La France contre la Côte d'Ivoire. L'affaire du Sanwi

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L'affaire du Sanwi est souvent évoquée à chaque crise qui marque le destin de la nation ivoirienne. Cette "affaire" a, de 1959 à 1970, secoué tout le sud-est forestier de la Côte d'Ivoire indépendante et entraîné tout un peuple avec son roi dans une douloureuse aventure, à la recherche de son indépendance, de sa liberté et de sa dignité perdues. Dans cette tentative sécessionniste, ils connurent des privations de liberté, mais aussi toutes sortes d'humiliations.
Publié le : samedi 1 juin 2013
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EAN13 : 9782296537996
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LA FRANCE CONTRE LA CÔTE D’IVOIRE Lazare KOFFI KOFFI
L’AFFAIRE DU SANWI
L’afaire du Sanwi est trop souvent évoquée à chaque crise qui marque LA FRANCE
le destin de la nation ivoirienne. Cette « afaire » a, durant plus d’une
décennie, de 1959 à 1970, secoué tout le sud-est forestier de la Côte CONTRE LA CÔTE D’IVOIRE
d’Ivoire indépendante et entraîné tout un peuple, le Sanwi, avec son roi,
Amon Ndoufou III, dans une aventure douloureuse, à la recherche de
son indépendance, de sa liberté et de sa dignité perdues. L’AFFAIRE DU SANWI
Hommes et femmes, jeunes et vieux, enfants, intellectuels et paysans
illettrés, dignitaires du royaume et simples citoyens sanwi, tous furent
embarqués dans cette aventure, de gré ou de force, pour la restauration Du malentendu politico-juridique
de la personnalité séculaire de cet État monarchique akan fondé au début
e à la tentative de sécessiondu xviii siècle. Dans cette tentative sécessionniste, ils connurent des
privations de liberté, mais aussi toutes sortes d’humiliations.
Ils avaient cru à la bonne foi des nouveaux dirigeants africains et à leur
compréhension de l’Afrique, à une Afrique des Africains, à une Afrique
respectueuse de ses traditions, de ses valeurs, de ses constructions et
autres productions. Mais ils moururent avec leurs rêves, leurs espoirs –
leur désespoir aussi.
Lazare KOFFI KOFFI, historien, est originaire du
Sanwi. Ancien ministre de la Jeunesse, de la Formation
professionnelle et de l’Emploi dans le Gouvernement Pascal
AFFI NGUESSAN (2000-2003), puis de l’Environnement,
des Eaux et Forêts du Gouvernement Gilbert Aké NGbo
(décembre 2010 à avril 2011), il vit en exil depuis le
renversement du pouvoir du président Laurent Gbagbo et du
régime du Front populaire ivoirien par la France.
Collection
afrique liberté Préface du professeur Séry Bailly
27 €
ISBN : 978-2-336-29311-0 afrique liberté
AFRIQUE-LIBERTE_GF_KOFFI-KOFFI_FRANCE-CONTRE-COTE-IVOIRE.indd 1 22/05/13 17:58
LA FRANCE CONTRE LA CÔTE D’IVOIRE Lazare KOFFI KOFFI






LA FRANCE CONTRE LA CÔTE D’IVOIRE




Du même auteur :


La France contre la Côte d’Ivoire.
Aux origines, la guerre contre le Sanwi (1843-1940),
L’Harmattan, Paris, 2011.








































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-29311-0
EAN : 9782336293110Lazare KOFFI KOFFI







LA FRANCE CONTRE LA CÔTE D’IVOIRE

L’AFFAIRE DU SANWI

Du malentendu politico-juridique
à la tentative de secession







Préface du professeur S ry Bailly














?Afrique Liberté
Collection dirigée par Claude KOUDOU

Afrique Liberté est une collection qui accueille essais,
témoignages et toutes œuvres qui permettent de faire connaître
l’Afrique dans toute sa diversité et toute sa profondeur. Cette
collection qui reste ouverte se veut pluridisciplinaire. Son
orientation sera essentiellement axée sur les rapports entre
l’Afrique et l’Occident. Elle refuse l’afro-pessimisme et se
range résolument dans un afro-optimisme réaliste. Sur quels
repères fonder l’Afrique d’aujourd’hui ? Telle est une des
questions majeures à laquelle cette collection tentera de
répondre. Afrique Liberté se veut un espace qui doit explorer
l’attitude de l’Africain ou des africanistes dans ses dimensions
mentale, scientifique, culturelle, psychologique et sociologique.
Dans un monde en proie à de graves crises, un des enjeux
majeurs de cette plate-forme serait de voir comment faire
converger les différents pôles de compétences pour hisser
l’Afrique à la place qui doit être véritablement la sienne.

