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La femme dans la gestion des conflits en Afrique précoloniale

De
211 pages
Premier volet d'une série d'études sur le rôle de la femme dans la sociologie politique africaine, ce livre analyse l'importance de la femme avant la présence européenne en Afrique subsaharienne, notamment dans la gestion politique, la transformation, la résolution et la prévention des conflits. Muni d'une documentation variée, l'auteur montre l'importance et l'implication de la femme dans le jeu sociopolitique des empires et royaumes précoloniaux qui ont formé les Etats africains dans leur configuration actuelle.
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La femme

dans la gestion

des conflits
en Afrique précoloniale

Collection Comptes Rendus
Fondée et dirigée par Eddie Tambwe
(Avec la collaboration scientifique de Pascal Baylon et Aline Marge) (Avec la collaboration technique de Julien Denieuil, maquettiste)

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Dans la série « Dossiers politiques»

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. Eddie

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Dans la série « Dossiers scientifiques»

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Eddie Tambwe, L'Affaire des disparus du beach de Brazzaville. Mises au point pour l'Histoire. . Eddie Tambwe et A. Collinet Makosso, RDCongo, les élections, et après? Intellectuels et politiques posent les enjeux de l'aprèstransition.

Jean-Jacques Purusi Sadiki

La femme dans la gestion des conflits
en Afrique préc%nia/e

L'Harmattan

L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

@

2008 75005 Paris

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05269-7 EAN : 9782296052697

Présentation de l'auteur

Né en 1964 à l'IRSAC/Lwiro (Bugorhe-Katana), près de Bukavu dans le Sud-Kivuen République Démocratique du Congo (RDC), M. Purusi est expert eu Droit de l'Homme, spécialisé dans les questions relatives à la lutte contre la prolifération des armes légères et de petit calibre, la gestion des conflits, la promotion et la protection des droits de l'enfant, les droits humains de la femme et les questions de promotion et d'égalité de genre. Docteur en sciences politiques et sociales de l'université de Gand (Belgique), licencié en travail social (administration et entreprises) et certifié en régimes politiques comparés de l'Université Libre de Bruxelles, il est aussi agrégé en enseignement d'histoire de l'Institut Supérieur Pédagogique de Bukavu en RDC. Depuis Janvier 2007, M. Purusi dirige la section des Droits de l'Homme dans la région d'Abyei (Sud Kordofan) dans le cadre de l'opération de maintien de la paix des Nations unies au Soudan (UNMIS). En 2005 et 2006, il a coordonné les programmes de protection des droits des enfants et des droits de la femme au sein de la section des droits de l'Homme de la Mission des Nations unies au Liberia (UNMIL). En 2003 et 2004, il a été conseiller régional pour la paix et la sécurité en Afrique de l'Ouest et centrale pour le Fonds de développement des Nations unies pour la femme (UNIFEM), programme visant, entre autres l'application de la résolution 1325 du Conseil de sécurité de l'ONU en faveur du renforcement du rôle de la femme dans les processus du développement, la gestion, la transformation des conflits et la reconstruction postconflit. En 2001 et 2002, il a assuré la coordination des programmes de paix du Centre Régional des Nations unies pour la Paix et le Désarement en Afrique (UNREC) basé à Lomé au Togo, tout en assumant, en qualité de chargé de bureau, la supervision des activités de la même institution. En 2000, M. Purusi a coordonné les programmes de démocratisation et droits des minorités au sein des communes de la province de Pec/Peje pour le compte de l'administration intérimaire des Nations unies au Kosovo (UNMIK). De 1997 à 2000, il a travaillé comme chercheur en gestion des conflits à l'Université de Gand, et a enseigné, par la même occasion en qualité de professeur invité aux Universités 5

Libre de Bruxelles et de Gand mais aussi à l'ISP Bukavu (RDC). M. Purusi a aussi été invité par les Universités de Californie Los Angeles (UCLA), Nairobi, Makerere, et Dar Es Salaam dans le cadre du programme « Uongozi-Leadership-Institute ».. Invité par Africa Institute of South Africa (AISA) et Ie National Research Foundation (Afrique du Sud), iol a aussi enseigné à l'Université North West à Mafikeng, ainsi qu'à l'Université de Prétoria en Afrique du Sud. Entre 1994 et 1999, M. Purusi a travaillé dans le cadre des programmes dévéloppés par des organisations internationales dans le domaine de la prévention des conflits, la promotion et la protection des droits de l'Homme, avec notamment le Réseau des Citoyens, Amnesty International et le Haut Commissaire de l'ONU aux Droits de l'Homme pour ses opérations de terrain au Rwanda. M. Purusi est membre du Comité Scientifique International du Joumal East African pour la Paix et les Droits de l'Homme (<< East African Journal for Peace and Human Rights ») de l'Université de Makerere (Ouganda), membre d'amnesty international et membre fondateur du «Kofi Annan Centre for Conflict Transformation» de l'Université Nationale du Libéria.

