//img.uscri.be/pth/5f876c59f860d0c27587db0c12498deb62695d4f
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

La France contre la Côte d'Ivoire

De
296 pages
Cet essai nous plonge dans le lointain passé de la Côte d'Ivoire, pour montrer que la résistance des Ivoiriens à la guerre armée de la France de Chirac en 2002, est le prolongement de celle menée très tôt par les Sanwi depuis 1908, tout en mettant en exergue les méthodes séculaires françaises de déstabilisation des régimes africains trop attachés à l'idée d'indépendance.
Voir plus Voir moins

LA FRANCE CONTRE
LA CÔTE D’IVOIRE
AUX ORIGINES,
LA GUERRE CONTRE LE SANWI
(1843-1940)© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56660-6
EAN : 978229656660-6 Lazare KOFFI KOFFI
LA FRANCE CONTRE
LA CÔTE D’IVOIRE
AUX ORIGINES,
LA GUERRE CONTRE LE SANWI
(1843-1940)
Préface de Simone EHIVET GBAGBO
L’Harmattan Afrique Liberté
Collection dirigée par Claude KOUDOU
Afrique Liberté est une collection qui accueille essais, témoignages et toutes
œuvres qui permettent de faire connaître l’Afrique dans toute sa diversité et
toute sa profondeur. Cette collection qui reste ouverte se veut
pluridisciplinaire. Son orientation sera essentiellement axée sur les rapports
entre l’Afrique et l’Occident. Elle refuse l’afro-pessimisme et se range
résolument dans un afro-optimisme réaliste. Sur quels repères fonder l’Afrique
d’aujourd’hui ? Telle est une des questions majeures à laquelle cette collection
tentera de répondre. Afrique Liberté se veut un espace qui doit explorer
l’attitude de l’Africain ou des africanistes dans ses dimensions mentale,
scientifique, culturelle, psychologique et sociologique. Dans un monde en
proie à de graves crises, un des enjeux majeurs de cette plate-forme serait de
voir comment faire converger les différents pôles de compétences pour hisser
l’Afrique à la place qui doit être véritablement la sienne.
Déjà parus
Ténin Diabaté Touré, La force de l’amitié, 2011.
Claude Koudou, Côte d’Ivoire. Quand ces grands pays et l’ONU nous
mentent, 2011.
Gérard Koné Dogbemin, La nouvelle loi sur la presse ivoirienne, 2011.
Modeste Dadié Attebi, Du miracle économique à la crise politique en Côte
d’Ivoire, 2011.
Jean-Marie Kouakou, Les représentations dans les fictions littéraires, (2
tomes), 2011.
S. Joseph Barrau, Dieu, qui es-tu ?, 2011
Claude Koudou (dir.), La Côte d’Ivoire face à son destin, 2010.
Désiré Mandilou (dir.), Services de base et dynamique sociale au Congo, 2010.
Gaston Ouassenan, Pauvre petite orpheline, 2010.
N.L. Gayibor, N.A. Goeh-Akue, Histoires nationales et/ou identités ethniques,
2010.
Jérôme Trabi Botty, Comprendre la liberté syndicale en Côte d’Ivoire, 2010.
René Babi, Amédée Pierre, le dopé national, grand maître de la parole
Atsain Narcisse Tiburce, Le triomphe des sans voix, 2010.
Seydou Koné, Voyage dans le tunnel du temps, 2010.
Béatrice N’Guessan Larroux, Aragon au miroir, 2010.
Amara Koné, Les héritiers de la misère, 2010.
Aka Flaubert Koukougnon, Guerre et éducation en Afrique, 2010.
Faustin Kouadio Blékanh, Une démocratie à l’africaine pour un
développement durable : cas de la Côte d’Ivoire, 2009. A son excellence Monsieur Laurent GBAGBO, Président de la
République de Côte d’Ivoire, qui a continué l’œuvre d’Amon Ndouffou II,
pour son combat pour la souveraineté nationale,
Au peuple sanwi, fier, digne et toujours debout, qui a posé le premier, les
fondements du nationalisme ivoirien,
A la jeunesse ivoirienne, pour le patriotisme dont elle a fait montre
pendant les années de braise qu’a connues notre pays,
A mes enfants et petits enfants, Pour qu’ils n’oublient pas :
« Ce pays n’est pas à vendre » Table des matières
Préface........................................................................................... 9
Avant-propos................................................................................. 13
Introduction................................................................................... 17
Chapitre I La France à la rencontre du Sanwi (1943-1886).... 23
A. Le traité du 4 juillet 1943 : point de départ....................... 23
1. Le Sanwi à l’arrivée des Français ............................. 24
2. L’établissement d’Assinie : un choix stratégique
pour les Français, une présence salutaire pour les Sanwi 31
B. Les visées coloniales françaises face à l’épreuve de la
souveraineté Sanwi................................................................. 39
1. Le Sanwi, un Etat souverain sous Amon Ndouffou II 40
2. La présence française à Assinie, une ambition coloniale
contrariée....................................................................... 45
C. L’immixtion française dans la politique extérieure
du Sanwi.................................................................................. 56
1. La menace Nzima et les tentatives de déstabilisation
du Sanwi 57
2. Les rivalités franco-anglaises dans le Sanwi............. 63
Chapitre II La mort d’Amon Ndouffou II et l’affaiblissement du
Sanwi (1886-1906)........................................................................ 69
A. Les règnes controversés des successeurs
d’Amon Ndouffou II............................................................... 69
1. De la mort d’Amon Ndouffou II ............................... 69
2. Les querelles de succession au lendemain
de la mort d’Am.................................... 74
3. Le honteux règne de Somian Boleba......................... 80
B. Les crises intérieures et la fragilisation du pouvoir royal 84
1. La tentative de sécession des Eotilé.......................... 84
2. La pénétration française dans le Sanwi, prélude à la
conquête coloniale ........................................................ 88
3. La remise en cause de l’autorité royale..................... 98
Chapitre III La mise en place du pouvoir français .................. 107
A. La France déstabilise le Sanwi.......................................... 107
1. Aboisso, nouveau centre de décision du Sanwi ........ 108
72. Amon Assémian, premier martyr agni
du pouvoir colonial ....................................................... 115
3. Les longues années d’instabilité du pouvoir royal .... 123
B. Le Sanwi sous régime colonial.......................................... 129
1. L’administration et l’exploitation coloniale
du Sanwi........................................................................ 130
2. Le refus de soumission des Sanwi et l’exode
vers la Gold Coast........................................................ 148
3. La tentative de restauration de la royauté sanwi ..... 159
Chapitre IV L’éveil politique du Sanwi (1920-1940) ............... 175
A. L’exacerbation du nationalisme sanwi naissant.............. 175
1. « L’affaire des douze » ministres Boleba .......... 175
2. Les intrigues politiques contre le pouvoir de Somian
Boleba.................................................................... 187
3. Les essais de réorganisation
du pouvoir royal sanwi .......................................... 197
B. La difficile adaptation du Sanwi
au modèle colonial français ................................................... 209
1. L’état d’esprit du Sanwi colonisé entre contestation et
loyalisme................................................................ 209
2. Les réformes administratives et la suppression du
cercle d’Assinie ..................................................... 215
3. L’avènement au pouvoir de Jean Amon Adingra
ou la victoire négociée de l’autorité coloniale....... 219
Conclusion.................................................................................... 229
Annexes......................................................................................... 233
Sources et bibliographie.............................................................. 285
8PREFACE
Y a-t-il un intérêt certain pour les peuples d’aujourd’hui et les
générations de demain à se pencher sérieusement sur le passé colonial de
l’Afrique ? Ce passé n’est-il pas dépassé dans la mesure où la plupart de nos
pays ont acquis leurs indépendances depuis plus d’un demi-siècle et, de ce
fait, gèrent leurs propres affaires en toute souveraineté ? En outre, les défis
actuels à relever sont tellement immenses et urgents qu’il peut paraître
absurde de consacrer du temps et de l’énergie à pérorer sur ce qui fut in illo
tempore. En effet, au regard des impératifs du moment comme l’enracinement
de la démocratie dans nos mœurs, la stabilité politique et l’unité nationale, la
sécurité et la paix, l’éducation et l’emploi des jeunes, l’intégration économique
et la mondialisation, la santé et l’environnement, l’immigration vers l’Occident
et la pauvreté, le sida et les grandes pandémies, etc., est-il légitime de revenir
sur notre passé lointain ou proche ?