Déjà parus

Claude Koudou, Le président Laurent Gbagbo à la Cour pénale
internationale. Justice ou imposture ?, 2013.
Georges B. Beyllignont, Côte d’Ivoire et Afrique francophone. La
police face aux défis de prévention des conflits africains, 2012.
Koch Obhusu, Une saison à Hermankono, 2012.
Alain Dogou, Ma vérité sur le complot contre Laurent Gbagbo.
Contre-rapport des résultats de la Commission internationale de
l’ONU sur la crise postélectorale, 2012.
Germain Sehoue, Le commandant invisible raconte la bataille
d’Abidjan, 2012.
Alain Cappeau, Laurent Gbagbo, la conscience ivoirienne, 2012.
Claude Koudou, Côte d’Ivoire. Quand ces grands pays et l’ONU nous
mentent, 2011.
Modeste Dadié Attébi, Du miracle économique à la crise politique en
Côte d’Ivoire, 2011.
Gérard Kone Dogbemin, La nouvelle loi sur la presse ivoirienne,
Avancée ou recul ?, 2011.
Au roi Amon Ndouffou III, à ses valeureux compagnons dont Ernest
Amand Kadio Attié et Georges-Ernest Ehounoud Bilé, et à tous leurs
contemporains du Sanwi des années 60 – 70 qui sont morts incompris dans leur
lutte pour préserver la dignité et la personnalité du Sanwi, partie intégrante
de la Côte d’Ivoire indépendante,
A Frédéric Koffi Amouchia, mon oncle, revenu d’exil en 1967 et décédé
peu après dépouillé de tous ses titres de chef de la famille Ndjoafo
d’Assahoutoua, à Krinjabo et de chef du village d’Eboué,
A Ernest Koffi Koffi, mon géniteur, qui, devenu chef du village d’Eboué
en 1991, a su, en plusieurs occasions, m’inculquer, par un enseignement ardu
et soutenu, le devoir filial de connaître l’histoire de la famille Ndjoafo et
celle de tout le peuple sanwi aussi bien leurs moments de gloire que ceux de
leur déchéance,
A la jeunesse d’Aboisso pour qu’elle soit instruite afin qu’elle soit
toujours fière, en tout temps et en tout lieu, d’être à la fois Ivoirienne et Sanwi,
A tous les compatriotes exilés au lendemain de la crise postélectorale qui
a vu la chute du président Laurent Gbagbo, le 11 avril 2011, sous les feux
meurtriers de la coalition impérialiste franco-américano-onusienne. Qu’ils
gardent espoir. L’histoire reproduit sous nos yeux les mêmes faits d’hier,
mais comme hier nos devanciers se sont affranchis du colonialisme, nous
triompherons nous aussi de la domination néo-colonialiste.
