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Aux victimes des génocides, des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité en Afrique et partout ailleurs dans le monde; A toutes les femmes victimes de violences et d'exclusion Aux populations congolaises, victimes des conflits d'intérêt et des guerres économiques interminables.

A mon épouse, Linda A notre fille, Emma-Grace Bayushuke A nos fils, Arthur Murhonyi et Arno Akonkwa N'oubliez jamais que seul « le travail assure l'indépendance»
A ma mère Mawazo M'Nyabunwa, à mon père Purusi- Rwessi Murhonyi et à toute la famille; A ma belle-mère Annie Luytens-Peeters et à feu mon beau-père Frans Luytens.

A tous nos amis; A tous ceux qui luttent activement pour un monde plus juste, plus humain. Aux collègues des Nations unies Je dédie cet ouvrage...

«

Rien n'est vrai que le concret. C'est en poussant le
particulier jusqu'au bout qu'on atteint le général, et par le maximum de subjectivité qu'on touche à l'objectivité» (Leiris, L'Afrique fantôme)

Avant-propos Femme africaine: un sujet méconnu, mal connu
Les réactions diversifiées qui ont suivi l'élection d'Ellen Johnson Sirleaf à la présidence de la République du Libéria le Il novembre 2005 dénotent de la méconnaissance de la part de plusieurs commentateurs et observateurs des dynamiques sociopolitiques africaines. Rendant compte de cet événement, historique il est vrai mais nullement exceptionnel dans la situation de l'Afrique en général et du Libéria en particulier, la quasi-totalité des analystes, même les plus avertis, évoquent «la première femme chef de l'Etat sur le continent ». Des chefs d'Etat, des institutions internationales, des ONG, même celles opérant au niveau de la région ouestafricaine depuis plusieurs années ont également abondé dans le même sens. La réalité est tout autre. En effet, si Ellen Johnson Sirleaf est la première femme chef de l'Etat démocratiquement élue dans l'histoire du Libéria, et de l'Afrique, elle n'est pas la première femme chef de l'Etat en Afrique. Avant elle, une autre femme, Ruth Sando Perry l'a précédée à la présidence de la République du Libéria, en qualité de chef de l'Etat ayant géré la transition entre le 3 septembre 1996 et le 2 août 2007 suivant l'assassinat du Président Samuel K. Doe et la fin du mandat du Président Amos Sawyer. Comme Ellen Johnson Sirleaf, Ruth Sando Perry ajoué un rôle clé dans la sensibilisation du mouvement associatif féminin, des politiciens et des bailleurs de fonds en faveur de l'implication concrète et significative de la femme dans les processus de paix, la gestion des conflits ainsi que dans les mécanismes de prise de décision à travers le continent africain. Ce fut le cas au Libéria lors des négociations de paix

