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LA FEDERATION DE FRANCE DE L'UNION SYNDICALE DES TRAVAILLEURS ALGERIENS (USTA)

De
195 pages
De 1957 à 1962, l’USTA publiera un journal, rédigé par des cadres et militants ouvriers qui fournit une masse d’informations sur le syndicalisme et la vie réelle du prolétariat algérien pendant la guerre l’Algérie.
Voir plus Voir moins

Jacques SIMON

La Fédération de France de l'Union Syndicale des Travailleurs Algériens (US TA)
SODJournal

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-3083-3

Depuis plusieurs

mois, La Voix du Travailleur

Algérien

n'a pas paru. Le

comité de rédaction a, depuis, reçu de nombreuses lettres de nos sections, de nos lecteurs français, belges, suisses, italiens. Tous se sont inquiétés des raisons pour lesquelles La Voix du Travailleur Algérien s'est tue. Il nous appartient donc de dire toute la vérité à nos camarades et à nos compatriotes. D'aucuns n'ignorent qu'après l'assassinat d'un grand nombre de ses dirigeants et l'arrestation de certains de ses cadres actifs, l'USTA s'est trouvée, pendant une assez longue période, dans une situation sombre. La parution régulière de son porte-parole ne pouvait que s'en ressentir... L 'USTA vient de surmonter toutes ses crises grâce à la vigilance et au courage de ses jeunes forces militantes. Elle a tenu tête à toutes les avalanches qui n'ont cessé de déferler contre elle... Aujourd'hu~ après avoir triomphé de toutes les adversités, elle est résolue à poursuivre le bon combat de défense des intérêts des masses laborieuses algériennes et de la cause algérienne, tout en préservant jalousement son indépendance vis-à-vis de tous les partis, organisations et Etats. Son porte-parole, «La Voix du Travailleur Algérien» saisit l'occasion du 1er mai 1959, cette journée mémorable et glorieuse du monde ouvrier, pour reprendre sa parution. Il continuera d'informer, d'éduquer, d'œuvrer pour l'organisation des travailleurs algériens, pour leur union fraternelle avec leurs camarades français, pour la défense de leurs revendications et pour leur bien-être et leur

bonheur. Abderrahmane Bensid

La Voix du Travaüleur Algérkn, Avril1959

Collection CREAC-IllSTOIRE Centre de Recherches et d'Études sur l'Algérie Contemporaine.

Le CREAC entend: - Promouvoir la publication d'ouvrages anciens, tombés dans le domaine public dont la richesse historique semble utile pour l'écriture de l'histoire.

-

Présenter et éditer des textes et documents produits par des chercheurs, universitaires et syndicalistesfrançais et algériens.

A paraître :
La Fédération de France de l'Union Syndicale Le deuxième congrès (novembre 1959).

-

des Travailleurs

Algériens.

- La Fédération de France FLN contre USTA.

de l'Union

Syndicale

des Travailleurs

Algériens.

- La Fédération de France de l'Union Syndicale Son journal: La Voix du Travailleur Algérien.

des Travailleurs

Algériens.

- Messali Had} (1898-1974). Chronologie commentée.

Présentation

En février 1956, les syndicalistes algériens messalistes quittaient l'UGSA ( ex CGTA ) en Algérie et la CGT en France pour créer l'Union Syndicale des Travailleurs Algériens (USTA), le premier syndicat indépendant algérien. Peu après, les militants du FLN se retiraient de l'UGSA et fondaient l'UGTA. L'UGSA chercha à fusionner avec l'UGTA, mais sa demande ne fut pas acceptée par le FLN qui considérait le syndicat comme un relais dans le monde ouvrier. Se soumettant alors au diktat du FLN, l'UGSA prononça sa dissolution et appella ses militants à intégrer }'UGTA.