Situation du Sanwi en Côte d’Ivoire








PREFACE


Qui est l’auteur qui vient nous parler ? Lazare Koffi Koffi est un témoin
privilégié, au sens d’héritier, de la querelle objet du présent récit, en tant que
fils de chef, neveu de victime, opposant au plus éminent des protagonistes
(Houphouët-Boigny) et enfin en tant que victime lui-même dans cet
affrontement au long cours.
A qui l’auteur demande-t-il de cheminer avec lui ? A quelqu’un qui a
bien connu des originaires du Sanwi, dont d’illustres personnalités comme
Gaston Fiankan, Georges Kassi et Amon Tanoh, tous syndicalistes comme
mon père, et des condisciples comme Assié Kablan, Anoman Zibo et Aka
Ehilé. Je suis aussi militant syndicaliste, politique, et culturel.
A peine revenu de mon voyage à la rencontre de Zokou Gbeuly à
l’occasion du centenaire de sa mort, je suis sollicité pour accompagner un
auteur qui revisite l’histoire du royaume sanwi. Du Galebhahi à Amon
Ndouffou III, il n’y a de distance que celle qui sépare le Sud-Comoé du
Haut-Sassandra.
Avec les historiens présents à Daloa en ce mois de septembre 2012, nous
avons conclu que tous les résistants étaient motivés par une même aspiration
à la liberté et à la dignité. Ils ont compris que leur hospitalité se retournait
contre eux et qu’il y avait quelque chose à faire. La passivité, c’est aussi la
mort. Autant mourir en agissant.
Je rappelle enfin mon appartenance à la Commission Dialogue Vérité et
Réconciliation (CDVR) qui est à la fois source d’espoir et de déception en
proportion de la complexité de l’histoire récente de la Côte d’Ivoire et de la
détresse de notre peuple.
Ma vocation, dans tous mes engagements, a toujours été d’être un trait
d’union. C’est aussi celle de tout préfacier, entre un auteur et un public de
lecteurs. Quel est le destin d’un trait d’union ? Demeurer écartelé entre les
mots et les personnes qu’il doit lier ? Doit-il se casser et se rompre comme
dans les supplices anciens et disparaître ainsi ? Doit-il se renier, s’aliéner,
abdiquer et démissionner ? Je crois qu’il doit demeurer ce qu’il est pour
rapprocher, réunir, réconcilier. Au nom de la dialectique sociale ! Merci donc à
Lazare Koffi Koffi de solliciter mon statut de trait d’union qu’on peut
retrouver dans tous mes écrits depuis que la crise ivoirienne a commencé et
qu’elle m’a poussé à écrire, comme bien d’autres.
La continuité que propose l’histoire est objet de quête en même temps
que source de puissance. Elle ne conduit pas fatalement au ressentiment, à la
rancœur ni à la vengeance. La continuité construit les personnalités
individuelles et collectives et c’est en cela qu’elle est facteur de résilience et de
résistance, d’espoir et d’optimisme. Chacun, pour son équilibre et pour sa
13 dignité, doit sentir qu’il est le produit d’une histoire qui a l’ambition de se
poursuivre et de se renforcer.
Voici quelques éléments de cette continuité: Marchand arrive au Sanwi
après Tiassalé et la destitution d’Ettien Komenan pour imposer Fatou Aka,
Georges Thomann après sa rencontre avec Zokou Gbeuly, l’exil en
GoldCoast comme aujourd’hui au Ghana, les problèmes fonciers, la «
xénophobie » évoquée par l’administrateur C. Marais. Ce que disait le docteur
Blanquier est toujours d’actualité : « L’avenir de ce pays est fonction (…) de son
avenir politique (…) La meilleure politique est celle qui obtient les meilleurs
1résultats » .
Bien des auteurs nous demandent de nous méfier de l’histoire et de ne pas
revenir sur le passé. Je pense à Renan. Je me souviens aussi de la prudence
de Todorov. Je me rappelle l’adage de mes ancêtres Bété « Wa pani gwini dé
dré wou bhia » (Le souvenir de la bataille fait que la querelle ne finit pas).
Pourtant nous ne pouvons nous permettre cette amnésie individuelle et
collective. L’histoire s’imposera à nous parce que chacun agit toujours selon sa
mémoire des faits du passé ou son conditionnement historique. Nos
préventions contre l’histoire ne servent donc à rien, mais nous avons tous le devoir
de l’invoquer avec responsabilité dans un sens qui fait progresser les
hommes et les sociétés.
L’histoire est faite de liens. Même le champ de bataille en est un. Elle est
un héritage commun qui a la faculté de rassembler les héritiers et les inviter
au dépassement.
Si l’histoire peut être instrumentalisée, à quelle fin le serait-elle ? De
division ? De hiérarchisation ? D’hégémonie ? Cela ne pourrait effacer
l’égalité fondamentale des hommes que proclament la Charte du Mandé, la
Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 et nos deux
constitutions. Elle nous a divisés, elle peut nous réconcilier. Comment ?
Comment, en effet, parler d’un conflit comme celui du Sanwi sans souffler sur les
braises ? Comment l’histoire peut-elle réconcilier ?
En tant que science, elle ne doit pas déchoir au niveau d’une vulgaire
technique destinée à servir un objectif immédiat. Elle l’évitera en observant
une démarche rigoureuse qui n’escamote pas les défauts des uns et reconnaît
les mérites des autres pour dire toute leur vérité à eux tous, s’interroge sur
les raisons de l’implication positive ou négative de tel ou tel groupe de
protagonistes, qui place chaque acte et chaque mot dans son contexte, puisque
tout fait système, qui a conscience du lien entre histoire et géographie et qui
enfin cherche à comprendre plus qu’à condamner. On ne peut comprendre
notre histoire sans intégrer les forêts et les terres dont la convoitise n’est pas
sans conséquence sur son évolution.

