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La dictature de Pinochet en perspective

De
299 pages
Hier comme aujourd'hui la figure de Pinochet divise la société chilienne. A sa mort, les Chiliens sont descendus dans la rue, soit pour fêter ce qui semble être la fin d'une ère, soit pour pleurer sa disparition. Le régime de Pinochet n'a pas été qu'une dictature qui a violé le Droits de l'homme. Il a aussi été une période de profonde transformation, dont l'objectif était la refondation complète de la société chilienne. Une véritable révolution capitaliste et néoconservatrice qui, à partir d'un modèle ultralibéral et d'une démocratie autoritaire, a cherché à faire du Chili une société de marché, apolitique et chrétienne.
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LA DICTATURE DE PINOCHET EN PERSPECTIVE

Sociologie d'une révolution capitaliste et néoconservatrice

www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo. fr @ L'Harmattan, 2007 ISBN: 978-2-296-02691-9 EAN : 9782296026919

Rodrigo Contreras Osorio

LA DICTATURE DE PINOCHET EN PERSPECTIVE

Sociologie d'une révolution capitaliste et néoconservatrice

Préface de Alain Touraine

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Harmattan Hongrie

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-

Recherches Amériques latines Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
La collection Recherches Amériques latines publie des travaux de recherche de toutes disciplines scientifiques sur cet espace qui s'étend du Mexique et des Caraïbes à l'Argentine et au Chili.

Déjà parus
Renée Clémentine LUCIEN, Résistance et cubanité. Trois écrivains nés avec la révolution cubaine: Eliseo ALBERTO, Léonardo PADURA et Zoé VALDES, 2006. Alexis SALUDJIAN, Pour une autre intégration sudaméricaine. Critiques du Mercosur néo-libéral, 2006. Philippe FRIOLET, La poétique de Juan GELMAN Une écriture à trois visages, 2006. André HERACLIO DO RÊGO, Littérature et pouvoir. L'image du coronel et de lafamille dans la littérature brésilienne, 2006. Marguerite BEY et Danièle DEHOUVE (sous la dir.), La transition démocratique au Mexique. Regards croisés, 2006. Marie-Carmen MACIAS, Le commerce au Mexique à I 'heure de la libéralisation économique, 2006. Ide lette MUZART-FONSECA DOS SANTOS et Denis ROLLAND, La terre au Brésil: de l'abolition de l'esclavage à la mondialisation, 2006. Miriam APARICIO (sous la direction de), L'identité en Europe et sa trace dans le monde, 2006. Annick ALLAIGRE-DUNY (éd.), Jorge Cuesta. Littérature, Histoire, Psychanalyse, 2006. Katia de QUEIROS MA TTOSO, Les inégalités socioculturelles

au Brésil, xvr -~ siècles, 2006. J.-P. CASTELAIN, S. GRUZINSKI, C. SALAZAR-SOLER, De l'ethnographie à l'Histoire. Les mondes de Carmen Bernand,2006. Jean-Claude ROUX, La question agraire en Bolivie, 2006. André Heraclio do Rêgo, Famille et pouvoir régional au Brésil. Le coronelismo dans le Nordeste. 1850-2000,2005.

HE' un mondo difficile e vita intensa..."
Tonino Carotone

Paris, Belleville - 2006

Ce livre est dédié à Monica, Alejandra, Carolina, Soledad et Céline

A Ignacio, Maria Alejandra, Agustin et Oscàr. Ce qui est écrit ici est pour eux, a été fait en pensant à eux.

Je dédie aussi ce travail à la mémoire d'Ariel Antoniolleti et à celle de tous les jeunes qui, comme lui, ont été confrontés dès leur très jeune âge à la dictature, et ont donné leurs vies pour qu'une société libre et juste soit possible. Pour que cette génération ne soit pas oubliée mais qu'au contraire, elle soit honorée comme la beauté de leurs vies le mérite. Parce que ce travail prétend être la suite nécessaire de leurs efforts pour atteindre l'objectif, toujours en attente: faire du Chili un pays juste, fraternel et solidaire.

Remerciements
Mes remerciements vont tout spécialement à Monsieur Daniel Bertaux. Sans lui, ce travail n'aurait pas été possible. Merci pour son immense générosité d'esprit, sa disponibilité permanente, sa compréhension et son appui dans les moments difficiles. Je le remercie de sa confiance en ma personne et mon travail. Il m'a accompagné dans mes doutes, a respecté mes choix, remis en question mes certitudes et encouragé mes questionnements. Je le remercie pour son humilité, sa spontanéité, son honnêteté intellectuelle et son absence d'académisme, mais aussi pour ses critiques, ses défis et ses mises en garde. Il m'a aidé à mûrir intellectuellement et personnellement. Je lui dois beaucoup, mais le plus important c'est qu'en plusieurs circonstances il a été un père pour moi. A ma famille. Ce travail ne serait peut-être pas arrivé à son terme sans son amour et sa loyauté: Monica, ma mère, avec son amour inconditionnel d'aujourd'hui et de toujours, celui de mes sœurs, Alejandra et Carolina, et celui de mon frère, Eduardo. Toujours solidaires, ils m'ont accepté, compris et appuyé en permanence. Je remercie aussi mon père Agustin, qui, à sa manière, a toujours été présent. A deux grandes et belles femmes: Soledad Ruiz et Céline Cariou qui, avec leur amour et leur amitié m'ont accompagné et supporté dans les moments d'angoisse et d'incertitude que génèrent souvent l'écriture d'une thèse et son achèvement. Merci pour le temps qu'elles ont su me donner, leur patience, et leurs défis. Une bonne partie de ce qui est écrit dans ce livre leur appartient. Merci à mes bons et beaux amis, Didier Brack, Laurence Bitoune,

à « la chica super poderosa» Elena Zapponi et Domingo Garcia, pour leur
amitié, leur patience et l'amour inconditionnel qu'ils m'ont offerts durant

ces années. A Alejandro Escobar, « el Gato», que je remercie simplement
pour son amitié et ses encouragements ainsi que pour ses cadeaux stratégiques, fondamentaux pour la fin de ce travail. A Yann Basset qui, toujours loyal et solidaire, m'a accompagné du début à la fin de ce texte. Je lui dois en grande partie mon intérêt pour la découverte de la France ainsi que mes premiers mots de français. A Ernesto Montenegro et Jannette Castro, amis au grand cœur et à l'immense générosité. Ils ont

toujours été là, et ont supporté mes « réflexions et mes commentaires ».
Merci aussi à l'Illustre Mademoiselle Isabelle Piairo et l'Illustre Monsieur
«