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à Akosombo et à Accra (au Ghana) en 2003, où les deux femmes se sont côtoyées dans la mobilisation des associations de femmes et des décideurs politiques en faveur de la promotion et la protection du droit de la femme. C'est aussi le cas dans la région des Grands Lacs, notamment dans le processus de paix au Burundi, où Ruth Sando Perry, alors membre du Comité Nelson Mandela aux négociations de paix d'Arusha, jouera un rôle capital pour convaincre les factions qui se battaient pour le pouvoir d'entendre les cris des populations meurtries, et de s'engager sur la voie de la raison, avec l'appui de la majorité des citoyens que constituent les femmes burundaises. «Les négociateurs burundais avaient catégoriquement refusé d'inclure des femmes dans les négociations. Cette question doit recevoir un appui immédiat afin de renforcer dans tout le Burundi la participation des femmes aux questions relatives à leur sécurité, à leur inclusion et à leurs droits », s'était-elle efforcée de rappeler. Ellen Johnson Sirleaf, fraîchement élue présidente du Libéria, a consacré quelques moments à Ruth Sando Perry lors des festivités marquant l'inauguration de sa présidence au stade national Antoinette Tubmann, au Centre de la capitale Monrovia, en janvier 2006. Au cours d'une cérémonie riche d'émotion et de recueillement, Ruth Sando Perry a été accueillie sous les applaudissements d'une foule animée par les organisations de la société civile et féminines locales, régionales et internationales, dans un stade rempli de milliers de personnes venues de toutes les provinces du Libéria, mais aussi de l'étranger. Parlant de son prédécesseur, la nouvelle Présidente l'a présentée comme précurseur dans le combat pour la promotion et la protection des droits de l'Homme et de la femme en particulier, la présentant comme un modèle dans la lutte en faveur de l'émancipation de la femme. De son prédécesseur, elle dira: « celle qui m'a passé le flambeau ». Quant aux innombrables délégations étrangères présentes à la cérémonie, et qui se bousculaient pour approcher la 10

nouvelle présidente élue, c'est à peine si un regard a été adressé à son prédécesseur. Parmi elles, celle de la République Démocratique du Congo (RDC). En effet, la RDC a dépêché une délégation de haut niveau pour sceller ainsi une vieille amitié entre les deux pays. Conduite par Juliana Lumumba, fille de l'ancien Premier ministre congolais Patrice Emery Lumumba et composée de 15 personnalités issues de milieux politiques et associatifs (dont 13 femmes et 2 hommes), c'est la seule délégation qui s'est donné la peine d'aller à la rencontre de Ruth Sando Perry pour lui rendre hommage à sa résidence à Pains ville dans la banlieue de Monrovia le 19 janvier 2006, lui témdignant ainsi tout son respect et sa gratitude pour son rôle capital dans les processus de paix en Afrique en général et dans la région des Grands Lacs en particulier. Quant aux autres délégations, comme les médias, les politiques, les organisations internationales, elles l'ont tout simplement ignorée. Ceux-là mêmes qui l'ont encensée hier, qui ont fait la queue pour la voir, venant de tous les coins de la planète pour venir lui rendre hommage, se prendre en photo avec elle, toutes ces personnes ne se sont plus soucier d'elle, feignant de ne plus la connaître. Le spectacle était stupéfiant. Ni son âge assez avancé, ni la dégradation de son état de santé n'y changeront quelque chose, elle sera simplement ignorée par celles et ceux-là mêmes qui, quelques années plus tôt, ont rivalisé de stratagèmes, d'arguments et de projets, parfois insensés pour apparaître à ses côtés, ne fût-ce que pour quelques secondes, le temps d'une photo-souvenir. Quant à Ellen Johnson Sirleaf, elle a beaucoup contribué dans les processus de paix en Afrique et particulièrement dans la région des Grands Lacs, notamment en RDC. Usant de toute sa personnalité et de toute son expérience au niveau national et international, elle facilita, avec succès, la Commission humanitaire, sociale et culturelle, l'une des quatre commissions établies par le Dialogue Inter Congolais à Sun

Il

City (Afrique du Sud) en février 2002. En effet, ce dialogue a consacré la fin relative de la guerre en RDC comme dans l'ensemble de la sous-région. Il a, par ailleurs, consacré l'inauguration de la transition qui a entériné le partage du pouvoir entre les factions armées, responsables des guerres qui ont causé au moins 3 900 000 morts entre 1996 et 2002, une guerre dont les conséquences directes et indirectes causent la mort de 1200 personnes par jour jusqu'aujourd'hui, faisant de la « Guerre du Congo» la guerre la plus meurtrière que le monde ait connue depuis la fin de la seconde guerre mondiale, au point d'être qualifiée de «première guerre mondiale africaine », le plus important désastre humanitaire au monde depuis la seconde guerre mondiale 1. Plus de 70 % des victimes étant composés de femmes, d'enfants, de personnes âgées, de handicapés et de malades. La participation active d'Ellen Johnson Sirleaf dans le processus de paix en RDC à une phase aussi cruciale de l'histoire du pays aura été une étape décisive dans le règlement pacifique des conflits de la sous-région. Elle aura aussi été une véritable source d'inspiration pour les femmes de la région, principales victimes desdits conflits, engagées dans le combat contre les violences liées au genre, dans la lutte en faveur de leur intégration dans les mécanismes de prise de décision, dans la gestion et la transformation des conflits dans cette partie du continent. Si le rôle-clé de la femme dans le jeu politique est aussi vite oublié, négligé ou simplement ignoré dans la construction des sociétés, l'importance politique de la femme dans la période précoloniale est encore plus méconnue, quasi inexistante dans les analyses et les innombrables publications qui pourtant prolifèrent sur l'Afrique, notamment sur la région des Grands Lacs. La situation de la femme est analysée et traitée comme une réalité statique, et non comme
1 International Rescue Committee (IRC), The Congo Crisis at a Glance: The Forgotten Emergency, New York, 2007. 12

