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La France chassée de l'Empire ottoman

De
342 pages
Quatre ans après l'armistice de Moudros du 30 octobre 1918, consacrant la victoire des Alliés sur l'empire ottoman, les armées de Mustapha Kemal se défont des Arméniens, des soldats français en Cilicie, puis conquièrent Smyrne en 1922. Kemal impose ses conditions par le traité de Lausanne de 1923. Les espoirs d'une Arménie rétablie sur ses terres ancestrales et d'un Kurdistan détaché de la Turquie s'envolent. Le panturquisme triomphant, à la barbe des "grandes puissances", contraint les chrétiens du Levant à l'exode.
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Georges Kévorkian

LA FRANCECHASSÉE
DE L’EMPIRE OTTOMAN

Une guerre oubliée
1918-1923

Préface de Jean-François Cordet

























LA FRANCE CHASSÉE
DE L’EMPIRE OTTOMAN

























Georges Kévorkian








LA FRANCE CHASSÉE
DE L’EMPIRE OTTOMAN

Une guerre oubliée
1918-1923

Préface de Jean-François Cordet

Du même auteur

Accidents des sous-marins français 1945-1983par MARINES éditions, 2006
La flotte française au secours des Arméniens 1909-1915MARINES par
éditions, 2008
Le retable des DIX MILLE MARTYRS crucifiés sur le mont Ararat par
EDILIVRE, 2013














ère
Photo de 1de couverture (source: consulat de France en Turquie, avec son
accord) :cimetière français d’Iskenderun (ex Alexandrette) du sandjak syrien
d’Alexandrette sous tutelle de la France jusqu’en 1939, année de la cession par
la France de ce département à la Turquie.
e
Photos de 4de couverture: septembre 1922 à Smyrne: réfugiés en attente
d'être secourus par lesbâtiments des Alliés (source : Service Historique de la
Défense) et 1923 : les Turcs triomphants occidentalisés conduits par Mustafa
Kemal (source : Service Historique de la Défense).









© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-01785-3
EAN : 9782343017853


Remerciements
Merci aux services détenteurs d’archives qui m’ont permis
d’exploiter la richesse de leurs documents : du Service
Historique de la Défense (Brest, Toulon et Vincennes), du
Ministère des Affaires étrangères (La Courneuve), de
l’Etablissement de Communication et de production
Audiovisuelle de la Défense (IvryȬsurȬSeine), du Musée national
de la Marine (Paris) ; ainsi qu’à mes dévoués relecteurs :
Maurice Corre, MarieȬGeneviève Nedellec et Monique Le Caill.
Un grand merci à JeanȬFrançois Cordet pour la qualité de sa
préface ; et à JeanȬPaul Chagnollaud (L’Harmattan) pour
m’avoir excellemment guidé.
D’autres remerciements s’adressent à mon épouse Annick, ainsi
qu’à mes filles Isabelle et Catherine, pour leurs
encouragements, dans mes périodes de doute sur la poursuite de
ce projet.
Georges Kévorkian












1
Troisième Messénienne
…..
Mais non : son seul aspect sous les murs ottomans
Fera triom her la Croix sainte ;
Il verra du sérail trembler les fondements,
Les flots de Marmara se troubleront de crainte ;
Et, sans contraindre Athènes à payer un succès
Qui l’arrache expirante au joug de l’infidèle,
Si l’An lais la délivre, au moins uel ues Français
Auront versé leur sang pour elle.
…..


Le mot « messénienne » est relatif à la Messénie, nom d’une région du
sudȬouest de la péninsule du Péloponnèse en Grèce ; région conquise
par Sparte au VIIIe siècle av J.ȬC.
Cette strophe est tirée d’un poème, « Troisième messénienne – Le
vaisseau » écrit par Casimir Delavigne (1793Ȭ1843), poète et auteur
dramatique français.
« Ce vaisseau porte à Constantinople, M. StratfortȬCanning,
ambassadeur d’Angleterre, et le bruit court alors que la mission
de ce diplomate a pour but l’affranchissement de la Grèce ».
M. StratfortȬCanning (vicomte Stratfort de Redcliffe) a été un
ambassadeur influent de la GrandeȬBretagne auprès de l’Empire
ottoman, en 1825, 1828 et de 1842 à 1858.
Rappelons que la Grèce sera délivrée de la tutelle ottomane en 1830, et
mise sous la protection de la GrandeȬBretagne, de la Russie et de la
France. On peut imaginer que, pour l’auteur de ce poème, l’action de
ce vaisseau se place dans l’esprit des « croisades ».

1
Source : ouvrage « Sept Messéniennes nouvelles » par M. Casimir Delavigne
de l’académie française – Chez Ladvocat, libraire à Paris (1827).
9


SOMMAIRE

Préface............................................................................................... 13
Introduction ....................................................................................17
Prologue........................................................................................... 23
Partie I – La victoire des Alliés ...................................................45
1– La Grande Guerre en Orient ........................................47
2 – La légion arménienne en Cilicie .................................. 91
3 – Le Congrès de la Paix (1919) ...................................... 103
Partie II – La défaite des Alliés
LaTurquie aux Turcs............................................... 109
1 - L’armée française en Cilicie (1920) ............................ 111
2 - Le temps des traités et des accords de Paix............. 139
3 – Le traité de Sèvres (10 août 1920).............................. 143
4 – L’accord Briand/Békir Sami (11 mars 1921)............ 149
5 – Le traité entre la Turquie et les Soviets
(16 mars 1921)..................................................................... 151
6 – L’accord franco-turc d’Angora (20 octobre 1921) ... 155
7 – La situation en Arménie ............................................. 161
8 - Le gouvernement d’Angora........................................ 171
9 - La guerre gréco-turque............................................... 177
10 – Smyrne proie des Turcs/La flotte française et les
réfugiés ................................................................................191
11 – Les exactions de part et d’autre............................... 235
12 – L’armistice de Mudania (11 octobre 1922)............ 241
13 – L’unité turque............................................................. 253
14 – Le traité de Lausanne (23 juillet 1923) .................... 257
15 – L’échange des populations....................................... 269
16 - La France cède le sandjak d’Alexandrette à la
Turquie ................................................................................275
Conclusion .....................................................................................279
11