Bertrand Romet, ainsi que le toujours

top one», l'excellentissime Monsieur

Nacho Gallardo. Dans mes remerciements je voudrais réserver une place spéciale à la communauté du Bar Café «Les Buttes Chaumont». Je les remercie

tous de m'avoir adopté très vite et de m'avoir accompagné durant le processus d'élaboration de ce texte. Ils m'ont écouté durant mes heures d'inquiétude et ont partagé des moments de bonheur. Ils ont toujours été présents de manière désintéressée et généreuse dans ma vie quotidienne depuis mon arrivée à Belleville. Les gens que j'ai rencontrés là sont devenus pour moi une importante communauté affective ce qui, pour un étranger à Paris, sans racines, signifie parfois la survie. Mes remerciements vont donc à : Karima Maherzi, Boukhalfa Nouraout, Nabil Korichi, Philip Hindley, Patrick Jacques, Benjamin Gourio, Jamila Messadi, Christine Guinard et Youssef Errazahi Ben Ahmed Bendaoud El Abdi, Fatiha Boutaleb, et finalement, à Monsieur Mamadou Tangara. Je n'oublierai pas leur amitié, leur soutien et l'intérêt qu'ils ont toujours portés à mon travail. Merci évidemment à Gérôme Atlan, Kamel Sahoui, Azid Hami, qui m'ont ouvert les portes de la maison et permis mes lourdes ardoises. A l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et à l'ensemble des chercheurs du Centre d'Etudes des Mouvements Sociaux qui m'ont accueilli et qui ont mis à ma disposition les espaces et les infrastructures. Leur aide fut essentielle pour mener à bien ce projet de recherche. A Madame Christine Col pin, Guillaume Braunstein, Josiane Leconte, pour leur amabilité et leur patience. A Christine Leonel, Martine Meunier, qui ont toujours répondu aimablement à toutes mes obsessions bibliographiques; aux « senoritas» Sonia Contreras et Carolina Rico pour les bons moments partagés. A travers elles, ma gratitude va à l'ensemble du personnel de la bibliothèque et de la Maison des Sciences de l'Homme. A l'Ambassade de France au Chili, de m'avoir accordé le financement d'une partie de mon travail de thèse. A Madame Jeanne Marie Rousseaud, du Service des Boursiers Etrangers du CROUS de Paris, pour sa sympathie, sa patience, sa compréhension, sa profonde générosité et l'abnégation avec laquelle elle réalise son travail. A Madame Araceli Vandaele, enfin, pour son engagement et son sérieux concernant mon manuscrit, mais aussi pour la préoccupation et les gestes d'affection qu'elle a eus à mon égard. Je remercie également la gentillesse de son mari, Monsieur Elie Vandaele.

«

Gracias a la vida que me ha dado tanto... »

12

Préface
Le général Pinochet est tellement devenu le symbole des dictatures latino-américaines et a accumulé sur son nom tant de haine et de mépris que le plus souvent les évocations de son nom et de sa longue période comme dirigeant tout puissant du Chili n'éveille pas d'autres images que celle de la répression et de la violence depuis le bombardement de «La Moneda », le 11 septembre 1973 jusqu'aux

derniers assassinats, comme celui des « degollados » pendant la partie
finale du régime. C'est contre cette image, qui est aussi une interprétation étroitement politique, que s'élève Rodrigo Contreras avec le double regard d'un Chilien et d'un sociologue qui a obtenu son doctorat de sociologie en France. Dans un premier temps il défend une vision économiste, on dit quelquefois marxiste, du personnage et de son régime. Pinochet a été un agent du triomphe du nouveau capitalisme mondial tel qu'il s'est répandu dans toute l'Amérique latine et en particulier au Chili à partir du milieu des années 1970. La première réaction que cette interprétation suscite chez le lecteur est qu'il a raison et qu'elle est juste: la dictature de Pinochet n'a pas été seulement une dictature répressive comme le fut celle de ses voisins argentins dont la politique économique se limita à redonner la priorité aux grands propriétaires fonciers. A partir de 1975 un vaste programme de transformation économique fut conçu par les «Chicago boys », jeunes économistes formés souvent à Chicago par Milton Friedmann, le chef de file des partisans les plus résolus d'une politique économique libérale. La création de caisses privées de retraite, comme la réforme des entreprises et la nouvelle définition du rôle des syndicats furent quelques-unes des mesures les plus connues prises par ces économistes. Pour beaucoup, ce changement radical de politique économique a permis au Chili de rentrer dans la voie d'une croissance forte et prolongée qui a fait progresser de manière spectaculaire le pays au point qu'il est aujourd'hui en avance sur le reste du continent. Rodrigo Contreras va même plus loin car l'installation de ce régime économique libéral, loin de se terminer avec la chute de Pinochet en 1989, s'est poursuivie et renforcée avec le nouveau régime démocratique, sous les présidences de Patricio Aylwin et Eduardo Frei. La rupture politique ne doit pas cacher, nous dit-il, la continuité d'une politique

économique qui a favorisé les entrepreneurs et les groupes financiers aux dépens de l'ensemble de la population. Pour lire utilement ce livre il faut admettre cette thèse et en comprendre les implications. Or c'est ici que cette pensée présentée d'abord en termes économiques, c'est-à-dire comme une politique économique, change de caractère et devient plus politique. C'est la tradition autoritaire et centraliste du Chili, qui remonte à Diego Portales qui gouverna le pays au lendemain de l'indépendance, qui explique l'association de la politique économique libérale et de l'Etat autoritaire et répressif du Général Pinochet. Cette analyse, qui souligne le caractère exceptionnel sur le continent de la formation précoce d'un Etat fort, est certainement utile mais elle cherche des causes bien lointaines à la nature très particulière de la dictature de Pinochet. Rodrigo Contreras le sait; c'est pourquoi il donne tant d'importance à la pensée et à l'action de Jaime Guzman, idéologue d'une droite autoritaire dont l'influence fut si forte pendant la lutte contre l'Unité populaire avant de devenir le conseiller le plus écouté de Pinochet; du moins pendant la première partie de la dictature puisque Guzman sera écarté à partir de 1983, au moment de la tentative de rapprochement avec des éléments modérés de la démocratie chrétienne. TI sera assassiné en 1991. C'est le grand mérite de ce travail d'avoir montré l'importance centrale non seulement de Jaime Guzman mais aussi du groupe des
«

gremialistas », qui furent les penseurs politiques de la dictature.