une dynamique, une évolution dans le temps et dans l'espace. Or, nous pensons fermement que, pour mieux cerner l'importance de la femme dans le processus du développement et de la reconstruction postconflit, afm de lutter de manière efficace contre les violences dont elle est victime, de réussir son intégration dans la société, et d'encourager ainsi les décideurs et les partenaires concernés à une implication significative de la femme dans les mécanismes de prise de décision, afin de mieux évaluer les progrès réalisés par les pays africains comme tous les autres pays en matière d'application des instruments juridiques locaux, régionaux et internationaux dans la promotion et la protection des droits de l'Homme en général et des droits humains de la femme en particulier (CEDEF, Résolution 1325 du Conseil de Sécurité, etc.), il nous paraît indispensable, voire incontournable de jeter un regard évolutif sur le passé des sociétés africaines, de comprendre l'itinéraire social, politique et culturel qui a conduit à la marginalisation de la femme, pourtant composante majoritaire et la plus productrice de la population dans la plupart des pays de l'Afrique et de la planète. A travers un regard évolutif sur les sociétés traditionnelles africaines, ce livre se focalise sur la position et le rôle de la femme dans la conception et la gestion des dynamiques du pouvoir, notamment dans la résolution, la prévention et la transformation des conflits en Afrique, et plus particulièerement dans la région des Grands Lacs. Il s'étend sur une longue période se situant approximativement entre le premier millénaire avant Jésus-Christ, période présumée du début du processus d'installation des populations à la suite de migrations diversifiées et successives dans cette partie de l'Afrique, et le XIXèmesiècle. Cette période coïncide avec l'arrivée du premier Européen dans la région, consacrant ainsi le départ officiel de la colonisation dans la région des Grands Lacs africains. Cette publication vise à combler plusieurs lacunes. Concernant le rôle de la femme dans la construction des 13

sociétés, la gestion et la résolution des conflits en Afrique, l'ignorance, le mutisme et la confusion sont de mise. Il était important qu'une analyse sociohistorique soit faite pour éclairer les multiples interventions et les intervenants qui travaillent dans la lutte contre les violences faites à la femme, contre sa marginalisation dans les organes du pouvoir, mais aussi pour son inclusion dans le processus de règlement pacifique des conflits dans les mécanismes de reconstruction post-conflit et de développement des pays africains. Certains aspects négatifs des traditions africaines ainsi que c~rtains stéréotypes persistants veulent que ce soit les femmes, et elles seules qui abordent les questions liées au droit et à la promotion de la femme, voire au genre. Cette vision, combien archaïque se retrouve aussi bien chez certaines femmes que chez certains hommes. Elle n'est pas l'apanage des personnes non éduquées. Elle sévit aussi bien chez les intellectuels que dans les rangs des personnes non éduquées. Cette réalité se fait beaucoup plus sentir en Afrique, comme dans plusieurs autres pays du Sud, à cause de la persistance de la pauvreté, du manque d'éducation et de sensibilisation des masses à la question du genre, mais aussi par ignorance de 1'histoire et des traditions africaines et de la considération dont celles-ci reservaient à la femme. Cependant, même dans les pays développés, ce genre de stéréotypes persiste. La situation est d'autant plus préoccupante que, généralement, les hommes qui semblent s'intéresser à la question de la femme, à son insertion dans les rouages de la société et à son émancipation sont, dans une certaine mesure, victimes d'une marginalisation de la part de leurs collègues masculins et féminins. Même s'il est encore banalisé, négligé, ce phénomène est pourtant courant au sein même des services publics, des organisations spécialisées notamment des associations de la société civile, des ONG, des agences des Nations Unies, etc. Ainsi, pour diverses raisons, un homme qui s'occupe des questions liées à la 14

