La fin des années 30 Tome 4

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Quatrième opus de la saga La fin des années 30.
Nous sommes le 22 juin 1940, la France a été foudroyée. L’armistice est signé. Le pays pousse un ouf de soulagement. La popularité du maréchal Pétain est immense.
La vie reprend son cours. Le ravitaillement commence à manquer, mais l’été est splendide. On rêve d’un retour à la terre et d’une société villageoise comme autrefois.
La fin de l’ouvrage est concrète : lorsqu'un monde s’éteint quelque part, un autre se rallume ailleurs.


Publié le : mardi 11 mars 2014
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EAN13 : 9782332611307
Nombre de pages : 436
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ISBN numérique : 978-2-332-61128-4

 

© Edilivre, 2014

Du même auteur :

• Chez le même éditeur

– La fin des années 30, Tome 1, « Nous ne permettrons pas la guerre ! » Léon Blum, 1938, Edilivre, 2008, 428 p.

– La fin des années 30, Tome 2, « Je sais qu’il y a la guerre et pourtant je n’arrive pas à y croire ! » Léon Blum, 1939, Edilivre, 2011, 430 p.

– La fin des années 30, Tome 3, « Je n’ai qu’un désir : arrêter la guerre ! » Édouard Daladier, 1939, Edilivre, 2013, 350 p.

• Chez d’autres éditeurs

– L’Allemagne et le général de Gaulle (1924-1970), Plon, 1975, 229 p.

– Changer de cap1968-1978. Dix ans qui ont compromis les chances de la France, Seghers, 1978, 208 p.

– De Gaulle et les Allemands, Complexe, 1990, 223 p.

– La France d’outre-mer 1815-1962, Masson, 1992, 248 p., fig. et cartes.

– Histoire des Relations franco-allemandes de 1789 à nos jours, Armand Colin, 1996, xii-324 p., fig. et cartes. (Coll. U).

– Histoire des États-Unis, Ellipses, 2003, 256 p.

– L’Amérique et les Américains d’aujourd’hui, Ellipses, 2005, 208 p.

• Thèse d’État

– Le rôle des élus de l’Algérie et des colonies au Parlement sous la Troisième République (1871-1940), Université de Poitiers, novembre 1987, 7 volumes, 2194 p., tableaux, fig., cartes, index et annexes.

1

Trois jours passèrent encore. Brissac travaillait beaucoup. Les préoccupations quotidiennes faisaient diversion à ses pensées. Il lui fallait avoir l’œil à tout : recevoir les journalistes, vérifier les cordons de police, veiller aux arrivages de farine et être aux petits soins pour l’ambassadeur d’Espagne. Et puis, il y avait encore des remaniements ministériels.

À demi-mort de fatigue, Brissac s’approcha du micro, s’éclaircit la voix, et d’un ton ragaillardi, commença un discours adressé à la nation. Il dit :

– Ne perdons pas courage. Les conditions de l’armistice signé par nos délégués sont dures, mais nullement honteuses. Ce sont des conditions honorables. Toute ma vie en est le garant.

Brissac était pressé d’en finir. Il demanda au général de Bravel :

– Notre délégation est-elle partie pour Rome ?

– Oui, M. le ministre. Les plénipotentiaires français ont pris place à bord de Junkers de l’aviation allemande.

Les négociations avec l’Italie étaient brèves. Brissac en donnait le résumé en Conseil des ministres. Il disait :

– Nous avons tout lieu d’être satisfaits. 24 h après l’accord franco-allemand, nous avons un accord franco-italien. Les conversations avec les Italiens ont été très amicales. La présence du maréchal Badoglio a facilité les choses. Les Italiens se limitent à nous demander l’occupation d’une bande de territoire le long de la frontière des Alpes et l’annexion de Menton. Depuis minuit, les combats ont cessé sur tous les fronts.

Le général de Bravel disait :

– Tous les adversaires ont tenu à rendre hommage à vos vertus guerrières dignes de nos anciennes gloires militaires et de notre nation. L’honneur est sauf. Soyez fiers de vous.

