La formation de l’Irak contemporain

De

L'État irakien moderne a été créé sous l'influence du colonisateur anglais sur les ruines de la Mésopotamie ottomane et contre la volonté des dirigeants de la plus importante communauté du pays, les ulémas chiites. Les circonstances de la fondation de cet État-Nation, inspiré par la pratique européenne et imposé par la force face au projet islamique transnational des religieux, expliquent l'origine de nombreux conflits en Irak et au Moyen-Orient. Retracer les événements majeurs qui ont affecté l'Irak au début du siècle, resituer le rôle des religieux chiites, jusqu'ici occulté par les historiens occidentaux aussi bien qu'irakiens, permet de comprendre la question chiite telle qu'elle se pose aujourd'hui sur les rives du Tigre et de l'Euphrate et, en particulier, le processus qui a donné naissance au chiisme politique. Les origines de la « question irakienne » remontent bien au-delà du régime actuel de Saddam Hussein. Un retour sur l'histoire et la société est d'un grand intérêt pour comprendre le présent. Ce livre retrace la genèse de la formation d'un système politique dont l'effondrement sanglant et interminable se déroule aujourd'hui devant nos yeux.


Publié le : lundi 17 juin 2013
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EAN13 : 9782271078605
Nombre de pages : 557
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La formation de l’Irak contemporain

Le rôle politique des ulémas chiites à la fin de la domination ottomane et au moment de la création de l’état irakien

Pierre-Jean Luizard
  • Éditeur : CNRS Éditions
  • Année d'édition : 2002
  • Date de mise en ligne : 17 juin 2013
  • Collection : Connaissance du Monde Arabe
  • ISBN électronique : 9782271078605

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Référence électronique :

LUIZARD, Pierre-Jean. La formation de l’Irak contemporain : Le rôle politique des ulémas chiites à la fin de la domination ottomane et au moment de la création de l’état irakien. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 2002 (généré le 17 décembre 2013). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/editionscnrs/1417>. ISBN : 9782271078605.

Édition imprimée :
  • ISBN : 9782271060327
  • Nombre de pages : 557

© CNRS Éditions, 2002

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L'État irakien moderne a été créé sous l'influence du colonisateur anglais sur les ruines de la Mésopotamie ottomane et contre la volonté des dirigeants de la plus importante communauté du pays, les ulémas chiites. Les circonstances de la fondation de cet État-Nation, inspiré par la pratique européenne et imposé par la force face au projet islamique transnational des religieux, expliquent l'origine de nombreux conflits en Irak et au Moyen-Orient.
Retracer les événements majeurs qui ont affecté l'Irak au début du siècle, resituer le rôle des religieux chiites, jusqu'ici occulté par les historiens occidentaux aussi bien qu'irakiens, permet de comprendre la question chiite telle qu'elle se pose aujourd'hui sur les rives du Tigre et de l'Euphrate et, en particulier, le processus qui a donné naissance au chiisme politique. Les origines de la « question irakienne » remontent bien au-delà du régime actuel de Saddam Hussein.
Un retour sur l'histoire et la société est d'un grand intérêt pour comprendre le présent. Ce livre retrace la genèse de la formation d'un système politique dont l'effondrement sanglant et interminable se déroule aujourd'hui devant nos yeux.

  1. Livre I. L'Irak, marche ottomane

    1. A. - L’organisation administrative des trois vilayets

    2. B. - Majorité arabe chiite et culture de la division

    3. C. - Les tribus arabes

    4. D. - L’évolution politique et sociale de la société citadine dans l’Irak ottoman au début du xxe siècle

    5. E. - Les tribus arabes, la question de la terre et l’évolution des campagnes à la fin du règne ottoman

  2. Livre II. Les chiites de Mésopotamie, une communauté non reconnue

    1. A. - Le dogme chiite et l’évolution du statut des ulemas

      1. 1. OCCULTATION MAJEURE ET FERMETURE DE LA PORTE DE L’« IJTIHAD »
      2. 2. LES PREMIÈRES REVENDICATIONS DES ULÉMAS
      3. 3. UṢÛLIS ET AKHBÂRIS
      4. 4. L’ÉMERGENCE DU « MARJA’ TAQLID » :
    2. B. - Les villes saintes chiites

