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LA CULTURE FRANCOPHONE EN ISRAËL

352 pages
Israël compte environ 800 000 francophones plus ou moins actifs. Ce livre réunit une série d'essais écrits par un certain nombre de personnalités, dont le premier volume inclut : des présentations de l'usage du français dans les divers secteurs de la société ; des aperçus sur son évolution historique, son statut socio-culturel et l'implication qu'elle revêt ; et des réflexions d'ordre religieux, scientifique ou esthétique.
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La culture francophone en Israël
Tome I

Histoire et Perspectives Méditerranéennes dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours. Dernières parutions

Garip TURUNÇ, La Turquie aux marches de l'Union européenne, 2001. Bouazza BENACHIR, Négritudes du Maroc et du Maghreb, 2001. Peggy DERDER, L'immigration algérienne et les pouvoirs publics dans le département de la Seine (1954-1962), 2001. Abderrahim LAMCHICHI, Géopolitique de l'islamisme, 2001. Julie COMBE, La condition de la femme marocaine, 2001. Jean MORIZOT, Les Kabyles: propos d'un témoin, 2001. Abdallah MAKREROUGRASS, L'extrémisme pluriel: le cas de l'Algérie, 2001. Hamadi REDISSI, L'exception islamique, 2001. Ahmed MOAT ASSIME, Francophonie-Monde Arabe: un dialogue estil possible ?, 2001. Mohamed-Habib DAGHARI-OUNISSI, Tunisie, Habiter sa différence-le bâti traditionnel du sud-est tunisien, 2002

La culture francophone en Israël
Textes réunis et présentés par David Mendelson Préfaces de Shimon Pérès, Prix Nobel et d'Albert Memmi

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItalÏa Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

cg L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-2217-2

Nos remerciements vont à M Beni Issembert qui a édité et mis en page les textes de cet ouvrage.

Israël, la France et la Francophonie
Près d'un million de francophones plus ou mOIns actifs vivent aujourd'hui en Israël et je me SUIS particulièrement attaché à leur devenir. Ma passion pour la France remonte à l'époque où je parcourais les arcanes des ministères de la Quatrième République afin d'y rechercher des armes destinées à assurer la sauvegarde de mon pays. C'est donc sur le plan scientifique et technologique, et non sur celui où l'on situe plus généralement l'image stéréotypée de la culture française, que j'ai com- mencé à apprécier son rayonnement. N'oublions pas que la France a été le premier pays à aider Israël à cette époque si difficile. Son rôle a été décisif alors que nous étions isolés et faibles. C'est ainsi que je me suis attaché à développer en Israël des industries de pointe, militaire, aéronautique et électronique, dont est issue, aujourd'hui, notre technologie et, notamment, notre informatique. Cela ne fut qu'un moment, cependant, dans l'Histoire des relations du peuple juif et du peuple français. Cette histoire a été jalonnée, me semble-t-il, par quatre étapes essentielles. Après la Révolution, au début du XIXe siècle, c'est Napoléon qui a jeté les fondements d'une nouvelle ère de relations entre nos deux peuples. Il faut ensuite rappeler que la France était bien présente en Palestine au commencement de la réimplantation juive, à la fin du siècle dernier, comme en témoignent les actions du baron de Rothschild et de l'Alliance Israélite Universelle qui s'appliquait à enseigner le français aux futurs citoyens de

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l~Etat juif. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la France a soutenu le mouvement d'immigration illégal en Israël des Juifs venus de toute l~Europe. Lors de la création de l'Etat d'Israël, la France et les Français nous ont accordé un appui décisif. De 1948 à 1958, enfin, les relations entre nos deux pays sont entrées dans un véritable âge d'or et la presque totalité des Français a manifesté le désir d'aider le jeune Etat hébreu dans tous les domaines, militaire, financier et intellectuel. La France, en outre, a toujours porté à notre pays un intérêt plus largement culturel et qui débordait donc le cadre strictement politique à l'égard de tout ce qui concernait le développement de notre pays. Le judaïsme français, enfin, est l'un des plus vivaces du monde et n'a cessé de se préoccuper de notre devenir. Au plan linguistique, le développement de la Francophonie en Israël a résulté de plusieurs facteurs. Les deux grandes vagues d'immigration qui sont venues en Israël depuis sa création ont été en grande partie francophones: je pense, notamment, à celles des pays du Maghreb et de la Roumanie. Il faut leur ajouter celles qui sont venues d~autres pays partiellement francophones, notamment de la Méditerranée, ainsi que de nombreux groupes ethno-culturels qui se sont historiquement attachés à la culture française, comme ceux d'Europe orientale: nous venons de voir que la masse d'immigrés qui est arrivée depuis quelques années des pays de l'ex-U.R.S.S. est restée, plus que jamais, francophile et, en partie, francophone. Il est vrai que nous nous sommes attachés à donner la priorité absolue à l'enseignement de l'hébreu; mais l'intérêt

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pour le français s'est développé du fait, par exemple, que nous ayons continué à l'enseigner et que de nombreux ouvrages aient été traduits, dans une proportion inconnue jusque-là, d'une langue à l'autre. Comme en témoignent les statistiques, cet effort ne s'est jamais démenti. Je pense, cependant, qu'il importerait de préserver et même d'étendre cette influence en investissant de gros efforts dans le domaine de l'éducation. Et nous devrions également opérer un effort encore plus intense dans le domaine des traductions. Je n'ai pas besoin de souligner que ce développement serait encouragé si la possibilité nous était offerte de nous développer dans le cadre de la communauté francophone internationale. Nous donnons souvent l'impression de nous référer uniquement au modèle américain. Or, il conviendrait de nuancer un peu ce jugement. En fait, nous n'avons jamais cessé de nous référer au modèle américain, mais aussi à celui que nous offrait la culture française. Au premier abord, notre culture hébraïque en diffère profondément. En effet, quand je compare l'Histoire juive et celle de la France, je remarque que le judaïsme se présente avant tout comme un acte de foi, alors que la francophonie est d'abord un fait de civilisation. Ce sont deux domaines complètement différents et qui coexistent dans le même temps, à la même époque, dans une même famille et sans doute dans un même esprit. On peut se demander, cependant, et c'est une question qui me fascine, si les deux conceptions ne sont pas, à certains égards, complémentaires. J'en arrive alors à l'idée suivante: il me semble évident que ces deux civilisations, au-delà de leurs

