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La famille coloniale

320 pages
Dans cet ouvrage, l'auteur propose une analyse globale des rapports entre la Martinique et la France de 1789 à nos jours et de l'évolution de la société martiniquaise pendant la même période, notamment dans ses aspects politiques et idéologiques. L'analyse se concentre sur l'image de la France comme " mère patrie " face à laquelle la Martinique occupe une position filiale et dépendante. L'évolution de ce " discours familial " constitue la première partie de l'ouvrage.
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LA FAMILLE COLONIALE
LA MARTINIQUE ET LA MÈRE PATRIE 1789-1992

@ L'Harmattan, 1994 ISBN. 2-7384-2795-2

RICHARD

D. E. BURTON

LA FAMILLE COLONIALE
LA MARTINIQUE ET LA MÈRE PATRIE
1789-1992

Edition L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

PREFACE

L'ouvrage que voici procède de plusieurs études antérieures portant sur l'histoire, la littérature et la pensée martiniquaises. C'était d'abord un travail sur le régime de Vichy à la Martinique entrepris à la fin des années 1970 (voir Burton 1978) qui m'a révélé l'importance du référent familial dans le discours colonial français, aperçu qu'est venu confirmer une analyse ultérieure du chef-d'oeuvre poétique qu'est 'Hoquet' de Léon Damas, qui est reprise dans son essentiel dans la conclusion du présent travail (Burton 1990). Une réflexion sur les statues de l'Impératrice Joséphine et de Victor Schoelcher à Fort-de-France m'a amené à raffiner et à approfondir mes premières hypothèses, et c'est de l'étude que j'ai publiée à leur sujet dans Carbet en 1991 qu'est sorti le thème mobilisateur de cet ouvrage (Burton 1991). Je ne suis pas, bien entendu, le premier qu'ait frappé la prégnance du référent familial dans les discours martiniquais et guadeloupé~n. Ma dette envers Jacques André (1981, 1987) et Fritz Gracchus (1986) est partout évidente, même lorsque je les critique, et deux articles de Daniel Maragnès (1975, 1980), découverts tout à la fin de la rédaction de ce livre, ont confirmé avec opportunité des hypothèses que d'aucuns trouveront par trop osées. Quiconque connaît l'oeuvre théorique et romanesque d'Edouard Glissant saura combien je lui suis redevable même quand je me dépars de certaines de ses thèses concernant une prétendue 'absence de l'histoire' aux Antilles. Dans une optique assez différente de la mienne, Helen Hintjens a fortement souligné l'importance politique du thème familial aux Antilles, dans un texte intitulé 'France's Love Children? The French Overseas Departments', qu'elle a présenté au colloque sur les Antilles françaises, organisé par l'Université de Warwick (Angleterre) en mai 1990, et qui a été 7

repris dans l'ouvrage collectif qu'elle a édité avec Malyn Newitt, The Political Economy of Small Tropical Islands (Hintjens 1992). C'est ce texte qui, tant par les perspectives qu'il ouvrait que par les réserves qu'il m'inspirait, m'a persuadé de l'intérêt qu'il pourrait y avoir à réunir mes réflexions sur la Martinique en un seul volume, que j'ai décidé en même temps d'écrire en français afin d'atteindre le public qu'il intéresse et qui m'intéresse le plus: le public martiniquais. Qu'il me soit permis, au terme de ce travail, de remercier tous les Martiniquais qui, sur plus de vingt ans, ont contribué, d'une façon ou d'une autre, à ma connaissance de leur pays natal. Sans leur intérêt, leur encouragement et surtout leur amitié, le travail que voici n'aurait jamais été entrepris et encore moins mené à terme. Merci donc à Cécile Celma de sa connaissanc~ remarquable des sources imprimées de la Bibliothèque Schoelcher dont je ne suis pas seul à regretter qu'elle soit partie; à Dominique Lonis qui m'a tant aidé à comprendre Schoelcher et le Schoelchérisme; aux amis et collègues du Centre des Recherches sur les Pouvoirs Locaux dans la Caraibe à l'Université des Antilles-Guyane (Fred Constant, Justin Daniel, Jean-Claude William et surtout Fred Reno, zctuellement à l'Université de Rennes, qui a matériellement avancé mes recherches en me faisant inviter par deux fois à des colloques à Fort-de-France) ; à William Rolle; à Serge Domi et au comité de rédaction de Carbet; et, dans le milieu extra-universitaire, à Patrick Chamoiseau et à Raphaël Confiant qui, tant par leurs romans que par leur conversation, ont renouvelé ma perception du passé et du présent martiniquais. Parmi les nombreux amis non martiniquais qui, souvent à leur insu, m'ont aidé d'une façon et d'une autre, je voudrais remercier Hedy Kalikoff, qui a lu et critiqué une première version de l'argument de ce livre, Ralph Grillo, Dean of tl}e School of African and Asian Studies à l'University of Sussex (Brighton, Angleterre), qui a répondu avec promptitude et générosité à mes demandes intempestives de soutien financier, et Gert Oostindie, de l'Université de Leiden et Michel Nicolas, de l'Université de Rennes, qui, par