      1. 1. NAJAF AL-ASHRAF, LA VILLE DU « PRINCE DES CROYANTS »
      2. 2. KARBALA’ AL-MUSHARRAFA, LA VILLE DU « PRINCE DES MARTYRS »
      3. 3. SAMARRA’, LA VILLE DE L’« IMAM AL-MAHDI »
      4. 4. KÂẒIMAYN, LA VILLE DES « DEUX NOBLES KAẒIMS »
      5. 5. LA HIÉRARCHIE RELIGIEUSE
      6. 6. LES ÉCOLES RELIGIEUSES
      7. 7. LE PÈLERINAGE
      8. 8. L’INDUSTRIE FUNÉRAIRE
      9. 9. LES LEGS DE AWADH ET LES GRANDS TRAVAUX PUBLICS
      10. 10. LA SOCIÉTÉ DES VILLES SAINTES
    3. C. - Les chiites d’Irak, communauté rurale et tribale, et les ottomans

  3. Livre III. Les racines intellectuelles et politiques du mouvement islamique du début du xxe siècle

    1. A. - Le mouvement de renaissance islamique à la fin du xixe siècle

    2. B. - Les ulemas chiites et le mouvement constitutionnaliste

    3. C. - La résistance à la domination étrangère

    4. D. - Les manifestations intellectuelles du mouvement islamique

  4. Livre IV. L'occupation britannique et le jihad

    1. A. - Le développement des intérêts britanniques en Mésopotamie

    2. B. - Le jihad contre l’occupation britannique

  1. Livre V. Les ulémas chiites face aux différents projets de domination britannique

    1. Introduction à la cinquième partie

    2. A. - L’insurrection de Najaf

    3. B. - Le référendum de 1918-1919

  2. Livre VI. La révolution de 1920

    1. Introduction à la sixième partie

    2. A. - L’apogée du mouvement pour l’indépendance

    3. B. - Le rôle des ulémas chiites dans la direction du soulèvement

    4. C. - La révolution de 1920, un mythe diversement interprété

  3. Livre VII. Les ulémas chiites et l'édification d'un état arabe local sous mandat

    1. Introduction à la septième partie

    2. A. – L’opposition islamique au mandat et au projet d’état local

    3. B. – Le gouvernement provisoire et l’élection de Fayṣal comme roi d’Irak

    4. C. – Les agressions wahhabites et le congrès de Karbala’

    5. D. – L’opposition des ulemas chiites au traité anglo-irakien

    6. E. – Le boycott des élections à l’assemblée constituante

    7. F. – La campagne contre les ulemas et la défaite du mouvement islamique

  4. Epilogue

  5. Annexes

    1. Annexe I. La correspondance Husayn Mac-Mahon en ce qui concerne l’Irak

    2. Annexe II. Les accords Sykes-Picot (mai 1916)

    3. Annexe III. Proclamation du Général Maude

    4. Annexe IV. Douzième point du Président Wilson

    5. Annexe V. La déclaration anglo-française

    6. Annexe VI. Instructions pour le conseil d’état

    7. Annexe VII. Le traité anglo-irakien de 1922

    8. Annexe VIII. Le statut organique de 1924

  6. Biographies des principaux « marja’ a’la-s » de la fin du xixe siècle et du début du xxe siècle

  7. Chronologie des événements - 1914/1924

  8. Glossaire

  9. Bibliographie sélective

  10. Index des noms propres

  11. Liste des tableaux, cartes et illustrations

Avertissement

1L’Irak vit depuis plusieurs décennies une situation tragique faite de guerres extérieures et de soulèvements internes. Ce livre remonte aux origines de la « question irakienne », c’est-à-dire aux circonstances qui ont accompagné la fondation de l’Etat irakien en 1920 par le haut-commissaire britannique, sir Percy Cox. La création du nouvel Etat n’était pas seulement une rupture avec le passé islamique du pays. C’était aussi la mise en place d’un système politique qui, au nom d’une modernité européenne, entendait imposer par la force une nouvelle conception de l’identité de l’Irak. L’identité ethnique, celle des Arabes, était mise en avant, aux dépens d’une autre, islamique, qui prévalait alors. Ce choix était la transposition, en terre d’islam, des conceptions de l’Etat-nation en vigueur en Europe. Il s’expliquait aussi par le fait que l’islam avait constitué le principal obstacle à la conquête coloniale des pays du Proche et du Moyen-Orient. C’est, en effet, au nom de l’islam que l’Etat ottoman et la marja’iyya chiite avaient pris la tête de la lutte contre les entreprises coloniales des puissances européennes dans la région. Ce fut aussi, en Irak, le résultat de la rencontre de plusieurs projets politiques : celui du colonisateur avec ceux des certaines élites qui avaient en commun le fait d’être arabes et sunnites. La