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différences, ont un point commun; ce sont toujours l'esprit supérieur, le religieux (au sens le plus large du terme) et le culturel qui comptent dans notre Histoire et, à bien y réfléchir, dans notre vie personnelle. Et c'est pourquoi les deux systèmes de pensée visent à l'universalisme... ce qui les amène parfois à se confronter. Cependant, personne ne peut se considérer comme un intellectuel, de nos jours, s'il n'a jamais respiré le parfum de l'esprit intellectuel français. La France a toujours offert au monde une élite littéraire et artistique majeure et les Juifs y ont depuis longtemps occupé une place notable: je songe, en ce qui me concerne, à une lignée qui va de Marcel Proust (demi-juif, je le sais, mais qui a été l'un des premiers à s'engager dans l'Affaire Dreyfus) à la nouvelle génération de philosophes français dont beaucoup sont d'origine juive. Nos deux univers sont donc restés en contact permanent. C'est aussi que les Français ont une qualité tout à fait particulière qui leur permet d'adopter, voire d'intégrer des écrivains et des artistes venus du monde entier. En ce qui nous concerne, je songe, par exemple, à deux phénomènes qui tournent au paradoxe: l'écrivain David Shahar et le cinéaste Amos Gitaï n'ont guère été reconnus, jusqu'ici, en Israël, alors qu'ils ont remporté en France un énorme succès. Je suis tout particulièrement sensible au détail suivant: vous trouvez facilement des encarts littéraires sur la première page d'un journal quotidien français et cela n'est guère envisageable, me semble-t-il, dans un autre pays. Cette ambition culturelle a évidemment pris un caractère très concret. Si je songe à l'héritage que la Grande-Bretagne et la

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France ont laissé dans notre pays et dans notre région, je remarque que la première nous a légué un certain type d'administration et un esprit bureaucratique, alors que la seconde nous a imprégnés d'un esprit colonial bien plus sophistiqué. Je préciserai cette idée en évoquant deux points de vue personnels, mais qui me semblent très significatifs. Il s'agit des rois Hussein de Jordanie et Hassan II du Maroc qui ont eu des personnalités nettement différentes. A mes yeux, le roi Hassan s'est signalé par des qualités d'ordre plutôt intellectuel et par sa déterlnination ; alors que le roi Hussein a surtout été un éminent administrateur. La personnalité du francophone tend au cartésianisme, alors que celle de l'anglophone vise à une certaine discipline. Il me semble que les divers Etats de la planète se distingueront à l'avenir par leur carte d'identité culturelle plutôt que par leur carte géographique. Les frontières déclenchent les rivalités, les combats. Le combat, désormais, sera culturel et intellectuel. Je n'en perds pas de vue pour autant les réalités les plus immédiatement matérielles et je n'ai pas besoin de préciser qu'une terre et un Etat doivent être défendus par une armée. Je me place ici à un autre niveau: les langues, elles, ne doivent pas être défendues par les mêmes moyens. Tout est ouvert, tout se dissémine dans l'univers de la langue. Ce qui n'empêche pas les rivalités, là encore, d'y sévir, mais sous une forme, évidemment, différente. C'est ainsi que nous voyons aujourd'hui comment les cultures américaine et francophone s'affrontent dans le monde et comment la première l'emporte sur la seconde. Ce genre de combat, cependant, me paraît secondaire, parce que

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les frontières perdent de leur importance et qu'un intellectuel digne de ce nom ne peut plus se contenter, aujourd'hui, d'utiliser une seule et unique langue. Si l'on se livre à la comparaison usuelle et qui a pris le caractère d'un stéréotype relativement bien ancré dans la réalité, les Etats-Unis ont une large avance sur l'Europe dans le domaine de la technologie, mais la France, en particulier, offre au monde un visage apparemment plus humain. Il ne faudrait pourtant pas réduire cette comparaison à une simple dichotomie: la culture américaine nous a apporté bien des richesses humaines, notamment en explorant le cyberespace, et la France continue d'opérer des percées dans de nombreux domaines scientifiques de pointe. De fait, nous n'avons jamais cessé de développer nos relations scientifiques avec elle et elles ont atteint, aujourd'hui, une nouvelle apogée. C'est pourtant ce visage humain de la France qui nous fascine le plus immédiatement, parce qu'elle lui donne un aspect plus familier. J'en trouve tout simplement la preuve au cours des promenades que j'aime faire dans Paris. Les Etats-Unis sont immenses et l'on se perd volontiers à New y ork. A Paris, au contraire, il est impossible de se perdre; c'est une ville qui n'est ni grande ni petite et qui ne décolle pas du sol, même si elle donne l'impression de vouloir s'envoler dans le ciel. J'accorde une énorme importance à la littérature en général et, plus précisément, à la littérature française, parce qu'elle m'offre une parfaite expression de la civilisation dont elle issue. J'ai eu deux mentors dans ma carrière politique et dans ma vie intellectuelle: David Ben-Gourion et notre