Baudoin recevait la presse. Il donnait les conditions d’armistice. Il insistait sur le caractère avantageux de leurs clauses. Il les jugeait, inespérées, presque trop belles. Il trouvait qu’après une défaite aussi totale, les Allemands auraient pu exiger bien davantage. Et puis, l’idée d’une paix prochaine avec l’Allemagne était en marche. Il serait alors possible de reprendre tous les termes de l’accord et d’obtenir des Allemands de larges concessions. Il disait :

– En gardant notre flotte et nos colonies, rien n’empêche la France, à l’avenir, de retrouver sa place de grande puissance internationale et son rayonnement. L’Allemagne et l’Italie n’ont pas exigé la démobilisation des troupes d’Afrique et de Syrie. Nous pourrons lutter contre les rébellions soutenues par l’Angleterre. Nous serons en mesure de maintenir l’ordre dans les pays indigènes où l’autorité du blanc ne doit pas être bafouée.

Tréville parlait à la radio. Il annonçait la réorganisation politique, économique et sociale du pays. Il disait :

– Une vie nouvelle va commencer pour la France. Chaque homme, militaire ou civil, sera remis à sa place. La patrie blessée doit remettre de l’ordre dans ses affaires.

Le colonel Pivot offrait d’organiser une journée de deuil national. Brissac disait en riant :

– Le colonel n’a qu’une idée en tête : prier. Il aime l’encens, que voulez-vous !

Pivot gardait des souvenirs d’enfant, de catéchisme. Il se rappelait quand il allait à l’église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou et qu’on l’éduquait dans la bondieuserie. Il entra dans une église, fraîche et calme. Il n’y avait pas de réfugiés. Il aperçut un prêtre. L’abbé lui donna sa bénédiction. Le prêtre dit :

– C’est dur. J’arrive de Paris. Nous avons vu bien des détresses. Je prie le Seigneur pour qu’il pardonne à nos anciens gouvernants aveugles. Ils ont abandonné le peuple. Maintenant, le Maréchal essaye de sauver la France, il faut le suivre.

Pivot ferma les yeux. Il était ému aux larmes. Il se confessa et dit :

– Mon père, je ne le voulais pas. Dieu m’est témoin. J’ai été trop dur avec mon petit garçon. Maintenant, il est trop tard pour me justifier. La jeunesse ressuscitera. Dans la chair… Et moi… Non. Je n’existe plus. J’avais voulu être à l’image et la ressemblance de… Maintenant, je dois expier pour les fautes des autres.

L’abbé songeait : « Encore un malade mental ! » Il entendait tous les jours des confessions incohérentes qui tenaient du délire. Grand, osseux, coiffé d’un feutre noir, le chef des « Ligues » avait maintes fois voué ses hommes à une mort sans gloire. Mais, maintenant, ses « croisés » tenaient le haut du pavé. La foi renaissait dans le pays. Pivot pensait : « Ce ne sont pas les Prussiens avec leurs défilés et leurs chansons à tue-tête qui m’énervent. Ce sont tous ces salauds qui nous ont menés là. Je prie pour le succès de la France nouvelle. J’espère rencontrer mon fils, mort si jeune et par ma faute, dans l’au-delà. »

On décida de faire chanter un requiem solennel à la cathédrale de Bordeaux. À l’office assistaient le maréchal Pétain, qu’on disait anticlérical, et tous les ministres, dont la plupart étaient des « bouffeurs de curés » notoires. Brissac avait mis une cravate noire, comme pour un enterrement. Aux abords de la cathédrale, une immense foule criait : « Vive le Maréchal ! » Brissac était impressionné. Cette fois encore on mettait en avant le président du conseil. Hier, c’était Daladier, aujourd’hui, c’était Pétain. Il se disait : « Mon tour viendra-t-il un jour ? Ou serai-je indéfiniment l’éternel second ? »

Pendant la messe, Brissac s’ennuya. Des idées absurdes lui vinrent à l’esprit. Qu’était devenue Margueritte ? Était-elle morte ? Avait-elle suivie ses consignes de se rendre à La Bourboule ? Que devenait Bluet ? Il rageait sûrement de ne pas faire partie du gouvernement. Mais, il avait un avantage. Il pourrait dire en cas d’échec : « Je n’ai pas signé. » Et puis, dans deux jours, il allait falloir déménager de nouveau. Par cette chaleur !