Il va sans dire que les exigences de l’actualité et les priorités du jour
nous font obligation de travailler farouchement à l’équipement de nos pays, à
leur développement socio-économique, à leur modernisation, à leur
démocratisation, à leur cohésion interne par la construction de véritables
consciences nationales.
Pour ce faire, il y a lieu de nous focaliser sur le présent et le futur surtout
que les temps anciens ont été pour nous des temps de douleur et
d’humiliation. Dans une telle vision, notre temps et nos talents doivent
servir à rattraper le retard qui est le nôtre face aux peuples de l’Occident qui
nous ont dominés et qui continuent de dicter leurs lois à toute l’humanité. Mais
alors, comment réussir véritablement à prendre nos destins en main et à
réaliser une réelle émancipation de nos peuples sans être toujours à la traîne ?
Autrement dit, comment transformer notre présent et notre avenir en des
espaces de pleine réalisation de soi en toute dignité et liberté alors que notre
histoire jusque-là n’a été que le déploiement sinistre de sujétion et
d’asservissement ?
La réponse de Lazare Koffi Koffi, auteur de « La France contre la Côte
d’Ivoire. Aux origines, la guerre contre le Sanwi » est sans équivoque : le
9progrès de nos peuples passe inévitablement par l’exploration sans
complaisance de notre passé. Ce serait une grave erreur voire une horreur
monumentale de croire ou de faire croire que le retour sur notre histoire est
une pure perte de temps. Mieux, dans cet essai historique, il nous est
clairement montré la grande portée pédagogique et éthique de l’histoire en
tant qu’étude du passé. La connaissance de ce qui est révolu est perçue comme
le moteur révolutionnaire de ce qui est, de ce qui sera. Au fait, notre
mémoire collective, quand elle est restituée dans sa vérité sans falsification ni
flagornerie, demeure une véritable boussole pour les contemporains d’autant
plus que le passé est présenté comme la matrice du présent et la ligne
asymptotique de l’avenir.
Cet ouvrage nous situe du milieu du dix-neuvième siècle à la première
moitié du vingtième siècle (1843-1940) dans le royaume du Sanwi au Sud-Est
de la Côte d’Ivoire actuelle. Il est traversé de part en part, du début à la fin,
par une thèse : la France est restée la même France dans ses visées
impérialistes depuis le temps colonial du dix-neuvième siècle jusqu’à
l’époque contemporaine face aux peuples africains. La France de Louis-
Philippe 1er n’est point différente de la France de Jacques Chirac malgré
l’écoulement du temps, le changement des dirigeants et des époques. Ce que
fit la France colonisatrice contre le royaume du Sanwi au dix-neuvième siècle,
c’est ce qui se répète sous nos yeux avec la crise militaro-civile survenue en
Côte d’Ivoire depuis septembre 2002 sous le règne de Jacques Chirac.
La lecture de cet ouvrage nous montre des similitudes étonnantes entre le
peuple sanwi d’alors et la Côte d’Ivoire d’aujourd’hui. En effet, malgré la
différence des époques historiques, un dénominateur commun est mis en
exergue : la même puissance étrangère dominatrice avec les mêmes
méthodes machiavéliques faites de corruption, de ruse, de trahison, de
division, de manipulation, de violence, à l’effet de parvenir à ses fins qui sont
de dominer, d’exploiter, d’asservir les peuples noirs.
Par ailleurs, nous observons que, nonobstant les puissants moyens de
déstabilisation dont dispose cette puissance étrangère impérialiste, le peuple
sanwi d’alors et le peuple ivoirien d’aujourd’hui, n’ont jamais accepté de
brader leur dignité. Ils ont toujours lutté pour défendre leur souveraineté,
quelquefois au prix fort de leur sang. C’est dire que les luttes patriotiques et
les combats de résistance face à l’impérialisme français ne datent pas de nos
jours. Mais mieux, cet écrit révèle deux grandes figures emblématiques voire
deux héros de la résistance contre l’envahisseur occidental : d’une part, le
roi sanwi Amon Ndouffou II qui déclarait déjà en 1843 à l’arrivée des
Français « ce pays n’est pas à vendre », et d’autre part, l’actuel Président
ivoirien Laurent Gbagbo, jaloux de l’indépendance et de la souveraineté de
son pays.
Il n’y a donc rien de nouveau sous le soleil des relations franco-
ivoiriennes, au-delà du changement du temps. La pleine conscience et la
10profonde connaissance de cet état de fait depuis des siècles devraient alors
amener les peuples africains à ne pas se tromper de combat, à identifier le vrai
fondement de leur retard et le véritable enjeu de leur lutte.