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grand poète national Nathan Alterman, qui a reçu une partie de sa formation en France. Je pense à l'importance que le général de Gaulle a accordée à la langue française et à l'affirmation de Chateaubriand: «Nul ne saurait gouverner la France s'il n'a le sens des mots». Ce qui me fascine tout particulièrement dans la civilisation française, c'est la passion des mots. Beaucoup commenceront évidemment par évoquer ses autres richesses: le vin, le fromage, la mode... l'amour. En ce qui me concerne, je pense qu'elle atteint son sommet par sa passion du langage. J'aime ses écrivains, Flaubert parmi ses romanciers et Paul Valéry parmi ses poètes. Ce dernier m'a fait comprendre ce qui différencie la prose de la poésie: la même qu'entre la promenade et la danse; la prose, c'est aller quelque part; la poésie, c'est danser sans arrêt. Ne peut-on tirer de ce parallèle certaines implications plus générales et que je pressens, notamment dans le domaine intellectuel qui confine à celui des idées politiques? Je lis beaucoup de biographies et j'admire surtout, parmi les grands auteurs français, Henri Troyat et Jean Lacouture. Ils ont écrit des œuvres solides, bien documentées et pourtant vivantes et ils ont notamment réussi à y ménager un parfait équilibre entre l'anecdote révélatrice, le document indiscutable et l'analyse approfondie. Je conçois une bonne soirée lorsque je peux la diviser entre la lecture de ce genre de biographie et celle d'un livre de prospective tel que Se préparer pour le XXle siècle, de l'historien anglo-américain Paul Kennedy. Je débouche alors sur une vision plus large et, en fait, futuriste de l'Histoire.

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La culture doit jouer un rôle fondamental dans l'évolution de 1'Histoire à venir. Les principes sont vectoriels. L'Histoire mène à la modernité. Cependant l'Histoire événementielle est presque toujours bancale et baigne trop souvent dans le sang. Il en va de même de la science, même si elle se caractérise par son perpétuel progrès. La science et la technologie ne peuvent se dispenser de fondements éthiques. On ne peut concevoir de progrès scientifique dans un monde techniquement et financièrement pollué. De plus, la première valeur que les historiens et les scientifiques doivent propager, c'est la compréhension de l'autre, c'est la tolérance. J'en reviens ici au modèle de la civilisation française. A l'inverse de tous les grands courants idéologiques du XXe siècle, la France, contrairement à ce que pourraient suggérer des courants de pensée qui y sont restés, en définitive, minoritaires, a manifesté une immense, une extraordinaire, une historique tolérance à l'égard des diverses ethnies, des divers peuples et des divers modes de pensées qui se sont associés à son destin et à son idéologie. C'est en cela, selon moi, qu'elle a apporté une contribution fondamentale à l'Histoire de notre époque. L'Histoire est d'abord un fait de civilisation. Ce qui m'y intéresse, en définitive, ce ne sont pas des personnalités comme Jules César ou Napoléon, mais les êtres qui ont fait partie de cette civilisation et qui ont apporté au monde les Dix Commandements sur lesquels elle a fondé son éthique et sans lesquels il n'y a pas de civilisation possible. La réalité historique se situe à un certain plan, les principes éthiques à un autre. Les principes éthiques résultent d'un choix

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arbitraire et c'est ce choix qui porte la marque d'une civilisation. C'est ainsi que je conçois la véritable dimension de l'Histoire du peuple juif. Je crois que notre peuple a toujours pensé que l'Histoire va de l'avant et ne revient jamais en arrière. C'est pourquoi l'Histoire m'ennuie quand elle se contente de rapporter une suite d'événements, mais me passionne quand elle me permet d'en dégager un code de principes moraux. J'ai trouvé dans le Journal de Flaubert la phrase suivante, que je cite de mémoire: «Il y a toujours eu une division du travail entre Dieu et les hommes. Dieu est responsable du commencement et de la fin, et nous sommes responsables de ce qui arrive entre les deux». Et c'est une assez lourde responsabilité. Les contemporains ramènent l'Histoire à une certaine vision du monde, celle que façonnent des personnalités qui forment une armée d'intellectuels et c'est également ce qui me fascine dans la civilisation française. Les intellectuels y jouent un rôle majeur et les hommes politiques les plus éminents se considèrent eux-mêmes comme tels. J'en vois la preuve dans le fait qu'on ne peut devenir un bon dirigeant en France sans témoigner d'une certaine éloquence: avant de chercher à gérer les faits, on doit contrôler et diriger les mots. C'est que le monde me semble pareillement structuré aux plans des mots et des choses. De tous les philosophes qui ont influencé notre siècle, j'accorde une importance tout à fait particulière à Claude Lévi-Strauss. Je suis un structuraliste. Je pense que la structure des choses est plus importante que leur poids, qu'arriver à un équilibre demande un effort et que lorsqu'on a trouvé cet équilibre, que ce soit au plan

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personnel ou historique, on a aussi trouvé le secret de son existence et de l'existence en général. Et c'est pourquoi je rêve d'un Proche-Orient «structuré», où Israël, tout comme les pays arabes, aurait sa place et où tous les Etats se définiraient les uns par rapport aux autres. Mon historien préféré est Fernand Braudel et j'ai lu de près son œuvre majeure: La Méditerranée et le monde méditerranéen au temps de Philippe II. Parce qu'il a été le premier à dire, et cela dans un style admirable, «ce n'est pas l'événement qui compte, c'est le développement». En d'autres termes, ce n'est pas le nez de Cléopâtre qui a décidé du sort de notre région à ce moment de notre Histoire, mais, très probablement, le bateau à voiles qui en a changé le mode de développement. Ce ne sont pas les scandales de l'actualité qui décident de notre avenir, mais les grands développements scientifiques, technologiques, spirituels et économiques qui créent notre Histoire. Nous traversons une grande époque de transition. Tout ce qui a caractérisé la région dans le passé est en train de s'achever. Il est évident que nous n'avons pas encore formé un «Nouveau Moyen-Orient». Nous sommes encore condamnés à payer un double prix: celui du passé et celui du futur. N'oublions pas, cependant, que bien des réalités ont déjà été soumises à de profonds changements et qu'elles prennent aujourd'hui un cours révolutionnaire. Il faut continuer en ce sens, malgré les difficultés qui persistent des deux côtés, israélien et palestinien. L'Israël auquel je rêve n'est pas celui du «milk and money», comme l'a écrit un hebdomadaire américain, mais celui de la science, de la

