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La folie à Rome

De
157 pages
C'est en s'inspirant des Grecs que les Romains vont inventer une "psychiatrie" moderne, où, pour la première fois dans l'Antiquité, l'origine des maladies de l'âme ne viendrait pas des dieux. Deux courants cliniques vont s'opposer : une "psychiatrie" organique où on prend en compte uniquement une somatisation ; et une "psychiatrie" psychologique où les maladies de l'âme proviennent de l'entourage, de l'environnement du patient. C'est à partir de cette perspective que Freud? grand connaisseur de l'Antiquité, inventera la psychanalyse...
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Médecine à travers les siècles Collection dirigée par le Docteur Xavier Riaud L’objectif de cette collection est de constituer « une histoire grand public » de la médecine ainsi que de ses acteurs plus ou moins connus, de l’Antiquité à nos jours. Si elle se veut un hommage à ceux qui ont contribué au progrès de l’humanité, elle ne néglige pas pour autant les zones d’ombre ou les dérives de la science médicale. C’est en ce sens que – conformément à ce que devrait être l’enseignement de l’histoire –, elle ambitionne une « vision globale » et non partielle ou partiale comme cela est trop souvent le cas. Dernières parutions Apolline TRIOULAIRE,Sainte Apolline, sainte patronne des dentistes et de ceux qui ont mal aux dents, 2014. Pauline LEDENT,L’art dentaire en Égypte antique, 2014. Frédéric DUBRANA,L’expérience chirurgicale. De la vivisection… à l’expérimentation, 2013. e e Henri LAMENDIN,Les de Jussieu, une famille de botanistes aux XVIIIet XIXsiècles, 2013. Jean-Jacques TOMASSO,La vie et les écrits de Bernard Nicolas Lorinet (1749-1814). Un médecin des lumières dans lé Révolution, 2013. e Jean-Pierre MARTIN,L’instrumentation médico-chirurgicale en caoutchouc en France (XVIII -e XIX ), 2013. Michel A. GERMAIN,Alexis Carrel, un chirurgien entre ombre et lumière, 2013. Henri LAMENDIN,Antoni van Leeuwenhoek (1632-1723), le microscope médical et les spermatozoïdes, 2013. e Christian WAROLIN,siècleMolière et le monde médical au XVII, 2013. Jean-Louis HEIM,La longue marche du genre humain : de la bipédie à la parole, 2013. Mathieu BERTRAND,Horace Wells (1815-1848) et Villiam T.G. Morton (1819-1868). La rencontre improbable de deux précurseurs de l’anesthésie, 2013. Xavier RIAUD,Des dentistes qui ont fait l’Histoire…, 2013. Mathilde FRADIN,Entretiens avec le Docteur Lévy-Leroy, médecin résistant, 2013. er Xavier RIAUD,Histoire indépendentaire, 2013. Xavier RIAUD,Napoléon 1et ses médecins, 2012.