Celle-ci fut leur œuvre autant que celle des dirigeants militaires, qui lancèrent le coup d'Etat, ou des dirigeants ou des conseillers économiques qui profitèrent du pouvoir absolu pour engager le Chili dans des politiques économiques à l'opposé de celles qu'avait suivies le Chili de l'après-guerre, qui avait participé à la vague des régimes « national-populaires» qui, à l'époque, avait submergé une grande partie du continent. Mais j'ai été jusqu'ici un mauvais avocat d'une bonne cause car le grand intérêt du livre et de la pensée de Rodrigo Contreras n'est pas de juxtaposer l'explication politique, économique et militaire; sa vraie originalité n'est pas dans la combinaison d'explications différentes: présence d'un projet économique libéral, d'un régime autoritaire réagissant contre la puissance du parti communiste, des

syndicats et du mouvement populaire, d'une idéologie « gremialiste

»

venant du fondateur de la UDI et qui en appelait à Portales. Elle est 14

dans la formulation précise du processus qui les a associées et a entraîné la formation de cette dictature très particulière. Ce processus est la transformation de la droite, jusqu'alors conservatrice mais « républicaine» en une droite autoritaire et répressive, qui comprend que, face à la crise du vieux système politique débordé par les revendications sociales et l'action du parti communiste, il faut une rupture et le retour à une droite à la Portales; celle qui veut mettre de l'ordre dans la maison, avant que ne reprenne un jeu politique relativement ouvert. En effet, l'importance de Guzman est essentielle, lui qui était déjà lié avant le coup d'Etat avec le plus important des
«

Chicago boys» et qui, à la tête des « gremialistas » veut former cette

droite autoritaire, seule capable, pour lui, de résister à une gauche populaire et révolutionnaire et à la transformation du système politique et économique du Chili bouleversé dès le début des années 60, mais surtout depuis l'arrivée d'Eduardo Frei à la présidence en 1964. Le Général Pinochet par lui-même n'a pas de projet pour le Chili et son grand succès fut de s'imposer comme président de la république en éliminant les autres chefs militaires. Les économistes libéraux étaient conscients de la nécessité d'une rupture politique mais ils n'ont pas su élaborer un projet proprement politique d'où, nous dit Rodrigo Contreras de manière convaincante, le rôle central des activistes politiques du groupe des «gremialistas» et en particulier de Jaime Guzman. J'en ai assez dit pour convaincre, je l'espère, le futur lecteur de la grande intelligence de ce livre qui fait intervenir tous les facteurs importants de la société chilienne pour expliquer une dictature qui, en effet, ne se réduit pas à un coup d'Etat et à l'action répressive dont furent victimes des milliers de militants de l'Unité populaire, renversée le Il septembre 1973. Je conseille même à mon lecteur d'interrompre la lecture de cette préface et de lire sans plus attendre le livre lui-même. Pourtant je tiens à cheminer encore un peu dans ce livre dont les interprétations sont si riches et si profondes qu'elles suscitent des demandes complémentaires et peut-être même certaines critiques. Car c'est toute l'histoire du Chili qui est convoquée dans cette interprétation: depuis Portales jusqu'à la chute de l'ancien systènle politique, des années 20 et surtout à partir de la présidence d'Alessandri qui précède celle de Frei, depuis les premiers efforts de pratiques 15

industrielles lancées par Odeplan, dont l'usine sidérurgique de Huachipato est le plus beau résultat, depuis les interventions militaires de 1924 (traduites dans la Constitution de 1925), et les régimes successifs du Général Ibanez. L'ampleur des références historiques donne à l'analyse de la dictature militaire une multiplicité de dimensions qui la protège contre l'histoire-complot qui a trouvé dans le cas chilien une de ses plus pauvres applications; mais elle permet aussi de s'interroger sur l'unité de la période. Ce n'est pas le Général Pinochet lui-même qui la lui donne. Car au lendemain des soulèvements sociaux qui ont répondu à la crise économique, continentale et nationale de 1981, le Général se rapproche à la fois de la droite républicaine de Sergio Onofre Jarpa et de la démocratie chrétienne, qui commence alors à se démarquer de la dictature dont elle avait pourtant rendu possible le triomphe en 1973 (après avoir permis l'arrivée de Allende au pouvoir en 1970) avant de freiner cette évolution et de chercher à reprendre un contrôle complet de la situation. Mais cette hésitation entre Guzman et Jarpa, entre deux conceptions de la droite et du gouvernement, est débordée par l'expérience de l'Unité populaire et de la grande mobilisation sociale dans laquelle le parti communiste joue un rôle central. Ainsi nous apparaît un Pinochet faible politiquement, peut-être incapable de concevoir les enjeux de cette crise aiguë, ce qui nous ramène au point de départ des analyses classiques. La ligne centrale d'action de Pinochet est bien la répression. Les jeux politiques sont trop complexes et incertains; il doit prendre lui-même l'initiative: arrestations et exécutions massives, plan Condor pour faire assassiner à l'étranger ses ennemis qui ont fui le Chili. L'analyse de Rodrigo Contreras garde toute sa valeur tant il est indispensable de replacer la dictature dans la longue durée de l'histoire politique du Chili, mais l'opinion internationale a tout aussi raison d'insister sur le rôle central de la répression dans la politique générale de la dictature du Général Pinochet. Ce qui est en accord avec l'idée, au premier abord choquante, de Rodrigo Contreras, à savoir que la grande transformation de l'économie et de la politique chilienne se poursuivit bien après Pinochet. Celui-ci représenta, en fait, la volonté de rupture des forces politiques et économiques dominantes qui se sentent sans cesse menacées par des mouvements populaires débordant leur équilibre interne. 16

Ainsi se trouvent réunis la vision à long terme élaborée avec tant d'originalité par Rodrigo Contreras et le choc sur l'opinion nationale et internationale représenté par la brutalité de la répression à partir de septembre 1973. C'est dire que ce livre est un des éléments fondamentaux de toute étude sur la dictature de Pinochet et en même temps sur l'ensemble de l'histoire politique et sociale du Chili depuis sa fondation.