conception sunnite du pouvoir portait en germe cette évolution vers des positions ethniques où l’islam en arrivera rapidement à ne plus être qu’une catégorie culturelle du nationalisme arabe. Ces élites, qui avaient été les relais locaux du pouvoir ottoman, étaient passées presque du jour au lendemain au service des nouveaux maîtres du pays. Le caractère confessionnel du nouveau système politique fut longtemps masqué par l’apparence moderne de la nouvelle citoyenneté irakienne. En revanche, l’arabisme du nouvel Etat ne fut jamais démenti, même lorsque les Kurdes furent incorporés à l’Irak en 1925. La revendication islamique continua à s’identifier au combat de la direction religieuse chiite contre le colonialisme, tandis que le nationalisme arabe échouait à émanciper les élites sunnites de la tutelle européenne qui avait permis leur monopole sur l’Etat. Des communautés entières ont payé du prix d’une quasi-disparition leur confrontation avec l’Etat-nation arabe : les Assyriens, les Juifs, les Kurdes-Faylis, les Iraniens. Mais c’est autour de l’affrontement avec les Kurdes et les chiites que se jouait l’avenir du pays. C’est la communauté internationale, nouvellement instituée par la Société des Nations, qui avait en 1920 donné sa bénédiction au nouveau système politique fondé dans le cadre du mandat britannique sur l’Irak. L’effondrement sanglant de ce système a ramené la « question irakienne » sur le devant de l’actualité. De tous les Etats fondés par les puissances mandataires dans la région, l’Etat irakien, qui s’est largement édifié contre la société, est probablement celui qui aura généré le plus de guerres et de répression.

2Paris, janvier 2002.

Avant-propos

LES SOURCES

1Au-delà des nombreuses références bibliographiques (archives et ouvrages publiés ou non) citées à la fin de ce livre, plusieurs sources ont constitué une base importante de la présente recherche :

A. — LES OUVRAGES HISTORIQUES IRAKIENS

  • « Târîkh al-qaḍîya al-’irâqiyya » (Histoire de la question irakienne) de Muḥammad Mahdî al-Baṣîr. L’auteur est l’un des dirigeants du mouvement patriotique de Baghdâd et a vécu les événements qu’il décrit. Il fut l’un des fondateurs de la section de Baghdâd du parti « Al-’Ahd », puis du parti indépendantiste rival « Ḥaras al-Istiqlâl ». Publié en 1924, c’est l’un des ouvrages les plus complets sur la période de la fin de la domination ottomane en Mésopotamie et sur le rôle des ulémas chiites contre l’occupation et le mandat britannique. L’auteur insiste évidemment sur les partis « Al-’Ahd » et « Istiqlâl » dont il fut membre à des périodes différentes sans pour autant minimiser la part des religieux dans les combats d’alors.
  • «  » (l’Irak entre l’occupation et le mandat), «  » (Histoire des gouvernements irakiens) de ’Abd ar-Razzâq al-Ḥasanî. L’auteur est généralement considéré comme le plus grand historien irakien de la période contemporaine. Il se base sur de nombreux documents et communiqués officiels auxquels sa fonction, en tant que fonctionnaire du gouvernement, lui permit d’avoir accès d’autant plus facilement. Le premier ouvrage est essentiel pour une connaissance approfondie de la période consécutive à l’occupation britannique. La richesse de sa documentation, en particulier celle qui concerne le rôle des ulémas chiites dans les événements, a été largement exploitée dans cette étude. En annexe du livre, un questionnaire aux anciens dirigeants de la révolution de 1920, ulémas et chefs de tribu, sur les causes et les résultats de l’insurrection, donne un éclairage direct et vivant d’un mouvement encore largement méconnu.Al-’Irâq fî dawray al-iḥtilâl wa al-intidâbTârîkh al-wizârât al-’irâqiyya
  • « Lamḥât ijtimâ’iyya min târîkh al-’Irâq al-ḥadîth » (Manifestations sociales de l’histoire moderne de l’Irak) de ’Ali al-Wardî. En six volumes, cet ouvrage couvre l’évolution sociale et politique de l’Irak depuis le début du règne ottoman jusqu’en 1924. Penant longtemps professeur de sociologie à l’Université de Baghdâd, l’auteur s’attache à montrer les interférences évidentes entre les mutations constantes des sociétés irakiennes et l’émergence des courants politiques. Une documentation fournie et détaillée vient encore renforcer l’intérêt de cette étude.