Simone EHIVET GBAGBO,
Première Dame de la République de Côte d’Ivoire
11AVANT-PROPOS
Le titre de cet essai est inspiré de celui présenté par Mamadou
Koulibaly, La guerre de la France contre la Côte d’Ivoire, ouvrage publié chez
l’Harmattan en 2003, au lendemain de l’attaque armée d’une bande
d’assaillants ivoiriens et de la sous-région montés, manipulés et protégés par la
France.
Dans cet ouvrage, tout en dénonçant sans faux-fuyant ce qu’il a appelé
« le gangstérisme international d’État » instauré et entretenu par la France,
ancienne puissance coloniale, pour désorganiser et subordonner à sa cause et à
sa guise « les petites économies » comme la Côte d’Ivoire, le Professeur
Koulibaly a courageusement lancé un appel à la mobilisation pour partir « en
croisade contre les déstabilisateurs de notre pays ».
Ce livre répond à cet appel. Il veut, en outre, se situer dans le
prolongement de l’action didactique et pédagogique de l’ouvrage présenté
par le Professeur Mamadou Koulibaly pour expliquer aux Ivoiriens
particulièrement à la jeunesse à travers l’expérience des relations franco-
sanwi entre 1843 et 1940, comment la France de la Liberté, de l’Égalité et de
la Fraternité, depuis toujours, organise des génocides pour maintenir et
contrôler ses intérêts économiques. Avec le Sanwi, très tôt, elle a expérimenté
« la force militaire, le coup d’État, la rébellion, la conquête coloniale,
l’assassinat politique », comme moyens pour saboter et détruire cet État
monarchique dans ses fondements institutionnels et ses structures de
production. Le projet de ce livre, en définitive, est de montrer les fondements
historiques de la guerre menée par la France contre la Côte d’Ivoire.
Ce projet est né de discussions menées dans des cercles politiques sur des
sujets touchant à la coopération entre la France et ses anciennes colonies
mais aussi, sur les causes des crises et des rébellions qui, en Afrique,
semblent être une fatalité pour noyauter le développement du continent noir.
Au cours de débats politiques, il m’est arrivé très souvent d’établir
certaines similitudes surprenantes d’ailleurs des attitudes politiques qui
existent entre les souverains sanwi, d’Amon Ndouffou II à Amon Ndouffou
III, et les chefs d’État de la Côte d’Ivoire post-coloniale d’Houphouët-Boigny
à Laurent Gbagbo, aussi bien dans leurs rapports avec la France que dans leur
gestion du pouvoir d’État. Alors, sur invitation et insistance de camarades de
parti originaires du Sanwi, ce projet a finalement pris forme.
Qu’il me soit donc permis, en premier lieu, d’exprimer toute ma
gratitude à tous ces frères et sœurs, membres d’une cellule politique du Front
13Populaire Ivoirien dirigée par Gisèle Sampah. Je traduis ensuite, mon extrême
sensiblité à la preuve d’amitié et à la marque de sympathie que m’a
témoigné Simone Ehivet Gbagbo, Première Dame de Côte d’Ivoire, en
acceptant sans hésitation de préfacer cet ouvrage, renforçant ainsi sa
dimension politique. Qu’elle accepte ici l’expression de ma profonde
reconnaissance.
J’exprime toute ma gratitude au Professeur Christophe Wondji qui a
permis à cet ouvrage de bénéficier de l’objectivité de son regard
scientifique, des recommandations pertinentes de l’éminent professeur
d’Histoire qu’il est, et des conseils encourageants du maitre.
Ma reconnaissance va enfin, au Professeur Abou Drahamane Sangaré,
Inspecteur Général d’État, de qui je relève au plan professionnel, pour sa
bienveillante attention et pour l’accueil si attachant qu’il a réservé au
manuscrit.
J’associe enfin à ces remerciements et de façon toute particulière,
Madeleine Djouman Akré, Patricia Kamsa Kouadio, secrétaires de Direction
et Mathias Behon, enseignant, qui, avec dévouement et respect, plusieurs mois
durant, ont fait preuve de bonnes dispositions professionnelles pour la saisie
de ce travail et sa présentation technique.
Je n’oublie pas Affala Edwige Hardmong, journaliste, pour sa
relectue vigilante de ce manuscrit.
Je ne terminerai pas sans faire mention de Marie-Noëlle Manzan, ma
fille, étudiante, qui a lu, la première, le manuscrit et l’a soumis à une critique
sans inclination ni émotion filiale.
À vous tous, je témoignerai toujours ma reconnaissance.
Lazare KOFFI KOFFI
14Carte n° 1 : Situation du Sanwi
(Carte établie par Rougerie (G) in Les pays Agni du Sud-Est de la Côte d’Ivoire forestière,
Abidjan, I.F.A.N. 1957)
15INTRODUCTION
1 2En milieu agni d’aujourd’hui, évoquer le Sanwi et son histoire, suscite le
plus souvent une ambiance « hystérique » le mot n’est pas trop fort sous forme
d’enthousiasme délirant, teinté de fierté nostalgique ; surtout si cette histoire retrace
les hauts faits qui ont façonné le Sanwi en tant qu’État akan prestigieux, depuis
l’époque de ceux qui l’ont élaboré, jusqu’à la période de son apogée, c'est-à-
dire, du début de l’exode akan en 1701 au règne d’Amon Ndouffou II (1844-
1886). Ces faits, remarque Henriette Diabaté :
« replongent avec nostalgie (les Sanwi actuels) dans un passé qui les
rattache aux grands royaumes du monde akan. Ils se flattent d’avoir été les
conquérants et les organisateurs de ce Sud-Est de la Côte d'Ivoire ; ils sont fiers
de leurs rois qui ont traité d’égal à égal avec les puissances européennes plus d’un
3siècle avant les indépendances africaines ».
Ce passé « glorieux », idéalisé par les détenteurs du savoir historique du
Sanwi, est très sollicité par les jeunes, qui, lors de journées culturelles organisées au
4cours des vacances scolaires , aiment se le faire raconter, non pas comme on
1 Il s’agit uniquement ici des Agni d’Aboisso et non de tout l’ensemble géographique
comprenant les Ndényé, les Morofoè, les Diabé, les Bettié, les Bona et les Bini.
2 Il existe plusieurs formes d’écriture de ce nom. Nous préférons la forme que nous avons utilisée
parce que la plus connue et la plus répandue.
3 Diabaté (H), le Sanwi, un royaume akan de la Côte d’Ivoire (1701-1901). Sources orales et
histoire. Thèse de Doctorat d’Etat Es-lettres et Sciences Humaines, Université de Paris I, Oct.
1984, Vol. I, p. 22.