promotion ou à la défense des droits de la femme sera généralement vu, par beaucoup d'hommes, non pas comme une «personne évoluée », mais plutôt comme « un hommefemme, l 'homme des femmes », etc. Il arrive même que la dérision aille si loin que, loin d'être encouragé dans un combat aussi noble, l'homme se fera plutôt traiter de «Monsieur Gender », quand il ne lui est vivement conseillé de «faire un effort pour ne pas réfléchir comme une femme », des propos qui malheureusement sont encore courants. Dans un autre registre, ce dont on ne parle dans les analyses liées au genre et au droit de la femme, c'est de la marginalisation dont la femme est l'objet au sein de la société, dans tous les pays du monde. Tant mieux si les consciences commencent à se réveiller pour dénoncer cet état de fait. Mais s'il est vrai que les femmes sont victimes d'une marginalisation et d'exclusion, il est d'autant plus vrai que dans une certaine mesure, et dans des circonstances particulières, il arrive que les hommes soient aussi victimes d'une marginalisation dont certaines femmes sont responsables. Quiconque travaille sur la problématique des droits de la femme et de la promotion du genre a sans doute fait, au moins une fois, l'amère expérience d'être placé dans des conditions très difficiles pour exercer son travail. Certaines femmes, par ignorance et parfois sans mauvaises intentions, n'hésitent pas à faire comprendre, à travers toutes sortes de tactiques et de procédures directes ou indirectes, à leur collègue masculin, qu'il n'est pas à sa place, que sa place est ailleurs, les questions du genre et des droits de la femme ne pouvant être comprises que par les femmes, car, croient-elles, elles restent les seules habilitées à y apporter des solutions appropriées aux problèmes de la femme. Combien d'hommes n'ont pas vu leur carrière interrompue, leur motivation lessivée, leur engagement réduit à néant par ce genre de comportement de la part de leurs collègues féminins? Combien de forums importants ou de publications entières sur le sujet n'ont pas vu les hommes 15

marginalisés, ou tout simplement exclus du débat par toute une série de tactiques, simplement parce qu'ils sont des hommes et que les questions à débattre, à savoir les droits de la femme ou le genre, sont considérées comme des questions réservées à la femme, elle seule étant compétente pour comprendre les questions du genre et des droits de la femme? Il s'agit là aussi d'une erreur grave. Bien qu'on n'en parle presque jamais, tel est pourtant l'un des dangers majeurs qui guettent les efforts concernant l'égalité des genres, la protection et la promotion des droits humains de la femme car l'exclusion n'étant rien d'autre qu'une violence en veilleuse, elle ne peut que générer l'exclusion et la violence. Nous croyons et défendrons toujours, avec la même fermeté que les droits de la femme sont les droits de l'Homme, au sens de la «Déclaration de Vienne» (1933). Dès lors, l'exploitation et la marginalisation dont la femme est principalement l'objet dans tous les pays du monde sont une responsabilité de la société tout entière, elles impliquent les femmes aussi bien que les hommes. Ce combat ne sera gagné que si les femmes et les hommes travaillent et s'engagent de concert, avec la même abnégation et la même détermination. A ce titre, il nous paraît impératif, voire urgent que des hommes, et plus particulièrement ceux de l'Afrique et des pays en développement où les violations massives des droits des femmes sont les plus récurrentes (suite aux effets des conflits, de la pauvrété, des pouvoirs non-démocratiques, etc.) s'impliquent davantage dans la lutte contre les violences à l'encontre des femmes, à travers des initiatives visant à reconnaître leur contribution à la reconstruction et au développement de leurs pays respectifs, et leur insertion dans les mécanismes de prise de décision à tous les niveaux. Ce livre s'inscrit dans cette perspective.