1 Koffi Koffi (L), La France contre la Côte d’Ivoire. Aux origines, la guerre contre
le Sanwi (1843-1940), L’Harmattan, Paris, 2011. P.17
14 Cette ambition scientifique transparaît à plusieurs niveaux. Il s’agit d’une
étude qui se soucie de ses sources, cite de nombreux auteurs et prend les
engagements suivants : « Il faut dire ce qui est », « Eviter la polémique
excessive », « éviter à la Côte d’Ivoire d’autres blessures, d’autres drames
inutiles ».
C’est tout le mérite de l’auteur qui, à côté de la grandeur de ses héros,
place leur fragilité et leurs petitesses. Leurs adversaires ont des défauts qui
les rendent antipathiques mais ils possèdent cependant des qualités
indéniables. Celles-ci n’ont pas besoin d’être reconnues explicitement. Il suffit
de dire qu’un opposant d’Houphouët-Boigny est « téméraire » pour avouer la
puissance de celui-ci, sa capacité manœuvrière et l’efficacité de son Etat. Le
langage de l’ancien président et de son adversaire E. Attié du Sanwi rappelle
d’une part la polémique avec G. d’Arboussier, d’autre part entre Maurice
Yaméogo et Sékou Touré. Il indique l’air de ce temps.
En se souciant d’enraciner la démocratie et de poursuivre le renforcement
de la nation, cette histoire fera accepter l’idée de changement et d’alternance,
sachant que si on ne le fait pas, la nature imposera sa loi. Elle aidera aussi à
connaître et comprendre les lois et la culture des autres, conduira à compatir
à la souffrance de l’autre au lieu de se refermer sur la sienne, amènera à
aspirer à une puissance commune et collective et rappellera aux élites leur
responsabilité dans la prise de conscience des intérêts à long terme. Grâce à elle
on comprend que la démocratie et la nation sont des missions qui exigent des
sacrifices douloureux.
En admirant E. Attié pour son discours incisif et son sens de la mesure,
l’auteur vise à la fois la contradiction et l’unité. Pour le bien de notre
démocratie, il est important de savoir que le vieux Georges Kassi, après avoir
soutenu Houphouët-Boigny pour le syndicat agricole africain, a croisé le fer
avec lui dans l’affaire du Sanwi, que depuis le début l’avocat Binzème s’est
opposé à lui. En ce qui concerne la rivalité entre K. Nkrumah et notre
premier président, elle est aujourd’hui dérisoire car Samir Amin avait déjà vu
que l’épuisement du modèle de mise en valeur coloniale qu’ils avaient en
commun aboutirait à une crise qui a fini par les emporter tous les deux.
L’histoire nous rend humbles puisqu’elle a commencé avant nous et se
poursuivra inexorablement après nous. On peut la changer si on veut et la
réécrire, mais ce serait une perte de temps. Si elle se répète et paraît parfois
bégayer, qui peut dire qu’elle ne nous parle pas ? A bon entendeur salut !
C’est ce que semble nous conseiller le roi Amon Ndouffou III qui, au cours
de son procès, a dit: « C’est l’Histoire qui est notre éternel juge à tous ».
Dans la tradition akan, elle abaissera un « bia » (chaise) pour les uns et le
refusera à d’autres.
L’histoire est un lieu de refuge et de résistance pour les faibles et les
dominés. C’est la raison pour laquelle il est absurde de vouloir lui faire
violence afin de lui faire dire ce que l’on veut entendre.
15 Quel serait l’intérêt d’une histoire des victimes en Côte d’Ivoire ? Elle
permettrait à tous de comprendre que tout le monde a été victime à un
moment ou un autre et que toutes les souffrances sont respectables. Ce qui
compterait alors, ce serait la solidarité entre victimes plutôt qu’une idéologie
de la « victimisation » avec laquelle j’ai déjà exprimé mon désaccord. Sans
le savoir, les préjugés que nous affirmons avec force, viennent bien souvent
de nos oppresseurs communs. Leur anthropologie et leur histoire étaient
toujours intéressées.
Nous devons nous mettre au-dessus de ce qui est conjoncturel et
personnel pour nous adresser au destin de notre peuple, à ce qu’il y a de grand et de
noble dans notre histoire commune. La réaction de nos différents ancêtres
face aux défis de leur temps donne à tous des raisons de fierté. C’est la
même quête de liberté et de dignité qui les a animés, de Krinjabo dans le
Sanwi à tous les recoins de la Côte d’Ivoire, de l’Afrique et du monde.
Alors, sur le fond de l’affaire du Sanwi, ceux qui disent que le Traité de
1843 est une mystification ou une légende sont des poètes, comme se
contredisent ceux qui avancent qu’il s’agit d’une momie ou d’un cadavre. Pour
qu’il y ait momie ou cadavre, il faudrait qu’il ait eu du vivant ! Ce qui
compte, c’est de savoir si force reste à la force ou à la loi. Souveraineté,
statut particulier, identité, qu’importe ! L’histoire montre que Rainier et la
Principauté de Monaco ont bénéficié de la grande compréhension des présidents
français, de Gaulle, Mitterrand et Chirac. La cause d’Amon Ndouffou III n’a
pas eu la même chance. Face à l’impérialisme, que pouvaient valoir tous ces
traités signés avec de nombreux peuples ivoiriens et cités par Amon d’Aby,
originaire lui aussi du Sanwi ?
Le poète traditionnel Dibéro dirait: « Qui a appelé la pluie diluvienne ? »
Qui a convoqué notre mémoire ? Qui a appelé l’histoire à notre secours ?
C’est Lazare Koffi Koffi, le Sanwi, l’Ivoirien et l’Africain.
Il le fait pour panser une de nos plaies nationales. Il le fait pour que,
partageant une mémoire saine, ni honteuse, ni glorieuse, selon la formule de
2Memel-Fotê , nous soyons ensemble à la fois debout et en marche. Tout
historien authentique est passeur d’espérance.
3Il s’agit de réaliser le progrès non pas « malgré » nous , comme le voulait
Angoulvant, selon le témoignage de l’administrateur Nebout, mais de
manière durable, en sortant de la logique de la mise en valeur. On ne développe
pas les hommes, ce sont des hommes qui se développent.
A propos des victimes du coup d’Etat chilien, A. Touraine a dit: «
Ecra4sés par l’histoire, ils ont perdu la mémoire » . L’auteur porte l’histoire,

2 Memel-Fotê (H), « La mémoire honteuse de la traite et de l’esclavage », in
Pourquoi se souvenir ?, Grasset, Académie Universelle des Cultures, 1999.
3 Koffi Koffi (L), op. cit. p. 118.
4 Touraine (A), « Mémoire, histoire, avenir », in Pourquoi se souvenir ?, Grasset,
Académie Universelle des Cultures, 1999, p. 257.
16 l’emporte en exil et refuse la perte de mémoire. Mieux vaut une mémoire
« divergente » qu’une amnésie totale qui ne permettrait pas de tirer des
leçons du passé.
Lazare Koffi Koffi, dans les circonstances qui sont les siennes
actuellement, mérite qu’on l’encourage sur le chemin ouvert par Marcel Amondji et
Samba Diarra, ses illustres prédécesseurs. Pendant cette crise du Sanwi le
président Houphouët-Boigny a pu dire cette parole grave: « La vérité sera
ma vérité ». Sa vérité rencontre d’autres vérités, pour le grand bien de
l’histoire.
Voici une leçon de fidélité à soi et des valeurs à partager.
Prof SERY BAILLY
Membre de l’Académie des Sciences, des Arts, des Cultures d’Afrique et
des Diasporas africaines (ASCAD)