La création de l'USTA s'explique par deux raisons majeures: la
politique ouvrière du mouvement nationaliste et le contexte dans lequel elle

s'effectue.
Bref historique. Pendant la période de l'entre deux guelTeS, les conditions sociales et politiques n'avaient pas pennis à l'Etoile Nord-Ailicaine (ENA) puis au Parti du Peuple Algérien (pP A), de donner une expression syndicale à son combat politique. C'est à l'intérieur de la CGru puis de la CGT que les syndicalistes algériens avaient défendu leurs revendications particulières. En novembre 1942, les Alliés débarquent au Maroc et en Algérie et, après la défaite allemande en Tunisie, ils se rendent maîtres de l'Ailique du Nord. Après 1943, les travailleurs algériens investissent la CGT, légalisée en Algérie, quand le général de Gaulle s'installe à Alger et devient le président du Gouvernement Provisoire (GPRF) qui comprend des ministres socialistes et communistes. Les divergences apparaissent en 1944, quand la CGTA, subordonnée au PCF, soutient le GPRF tandis que les travailleurs algériens participent au Mouvement des Amis du Manifeste et de la Liberté (AML) qui réclame des élections libres à une Assemblée Constituante. En mai 1945, le fossé s'élargit quand le PCA et la CGT A condamnent les manifestations des AML le 1er mai et le 8 mai, allant jusqu'à justifier les massacres de Sétif et Guelma. Après la guelTe, le problème du syndicalisme algérien se trouve posé dans un cadre politique nouveau: celui du Statut de 1947. En établissant un programme de revendications qui amendait, sans le supprimer, le régime

colonial, la CGT A écartait du champ syndical les trois-quarts du prolétariat algérien (salariés occasionnels, chômeurs et fellahs sans telTe). Pire encore, en subordonnant le combat pour les revendications sociales partielles à celui contre l'impérialisme américain (plan Marshall, Pacte Atlantique, guelTe d'Indochine et de Corée...), la CGT A transfonnait le syndicat en un instrument de la diplomatie de Moscou et des Partis communistes. C'est dans ce contexte que le 14 mai 1952, le Comité Central du Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD), qui succède au Parti du Peuple Algérien (PPA), décide la création d'une centrale syndicale algérienne, qui serait affiliée à la CISLo Placée sous la direction de AIssat Idir, la Commission Ouvrière prend avec Force Ouvrière (FO) et la CISL à Bruxelles, des contacts qui n'aboutissent pas, du fait de I'hostilité de FO et de l'ouverture d'une crise entre Messali Hadj, le président du MTLD et le Comité Central devenu réfonnÎste. Renforcé, après la victoire du MTLD aux élections de 1952 et la déportation de Messali à Niort en mai 1952, le Comité central dissout l'organisation para-militaire (OS) créée par le Congrès de 1947 et diffère la fonnation du syndicat. Pendant le 2ème Congrès du MTLD, en avril 1953, messalistes et centralistes s' afITontent sur deux orientations différentes. Les centralistes éliminent leurs adversaires de l'appareil central du parti et adoptent, après la victoire du MTLD aux élections municipales d'Alger, une politique de gestion loyale de la mairie d'Alger avec le maire libéral (néo-colonialiste) Jacques Chevallier. Dans la lutte ouverte qu'il engage contre les centralistes, Messali prend appui sur le large mouvement social qui se développe en Algérie, impulsé par un «Comité national des chômeurs». Les jeunes cadres qui émergent de cette lutte, réactivent la Commission Ouvrière du parti. En janvier 1954, la crise du MTLD devient ouverte quand Messali fonde un Comité de Salut Public (CSP) qui sera dirigé par Abdallah Filali. En mars 1954, la grande masse des travailleurs algériens de France a rejoint le CSP qui trouve un large appui au sein de la Commission ouvrière du parti. Un de ses responsables, Mustapha Ben Mohamed, mènera à Alger la lutte contre les Centralistes puis contre le Comité Révolutionnaire pour l'Unité et l'Action (CRUA) de Boudiat: allié aux Centralistes. TIconduira plus tard la délégation d'Alger, au Congrès de refondation du MTLD qui se tiendra à Homu (Belgique), du 14 au18juillet 1954.