La cathédrale Saint-André de Bordeaux était pleine. On se recueillait. On retrempait son courage. La nef était tendue de noir. Il n’y avait pas de place pour les parlementaires. Les sièges avaient été pris d’assaut par des représentants des gouvernements en exil repliés à Bordeaux. C’était un office funèbre. Un cénotaphe avait été dressé dans l’allée centrale, recouvert d’un drap noir brodé d’argent et entouré de cierges allumés.

À 10 h, devant les portes de la primatiale, l’archevêque de Bordeaux, Mgr Feltin, accueillit un à un les membres du gouvernement, le corps diplomatique, les présidents de Chambres et le maréchal Pétain, en civil, dans un costume noir. Reynaud était là. Puis, il s’ensuivit une longue procession, chacun s’approchant de l’archevêque selon son rang. Les mondanités n’étaient pas exclues. Dans l’une des travées, on voyait la maréchale Lyautey et l’épouse du général de Bravel papoter avec animation.

Le président Albert Lebrun entra le dernier entouré de ses collaborateurs de sa maison civile et militaire. L’assistance était debout dans un silence sépulcral. Les grandes orgues soufflaient une musique de mort. Lebrun s’installa à droite de l’autel en face du trône archiépiscopal. Tout un côté du chœur était encombré par le gouvernement. La cérémonie paraissait mesquine. La pompe n’était pas à la hauteur. Les chants et la musique étaient médiocres. Tout contrastait avec le cadre architectural.

Feltin monta en chaire. Après l’Évangile, il lut un papier. C’était un discours froid où il évoquait le sacrifice des morts, victimes d’une patrie humiliée. Il dit :

– Quoiqu’il arrive, l’œuvre civilisatrice et traditionnelle de la France n’est pas anéantie. L’âme française est meurtrie. Elle n’est pas morte, même sous les coups de l’envahisseur. Si nous avons été vaincus, c’est, peut-être, parce que nous n’étions plus suffisamment soutenus au fond de nos âmes par ce triple idéal que sont les 3 grandes réalités de la vie : Dieu, la patrie, la famille. C’est à ce devoir qu’il faudra se concentrer demain, quand nous entrerons dans un ordre social nouveau.

À la sortie, les officiels, parlementaires et journalistes parlaient politique. Ils se rendirent en troupeau au monument aux morts pour une nouvelle cérémonie. Brissac se réjouissait d’entendre la foule traiter Herriot et Jeanneney de « salopards ». Soudain, il fut accosté par un homme d’un certain âge, l’air distingué, un ruban à la boutonnière. Brissac lui demanda poliment :

– Vous désirez, Monsieur ?

En guise de réponse, l’inconnu le gifla. Brissac porte la main à sa joue, et sans rien comprendre encore, cria :

– Mais que se passe-t-il ? Êtes-vous fou ? Pourquoi ?

L’insulteur le fixait de ses yeux sombres où il y avait de la haine. Il répondit :

– Mes deux fils ont été tués.

Il n’acheva pas. Des agents l’emmenèrent. Un attroupement s’était formé. Une vieille femme en deuil pleurait. Une voix goguenarde lança : « Ça leur fait pas de mal à ces gens du gouvernement de se faire taper sur la gueule de temps en temps. » Brissac se hâta de prendre place dans sa voiture.

Il n’était pas encore remis de sa claque que Prévost accourut :

– Vous m’avez trompé une fois de plus. Il paraît qu’en vertu des clauses de l’armistice, ils occupent Bordeaux. Il est question au gouvernement de partir pour Clermont-Ferrand.

Vainement, Brissac s’efforça de calmer Prévost en lui disant qu’à Clermont-Ferrand, il y avait d’excellentes imprimeries, que ses journaux y prendraient de l’ampleur, qu’il lui ferait avoir une subvention et d’autres choses encore. Le gros homme hurla :

– Je n’ai que faire de votre aide. Elle ne vaut pas un rouge liard.

Prévost tempêta longtemps. Puis, il s’en alla au Splendid où l’attendait sa femme Eugénie. Il ne put se calmer du premier coup. Il vida tout un siphon d’eau de Seltz. Enfin il dit :

– Brissac déménage. Il file à Clermont-Ferrand. Après Paris, Tours et Bordeaux, ça fait la quatrième capitale. Après il y en aura une cinquième. Mais moi, j’en ai soupé. Autant rester à Paris. Là-bas, au moins, nous avons notre appartement.