17 AVANT-PROPOS

Ce livre est le deuxième d’une série que j’ai intitulée, La France contre
la Côte d’Ivoire, et dont le premier a été édité par L’Harmattan en 2011. Il
s’agissait à l’origine d’un ouvrage que j’avais voulu publier en deux tomes
consacrés à l’histoire du Sanwi de 1840 à 1970 pour montrer d’une part les
transformations de la société sanwi sous régime colonial et d’autre part le
mauvais départ de la Côte d’Ivoire indépendante dans sa mission
d’intégration des sociétés traditionnelles au sein de l’Etat moderne naissant.
Finalement, des impératifs techniques mais aussi des indisponibilités dues à
mes charges politiques et administratives au sommet de l’Etat, m’ont
contraint à faire deux ouvrages distincts mais qui n’annihilent pas,- loin s’en
faut -, le projet initial. C’est pourquoi l’appel de titre est resté le même pour
rappeler qu’il s’agit bien de la deuxième partie d’un même ensemble.
Mais fait important à souligner, ce livre a été entièrement composé en
exil au Ghana. En effet, après la bourrasque qui s’est abattue sur mon pays,
la Côte d’Ivoire, bourrasque qui a entrainé la capture honteuse du président
Laurent Gbagbo, président légitime élu par les Ivoiriens et proclamé comme
tel par le Conseil constitutionnel du pays au terme du deuxième tour des
élections présidentielles de 2010, tous ceux qui lui sont proches et qui n’ont
pas connu un destin tragique, c’est-à-dire, lâchement assassinés par la
coalition franco-américano-onusienne ou par la horde des mercenaires et autres
recrues à la solde d’Alassane Ouattara, cet aventurier imposé à la Côte
d’Ivoire du vivant d’Houphouët-Boigny, tous ceux qui ont survécu à leur
furia, dis-je, ont été soit jetés en prison comme de vulgaires malfrats, soit
contraints à l’exil. Je fais partie de ce dernier groupe que la Grâce Divine a
sauvé d’une mort certaine parce que programmée. C’est par une nuit froide
du 13 avril 2011 que je me suis retrouvé avec toute ma famille, dépouillé de
tout, sur les rives d’Half-Assinie, au pays de Kwamé Nkrumah, après avoir
traversé la lagune Aby depuis Assinie-Mafia.
Au Ghana, en exil, l’histoire se répète pour moi. Ce que mes parents ont
vécu le matin avec Houphouët-Boigny, je le vis le soir avec Alassane
Ouattara. La racine de l’herbe rampante suit sa trajectoire sous terre. Destin d’une
famille ? Peut-être bien. En effet, comme mes parents sanwi, mais plus
particulièrement des éléments de ma famille paternelle dont mes oncles et les
cousins à mon père, ainsi que de nombreuses tantes issues de la grande
famille des Ndjoafo de Krinjabo qui ont été martyrisés par le régime du PDCI
à l’aube des indépendances avant de connaître les affres de l’exil, moi aussi,
comme pour vivre dans ma chair l’expérience douloureuse de ma grande
famille et de tout un peuple dont je suis un ardent défenseur depuis mon
entrée en politique en 1990 avec le Front Populaire Ivoirien (FPI) de Laurent
19 Gbagbo, j’ai vécu les exactions de Ouattara : comme bien d’autres cadres du
FPI, mon domicile à Abidjan a été saccagé, celui bâti à Eboué mon village
également pillé ; mes parents au village ont été molestés, mon frère cadet,
Frédéric Koffi Amichia a été tailladé à la machette, ma mère battue sans
5ménagement à coups de rangers par les FRCI et, comble des combles, les
habits sacerdotaux et autres objets liturgiques de mon jeune frère prêtre
catholique, feu l’Abbé Bruno Koffi Gnassou ont été souillés ou emportés. Et,
depuis lors, je vis en exil, au Ghana. Toutefois, cet exil est pour moi bien
plus supportable, puisque, en compulsant les pièces d’archives utilisées pour
composer cet ouvrage, je détiens des armes puissantes pour me forger une
armature morale me permettant de vivre à l’étranger mais aussi d’éviter les
erreurs et les travers de mes devanciers.
Aujourd’hui, les choses vont mal en Côte d’Ivoire sans le président
Laurent Gbagbo que les Français ont éloigné du pays en le gardant à La Haye.
Sous le fallacieux prétexte de restaurer la Démocratie en Côte d’Ivoire. Une
démocratie par le fusil et les obus. Qu’importe si cela doit coûter de milliers
de vie ! D’ailleurs, pour ces Blancs, la vie n’a jamais rien signifié en
Afrique. Seuls comptent leurs intérêts. Mais le vrai problème, ce ne sont pas
les Blancs. Ils nous ont légué des Etats hérités du partage du continent noir
depuis Berlin en 1885; il nous revenait à nous les Africains, sitôt après les
indépendances conquises ou acquises, de construire avec intelligence, des
nations pour consolider ces Etats. Partout, cet objectif n’a pas guidé l’action
politique et l’on a cru, à tort, que le développement, sous la dictée de
l’Occident et des institutions financières internationales, c’est la masse de
béton qui encombre nos cités et nos campagnes. « L’Affaire du Sanwi » qui
éclate en 1959 puis dix ans plus tard « l’Affaire du Guébié », sont
constitutifs des manques de vision et de personnalité réelle à imprimer à nos Etats
indépendants. L’Afrique a vécu et vit encore avec tout son esprit tourné vers
l’Occident qui reste, hélas, son modèle à imiter. De fait, nos réalités sont
abandonnées au bord du chemin et l’Afrique vogue sans âme vers l’inconnu.
Résultat : des instabilités politiques à ne plus en finir. Il nous faut arrêter
absolument et revenir urgemment en arrière, rentrer en nous-mêmes, comme
6le sankofa et nous écouter de l’intérieur.
Finalement, mon exil a été une bonne chose. Il m’aura permis justement
de me ressourcer. Non seulement j’ai vécu entièrement l’expérience des
Sanwi, j’ai repris leur chemin parcouru, mais j’ai (re) découvert l’Osagyefo,