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De retour en Algérie, Mustapha Ben Mohamed convoque à Alger, les 22 et 23 septembre 1954, une conférence de responsables syndicalistes algériens (dockers, mineurs, hôpitaux, transports) qui désigne un bureau provisoire chargé de constituer un syndicat algérien indépendant de la CGTA. En raison de la répression qui s'abat sur le MTLD, dès le 2 novembre, la direction provisoire diffère son projet, jusqu'au 26 décembre 1955 quand elle peut se réunir à son siège social, 7 me Jenina à Alger. Elle adopte alors les statuts, un programme d'orientation et d'action et procède à l'élection de son bureau: l'Union Syndicale des Travailleurs Algériens
(UST A) était née. L'émergence tardive d'un syndicat algérien s'explique par le contexte historique de l'Algérie coloniale, le contrôle de l'appareil de la CGT A par le PCA et l'histoire du MTLD. Résultat d'un long combat du prolétariat algérien contre l'oppression coloniale et l'exploitation capitaliste, l'UST A ne pouvait exister que pour réaliser l'émancipation de la classe ouvrière et, d'une manière plus large, de la société algérienne. La création de l'USTA Le 14 février 1956, les statuts sont déposés à la Préfecture d'Alger et une demande d'affiliation à la CISL est faite. Le Bureau est ainsi constitué: Secrétaire Secrétaire Trésorier Trésorier général: Rarndani Mohamed, traminot (RDT A); adjoint: Djamai Ahmed, hospitalier; général: Bouzerar Saïd, traminot (RDT A); adjoint: Ahlouche Achour, employé (EGA);

- Archiviste: Djennane Areski, traminot (RDT A); - Assesseurs: Idjaouden Aldi, hospitalier; Lamari Saïd, employé EGA ; Fakarcha Ali, employé EGA, Tefaha AbdeIkader. «L'Appeb> lancé à cette occasion pennet une première caractérisation de l'UST A, à partir de trois critères: la définition du syndicat, ses buts, ses

moyens.
1) <<Le ut de l'USTA est d'œuvrer pour la défense des intérêts matériels et b moraux de tous les travailleurs sans distinction de race, d'opinion ou de religioID).Une telle fonnule implique, à la fois, l'unité la plus large des travailleurs et la démocratie ouvrière en son sein. 2) Cette défense des revendications s'inscrit dans la perspective de «l'émancipation sociale» de la «classe ouvrière algérienne» qui comprend

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«les travailleurs des usines, des ports, du bâtiment, du rail, des transports, les employés de commerce, des bureaux, les fonctionnaires des seIVices publics [ ] mais aussi les masses algériennes les plus déshéritées [ ] plus de 2 millions de travailleurs algériens sont dans le chômage et n'ont pas d'emploi [ ] 1.200.000 ouvriers agricoles, odieusement exploités avec des salaires journaliers de 300 à 400 fumcs [ ] des milliers de jeunes algériens sans débouché [ ] la grande masse des commerçants écrasés d'impôts, des artisans concmrencés.» L'USTA ne prendra pas seulement en charge la population active employée (en majorité européenne) et défendue par les syndicats existants, mais aussi «les larges masses populaires [ ] les masses algériennes les plus déshéritées, tous ceux qui connaissent la ruine, la paupérisation et vont vers

lamisère».
Après une telle caractérisation sociale de la population algérienne, «la lutte pour le triomphe de la justice sociale et des libertés démocratiques» prend lU1sens précis: celui de l'abrogation du système colonial, lU1eréfonne agraire radicale et un plan économique pennettant de sortir les masses algériennes de la misère. Dans l'élaboration et l'application d'lU1 tel progrnmme, 1'UST A agira pour défendre les intérêts de la classe ouvrière algérienne. «L'Appel» pose enfin le problème de la création d'lU1e centrale nordafiicaine, avec l'Union Marocaine du Travail (UMT) et l'Union Générale des Travailleurs Tunisiens (UGTI). Se plaçant sur le seul tetTain de la classe ouvrière, l'UST A se déclare indépendante de tout parti et ne se prononce pas sur le contenu et la fonne de l'Etat futur algérien, mais il était évident qu'lU1 tel syndicat ne pouvait fonctionner que dans un Etat fondé sur les principes de la démocratie sociale et politique. Dès sa création, l'USTA est l'objet d'lU1e série d'attaques. Selon plusieurs auteurs, proches du PCF ou du FLN, l'Administration aurait accueilli avec faveur la création de l'USTA. C'est sans doute pour la favoriser, qu'aux élections syndicales de laRDTA (1raminots) du 30 avril 1956, seules l'UGSA et 1'UGT A peuvent présenter des listes, celle de l'DST A ayant été refusée. De surcroît, l'Administration attribue les locaux du MTLD à