© L’Harmattan, 2014 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http ://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr EAN Epub : 978-2-336-69558-7
A mon fils
INTRODUCTION A LA MALADIE MENTALE AROME
CHAPITREI UN ANACHRONISME
Parler de « psychiatrie » dans la Rome antique est un anachronisme. Soit ! La psychiatrie, cette spécialité médicale, a pour objectif de soigner et de guérir les maladies mentales et ne peut se concevoir que dans la mesure où la notion de pathologie psychique s’en dégage clairement. Qu’en est-il de cette question dans le monde antique ? Les troubles de l’esprit ont été généralement considérés, dans les civilisations de cette époque, comme des manifestations surnaturelles. La Rome archaïque n’échappera pas à cette conception, avant l’arrivée des premiers médecins grecs sous la République. Les praticiens grecs avaient déjà largement isolé les troubles de l’esprit qui n’auraient pas d’origine surnaturelle ou divine. Ce sont ces thérapeutes, qui amèneront leurs tout nouveaux confrères romains à considérer les désordres psychiques comme étant d’origine « naturelle » ! Cette thèse sera défendue bien plus tard par plusieurs théologiens, dont Saint-Thomas, puis sera contrecarrée par le développement de la démonologie chrétienne, avec ses conséquences funestes pour les hystériques poursuivis pour sorcellerie. Le mal, c’est le Démon, c’est le Malin, c’est Satan, qui prend possession de l’âme du pauvre chrétien. En ce sens, le catholicisme sera une régression en matière de santé mentale, par rapport à la « psychiatrie » naissante en Grèce, puis à Rome. Pour en revenir à la clinique, on s’étonne à quel point les médecins romains repèrent avec suffisamment de finesse l’hystérie, la mélancolie, la manie, le délire ou l’épilepsie, qu’ils considèrent comme des vésanies naturelles. Mais si ces observations sont souvent pertinentes, les considérations étiologiques et thérapeutiques sont généralement fantaisistes, ne manquant pas d’imagination, voire de sens poétique, au détriment du malade, hélas ! Il convient aussi de préciser que la « psychiatrie » romaine n’était pas une spécialité à côté de celle du dentiste, de l’ophtalmologue, du laryngologue, du chirurgien ou de la sage-femme. La maladie mentale à Rome développe une pratique thérapeutique psychiatrique, mais pas une spécialité médicale. Il convient par ailleurs de souligner l’intérêt des penseurs latins pour la philosophie de l’âme et de ses maladies : Cicéron, Sénèque et Marc Aurèle sur la sagesse, mais aussi Pétrone, Martial, Suétone ou Juvénal sur le vécu de la violence. Et c’est Galien, le grand Galien, de formation philosophique, qui écrira : « Que l’excellent médecin est aussi philosophe ». Dans le domaine juridique, on est stupéfait de la relative bienveillance et protection qu’accorde le droit romain au « fou » dans une civilisation cruelle, qui ne se distingue pas particulièrement par l’esprit de compassion, tout au moins jusqu’à l’expansion des idées stoïciennes, puis chrétiennes. On rappellera, pour terminer, que la langue latine est relativement riche pour désigner les désordres de l’esprit. Qu’on en juge, Aegritudo, pour désigner la souffrance morale. Alienatus, pour égaré. Amentia et furor, pour folie. Mens, pour esprit. Mente captus, pour privé d’esprit. Phrenesis, pour folie avec fièvre. Vecors, pour insensé. Vesania, pour folie chronique. Vesanus, pour privé de raison. Stultus, pour sot. En latin vulgaire, le fou est comme un homme dont la tête est remplie d’air. Le Romain doit savoir maîtriser son comportement. Il a le souci de sa dignitas. Nul doute, ainsi, que ce qui est demandé au médecin n’est pas seulement la santé du corps, mais aussi la santé de l’esprit. Le Romain n’aime pas la déraison. Pour lui, la folie comme la barbarie émergent quand un être ne sait plus reconnaître en lui son humanité.
CHAPITREII ROME OU LA PREHISTOIRE DE LA PSYCHIATRIE