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technologie et de la communication qui aurait une dimension plutôt intellectuelle et spirituelle que matérielle. En fait, c'est le monde entier qui est en train de changer. Aujourd'hui les sources de la richesse et du pouvoir ne sont plus tellement territoriales, nationales et matérielles au sens étroit du terme, mais intellectuelles, scientifiques et technologiques. Un autre hebdomadaire américain a écrit qu'Israël commence à concurrencer la Silicon Valley. Ce n'est qu'un début. Nous devons passer au tout premier plan dans le développement des sciences, des industries nouvelles et de tout ce qui va contribuer à l'évolution de notre Humanité. Ce n'est pas un rêve. Ai-je besoin de souligner que le peuple juif s'est distingué, tout au long de son Histoire, non point par l'étendue de son territoire, mais par ses capacités intellectuelles? Israël est un tout petit pays, mais de même qu'il a marqué la civilisation occidentale dans le passé, il a ainsi une chance de se faire une place dans l'Histoire à venir. C'est dans cette perspective que je place le rôle que pourrait jouer la francophonie dans l'évolution des relations entre Israël et les autres pays du Moyen-Orient et de la Méditerranée. Il faut cependant marquer une différence entre ces deux notions de Moyen-Orient et de Méditerranée. Elle me ramène à la différence qui me semble marquer les civilisations britannique et française: la première a le plus souvent insisté sur ses «intérêts », alors que la seconde a préféré évoquer sa « présence ». Le Moyen-Orient inclut la côte septentrionale de la Méditerranée, ce qui, dans notre conception, nous amène nécessairement à y inclure également le Maghreb. C'est donc toute la Francophonie

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méditerranéenne qui peut nous aider à stabiliser notre région. L'Union Européenne, de son côté, arrivera nécessairement, elle aussi, au Moyen-Orient, pour des raisons d'ordre, à la fois, géographique et historique. C'est ainsi que les Français ont lancé l'idée de la création d'une Académie méditerranéenne et je crois qu'il s'agirait là d'un événement particulièrement important dans la mesure où le monde académique devrait constituer un facteur de stabilisation en faveur de la démocratie. Celle-ci est devenue l'esclave de la télévision et de l'image; alors que l'image n'a d'autre fonction que de nous prouver, en dépensant des sommes folles, que nous ne sommes pas ce que nous avons l'air d'être. Le monde académique doit venir au secours de la Démocratie en danger. Ceux qui envisagent l'avenir sont toujours en position minoritaire; la majorité reste toujours conservatrice. Les chercheurs doivent se mettre du côté des investigateurs de l'avenir. Dans une situation de désaccord et au cours d'une Histoire jalonnée de guerres, les parties en conflit souffrent, en particulier, de ne pas avoir, au sens propre du terme, de langue commune. C'est pourquoi une langue intermédiaire telle que le français peut jouer un rôle utile si elle fait progresser le dialogue. C'est la langue des pays européens et méditerranéens entièrement ou partiellement francophones. Il est vrai que la plupart d'entre eux ne sont pas directement concernés par la situation du Proche-Orient, mais cet élargissement comporterait également des avantages, car il nous permettrait de rencontrer nos voisins dans des lieux propices à une meilleure compréhension et à la recherche de

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points d'accord. C'est alors que se concrétiserait la valeur du français qui n'offre pas seulement un ensemble de mots et de pensées, mais un espace de transition culturelle. Il exprime non seulement les idées des dirigeants, mais de ceux qu'ils dirigent; non seulement ce qui les sépare, mais ce qui les unit. La langue possède le pouvoir de pénétrer dans des lieux auxquels les gouvernements n'ont pas accès. Elle vient du cœur et passe de la bouche à l'oreille, par le simple pouvoir du mot, sans passeport et sans visa. Ce principe de communication devra être développé, surtout, par les jeunes générations qui entrent dans l'univers de l'informatique et d'Internet et dans le cyberespace. Un fossé s'est creusé et ne cesse de s'élargir entre les générations. Une révolution s'opère dans le monde de la pensée parce que la nouvelle génération ne considère plus qu'elle dépend de sources de subsistance enfouies dans la terre, comme cela a été pour les générations précédentes, mais qu'elle doit découvrir des ressources nouvelles dans l'Homme. Il lui faut se frayer un passage de la terre au cerveau. Il n'y a désormais plus de frontières. Les guerres passées ont été provoquées par des différends territoriaux. Qu'en sera-t-il demain? C'est la question que je ne cesse de me poser. Mon passé n'est pas important. C'est seulement et toujours l'avenir qui m'importe. Ma grande ambition est de faire progresser le processus de paix pour les jeunes générations, pour tout le monde, pour les deux peuples juif et palestinien. Pour favoriser cette mutation, il conviendra, notamment, de réviser tout le système éducatif dans le but de

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favoriser le pouvoir d'expression et de création des enfants. Jacques Delors a déclaré à un congrès de l'D.N.E.S.C.O. qu'au lieu d'apprendre à savoir, il serait préférable de savoir apprendre. Je suis pleinement d'accord avec lui. Il faut offrir à la nouvelle génération la possibilité de créer un nouveau monde. Or, elle ne considérera pas cette mission comme impossible, car elle en a une vision plus globale que nous. Elle se doit de dire adieu à l'Histoire passée afin d'inventer l'Histoire du futur.