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Introduction générale
Cet ouvrage constitue le début d'une série de publications de nos résultats de recherche et de nos expériences vécues dans plusieurs continents et pays dans le cadre de nos travaux liés à la problématique de la promotion et de la protection des droits de l'Homme en général, et ceux de la femme en particulier. L'engouement, l'abondance des discours et l'intérêt suscités par les thèmes des violences faites aux femmes, de la promotion du genre et de la femme, son rôle dans la reconstruction postconflit, son implication dans les politiques de développement portés par les mouvements associatifs féminins, la société civile, les Etats avec l'appui des partenaires au développement, notamment des agences spécialisées des Nations unies, sont autant d'éléments qui poussent à produire un document de référence et d'accompagnement des initiatives en cours et en perspective. En effet, les efforts déployés ainsi que les projets d'appui à l'émancipation de la femme ne pourront atteindre leurs objectifs que s'ils sont parfaitement intégrés dans le respect des valeurs positives des sociétés concernées. Dès lors, il était temps de proposer une étude pouvant éclaircir l'itinéraire suivi par la femme, des périodes les plus reculées de l'histoire des sociétés africaines jusqu'à nos jours. Une telle analyse permettra de mieux positionner et de mieux orienter les initiatives en faveur de la promotion de la femme en les inscrivant dans un schéma évolutif pour la réussite desdites initiatives. Cet ouvrage vise à combler une lacune. Si la région des Grands Lacs est l'une des plus étudiées en Afrique, voire dans le monde, avec des milliers de publications, de commentaires, de productions audiovisuelles, de centres de recherches et universitaires, de spécialistes en tout genre, etc. dont la plupart ne subsistent 17

que grâce et par les tragédies de la région et de leur instrumentalisation, la région demeure tout de même la moins étudiée en terme d'analyse de la situation concrète de la femme. En effet, à notre connaissance, jamais une publication n'a été entièrement consacrée à la femme, et plus spécifiquement à sa participation dans les mécanismes de gestion et de transformation des conflits, à son rôle en tant qu'actrice et victime des conflits et du jeu politique, aspects que cette recherche aborde parmi tant d'autres. La plupart des travaux, consacrés à l'Afrique et à la région des Grands Lacs en particulier restent des œuvres d'Occidentaux, avec leur compréhension, leur grille d'analyse, leur vision de la réalité africaine. Jusque il y a
peu, « il n y avait d 'histoire africaine que celle de l'Europe

en Afrique» (Ndaywel, N., 1997 : 21). Il est donc temps que des Africains se consacrent, avec la sensibilité qui est la leur, à restituer la réalité de leur vécu, telle qu'ils l'appréhendent et la comprennent. Ce livre s'inscrit dans ce schéma. Ce sera, on l'espère, une importante contribution aux efforts du développement de l'Afrique et de sa sous-région des Grands Lacs en particulier. Dans des contextes sociopolitiques où les contributions de la femme au développement sont ignorées, rejetées ou simplement méconnues, cette publication vise à encourager les femmes et celles de la région des Grands Lacs africains en particulier, à mieux cerner leurs capacités, à mieux comprendre ce qu'elles réalisent et ce qu'elles sont capables de réaliser pour le développement de leur pays respectifs. Elle vise à encourager les femmes et les hommes à se consacrer à cette problématique, et à comprendre que le seul moyen de vaincre les conflits, la pauvreté et d'autres défis majeurs qui handicapent le processus d'un développement harmonieux, c'est le travail, dans une dynamique où femmes et hommes se compléteront, non dans une logique de compétition mais plutôt dans un esprit de complémentarité. Lorsqu'on comprendra qu'hommes et femmes appartiennent 18