Chronologie du théâtre oriental de la Grande Guerre.......... 285

Annexes .......................................................................................... 293
1 –L’article du journal....................................Le Petit Parisien295
2 – Le sauvetage des Arméniens du mont Moïse en septembre
1915 ..................................................................................................299
3 - L’affaire d’Athènes – Compléments historiques................. 303
4 - Le général Dufieux................................................................... 307
5 – Un texte biblique sur Abraham............................................. 311
6 - Les capitulations......................................................................315
7 – Notices biographiques........................................................... 317
8 – Principales cartes de pays de la région
(Turquie et Arménie) .................................................................... 329

Bibliographie................................................................................. 333
Crédits photographiques ............................................................ 335
















12





PRÉFACE


J’ai été très heureux et très honoré que Georges Kévorkian me
propose de préfacer son ouvrage sur les dramatiques événements de
Smyrne. Ceci d’autant plus qu’ainsi qu’il me l’a exprimé luiȬmême, le
sujet de son livre est en étroite relation avec l’établissement public
national qu’est l’Office français de protection des réfugiés et apatrides
(Ofpra), en charge de la mission de protection des réfugiés, cȇestȬàȬ
dire du droit d’asile, principe à valeur constitutionnelle, dont la
France a inséré le principe dans le préambule de sa Constitution.
C’est au sortir de la Grande guerre, le moment que choisit
d’évoquer l’auteur, que commence en effet l’histoire des réfugiés au
sens moderne du terme, et dont l’actualité ponctuera tout le XXème
siècle. G. Kévorkian décrit avec talent et précision des événements
dramatiques qui conduisirent à l’émergence d’une prise de
conscience humanitaire de la nécessité de protéger les victimes des
conflits, prise de conscience traduite à cette même époque dans le
droit et dans des institutions internationales et nationales. Pour
illustrer l’importance des dramatiques événements de Smyrne, je
soulignerais que le passeport Nansen, premier instrument de
protection des réfugiés, vient d’être créé en juillet 1922 pour les
Russes privés de leur nationalité par le régime bolchévique, lorsque
son inventeur, l’explorateur norvégien Fridtjof Nansen, se rend en
urgence à Smyrne en septembre 1922. Il est saisi par le spectacle de
ces réfugiés qui ne trouvent pas où aller et ne trouveront pas de refuge où
ils vont. Cette situation l’amène à proposer l’extension de la
protection accordée aux Russes à d’autres groupes. Il l’obtient en 1924
et cette démarche conduira en définitive à une conception plus
générale du statut de réfugié, une réponse internationale qui ne se
fera plus au seul gré des évènements.
13

G. Kévorkian analyse le déclin de l’influence française au proche
Orient à partir notamment des rapports rédigés par les représentants
français sur place et les services de renseignement français. Si la
diplomatie française, de même que celle des alliés, conduit à un
abandon de l’Arménie indépendante pourtant prévue par le Traité de
Sèvres, la République suit de très près la politique internationale en
matière de réfugiés arméniens. C’est en France que sont accueillis le
plus grand nombre de réfugiés arméniens dans les années trente, sans
doute 60.000 personnes. AuȬdelà du cas arménien, la France anticipe
souvent les mesures votées sur le plan international. Elle œuvre en
faveur de la création d’un statut spécifique, contrairement aux
positions britanniques favorables à une naturalisation massive et à la
disparition du Haut Commissariat dirigé par Nansen. Albert Thomas,
député du Tarn, et directeur du Bureau international du travail
depuis novembre 1919, joue un grand rôle auprès de Nansen durant
cette période avant de reprendre les rênes du HautȬcommissariat à la
mort de ce dernier, en mai 1930. L’Asie mineure est bien au cœur de
tous les mouvements de population et les routes d’exil, comme l’écrit
G. Kévorkian, qui souligne avec raison l’importance, souvent
négligée, du théâtre oriental de la Grande guerre. Les archives de
l’Ofpra, héritières des exodes suscités par ces événements, en
témoignent avec notamment un fonds des exilés de Smyrne,
récemment numérisé ; sur les documents, le lieu de naissance est
toujours complété par la mention « Asie mineure ». Les premières
institutions françaises de protection, tout comme les conventions leur
servant d’assise juridique, sont communautaires. Les deux
Délégations représentant les Arméniens à la Conférence de la Paix
ouverte à Paris en novembre 1918 se voient confier par la République
française, après la soviétisation de la république arménienne en 1921
et l’effacement de l’Arménie turque en 1923, la charge de la
représentation des réfugiés et de leur protection par la délivrance
d’actes d’état civil ou de certificats administratifs attestant de leur
identité et de leur qualité de réfugié. L’accord de Genève du 30 juin
1928 spécifie leurs compétences pour la délivrance d’actes officiels et
leur assure un financement par la perception du timbre Nansen,
redevance liée au passeport du même nom. En 1930, un décret
présidentiel les transforme en Office des réfugiés arméniens.
14