4 L’exemple des étudiants ressortissants du Département d’Aboisso, regroupés au sein d’une
association dénommée A.E.P.A. (Association des Étudiants de la Préfecture d’Aboisso) est
éloquent sur ce sujet. Pendant les vacances scolaires et universitaires 1978, 1979, 1980 et
1981, ces étudiants soudainement épris de connaître les faits de civilisation du passé de leur
peuple, ont organisé des journées culturelles — qui étaient en fait des journées de recherche
déguisée — qui les ont amenés à voir de près les différents attributs de la royauté sanwi, les dan-
ses dites « royales » comme l’« akété », à recueillir de nombreux contes populaires, des pro-
verbes mais aussi et surtout à collecter des traditions orales retraçant l’histoire générale du
17

pourrait le croire, pour en retenir ce qui peut les aider à mieux assumer leur
présent, mais pour s’en servir comme la preuve que leur peuple est « évolué »
et n’a pas attendu l’arrivée du Blanc, pour élaborer ses moyens d’existence, ses
systèmes de valeur aussi bien sur le plan structurel qu’institutionnel. Cette
attention toute particulière accordée à cette partie du passé humain du Sanwi a
favorisé, de façon générale, des rencontres soutenues entre détenteurs et
récepteurs de la connaissance historique. De fait, aujourd’hui, la plupart des jeunes
sanwi, ruraux comme citadins, intellectuels ou non, savent, grosso-modo, les
différentes péripéties ainsi que le processus qui ont constitué la trame historique
de la réalisation de l’Etat sanwi. Ils savent également, de manière courante, les
actes marquants qui ont rendu célèbres certains souverains au cours de leur règne.
Ainsi, lorsqu’on magnifie le Sanwi, les Agni notent avec beaucoup de fierté les
5œuvres de conquête d’Aka Essoin , poursuivies par ses successeurs que furent
6Amon Ndouffou Kpayn , Assémian Dihiè (mort en 1827) qui occupa le pays
essouma, et Assomlan Kotian, plus connu sous le nom d’Attopkora Kassi (1827-
71844) ou Attobra – l’Attacla des Français, qui acheva la conquête des Eotilé. C’est
avec ce dernier roi-conquérant que le Sanwi se fera connaître véritablement au-delà
de ses frontières comme un État puissant fondé sur une organisation militaire bien
structurée.
Un fait digne d’intérêt, connu dans tout le Sanwi, est l’attribution à Kacou
8Andon , sous l’impulsion des intellectuels, du nom solennel d’Amon Ndouffou, le
jour de son investiture sur le trône du Sanwi. À ce nom de règne, on affecta le
numéro III non seulement pour justifier le rétablissement de la dynastie royale
écartée du pouvoir entre 1908 et 1949, mais aussi pour marquer la continuité
entre le nouvel élu et les premiers illustres rois. Par cette action, les
conservateurs voulaient marquer la puissance et la continuité de la royauté sanwi.
Ainsi, tout se passa comme s’il y avait entre Amon Ndouffou II et Amon Ndouffou
9III « un effacement pur et simple des étapes intermédiaires » . C’est parce que, au
Sanwi depuis sa fondation. Ces journées ont été organisées successivement à Aboisso, Maféré,
Ayamé, Yaou puis à Akounoungbé et à Adjouan.
5 Aka Essoin était un des chefs de guerre d’Ano Asseman qui remplaça Amalanman Ano à la
tête de la troupe en fuite. En principe, après son établissement à Krinjabo, il devait retourner
rendre compte de sa mission à son chef, Ano Asseman, resté lui dans l’Aowin (Ebolossa).
Mais, comme ce dernier ne pouvait le rejoindre, Aka Essoin dut administrer le nouveau
territoire conquis comme un véritable roi. (cf. Diabaté, thèse, 1984, op. cit. p. 165).
6 Selon la liste officielle et celle dressée par H. Diabaté, Assémian Dihiè serait le successeur
direct d’Amon Ndouffou Kpayn. Selon la version de Mouëzy, il y aurait eu un certain Amon
Kadjo au règne court avant Assémian Dihié.
7 Cette autre appellation de ce roi sanwi a été avancée par S.P. Ekanza ( cf. sa communication au
colloque interuniversitaire de Bondoukou 4 - 5 Janvier 1974 : « Aboisso, fille du commerce de
traite », p. 241.
8
Kacou Andon fut roi du Sanwi de 1949 à 1979 sous le nom de règne d’Amon Ndouffou III.
9 Diabaté H., « Quelques causes de déperdition et de déformation dans l’utilisation des
sourcesorales : l’exemple du Sanwi » in Recherche – Pédagogie et Culture – Paris, Janvier –
Février 1979, n° 39, p. 5.
18

Sanwi, « la mémoire ne s’encombre pas des faits de la période révolue s’ils ne sont
10pas nécessaires au présent. Le passé inutile meurt dès qu’un épisode est achevé ».
Ce « passé inutile » est la tranche de l’histoire qui part du dernier quart du
XIXe siècle à la proclamation des Indépendances africaines. C’est l’époque où le
Sanwi a connu plusieurs crises qui lui ont porté de gros préjudices. Cet État,
depuis sa réalisation, n’a pas évolué dialectiquement, c'est-à-dire à partir de
contradictions internes, mais de manière continue. Les seules mutations, loin d’être
révolutionnaires, étaient la succession des règnes. La société sanwi était
caractérisée par sa cohésion interne.
La première véritable crise du Sanwi sera une crise interne provoquée par
l’intronisation discutée d’Aka Siman Adou en 1886. À partir de 1893, le Sanwi
connait une deuxième crise, plus profonde. C’est une crise externe qui est la
conséquence de l’instauration du régime colonial français en Côte d’Ivoire. En
effet, le système colonial, avec son corrolaire de frustations, d’humiliations,
d’aliénation et d’asservissement sera à l’origine de bouleversements politiques et
économiques, de déséquilibres sociaux, de crises spirituelles et des mentalités qui
estomperont l’image d’un Sanwi vivifié.
C’est ici qu’apparaît le rapport dialectique entre colonisation et sociétés
africaines. Au total, le Sanwi, sous régime colonial, revêtira un visage tout à fait
nouveau qui provoquera chez le peuple comme l’a souligné, avec justesse, Amon
d’Aby :
« Une véritable angoisse qui s’affirma chaque jour à mesure qu’apparaissent
des facteurs nouveaux tels que l’éveil de conscience de jeunes couches, sous
l’influence de la culture occidentale, ou la création des partis politiques.
Conséquence logique de l’institution des assemblées élues et du suffrage
11universel ».
Cette étude retrace l’évolution du Sanwi, de sa rencontre avec la France en
1843 jusqu’en 1940, pour comprendre les mécanismes des mutations profondes
subis par la société sanwi durant cette longue période.