à la même condition humaine, et que pour ce faire, on ne pourra réussir à transformer positivement la société qu'en travaillant ensemble, et en partageant les retombées du travail de manière équitable, on pourra réellement vaincre les défis du sous-développement. Enfin, ce livre vise aussi à sensibiliser les décideurs politiques, les bailleurs de fonds et les dirigeants, les mouvements associatifs, les organisations internationales (ONG, ONU, etc.) et d'autres partenaires au développement afin que l'implication de la femme dans les mécanismes de prise de décision à tous les niveaux de la société soit une obligation morale, pour tous, sans quoi le développement et la recherche de solutions aux problèmes du sousdéveloppement ne resteront que lettre morte, comme c'est souvent le cas, avec des Résolutions du Conseil de Sécurité de l'ONU prônant l'égalité de traitement entre Femmes et Hommes qui du mal à être appliquées non seulement par les Etats membres, mais aussi au sein même des agences des Nations Unies sur le terrain, en dépit de quelques évolutions lentes mais positives remarquées ici et là ces dernières années. La femme, principale victime des conflits Ces dix dernières années, l'Afrique des Grands Lacs a été, hélas, le théâtre de violences d'une rare intensité. Au Rwanda en 1994, le génocide a fait entre 500 000 et 1 million de morts en 90 jours; au Burundi, on compte au moins 500 000 morts entre 1993 et 2006. En RDC, les «guerres de libération» ont causé la mort de 2 900 000 personnes entre 1996 et 2002. Depuis 2002, les conséquences directes et indirectes de la guerre font 1 200 morts par jour. L'insécurité et l'instabilité politique qui prévalent à l'Est de la RDC ne font qu'empirer une situation déjà chaotique, en dépit des élections générales de 2006 qui ont suscité un regain d'espoir au sein d'une population meurtrie.
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A ces morts s'ajoutent des millions de réfugiés et de déplacés, des destructions massives, des violations systématiques des droits humains qui se poursuivent dans des proportions difficilement imaginables. Les populations, généralement abandonnées à leur triste sort vivent dans une insécurité quasi quotidienne, dans un état de misère et de total dénouement face à une infime minorité familiale au pouvoir et aux affaires, pour qui tout est permis, de la gestion crapuleuse de la chose publique aux manipulations politiques des populations appauvries et affamées, pour la conservation, la conquête du pouvoir politico-économique ou le maintien des avantages acquis par le hasard de I'histoire. La situation de la RDC et de la région des Grands Lacs dépasse les niveaux de tout entendement. Jamais une région au monde n'a été aussi durement affectée, jamais le monde n'a perdu autant d'êtres humains en si peu de temps. Comme partout ailleurs, dans les conflits, les femmes et les enfants comptent pour au moins 70 % des victimes. Non seulement les femmes ont été la cible de diverses factions armées, de règlements de comptes au sein des communautés, elles ont également été utilisées comme arme, comme stratégie de guerre, partout, et par toutes les factions qui se battent pour le pouvoir. A cela s'ajoutent des humiliations, images et écrits à l'appui sur Internet, des femmes mariées ou non, des mineures d'âges violées par des cadres internationaux, ceuxlà même qui sont venus pourtant apporter réconfort, confiance, espoir et dignité à une population meurtrie par ses propres dirigeants, ses propres intellectuels mais aussi par ses propres partenaires au développement mués en fournisseurs d'armes et en trafiquants en tout genre, au point de se demander sur qui on peut encore compter pour s'en sortir . C'est ainsi que les sociétés des Grands Lacs ont été vidées de leur substance, car selon des traditions millénaires dans cette partie du continent, s'attaquer à la femme, c'est 20

s'attaquer à la substance même de la société tout entière. Les « stratèges» et autres acteurs de la violence dans la région l'ont sûrement bien compris. Lafemme en Afrique: une thématique souvent désertée En dépit de la situation exceptionnelle que vit la femme africaine, elle n'occupe pas une place de choix dans les analyses sociopolitiques, aussi bien chez les spécialistes des questions politiques et les chercheurs que dans les médias, qui, pour la plupart, se focalisent sur l'aspect sensationnel, spectaculaire, émotionnel de la réalité. Sachant que la femme dans la population occidentale, généralement éduquée et relativement sensibilisée aux qllestions liées aux droits de la femme, est généralement attentive à la protection des droits de la femme, les spécialistes autoproclamés de l'Afrique ne parlent réellement de la femme que dans la mesure où elle est victime de violences graves. Encore faut-il que la région concernée soit d'un intérêt particulier pour les puissances du Nord et leurs médias. Ainsi par exemple, aujourd'hui, on parle du Darfour, et de la situation catastrophique des droits de l'Homme, et de la femme en particulier, mais après combien de morts, de déplacés, etc. et avec quelle fréquence? Les gisements de pétrole découverts dans cette partie du Soudan et ses environs y est-elle pour quelque chose? L'avenir le déterminera. La négligence de la problématique liée à la femme et au genre n'est pas seulement l'apanage des milieux occidentaux, les intellectuels africains ont aussi une importante part de responsabilité dans la marginalisation d'un sujet aussi important. En effet, les intellectuels africains dans la plupart des cas, phagocytés par des logiques mercantiles, se focalisent sur des thèmes et des créneaux porteurs qui leur sont, directement ou indirectement, imposés par la vision, le besoin et les priorités, non pas de leurs propres pays, ou de leurs propres populations, mais d'abord et surtout de ceux de 21