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l'UGTA et non à l'USTA, créée bien avant et dont les liens avec l'exMTLD étaient manifestes. Tous les témoignages recueillis auprès des militants de l'USTA, en 1956 et 1957, ont souligné l'ampleur des difficultés rencontrées lors des élections professionnelles, de l'élaboration des cahiers de revendications et de la simple activité syndicale. Soumise à la répression de l'administration coloniale (une grande partie des cadres messalistes ouvriers ont été aITêtés ) et à la guetTe d' extennination que le FLN a engagé à Alger et en Kabylie contre les messalistes, ne disposant d'aucun moyen pour s'implanter dans les villes après l'application des lois sur les pouvoirs spéciaux, perdant pied dans les deux régions industrielles d'Oran et d'Alger, l'USTA cesse de fonctionner, quand tous les membres du Bureau sont aITêtés et placés en résidence sutVeillée au camp de Saint-Leu (Oranie). Si l'existence de 1'USTA fut brève en Algérie, ce ne fut pas en raison de la faiblesse de son programme ou de son manque de représentativité, mais parce qu'elle fut écrasée par l'administration coloniale et combattue par le PCA-FLN. Interdite en Algérie, l'USTA ne pouvait exister qu'en France où les libertés démocratiques ne sont pas supprimées et où elle trouve des alliés: les syndicats enseignants de la Fédération de l'Education Nationale (FEN), les syndicalistes révolutionnaires, les trotskystes et la gauche socialiste et révolutionnaire.
La Fédération de France. Les débuts.

«L'Appel» annonçant la fondation de l'USTA est diffusé dans un contexte très favorable, marqué par la conjugaison d'une crise sociale (la grève générale de la construction navale dans la Loire-Atlantique), d'une crise politique (démission du gouvernement Edgar Faure) et de la montée de la révolution algérienne (insutreCtion du 20 août 1955 dans le Constantinois). La position prise par le Congrès du SNI de Bordeaux sur «la Table ronde» en juillet 1955 et la victoire électorale de la gauche suivie de la fonnation d'un gouvernement de Front républicain dominé par les socialistes, ont créé des conditions qui ont pennis au MNA, malgré la répression, de s'implanter massivement dans l'immigration algérienne et d' organi-

Il

ser, le 9 mars 1956, une manifestation imposante en direction du Parlement fhmçais pour faire contrepoids à la capitulation du président Guy Mollet, devant l'émeute d'Alger du 6 février. Mais le 12 mars le vote des pouvoirs spéciaux qui autorise l'envoi du contingent en Algérie engage la France dans la guerre coloniale. Dès la mi-mars, la répression s'abat massivement contre le MNA, dont de nombreux cadres sont des syndicalistes. Malgré tout, le 26 mars, Ahmed Bekhat, Nadji Mohamed, Semmache Ahmed et Bensid Abderrahmane fondent la Fédération de France de l'USTA. Les premières sections sont créées dans les régions industrielles et les secteurs où l'implantation des travailleurs algériens est ancienne et forte: les mines, la chllnie, la sidérurgie, le textile, le bâtiment et les travaux publics ainsi que la métallurgie. En avril, les bureaux provisoires de plusieurs unions locales et régionales sont fonnés. Les difficultés sont grandes, car la répression est pennanente et les directions syndicales: la CITC, la CGT-Fa et surtout la CGT (80% de ses adhérents algériens ont rejoint l'USTA), sont hostiles à la fonnation d'un syndicat algérien indépendant. Une autre difficulté inteIVient, après le rejet de l'adhésion de l'USTA à la CISLo La décision a été prise pendant la réunion du Comité Exécutii: réuni à Bruxelles, du 2 au 9 juillet 1956. La position du tunisien Ahmed Ben Salah sera détenninante, mais le Comité avait déjà obtenu le soutien d'Irving Brown, représentant de l'AFL-CIO et de Robert Bothereau, responsable de la CGT-Fa. Pendant toute l'année 1957, l'USTA cherchera à obtenir un changement de la position de la CISLo En vain, car après l' expédition anglo-fhmco-israélienne de Suez, Washington choisit de soutenir
Nasser et le FLN.

La condamnation très fenne par l'USTA de l'agression impérialiste contre l'Egypte et de l'URSS à Budapest, renforcent l'hostilité des appareils syndicaux qui ont soutenu Guy Mollet ou les soviétiques. Fin 1956, après l'intégration des communistes algériens dans l'UGTA et le FLN, le PCF tire à boulets rouges contre l'USTA. Des milliers de tracts dénonçant les «provocateurs» de I'UST A sont diffusés dans les usines, les chantiers et les localités.