Au regard de ces mutations, plusieurs problèmes se posent :
- d’abord, dans le contexte général de la société sanwi en transformation, quels
ont été les facteurs qui ont fait évoluer la société avant l’installation du régime
colonial ? Comment ces facteurs se sont-ils agencés ? À quel moment y a-t-il eu
équilibre si équilibre il y eut entre eux ? Quels sont les modèles sociaux qui ont été
valorisés et qui ont fait le succès de la société traditionnelle ?
- ensuite, toujours dans le processus d’évolution de la société sanwi, la
rencontre avec le système colonial a été à l’origine d’une crise généralisée.
Comment s’est établi ce système colonial et comment a-t-il transformé la société
10 Idem.
11 Amon d’Aby ( F. J ), le problème des chefferies traditionnelles en Côte d’Ivoire. Imp. Jemmpès,
Paris, 1958, p.8.
19

sanwi ? Quels en furent, selon les circonstances, les divers aspects politiques et
administratifs ?
Ce Sanwi colonisé apparaîtra désormais comme une société dualiste et
disparate. Quels sont les différents aspects de cette société colonisée ? Comment les
Sanwi vont-ils réagir face à la dénaturalisation de leur environnement
sociologique ?
Cette étude répond à toutes ces préoccupations. Pour qu’elle soit aisée et
claire, elle doit être abordée dans une perspective diachronique qui, seule, le
pensons-nous, peut donner une vue suffisamment globale de l’évolution de la
société sanwi.
Ainsi, pour mieux saisir le processus de transformation à tous les niveaux de la
vie quotidienne, c'est-à-dire politique, économique, sociale et culturelle et, par
conséquent, pour mieux percevoir les éléments de la civilisation sanwi qui ont été
ébranlés par ce mécanisme de transformation ainsi que ceux qui y ont résisté, nous
utiliserons une approche d’anthropologie dynamique qui permet de cerner les
modifications structurelles à l’œuvre dans les sociétés parce qu’elle « aide à mieux
reconnaître le caractère hétérogène de toute société qui révèle toujours des
éléments “d’âge différent” séquelles de son histoire qui coexistent de manière plus
12ou moins contradictoire, plus ou moins efficace ».
Nous utiliserons également les résultats acquis par la sociologie et
l’anthropologie dynamiques dans leurs programmes d’étude sur les changements
sociaux et culturels ainsi que sur la situation coloniale des sociétés africaines au
moment où la plupart d’entre elles s’étaient engagées dans des « luttes de
décolonisation ». En effet, contrairement à l’ethnologie classique qui procède par
une approche parcellaire dans son étude des sociétés dites « traditionnelles », en
séparant l’organisation sociale des changements qui l’affectent, l’école « dynamiste
» s’impose comme exigence d’analyse d’avoir une « saisie globale » de la société
13étudiée. En apparence, comme le souligne si bien André Arkoun, les deux projets
s’opposent. En effet, alors que la sociologie de l’organisation sociale souligne les
permanences, les équilibres et appréhende la société par ce qui, en elle, riposte au
devenir, la sociologie dynamique s’efforce plutôt de saisir ce qui fait qu’une société
est toujours ouverte à l’histoire. L’intérêt de l’analyse dynamique c’est qu’elle
14révèle que toute société est à la fois système et histoire.
Ce rapprochement entre Histoire et Sociologie ne surprend guère car,
comme l’a exprimé Fernand Braudel dans son excellent ouvrage, « Écrits sur
l’histoire » non seulement « toutes les sciences sociales se contaminent les unes les
15autres et l’histoire n’échappe pas à ces épidémies », mieux « sociologie et histoire
12 Balandier ( G ), Sociologie actuelle de l’Afrique noire. Dynamique sociale en Afrique
centrale. P.U.F., Paris, 1971, 3e édition, p. 37.
13
Balandier ( G ), Sens et puissance, les dynamiques sociales, P.U.F., Paris, 1971, p. 6.
14 Arkoun ( A ), « Sociologie de l’organisation sociale » in La Sociologie, Coll. Encyclopédie
Larousse, Librairie Larousse, Paris, 1978, pp. 135-142, p. 135.
15 Braudel ( F ), Ecrits sur l’histoire, Flammarion, Paris, 1969, p. 99.
20

étaient une seule aventure de l’esprit, non pas l’envers et l’endroit d’une même
16étoffe, mais cette étoffe même, dans toute l’épaisseur de ses fils ».
Dans le cadre de l’école « dynamiste », ce rapprochement, s’est manifesté
essentiellement dans la détermination des données dynamiques surtout de celles
qui expriment l’action du temps sur les systèmes sociaux, action qui pose « le
problème de la continuité et des discontinuités sociales, de la répétition et des
17différences » .
Ainsi, avec cette étude des transformations, on verra que la société sanwi,
comme toute société en mutation, est soumise à une dynamique qui est à la fois une
18dynamique du dedans et une dynamique du dehors . C’est la conjonction de
facteurs endogènes et de facteurs exogènes qui, sous le règne d’Amon Ndouffou
II, provoqua le changement social du Sanwi. Car, avant l’imposition du système
colonial, le Sanwi était déjà ouvert au changement : le commerce de traite
atlantique avant 1893 avait introduit dans la société de nouvelles catégories
sociales ; la politique des traités instaurée par la France légitimera les autorités
locales ainsi que l’ère géopolitique de la société entière ; enfin, les rivalités
franco-britanniques activeront les conflits entre le Sanwi et ses voisins de la zone
côtière. Tous ces facteurs de modification se poursuivront et s’accentueront après
1893 et pendant toute la période coloniale.
Au cours de cette période coloniale, on notera une diversité de réactions en
présence des situations. D’abord, une tentative de résistance aux forces externes,
suivie, après son échec, d’une adaptation sous forme d’initiation aux conditions
nouvelles ; enfin, une recherche de l’identité perdue, exprimée sous forme de
retour aux sources qu’on verra avec la tentative de restauration de la royauté
sanwi. Cette tentative de restauration n’aboutira pas puisque, à peine sorti de sa
situation de colonisé, le Sanwi sera récupéré, non plus comme entité autonome
avec son administration propre, mais comme une simple région administrative, par
la Côte d’Ivoire indépendante.
En définitive, cette approche dynamique nous permet de comprendre que la
vie des sociétés est liée à plusieurs histoires : celle qu’elles réalisent et dont elles
conservent quelques traces, celle qu’elles accomplissent dans le présent, enfin, celle
19qu’elles portent en elles comme autant de possibles (G. Balandier) .
Un triple souci a guidé notre démarche.