Alain Touraine

17

Introduction
Le régime d'Augusto Pinochet (1973-1990) n'a pas seulement été une dictature qui a violé les droits de l'homme, qui a torturé, poursuivi, emprisonné, qui a semé la terreur et emprisonné des milliers de Chiliens, c'était aussi une période de transformation pensée et articulée dont l'objectif ultime était la refondation complète de la société chilienne. On parle d'une véritable révolution de droite qui, basant son discours sur la critique radicale du passé démocratique libéral, essaie de créer un ordre nouveau au Chili à partir d'un modèle néolibéral du point de vue économique, d'une démocratie autoritaire du point de vue politique et d'une pratique interventionniste pour ce qui concerne les mœurs et la culture. Ainsi, le coup d'Etat de septembre 1973 a accordé à la droite et à l'ensemble de la classe dominante - l'occasion historique d'instaurer un projet de société en accord avec ses intérêts et sa vision du monde. Il s'agit d'une révolution pensée, articulée et mise sur pied par un groupe de jeunes appartenant au mouvement «gremialista », dont l'existence a été connue par le pays quand la plupart de ses institutions juridiques, politiques, économiques et sociales étaient devenues autoritaires et conservatrices. Il s'agit bien d'une transformation complète de la société chilienne, d'une telle profondeur que la droite seule, ni même l'ensemble de la classe dominante, n'aurait pu la réaliser en temps normal et dans un système démocratique ouvert et pluraliste. C'est pourquoi la participation des Forces Armées et celle du Général Pinochet étaient vitales pour sa mise en pratique. Nous allons rendre compte ici de la manière dont s'est mis en marche ce processus de refondation. Nous décrirons les contenus politiques et idéologiques de l'engrenage institutionnel créé pour donner une projection historique au programme de transformations économiques et sociales appliqué au Chili à partir des années soixante-dix. Nous accorderons une importance particulière au rôle qu'ont joué dans ce processus aussi bien les secteurs conservateurs

liés au mouvement

«

gremialista » que les secteurs qui souscrivaient

aux politiques économiques néolibérales. Nous verrons qu'une grande partie du projet politique et économique qu'a incarné et mis sur pied la dictature de Pinochet est véritablement le projet que les
«

gremialistas

»

avaient tracé pour le pays. Bien entendu, cela n'aurait

pas été possible si ce projet n'avait pas été intimement lié au plan de transformation ultralibérale prôné par ceux que l'on appelle les
«

Chicago boys ». Nous allons donc expliquer les principes politiques

et idéologiques qui ont conduit à la convergence d'un groupe ultralibéral en matière d'économie et d'un autre groupe, conservateur en politique, ainsi que les conséquences qu'aura cette convergence sur le développement de la dictature pinochétiste et sur la nouvelle configuration de la droite contemporaine. Nous considérons le Chili actuel comme le résultat de cette révolution. A ce sujet, nous essaierons de montrer que l'une des plus grandes réussites de ce projet transformateur a été de faire passer la vision du monde et la stratégie politico-économique du groupe dominant chilien comme la seule et la meilleure possibilité, d'une part pour générer des richesses et atteindre la croissance économique et, d'autre part, pour engendrer les conditions de liberté et d'égalité qui seraient les bases d'une «véritable» démocratie. Autrement dit, la plus grande réussite de ce projet a été de présenter le néo-libéralisme comme la seule stratégie viable pour la société chilienne. Avec cela, la droite réussit à faire en sorte que les intérêts à moyen et à long terme de la classe dominante deviennent des affaires d'intérêt général, c'està-dire nécessaires à la croissance économique du pays, à la réduction du chômage et de la pauvreté et, par conséquent, au bien-être de tous les Chiliens. C'est pour cela que Pinochet et son régime ont été l'instrument efficace de la droite pour mettre sur pied un type de société qu'ils n'auraient pas pu construire dans un régime démocratique plénier. Cela permettra de comprendre, par exemple, pourquoi Pinochet après avoir transmis le pouvoir selon le plan constitutionnel qu'il s'était forgé, pendant le temps où il s'est maintenu dans le poste de Commandant en Chef de l'Armée - c'est-à-dire jusqu'en mars 1998avait une importance politique fondamentale pour la droite et pour le patronat chilien en général. Les patrons n'ont jamais hésité à défendre un symbole qui, pour eux, n'était pas négociable. Pour eux, le Général était l'incarnation d'une époque, un leader «qui a transformé le pays », qui lui a donné la « paix» et lui a « assuré le progrès» et qui a défendu et préservé leurs intérêts les plus chers. C'est aussi pour cela que, lorsque l'ex-dictateur a été arrêté à Londres en octobre 1998, la droite et les figures les plus représentatives du patronat chilien se sont mobilisées en masse et ont fait appel à tous les moyens possibles 20

pour faire pression sur le gouvernement en place pour exiger son rapatriement immédiat. Dans ce livre nous étudierons donc comment le coup d'Etat du 11 septembre 1973 se transforme en une révolution conservatrice qui cherchera à faire du Chili une société de marché, foncièrement apolitique et chrétienne. Ce qui nous permettra aussi de montrer pourquoi la dictature de Pinochet peut être vue non seulement comme une révolution capitaliste et modernisatrice mais aussi comme un processus créé sous l'égide du courant néo-conservateur qui commençait à se propager ces années-là et qui est évident dans l'oeuvre de Milton Friedman, de Friedrich V. Hayek et de Samuel Hutington, entre autres. En fait, Il s'agit d'un processus qui appartient - en termes politiques et idéologiques - au courant contemporain du conservatisme, qui, pour le dire en quelques mots, se caractérise par un ultra-libéralisme au plan économique, par un fort autoritarisme au plan politique et par une vision traditionaliste et interventionniste au plan culturel et au niveau des valeurs. Il s'agit d'un mouvement néoconservateur auquel appartiennent autant les gouvernements de Ronald Reagan, de George Bush, père et fils, aux USA, ainsi que l'époque de Margaret Thatcher en Angleterre. L'importance de connaître en profondeur ce processus révolutionnaire se justifie aussi par le fait que cette transformation exprime - dans son origine et son déroulement - la sensibilité politique et culturelle historique du groupe dominant chilien, et parce qu'il génère les bases sur lesquelles agit ce groupe dans le Chili actuel. C'est-à-dire que ce processus correspond à une interprétation autoritaire de la doctrine libérale; il s'agira d'une interprétation qui n'est pas conjoncturelle mais qui obéit à une dynamique de l'autoritarisme qui, historiquement, a défini les rapports politiques et sociaux au Chili et qui est en étroite relation avec la sensibilité conservatrice du groupe dominant chilien. Le néoconservatisme doctrine libérale vu comme une interprétation autoritaire de la