Lors de sa création en 1952, un an après la signature de la
convention de Genève par la France, l’Office prend en charge la
protection des anciens réfugiés, dont les Arméniens venus en France
à l’issue des drames de la fin de la Grande guerre. Il se met en place
sur la base des structures préexistantes tandis que son personnel est
majoritairement composé des agents des anciens offices, russes et
arméniens notamment, et des représentations françaises des instances
internationales en charge des réfugiés durant la période précédente.
Un service arménien poursuit le travail des Offices du même nom,
aux côtés des services russes ou espagnols. Il produit, pour tous les
réfugiés arméniens, les documents indispensables à leur vie civile,
assumant ainsi la charge d’une « mairie » des réfugiés. Il mène par
ailleurs la détermination du statut des réfugiés nouvellement arrivés,
parmi lesquels on retrouve de nombreuses personnes dont le départ
trouve son origine durant cette période analysée par G. Kévorkian,
tant il est vrai que l’impact des événements, notamment sur les
hommes, est de longue durée.
C’est donc une contribution essentielle que livre G. Kévorkian à
l’histoire de notre pays et singulièrement à celle des Arméniens de
France. Cette histoire mérite d’être mieux connue. Elle a des
implications multiples, notamment sur tout ce qui a trait aux pertes
de nationalité et mouvements de réfugiés. Il faut souligner l’imposant
travail effectué en consultant systématiquement les sources
d’information de l’époque, les archives auxquelles il a eu recours et
qui avaient déjà été la base de ses travaux précédents sur la marine,
pour transmettre sa passion de l’histoire. Ce travail de l’archive doit
être particulièrement souligné en ces temps où l’on pourrait regretter
le recul de la consultation et de l’utilisation des documents originaux
pour l’écriture du passé. Je souhaite féliciter chaleureusement G.
Kévorkian pour cette belle réussite et cette démarche que je m’efforce
d’encourager en favorisant l’ouverture des archives de l’Ofpra. Sans
nul doute, cet ouvrage fera date par sa richesse et sa qualité mais
aussi en enrichissant de sa belle lumière l’histoire des réfugiés dans
notre pays.

J.-F. CORDET
Préfet, ancien Directeur général de l’Ofpra
15


INTRODUCTION

Par le jeu des alliances, suite à l’attentat de Sarajevo du 28 juin
1914 commis par un Serbe de 19 ans sur le couple impérial austroȬ
hongrois, l’Europe se lance dans une guerre qui ne se limite pas aux
champs de bataille du nordȬest de la France. Dans un premier temps,
dès août 1914, la « Duplice », alliance de l’Allemagne et de l’AutricheȬ
Hongrie (désignés aussi : Empires centraux), s’oppose aux pays de
l’Entente regroupant la France et la GrandeȬBretagne (les alliés de
« l’entente cordiale »), auxquelles se joint la Russie. Pour la France, se
profile l’espoir d’une revanche, impliquant la nation tout entière,
contre les Allemands, les « boches », vainqueurs de la précédente
guerre de 1870. En octobre 1914, l’Empire ottoman, déjà fortement
déclinant, et affaibli par les guerres balkaniques dans lesquelles il a
été entraîné, adopte d’abord une position d’attente et de neutralité ; il
va cependant être conduit, par suite d’un coup de force de la marine
allemande, manœuvrant en Méditerranée au détriment des flottes
francoȬanglaises, à épouser les thèses allemandes et se placer aux
côtés des Empires centraux. Deux pays européens ont un
comportement équivoque. Au début de la guerre, l’Italie constitue un
appoint à l’Allemagne et à l’AutricheȬHongrie pour former un
ensemble qu’on a appelé la Triplice, mais au mois de mai 1915,
l’Italie, après une période de neutralité, préfère se mettre aux côtés
des pays de l’Entente, en déclarant la guerre à l’AutricheȬHongrie. La
Grèce, proche de l’Allemagne par des liens familiaux, tiraillée entre
une fausse neutralité et son antagonisme séculaire à l’égard de la
Turquie, bascule en 1916 dans le camp des Alliés. Ces deux pays ont
des vues, la plupart communes, sur des morceaux du territoire
ottoman dont le partage est déjà programmé dans l’hypothèse de la
victoire des Alliés. De même, la Roumanie, neutre au début de la
guerre, rejointȬelle le camp des pays de l’Entente, en déclarant la
guerre à l’AutricheȬHongrie en 1916. D’autres nations, hors de la zone
Europe, prennent part à cet embrasement mondial, tels les EtatsȬUnis,
qui, en 1917, rejoignent la France avec le statut d’associés, en
déclarant la guerre à l’Allemagne.
17