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une longue soirée à Fort-de-France, ont bien voulu m'écouter alors que, ajustant devant eux mes infernaux triangles oedipiens au moyen de couteaux et de fourchettes, j'ai tenté de m'expliquer, sinon de leur expliquer, l'hypothèse de base de ce livre. C'est pourtant à mes plus anciens amis martiniquais, à Francis Rifaux, mon initiateur en antillanité, et à Paule et Raoul Bernabé, dont j'exploite depuis quinze ans le fonds inépuisablede générosité et de savoir martiniquais, que je tiens à dédier ce livre en témoignage tout simplement de l'amitié. Honneur et respect à tous. Je tiens aussi à remercier Danielle Marx et Karel Vachta qui ont préparé mon texte pour la publication, et le British Academy qui a financé tout le projet, du début à la fin. Finalement, il va sans dire qu'aucun des susnommés n'est responsable des idées exprimées dans ce livre.
Fort-de-France, janvier 1993 Richard Burton School of African and Asian Studies University of Sussex Brighton Angleterre

Nota: Pour les termes 'noir', 'blanc', 'mulâtre', 'nègre' et 'béké', nous avons dans notre propre texte employé une majuscule lorsqu'ils s'emploient comme noms, une minuscule lorsqu'il~, s'emploient comme adjectifs. Dans les citations, nous avens conservé l'orthographe du texte original. Pour l'orthogra~he du créoleJ nous avons gardé celle des textes que nous citons et n'avons fourni de traduction que là où le sens en parait obscur. Les traductions, lorsqu'elles ne sont pas comprises dans le texte ou dans les notes, se retrouvent à la fin du livre (voir Annexe III, pages 281-282).

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INTRODUCTION: POUR UNE PSYCHO-HISTOIRE DE LA MARTINIQUE

1789-1992

En 1965 il a paru à Paris un ouvrage dont le titre désinvolte - K. et M. (Guadeloupe-Martinique)illes de France f - et jusqu'au nom quelque peu parodique de l'auteur - Henry Métro - évoquaient 'tout un monde lointain, absent, presque défunt' en ce qui concernait les rapports de la France avec ses principales possessions antillaises. Les 'K' et 'M' du titre étaient, en l'espèce, les noms précolombiens de la Guadeloupe et de la Martinique, Karukéra et Madinina, et l'auteur était un originaire des Antilles qui, selon la couverture du livre, est 'arrivé en France à l'âge de vingt ans, pour y entreprendre des études de psychologie' et qui a été 'tour à tour étudiant, trieur de lettres aux P.T.T., soldat en Allemagne,journaliste à Paris, puis à Saint-Louis du Sénégal, à Brazzaville, au Congo, à Paris de nouveau'. En 1961 il est retourné aux Antilles pour la première fois depuis son départ, et le 'cahier d'un retour au pays natal' au petit chef que lui a inspiré sa visite prend la forme d'une méditationdialoguée sur la situation de 'ces deux jolies so~urs jumelles: gaies, séduisantes, capricieuses' que sont K et M et surtout sur le rapport qu'elles entretiennent avec leur 'Maman' à la fois proche et lointaine, la France métropolitaine. Selon l'auteur,
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ces filles de France vivent loin de la maison maternelle; mais les visites à leur mère ou de celleci à ses filles sont fréquentes; et, au grand jamais, elles n'ont réglé leurs petites affaires de ménage, de boudoir, d'intérieur ou même familiales sans ne pas se soumettre à l'autorité maternelle (sic). Elles aiment leur mère au-delà de toutes limites, et comme il est naturel, la France, parmi tous ses enfants, les gâte, en les couvant attentivement, jalouse de cette affection filiale, et toute émue des caprices de ses deux dernières filles; n'est-il-pas vrai que les enfants, plus ils sont loin de vous, plus on y demeure
attachés... ? (Métro 1965, 11-12)

Cet attachement des filles à leur mère est d'ordre à la fois pratique et sentimental: 'tout ce que nous récoltons, Maman nous l'achète,' dit Karukéra, alors que les deux soeurs continuent, chaque mois, à recevoir les 'mandats' que Maman leur adresse (Métro 1965, 16-17). La dépendance qui en résulte est vécue par les deux filles avec un certain ressentiment: 'Maman devrait nous laisser vivre notre vie,' soutient Karukéra tout en protestant son affection filiale, tandis que Madinina souligne pour sa part que 'je ne veux pas quitter Maman, mais j'aimerais avoir une plus grande liberté de mouvement' (Métro 1965, 32 et 35). Mais ces désirs
d'autonomie

- ne parlons

pas d'indépendance...

- restent en fin

de compte velléitaires. Tous les 'enfants' qu'a la France aux Antilles savent que 'Karukéra et Madinina.ne sont pas seules, et que Mère, frères et soeurs sont toujours prêts à les soutenir et à leur venir en aide (..), que le malheur, quand il frappe un membre de la famille affecte tout l'effectif de cette famille (..) et que l'amour, l'affection ne sont pas de vains mots, quand ils sont dits en français' (¥étro 1965, 49). Et ainsi de suite, sur plus de cent cinquante pages de mignardises sur les 'douceurs' de 'Maman' envers ses filles et la gratitude, symétrique, de celles-ci envers la Matrone éloignée qui, trois siècles durant,
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s'est prodiguée à leur intention en largesse et amour
inépuisables.. .