L'attachement aux valeurs conservatrices et l'adoption de pratiques politiques autoritaires qui s'ensuit sont les éléments idéologiques et politiques à partir desquels la classe dominante chilienne a exercé, au fil de l'histoire, son hégémonie comme classe 21

conductrice de la société. Cela signifie que, avec le temps, et étant
donné la continuité politique et culturelle existante dans la composition des groupes dominants, le discours conservateur commence à faire partie de leurs valeurs, de leurs codes culturels et de leur sens commun. Nous affirmerons donc que la conversion du conservatisme en ethos culturel du groupe dominant a déterminé historiquement l'existence d'un transformisme permanent de l'autoritarisme dans le discours et dans la pratique politique de la classe dominante chilienne. Corrélativement, étant donné la position hégémonique des groupes dominants et leur pouvoir d'intervention dans le domaine politique, le transformisme autoritaire s'est projeté sur les différents aménagements institutionnels qui ont existé au Chili tout au long de l'histoire. Ce transformisme - que nous comprenons comme une logique de changement qui obéit au souci de continuité - rend compte des différents virages qui se produiront avec le temps dans l'interprétation de l'idéologie libérale. Mais quand nous parlons d'attachement aux valeurs et au discours politique conservateur, il ne s'agit pas d'attachement au discours conservateur classique, comme celui qui existe en Europe jusqu'à la fin du XIXème siècle, c'est-à-dire d'un discours promonarchique et, surtout, réfractaire à l'institutionnalité libérale, mais, au contraire, d'un conservatisme qui est le résultat d'une interprétation autoritaire du discours libéral. Il s'agit d'une interprétation qui naît avec la victoire de la révolution conservatrice en 1830 et, spécifiquement, avec l' œuvre de

Diego Portales qui, avec le temps, deviendra - en termes politiques et
culturels - une sorte de modèle pour l'organisation de la société chilienne et qui, grâce à son adaptabilité et à son pragmatisme idéologique, réussira à garder son influence jusqu'à nos jours. Avec le temps, le conservatisme deviendra donc la vision du monde des groupes dominants. C'est-à-dire que la continuité politique et culturelle dans la composition des groupes dominants - une continuité qui s'étend de l'indépendance jusqu'à nos jours - fait que le discours conservateur, ainsi que son interprétation de la réalité, commence à faire partie des valeurs, des codes culturels et du sens commun des groupes dominants. D'autre part, étant donné la position hégémonique de ceux-ci et leur pouvoir d'intervention dans le politique, l'interprétation autoritaire de l'idéologie libérale s'est exprimée dans les différents réaménagements institutionnels (politiques,

22

économiques et culturels) qui, historiquement, ont existé au Chili. L'autoritarisme devient aussi un trait caractéristique de la société chilienne car il préside à l'organisation du travail et de la culture et, par conséquent, à la pratique politique et à la sociabilité des personnes. Mais, avant de poursuivre le développement de cette idée, il

faut préciser ce qu'est

«

une interprétation autoritaire de la doctrine
de l'autoritarisme

libérale ». TIconvient de dire que le « transformisme»

s'est développé au Chili de manière continue en correspondance avec
l'évolution qu'a subie la sensibilité conservatrice sur le continent européen, ainsi qu'aux Etats-Unis. Pour comprendre en quoi consiste ce transformisme, nous développerons les principaux éléments idéologiques et historiques qui caractérisent le mouvement conservateur. Pour l'instant, il suffit de dire que ce courant a émergé comme un mouvement politique et intellectuel qui s'est articulé, dans un premier temps, autour de la défense de l'ordre social et politique traditionnel de l'Europe et que,

par conséquent, il a surgi en réaction à la rupture avec les bases
historiques de ces sociétés. Ce mouvement a parcouru toute l'Europe, spécialement la France et l'Allemagne. Mais pour comprendre ce que représente aujourd'hui le courant conservateur aux Etats-Unis et au Chili, nous nous centrerons ici sur le conservatisme anglais, ce courant étant la pierre angulaire de la pensée conservatrice parvenue jusqu'à nos jours. Le fait d'avoir favorisé l'existence d'une monarchie parlementaire aux pouvoirs limités, régulée par un régime politique qui, à son tour, se définit par la division des pouvoirs, par la défense des libertés individuelles et des droits de propriété, a fait que progressivement le mouvement conservateur anglais a cherché à adopter des positions de plus en plus libérales. C'est pourquoi le conservatisme anglais, depuis la fin du XIXème siècle, n'a plus été un mouvement centré uniquement sur la défense de la tradition et du pouvoir monarchique - comme il en était sur le continent - mais s'est voué également à créer des systèmes politiques et sociaux reposant sur les principes d'ordre, de vertu et d'autorité. A partir de ces éléments il a construit un discours qui rejetait tout changement brusque ou radical de la société, fortement marqué par une réponse élitiste à la question de savoir qui doit gouverner et qui, finalement, a défendu avec acharnement l'Etat de droit, la 23