– Mais que feras-tu à Paris ?

– Ce que j’ai toujours fait : Paris-Midi et Paris-Soir. Comme si les Allemands n’avaient pas besoin de journaux ! Et qui me jettera la pierre ? Brissac ? On vient de lui coller une tarte, il en a la joue enflée. Ce n’est pas moi qui le plaindrai.

2

Brissac se rendit à l’hôpital. Il voulait saluer les victimes de l’attaque aérienne. Il ressentait sa démarche comme une corvée. Mais, il la jugeait nécessaire. Il était temps de rehausser son image dans l’opinion. La vue des enfants blessés et l’odeur de l’éther lui donnaient la nausée. Il se mettait un mouchoir sur le visage. Il se lamentait. Il disait aux médecins et aux infirmières :

– À un jour près, ils auraient pu nous épargner cette dernière tuerie. Nous avions suffisamment manifesté notre bonne volonté.

Le maire accourut. Il dit à Brissac :

– J’exige le départ du gouvernement. C’est vous qui provoquez les mesures de rétorsion allemandes. Paris n’a pas été bombardé. Il faut sauver Bordeaux, sinon c’est la panique.

– Vous pouvez rassurer la population, répondit Brissac. Les Allemands ont promis au Maréchal de ne pas toucher à la ville jusqu’à la fin des pourparlers. Nous allons partir dans les jours qui viennent. Bordeaux est ville ouverte.

Brissac prononça un nouveau discours à la radio. L’émotion faisait trembler sa voix :

– Nos adversaires ont fait preuve de grandeur d’âme. Le peuple français a toujours été réaliste. Nous savons regarder la vérité en face. Nous remettons l’épée au fourreau, mais nous disons : l’esprit est invincible.

Brissac passa le reste de la journée chez l’ambassadeur d’Espagne. Il retrouva sa bonne humeur. Le soir, il téléphona au directeur de La Dépêche de Toulouse. Il lui dit :

– Tout rentre dans l’ordre. Nous avons signé avec les Allemands et les Italiens. Il ne faut pas être trop anxieux. Dites-le dans votre prochain éditorial. On se fait souvent de la bile pour rien. On a toujours tort de miser sur le pire. Tiens. Citez Maurice Chevalier, que diable ! Il nous a montré le chemin. Tous les Français connaissent sa chanson Ma Pomme. Ça leur redonnera le sourire.

Et Brissac se mit à chanter au téléphone :

« Ma pomme c’est moi-aaa

« J’suis plus heureux qu’un roi

« Je n’me fais jamais d’mousse

« En douce, je m’pousse

« Les hommes, je l’crois

« S’font du souci, pourquoi ?

« Car pour être heureux comme-euh

« Ma pomme, ma pomme

« Il suffit d’être en somme

« Aussi peinard que moi-aaa. »

De retour à la préfecture, Brissac décida de faire le siège du président de la République. Il ne fallait en aucun cas que celui-ci partît pour Alger. Doux et patelin, il dit au président Lebrun :

– N’écoutez plus les conseils de ceux qui ont conduit notre pays aux abîmes.

Lebrun avait, plus que jamais, l’air d’un ordonnateur de pompes funèbres. Il répondit d’une voix sans timbre :

– La Constitution m’en faisait un devoir.

Brissac éleva le ton, passa du mezza-voce à la clameur. Il lança :

– Je les hais pour tout le mal qu’ils ont fait à la France. Ils nous ont fourvoyés. Il est impossible de continuer la guerre. Dans 2 semaines, l’Angleterre aura le cou tordu comme un poulet.

Brissac rangea ses papiers dans une vaste serviette. Il vérifia les serrures de ses valises. Il jeta un coup d’œil à la fenêtre et fit un bond en arrière. Des Allemands défilaient dans la rue. Un lieutenant élégant souriait aux jeunes filles mêlées à l’attroupement de badauds. Brissac se sentait mortifié. Ça le gênait comme membre du gouvernement français. Il pensait : « Ils auraient bien pu attendre jusqu’à ce soir, nom d’un chien. »