L'intérêt du livre de Métro, c'est qu'il relaie en une forme caricaturale et terminale un discours, que nous dénomm011s discours familial ou familialiste, qui sur plus ici de cent cinquante ans, et surtout entre 1870 et 1950, a servi à régir et à informer les rapports reliant la France avec ses colonies antillaises, et inversement, et dont nous allons étudier ici les ramifications dans le seul cas de la Martinique. Ce discours n'est pas, tant s'en faut, limité aux Antilles françaises, et l'on pourrait en relever maint et maint exemple en ce qui concerne les colonies françaises en Afrique ou ailleurs, voire dans les discours colonialistes britanniques ou portugais. Il semble en effet qu'une conception familialiste du rapport colonisé-colonisateur s'inscrive au coeur de toute idéologie colonialiste ou impérialiste: qu'il se représente sous les traits d'un père ou d'une mère (ou, comme nous le verrons, des deux à la fois), le pouvoir colonisateur se trouve métaphoriquement in loco parentis vis-à-vis d'une société ou d'un peli~le systématiquement infantilisé. C'est pourtant dans le colonialisme français, et surtout en ce qui concerne les 'vieilles colonies' antillaises, que ce discours semble s'être déployé avec une prolixité débordante et même, en de certaines conjonctures historiques, démentielle. Si, dans le livre d'Henry Métro, 'Maman', et c'est peut-être significatif, semble manquer tout à fait de conjoint, c'est plutôt sous les traits d'une figure parentale composite et sexuellementdouble, la 'Mère-Patrie', que la France, à la fois mère et père, a été pensée, imaginée et vécue aux Antilles entre 1789 et 1950, et cela non seulement par le pouvoir colonisateur mais encore, et avec une passion bien autrement grande, par la population locale elle-même. Dans cette figuration pour ainsi dire androgyne de la France, c'est certes la composante maternelle qui l'emporte dans l'im~gination locale: tous les Martiniquais, écrivit Gilbert Gratiant en 1946, 'croient en la France comme en une mère lointaine, magicienne, puissante, et aimée un peu à l'aveui'lette ; tous croient la Martinique "an bon ti pays", mais reconnaissant ses tares, attendent de la France leur 13

guérison et passent outre' (Gratiant 1946, 89). Mais derrière les traits de la mère se profilent la force et l'autorité d'un Père invisible, ou plutôt c'est la mère qui, tout en prodiguant amour et largesse à ses 'enfants' martiniquais ou guadeloupéens, les guide et, au besoin, les corrige et les punit avec une sévérité de père justicier mais en même temps bienveillant. Entre la Grande Rév.)lutionde 1789et la départementalisationde 1946, la France - et surtout la France républicaine - est vécue aux Antilles comme une présence ou une force simultanément féminine et masculine, maternelle et paternelle (le premier terme l'emportant largement pourtant sur le second), présence ou force devant lesquelles l'Antillais se trouve en posture d'enfant à la fois reconnaissant et brailleur: reconnaissant de ce qu'il a déjà reçu des mains de la Mère-Patrie républicaine (et surtout de sa libération de l'esclavage de 1848) mais solliciteur d'un bien plus grand encore que la liberté, à savoir l'assimilation à part entière, grâce à la départementalisation, à la Mère-Patrie elle-même. Avec l'obtention de ce bien, en 1946, la figure de la Mère-Patrie se mue insensiblement en celle, plus égalitaire, de Métropole (= cité-mère en grec) qui pourtant conserve, en le déguisant, l'aspect maternel de l'ancien régime colonialiste. C'est en somme la figuration de la relation coloniale et post-coloniale aux Antilles en termes familiaux 011familialistes qui est le sujet de ce livre. Nous n'entendons pas suivre l'élaboration de ce discours familial du point de vue de sa créatrice et émettrice originale, la France colonisatrice et surtout la France républicaine colonisatrice: l'on trouvera ailleurs d'excellentes études de la formation des idéologies colonialistes françaises qui d'ailleurs s'encastrent dans l'idée nationale républicaine sortie de la première révolution.l Notre sujet est plutôt la façon dont, aux Antilles, et surtout à la Martinique, ce discours colonial familialiste a

Pour les idéologies colonialistes françaises, voir les ouvrages désonnais classiques de Brunschwig (1960) et de Girardet (1972) et, en langue anglaise, ceux de Betts (1961) et de Cohen (1980). Pour l'idée nationale républicaine, l'on se reporteA 14 surtout aux études de Guiomar (1974) et de Citron (1987).