D’abord, apporter notre modeste contribution à la connaissance historique du
Sanwi et par-delà le Sanwi, aider à connaître l’Histoire de la Côte d’Ivoire qui
reste encore méconnue dans ses méandres, surtout les mutations profondes qui se
16 Idem. p. 105. Pour spécifier encore sa pensée, Braudel ajoute que l’histoire est une dimension
de la science sociale, qu’elle fait corps avec elle. Le rapprochement actuel entre les deux
sciences tendrait-il à confirmer la prévision de E. Durkheim qui disait : « un jour viendra où
l’esprit historique et l’esprit sociologique ne différeront plus que par des nuances » ? (cf.
Balandier (G), Sens et puissance, op. cit. pp ; 56-57).
17 Balandier (G), op.cit. p. 57
18 Arkoun (A), op. cit. p. 140
19 Balandier (G), cité par Arkoun (A), op. cit. p.140
21

sont opérées dans la vie de tous les jours de ses différents peuples, au moment où
elle passa de la situation précoloniale à l’état de colonisée.
Ensuite, par cette étude, nous espérons pouvoir expliquer l’attitude spontanée
des Sanwi à rappeler les faits de civilisation de leur royaume de l’époque d’avant
la colonisation, mais à passer sous silence jusqu’à l’oubli, ceux de la période
coloniale. Cette approche psycho-sociologique nous permettra également de
comprendre pourquoi, à la fin des années 50, les Sanwi ont voulu faire sécession
au moment de l’accession de la Côte d’Ivoire à la souveraineté nationale, en
évoquant le traité du 4 juillet 1843 passé entre les Français, le roi du Sanwi et les
chefs d’Assinie. Quel a été le véritable apport du Sanwi à l’Histoire générale de la
Côte d'Ivoire ?
Enfin, ce travail sur le passé du Sanwi permettra de comprendre le présent
de la plupart des Etats africains qui, brandissant leur indépendance, n’en finissent
pas pour autant de vivre le drame de la dépendance. Le Sanwi, société
hiérarchisée et État monarchique, en entrant en contact avec l’Occident, connaîtra
une aventure qui préludait la configuration actuelle de l’Afrique tout entière. En
effet, par le traité de 1843, la France, prétextant la protection du royaume sanwi
contre ses voisins, chercha plutôt des moyens pour tirer profit des richesses
du pays. Désireuse d’avoir la mainmise totale sur le pays, elle profita du
désordre provoqué par les problèmes de succession pour s’ingérer dans les
affaires intérieures du Sanwi et finit par le dominer et exploiter toutes ses
ressources ; aidée en cela, comme toujours, par la population locale conditionnée
à cet effet.
Aujourd’hui, l’Afrique, bien qu’indépendante, vit encore dans un désordre
qui a pour noms, instabilité politique et guerre civile soutenues par
l’« impérialisme international » dont le dessein n’a pas changé : maintenir par tous
les moyens ce grand continent morcelé en petits États toujours démunis,
constamment dépendants et continuellement exploités. La crise politique qu’a
connue la Côte d’Ivoire, dite indépendante, en septembre 2002, en est un parfait
exemple.
22CHAPITRE I
LA FRANCE À LA RENCONTRE DU SANWI
(1843-1886)
En 1843, les Français s’installent sur la côte assinienne après deux
tentatives infructueuses en 1637 et en 1687. À leur arrivée, l’environnement
politique et sociologique n’était plus le même. Les Essouma qui, durant tout
le XVIIe siècle ont dominé cette partie du littoral éburnéen, ont perdu leur
influence suite à l’implantation des Agni. Ces derniers, en véritables
conquérants, en 140 ans, entre 1703, (date de la deuxième évacuation
française d’Assinie suite aux attaques répétées des Hollandais et de la fièvre
jaune) et 1843, (année à laquelle la France reprend langue avec les
Assiniens) ont conquis et incorporé tous les peuples du Sud-Est forestier de la
Côte d’Ivoire dans un Etat appelé le Sanwi, doté d’une capitale politique,
Krinjabo et d’un important centre économique qui s’ouvrait sur la mer,
Assinie-Mafia.
En 1843, en reprenant l’initiative de rencontrer les peuples de la côte
assinienne, les Français, qui, sans le vouloir, ont pratiqué pendant longtemps
une politique coloniale mesurée, éveilleront l’ambition des Sanwi de bâtir
dans l’espace conquis une monarchie forte. En un demi-siècle de
cheminement, de 1843 à 1893, les relations franco-sanwi seront à
l’avantage des Sanwi.
A. LE TRAITE DU 4 JUILLET 1843 : POINT DE
DEPART
Le point de départ de la rencontre entre le Sanwi et la France, est
indubitablement la signature du traité du 4 juillet 1843 à Assinie. Ce traité
qui servira d’instrument de droit international pour permettre d’une part, à
partir de 1871, d’arrêter l’expansion britannique en Côte d’Ivoire, et, d’autre
23part, de délimiter les frontières ivoiriennes de l’Est et de l’Ouest, produira
dans l’immédiat des effets bénéfiques aux deux nations signataires. La France,
en échange de la concession en toute propriété de la langue de terre de Mafia
pour s’y établir, offrit sa protection au royaume, à son roi et à tous ses chefs
20contre toute agression extérieure.
1. Le Sanwi à l’arrivée des Français
Le Sanwi est une région située dans le Sud-Est de la Côte d’Ivoire
forestière. Il correspond aujourd’hui exactement à l’ensemble territorial
constitué des départements d’Aboisso, d’Adiaké et de Tiapoum. Se présentant
comme « un triangle isocèle dont le sommet serait la source de la rivière
Songan et la base, encadrée par la Tanoé à l’Est et le Comoé à l’Ouest,
21s’étendrait de la lagune Ehi à celle de Kodjoboué » . Ce territoire, couvre
modestement une superficie totale de 6.500 km2 dont à peu près 500 sont
occupés par les lagunes Aby, Tendo et Ehy.
Au XIXe siècle, à l’arrivée des Français et même encore aujourd’hui le
Sanwi avait pour voisins immédiats, les Bettié et les Ndényé au Septentrion,
les Ashanti et les Apolloniens au Levant, les Abouré, les Akyé-Lépins et les
Mbato au Couchant. Ce n’était pas un pays fermé sur lui-même. Il s’ouvrait
en effet sur l’Océan Atlantique au Sud et sur le monde extérieur par Assinie,
site stratégique de la Côte d’Or.