Shimon Pérès Prix Nobel

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Israël francophone

Inutile de se voiler la face avec un tamis, l'anglais, un affreux sabir le plus souvent, a gagné la partie, et pour longtemps. En balbutiez-vous quelques phrases et vous êtes compris presque n'importe où sur la planète. Ce qui n'est pas sans avantages, reconnaissons-le: tôt ou tard, il faudra bien que I'humanité enfin unifiée se dote d'un outil universel, et pourquoi pas l'anglais, puisque I'Histoire en a ainsi décidé. Les francophones, nous luttons seulement pour la seconde place; mais c'est notre place, celle où nous nous sentons le plus à l'aise, où nous nous exprimons le plus commodément. D'une certaine manière, nous battre pour la langue française, pour sa survie, sa santé, son expansion, c'est lutter pour notre existence, nous surtout, écrivains d'expression française. Or, voici un renfort considérable, grâce en soit rendue au travail du Professeur Mendelson de l'Université de TelAviv: nous ne sommes pas seuls dans cette bataille. Nous le savions déjà pour une partie de l'Afrique blanche et noire, le Québec, la Suisse, le Liban.. . Voici le renfort israélien: sept cent mille israéliens au moins sont francophones, un million peut-être, et il existe une littérature israélienne d'expression française qui ne le cède pas en qualité, en richesse et en variété, aux autres littératures francophones à travers le monde. La présence et l'expression francophones ne se font nullement au détriment de la langue nationale, l'hébreu en

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l'occurrence. Les affirmations nationales s'accompagnent presque toujours d'une affirmation langagière. Ce n'est pas seulement une revendication symbolique et passionnelle; l'unité de langue contribue puissamment à l'unité des nations nouvelles. Le jeune Etat juif, à l'instar de la plupart des autres jeunes nations, ne pouvait négliger ce ciment collectif presque aussi important que la religion. Ce n'est pas par hasard si les services d'immigration américains exigent des candidats à la citoyenneté une connaissance suffisante de l'anglais: leur intégration en sera évidemment facilitée. La seule langue qui aurait pu rivaliser avec l'hébreu dans cette tâche fut le yiddish. Elle a perdu la partie; je le rappelle avec un serrement de cœur en pensant à la catastrophe qui a emporté le yiddish en même temps que les diasporas d'Europe centrale; mais elle ne pouvait pas, de toutes manières, la gagner parce qu'elle n'était pas la langue commune de toutes les judaïcités. Ainsi nous, Juifs de la Méditerranée, nous ne nous reconnaissions pas dans le yiddish. Une langue n'est pas seulement un outil de communication, mais un réservoir de notions et d'images communes, de représentations et de projections, sans compter les ressources de l'inconscient. Seul l'hébreu était cette matrice de rêves séculaires, de mythes et d'espoirs commune aux lettrés et aux plus humbles. Cependant, la renaissance nationale à peu près confirmée, on découvre qu'elle n'entraîne pas miraculeusement la solution à tous les problèmes, ni la paix avec les autres peuples ni celle avec soi-même. D'une certaine manière, au contraire, tout peut et doit enfin être examiné,

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reconsidéré. C'est que l'on est maintenant directement responsable de son destin. Les problèmes longtemps voilés par l'oppression, ou la dispersion, resurgissent avec acuité. Or, les problèmes langagiers sont à cet égard parmi les plus difficiles et les plus éclairants. Les jeunes nations arabes n'ont jamais été plus agitées par leurs difficultés linguistiques que depuis leurs indépendances: langue littéraire classique, langue parlée par les peuples, langue moyenne des médias, que choisir? C'est toute une conception de la culture arabe, de son unité, de sa diversité, de son rapport à la tradition et à la modernité qui est dorénavant en jeu. L'on découvre alors, de plus en plus, que la langue nationale, aussi chérie soit-elle, quasi sacrée pour certains, ne saurait suffire à toutes les nécessités du concert universel, aujourd'hui que l'on y a retrouvé une place; maintenant surtout que la mondialisation est entrée dans une phase d'accélération inattendue. Disons-le un peu brutalement: I'hébreu ne peut plus suffire à tous les dialogues; d'autres outils sont dorénavant nécessaires. Or, francophones, nous avons la chance de pouvoir disposer de cette seconde langue, la première même pour certains d'entre nous. Je ne vais pas me livrer ici à une nouvelle Défense et illustration de la langue française. J'ai assez rappelé ma dette, celle de beaucoup d'hommes de ma génération, de nos pays d'origine, envers l'Alliance Israélite Universelle qui, par l'intermédiaire du français, nous a familiarisés avec les progrès libérateurs de l'Occident. Pour beaucoup d'entre nous la langue française fut l'accès nécessaire à la rationalité, c'est -à-dire à la liberté, intellectuelle, puis