propriété privée et la limitation des pouvoirs du gouvernement. Ces derniers éléments ont marqué, de notre point de vue, la rénovation du conservatisme et l'ont transporté dans le camp des idées libérales. C'est pourquoi nous parlons d'un conservatisme libéral, étant donné que les auteurs qui ont appartenu à ce courant, dans leur discours, ont modéré l'accent mis sur le légitimisme, la tradition et les institutions prémodernes et ont adapté et interprété les principaux fondements du libéralisme politique de manière autoritaire et interventionniste, défendant sans restriction la propriété privée, la liberté individuelle soumise, bien sûr, à l'autorité - le droit illimité à l'accumulation de richesses et la suppression du rôle de l'Etat comme distributeur et administrateur des ressources. Nous essaierons donc de présenter la transition du conservatisme vers des positions libérales ou, plutôt, le changement fondamental qui s'est produit: passer d'un axe conservateur-libéral à un axe libéral conservateur, autrement dit, vers un libéralisme autoritaire. Dans notre perspective, ce changement d'axe est aussi en relation
avec la rénovation qui s'est produite vers le milieu du XXesiècle dans

la pensée conservatrice. C'est dans un contexte de guerre froide, de déligitimation croissante aussi bien du système capitaliste que de la démocratie libérale, de remise en question des définitions politiques et économiques de l'Etat providence de la part des groupes dominants que les conditions sont données pour un changement substantiel au sein du courant conservateur. C'est ce contexte qui conduit à ce que le conservatisme cesse de n'être qu'une «attitude» politique et culturelle pour devenir un mouvement politique articulé autour d'un discours. il se produit alors une rareté historique: le conservatisme abandonne sa rhétorique de salon pour se mobiliser activement dans les tranchées politiques. Paradoxalement, il est devenu un mouvement transformateur de la société, c'est-à-dire un mouvement « révolutionnaire », mais une révolution restauratrice. Cela veut dire que le néo-conservatisme n'a pas perdu son caractère contre-révolutionnaire. S'il est né et s'est développé comme mouvement, il l'a fait en réaction aux processus de changement qu'ont vécus une grande partie des sociétés occidentales dans les années soixante: que ce soit en Amérique du Nord, en réponse aux mouvements de protestation et d'ouverture sociale et culturelle de ces années-là, ou au Chili, en réaction aux dynamiques de démocratisation qu'a connues ce pays à la même époque, l'amenant à la «voie chilienne vers le socialisme» inaugurée par Allende et l'Unité Populaire
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(UP). Dans ce contexte de crise et de changement, les néoconservateurs émergent comme un mouvement politique et intellectuel à caractère

restaurateur: il naît du rejet de la « menace rouge» par ses militants, à cause de « l'excès de démocratie» qui, de leur point de vue, avait
mené au collapsus l'Etat-providence; il naît finalement de leur « préoccupation» face à une soi-disant crise des «valeurs bourgeoises» qui aurait conduit nos sociétés au nihilisme et au relativisme des valeurs et de la culture. En définitive, face à la délégitimation qu'ont vécue les démocraties libérales et le système capitaliste dans le contexte de la guerre froide, le néoconservatisme surgit pour défendre l'essentiel de la démocratie et de la liberté bourgeoise. Mais cette réforme ne sera pas gratuite car elle implique la volonté de purifier le système capitaliste des éléments qui ont provoqué sa crise. L'idée est de passer d'un axe centré sur les valeurs bourgeoises et libérales à un axe centré sur la religion, la vertu et l'ordre. Nous verrons en effet que pour les néo-conservateurs, si le capitalisme est entré en crise ce n'est pas par une sorte de « contradiction» économique, mais à cause d'un problème qui se situait dans la culture, autrement dit, dans les éléments qui donnaient de la cohésion et du sens à la vie en société. Pour eux, le problème réside dans les valeurs libérales bourgeoises et, pour le résoudre, il faut restituer son rôle à la religion comme élément qui donne du sens à la vie en société. Ainsi, dans notre perspective, si la pensée conservatrice s'est maintenue comme une force politique et culturelle importante dans le monde occidental moderne c'est parce qu'elle a su conjuguer les éléments classiques du libéralisme politique et économique avec les éléments doctrinaires classiques de la sensibilité conservatrice: Dieu, ordre, vertu et autorité. C'est en développant cet ensemble d'éléments que nous essaierons de rendre compte de la continuité historique de la pensée conservatrice dans la classe dominante chilienne et de ce que nous
pourrions appeler sa
«

méfiance historique»

vis-à-vis de la démocratie

libérale et des institutions qu'incarne ce modèle politique. Notre hypothèse est donc que c'est le conservatisme qui a influencé et déterminé la pratique politique du pays et a permis à la classe dominante chilienne de reproduire politiquement et économiquement un système social autoritaire et élitiste. De même, avec le temps, les axes du discours conservateur sont devenus une véritable vision du monde pour ses partisans et ils se sont même exprimés dans

l'institutionnalité politique - sauf celle qui est née avec la Constitution
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de 1925 et qui restera en vigueur jusqu'en 1973 - qui a régi le pays depuis son indépendance. Cela a fait que les cadres institutionnels, quoique définis comme libéraux, ont empêché historiquement la démocratisation pleine de la société. C'est que, au Chili, lorsque l'on a pu mettre sur pied des projets de transformation étrangers aux intérêts de la classe dominante, ceux-ci ont été déstabilisés par les forces conservatrices. Le meilleur exemple en est, comme nous le verrons le moment venu, le renversement du gouvernement de José Manuel Balmaceda (1891), et de celui de Salvador Allende (1973). Il est important de souligner que l'institutionnalité politique du Chili a été, historiquement, réfractaire aux changements, ce qui s'exprime par la réticence à la démocratisation des bénéfices économiques et sociaux au profit de tous ceux qui vivent dans cette société. Ceci nous montre le double jeu de la classe dominante chilienne et de ses représentations politiques: elle accepte de participer au jeu démocratique libéral seulement dans la mesure où celui-ci ne porte pas atteinte à ses intérêts de classe. Si c'est le cas, comme durant le gouvernement de l'Unité Populaire, la classe dominante fera fi de l'institutionnalité libérale afin de se donner les moyens de créer une institutionnalité en accord avec son discours idéologique, qui lui assure le maintien et la reproduction de son pouvoir par la mise en place d'un modèle de société autoritaire et capitaliste. Pour mieux nous faire comprendre, il faut signaler que nous définissons la démocratie libérale comme un aménagement institutionnel orienté vers la défense d'un régime de propriété inspiré par la notion morale de la richesse, associée en l'occurrence à l'intérêt individuel. Alors, la classe dominante chilienne a opté historiquement pour un régime où le droit à l'accumulation et à la propriété est illimité et elle a toujours su qu'on ne peut obtenir cela qu'avec un aménagement institutionnel autoritaire et excluant. Mais elle a dû conjuguer ce corpus de valeurs conservatrices avec les forces réformistes qui l'ont obligée en permanence à se mouvoir dans un cadre institutionnel de type libéral; celui-ci ne lui plaisait guère mais elle l'a cependant accepté comme étant une nécessité pour sa survie.