Alors qu’à l’autre bout du monde, la Russie, devenue
bolchévique, signe, en cette même année 1917 qui s’achève, un
armistice avec l’Allemagne et l’AutricheȬHongrie, rompant ainsi
l’accord avec la France et la GrandeȬBretagne. Ce lâchage des Soviets
sera un fait majeur profitant aux nationalistes turcs enrôlés sous la
houlette de Mustafa Kemal. En effet, pendant que le bolchévisme
s’abat sur le Caucase, les kémalistes vont pouvoir se consacrer à
reconquérir l’Anatolie après qu’une partie de ce territoire leur aura
été amputée par les clauses du traité de Sèvres, dont il va être
question plus loin. Rappelons un épisode dramatique en cette année
1915 : le début d’un plan d’extermination des sujets chrétiens
arméniens de l’Empire ottoman planifié par le mouvement Jeunes
Turcs au pouvoir. Il n’est pas question encore de génocide, car ce mot
reste à inventer.
On a tendance à oublier, notamment en France, les événements
qui se sont déroulés sur le théâtre oriental de cette Grande Guerre (les
« poilus d’Orient » n’ontȬils pas droit à une même reconnaissance !!).
Certes, certains sont douloureux à rappeler : l’opération
expéditionnaire des Dardanelles a été, pour les armées navales et
terrestres francoȬanglaises et leurs supplétifs australiens et néoȬ
zélandais, un grave échec, dont la responsabilité incombe à
l’impréparation de Churchill, alors premier lord de l’Amirauté. Mais
les armées anglaises soutenues par les troupes françaises vont
finalement vaincre, notamment en Palestine et en Syrie, les troupes
turques, qui bénéficiaient de l’aide des coopérants et instructeurs
allemands.
L’armistice de Moudros entre l’Empire ottoman et les Alliés, ces
derniers représentés par la GrandeȬBretagne en position dominante,
est signé, le 30 octobre 1918, soit quelques jours avant celui de
Rethondes entre l’Allemagne et la France, signé le 11 novembre de la
même année. Quelques jours avant, le 29 septembre 1918, c’est
l’armistice de Salonique signé entre la Bulgarie, qui s’était alliée en
1915 aux Empires centraux, et les pays de l’Entente. Le temps des
négociations et des traités de paix est venu, après l’arrêt des combats.
La Société des Nations (SDN) est créée en 1919, mais, en 1920, le Sénat
américain refuse l’entrée des EtatsȬUnis dans cette assemblée, alors
que son Président en avait été l’initiateur.
18

L’organisation de cette SDN montrera, par la suite, ses limites
pour garantir la paix entre les peuples. Le monde d’aprèsȬguerre est
chamboulé ; c’est ainsi qu’un Etat de Yougoslavie se constitue
regroupant la Slovénie, la Serbie et la Croatie. Il en est de même en
Tchécoslovaquie, avec la Slovaquie. L’histoire nous apprendra,
quelques décennies plus tard, que ces unions factices, gangrénées par
le fait religieux, notamment dans les Balkans, ne dureront pas.
Parmi tous les traités, retenons d’abord celui de Sèvres signé en
1920 entre l’Empire ottoman et les pays de l’Entente. Il consacre la
victoire des Alliés auxquels l’Italie et la Grèce sont associés. Les
puissances alliées se partagent l’Anatolie en zones, au gré de leurs
propres intérêts. La Grèce s’arrange pour en recueillir les fruits dans
2
la perspective de sa « Grande Idée » ; elle occupe la région de
Smyrne et voit déjà plus loin. La France prend en charge la Cilicie et
une région qui jouxte la Syrie. Quant à la GrandeȬBretagne, ce sont les
champs pétrolifères de l’Irak et la consolidation de son Empire qui
l’intéressent. Il est question également de la création d’une Arménie
indépendante sur les terres de l’Arménie ancestrale, à placer sous une
tutelle américaine, et d’un Etat du Kurdistan indépendant.
Il a souvent été dit que le « dépeçage » de l’Empire ottoman,
conséquence de ce traité, a été le ferment du nationalisme kémaliste.
Que voitȬon alors : le comité Jeune Turc d’Angora se détache du
califat de Constantinople et prêche pour la reconquête. C’est ainsi que
les armées nationalistes de Mustafa Kemal, avec la complicité des
bolchéviques, se défont, d’abord, dans les régions de l’est de la
Turquie, des faibles résistants arméniens fortement éprouvés par les
malheurs qui se sont abattus sur eux. Puis c’est le conflit grécoȬturc
des années 1921/1922, en Anatolie occidentale, qui voit au final la
victoire des armées turques sur les forces helléniques, avec la
passivité et même la complaisance de ces mêmes Alliés. Mustafa
Kemal et Ismet pacha vont conquérir Smyrne, meurtrie par un
terrible incendie, et sa région fin 1922.

2
Depuis que la Grèce s’est libérée en 1830 de la tutelle ottomane, elle vise à
regrouper des populations grecques des Balkans et d’Asie Mineure dans un
seul état hellénique.
19

La France, démunie de moyens militaires suffisants, subit une
défaite humiliante face à ces mêmes turcs, et doit quitter la Cilicie au
début de 1922, abandonnant, à leur triste sort, les Arméniens et autres
chrétiens de cette région qui étaient sous sa protection. Les
diplomates français, en réalité des envoyés spéciaux, vont
manœuvrer en coulisses, au désespoir des militaires sur le terrain. La
désunion des Alliés est grandement responsable de ce désastre
militaire ; en particulier la France, qui prenant position en faveur de
Mustafa Kemal, a troublé le jeu. Ce dernier, auréolé de ses victoires,
impose ses conditions lors des longues négociations du traité de
Lausanne signé en 1923. En pratique, la Turquie retrouve ses
frontières d’avant la guerre, et, suprême honte, les puissances alliées
sont chassées de Constantinople fin 1923. Les espoirs d’une Arménie
et d’un Kurdistan détachés de la Turquie sont passés à la trappe.
Enfin, le traité de Lausanne conduit à un échange de populations
entre la Grèce et la Turquie, imposé par Mustafa Kemal, qui va
concerner des centaines de milliers de personnes. Les orthodoxes
d’Anatolie trouvent refuge en Grèce, et les musulmans de Grèce et de
Crète, en Turquie. L’idée est de rendre « homogène » le tissu ethnique
de ces territoires. Même, si l’expression peut choquer, n’hésitons pas
à dire qu’il s’agit bien d’un processus de nettoyage ethnique, oui mais
voilà : « consenti » par les deux parties. On imagine quel a pu être le
désarroi de ces populations ballotées d’une région à l’autre. Les
Arméniens suivront le mouvement, car, par ordre du gouvernement
d’Angora, tous les chrétiens d’Anatolie doivent émigrer, ou accepter
leur islamisation. Beaucoup d’Arméniens, après un séjour en Grèce,
pour la plupart en tant que réfugiés, choisiront, quelques mois ou
années plus tard, l’exil en Europe et dans les Amériques. Le
Panturquisme en Asie Mineure est inscrit désormais dans les faits
pour toujours, à la barbe des « Grandes Puissances ».