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économique et politique. A cause de l'emprise du colonisateur dans tous les domaines de la vie sociale, sans la maîtrise de la langue française nous ne pouvions guère espérer qu'un sort médiocre dans la cité. La connaissance de la langue française fut pour nous un poumon qui nous a permis de respirer l'air du large, et plus généralement d'avoir quelque prise sur nos destins. Ne dit-on pas que celui qui parle plusieurs langues vit plusieurs vies? S'il est permis dans une préface de parler de soi (mais de quoi d'autre peut parler un écrivain ?), je dirais que le français fut pour moi la langue de l'homme raisonnable et rationnel que je m'efforce d'être, la langue du citoyen discipliné mais sourcilleux d'un pays démocratique, mon irremplaçable outil d'écrivain et de pédagogue, pour tâcher de mieux penser et de m'exprimer au mieux. Le français est ma manière de penser l'universel. Sans doute, aujourd'hui, l'anglais est-il devenu l'outille plus commode pour gérer les relations entre les peuples, mais il m'aurait été indifférent que ce fût le russe ou le chinois, ou l'espagnol, tandis que j'aurais eu grand bonheur si le français avait rempli ce rôle. Certes, dans les écoles de l'Alliance surtout, nous bénéficions également d'un enseignement traditionnel, un cours d'histoire juive, quelques rudiments d'hébreu, une atmosphère de vague religiosité, mais seule la culture française, outre ses richesses spécifiques, permettait de faire accéder notre judaïsme à la modernité. La condition juive demeurant pour le moins inquiétante et difficile à vivre, même en Israël, la culture juive n'a toujours pas accédé à une raisonnable modernité. Sans doute, trouve-t-on chez d'autres

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peuples le même retard et la même nécessité. Partout les affirmations nationales sont lentes à se dégager des mythes, parmi les peuples arabes, parmi les peuples d'Afrique noire ou d'Amérique centrale. L'homme étant ainsi fait, il y aura encore bien des beaux jours pour les mythes compensateurs. Le français aide naturellement ceux qui le pratiquent à mieux réussir cet indispensable passage. On le vérifie en Afrique du nord où, malgré la renaissance de l'arabe, les littératures d'expression française fournissent les seules œuvres véritablement critiques. La langue française est jusqu'ici la langue du combat des idées. La culture française, du moins celle qui a repris à son compte les découvertes du siècle des Lumières, est plus à même d'aider à cet affranchissement que la culture anglo-saxonne, quels que soient ses mérites par ailleurs. Ainsi, dans ce formidable combat pour la laïcité, il est clair que la paix ne fera de progrès décisifs que le jour où triomphera partout la laïcité. Il ne s'agit nullement là d'un vœu anticlérical: le recours aux croyances et aux pratiques des religions est légitime tant que des hommes en auront besoin pour vivre. Et s'il était menacé, il se trouverait bien des laïques, dont je suis, à l'instar de Voltaire, pour se porter au secours des croyants. Mais la paix entre les groupes et à l'intérieur des groupes ne sera possible que par la laïcité, c'est-à-dire la neutralité institutionnelle, en matière de religion comme, du reste, en matière de philosophie. Mais la laïcité est aussi réciprocité: pour faire respecter chacun, croyant ou incroyant, les institutions communes devront réserver à la vie privée ce qui sépare les hommes, à l'intérieur des groupes comme entre les groupes.

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Or, la laïcité est une invention française, toujours pas tout à fait comprise par tous les peuples, même les plus avancés. Plus généralement, la langue française, support d'une culture, d'un univers, est un don fait aux francophones, et par delà aux nations, dont la langue fait partie, y compris à la nation israélienne. Il existe dans la culture française, à côté de tendances de fermeture et d'exclusion, des aspirations universalistes qui font honneur au génie français et qui peuvent considérablement contribuer à la fondation d'une morale universelle. La défense des droits de 1'homme par exemple, ou les droits des femmes à une complète égalité avec les hommes, et qu'on ne dise pas qu'ils sont incompatibles avec telle ou telle tradition religieuse ou culturelle! Si cela était vrai, ce dont je doute, ce serait ces traditions qui auraient tort. Et la France? Une bonne affaire est celle où les deux parties trouvent leur profit: la francophonie est également une chance pour la France. Après la perte de ses colonies et les destructions dues à la dernière guerre, la France s'est trouvée réduite à l'hexagone. Mais cet appauvrissement fut aussi l'occasion d'une nouvelle image positive du pays et de sa culture. La France n'est plus une nation colonisatrice et impérialiste. La diffusion du patrimoine français, artistique ou littéraire, n'est plus soupçonnée d'être seulement un appât et un alibi pour une politique de conquête. La francophonie redonne à la France une dimension nouvelle. L'Israël francophone est l'une de ces extensions; non négligeable au surplus. Israël est l'une des jeunes nations les plus dynamiques et probablement le pays le plus câblé au monde. La France ne

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peut que gagner à y fortifier ses positions. Les francophones y sont assurément les meilleurs des ambas-sadeurs. La cause défendue par l'impressionnant ouvrage du professeur Mendelson est en somme double. Aux Israéliens, il rappelle qu'à côté de leur vénérable langue ancestrale et nationale, ils disposent de surprenantes richesses supplémentaires. Le français en fait des alliés, au moins culturels, de cent millions de francophones à travers le monde. Aux Français, justement amoureux de leur langue, il dit: «Vous voulez défendre la survie de votre belle langue, en protéger la pureté? Alors défendez son extension, son expansion, même si son utilisation par tant de peuples divers risque de lui faire subir quelques distorsions; mais c'est le destin de toute langue vivante. Ce faisant, il aide enfin à corriger une carence, sinon une injustice: vivant sur une tradition de nation puissante, qui n'avait pas tant besoin de faire des efforts pour être reconnue, les Français avaient trop négligé leurs alliés naturels, dont Israël. Cet ouvrage le leur rappelle par l'abondance, la diversité des œuvres des écrivains et penseurs francophones. Avec le temps, on s'apercevra, de plus en plus, que nous aurons apporté à la France autant qu'elle nous a donné. Ce n'est pas le moindre mérite de l'ouvrage du professeur Mendelson que d'avoir contribué à ce constat. Albert Memmi Paris-Tel-Aviv, juillet 2000