été intériorisé et investi par la population colonisée elle~même qui, sur plus de cent cinquante ans, s'est plu à se poser en enfant - et surtout, comme dans le livre de Métro, en enfant féminine, en fille - d'une Mère-Patrie tutélaire et généreuse à laquelle elle a voulu s'assimiler, s'incorporer, dans une fusion

emportant toute individualitéou autonomiepropres. Cette
fusion obtenue en 1946, la Martinique n'a cessé de la vivre comme à la fois nourrissante et meurtrière. La Mère-Patrie devenue Métropole sustente la colonierebaptisée département d'outre-mer tout en la drainant de sa substance propre. A partir, surtout, de 1960, la France est vécue par de nombreux Martiniquais comme une mère dévoreuse dont pourtant ils n'osent se détacher de crainte, tout simplement, de périr d'inanition. A l'approche de 1992, un nouvel être androgyne, terrifiant cette fois, le Grand Méchant Loup de l'Europe des Douze, se profile à l'horizon et menace de 'croquer' la communauté assimilée dans son intégrité. Après avoir été l'espoir de la Martinique coloniale, l'idée familialiste se révèle porteuse d'une ambivalence peut-être mortifère pour l'enfant réabsorbé dans le sein de sa mère. Le terme Mère-Patrie a beau s'éclipser au lendemain de 1946 : le rapport de la Martinique avec la France (et par-delà celle-ci avec l'Europe) n'en reste pas moins un rapport familial qui n'ose plus dire son nom. Le livre que voici comporte deux parties, dont la première est essentiellement historique, alors que la deuxième relève à la fois de la psychanalyse et de l'anthropologie. Dans la première partie il s'agit d'une tentative de réécriture de l'histoire martiniquaise de 1789jusqu'à nos jours en prenant pour thèmes directeurs les métaphores et images familialistes dans lesquelles se sont formulés les rapports de la Martinique avec sa 'Mère-Patrie'. L'on suivra le développement de ces rapports de régimes autoritaires (monarchies, premier et second Empires, régim.ede Vichy) en régimes démocratiques (les différentes Républiques qui jalonnent l'histoire française depuis 1789), et vice versa. Nous avons, dans un premier temps, pensé à répartir ces régimes en deux catégories plus ou moins étanches régimes autoritaires et 'masculins' 15

.

(ou 'paternels') d'une part, régimes républicains et 'féminins' (ou 'matero.~ls') de l'autre. Il nous semblait qu'alors que les régimes autoritaires en France s'incarnent habituellement en une figure masculine ou paternelle (roi, empereur, généralissime ou maréchal), les régimes républicains s'inaugurent par un meurtre symbolique du Père (exécution de Louis XVI en 1793, expulsion de Louis-Philippe en 1848 ou de Napoléon III en 1870) pour se disséminer ensuite, et surtout à partir de 1870, en figures féminines ou maternelles : allégories féminines de la Liberté, de la Raison ou de la République pendant la première révolution, puis effigies et images de Marianne qui se reproduisent mécaniquement pour peupler toutes les mairies et écoles de la France, y compris celles de la Martinique et de la Guadeloupe, entre 1870 et 1940.2 Cette division, bien que réelle, nous semble pourtant trop schématique, non seulement en ce que les régimes autoritaires peuvent revêtir des formes féminines (la Vierge Marie, Jeanne d'Arc et, à la Martinique, l'Impératrice Joséphine), mais encore en ce que les régimes républicains, pour leur part, se concrétisent également en formes masculines: le Christ démocratique de la Deuxième République, les 'héros' républicains que sont Ledru-Rollin, Garnier-Pagès, François Arago, Lamartine ou Victor Hugo tous commémorés par des rues du centre de Fort-de-France et surtout l'incarnation talismanique de l'esprit républicain aux Antilles qu'est Victor Schoelcher, émancipateur et défendeur du peuple ;loir, et nouveau Père symbolique dont le rôle pivotai dans l'imaginaire antillais sera longuement analysé dans les pages qui suivent. Il convient enfin de. signaler que, sous les dehors féminins de la République, se cache un pouvoir essentiellement masculin fondé sur le refus, jusqu'en 1946, de toute participation électorale féminine: de même la figure androgyne de la Mère-Patrie cache la réalité d'un pouvoir

Pour la révolution et la mise il mort symbolique du Père, voir Hunt 1986, 31-2. Pour Marianne et d'autres allégories féminines de la République, voir Agulhon 1979.

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exclusivementmasculin ou paternel. Nous avons donc modifié, sans pour autant l'abandonner, notre première répartition sexuelle des régimes politiques français. On en jugera de la validité en lisant les développements auxquels elle se prête dans les pages qui suivent. Après avoir démonté le discours familialiste tel qu'il se parle à la Martinique depuis 1789 et montré en quoi l'histoire martiniquaise peut se lire et s'écrire en images ou métaphores familialesjusqu'à la départementalisationde 1946et même audelà, nous nous mettons, dans la deuxièmepartie de ce travail, à une tentative de mise en parallèle de la structure de ce discours et de celle de la famille dite 'matrifocale' telle qu'elle s'observe couramment à la Martinique et ailleurs dans la Caraibe. Pareille tentative comporte un danger évident de réductionnisme que d'ores et déjà nous récusons. Il n'entre pas dans notre projet de faire du discours familialiste une simple 'réflexion' d'une des structures familiales les plus répandues à la Martinique, mais seulement d'indiquer la congruence structurale entre les deux phénomènes, congruence qui peut, à notre avis, expliquer le sU,ccès u discours familialiste en tant d que représentation idéalisée du rapport politique entre la Martinique et la France et suggérer, en outre, quelques raisons psychologiques, s'ajoutant auxpuissantesraisons économiques, du refus obstiné des Martiniquais de trancher le cordon ombilical les reliant à la Mère-Patrie rebaptisée Métropole à partir de 1946. Nous inspirant des travaux de Jacques André (1987), Fritz Gracchus (1986), Arlette Gautier (1985) et, en langue anglaise, de Raymond Smith (1973) et Edith Clarke (1966), noul)essayons de montrer en quoi discours familial et famille matrifocale sont isomorphes, se recoupant comme deux triangles renversés et superposés l'un sur l'autre comme dans le schéma qui suit, où le triangle extérieur représente le discours familialiste et le triangle qui s'y inscrit la structure de la famille matrifocale. .