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Après le refus de la CISL, sous influence de la Maison Blanche, d'affilier l'USTA et la dénonciation par les directions syndicales de l'entreprise de division que constituait la création de I'UST A, les conditions sont réunies - comme pour l'Étoile nord-afiicaine, en janvier 1937- pour que la répression massive s'exerce contre le syndicat. Des centaines de cadres et militants ouvriers sont arrêtés, dont Abderhamane Bensid, Nadji Mohamed et Ahmed Semmache. La situation devient très difficile, mais tout change avec la libération d'Abdallah Filali, un dirigeant remarquable par ses capacités intellectuelles, sa vive intelligence, sa connaissance profonde de l'immigration et du mouvement ouvrier ffançais, son indépendance politique, ses qualités d'organisateur, sa rigueur extrême, sa force de caractère et son courage physique. Filali va renouer avec les combats qu'il a menés dans le passé: la fondation du PPA en mars 1937 et son implantation en Algérie, la préparation du Congrès des AML en mars 1945, la direction du Comité de Salut public en 1954, le Congrès d'Homu puis la réorganisation du MNA, en décembre

1954.
Les choses ne traînent pas. Les 7, 8 et 9 janvier 1957, la Commission administrative (C.A) de la Fédération de France de l'USTA se réunit Elle fait le point sur l'état du syndicat, trace les grands axes d'orientation, adopte un plan de travail et d'organisation. Le flottement apparu à la fin 1956, après la répression disparaît. La main de fer de Filali se fait sentir, à tous les échelons. Les rapports anivent, les cotisations rentrent et les comptes sont épluchés soigneusement. Les groupes de choc assurent de leur côté, la protection des locaux et des cadres contre les agressions du FLN. Le local central de l'USTA, rue de Paradis, devient une ruche bourdonnante. En février, une commission économique et sociale animée par Aklouf (Jacques Simon) est placée sous la direction de Ahmed Semmache. Elle est chargée de centraliser les archives de la commission ouvrière du M.T.L.D, de préparer des dossiers de documentation sur l'immigration algérienne en France et un projet de programme de la classe ouvrière en Algérie (la réfonne agraire, la nationalisation des banques et des principaux moyens de production, l'industrialisation du pays, le Sahara, la fonnation professionnelle, etc.) L'appareil technique est étoffé et un comité de rédaction du prochain journal est mis en place par Ahmed Bekhat. En

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mars, l'USTA fait paraître un organe mensuel: la Voix du Travailleur Algérien. L'USTA ayant été ignorée ou discréditée, nous avons cherché à faire œuvre salutaire en collectant auprès des militants, tracts, affiches, journaux et documents divers. Ce cotpus n'est pas négligeable, mais du fait de la répression pennanente et du massacre de centaines de cadres et militants de l'USTA par le FLN, une large partie des Archives et de la Mémoire de l'USTA sont perdues. TIen est ainsi des procès-verbaux des réunions de bureau, des rapports des responsables de régions, des fichiers centraux, régionaux et locaux, une partie des Archives de la Commission ouvrière du MTLD ainsi que la documentation de la commission économique et sociale de l'UST A. En 1990, nous avons soutenu à Paris vrn une maîtrise de sciences politiques sur l'histoire de l'USTA. Pendant la préparation d'une thèse de doctorat d'histoire sur Messali Hadj puis pendant la recherche faite à la demande de l'IRES/FEN sur «l'immigration algérienne en France: histoire d'un centenaire (1898-1998)>>,nous avons recueilli d'autres documents, intecrogé d'anciens cadres et militants et surtout pris la distance indispensable pour l'écriture d'une histoire où nous avons été mêlé. A la finale, l'histoire de la Fédération de France de l'USTA a été entièrement réécrite avec comme suppléments - mais chacune de ses annexes fonne un ouvrage indépendant -les deux congrès de l'DST A ( 1957 et 1959) et le massacre de la direction de l'USTA par le FLN. Ce travail tenniné, il nous est apparu que l'histoire de l'USTA était incomplète sans une étude de son journal: la Voix du Travailleur Algérien pour trois raisons majeures: 1) Le journal fournit une masse d'infonnations sur l'histoire locale et régionale du syndicat (l'implantation dans les régions et les secteurs de la production, le mode de construction des sections, les batailles engagées, les rapports avec le patronat et les syndicats français, les conditions de vie et de travail des Algériens, la répression policière et les agressions du FLN). Mieux que n'importe quelle étude, La Voix du Travailleur Algérien est le reflet de la vie réelle du prolétariat algérien pendant la guelTe d'Algérie. 2) Les articles du journal, les enquêtes et les rapports d'activité,