B. — LES OUVRAGES BRITANNIQUES

  • « Loyalties Mesopotamia 1914-1917 », suivi de « Mesopotamia, 1917-1920, A Clash of Loyalties » par Arnold T. Wilson. Les deux ouvrages constituent une référence indispensable pour connaître le point de vue britannique sur les événements cruciaux que vécut l’Irak à partir de la fin du règne ottoman. Il s’agit de l’exposé personnel de la situation par celui qui fut le véritable maître de l’Irak de 1918 à 1920, en tant que premier représentant de la Grande-Bretagne dans le pays.
  • « Iraq, 1900 to 1950 » de Stephen Hemsley Longrigg. L’auteur, qui fut conseiller du ministre irakien des Finances, étudie les changements en Irak depuis la fin du règne ottoman jusqu’à 1932. Il s’agit, avant tout, de la vision d’un fonctionnaire de l’administration coloniale britannique. Longrigg se base sur de nombreux rapports et documents officiels, britanniques et irakiens. L’ouvrage fournit un exposé intéressant du développement des intérêts britanniques et de la mise en place d’une administration militaire d’occupation en Irak après la guerre, ainsi que des problèmes de frontières avec la Turquie, la Syrie, l’Arabie Saoudite. Les nombreux jugements qui jalonnent cette étude détaillée montrent clairement que l’auteur considérait la résistance des « mujtahid-s » et des tribus à la domination" étrangère comme une simple manifestation de fanatisme religieux.
  • « Letters of Gertrude Bell », par Gertrude Bell. Figure familière des services coloniaux de la Grande-Bretagne, celle qui devint Secrétaire d’Orient de l’administration britannique fut intimement impliquée dans les affaires politiques de l’Irak dont elle était, sans aucun doute, de tous les fonctionnaires anglais le meilleur connaisseur. Ses lettres donnent un tableau vivant et souvent teinté d’un humour très britannique de ses activités, notamment de ses rapports avec les notables irakiens. La situation de l’Irak au moment des conférences de paix et de l’établissement du mandat y est particulièrement bien décrite. L’auteur est visiblement animé d’une conception plus libérale que celle exprimée, par exemple, par Arnold T. Wilson dans les ouvrages précédemment cités.