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MARIANNE

MERE

-

VICTOR SCHOELCHER PATRIE

-

LA MARTINIQUE 'FILLE DE FRANCE'

La mèle martiniquaise qui élève seule ses enfants assume simultanément le rÔle de mère et de père envers ses charges: moin cé manman ou moin cé papa ou, je suis ta mère je suis

ton père. En l'absence (réelle ou fonctionnelle) du 'géniteur', le foyer familial devient pour ainsi dire un microcosme de la relation coloniale où upe mère doublée de père entretient et nourrit - et parfois corrige et punit - des enfants qui occupent vis-à-vis d'elle une position analogue à celle de la Martinique vis-à-vis de la Mère-Patrie dans le discours familialiste. La place du père absent - la place du sur-moi dans le schéma 18

freudien orthodoxe est remplie par la figure du 'bon père blanc' incarnée historiquement par Victor Schoelcher, figure que la mère intériorise et transmet à ses enfants, de sorte que ce sont les valeurs du sur-moi blanc, les valeurs de la MèrePatrie, qui, transitant par la mère-qui-est-aussi-le-père de la famille matrifocale, se généralisent dans la société coloniale et post-coloniale, avec les conséquence aliénantes qu'ont analysées Frantz Fanon, Jacques André et autres. Telle est du moins l'hypothèse que nous explorons dans notre deuxième partie. D'aucuns la trouveront hasardeuse, voire tendancieuse, voire même offensive. Il suffit de dire que nous aurions très bien pu arrêter notre étude à la fin de la première partie, mais les recoupements entre le discours familialiste et la famille matrifocale nous ont tant frappé que nous avons décidé, à nos risques et périls, de passer outre. Notre enjeu se justifiera dans la seule mesure où il ouvrira des perspectives d'analyse nouvelles.

-

19

PREMIERE

PARTIE

l/EvOLUTION PARADIGME:

D'UN

DE LA MERE-PATRIE LA METROPOLE

A

1789 - 1992

CHAPITRE

I

ESCLAVAGE,

REVOLUTION

ET REACTION A LA MARTINIQUE

1789

- 1815

1
Une révolution déboussolée ? La Martinique 1789 - 1794
En fact) des événements bouleversants qui ont abouti à la création d'un Haiti indépendant en 1804 et de ceux, à peine moins dramatiques, qui ont fait de la Guadeloupe une forteresse républicaine sous Victor Hugues, la Martinique semble n'avoir joué, entre 1789 et 1815, qu'un rôle de comparse et n'avoir vécu, en fin de compte, qu'une 'non-histoire', tout au mieux une histoire dévoyée, alors que l'Histoire universelle était en train de se faire autour d'elle. Du fait de l'occupation britannique de 1794 à 180 1 (et encore de 1809 à 1814), la Martinique a été, en effet, tenue à l'écart des développements historiques - notamment l'abolition de l'esclavage votée par la Convention le 4 février 1794 - qui allaient révolutionner la Guadeloupe et surtout Saint-Domingue. Mais, pour être marginalisée à partir de 1794, la Martinique n'en a pas moins connu une révolution profonde au niveau des mentalités dont la signification est loin d'être épuisée. Si nous allons nous pencher un peu longuement sur la 'révolution déboussolée' (Césaire 1981, 72) qui a eu lieu à la Martinique à la fin du 18e siècle, c'est parce que c'est alors que s'est posée pour la première fois, et avec une acuité brûlante, la question cruciale du statut du territoire. , Assimilation', 'autonomie', 'spécificité', 'particularité', c'est entre 1789 et 1795 que ces concepts fondamentaux du discours antillais se sont d'abord précisés, d'où le caractère étonnamment contemporain des débats houleux de ces années-là. Loin d'être le vide historique auquel on a voulu quelquefois la réduire, la révolution manquée de la Martinique est en réalité le creuset où s'est constituée cette 'grammaire de J'histoire antillaise' qu'a tentée de définir René Achéen (Achéen 1983) et dont on va suivre les développements transformationnels sur plus de deux siècles.