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Présentation
Cette publication constitue la première présentation de la Francophonie en Israël. Elle inclut, en premier lieu, une mise en perspective sociologique, historique et méthodologique. Au plan sociologique, la pratique du français en Israël a évidemment énormément évolué depuis la fin du XIXe siècle, c'est-à-dire depuis l'établissement des «moshavoth» du baron de Rothschild et de l'Alliance Israélite Universelle, jusqu'à l'époque présente, en passant par la création de l'Etat d'Israël et par l'arrivée des grandes vagues d'immigrants francophones des années cinquante et soixante. La Guerre des Six jours et le contentieux qui s'est alors ouvert concernant l'avenir des relations israélo-arabes et la position prise à ce sujet par la France ont marqué une date essentielle dans cette évolution. Il s'agissait donc ici de faire le point sur la position qui a été réservée depuis lors à la langue et à la culture françaises en Israël. D'où une appréciation, tout d'abord, des valeurs attachées aujourd'hui au français au-delà de l'époque où il est presque devenu la seconde langue du pays: qui parle le français aujourd'hui en Israël? Pour quelles raisons? Et quelles sont les valeurs qui lui sont attachées? Il semble, à ce propos, que les intellectuels et enseignants israéliens aient en partie oublié que le français a été l'une des langues pratiquées par les ancêtres de la population actuelle aux époques et dans les pays les plus

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divers. En France même, au début du Moyen-Age, à Troyes, Rachi est devenu, comme nous le savons, l'un des plus grands commentateurs de la Bible de tous les temps... tout en s'occupant de ses vignes: Menahem Banitt, de l'Université de Tel-Aviv, a obtenu en 1999 le Prix Israël pour les travaux qu'il a consacrés, notamment, à son œuvre; et l'histoire du Judaïsme français s'est poursuivie et renouvelée jusqu'à aujourd'hui. Les Juifs des pays méditerranéens, de leur côté, se sont liés à la culture française depuis l'époque des accords passés entre Soliman le Magnifique et François 1er, puis durant l'époque de la présence française dans les pays du Maghreb et de son influence dans ceux du Mashrek. Et les Juifs de l'Europe de l'Est se sont également rapprochés de la culture française après la Révolution et aux alentours de l'Affaire Dreyfus. C'est tout ce passé qui devrait être de nouveau assumé sur le plan historique... si les programmes d'enseignement pouvaient lui faire place et si la conscience de la diversité fondamentale de la culture israélienne était mieux appréhendée par les institutions qui la gèrent. L'un de nos chercheurs s'est attaché à un curieux exemple qui concerne la présence de la Francophonie en Terre Sainte au XIIIe siècle: le français risque d'y apparaître, à l'exemple de la création du Royaume latin de Jérusalem, comme une intrusion pré-coloniale, si l'étude ne montrait comment se sont alors tissés, d'une langue à l'autre, des rapports qui n'étaient pas qu'hostiles. Nous savons que la question n'a cessé de se poser depuis l'invention et les applications culturelles, politiques et académiques du concept de Francophonie: comment peut-il être appréhendé,

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notamment, dans les pays du monde arabe ou de l'Afrique, à partir des conflits et des tensions du passé colonial? C'est la question qu'ont posée les responsables de l'enseignement israéliens qui ont accueilli les immigrants maghrébins des années cinquante et soixante: sortant de la lutte qu'ils avaient menée contre les britanniques et animés par l'idéologie pionnière socialiste, ils ont pensé qu'il fallait impérativement dégager ceux-ci de l'emprise de ce passé colonial et donc les éloigner de la culture et de la langue françaises. Ainsi ont-ils refoulé tout ce que ces communautés avaient tiré de positif de leur coexistence avec les Français, en même temps qu'avec les Arabes de ces pays. La conception de la Francophonie doit être réévaluée, comme c'est actuellement le cas, notamment, en Israël, en fonction de ses complexes implications historiques, sociologiques, culturelles et pédagogiques. L'accent est alors mis sur la place qu'occupe l'enseignement du français en Israël. Ici se précise ]a complexité de la culture d'un pays que l'on considère trop souvent, de l'extérieur, comme absolument homogène, quelles que soient les tensions qui peuvent être discernées entre des communautés diverses, notamment ashkenazes (originaires d'Europe et d'Occident) et sépharades (méditerranéennes et orientales). Or, le système linguistique du pays en démontre, là encore, la complexité et le problème qu'y pose l'enseignement du français: la langue nationale est l'hébreu; l'évolution politique de la région et du pays permet d'envisager que l'arabe soit lui aussi enseigné, comme il a déjà été officiellement décidé, comme seconde langue du

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pays, ce qui exigerait une amélioration de sa présentation et de ses méthodes; l'anglais est la langue de communication internationale; le russe est maintenant parlé par une population qui est la seconde en nombre dans le pays et les parents d'élèves souhaiteraient que leurs enfants connaissent au moins des rudiments de leurs langues d'origine: l'espagnol (et le ladino), le judéo-allemand, le yiddish, qui suscite un intérêt nouveau, mais restreint, auprès des étudiants, le judéo-éthiopien, etc... C'est dans ces conditions que les enseignants du Français s'efforcent de lui dégager une place dans ce complexe, en évitant, notamment, qu'il ne soit opposé à l'arabe, ce qui serait contraire à son passé et, espérons-le, à son avenir. Et c'est ainsi qu'ils essaient également de développer une pédagogie qui répondrait à cet objectif. Ce qui implique que cet enseignement soit relié à celui des valeurs caractéristiques de la culture française. Une étude montre ici comment l'Université Ouverte d'Israël a élaboré un cours d'Histoire des Juifs de l'Islam qui s'est d'abord fondé sur l'étude de l'œuvre d'Albert Memmi, prouvant ainsi que les trois cultures, juive, islamique et française, se sont effectivement reliées à travers l'usage, notamment, du français. Une autre étude montre que le français s'est concrètement inséré dans le parler hébreu au point d'y créer des éléments de «Franbreu ». Une enseignante et écrivain récemment venue d'un pays de l'Est explique enfin comment elle s'est prise de passion pour le français alors qu'elle n'a jamais mis les pieds en France et n'a eu d'autre contact avec la culture française qu'à travers ses