Le présent ouvrage se présente sous la forme d’une chronique, des
années qui s’étalent du début du XXe siècle jusqu’à l’entreȬdeuxȬguerres,
concernant des événements qui ont eu lieu en grande partie en Asie
Mineure. Il se réfère aux archives du ministère de la Défense de la France,
des départements de la Marine et de l’armée de Terre, ainsi qu’à celles du
ministère des Affaires étrangères.
20

La plupart des analyses politiques émanent des rapports, pour la
plupart secrets, des représentants français en poste au sein de l’Empire
ottoman et des services de renseignements français. Nous allons ainsi tenter
d’analyser ce que fut la place de la France au Levant, puis son déclin, en
partie lié aux drames qui ont suivi le traité de Sèvres de 1920, aboutissant à
son annulation et à son remplacement par le traité de Lausanne de 1923.
C’est à dire d’un traité de Sèvres qui consacrait, dans cette région d’Asie
Mineure, la victoire des « Alliés » face à l’Empire ottoman coalisé avec les
empires centraux. Certes, ce traité prévoyait un démantèlement sévère de
l’Empire ottoman, mais aussi des perspectives de paix par la création
légitime d’une Arménie indépendante, soutenue justement par ces Alliés,
ainsi qu’un Etat kurde. Mais ses clauses ont été rayées d’un simple trait de
plume par l’intransigeance du mouvement nationaliste turc aux mains de
Mustafa Kemal, mouvement dissident du califat de Constantinople, qui a su
parfaitement manœuvrer face à la désunion des Alliés, en bénéficiant de la
complaisance de la France. Bref, nous allons essayer de comprendre comment
les Alliés ont pu perdre, en deux années, tout le crédit d’une victoire pour
accepter le diktat d’un chef nationaliste.
Cet ouvrage comporte 8 annexes. Les annexes numérotées de 1 à 7
sont des compléments au texte principal. L’annexe 7 « Notices
biographiques » fournit des éléments biographiques des principales
personnalités impliquées dans les événements ou qui y ont joué un rôle
majeur.
Pour suivre le cheminement de ces événements des premières années
du XXe siècle en Asie Mineure, nous avons pensé utile de consacrer au
début de l’ouvrage (Prologue) un chapitre sur des références historiques de
cette région permettant d’en expliquer le fondement. Nous avons soigné
autant que possible l’orthographe des noms, surtout celle des personnalités
ottomanes, qui peut différer selon les sources. Il en va de même pour les
noms des villes et des lieux. Cependant, il faut rappeler que la Turquie n’a
eu de cesse de supprimer ou de masquer toutes les traces d’une présence
chrétienne en Asie Mineure, y compris dans le nom de certaines villes
symboliques. Prenons deux exemples :
x
Constantinople s’appelle, depuis 1930, Istanbul, nom créé par
référence à celui du quartier de Stamboul qui fut le quartier habité
par la communauté turque de Constantinople ;

21

x
Aïntab fut le nom arménien de la ville de Cilicie qui, aujourd’hui,
porte le nom de Gaziantep, cȇestȬàȬdire qu’on a pris Antep le nom
turc de la ville auquel on a accolé Gazi (ghazi) signifiant vainqueur.
3
Bref, Gaziantep est la ville symbole de la reconquête de la Cilicie par
les Turcs après qu’ils en eurent chassé les Français et les Arméniens.
Et il en va de même pour Smyrne devenue Izmir, Antioche devenue
Antakya, Tarse devenue Tarsus, Alexandrette devenue Iskenderun….
Quelques explications sur des expressions d’origine turque (qui
n’ont plus cours depuis 1934).
Effendi
Effendi accompagne le nom d’une personne dans un sens de civilité qui se
traduit, de nos jours, par « Cher Monsieur..». A l’origine ce mot était associé
à des hommes de haut rang ayant des responsabilités dans la fonction
publique, ainsi qu’à des gens de lettres ou des savants.
Bey
Bey accompagne le nom d’une personne qui occupe une fonction importante
dans l’administration, tel que chef de région ou préfet, ou dans l’organisation
militaire, assimilable au grade de colonel.
Pacha
Pacha accompagne le nom d’une personne qui occupe une fonction
importante dans l’administration, tel que chef ou gouverneur de région, ou
dans l’organisation militaire, assimilable au grade de général. Ainsi un bey
est élevé au grade de pacha dans le processus de son avancement.
Quelques autres termes du domaine administratif utilisés dans
l’ouvrage :
Bagtché………Jardin
Caza………….SousȬdistrict, village
Konak………..Résidence administrative (mairie), hôtel
Sandjak………District, département, subdivision de vilayet, administré
par le Mutessarif
Vilayet………Province administrative, région gouvernée par le Vali

3
Un musée de la ville est consacré à la gloire des armées turques
victorieuses. Un espace serait réservé aux souvenirs français.
22