C. — LES OUVRAGES IRAKIENS QUI TRAITENT PLUS PARTICULIÈREMENT DES CHIITES

  • « At-taṭawwur al-fikrî fî al-’Irâq » (l’Evolution de la pensée en Irak) de Muḥammad ’Alî Kamâl ad-Dîn. L’auteur débute son étude en rappelant les racines religieuses du mouvement hostile à la domination européenne tel qu’il se développa en Mésopotamie depuis le xixe siècle. Un important chapitre sur la lutte entre partisans et adversaires de la Constitution après la révolution constitutionnelle en Perse, avec de nombreux documents, lettres et fétwas des « mujtahid-s », permet une bonne introduction de la période de la guerre et de l’après-guerre.
  • « Dawr ash-shî’a fî taṭawwur al-’Irâq as-siyâsî al-ḥadîth » (le Role des chiites dans l’évolution politique de l’Irak contemporain) par ’Abd Allâh an-Nafîsî. Professeur à l’Université de Koweit, l’auteur étudie le rôle de la communauté chiite de 1914 à 1921, en particulier le jihad contre les Britanniques en 1914, l’insurrection de Najaf en 1918 et la révolution de 1920. Il se base avant tout sur les documents d’archives et sur les rapports britanniques de l’époque. Cependant, la démarche de ’Abd Allâh an-Nafîsî, influencée par la défense d’un point de vue strictement confessionnel chiite, doit être appréciée comme telle.
  • « Tajribat ath-thawra al-islâmiyya fî al-’Irâq mundhu 1920 hattâ 1980 » (l’Expérience de la révolution islamique en Irak depuis 1920 jusqu’en 1980) par Aḥmad al-Kâtib. Il s’agit du point de vue du mouvement religieux d’aujourd’hui sur les événements du début du siècle et sur la construction de l’Etat en Irak. L’intérêt de l’ouvrage vaut davantage par l’éclairage nouveau qu’il apporte sur la question que par sa documentation.

D. — LES OUVRAGES SUR L’INSURRECTION DE NAJAF ET LA RÉVOLUTION DE 1920

  • « Ath-thawra al-’irâqiyya al-kubrâ sanat 1920 » (la Grande révolution irakienne de 1920) par ’Abd Allâh al-Fayyâḍ. C’est un ouvrage essentiel sur la révolution de 1920. L’auteur y évoque en particulier en détail le rôle des ulémas chiites depuis le xixe siècle.
  • « Thawrat an-Najaf ḍidda al-Inglîz » (la Révolution de Najaf contre les Anglais) de Ḥasan al-Asadî. L’auteur fut un témoin des événements de 1918 à Najaf et du siège de la ville par les Britanniques. Il s’agit d’une étude très riche même si une certaine confusion se dégage de l’ensemble.

E. — LES NOMBREUSES PUBLICATIONS DE BAGHDAD ET DE NAJAF

2Importants centres d’édition dont les publications sont souvent inconnues en dehors de l’Irak, Baghdâd et Najaf ont vu paraître de nombreux témoignages des acteurs même des événements du début du siècle. Parmi les ouvrages les plus cités dans cette étude, « Al-ḥaqâ’iq an-nâṣi’a fî ath-thawrat al-’irâqiyya sanat 1920 » (les Vérités évidentes de la révolution irakienne de 1920) de Farîq Mizher al-Fara’ûn, un essai méritoire (et très partial) d’un cheikh tribal des Fatla impliqué dans la révolution de 1920, publié à Baghdâd en 1952, « Al-waqâ’i’ al-ḥaqîqiyya fî ath-thawra al-’irâqiyya » (les Véritables événements de la révolution irakienne) de ’Ali al-Bâzirgân, l’un des dirigeants du mouvement patriotique de Baghdâd, publié à Baghdâd en 1952, « Al-buṭûla fî thawrat al-’ishrîn » (l’Héroïsme de la révolution de 1920) de ’Abd ash-Shahîd al-Yâsirî, publié à Najaf en 1966, sont autant de sources dont la présente étude s’est inspirée.

F. — LES JOURNAUX ET REVUES DE NAJAF, SAYDA, BAGHDAD ET TÉHÉRAN

3Les centres traditionnels de l’édition chiite ont toujours suscité journaux et revues qui constituent aujourd’hui une base indispensable pour toute étude du rôle des ulémas chiites. Les publications du début du siècle, comme « Ad-Dijla » (le Tigre) - Baghdâd -, « Al-’Ilm » (la Science) - Najaf -, « Ar-Râfidân » (la Mésopotamie) - Baghdâd -, « Al-Furât » (l’Euphrate) - Najaf -, « Al-Istiqlâl » (l’Indépendance) -Najaf -, « Ṣadâ Bâbil » (l’Echo de Babel) - Baghdâd -, « Ḥabl al-Matîn » (le Lien indéfectible) - Téhéran et Calcutta -, « Al-’Irfân » (la Connaissance) - Sayda, demeurent une source essentielle en tant que manifestation des points de vue chiites sur les événements.