5 FRCI, Force Républicaine de Côte d’Ivoire, composés des rebelles et de supplétifs
mercenaires à la solde d’Alassane Ouattara pour prendre par un coup de force le
pouvoir.
6 Le sankofa est le symbole, chez les Akan, de la sagesse et de la connaissance. C’est
une figurine qui montre un grand oiseau mythique qui tient sa queue dans son bec,
tout en volant. Symbole du retour sur soi pour ne pas être perdu…

20 Docteur Francis Kwamé Nkrumah, premier président du Ghana indépendant,
dont une grande statue, érigée à Accra en signe de mémorial, montre le
chemin. Nkrumah montre toujours le chemin d’une Afrique libre, véritablement
indépendante et souveraine. Et je découvre pendant mon temps d’exil, alors
que mon pays se dégrade en tout, que le Ghana de Jerry John Rawlings, de
John Agyekum Kuffuor et de John Evans Atta Mills lève la tête fièrement
sous le ciel éclairé de ses Black Stars. Mais le Ghana aussi a eu ses moments
d’incertitude…
Je voudrais ici d’abord rendre grâce à Dieu, le Bienveillant, qui, en
sauvant ma petite vie, m’a permis de vivre cette expérience d’exil, une véritable
somme de connaissances, mais aussi, pour l’homme politique que je suis, de
remettre en cause tout, de m’éloigner des idées reçues et de me frotter à de
nouveaux paradigmes.
Je voudrais aussi vivement être reconnaissant envers les autorités
ghanéennes toutes tendances confondues et surtout au président John Evans Atta
Mills, de regretté mémoire, qui, au nom de leur légendaire renommée de
Freedom Fighters (les combattants de la liberté) ont permis à tous les exilés
ivoiriens de trouver au Ghana une terre d’asile sans inquiétude. Que Dieu
bénisse le Ghana et le préserve du mal pour qu’il demeure toujours pour
l’Afrique une terre d’accueil et de ressourcement !
Je remercie tous mes compagnons d’infortune qui ont partagé des
moments de détresse avec moi mais qui ont gardé une foi inébranlable en notre
pays, surtout en sa capacité de rebondir. Ma pensée va particulièrement à
tous mes camarades de la coordination du FPI en exil surtout, à Dr Assoa
Adou, son président, Justin Koné Katinan, porte-parole et représentant du
président Laurent Gbagbo notre chef, notre maître, notre inspirateur et notre
raison d’être en politique, mais aussi mes amis étroits que sont les ministres
Pr Badjo Dagbo, Léon-Emmanuel Monnet et Richard Kouamé Secré.
Qu’il me soit également permis d’exprimer toute ma gratitude au
professeur Zacharie Séry Bailly qui m’a fait bénéficier de sa savante critique du
Maître, et ses utiles suggestions. Mais je suis particulièrement touché pour sa
disponibilité, en ces temps de désarroi et d’incertitude du lendemain, en
trouvant le temps de préfacer de manière admirable cet ouvrage d’historien
débutant. Je lui suis gré de tout.
Ma reconnaissance va enfin à tous mes parents, amis et connaissances
très nombreux qui n’ont cessé de venir me rendre visite à mon lieu d’exil
mais aussi de me prendre en charge en tout, le pouvoir Ouattara ayant gelé
mes avoirs pour me condamner à la faim et à la misère. Mais 2012 ce n’est
pas 1960. Je pense particulièrement au professeur Aka Adou, à mon
compagnon de tous les jours, Robert-Jonas Kouamé Bibli, à mon jeune ami très
« sanwiphile » Serges Kpélé et à mon ami et frère David Légré qui m’ont
assisté dans la correction et le montage technique de cet ouvrage.
21 J’associe à ces remerciements toute l’équipe actuelle des Archives
nationales de Côte d’Ivoire qui ont exhumé par un geste inattendu des décombres
de cette institution des pièces inédites qui m’ont permis d’élaborer le présent
travail.
Je ne terminerai pas comme toujours sans faire mention de Médard
Kossonou, mon beau- fils, garçon particulièrement serviable qui n’a jamais
ménagé son temps quand il s’agit de répondre à mes attentes, de mes enfants et
de leur mère, tous en exil comme moi, mais éloignés de moi pour des raisons
évidentes de sécurité, et qui ont apporté leur concours en lisant les premiers,
le manuscrit qu’ils ont corrigé.
A vous tous, je témoignerai de mon éternelle reconnaissance.

