son collègue Barrera de Irimo, on assista au retour des franquistes bon teint. Martinez Esteruelas fut appelé à l'Education et Leon Herrera y Esteban au M.I.T., ce dernier restant surtout célèbre pour avoir déclaré en 1975: "la liberté est un privilège que le gouvernement octroie sous conditions" et également pour avoir signé en moins de six mois une cinquantaine de condamnations contre des journalistes espagnols... Pendant la même période du ta rdofranquismo, du côté de l'Université, répressions aveugles et admonestations paternalistes se succédaient selon l'humeur des autorités de tutelle, et surtout au gré de la nature des événements
29 Op. cit., p. 591.

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politico-estudiantins qui avaient pris de plus en plus d'ampleur depuis 1968. Mais avant cette date, déjà, les expulsions de professeurs s'étaient multipliées, comme en 1965, celles d'Agustfn Garcia Calvo, de Tierno Galvan et d'Aranguren. L'un des coups les plu$ rudes portés par le pouvoir contre les catedraticos de philosophie, censés incarner la diffusion des idées pernicieuses venues de l'étranger, fut le démantèlement du département de philosophie de l'Université Autonome de Madrid dirigé par Carlos Paris. Au cours de l'année universitaire 1972-1973 furent expulses de cet organisme, sous les motifs les plus divers: Fernando Savater, Santiago Gonzalez Noriega, Javier Sâbada, Fermin Bouza et Carlos Solis. Toutefois, ni la répression ni la censure ne purent empêcher la création et la diffusion de revues universitaires dans lesquelles intellectuels et scientifiques tentaient de faire valoir leurs droits à l'analyse et à la critique. Outre la Revista de Occidente (1963) et Papers (1973) deux d'entre elles jouèrent à cet égard un rôle très significatif. Teorema recueillit les signatures de quelques-uns des sociologues et philosophes les plus féconds de ces vingt dernières années: J. Ferrater Mora, José Luis Pinillos, Emilio Lledo, Amando de Miguel, Javier Muguerza, Carlos Paris, etc. Dans une ligne également scientifique mais plus ouverte aux questionnements politiques et culturels, Sistema était dirigee lors de sa création en janvier 1973 par Elias Diaz et José Félix Tezanos. On y trouve le nom de beaucoup de ceux qui sont devenus dix ans plus tard les cadres politiques ou universitaires du gouvernement socialiste: Miguel Bayer, José Maria Maravall, Fernando Moran, Gregorio Paces Barba, Ignacio Sotelo, etc. Mais le conseil de rédaction comptait aussi des personnalités, certes de gauche, mais qui ne militaient pas toujours au sein du P.S.O.E: Antonio Elorza, José Luis Abelian, Jorge de Estéban, Miguel Martinez Cuadrado, Carlos Maya et d'autres. Dans l'élan des revues de divul~ation qui, dans les années cinquante avait porté vers une petite minorite de lecteurs le débat esthétique et intellectuel, comme Indice ou Insula, des revues hebdomadaires à plus grand tirage comme Triunfo (2e époque, 1962) ou Cuadernos para el dia/ogo (1963) qui, phénomène que nous aborderons plus loin, n'ont pas résisté à la période de la Transition- ont très honorablement joué leur rôle d'espaces libéraux de l'échange politique. Il faut sans doute voir dans le relatif succès de ces deux ultimes revues au contenu intellectuel très marqué, l'émergence d'un nouveau public dans le secteur de la bourgeoisie libérale et éclairée, lasse de n'avoir accès qu'à un type unique d'information, dépourvue d'esprit critique. Quant aux structures universitaires proprement dites, elles étaient en pleine crise. En raison du boom démographique, le phénomène de massification avait pris une grande ampleur dans les années soixante. Dans un article très défavorable à la démocratisation de l'Université, Fernandez de la Mora reconnaît que c'est sous le franquisme plus encore que pendant la période ultérieure que ce phénomène s'est réalisé. Il fournit les données suivantes: pour ce qui est des étudiants inscrits dans les facultés et les écoles techniques supérieures, leur nombre passa de 54.645 en 1950 à 73.037 en 1960, pour atteindre 112.647 en 1964. A la fin du franquisme on comptait 395.351 étudiants, soit 3,5 fois plus que dix ans auparavant30. Cette masse de jeunes gens ayant eu accès à l'Université était de plus en plus sensible aux conditions restrictives de liberté d'expression qui étaient celles de la société dans son ensemble. Or, plus que jamais, notamment après les conséquences des mouvements de 1968-1969, le pouvoir surveillait de très près la température des campus. Ainsi, un décret-loi de septembre 1975 portant sur la lutte anti-terroriste étendait désormais à n'importe quel citoyen le risque d'être détenu, et cela à partir de nouvelles normes totalement arbitraires. De la sorte, la moindre critique verbale ou écrite, même feutrée, contre le régime, pouvait être interprétée comme étant un acte favorisant le terrorisme. A l'insécurité
30 "La Universidad'\
1986, p. 66-67.

Espana, 10 anos después
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de Franco

(1975-1985),

Barcelone,

Planeta,

juridique que l'article 2 de la "loi Fraga" avait introduite dans les mœurs censorialesJ s'ajoutait désormais une autre insécurité quiJ cette fois-ciJ pouvait concerner n'importe quel citoyen. Tous les secteurs de la société espagnole qui réclamaient le droit légitime de s'exprimer librement étaient, dans les derniers jours du franquisme, victimes de la censure et de la répression. Or cette période s'était ouverte avec les espoirs mesurés que pouvait faire naître le nouveau discours inauguré par des hommes tels Fraga, Pia Cabanillas et Ricardo de la Cierva. Non seulement la réalité des faits montre que ces premiers pas vers plus de liberté étaient totalement insuffisantsJ mais que sur le fond ils ne remettaient nullement en cause la nature dictatoriale d'un régime qui finissait comme il avait commencé: dans la violence.

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