G. — LES ARCHIVES NON PUBLIÉES DU MOUVEMENT RELIGIEUX

4Les bibliothèques des écoles religieuses fondées par les grands « marja’-s » du début du xxe siècle à Najaf, Karbalâ’, Kâẓimayn et Sâmarrâ’ recèlent de véritables trésors d’archives concernant les activités des ulémas durant cette période. Certes, ces archives, dont la publication serait d’un grand intérêt, sont parfois d’un accès difficile, mais leur valeur est d’autant plus grande que le mouvement religieux, vaincu, est demeuré, à partir de 1924, pratiquement absent des entreprises de publication concernant l’histoire récente du pays. Parmi les documents dont nous avons pu disposer, les différents ouvrages manuscrits de cheikh Muḥammad al-Khâliṣî ont constitué une importante référence pour l’élaboration du présent travail.

LA TRANSLITTÉRATION

5La translitération des mots arabes s’inspire de celle de la Royal Asiatic Society, qui est celle communément utilisée dans les pays arabes influencés par l’usage anglo-saxon. Toutefois, afin d’éviter une pléthore de translittérations, dont la lecture est toujours difficile pour un lecteur non arabisant, on a choisi d’adopter la forme française telle qu’elle existe dans le dictionnaire Larousse pour certains mots d’usage plus courants. Ainsi, on aura ayatollah et non « âyatullâh », jihad et non « jihâd », sayyids et non « sâda », vali et non « wâlî », vilayet et non « wilâya », liva et non « liwâ’ ». Les noms et les mots dialectaux sont, dans la mesure du possible, transcrits selon la même règle pour davantage de clarté. Quant aux noms de tribus, leur translitération suit leur forme écrite lorsque celle-ci répond à un usage suffisamment répandu. Ainsi, on a Muntafik, même si la prononciation locale courante en Irak est « Mentefich ». Mais la tribu des Ḥukaym, moins connue, s’est vue restituer sa prononciation dialectale « Ḥuchaym ». Les mots et expressions ottomanes sont reproduits en accord avec la prononciation turque : ainsi, on aura « müṭesarrif », « nâḥiye » et « taḥrîrât müdürü » pour la période ottomane, puis « muṭasarrif », « nâḥiya » et « mudîr aṭ-taḥrîrât » à partir de l’occupation britannique. Les mots persans sont transcrits selon les mêmes principes de translittération que les mots arabes. Toutefois, on a respecté certaines caractéristiques de la prononciation persane dans certains noms : Riẓâ et non Riḍâ, Tehrânî et non Ṭahrânî, etc. L’article arabe « al- », souvent accolé en Irak aux noms d’origine persane (al-Khurâsânî, ash-Shîrâzî, al-Iṣfahânî), n’apparaît pas dans ce cas, puisqu’il s’agit de noms persans.

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Introduction

1Le choc de l’Occident dans les pays d’islam au xixe siècle ne fut pas seulement celui du modernisme à travers lequel les puissances européennes trouvaient une justification à leur politique d’expansion. Il illustrait également l’ambition de l’Europe, forte de ses succès, d’imposer son modèle et ses conceptions. L’occupation militaire directe allait lui en donner bientôt les moyens. Mettant à profit la débâcle ottomane, la Grande-Bretagne, la France et l’Italie se partagèrent, non sans difficulté, les territoires du Proche et du Moyen-Orient. Pour les sociétés arrachées à la domination de la Porte, à l’issue de la Première Guerre mondiale, l’ère des mandats allait consacrer un rapport de forces déjà ancien. Plus particulièrement, la domination européenne allait se manifester à travers une institution : l’Etat. Siège du pouvoir et structure juridique, institutionnelle et politique se voulant l’expression d’une nouvelle identité communautaire, l’Etat créé de par la volonté des autorités mandataires était aussi la manifestation de la suprématie politique, économique et culturelle de l’Europe.