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Il convient d'abord de souligner, à la suite d'Aimé Césaire,l que si les événements qui se sont produits à la Martinique entre 1789 et 1794 ne peuvent guère se comprendre en dehors du contexte révolutionnaire en Métropole, ils ne manquent pas pour autant d'une logique et d'une dynamique propres; surdéterminés, ils ne s'inscrivent pas moins dans les structures intrinsèques du pays.2 De même, le fait que les discours qui les entourent et les informent discours humanitaires ou réactionnaires, républicains ou royalistes - sont essentiellement des discours 'made in France' n'ôte rien à leur pertinence locale et n'en fait pas, comme on pourrait être tenté de le faire, de simples prolongements ou contrecoups d'événements surgis ailleurs.3 Il n'y a pas de meilleure preuve de l'autonomie relative de la révolution martiniquaise que la révolte d'esclaves survenue à Saint-Pierre le 31 août 178~quinzejours avant que la nouvelle de la prise de la Bastille n'arrive à la Martinique. Précédée par une émission de lettres où l'on peut certes voir l'influence des idées des Amis des Noirs déjà largement disséminées à la Martinique, la révolte se fondait sur une revendication de liberté surgie du coeur même de l'expérience de l'esclavage et bien plus radicale, par ailleurs, que les réformettes demandées par les timides abolitionnistes français: Nous terminons nos réflexions, en vous déclarant que la nation entière des esclaves noirs réunie ensemble ne

'Il n'y a pM de "Révolution française" dans les colonies françaises. Il y a dans chaque colonie française une révolution spécifique, née à l'occasion de la Révolution française, branchée sur elle, mais se déroulant selon ses lois propres et avec ses objectifs particuliers.' (Césaire 1981, 24)
Nous ne nions pas la vue d'Edouard Glissant selon laquelle le 'fait principal' de l 'histoire martiniquaise serait sa surdétermination (Glissant 1981, 155); nous pensons seulement que ce caractère surdétenniné n'exclut pas une dynamique et une logique individuelles.
3

2

C'est encore un peu à Edouard Glissant que nous nous en prenons ici 'Qu'est un événement, pour nous? Un fait qui s'est produit ailleurs, sans nous, et qui retentit pourtant (pour autant) ici et en nous'. (Glissant 1981, 1(0) 25

forme qu'un même voeu, qu'un même désir pour l'indépendance, et tous les esclaves d'une voix unanime ne font qu'un cri, qu'une clameur pour réclamer une liberté qu'ils ont justement gagnée par un siècle de souffrances et de servitudes ignominieuses. (cité d'après Abenon 1989, 148). Encore qu'il ne faille pas attribuer un sens anachronique aux mots 'nation' et 'indépendance', on assiste ici à un niveau de conscience plus que larvaire et surtout plus précise que ce qui semble avoir existé à Saint-Domingue à la même époque. La révolte des esclaves dominguois est nettement postérieure à celle des Blancs et des gens de couleur libres. A la Martinique, elle est antérieure ou, plutôt, elle est seule, car à la Martinique, à l'encontre de la Guadeloupe et de Saint-Domingue, il ne s'est jamais produit de véritable mouvement revendicatif mulâtre qui mette en question la structure de la société esclavagiste, et cela pour des raisons qui vont au coeur du problème du 'déboussolement' de la révolution martiniquaise et qu'il faut rapidement passer sous revue ici. Superficiellement, tout semblait favoriser le développement d'une politique mulâtre autonome: un gouverneur réputé acquis à leur cause, la cassure au sein de l'élite blanche entre négociants 'patriotes' ralliés à la révolution et planteurs-habitants farouchement solidaires de l'ancien régime, le soutien d'un lobby actif et éloquent en Métropole et, surtout, une présence démographique et un pouvoir économique inférieurs, certes, à ceux de leurs homologues dominguois mais sensiblement supérieurs à ce qui s'observait à la Guadeloupe. Mais cette force relative était elle-même une faiblesse dans la mesure où elle suscitait l'envie et la crainte des Petits Blancs pierrotains et s'opposait à la formatiOil des alliances inter-raciales qui minaient la position des Grands Blancs tant à la Guadeloupe qu'à Saint-Domingue. Tandis qu'aucun conflit fondamental ne semble avoir opposé les Petits Blancs guadeloupéens au petit nombre d'affranchis dans la colonie (seulement 3125 contre 14000 Blancs en 1790),