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principalement rédigés par des cadres syndicalistes sont des indicateurs précieux sur leur niveau de culture et de conscience, leur connaissance de la langue fumçaise et du monde du travail. 3) La Voix tirée à plusieurs milliers d'exemplaires (40.000 numéros vendus en 1957) a constitué un journal d'infonnation, d'éducation et d'organisation des travailleurs algériens. Une étude comparée de ce journal ouvrier avec ceux du mouvement nationaliste algérien: El Owna (Etoile Nord-Ailicaine), l'Algérie libre (MTLD),La Voix du peuple (MNA),EIMoudjahid(FLN) ou l'Ouvrier algérien (Amicale Générale des Travailleurs Algériens), pennet par ailleurs de dégager les caractères originaux d'lll1joumal écrit par des travail-

leurs émigrés et de soutenir que l'USTA était un syndicat unitaire,
démocratique et indépendant dont la destruction était indispensable pour

établir en Algérie un
sur l'année

Etat

fondé sur les principes du parti unique et structuré

des iTontières.

L'ouvrage que nous présentons comprend une brève étude de contenu de chaque numéro ainsi que des articles importants, reproduits partiellement ou intégralement. L'histoire des deux congrès de l'USTA qui ont fait l'objet d'ouvrages séparés, sera brièvement relatée dans ce travail.
TI sera fait mention de la géographie de l'implantation de l'USTA et des modalités de sa construction mais on se reportera pour une analyse plus complète à lll1eHistoire du mouvement syndicaliste algérien en France (en cours de rédaction).

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La Voix N° 1
Mars 1957
Tout temps sont ce numéro est Wljustificatif son mode de la création de fonctionnement de ce jownal gauche de l'USTA, en mÊme

que

sa nature, précise

et ses orientations dont« le syndicat le titre est en et répondre l'USTA qui a de son sur les

indiquées. L'Éditorial que la publication significatif» s'est imposée pour construire droite à l'extrême d'Wle pour organisation Messali

lui-mÊme comme manifesté peuple», principes

à « la presse, d'éprouver

de l'extrême respect

(quO présente Hadj, «l'homme

étant la couverture

politique».

S'il est permis

et admiration

durant sa vie l'esprit l'indépendance de la démocratie

le plus total de sacrifice sont qfJirmés.

et le bien-être

de classe du syndicat ouvrière

et son fonctionnement

Éditorial
<<Aujourd'hui paraît le premier numéro de La Voix du Travailleur Algérien. Nous avons choisi ce titre qui est en lui-même significatif Depuis que l'ouvrier algérien, chassé de son pays natal, s'exile en France, laissant denière lui sa famille, ses enfants et tout ce qu'il a de plus cher dans la vie son foyer, il a toujours eu le sentiment qu'aucune action digne de ce nom n'a été engagée pour au moins le faire bénéficier de tous les avantages sociaux dont jouit son camarade fumçais. Certes, beaucoup de bonnes paroles sont quotidiennement déversées, s'apitoyant sur le «malheureux» sort de nos compatriotes. Les Travailleurs Algériens ne revendiquent ni pitié ni charité. TIsdemandent le respect de leurs droits. Dès la naissance de la Fédération de France de l'U.S.T.A., on a hurlé aux scissionnistes, aux diviseurs. La presse, de l'extrême droite à l'extrême gauche, présente l'U.S.T.A. comme étant la couverture d'une organisation politique. Nous avons essayé, en vain, de nous expliquer. Nous nous sommes heurtés au mur du silence. Devant cet état de fait, nous avons jugé indispensable de créer un organe qui aura pour but, non seulement de nous mettre en contact avec nos