2A cet égard, il convient de remarquer qu’il n’existe pas de divergence fondamentale dans les conceptions religieuses du pouvoir. Ainsi, l’Etat islamique, comme l’Etat chrétien, sont confessionnels, par essence, ce qui fut le cas de tous les Etats européens jusqu’à la fin du xviiie siècle. Toutefois, le christianisme avait introduit, dès le début, une différenciation entre les sources d’autorité : « Rendez à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu », dit Jésus Christ (Matthieu, XXII, 21). La transcendance du spirituel était ainsi affirmée. Au cours du xixe siècle, les Etats européens se « déconfessionnalisèrent » progressivement, jusqu’à devenir des Etats laïques, où la religion apparut de plus en plus comme une affaire privée, hors de la compétence de l’Etat. C’était là l’aboutissement de siècles de lutte d’influences entre l’Eglise et l’Etat.

3Les nouvelles forces sociales qui, portées par la révolution industrielle européenne, participaient activement à l’intégration nationale, devinrent les plus ardents défenseurs de l’idéologie ethnico-nationale. Il s’agissait de rompre avec un passé, marqué par l’universalisme religieux et le cosmopolitisme aristocratique, mais aussi par le symbole royal, le principal concurrent sur le terrain de l’idéologie nationale des classes bourgeoises en pleine ascension. La conception moderne européenne consacra la nation au rang de sujet de droit, propriétaire de la souveraineté, source de tous les pouvoirs et seule puissance légitime puisque fondement de l’autorité. Le triomphe de l’idée nationale, avec son exacerbation, le nationalisme, sous quelque forme qu’il se présente, en faisait un absolu incompatible avec les autres absolus. Ainsi, les juges anglais avaient-ils pu demander à Jeanne d’Arc : « Dieu hait-il les Anglais ? » Les nationalismes européens, qui sont historiquement inséparables des aspirations libérales et de l’héritage de la révolution française, ne l’étaient pas moins de l’expansion du capitalisme. Sous son mode colonial, celui-ci voudrait imposer, en même temps que sa domination, son modèle culturel et une certaine conception de l’Etat-nation. Comment s’étonner, dans ces conditions, que le nouvel Etat édifié dans les anciennes provinces ottomanes, devienne le principal vecteur des influences occidentales !

4L’islam, pour sa part, a toujours insisté sur l’unité, réaction contre le tribalisme et la « ’aṣabiyya »1 des sociétés où il s’est développé. L’unité dans la foi et dans la pratique religieuse se trouve encore renforcée par la structure de la cité musulmane, qui exprime, sur le plan social, la volonté de Dieu sur la cité terrestre. En plus de l’unité, l’absolu du sacré fait que l’islam refuse d’en attribuer une parcelle à tout autre que Dieu. L’umma musulmane est la communauté à laquelle doit d’abord se référer un musulman. « Le Coran constitue le code révélé d’un Etat supra-national » (Louis Massignon). Un hadith confirme cet universalisme : « Les hommes sont égaux entre eux comme les dents du peigne du tisserand. Pas de différence entre l’Arabe et le non Arabe, entre le Blanc et le Noir, si ce n’est leur degré de crainte de Dieu ». L’Etat islamique, quel que soit le territoire où il exerce son autorité, est avant tout celui qui représente l’umma. Ainsi, l’Etat ottoman était-il fort éloigné de l’Etat-nation, même s’il n’était pas davantage l’Etat islamique des origines, marqué qu’il était par l’héritage césaropapiste byzantin.

5Ce ne fut pas sans peine que la pensée politique chrétienne avait pu se dégager du confessionnalisme institutionnalisé. Or, une évolution analogue était en cours dans la pensée musulmane. Analogue, mais non pas identique : c’est à l’intérieur du « dîn wa dawla », cette religion-cité, prise comme un tout, qu’il s’agissait de dégager des principes d’évolution adaptés aux temps modernes. « La notion et la pratique de l’Etat que l’Europe avait élaborées et qu’elle proposait avec ses progrès, ne ressemblaient ni à la théorie ni à l’exercice du pouvoir en terre d’islam », constate Dominique Chevallier à propos du Liban2. Pour les chiites de Mésopotamie, la chose se révélait peut-être plus complexe encore. Il y avait, comme dans les autres sociétés arabes du Moyen-Orient, l’esprit de corps, la solidarité basée sur les liens de parenté, les rapports de voisinage et de clientèle. Aux allégeances traditionnelles locales venait se superposer l’autorité de l’Etat ottoman, symbolisée par le sultan-calife, avec ses prétentions à représenter l’ensemble de l’umma islamique. Mais c’était la conception chiite du pouvoir, illustrée par le rôle croissant des « mujtahid-s »3, au sein d’une umma où Arabes, Persans, Kurdes et Turcs se trouvaient associés, qui constituait le cadre essentiel des revendications politiques de la plus grosse communauté du pays.