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lectures; ce qui ne l'empêche pas, au contraire, de l'enseigner (et de l'écrire). La partie suivante présente pour la première fois l'ensemble du réseau d'institutions et de publications qui contribuent à diffuser le français en Israël. Nous ne nous sommes évidemment pas attardés sur les Départements universitaires dont l'activité s'inscrit dans un cadre international bien connu. Il n'existe pas de grande maison d'édition spécialisée dans la publication d'ouvrages en français et le journal qui a été publié en français durant une vingtaine d'années est remplacé par les suppléments de quelques grands journaux hébraïques. Un certain nombre de petites maisons d'édition, ainsi que l'Institut français de Tel-Aviv et l'Union des Ecrivains francophones, font paraître des ouvrages et des revues spécialisés dans leurs domaines d'intérêt respectifs. Une attention spéciale sera accordée à une revue publiée par deux générations de juifs originaires de Mogador - Essaouira, au Maroc, qui préservent, à Ashdod, la mémoire de cet héritage (en français et en hébreu). Ce qui montre que ce genre de publication pourrait se développer dans le cadre d'un renouveau des relations méditerranéennes. Car l'importance de la Francophonie en Israël ne peut être évaluée qu'en fonction du réseau d'interférences dans lequel elle s'insère, à travers la Méditerranée et au-delà, en Europe, en Afrique et au Canada. Ces interférences se fondent en premier lieu sur la relation des trois grandes religions qui sont nées dans la région. D'où l'intérêt qu'ont toujours représenté et que continuent de présenter les traductions de leurs livres fondateurs dans toutes les langues et, en ce qui

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nous concerne, en français: nous saluerons à ce propos l'extraordinaire entreprise d'André Chouraqui qui a consisté à traduire, à Jérusalem - ce qui n'a évidemment pas été un effet du hasard! -, la Bible, les Evangiles et le Coran dans cette langue. Des études portent, ici, inversement, sur les traductions du français à l'hébreu et démontrent que ce domaine de la traduction est tout particulièrement révélateur des relations qui relient les deux cultures israélienne et française entre elles. On en jugera par les enjeux aussi bien culturels que linguistiques de certaines de ces traductions. Comment traduire la langue de Rabelais, par exemple, dans Ul1hébreu compréhensible du lecteur contemporain, sinon en lui cherchant des équivalents dans la tradition de la littérature humaniste de la Renaissance qui leur fut commune, puis dans ce qui s'en est préservé dans le réservoir linguistique actuel? Qu'est-ce qui a poussé un éditeur et un écrivain et journaliste qui dirige la page littéraire du joumalle plus coté et le plus engagé du pays à traduire A rebours, de loris-Karl Huysmans, une œuvre qui a constitué le grand manifeste de l' «Art pour l'art» vers la fin du siècle précédent et ainsi prôné, au moins en apparence, le désengagement politique et social? L'histoire de la traduction en hébreu d'A la recherche du temps perdu, de Marcel Proust, mériterait, à elle seule, une longue étude. Le premier volume a été traduit à la veille de la Deuxième Guerre mondiale. L'auteur des Jeunes filles en fleurs a été ensuite accusé, durant la guerre, d'antisémitisme (en raison des diatribes de l'un de ses personnages). Et c'est Helith Yeshouroun, fille de l'un des plus grands poètes du pays et directrice d'une revue de

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prestige, Hadarim, qui est en train de consacrer une partie de sa vie à la traduction de l'ensemble de l'œuvre. Ce qui l'amène à s'attacher, notamment, à ce paradoxe qui découle d'un stéréotype bien connu: le français serait la langue de la « clarté », alors que l'hébreu... «est de l'hébreu» ; or, la traduction de Proust démontre qu'il s'est attaché à évoquer l'univers de l'obscurité et qu'il est difficile de traduire celle-ci dans la « clarté» de l'hébreu, qui est une langue, en effet, extrêmement « logique» (nous allions dire « cartésienne» !) Il n'était pas question d'évoquer, enfin, ce domaine de la traduction sans montrer que c'est par elle, en même temps que par la tenue de quelques colloques, que la pensée hébraïque s'ouvre enfin à l'immense apport d'Emmanuel Lévinas. Se déploie ici l'apport que la culture et la littérature françaises ont offert, en général, à celles d'Israël et, plus précisément, celui qui en est aujourd'hui dégagé par la présente génération. Un écrivain que l'on n'a à présenter ni en Israël ni hors d'Israël, A.-B. Yehoshoua, qui enseigne également la littérature à l'Université de Haïfa, nous démontre l'efficience actuelle de cette relation: il présente une étude qui procède apparemment d'un cours sur une nouvelle d'Albert Camus, «L'Hôte », à travers laquelle se déploie toute la problématique morale de la relation entre « dominateur» et un « dominé» : entre un colon et un arabe chez Camus et par là, sans doute, du point de vue de y ehoshoua, entre un israélien et un autre arabe. Un autre écrivain et enseignant, lui aussi, au Département d'Arabe de Haïfa, Shimon Balasz, s'est attaché, dans ses deux derniers

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