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Récit d'une démarche: comment s'est élaboré ce livre. Penser la période Pinochet comme appartenant à la vague néoconservatrice existant de nos jours exige que nous expliquions d'abord ce qu'est le conservatisme en termes historiques, théoriques et idéologiques (chapitre 1). Cette description nous permettra d'établir la différence entre le conservatisme classique et ce que nous entendons par libéralisme autoritaire. Nous définirons le premier comme un mouvement politique qui se développe surtout en Europe à la fin du XIXème siècle et qui se caractérise par son discours légitimiste sur la tradition et sur les institutions pré-modernes et par le fait qu'il est réfractaire à l'institutionnalité libérale. Quant au second, nous le définirons comme un type de conservatisme qui naît d'une adaptation et d'une interprétation autoritaire et interventionniste des principes fondamentaux du libéralisme politique; il défend sans restriction la propriété privée, la liberté individuelle - soumise à l'autorité -, le droit illimité d'accumuler des richesses et la suppression du rôle de l'Etat comme distributeur et dispensateur de ressources. Nous porterons une attention particulière à la rénovation de la pensée conservatrice qui s'est produite au milieu du XXème siècle et
qui a fait que le conservatisme a cessé d'être seulement une « attitude»

politique et culturelle pour devenir un mouvement politique articulé autour d'un discours idéologique cohérent et ayant un projet de société concret et précis. L'objectif le plus important de ce chapitre est de démontrer finalement que, s'il est vrai que le discours néolibéral d'aujourd'hui se présente comme l'expression la plus pure de la liberté économique, lorsqu'on l'étudie de près, on voit qu'en réalité c'est un discours conservateur puisqu'il conçoit la société, ainsi que le fait le conservatisme classique, comme un tout en interrelation, hiérarchisé par une division sociale de caractère naturel qui tend spontanément à l'autorégulation et à l'harmonie. L'ensemble de ces éléments nous permet de comprendre pourquoi au Chili, la distribution et l'exercice du pouvoir par les groupes dominants ont donné historiquement naissance à un ordre social défini à partir d'une interprétation autoritaire de la doctrine libérale. Nous développerons ensuite l'origine du «transformisme autoritaire» dans la classe dominante chilienne et son expression dans sa pratique politique (chapitre 2), ses racines se trouvant dans la révolution conservatrice de 1830 et dans le discours et l' œuvre 27

politique de Diego Portales. Même si l'institutionnalité portalienne commence à s'affaiblir à cause des réformes libérales successives du régime politique, les idées et les représentations sur l'exercice de l'autorité et du gouvernement incarné par celle-ci façonneront de manière significative les rapports sociaux et la culture politique du pays, devenant un référent valable à chaque fois que la droite a exercé directement le pouvoir. Ensuite nous nous concentrerons sur la consolidation et la crise de l'institutionnalité portalienne pour terminer avec la période du parlementarisme (chapitre 3). Cette dernière période revêt une importance particulière parce que, commencée avec la révolution de 1891, c'est une période marquée par l'hégémonie et le contrôle direct de l'Etat par l'oligarchie de l'époque et parce que, à notre avis, c'est le premier exemple de l'imposition par la classe dominante des limites à la démocratie libérale au Chili. C'est-à-dire que nous rendrons compte de la logique avec laquelle agit cette classe lorsqu'elle a besoin de défendre et de consolider sa stratégie d'accumulation de capital et sa position de pouvoir. Pour atteindre ces objectifs, elle fixe délibérément les règles du jeu démocratique et détermine les limites du possible. Ainsi, la guerre civile de 1891 et la chute de José Manuel Balmaceda nous permettront de montrer les limites de la démocratie libérale et, plus concrètement, son caractère instrumental et sa subordination aux stratégies que met en place la classe dominante pour protéger et reproduire ses intérêts. Avec la description de ces événements nous commencerons l'étude du parcours historique de la droite chilienne afin de détecter les éléments discursifs et la pratique politique qu'elle a historiquement menés. Nous voulons, par là, signaler les réticences que la droite a traditionnellement nourries contre les principes de la démocratie libérale que l'on peut observer déjà durant la période que nous appelons l'époque de déploiement de la démocratie libérale au Chili (chapitre 4). L'analyse de cette période nous permet de comprendre aussi bien la crise de domination oligarchique que le début de la démocratisation du régime politique, la réorganisation de l'appareil productif et le rôle qu'a joué la droite chilienne dans tout ce processus. Cependant, pour montrer les limites qu'on a données au Chili à la démocratie libérale, nous accorderons une attention toute particulière au rôle politique de la droite et à l'action de la classe dominante en 28