PROLOGUE
L’Asie MineureȬUn peu d’histoire
Ce prologue évoque des pans de l’histoire des peuples d’Asie Mineure au
cours des XIX et XXe siècles, jusqu’au déclenchement de la Grande Guerre
sur lethéâtre oriental.
Les Arméniens persécutés
En 1828 une grande partie de la Transcaucasie, comprenant
l’Arménie orientale, est annexée par la Russie qui craint que les
réformes susceptibles d’être menées dans les provinces arméniennes
de Turquie induisent la création d’un état arménien indépendant, ce
qu’ils ne souhaitent pas.
De leur côté, les Turcs, dans les régions où ils sont majoritaires,
s’en prennent ouvertement aux Arméniens en encourageant les
Kurdes à les spolier et à s’établir dans ces régions à leurs dépens. La
population arménienne subit persécutions et sévices malgré
l’indignation de l’opinion européenne. Durant les années 1894Ȭ1896,
les massacres des Arméniens réclamant d’être traités dignement et
non pas comme des sujets de race inférieure, ainsi que l’application
des réformes, font des dizaines de milliers de victimes. Ils sont
« l’œuvre » d’Abdull Hamid II, le sultan au pouvoir. Les puissances
occidentales, freinées par des intérêts particuliers, se contentent de
protester par voie diplomatique.
Le 26 août 1896, pour attirer l’attention des puissances
occidentales sur le sort peu enviable des Arméniens au sein de
l’Empire ottoman, vingt six Arméniens appartenant au parti
révolutionnaire Daschnak s’emparent de la banque ottomane de
Constantinople et prennent en otage le personnel comprenant des
cadres européens. Après l’échec des assauts, conduits par les forces
turques, des négociations sont menées, principalement par la
diplomatie française. Elles conduisent à l’évacuation de la banque et
au départ des révolutionnaires, sous la protection française, en
ère
direction de la France, à bord du bâtiment français de transport de 1
4
classe Gironde.

4
La Gironde deviendra en 1909 le Tourville puis en 1924 le Rhin.
23


ère
Le bâtiment français de transport de 1 classe Gironde
peu avant 1900.


Photo du groupe d’Arméniens, ayant participé à l’attaque de la
banque ottomane de Constantinople (à leur arrivée à Marseille)

On retrouvera le Tourville, en septembre 1922 à Smyrne pour recevoir les
réfugiés (voir le § sur « L’incendie de Smyrne »).
24


Cet acte a pour conséquence le déclenchement de nouveaux
massacres de la population arménienne de Constantinople et de ses
environs.
L’arrivée des JeunesȬTurcs au pouvoir en 1908 donne de l’espoir
aux Arméniens ; parmi ces derniers, certains notables vont même
s’allier avec le comité JeunesȬTurcs. Cependant les nationalistes de ce
comité craignent que le train de réformes libérales promis,
notamment sous la pression des puissances occidentales et des
Russes (pour la partie de l’Arménie orientale proche de leur frontière)
ne débouche sur l’indépendance de l’Arménie : ni les Turcs, ni les
Russes, ne veulent donc d’une Arménie indépendante.
Des troubles éclatent, en avril/mai 1909, en Cilicie où les
nationalistes turcs craignant que la constitution de 1876 leur fasse
perdre leur prééminence visȬàȬvis des autres communautés non
musulmanes, notamment des Arméniens fortement implantés dans
cette province, s’en prennent à ces derniers qui sont ainsi l’objet
d’une terrible oppression. Les missions chrétiennes de la région ne
sont pas épargnées. Alertés, les pays occidentaux dépêchent leurs
navires de guerre pour aider, secourir leurs ressortissants et les
communautés arméniennes. La France, n’est pas en reste : l’escadre
légère de Méditerranée, sous les ordres du contreȬamiral Pivet, rallie
le golfe d’Alexandrette. On assiste alors à une opération d’ingérence
5
humanitaire en territoire ottoman .

5
Voir partie I de l’ouvrage « La flotte française au secours des Arméniens
1909Ȭ1915 ».
25


Le quartier chrétien d’Adana dévasté (photo de Juin 1909)
Le différend grécoȬturc
Les Grecs se soulèvent à leur tour ; les puissances européennes
vont accourir à leur secours. C’est en 1821, que commence
l’insurrection des Grecs contre la Turquie, de la Morée aux îles de
l’archipel. Les Turcs rendus furieux pendent le patriarche grec de
6
Constantinople à la porte de sa cathédrale. En prenant Tripolitza en
1821, les Grecs se rendent coupables d’exactions envers les
musulmans, provoquant plusieurs centaines de victimes. Le 13
7
janvier 1822, au congrès d’Epidaure , les insurgés proclament
l’indépendance de la Grèce, instituée par la « loi organique
d’Epidaure ». Nait alors la première assemblée nationale grecque
ayant à sa tête un gouvernement constitué de trois membres dont la
8
présidence est confiée à Mavrokordatos . Cependant les Turcs, en
9
réaction, répliquent par les massacres de Chios en 1822 .

6
Tripolitza ou Tripoli est une ville du centre de la péninsule du
Péloponnèse.
7
Ville de Grèce sur la côte nordȬest du Péloponnèse.
8
Né à Constantinople, il présida la première assemblée nationale grecque.
Plusieurs fois Président du conseil, il rédigera la constitution de 1844.
9
Les massacres de Chios (île de la mer Egée) perpétrés par les Turcs, en
réponse à la perte de Tripolitza, auraient fait chez les Grecs 25.000 morts et
45.000 vendus comme esclaves.
26

10
C’est ainsi qu’Ibrahim pacha parvient, peu à peu, à reconquérir
11
tout le pays aux insurgés ; et de son côté, Rachid pacha reprend
Athènes. Mais, les Grecs vont compter sur le concours des puissances
européennes, poussées par leurs opinions publiques, qu’il s’agisse
des Allemands, des Italiens, des Anglais et des Français : on les
appellera « les Philhellènes ». En 1827, une flotte angloȬrussoȬ
12
française écrase l’escadre turquoȬégyptienne à Navarin , provoquant
la destruction de 21 vaisseaux, tandis qu’un corps expéditionnaire
mis sur pied en Juillet 1828, commandé par le général français
Maison, chasse fin octobre 1828 sans difficulté les Turcs et les
Egyptiens de Morée.