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leurs équivalents à la Martinique se sentaient menacés par une minorité libre bien plus importante (5000 contre 12000Blancs en 1790) dont la plupart vivaient des mêmes activités artisanales ou commerçantes qu'eux-mêmes. Le ressentiment petit blanc qui couvait depuis des décennies explosait au mois de juin 1790 à Saint-Pierre lorsqu'une quinzaine de Mulâtres ont été massacrés pour avoir participé à une procession religieuse jusque-là réservée aux seuls Blancs. Il n'en fallait pas plus pour basculer les affranchis dans le camp des habitants - les 'ruraux' - dans leur lutte acharnée avec les négociants de Saint-Pierre; les y conviait aussi l'intérêt de classe de la minorité d'entre eux qui était elle-même propriétaire d'esclaves et qui avait autant de raison que les grands habitants de redouter la logique universaliste inhérente à la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. Là où l'on s'attendrait à une alliance de classe entre Petits Blancs et affranchis 'révolutionnaires' contre une élite blanche 'réactionnaire', le racisme petit blanc - savamment entretenu, bien sOr, par les négociants de Saint-Pierre - avait pour conséquence de sceller un accord assez inédit entre la plantocratie et la 'mulâtraille' dont elle redoutait naguère l'essor; les 'ruraux' n'étaient sans doute pas moins racistes que les soi-disant 'patriotes', mais savaient le déguiser pour les besoins de la cause Pour leur part, les affranchis renâclaient devant toute alliance avec les esclaves, de sorte que, loin de mettre le système esclavagiste en question, ils en devenaient le soutien ou, comme on disait à l'époque, le boulevard principal. Certes ils recherchaient au même titre que leurs ~omologues dominguois les droits civiques et politiques et en accueillaient l'octroi en mars 1792, mais ils regimbaient contre toute possibilité de leur extension aux esclaves. Nullement menacés par les Mulâtres, les habitants n'avaient aucune raison, en ceci fort différents des Grands Blancs dominguois, de protester contre leur promotion civique. Les Mulâtres, quant à eux, soutenaient la révolution dans la mesure où elle promouvait leurs droits à eux et s'y opposaient dès qu'elle menaçait d'en faire autant pour les esclaves. Sans arborer d'enthousiasmes royalistes et sans avoir trempé dans 27

aucune machinationavec les Anglais, les Mulâtres martiniquais n'étaient pas plus disposés que les habitants de résister aux envahisseurs de 1794.4 Ce n'est que bien postérieurement à la Grande Révolution, au plus tÔtpendant les années 1830, que les Mulâtres martiniquais ont ostensiblement rallié la Révolution et se sont inventé une vocation républicaine. Si les louvoiements des affranchis expliquent en grande partie comment la 'révolution' martiniquaise s'est si vite déboussolée, les habitants pour leur part avaient une conception on ne peut plus claire de leurs intérêts et objectifs. Pour eux, il s'agissait avant tout d'empêcher que la Révolution ne s'universalise et de faire en sorte que la promesse de citoyenneté intégrale contenue dans la Déclaration des Droits de l'Homme reste exclue de la colonie ou plutôt qu'elle se limite aux seuls Blancs et, à la rigueur, aux affranchis. On l'a souvent souligné (voir surtout de Lépine 1986) la première revendication d'une 'spécificité', d'une 'particularité', voire d'une 'ièentité' ou d'une 'autonomie' martiniquaise, est le fait, non des Mulâtres ou des Noirs, mais précisément de l'élite plantocrate blanche pendant les premières années de la Révolution. La pensée plantocrate est, dès 1789, farouchement anti-assimilationniste. 'Là-bas, il n'y a que des citoyens, 'constatait l'Assemblée générale de la Martinique (dominée par les habitants) en mars 1790, 'ici il Y a des maîtres, des affranchis et des esclaves' (Abenon 1989, 152). Pour les habitants, il fallait coûte que coûte maintenir cette distinction entre 'là-bas' et 'ici' et, ce faisant, préserver la hiérarchie - mieux, comme dit Césaire5, l'ontologie - sur

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Le général républicain Rochambeau aurait été trahi par le leader mulâtre Bellegarde moyennant 200 000 livres et un sauf-conduit pour les Etats-Unis (Biondi 1989, 106).

'Telle était la société coloniale mieux qu'une hiérarchie, une ontologie: en haut, le blanc l'être au sens plein du tenne -, en bas, le nègre, sans personnalitt.: juridique, un meuble; la chose, autant dire le rien; mais entre ce tout et ce rien, un redoutable entre-deux le mulâtre, l'homme de couleur libre.' (Cé!üiire 1981, 33)

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laquelle se fondaient non seulement leur pouvoir mais leur identité même. Les 'Instructions de la Martinique à ses députés à l'Assemblée nationale' (aussi de mars 1790) exigeaient des représentants locaux qu'ils s'opposent à l' Assembl~ 'dès qu'il s'agira de faire des lois pour le régime intérieur des colonies dont l'existence est fondée sur l'esclavage' et que, par corollaire, ils réclament pour la colonie 'le pouvoir législatif absolu pour tout ce que son régime intérieur a de particulier relativement aux esclaves et aux affranchis' (Biondi 1989, 52). Les habitants pouvaient s'accommoder sans grand problème de la promotion des Mulâtres à la citoyenneté intégrale en mars 1792, mais il ne leur échappait évidemment pas que la logique universaliste de la Révolution ne pouvait que menacer leurs intérêts 'particuliers' en s'étendant, comme tôt ou tard elle devait le faire, à la condition des esclaves: dès février 1793, leur porte-parole Louis-François Dubuc a signé à Londres un accord secret avec les Anglais aux termes duquel les Antilles françaises passeraient sous domination britannique et ne reviendraient à la France que lors du retour de la dynastie des Bourbons (Abenon 1989, 160). Les habitants avaient déjà annoncé en décembre 1792 qu'ils entendaient conserver le pavillon blanc royal; en avril 1793est arrivée à la Martinique une force républicaine sous Rochambeauqui, soutenue par les Mulâtres (ralliés à la République maintenant que leurs droits civiques et politiques étaient menacés par les Blancs), a en quelques mois réussi à réduire le premier mouvement 'autonolY.iste', voire 'indépendantiste', qu'ait connu la Martinique. En octobre 1793, l'assemblée représentative de la Martinique, dominée maintenantpar les Mulâtres, a voté la transformation de la colonie en département français-vote autonome, il faut le signaler, qu'entérinerait Rochambeaudeux jours plus tard et que consacrerait formellementla Constitution de l'an m (1795), promulguée à un moment où la Martinique était depuis plus d'une année aux mains des Anglais et encore sous régime servile alors que le décret abolitionniste du 16 pluviôse an II (4 février 1794) avait fait des esclaves de la
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Guadeloupe et de Saint-Domingue libres mais des citoyens français