Très accidenté dans son ensemble, le relief du Sanwi est caractérisé du
Sud au Nord par une plaine côtière sableuse, des marais, des collines de
grès, des schistes et de bas-plateaux vallonnés dans la région du Djandji
(Ayamé). Rougerie en 1957, en donne une description plus détaillée :
« Au Nord, c’est… le pays vallonné des sols, sur schistes… relativement
riches… les régions légèrement bosselées des sols sur granite… trop
marécageuses. Au Sud, ce sont les formations sableuses des plaines
sédimentaires… les plaines alluviales souvent trop marécageuses ou
littorales, à la fois trop sablonneuses et trop marécageuses. Dirigée de Nord-
Est en Sud Ouest, entre une limite septentrionale jalonnée par les cours de
l’Amboran et de la haute Témé, et une limite méridionale joignant la haute
Bouègne au sommet de la lagune Abi, l’écharpe médiane des bons pays…
recouvre les régions articulées en barres et couloirs, et déborde quelque peu
20 Cf. traité du 4 juillet 1843, art. 1, 2, 6, 7.
21 Diabaté (H), Le Sanwi, sources orales et histoire. Essai de méthodologie, NEA, Coll.
Tradition orale, Abidjan, 1986, p. 15.
24

22la Bia vers l’Ouest… » .
La végétation du Sanwi, elle, présente un milieu naturel extrêmement
verdoyant que constitue l’immense forêt équatoriale des régions littorales
éburnéennes. Cet ensemble vert et monotone est cependant morcelé par la
présence d’un système hydrographique plus ou moins important qui arrose
tout le pays.
Lartigue, capitaine au long cours, travaillant pour le compte du négociant
armateur Victor Régis aîné, qui avait des factoreries dans les comptoirs
23français de Grand-Bassam et d’Assinie, donne ici dans son rapport de 1851,
une description fort saisissante de ce milieu.
« Lorsqu’on quitte le fort d’Assinie pour se diriger vers le N. (sic), on
a, à sa droite un marigot de plusieurs miles qui conduit au grand lac
d’Apollonie. Après avoir parcouru trois miles environ, on arrive à un point
où les embouchures et les passes se multiplient à l’infini, à travers un
labyrinthe de petits îlots, derrière lesquels s’étend majestueusement le lac
24Ahy . Ce lac n’a pas moins de 5 lieues de long sur 3 de large…
L’aspect du lac Ahy dans lequel on ne pénètre qu’en traversant un long
dédale de passes encaissées dans des rives verdoyantes et touffues est
véritablement merveilleux. Après avoir parcouru, à travers mille obstacles,
des horizons si bornés, cette vaste nappe d’eau offre soudain au regard
ravi, tous les charmes de la surprise ; c’est un délicieux panorama que
couronnent dans le lointain, de hautes montagnes chargées de la plus riche
végétation. Vers le milieu du lac s’avance, très avant une pointe basse à
l’extrémité de laquelle s’élève, comme s’il surgissait du sein des eaux, un
gracieux bouquet d’arbres dont la silhouette se découpe pittoresquement.
Cet ensemble présente un tableau magique que l’œil ne peut se lasser de
contempler, et qui fait comprendre à l’âme émue, les grandeurs de la
création ».
Le système lagunaire formé par les lagunes Aby, Tendo et Ehy,
véritable déversoir, reçoit les eaux des nombreux cours d’eau dont les plus
importants sont la Bia et la Tanoé. C’est dans ce cadre physique à la fois
enchanteur et repoussant que s’élaborera progressivement, dès le milieu du
XVIIIe siècle, le royaume agni du Sanwi.
L’ensemble territorial qui forme ce royaume fut, au départ, le cadre
22 Rougerie (G), les pays agni du Sud-Est de la Côte d’Ivoire forestière. Essai de géographie
humaine, IFAN, 1957, p. 36.
23 Lartigue, « Rapport sur les comptoirs de Grand-Bassam et d’Assinie », in Revue oloniale,
Octobre 1851. pp. 335-336.
24 Il s’agit de la lagune Aby que Lartigue dans ses récits a dû confondre avec une autre lagune,
Ehy, située au Sud-Est vers la frontière ivoiro-ghanéenne.
25

d’existence de quatre tribus bien distinctes, avant de devenir un seul peuple,
dans un seul État, le Sanwi, sous la conduite d’un seul chef, le souverain de
25Krinjabo aux environs de 1823. Il s’agit des Agni-Blafè , des Agoua, des
Eotilé et des Essouma. Toutes ces tribus sont issues des grandes vagues
migratoires d’origine ghanéenne.
Les plus anciennes tribus à occuper cette contrée sont indiscutablement
celles des Eotilé et des Agoua. Puis suivront dans l’ordre les Essouma et les
26Agni-Blafè . Les Agni, les derniers venus, en véritables conquérants,
27assujettirent par la force des armes, leurs devanciers. En 1740 , après la
28conquête des Agoua et surtout des Eotilé aux alentours de 1725 , ils fondèrent
Krinjabo, qui deviendra capitale du royaume. L’année 1823 marqua la fin de
leurs conquêtes avec la prise d’Assinie et du pays essouma. C’est avec la prise
29de cette dernière tribu, qui, comme le soutient Perrot , contrairement aux
Eotilé, composa avec les Agni, qu’Amon Ndouffou II, devenu roi en 1844, mit
fin aux campagnes guerrières des Agni-Blafè et entreprit de bâtir un véritable
Etat. Plus tard, à partir de 1849, avec les événements douloureux qui survinrent
dans l’Apollonie à la suite de l’arrestation puis de l’exil du roi sanguinaire
Kakou Aka, des Nzima, en fuite, suivis des Sohié, viendront s’installer sur les
terres d’Amon Ndouffou II, sur les rives des lagunes Ehy et Tendo, accroissant
ainsi le nombre de tribus qui formeront le Sanwi.
Le Sanwi était donc déjà constitué lors de la réinstallation des Français
en 1843. Ses grands centres de décision politique et économique
fonctionnaient déjà. Les relations de voyage antérieures à 1843, notamment
ceux de Ducasse, de Tibierge, du Chevalier d’Amon et du Père Godefroy
Loyer, les rapports fort détaillés de Lartigue en 1851, les témoignages de
25 Blafè, nom originel des Agni signifie : « qui-aime-les-femmes » (bla= femme ; fè= aime = doux).
Agni-Blafè donne donc « Agni-qui-aime-les-femmes ». Cette tribu, semble-t-il a été baptisée ainsi en
souvenir d’un adultère commis par l’un des fils d’Amalanman Ano avec une des épouses de
Kadjo Etibou, roi Denkyira. La réparation de cet affront provoqua la guerre et par suite, l’exode des
Agni (cf. Mouëzy (H), Assinie et le royaume de Krinjabo, Histoire et coutumes, Larose, Paris 1954,
2e édition, pp. 42-44.