Bataille de Navarin d’après une lithographie
de Louis Le Breton.


10
Général égyptien envoyé au secours des Turcs contre les Grecs en Morée.
A la suite de son père, il gouvernera l’Egypte pendant quelques mois en
1848.
11
Général ottoman.
12
Port de Grèce dans le Péloponnèse, sur la mer Ionienne.
27


L’indépendance de la Grèce
Les Turcs reconnaissent alors l’indépendance de la Grèce. C’est
pendant cette guerre que le sultan, voyant que les troupes janissaires
n’avaient pu s’adapter aux nouvelles techniques modernes de guerre,
décide de s’en séparer en les faisant massacrer, tant à Constantinople
qu’en province, provoquant ainsi la mort de 127.000 fantassins. La
poursuite du déclin est inexorable : battus par les Russes, les Turcs
doivent céder le Caucase et reconnaître l’autonomie de la Roumanie.
D’autre part, la guerre qui éclate en 1828 entre la Russie et la
Turquie va favoriser la cause de l’indépendance de la Grèce. Sous la
pression du corps expéditionnaire français et des forces grecques
ellesȬmêmes, Ibrahim pacha et les Turcs évacuent le pays. Vaincu, le
sultan doit accepter, en 1829, le « traité d’Andrinople » par lequel il
reconnaît l’indépendance de la Grèce. CelleȬci se constitue en
13
République, avec pour Président le Comte Capo d’Istria qui
s’entoure d’un Conseil d’Etat de vingtȬsept membres, remplacé
l’année suivante par un sénat qu’il nomme luiȬmême. Les puissances
occidentales qui avaient aidé la Grèce à se libérer, décident, par les
protocoles du 22 mars 1829 et du 3 février 1830, qu’elle sera érigée en
monarchie héréditaire tributaire de la Turquie, et qu’elle aura dans
ses frontières la Morée, l’archipel des îles Cyclades et l’île Eubée de la
mer Egée, ainsi que la lisière continentale jusqu’aux golfes de Volo et
d’Arta. La Grèce antique, chère à l’Europe, renait, mais cet état
hellénique connait rapidement des difficultés. La guerre civile éclate
et Capo d’Istria est assassiné en 1831. Le prince de SaxeȬCobourg
ayant refusé la couronne, c’est Othon de Bavière, deuxième fils du roi
Louis II de Bavière, grand philhellène, qui est désigné roi de Grèce
par le traité du 7 mai 1832 signé entre la Grèce, la Bavière et les
puissances protectrices (Russie, Angleterre et France).
Dans les années qui suivent, la politique de la Grèce se caractérise
par l’idée Panhellénique d’enlever aux Turcs les territoires habités
par les Grecs.

13
Jean Capo d’Istria est né en 1776 à Corfou, ville appartenant à l’époque à
Venise.

28

Mais cette politique est suivie de près et même contrecarrée par
les puissances d’Europe qui ne souhaitent pas une trop grande
faiblesse de l’Empire ottoman. Sur le plan intérieur, le régime grec
montre sa totale inaptitude à assurer une gouvernance stable.
Prétextant le mauvais état des finances de la Grèce, l’Angleterre et la
Russie sont à l’origine d’une crise qui, en 1843, amène le roi Othon à
préparer une constitution qui voit le jour l’année suivante. Cette
constitution, ratifiée en mars 1844 par l’assemblée nationale,
maintient au roi le pouvoir exécutif ; le pouvoir législatif étant confié
à deux chambres : la chambre des députés et le sénat qui sera
supprimé vingt ans plus tard à l’occasion d’une nouvelle constitution.
La guerre de Crimée
En 1853, un conflit éclate entre l’empereur français Napoléon III et
er
le tsar de Russie Nicolas 1 sur la prééminence concernant la
protection des lieux saints de Jérusalem toujours sous le contrôle de
l’Empire ottoman, chacun voulant l’assurer en exclusivité. La Russie,
en réaction à l’action du sultan qui accorde sa préférence à la France
catholique, attaque la flotte turque et les provinces roumaines de
l’Empire ottoman. La Turquie appelle à son secours la France et
l’Angleterre, de nouveau alliées pour la circonstance. La guerre
commence sur le Danube où les deux entités adversaires connaissent
succès et échecs, puis se transporte en Crimée où, après une
éprouvante guerre de tranchées, le siège de Sébastopol (Sévastopol)
cède en septembre 1855. La défaite de la Russie est réglée par le traité
de Paix du Congrès de Paris signé en mars 1856 par les belligérants
14
de cette guerre de Crimée . L’Empire ottoman obtient la
neutralisation de la mer Noire et la libre circulation sur le Danube et
les détroits.