Lazare KOFFI KOFFI




























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Carte de l’ancien Royaume du Sanwi



INTRODUCTION


« L’Affaire du Sanwi ». Une « affaire » trop souvent évoquée à chaque
crise qui marque le destin de la nation ivoirienne. Cette « affaire » qui, plus
d’une décennie, de 1959 à 1970, a secoué tout le Sud-est forestier de la Côte
d’Ivoire indépendante, a entrainé tout un peuple, le Sanwi, à la suite de son
roi, Amon Ndouffou III, dans une aventure, folle et périlleuse pour certains
observateurs, magnifique et glorieuse pour d’autres, à la recherche de son
indépendance, sa liberté et sa dignité perdues depuis 1908. Des hommes et
des femmes, des jeunes et des enfants, des intellectuels et des paysans
illettrés, des dignitaires du royaume comme de simples citoyens sanwi furent
embarqués dans cette aventure, de gré ou de force, pour la restauration de la
personnalité séculaire de cet Etat monarchique akan fondé depuis le début du
XVIIIe siècle. Dans cette aventure, ils ont connu des privations de liberté,
mais aussi toutes sortes d’humiliations. Ils ont connu dans leur chair les
douleurs des coups de fouet, ressenti les rigueurs des travaux forcés sous les
ardents rayons du soleil d’Afrique ou sous les pluies diluviennes froides. Les
femmes ont subi les pires exactions dégradantes et déshumanisantes. Tous,
dans cette aventure, sans doute, avaient cru à la bonne foi des nouveaux
dirigeants africains. A leur compréhension de l’Afrique. A une Afrique des
Africains. A une Afrique respectueuse de ses traditions, de ses valeurs, de
ses constructions et autres productions. Mais ils sont morts avec leur rêve,
leurs espoirs, leurs désespoirs aussi. Les survivants et leurs descendants
traumatisés, vilipendés, toisés, hués quelquefois, portant à jamais dans leur
cœur et dans leurs chairs des stigmates visibles de ces moments de crimes
odieux et de souffrances inhumaines, gardent la tête baissée. Ils n’osent pas.
Ils n’osent plus affronter les regards. Ils n’osent pas parler. Ils n’osent pas
raconter. Conséquence : « l’Affaire du Sanwi » est refoulée dans les
profondeurs abyssales de la mémoire pour être oubliée, totalement oubliée.
Lorsqu’on l’évoque, c’est toujours au détours d’un discours politique, au cours d’
une assemblée de notables, au sein des familles dans certaines circonstances
particulières, non pas pour enseigner les péripéties de cette « affaire » mais
pour recommander son oubli, pour éviter de raviver les douloureux souvenirs
qui y sont liés, pour éviter de blesser, certains acteurs ou leurs descendants
étant encore en vie, autant ceux qui sont considérés comme des héros que
ceux qui sont vus comme des traitres à la cause du Sanwi. Aussi, lorsqu’un
chercheur, voire un enquêteur se rendait- il dans le Sanwi des années avant
1990, c’était avec beaucoup de réticence qu’il était accueilli. On se méfiait
25 7de tout et de tout le monde. Henriette Diabaté, spécialiste du Sanwi qui en
avait fait les frais en témoigne ici :
« A (la) réticence et à (l’) attitude circonspecte et réservée face à l’enquêteur,
s’ajoute la méfiance provoquée par l’atmosphère d’insécurité politique qui a
régné au Sannvin jusqu’à ces dernières années, parce que la région a été le cadre
d’événements politiques fâcheux qu’on désigne sous le nom d’« Affaire du
San8wi » » .
De fait, cette « Affaire » n’a jamais été écrite, du moins sous toutes ses
facettes, aussi bien du dehors que du dedans, aussi bien du côté cour que du
côté jardin. L’épopée de ses principaux animateurs n’est jamais racontée que
sous cape, en cercle restreint. Un homme comme Georges-Ernest Ehounoud
Bilé est devenu une légende. Fattoh Elleingand aussi dans une moindre
mesure. Quand au roi Amon Ndouffou III, il est appréhendé plutôt comme un
mythe tout comme Ernest Aman Kadio Attié. Mais jamais rien n’a été écrit
sur eux ni sur l’histoire de cette « Affaire du Sanwi » en dehors de Raymond
de Geouffre de la Pradelle, l’avocat-défenseur des Sanwi qui, le premier,
sans doute pour justifier l’échec de sa plaidoirie, a consacré un chapitre de
30 pages à cette « affaire » dans un livre publié en 1979 pour démontrer
d’une part, comment dans la période de transition qui va de la décolonisation
à l’indépendance des Etats africains, la raison d’Etat l’a emporté sur tout, le
droit, les principes et les règles ; d’autre part, que cette « Affaire » n’était ni
9plus ni moins qu’un malentendu politico-juridique . A sa suite, les quelques
traces qu’on trouve ça et là à travers certains ouvrages, sont des résumés,
voire des synthèses hâtives non pas que cela soit voulu, mais parce que le
contexte avant la mort d’Houphouët-Boigny en 1993 ne le favorisait pas. Du
vivant d’Houphouët, en effet, écrire sur l’histoire de « l’Affaire du Sanwi »
comme sur celle du Guébié était un risque à ne pas prendre. Personne, à la
vérité, n’osait. Pas seulement par manque de documents comme on le laisse
très souvent croire mais pour ne pas exciter le courroux du « Vieux ». De
son vivant, il ne fallait pas parler de lui en mal. Les Ivoiriens avaient fini par
intérioriser cela. Les quelques traces dont on eut droit avant sa mort dans
certains ouvrages ou à l’occasion d’un article de presse ont été mentionnées,
soit, pour saluer sa sagesse et sa magnanimité envers ces peuples « égarés »
10du Sanwi et du Guébié , soit pour dénoncer quelques travers de la gestion