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adhérents, mais aussi de faire entendre la voix du travailleur algérien, de définir clairement notre opinion dans tous les domaines, car nous ne pouvons pas, au même titre que toute autre organisation syndicale, rester muets ou indifférents face aux incidences économiques et sociales des évènements touchant la situation du travailleur algérien. Dernièrement, le 24 janvier exactement, toute la presse parisienne et provinciale découvre, comme par enchantement, l'existence de notre Fédé-

ration.
Cette nouvelle, qui a tenu la vedette dans les rubriques sociales, fut placée dans un cadre purement politique. Nous manquerions à l'honneur et à la vérité si nous cachions à l'opinion publique algérienne, ftançaise et internationale, tout le respect et l'admiration que toute Algérienne et tout Algérien éprouve pour la personne de Messali Hadj, l'homme qui a manifesté durant sa vie l'esprit le plus total de sacrifice et d'abnégation pour le bonheur et le bien-être de son peuple. Ceci dit, et nous le répétons bien haut - en sachant pertinemment que nous ne serons entendus que par les hommes de bonne foi (la classe ouvrière ftançaise) -l'U.S.T.A. est la centrale syndicale algérienne, ouverte à tous les salariés quelles que soient l'origine, les opinions politiques, philosophiques ou religieuses, confonnément à nos statuts. L'U.S.T.A. est indépendante de toutes fonnations politiques ou gouver-

nements.
Telles sont les raisons qui nous ont amenés à créer cet organe qui, nous en sommes certains, aura le soutien, non seulement de tous les travailleurs algériens, mais aussi de tous les travailleurs ftançais se plaçant au-dessus de tout esprit égoïste.»
A Robert création Bothereau (CGT-FO) qui ne voyait pas «de nécessité Bekhat lui répond: dans la

de J 'USTA en France»,

Ahmed

fuWMewdeABe~~àCombm
« Dans Combat du 26 janvier 1957, M.Bothereau, secrétaire général de la C.G.T.-F.G, déclare qu'il ne voit pas de nécessité dans la création de la Fédération de France de l'U.S.T.A.

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Cela ne m'étonne pas. Je ne voudrais nullement ouvrir une polémique avec M.Bothereau, mais je me pennets de lui poser quelques questions: la C.G.T.-F.O. ignore-t-elle que le régime algérien en matière d'Allocations Familiales n'a pas évolué depuis 1946? Ignore-t-elle que les travailleurs algériens résidant en France et dont les enfants demeurent en Algérie, ne peuvent pas bénéficier du salaire unique des allocations prénatales et de l'allocation maternité? Que le taux des allocations familiales est différent de celui fixé pour les travailleurs dont les enfants résident en France? Que nous ressentons très vivement, comme une injustice, cette différence de régime et que nous l'avons manifestée à différentes reprises? Et pourtant Dieu sait si cet état de fait est flagrant. Je ne voudrais pas traiter toutes les injustices dont sont victimes les travailleurs algériens en matière de sécurité sociale, logement, congé annuel, etc... je voudrais seulement rappeler à M.Bothereau l'arrêté pris par M.Lacoste en mars 1956, soumettant le déplacement de ces travailleurs dans le sens France-Algérie et vice-versa à une autorisation préfectorale. Je serais heureux de connaître les revendications particulières des Algériens inscrites dans le programme de la C.G.T-F.O, car M.Bothereau, il ne suffit pas d'accepter les adhésions des travailleurs de toute nationalités, mais il faudrait défendre leurs revendications». DC01Sd'autres textes, l'USTA établit zme liste des carences des organisations syndicales françaises sur le statut, les conditions de travail et le salaire des travailleurs algériens, puis elle s'explique. L'V.S.T.A. et les organisations syndicales françaises

«L'annonce de la création de notre Fédération a suscité non seulement un étonnement de la part des centrales syndicales fumçaises, mais aussi des prises de positions pour le moins superficielles. La C.F.T.C. remarque qu'il est actuellement impossible de connaître quelle peut être au juste «l'ampleur de ce mouvement» de l'U.S.T.A. en France, attendu que l'U.S.T.A. ne se réfère pas à l'adhésion d'une maind'œuvre pennanente Lyon et Me1z. mais au contraire qui se déplace de Marseille vers

La C.F.T.C. qui n'enregistre pas de défection, note cependant qu'elle a eu de nombreux problèmes à résoudre avec les délégués algériens de la