14
Presqu’île de l’Ukraine s’avançant dans la mer noire.
« Cette guerre a coûté très cher : rien que pour les combats euxȬmêmes, environ
2.000 Anglais, 8.000 Français et 13.000 Russes ; mais le choléra, le typhus et le
froid de l’hiver 1854/1855 (il faisait tellement froid que les oiseaux tombaient gelés
en plein vol) ont fait périr quatre fois plus d’hommes que la mitraille » (source :
article « Ukraine et Marine française » du vice amiral Henri Darrieus du
bulletin de 2006 de « Société des œuvres de Mer »).
29


Le déclin de l’Empire ottoman
En 1860, dans la région du mont Liban et jusqu’à Damas, les
maronites chrétiens sont à nouveau (comme après la crise de 1845)
massacrés par les Druzes. Les puissances occidentales décident une
expédition, conduite par le général français Beaufort d’Hautpoul,
pour aider le sultan à rétablir l’ordre. La Turquie doit alors
reconnaître l’autonomie administrative du Liban, visȬàȬvis de la
province ottomane de Syrie, avec une gouvernance confiée à un
Arménien.
La Grèce, forcée par la France et l’Angleterre de désarmer, n’a pas
pu profiter de la guerre de Crimée, comme elle l’espérait, pour
agrandir le territoire du royaume. De plus le Pirée est occupé par une
division de l’armée française. Humiliée et déçue, la Rue grecque s’en
prend à son roi qui est renversé en 1862 par une révolution. Il faut
trouver un autre roi. L’assemblée nationale élit, le 30 mars 1863, le
prince Guillaume du Danemark qui accepte la couronne de Grèce,
er 15
prenant le titre de Georges 1 .

15
En 1867, il épouse la grandeȬduchesse Olga (nièce d’Alexandre II de
Russie).
30

Cette carte postale symbolise une entente entre le roi Georges 1er de
Grèce (à droite) et l’empereur allemand Guillaume II (à gauche)
entourant le palais royal de Grèce (cette carte n’est pas datée ; elle a
été postée en avril 1916). Il s’agit de l’Achilleion (Achille de la
mythologie grecque) de Corfou, l’ex palais de l’impératrice Elizabeth
d’Autriche, surnommée Sissi, acquis en 1907 par Guillaume II. Il sera,
en 1915, transformé en hôpital militaire par les troupes françaises et
serbes. Aujourd’hui, c’est un palaisȬmusée ouvert au public.

Son règne commence sous d’heureux auspices ; en effet
l’Angleterre, bien disposée en sa faveur, consent en 1864 à céder à la
Grèce les îles ioniennes. La Crète se soulève à partir de 1866 pour
obtenir son rattachement à la Grèce, la mère patrie. Mais les Crétois
vont être abandonnés à leur sort, car à la conférence de Paris, les
Turcs ont gain de cause : la suspension de leurs relations
diplomatiques avec les Grecs qui aidaient les Crétois dans cette
démarche, a joué en leur faveur.
A la suite d’une guerre malheureuse avec les Russes, les Turcs
16
signent, le 3 mars 1878, le traité de San Stefano , révisé à Berlin le 13
juillet 1878, accordant la liberté à la Serbie et à la Roumanie et
l’autonomie à la Bulgarie. Quant à la Russie, elle reçoit des portions
de territoires de l’est de l’Empire ottoman peuplés de Géorgiens et
d’Arméniens. C’est à l’occasion de ce traité que le prince Alexandre
Gorchakov, ambassadeur du tsar Alexandre II, aurait fait la célèbre
17
citation : « La Turquie est l’homme malade de l’Europe ». De cette
guerre russoȬturque, la Grèce obtient par le congrès de Berlin de 1878,
en dépit de sa position neutre, un agrandissement de son territoire
qui ne sera effectif qu’en 1881, par la cession de la Thessalie par les
Turcs.

16
Banlieue chic de Constantinople.
17
De cette citation, la tentation serait grande pour considérer la Turquie
comme faisant partie géographiquement, voire culturellement de l’Europe.
Bien entendu, il n’en est rien. Et pour compliquer la chose, disons que le mot
« Europe » désigne, selon la mythologie grecque, Agénor, fille du roi de Tyr,
qui donna trois fils, Minos, Rhadamante et Sarpédon, à Zeus qui s’en était
épris. Ainsi, en Crète, la dynastie des Minos s’attribuait une origine divine
qu’elle justifiait par cette légende.
31

L’annexion de la Roumélie orientale par la Bulgarie en 1885 et
l’entrée en guerre de la Serbie contre les Bulgares provoquent une
nouvelle effervescence en Grèce qui s’apprête au combat. Les
puissances européennes, en particulier l’Angleterre, doivent
intervenir : la Grèce subit un blocus par mer de quatre mois
l’obligeant à désarmer.
En 1889, la Crète se révolte à nouveau ; cette fois, les Grecs
comptent sur l’appui de l’Allemagne, car leur prince héritier
Constantin vient d’épouser la princesse Sophie de Prusse, sœur de
Guillaume II, l’empereur de Prusse. Le gouvernement d’Athènes,
débordé par des mouvements nationalistes, envoie des renforts aux
insurgés, ce qui n’est pas du goût de Guillaume II.

32


Soldats grecs « irréguliers » de la guerre grécoȬturque de 1897

Une guerre éclate en 1897 (appelée aussi guerre de « trente
jours ») entre la Grèce et la Turquie ; cette dernière en sort
triomphante. Grâce à la diplomatie française, la Grèce ne perd pas
grandȬchose par le traité de Constantinople signé le 4 décembre 1897.
Une faible rectification de frontières avec la Turquie lui est imposée ;
elle doit aussi s’acquitter auprès de cette dernière d’une indemnité
financière de 4 millions de livres turques. Quant à la Crète, une
certaine autonomie lui est accordée. Pour beaucoup d’historiens, cette
guerre de 1897 aura porté un coup terrible au prestige et à la prospérité de
la Grèce.
33