non seulement à part entière.6

des hommes

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Il convient de signaler que seuls les ex-esclaves statut de citoyen.

mâles étaicnt admis au

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Universalité et diversalité à l'époque révolutionnaire
De ces tractations et tergiversations ressortent quelques-unes des structures fondamentales de l'histoire martiniquaise dont on va observer la réapparition de régime en régime et dont il convient dès maintenant de saisir les linéaments. D'abord, l'on peut distinguer du côté métropolitain trois positions - celle, si l'on veut, de la 'droite', celle du 'centre' et celle de la 'gauche' - qui vont tour à tour déterminer la politique française envers les colonies françaises jusqu'à la loi de départementalisation de 1946. Il Y a en premier lieu la position de la monarchie (qui sera celle, à quelques exceptions près, du bonapartisme) pour laquelle les colonies, comme l'exprime un rapport ministériel d'octobre 1789, sont 'absolument dissemblables de la Métropole', et cela pour des raisons qui 'tiennent à la nature même et à l'essence des choses'. Il s'ensuit qu'elles doivent être administrées 'comme des Etats distincts et dépendants de la Métropole' et ne doivent en aucune façon être assimilées aux 'provinces européennes de la France' ou, plus tard, à ses départements (Césaire 1981, 52). A ce souci royal de l'identité propre des colonies (autrement dit de leur non-identité avec la 'Mère-Patrie') correspond, du côté antillais, la volonté autonomiste des habitants pour qui l'assimilation des colonies à la France constitue la plus grande des menaces. Sans la question de l'Exclusif, la solidarité entre la grande propriété martiniquaise et l'ancien régime eût été sans faille; en l'espèce, elle ne pouvait être que conditionnelle, toute bisbille cessant pourtant dès que la 'particularité' de la colonie se trouvait mise en question par les forces démocratiques ou progressives au sein de la Révolution. Pour les habitants, jusqu'à et même au-delà de la départementalisation, la meilleure garantie de l'identité' martiniquaise a toujours été la droite autoritaire française qu'elle soit légitimiste, bonapartiste 31

ou pétainiste. Les connivences que ressentiraient actuellement certains Békés pour le Front National ne font que reproduire cette structure de base dont les origines remontent à 1789.7 Pour les 'centristes' français - les Girondins pendant les années 1790, les Orléanistes après 1830, les républicains modérés après 1848 - il importait en ce qui concernait les colonies de concilier leur caractère 'spécifique' et les valeurs universalistes dérivées de la Déclaration des Droits de l'Homme. Dès le début de la Révolution on assiste à une tension à l'intérieur de la politique coloniale centriste entre une tendance 'assimilationniste' et une tendance 'autonomiste', ainsi qu'en témoigne un décret de l'Assemblée Nationale de mars 1790 sur le statut des colonies' considérant les colonies comme une partie de l'Empire français et désirant les faire jouir de I'heureuse régénération qui s'y est opérée, (l'Assemblée) n'a cependant jamais entendu les comprendre dans la constitution qu'elle a décrétée pour le Royaume et les assujettir à des lois qui pourraient être incompatiblesavec leurs convenances particulières,g (Biondi 1989, 47). Porte-parole de la bourgeoisie aisée, la Gironde ne s'engageait à fond que dans la défense des intérêts des affranchis en qui elle voyait l'équivalent antillais du Tiers Etat9 ; son universalisme restait un faux universalisme dans la mesure où il ne s'adressait spontanément qu'à celui qu'il considérait déjà comme son pareil (l'affranchi) et ne s'étendait à l'Autre (l'esclave) que lorsqu'il y était astreint par l'insurrection de ce dernier. De même que les habitants s'identifiaient naturellement avec l'ancien régime (sauf sur la question de l'Exclusif), de même
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Il est intéressant de noter à ce propos que la politique lepéniste envers les DOM est quelque peu 'autonomiste'. Voir Antilla No. 410, 23-29 novembre 1990, pp.20-21.
L'esclavage, bien entendu. L'on peut voir en de telles expressions euphémisantes un exemple entre autres du redoutable pouvoir d'ex-nomination que Barthes a signalé dans le discours bourgeois.
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Voir les déclarations explicites à cet effet faites par Gensonné 1989, 109) et Guadet (Césaire 1981, 162).

(Abenon

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