Il s’étendit, exténué, pour se reposer avant de se mettre en route. Les mouches le harcelaient. Elles se posaient sur son nez, sur son crâne, lui chatouillaient les oreilles. Il ne pouvait pas bouger. Il voulait s’endormir, mais le sommeil ne venait pas. Il percevait la durée de chaque minute qui s’écoulait. Et dire qu’autrefois les journées, les mois avaient fui, sans qu’il s’en aperçût ! Des taches de soleil, passaient entre les rideaux de velours rouge, bougeaient, dansaient sur le mur. Soudain, il revit les yeux de son agresseur, des yeux durs, métalliques. Qu’avait-on fait de cet homme ? Il fallait comprendre les sentiments d’un père. Jacqueline… Gilles…

Il téléphona au préfet :

– J’ai une prière à vous adresser. Aujourd’hui j’ai été victime d’une agression… Merci, je me porte bien. Je vous prie de remettre cet homme en liberté. Il m’a dit que ses fils avaient été tués. Vous êtes père de famille, vous pouvez comprendre cette douleur. Moi aussi, j’ai deux enfants… Oui, oui, ils ont péri.

Brissac eut peine à achever. Des larmes l’étouffaient. Il mentait. Ses propres mensonges le faisaient pleurer. Il resta affalé dans son fauteuil, le visage baigné de sueur. Il se disait : « Il faut rester raisonnable. Il faut savoir prendre les choses comme elles viennent avec leur fatalisme paisible. Ça, c’est de la bonne politique. » Puis, il s’endormit la bouche ouverte.

Au matin, il entendit tambouriner à la porte de son bureau. Il écarquilla les yeux, regarda sa montre, rajusta sa cravate et cria :

– Entrez.

C’était la comtesse de Portes. Elle avait le visage défait, recouvert d’un maquillage hâtif. Elle était en talons plats. Son chapeau avait un aspect négligé. Elle dit :

– Je suis outrée. Je me suis présentée chez Baumont, au ministère des Affaires étrangères. Un garde a refusé de me laisser entrer. Je lui ai dit : « Mais, enfin, vous ne savez pas qui je suis ? Je suis venue ici tous les jours. J’étais avec le président Reynaud. Je veux parler au ministre tout de suite. » Un officier est arrivé qui m’a dit : « Madame, les visiteurs ne sont pas admis. » Eh bien, c’est une honte de chasser ainsi la compagne de l’ancien président du conseil comme une malpropre. Je suis venue vous voir, sûre de votre accueil et de votre sollicitude.

La comtesse tombait mal. Brissac était un proche de Baumont et il n’avait aucune sympathie pour Reynaud. Mais, il savait tourner les choses. Il dit :

– Il ne faut pas en vouloir à mon collègue Baumont, chère Madame. Les consignes sont strictes. Mais, pour ma part, je serais très heureux de vous être agréable. J’ai beaucoup apprécié le président Reynaud. J’ai été fier d’être l’un de ses ministres. Que puis-je faire pour vous ?

La comtesse parla avec une franchise maladroite qui réjouissait Brissac. Elle dit :

– Paul voyait sa démission comme un entracte. Il pensait revenir très vite au pouvoir. Maintenant, il ne sait plus à quel saint se vouer. Il me parle de fuir en Afrique en Nord…

– Surtout pas, coupa Brissac, on y verrait une désertion et il perdrait tout crédit politique.

– Rassurez-vous, je l’encourage à rester. Ce petit répit sera bien pour nous deux. Nous allons nous marier. On aura quelques moments de vie tranquille et paisible. Mais, quelqu’un doit penser à la France évidemment.

– Ah, oui ! Dans quel état terrible sont les affaires de la France.

– C’est épouvantable. Il y a des choses importantes à faire en Amérique. Je crois qu’il regrette de ne pas avoir saisi l’offre du Maréchal de partir comme ambassadeur à Washington.

– C’est une place qui lui revient de droit, glissa furtivement Brissac. Il parle si bien l’anglais.

– J’ai déjà envoyé mes enfants là-bas au début du mois de mai, reprit la comtesse. Nous irons simplement les rejoindre. Il ne faut pas perdre espoir dans le futur.

– Une valeur comme M. Reynaud doit continuer à servir la France. Je vais dire au Maréchal qu’en fin de compte, l’ancien président Reynaud accepte le poste d’ambassadeur de France aux États-Unis.