7 Henriette Diabaté est auteur d’une thèse d’Etat et de plusieurs publications sur le
Sanwi. Cf. Bibliographie.
8 Diabaté (H), Le Sannvin, sources orales et histoire, Essai de méthodologie, NEA,
Abidjan 1986, p. 92.
9 La Pradelle (R. de), Aux frontières de l’injustice, Albin Michel, Paris 1979. Ce
livre fut censuré en Côte d’Ivoire. Aujourd’hui il est introuvable.
10 C’est le cas de l’ouvrage de Paul-Henri Siriex, Houphouët-Boigny ou la sagesse
africaine, NEA, Nathan, 1986.
26 11 du pouvoir de l’homme de Yamoussoukro depuis les indépendances. De
toutes ces traces, celles de Frédéric Grah Mel, les dernières en date, sont les
plus importantes en termes de pages qui sont affectées à ces différentes «
affaires » dans sa trilogie consacrée à Houphouët-Boigny, mais son regard sur
ces « fractures » dans le destin de la nation naissante de la Côte d’Ivoire est
si étriqué qu’il ne permet pas de saisir ni leurs mobiles réels ni les
endessous encore moins leurs conséquences immédiates et lointaines sur la
marche de ce pays. Dix ans après la mort d’Houphouët, il campera une
posture ni passionnelle ni contestataire mais cherchera essentiellement à
« d’abord rompre avec l’assourdissant silence qui s’est injustement établi
sur Houphouët depuis sa mort; ensuite, parcourant l’itinéraire du
personnage, retournant le vaste champ de son œuvre, proposer au grand public une
12base d’informations, d’échanges et d’enrichissement mutuel » . C’est une
13autre manière de dire : « Houphouët dans mon objectif » .
Mais celui qu’on peut considérer comme ayant fait preuve de courage
intellectuel en tant que témoin et victime des répressions du « Bélier de
Yamoussoukro » est bien Samba Diarra qui a pu partager avec ses compatriotes
« les faux complots » que la Côte d’Ivoire a douloureusement vécus entre
1962 et 1963 ainsi que les génocides sanwi et guébié. Et Bernard B. Dadié,
son préfacier, a su rendre hommage par des mots choisis, à cet homme qui a
osé. Il écrit :

« Mon Dieu !
Un homme a osé, malgré les multiples mises en garde et chansons rituelles !
Attention, tu as des enfants, tu as des parents, songe à leur sécurité…
Des poignées de mains sont souvent des coups de poing. Nous sommes en
Afrique, les haines sont terribles ; on n’aime pas entendre la vérité dès qu’on se
nourrit de mensonge et notre existence est faite de mensonge…
Attention, notre pays, c’est le silence organisé et rentable…Hum !...Ah !...et
patati et patata.
14 Il a osé, dans le grand silence de nos jours… »
Aujourd’hui « le Vieux » n’est plus. Il faut se mettre au travail et (ré)
écrire l’histoire de la Côte d’Ivoire. Sans a priori. Sans parti pris. Encore
que, on l’a déjà dit et ressassé, l’histoire – qui – s’écrit est inséparable de

11 Voir à ce propos les écrits de Marcel Amondji, Jacques Baulin, Laurent Gbagbo,
etc. Cf. Bibliographie.
12 Grah Mel (F), Félix Houphouët-Boigny, T.1. Le fulgurant destin d’une jeune
proie, Editions du CERAP, Maisonneuve et Larose, Abidjan, Paris 2003, p.16.
13 J’emprunte cette expression du titre de l’ouvrage du célèbre photographe
d’Houphouët, Adjobi (J), Houphouët dans mon objectif – 20 ans avec le « Bélier »
de Yamoussoukro, Ed. Frat -Mat Abidjan, 1985.
14 Dadié (B. B.), Préface à Diarra (S), Les faux complots d’Houphouët-Boigny,
fracture dans le destin d’une nation, Karthala, 1997, p. 7.
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