6La rencontre avec le monde moderne, représenté par la civilisation occidentale, se traduisait par un nouveau modèle de pouvoir qui ne répondait à aucune de ces conceptions. C’est pourquoi l’Etat institué par les autorités mandataires fut combattu par les chefs religieux chiites, défenseurs acharnés de l’indépendance des territoires islamiques, à un moment où le « laïcisme » sunnite, qui déjà dominait dans l’Empire ottoman, semblait mieux s’accommoder du modèle étatique occidental. Prédominance sunnite et domination occidentale se conjuguèrent dans le nouvel Etat.

7La légitimité demeure aujourd’hui le problème majeur que doivent affronter les différents Etats nés de la Première Guerre mondiale au Moyen Orient. C’est qu’en imposant sa conception du pouvoir, fait éminemment culturel, l’Europe ne put pour autant faire table rase des aspirations à être gouverné selon d’autres critères.

Notes

1 L’esprit de corps tel que le décrit ibn Khaldoun.

2 Dominique Chevallier : « la Société du Mont Liban à l’époque de la révolution industrielle en Europe » - Institut Français d’Archéologie de Beyrouth - Paris - Paul Geuthner - 1971 - Préface, page XI.

3 Le « mujtahid » est, chez les chiites, le religieux qualifié par sa science à pratiquer l’« ijtihâd », c’est-à-dire, l’effort d’interprétation de la Loi religieuse.

Livre I. L'Irak, marche ottomane

A. - L’organisation administrative des trois vilayets

1Au début du xxe siècle, les trois vilayets destinés à former en 1921 le « royaume d’Irak » n’étaient encore qu’une lointaine province de l’Empire ottoman. N’avait-on pas coutume de dire à Istanbul : « Les amoureux sont capables d’aller jusqu’à Baghdâd » ou encore : « Cela se sait, même à Baghdâd ». De fait, les Turcs considéraient leurs provinces mésopotamiennes comme un lieu particulièrement peu attractif : une population non turque et de surcroît dans sa majorité non sunnite, un sous-développement que la politique de Midḥat Pasha, gouverneur de Baghdâd de 1869 à 1872, avait tenté d’atténuer, une position excentrique par rapport à la capitale de l’Empire, aggravée par la difficulté des communications, un climat peu clément aux étés torrides, autant d’éléments qui contribuaient à décourager nombre de fonctionnaires turcs appointés par Istanbul. Une nomination y était souvent considérée comme un exil. En conséquence, la bureaucratie turque des rives du Tigre et de l’Euphrate était célèbre pour cumuler les défauts généralement reconnus à l’administration ottomane, et la Porte les négligeait d’ailleurs largement. Ni la gloire et le prestige passés de Baghdâd, ni le souvenir des combats menés contre les armées persanes, ni les tentatives presque réussies de faire sécession de l’Empire ne pouvaient occulter cette redoutable réputation.

2Marche ottomane face à la Perse, l’Irak connut rarement un statut correspondant à une autorité précise et continue de la Sublime Porte. D’une façon générale, et à plus forte raison pour tous les émirs et les tribus des confins, le sultan était un suzerain plutôt qu’un souverain. La perception du tribut dû à la Porte, qui faisait l’objet de négociations perpétuelles, interrompues par des révoltes, suivies de campagnes inefficaces de l’armée ottomane et d’alliances temporaires, symbolisa pendant longtemps la principale manifestation du pouvoir ottoman.

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