La comtesse sauta au cou mal rasé de Brissac qui ne lui en demandait pas tant. Brissac pensa : « Compte sur moi ma petite. Avant que je parle de ton macaque au Maréchal les poules auront des dents. » Puis, il se ravisa. Il se dit : « Mais, au fond, c’est peut-être une bonne idée que d’envoyer Reynaud en Amérique. On s’en débarrasse à perpette. » Il ajouta :

– Je ferai tout mon possible, soyez-en bien certaine.

La comtesse dit :

– Je sais que vous et le gouvernement êtes à la recherche d’une nouvelle capitale. Déconseillez au Maréchal de s’installer à Lyon, Toulouse, Marseille, Perpignan. Ces villes ne représentent rien dans l’histoire de France. Elles ne parlent pas aux Français. Recommandez-lui Versailles, Saint-Germain en Laye, Fontainebleau. Le gouvernement prendra un air monarchique et restera fidèle à la France éternelle.

– Mais, c’est en zone occupée, répondit Brissac.

– Alors que le nouveau gouvernement s’installe à Blois ou à Bourges comme jadis le dauphin Charles. C’est de là que repartira la grandeur de la France et vous en serez l’un des héros.

– Mais, c’est aussi en zone occupée, Madame la comtesse.

La comtesse monologuait tout le long du chemin qui la ramenait au Splendid. Elle se voyait déjà, très à son affaire, dans les salons de l’ambassade de France à Washington. Elle y donnerait de grandes réceptions. Elle montrerait ce que c’était que le goût français. Elle serait très élégante et s’occuperait des menus. On verrait là-bas le savoir-vivre français.

Arrivée dans sa suite, elle vit des déménageurs qui vidaient les armoires et entassaient les affaires dans un camion. Elle trouva son « Paul », très pâle, très ému, mais calme.

– Qu’y a-t-il, lui demanda-t-elle ? Pourquoi ce déménagement ? Où allons-nous ?

– Lechat et Cheval ont été arrêtés en Espagne. Les autorités espagnoles ont averti Baudoin qu’elles avaient trouvé de l’or, des bijoux, des billets de banques et des papiers politiques dans leurs valises. Des enquêteurs sortent d’ici. Ils n’ont rien trouvé. Je me suis adressé à Baudoin. Je lui ai manifesté ma vive surprise. J’ai reconnu avoir envoyé en Amérique par la route des Pyrénées, l’Espagne et Lisbonne mes deux collaborateurs, mais uniquement chargés de papiers personnels. Je veux être lavé de toute arrière-pensée et de toute intention malveillante à l’égard du Maréchal.

La comtesse pleurait. Elle dit :

– C’est moi qui ai confié l’or et les bijoux à Lechat. Je ne vous en ai pas parlé, Paul. Je vous l’ai caché. Je voulais que ce dépôt fût remis à mes enfants qui sont déjà là-bas.

– Vous avez commis une imprudence, ma mie. Mais, moi aussi. J’ai autorisé Lechat à prélever un million de francs sur les fonds secrets pour la propagande française aux États-Unis. Pour le surplus, je n’en connais pas l’origine. Dès que Lechat et Cheval seront de retour, Baudoin les poursuivra pour trafic clandestin d’or et de valeurs. Ils seront inculpés. Quant à nous, nous serons mis hors de cause.

La comtesse rassurée prit son bain. Elle soigna longuement son maquillage. Puis, elle resta quelques instants en arrêt devant une grande malle prête à partir où étaient déjà rangés ses vêtements. Elle finit par se saisir d’un chemisier en soie bordeaux et d’un tailleur ample, bleu fer, à grosses rayures grises, croisé à six boutons. Elle choisit une pochette assortie à son chemisier. Elle se coiffa d’un chapeau feutre qui se resserrait vers le haut et qui rappelait la couleur bleu fer de son ensemble. Elle enfila une paire de chaussures à talons bleu foncé.

Au déjeuner, dans la grande salle de restaurant du Splendid, sa toilette, une fois de plus, faisait sensation. La comtesse suscitait l’émerveillement du Tout-Bordeaux, comme elle avait suscité, la veille encore, le ravissement du Tout-Paris. Quelques rires, ici ou là, l’agaçaient, même s’ils n’avaient rien à voir avec elle. Elle craignait toujours d’être raillée et d’être l’objet de l’éternelle plaisanterie entre la fleur de lys et la fleur du lit.