26
Certains historiens et anthropologues comme Perrot (Claude-Hélène) et Valsecchi situent le
début de l’exode des Blafè aux environs de 1715 après avoir été attaqués par les Ashanti (Cf.
Perrot (Cl- H)). Les Eotilé de Côte d’Ivoire aux XVIIIe et XIXe siècles. Pouvoir lignager et
religion, publications de la Sorbonne, Paris, 2008.
27
La vraie date de la fondation de Krinjabo n’est pas précisée, ni par des sources écrites ni par
des sources archéologiques. 1740 n’est qu’une estimation de Rougerie (G). Le R.P. Henri
Mouëzy situe lui, cette fondation en 1725.
28 La date de 1725 a été suggérée par Valsecchi (et reprise par Perrot) à partir de lettres datées de
février-mars 1725 de A. Steenhart, un capitaine hollandais qui visita à cette époque Assinie.
Selon le témoignage de cet Hollandais, les Agni, sous la conduite de Aka Essoin, alignèrent
14.000 soldats armés de fusils contre seulement 2.000 Eotilé. Ces derniers, à cette époque,
n’avaient que comme armes des boules de manioc hérissées d’arêtes de poisson appelées
assouanlo. (Cf. Perrot (Cl-H)), op. cit. p. 46.
29
Perrot (Cl-H), op. cit. p. 49.
26

Amédée Brétignère et de Treich-Laplène entre 1881 et 1887 et les récits de
tournées des premiers administrateurs coloniaux au début du XXe siècle,
montrent que la plupart des villages qui existent encore aujourd’hui ont été
fondés entre le XVIIe siècle et le milieu du XIXe siècle. Les plus anciens
sont les villages agoua de Dibi, de Kotoka, d’Aboisso et d’Aliékro et les
villages Eotités de Biétry, d’Etuéboué et d’Etuessika. Les villages Essouma,
notamment Assinie ont suivi. On peut situer à la fin du XVIIIe siècle, la
création de la plupart des établissements agni. Une « carte du pays soumis à
Attacla dressée par Monsieur de Langle qui en a recueilli toutes les données
des naturels » donne des informations précieuses à l’arrivée des Français.
(Voir Carte n° 2)
On y trouve les noms des villages suivants : Aby, Adjouan, Aboué
(Eboué), Krengabo (Krinjabo), Aïsaboo (Ehouessébo), Adaou, Asaba
(Assouba), Aboason (Aboisso), Gingui (Djandji qui deviendra Ayamé sous
Brou Dihié), Iaou (Yaou), Iadessou (Dadiesso), Toulieso (Toliesso),
Koakourou (Kouakro), Abouliai (Aboulié), Maféri (Maféré), Mamedou (?),
30Ignabo (?) , Aïbo (Ayébo).
On y apprend également qu’à cette époque, l’Aféma s’appelait ‘‘pays de
Koa’’, ce qui fait penser que le fondateur de ‘‘Koakourou’’ était un certain
Koa (ou Koua) mais que ce pays était gouverné par Aby, frère d’Attacla et
soumis à Attacla (Attokpora Kassi). On y apprend enfin que les régions
de Nougoua et de Koutoukro étaient sous domination de Krinjabo.Trois
d’entre ces villages présentaient au XIXe siècle, un aspect agréable. Suivons
31ici les descriptions de Lartigue en 1851.
Krinjabo
« Il est construit sur un plateau élevé… Krinjabo est la capitale du
royaume d’Atacla et la résidence du roi Amatifou. Ce village est assez grand,
bien bâti et proprement entretenu par les habitants. Il paraît beaucoup plus
grand qu’il ne l’est en réalité, à cause de la distance qui sépare les cases
entre elles.
La population de Krinjabo est d’environ 3.000 âmes. Le village et ses
alentours sont très agréables; les chemins peuvent être parcourus dans tous
les sens avec la plus parfaite sécurité.
Au milieu du village se dressent coquettement l’habitation du roi et celle
de sa cour. Ces habitations se composent d’une maison à un étage… et d’une
réunion de cases dans lesquelles logent les femmes du roi et les gens attachés
à sa maison. Près de la case royale se dresse un vaste hangar où sont
30
(?), Mamedou et Ignabo sont des villages qui n’existent plus.
31
Voir le rapport de Lartigue pp. 335-339. Ce rapport, selon son auteur est le fruit de six années
d’expérience. C’est le résultat d’observations qu’il a faites, de renseignements recueillis et
d’investigations auxquelles il s’est livré durant la gestion des comptoirs d’Assinie et de Grand-
Bassam entre 1844 et 1851.
27

suspendus tous les barils qui contenaient la poudre qu’on tira à la mort
d’Atacla, le prédécesseur d’Amatifou… »
Aby
« Il est bâti sur la « rive gauche du lac dans une position très agréable,
saine et aérée. Le derrière du village est planté, dans toute sa longueur,
d’une triple rangée de bananiers qui sert de retranchement à la population
en cas d’attaque. Les environs sont sillonnés de petits sentiers protégés par
de grands bois qui offrent de charmantes promenades ».
32Le chef d’Aby se nomme Biroué . C’est un homme d’un caractère
très doux, très obligeant et rempli de bienveillance pour les Français. Les
habitants sont également bons et hospitaliers.
La maison de Biroué est à un étage. Il l’a fait bâtir à l’intention des
Européens qui viennent le visiter.
A une faible distance d’Aby se trouve le village d’Azouan (Adjouan) qui
n’a de l’importance pour nous qu’à cause des provisions que nous nous y
procurons. Ce village est sous la domination de Biroué. Ses habitants font
très peu de commerce ; leur activité est principalement dirigée vers
l’agriculture et la pêche ».
33Bétrié
« En quittant Azouan, et faisant route dans le N.O., on arrive à Bétrié,
situé à l’embouchure de la rivière de Krinjabo sur la rive gauche. Vu d’une
certaine distance, la physionomie de ce village est ravissante ; la nature semble
l’avoir jeté à plaisir au milieu de toutes les magnificences de la végétation
tropicale. Malheureusement, l’intérieur de Bétrié ne répond pas à la beauté de ses
environs ; c’est un village malpropre, construit sur pilotis à cause des inondations
qui le visitent fréquemment ; il est habité, en grande partie, par des pêcheurs et des
cultivateurs ».
32 Biroué, de son vrai nom Ahonmian Bléhouet, chef d’Aby à l’arrivée des Français à Assinie.
Ce chef est mort, selon Mouëzy, en 1875.
33 Bétrié ou Biétry ou Bianou est un village éotilé à l’embouchure de la Bia. Alors que Aby et
Krinjabo sont de création agni.
28

29