Dans un premier temps, avant l’arrivée des médecins grecs, on utilise des remèdes de bonne femme et de la magie ; des prières, des sacrifices, et des pèlerinages adressés à des dieux « thérapeutiques », pour guérir les maladies de l’âme. Caton l’Ancien soigne toute sa petite famille avec du chou. Le chou, c’est bon pour l’esprit. Il est souvent présent sur la table des Romains. Un nombre considérable d’espèces étaient cultivées dans les jardins. On assurait qu’il possédait toutes les vertus thérapeutiques pour le corps, comme pour l’esprit. Et surtout, il ne coûtait pas cher… Nul doute que le chou, les breuvages, les onguents, les amulettes et la dévotion aux dieux, devaient avoir des effets bénéfiques sur les troubles fonctionnels des hystériques. Les Romains pratiquaient l’effet placebo sans le savoir… L’un des premiers médecins importants à Rome est Asclépiade de Bithynie, ami de Cicéron. Il attribue toute maladie, y compris mentale, à trois états possibles des canaux de l’organisme : strictus, laxus ou mixus. Sous Tibère, Celse écrit une encyclopédie médicale où la « maladie mentale » n’est pas oubliée. Il distingue ainsi la vésanie, maladie mentale générale et chronique ; de la frénésie aigüe et fébrile. Il recommande la sévérité et la coercition à l’égard des agités, mais suggère aussi les bains, les frictions, le bercement et les voyages… Sous Trajan, Soranus d’Ephèse affirme que l’angoisse est due au strictus de l’œsophage ; alors que, dans l’hystérie, il s’étend à tout le corps. Il décrit avec précision la mélancolie. S’il redoute la défenestration du « fou », il rejette l’usage de liens. Il recommande comme thérapie le théâtre, la conversation et la rhétorique. Soranus est peut-être ainsi l’inventeur de la première psychothérapie… Son traducteur, Cœlius Aurelianus, distingue l’hystérie de l’épilepsie et rapproche les terreurs nocturnes des convulsions. Sous les Antonins, toujours, Rufus d’Ephèse écrit sur la sexualité et les maladies mentales. Arétée de Cappadoce, quant à lui, soupçonne l’unité de la manie et de la mélancolie. Il pense que la première est plus fréquente chez les jeunes, la seconde plus fréquente chez les plus âgés. Il repère aussi les rechutes mélancoliques, l’omniscience des maniaques et l’hystérie masculine (catochius). Une hystérie masculine à Rome qui ne nous étonne pas, dans une société où l’homme-citoyen est si préoccupé de sa virilité, de ses performances sexuelles et de la taille de son pénis… Sous les Antonins encore, il était généralement admis que la médecine est la sœur de la philosophie. Ainsi, le médecin doit être aussi un philosophe, qui érige des règles de morale et d’hygiène mentale. Galien (131 env. — 201 env.) a étudié la philosophie avant de devenir médecin. Il a écrit un énorme corpus médico-philosophique, dont une partie est consacrée à la psychologie. Il est aussi l’auteur d’une histoire de la philosophie (« De historia philosophica »). Ainsi, il propose quatre tempéraments : sanguin, flegmatique, colérique (ou bileux) et mélancolique. Il se réfère au pneuma psychique de Platon, qui a la charge du cerveau et du système nerveux. Sa description du système nerveux est d’ailleurs relativement exacte et en progrès sur celle des médecins d’Alexandrie. Il décrit le parcours de l’influx nerveux depuis le cerveau par les nerfs. Pour lui, les nerfs ne naissent pas des méninges, mais du tissu nerveux. Les branches motrices et sensitives des nerfs spinaux sont reconnues. Il n’observe en revanche que sept paires de nerfs crâniens sur douze. Il étudie les ventricules cérébraux et le nerf laryngé. Il montre le rôle du cerveau dans la sensibilité et la motricité. Pour Galien, l’âme végétative du fou exerce sa puissance par le pneuma naturel et l’âme courageuse du cœur répartit la chaleur grâce au pneuma vital. Quant au cerveau, siège de l’âme raisonnable, il élabore dans ses vaisseaux le pneuma animal (de anima, l’âme) et met en action les esprits animaux. On doit à Galien la notion de maladie par lésion sympathique (consensus), comme dans le délire des ivrognes ou des pneumoniques ; qu’il oppose aux maladies par atteinte directe : démence (amentia) ou arriération (fatuitas), où les esprits animaux sont rares dans un cerveau refroidi. Il oppose ainsi les couples ralentissement-froid et excitation-chaud. Galien repère par ailleurs la pharmacodépendance (pharmacophilie) et peut être considéré comme le premier à s’être intéressé aux toxicomanies. Il étudie aussi la simulation des maladies (pathomimies). S’appuyant sur le stoïcisme et l’observation, il donne aux passions une grande place en psychopathologie. Aulu-Gelle, contemporain de Galien, vante, quant à lui, les vertus thérapeutiques de la musique sur les maladies de l’âme. Cette idée sera reprise par Isidore de Séville, au déclin du monde romain. Il rappelle qu’Asclépiade ramena un frénétique à la raison par un concert. Pour lui la médecine est la seconde philosophie. « Ces deux disciplines revendiquent en effet l’homme tout entier : l’une guérit l’âme et