Le repas fut excellent. Reynaud n’était plus courtisé comme auparavant. Il avait pris la décision de rejoindre Toulouse. C’était la destination qui avait été prévue pour accueillir le gouvernement en cas de menace sur Bordeaux. Ils descendirent l’escalier principal du Splendid, bras dessus bras dessous, et s’engouffrèrent dans une superbe voiture de sport. Le spider était rempli d’un lot de bagages. Le reste de leurs affaires avait été pris en charge par un camion de déménagement qui avait pour instruction de se rendre à l’hôtel de ville de Toulouse.

Reynaud se mit au volant et prit la nationale 10. Soudain, il dit :

– Et si nous filions sur Perpignan ?

– Mais enfin, vous êtes fou. Quoi faire à Perpignan ? Filer en Algérie ? Et votre mission en Amérique ?

Une discussion très animée opposa Reynaud et la comtesse. Les propos étaient hargneux.

– Votre destin est de servir la France du Maréchal en Amérique, pas de fuir à Alger, cria la comtesse.

Nerveux, Reynaud donna un coup de volant. La voiture fit une embardée et heurta un arbre. L’accident était terrible. La comtesse était morte. Lui était gravement touché. Sa vie n’était pas en danger mais il était complètement abattu moralement. Leurs espoirs de sauver la France prenaient fin dans un amas de ferraille au bord de la Garonne.

3

Hitler attendait dans un village belge tout près de la frontière française. L’endroit avait été vidé de ses habitants et les maisons réquisitionnées par l’armée allemande. Hitler en avait fait son Grand Quartier Général durant l’offensive. Peu après minuit, on vint le prévenir que les Français avaient signé à Rome. Hitler ordonna d’éteindre les lumières de la ferme et de laisser les fenêtres ouvertes. Il était assis en silence dans l’obscurité. Il écoutait l’orage. Un clairon se mit à sonner la sonnerie traditionnelle qui marque la fin des combats.

Hitler goûtait une minute d’éternité. Il n’avait jamais douté de la victoire, même quand autour de lui, on le mettait en garde. Avant la guerre, on lui répétait que la France et l’Angleterre ne se laisseraient pas faire. Au moment de l’offensive, on lui rappelait que la contre-offensive française de 14 avait repoussé l’armée allemande. Mais, cette fois, la victoire était acquise, gigantesque, presque trop grande. Il en avait le vertige.

Hitler donna l’ordre de rallumer la lumière et appela Speer, son ministre de l’Armement et son architecte favori. Il lui demandait de venir le rejoindre avant de visiter Paris. Goebbels avait déjà convoqué les 2 Siegfried qui connaissaient Paris par cœur. D’autres personnalités artistiques étaient prévues pour accompagner Hitler dans sa visite de Paris.

Hitler s’envola en pleine nuit. Il se posa au Bourget vers les 5 h et demie du matin. Trois grosses Mercedes Sedan attendaient sur la piste. La visite de Paris avait été prévue aux aurores et dans le plus grand secret, pour éviter tout kamikaze, tout attentat, ou geste fou d’un nationaliste français.

Le convoi fonça vers Paris. Tout le monde était en uniforme. Les civils s’étaient déguisés en militaires pour mieux se mêler à l’encadrement. Albert Speer était en casquette, chemise, cravate et imperméable sombre. Martin Bormann était vêtu d’une grosse capote militaire et d’un ceinturon. Le sculpteur Arno Breker avait sur la tête un calot et portait un manteau de cuir clair croisé. L’urbaniste Hermann Giesler, avait la même tenue. Les 2 Siegfried étaient vêtus comme de simples soldats de la Wehrmacht.

Hitler était assis dans sa Mercedes blindée. Il avait pris place comme d’habitude à côté du chauffeur. Il était en casquette et revêtu d’une gabardine beige. Breker et Speer étaient sur les sièges strapontins derrière lui, tandis que l’architecte Giessler et deux adjudants-majors occupaient les sièges arrière.

Les voitures prirent la Nationale 2, passèrent dans les faubourgs de Saint-Denis, entrèrent par la porte de la Villette et avancèrent par la rue de Flandre et la rue La Fayette directement vers l’Opéra. Hitler manifestait une préférence pour ce bâtiment néobaroque. C’était la première chose qu’il voulait voir à Paris.