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région parisienne, notamment à Saint-Denis! Des circulaires auraient été adressées dans deux départements malgré que les adhésions sur le plan syndical local soient inchangées. La C.G.T-F.O. examine le problème. Bothereau, secrétaire général de la C.G.T.- F.O. communique que «la position de la grande syndicale à l'égard de l'U.S.T.A. est connue: la C.G.T.-F.O. estime que le fait que l'U.S.T.A. se soit constituée lU1efédération de France n'avait pas son utilité ». Jusqu'ici, ajoute le secrétaire général, <<notrejugement se référait à l'existence de l'U.S.T.A. dans les tenitoires d'Algérie. L'U.S.T.A. établit maintenant une concmrence qui ne se justifie pas. La C.G.T.-F.O. reçoit sans distinction les adhésions de travailleurs Hongrois réfugiés, Polonais, Allemands, Espagnols comme elle reçoit celles des travailleurs algériens. La C.G.T. officiellement n'a rien dit, mais par contre mène une très vive campagne contre l'U.S.T.A., n'hésitant pas comme on le lira dans ce journal à recourir aux crimes de la calomnie et de la délation. Cependant, à la base, la position des travailleurs français est différente et montre une sympathie évidente pour leurs camarades de travail algériens. Nous sommes persuadés que les ouvriers français que nous ne confondons pas avec certains dirigeants, sauront tirer les conclusions à la lecture du tract calomniateur diffusé par le syndicat C.G.T. d'Hagondange. Quant à nous, l'intérêt de la classe ouvrière prime toute polémique». L'USTA critique la politique du PCF qui a voté les pouvoirs spéciaux et l'action de la CGT qui dénonce dans un tract du syndicat des Métaux «une entreprise scissionniste» alors que depuis le 12 mars, la répression frappe durement l'USTA.

Le tract de la C.G.T (Section d'Hagondange)
<<Depuis llU1didernier vous êtes en train de donner lU1elutte courageuse pour cesser le feu et pour l'Indépendance Nationale de votre pays. Cette lutte vous la menez malgré la répression qui s'abat sur vous de la part des forces et brutalités policières, ainsi que les menaces du pa1ronat. Mais camarades algériens vous n'êtes pas seuls dans la lutte que vous menez, la C.G .T., les travailleurs de l'U .C.P.M.!. sont à vos côtés dans cette lutte. La C.G.T. met tout en oeuvre pour vous soutenir, c'est ainsi que le jeudi 30 janvier les délégués de la C.G.T. se sont rendus à la direction pour élever une

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énergique protestation contre les mesures qui sont prises contre vous. 1) Les délégués de la C.G.T. ont exigé le retrait immédiat des forces de police aux différents portiers de l'usine. 2) TIs ont protesté contre les mesures prises le jour de la paye contre des travailleurs algériens. qui ont été empêchés de rentrer dans leurs selVices pour toucher leur argent, la direction a reculé et elle est d'accord pour verser la paye (c'est un premier succès).

3) Les délégués de la C.G.T. ont mis la direction de l'usine en garde qu'aucune sanction ne soit prise contre vous et pas un Algérien ne soit licencié. Après votre grève chacun d'entre vous doit retrouver sa place à

l'usine.
Camarades Algériens, la C.G.T. vous affinne qu'à aucun moment nous ne tolèrerons que des sanctions soient prises contre vous. Nous mettrons tout en œuvre par l'unité et l'action de l'ensemble des travailleurs de l'U.C.P.M.I. pour mettre en échec les manœuvres de la direction. Nous dénonçons les Boudjani, Djaborebli Abdelmalek, Hamadaoui et autres scissionnistes qui voudraient vous diviser en fonnant à l'U.C.P.M.I. un syndicat U.S.T.A., soi-disant algérienne et libre. Ces hommes de la direction et de la police insultent la C.G.T. parce qu'ils savent que c'est seule la C.G.T. qui vous défend pendant votre grève et que font-ils et où sont-ils ces scissionnistes? Mêmes certains d'entre eux travaillent. Combien de démarches ont-ils fait auprès de la direction pour vous défendre? Aucune. C'est seule la C.G.T. comme organisation, qui vous défend et qui est à vos côtés, et nous le démontrons par des actes, qui seuls comptent pour vous. Qu'il y a différentes organisations syndicales en Algérie, c'est leur droit le plus absolu. Mais, camarades algériens, en France votre organisation syndicale c'est la C.G.T. qui seule vous défend et votre devoir c'est la renforcer en y donnant votre adhésion. Travailleurs Algériens, unis avec les Travailleurs Français, nous mettrons en échec les manœuvres gouvernementales et patronales, ensemble par nos actions, unis nous développerons encore la lutte pour mettre fin à la sale guelTe d'Algérie. Vive l'unité et l'amitié du Peuple Algérien et Français! Vive la C.G.T! »

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