général, durant le gouvernement d'Allende et de l'Unité Populaire, entre 1970 et 1973 (chapitre 5). L'analyse de la lutte politique durant cette période s'explique par notre désir de souligner les éléments discursifs et la pratique politique de la droite chilienne à ce momentlà. Nous essaierons de faire ressortir l'expression de l'autoritarisme historique de la classe dominante et sa méfiance à l'égard des principes de la démocratie libérale. L'étude de cette période nous permettra de voir comment sa pensée conservatrice s'exprime dans la défense permanente des principes d'ordre et d'autorité. Ce sont des principes qu'elle croit déjà en déclin dès les premières années du gouvernement démocrate-chrétien d'Eduardo Frei (1964-1970). La droite, convaincue que ces principes étaient bafoués durant la période de l'Unité Populaire, trouve là une justification à l'avènement d'un gouvernement militaire qui a dirigé la société selon sa conception de l'ordre et de la discipline. Qui plus est, nous verrons que le discours de la droite durant cette période, c'est-à-dire la défense de la liberté et de la démocratie, n'a été qu'un discours agitateur, dans la mesure où ce qu'elle proposait sournoisement, c'était une contre-révolution que rendait possible l'intervention militaire. En ce sens, nous essaierons de montrer que les groupes dominants en général et la droite en particulier, préoccupés par leur survie en tant que classe, ont agi à partir d'une logique de classe. La droite, soucieuse de provoquer la crise politique de l'Unité Populaire, n'a jamais mis ses intérêts politiques au-dessus de ses intérêts de classe. C'est-à-dire qu'elle peut être prête à céder la conduite politique du bloc d'opposition à l'Unité Populaire ou à la Démocratie Chrétienne dans la mesure où elle peut encercler, affaiblir et stopper l'action du gouvernement. En résumé, la période de l'Unité Populaire est un exemple qui nous permet de comprendre le conservatisme de la classe dominante chilienne. Historiquement, elle a accepté le caractère libéral du système politique mais elle s'est toujours opposée et s'opposera toujours à tout processus de modernisation qui risquerait de menacer ses intérêts ou de diminuer ses taux historiques de bénéfices. C'est pourquoi, comme à l'époque de l'Unité Populaire, la droite chilienne arbore la défense de l'Etat de droit et de la société libérale - ce qui constitue une nécessité politico-tactique - mais, en réalité, elle se sent toujours plus proche de la société conservatrice au nom de la discipline, de l'ordre et de la hiérarchie. 29

Pour comprendre en profondeur le contenu et le sens du processus de transformation survenu au Chili après le coup d'Etat de septembre 1973, il est nécessaire d'aborder dans un premier temps (chapitre 6) l'œuvre politique et intellectuelle de Jaime Guzman Errazuriz. Leader du mouvement « gremialista» qui, en grande partie, met sur pied le programme de transformations commencé par la dictature, il a joué un rôle fondamental dans la définition et la consolidation de l'engrenage politique, idéologique et institutionnel de la révolution qu'a vécu le Chili à partir des années soixante-dix. Nous étudierons donc les fondements sur lesquels s'appuie Guzman pour prendre la défense morale et politique du capitalisme et pour faire la critique de la démocratie libérale. Nous verrons que Guzman part de la critique du libéralisme politique car celui-ci entraîne la politisation de la société et encourage des mouvements qui n'étaient pas forcément engagés pour le progrès et le bien-être de la société et qui portent atteinte à l'ordre moral chrétien et à la société capitaliste en général. Quant à son raisonnement sur l'organisation de la société, il part d'une conception de la nature humaine associée à l'ordre cosmologique, et accorde à l'homme une priorité ontologique et téléologique par rapport à la société. Ce raisonnement le conduit à critiquer l'Etat et à essayer de le minimiser: l'Etat, étant une institution temporelle et relationnelle, ne peut pas intervenir ou s'imposer à l'homme, étant donné la nature substantielle et transcendante de celui-ci. A partir de ces postulats, Guzman établit les bases de l'institutionnalité politique et économique qui sera mise en place sous l'égide de la dictature pinochétiste. Institutionnalité qui se définit par quatre notions-clés: autorité, liberté limitée, Etat réduit au minimum et primauté du marché, dont le résultat sera une démocratie limitée et autoritaire dont l'objectif est de construire un régime politique appelé
«

démocratie protégée », capable de survivre à la dictature militaire

puisqu'elle serait un régime politique durable et stable dans le pays. L'institutionnalité économique impliquait la réorganisation de tous les rapports sociaux et productifs selon le schéma unique du marché. Il aspirait ainsi à minimiser l'intervention de l'Etat, ce qui était une condition préalable pour le libre fonctionnement des forces du marché ainsi que pour la dépolitisation de la société, si ardemment désirée. Nous rendrons compte (chapitre 7) de la manière dont s'est mis en marche ce processus de transformation, comment le Chili est devenu une société de marché et quels ont été les contenus politiques 30

et idéologiques de l'engrenage institutionnel créé pour donner une projection historique au programme de transformations économiques et sociales en cours. Nous accorderons une importance particulière au rôle qu'ont joué à ce moment-là tant les secteurs conservateurs liés au « gremialismo» que les secteurs qui souscrivaient aux politiques économiques néo-libérales. Nous verrons qu'une grande partie du projet politique et économique qu'a incarné et mis sur pied la dictature de Pinochet est en fait le projet que les « gremialistas » avaient tracé pour le pays. Bien entendu, cela n'aurait pas été possible si ce projet n'avait pas été intimement lié au plan de transformation ultralibérale prôné par ceux que l'on appelle les« Chicago boys ». Finalement, nous aborderons la période de la crise et de l'ajustement qu'a connue l'institutionnalité économique et politique mise sur pied par le régime pinochétiste (chapitre 8). A ce sujet, nous soulignerons la manière dont Pinochet a réussi à gérer et à surmonter la crise des politiques économiques qu'a impulsées son gouvernement jusqu'en 1982. Cela nous permettra d'affirmer que les alliances des partis opposés au régime, ne réunissant pas les conditions pour faire plier politiquement la dictature, ont été finalement obligées d'accepter l'institutionnalité politique et économique imposée par elle. Cette acceptation sera pour la dictature la manière de légitimer son œuvre et contribuera à la consolidation de la révolution de droite. C'est ainsi que, à la firi de la dictature pinochetiste et pendant les années quatre-vingt-dix, une grande partie des secteurs sociaux et politiques de gauche étaient « déconcertés» et se trouvaient plongés dans un climat d'échec. Pendant ce temps, sur le terrain politique de la droite, le mouvement «gremialiste» continuait sa consolidation, lente mais toujours ascendante, comme le parti le plus important de ce secteur. Lorsqu'ils obtinrent la première majorité aux élections parlementaires de 2002, nombreux furent ceux qui se demandaient ce qui arrivait. C'est pourquoi, il nous paraît très important de décrire le développement et la consolidation de la droite néoconservatrice durant cette période (chapitre 9). Cette croissance réussira, non pas en fonction des leaderships aux ambitions personnelles ou conjoncturelles mais en fonction d'un projet: faire du Chili une société gouvernée par la rationalité du marché - c'est-à-dire une société de marché - où la participation citoyenne et la vie de parti en général sont réduites à la simple «préoccupation à résoudre les problèmes concrets des gens ». Une société autoritaire et intégriste, dans laquelle les minorités sont 31