Le colonel Speidel avait été désigné pour l’accueillir au bas de la grande façade. Un gardien aux cheveux blancs accompagnait le petit groupe dans l’immeuble désert. Toutes les lumières brillaient comme pour une soirée de gala. Hitler conduisait la partie. Il inspecta les lieux avec soin. Il semblait connaître parfaitement l’endroit. Il avait étudié les plans de l’Opéra de Paris avec soin. Il s’extasiait sur sa beauté. Il portait son attention sur le moindre détail. Il examinait le grand escalier, le hall, le vestibule, la scène. Ses yeux scintillaient avec une excitation frappante comme étrange, mystérieuse. Il paraissait fasciné par l’Opéra.

Près du proscenium, corniche qui coupait le mur du fond et surplombait la scène, il trouva un salon manquant. Il en fit la remarque. Le guide expliqua que cette pièce avait été éliminée au cours des rénovations faites quelques années auparavant. Hitler dit avec assurance :

– Vous pouvez constater que je connais la question.

Le guide, évidemment, avait reconnu la personne qu’il conduisait. Sans avoir l’air d’y prêter attention, il fit visiter le bâtiment selon sa manière coutumière et quasi-mécanique. Quand la visite se termina, Hitler murmura quelque chose à l’oreille de l’adjudant-major Brückner. Celui-ci tira de son portefeuille un billet de 50 marks et le tendit au guide. L’homme sourit, mais refusa de prendre l’argent. Hitler essaya une nouvelle fois en envoyant le sculpteur Breker. Mais, l’homme persista dans son refus.

– Il ne fait que son devoir, dit Hitler à son entourage. N’insistons pas davantage.

Ensuite, le convoi passa devant la Madeleine. Puis, il traversa la place de la Concorde et remonta les Champs-Élysées. À l’Etoile, Hitler regarda l’Arc de Triomphe et la tombe du soldat inconnu. Puis, il se dirigea vers le Trocadéro. Il descendit et se laissa prendre en photo sur l’esplanade avec la tour Eiffel dans le dos. Il regarda le pont d’Iéna et songea à le faire sauter pour effacer ici encore le souvenir d’une défaite.

Il ordonna un autre arrêt sous la tour Eiffel. Il faisait le touriste. On le photographiait. Les photos serviraient aux journaux allemands, mais aussi aux journaux du monde entier. Il était filmé pour les actualités allemandes et les informations étrangères. Il serait vu dans le monde à New York, à Tokyo, à Rio, en Amérique latine, en Afrique, en Asie. Les images se passeraient sous le manteau dans les colonies françaises.

Le convoi roula vers les Invalides où Hitler resta un long moment devant la tombe de Napoléon. Puis, Hitler visita le Panthéon, dont les proportions l’impressionnèrent. En revanche, il montrait peu d’intérêt pour des ensembles architecturaux comme la place des Vosges, le Louvre, le palais de Justice et la Sainte Chapelle. Il se ranima seulement lorsqu’il vit l’alignement des immeubles de la rue de Rivoli.

La fin du tour fut réservée au Sacré-Cœur de Montmartre. Le choix d’Hitler surprenait. La basilique n’était qu’une imitation romantique des anciennes églises à coupoles médiévales. Il y stationna pendant un bon moment entouré par beaucoup de gardes du corps bien costauds. Un grand nombre de paroissiens allaient à l’église. Ils le reconnurent, mais se turent.

Après un dernier coup d’œil sur Paris, Hitler s’adressa au colonel Speidel.

– Que diriez-vous d’une grande parade de la victoire à Paris, qui rappellerait en plus le défilé de l’armée prussienne sur les Champs-Élysées en 1871, lui demanda-t-il ?

– Mon Führer, c’est une excellente idée, répondit le colonel.

Mais, après un échange de vues avec l’ensemble de ses collaborateurs, Hitler dit :

– Au fond, non. Nous risquons d’être la cible des raids aériens anglais. Et puis, je ne suis pas dans l’ambiance pour une parade de victoire. La guerre n’est pas finie.

Sur le chemin du retour, Hitler dit à Speer avec quelque animation :

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