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LA FRANCE DU GÉNÉRAL DE GAULLE (1958-1969) : DE L'ACTE DE FOI À L'INGRATITUDE

De
512 pages
Cet ouvrage fait suite à La IVè République à travers la France, dans une finalité commune et originale : évoquer l'enchaînement de ces événements nationaux dans leur résonance locale, à l'échelle des réalités quotidiennes de la France profonde. Les onze premières années de la Vè République y prennent une dimension nouvelle plus proche des gens, sans nuire à l'éclat national et au panache de la République gaullienne. Est illustrée ainsi la vigilance des représentants du gouvernement, au titre du bien général et de la défense de l'ordre républicain.
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LA FRANCE DU GÉNÉRAL DE GAULLE

1958-1969

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-1182-0

Paul FEUILLOLEY

LA FRANCE DU GÉNÉRAL DE GAULLE
1958-1969

De l'acte defai à l'ingratitude

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budape~ HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Illustration

de la couverture

Elle reproduit la devise du sceau de la République représentant, en fragment, la Liberté. Dans sa totalité, celle-ci, assise, tient à droite, un faisceau de licteur où la hache est remplacée par une pique. La main gauche maintient un gouvernail sur lequel est gravé le coq gaulois. Auprès, une urne où se lisent les lettres S.U. du suffrage universel. Le contre-sceau porte une couronne alternée de chêne et de laurier. La France des Régions se veut un rappel de la grande réforme qu'espérait achever le général De Gaulle. Il faut signaler que le sceau de la Deuxième République, sur lequel a été effacée la date du 24 février 1848, est demeuré, en continuité, celui de la Troisième à la Quatrième, puis à la Cinquième. Pour la Première République, la Convention avait décrété les 2225 septembre, que le sceau représenterait une femme debout, appuyée d'une main sur un faisceau et tenant de l'autre, une lance surmontée d'un bonnet de la Liberté.

avec une pensée émue pour sa maman et sa tante.
A Arturo Feuilloley, mon petit-fils

A Paule, ma fille,

A vec toute ma reconnaissance à Madame Sylvie Guégan , pour son concours apprécié dans mes recherches.

LA FRANCE

DU PRÉSIDENT DE GAULLE 1958-1969 DE L'ACTE DE FOI AU DÉSAVEU

Citation
«

Vienne

Citation

Général

de Gaulle de la

Le référendum
pas seulement d'une

du 28 septembre
un scrutin, c'est DE FOI dans l'avenir le Général

1958
avant de la de

« Votre France,

réponse parce

va engager

le destin

n'est France

que si je suis DÉSAVOUÉ d'entre de Chef vous... de l'État ma tâche deviendra

tout un ACTE

par une majorité actuelle évidemment

part et dans
»

Gaulle d'autre part.

impossible

et je cesserai

aussitôt

d'exercer

mes fonctions.

»

Vienne, 29 septembre 1958

Allocution radiotélévisée du Général de Gaulle, 25 avril 1969.

Enserré dans ces deux dates appartenant à l'Histoire, l'ouvrage évoque le mandat présidentiel du Général de Gaulle dans sa résonance locale, à l'échelle des réalités quotidiennes de la France profonde. Le rappel de ces onze années, riches d'événements majeurs, ne sera donc pas traité en surplomb des allées du Pouvoir et de la vie parisienne, mais essentiellement dans la perspective des réactions de la base. Privilégier l'impact sur le terrain, les doléances régionales, au gré des situations géographiques, du poids des habitudes et des mentalités, assure un éclairage nouveau et complémentaire, me semble-til, aux brillants essais consacrés aux années de Gaulle. Comment ont été ressenties les ordonnances de 1958? Dans quel esprit la déclaration sur l'Algérie algérienne a-t-elle été perçue? Et nos Rapatriés, comment se sont-ils réinstallés ? La force de frappe, l'OTAN, la loi d'orientation agricole, la réconciliation franco-allemande, le plan de stabilisation... ont-ils partagé l'opinion? La politique de l'aménagement du Territoire n'a-t-elle fait que des heureux? Et mai 1968, qu'en a-t-il été dans nos Provinces?..

Autant de questions parmi d'autres qui appellent des éclaircissements et des nuances. Une telle étude d'ensemble nécessite donc la consultation approfondie d'archives locales et nationales, où les rapports préfectoraux vont occuper une place de choix. Comptes-rendus conjoncturels au titre de la vie départementale et régionale, eux-mêmes étayés par les correspondances des Sous-Préfets, des chefs de service, prennent en considération tous les aspects de la vie sociale, économique et politique. Ils obéissent aussi aux instructions ministérielles demandant des analyses régulières et globales, au rythme tantôt mensuel ou tantôt trimestriel. La Presse, dans sa moisson de documentation, joue aussi un rôle important. Suivant l'optique retenue, c'est évidemment celle de la région qu'il faut privilégier, sans omettre pour autant les nombreux petits organes locaux pour leur fraîcheur d'expression. Les souvenirs aussi méritent leur place dans l'étude entreprise. Ceux des témoins d'une épogue relativement récente et ceux aussi de l'auteur qui a servi l'État tout au long de ces onze premières années de la Ve République. Et pour mieux en saisir l'intensité, il n'oublie pas les autres onze années vécues sous la IVe République qui les ont précédées, ni les treize autres qui les ont suivies dans l'après de Gaulle. Mon expérience de ces années gaulliennes s'en trouve renforcée.

Déjà, la période 1947-1958 m'avait fourni le thème de

«

La

IVe République à travers la France» paru pour les 50 ans qu'aurait eu cette Constitution en 1997. L'ouvrage, en prise lui aussi avec la vie locale, m'a donc tout naturellement entraîné à aborder la République gaullienne dans le même esprit, avec les mêmes finalités de recherches. L'étude de la IVe République obéissait à un double objectif, avec la zone d'ombre des 24 crises ministérielles et celle, trop souvent oubliée, du redressement rapide de la France dans sa phase de reconstruction et de modernisation. La Ve République, en ces onze premières années, se prête aussi à un tel parallélisme entre les avancées de choix et de brillantes réussites souvent conjointes avec la montée des mécontentements et des oPPositions disparates. Comment, partant d'un référendum fondateur de septembre 1958, qualifié de véritable acte de foi, en est-on arrivé à celui d'avril 1969 apportant un désaveu au chef prestigieux de l'État? De l'acte de foi au désaveu va donc éclairer la trajectoire gaullienne, traitée en larges fresques dépouillées mais suffisamment précises pour en symboliser à souhait tout le panache. Elle s'ordonnera suivant un plan qui n'obéira pas à des phases qualitatives de réussite, d'essor, de déclin ou de troubles. Que ce soient le mineur de l'Artois, le vigneron des 10

Corbières, l'éleveur de l'Aubrac, l'ingénieur du Grésivaudan... le Français moyen n'a pas ressenti les années gaulliennes en coupures aussi nettement tranchées. Il a toujours eu au contraire l'impression de vivre dans la continuité provinciale, une longue période dominée par un Président hautement respecté. Le temps s'égrène au fil des événements notoires ou de crises majeures avec leur lot de joies mêlées aux soucis, aux peines, sur un fond de progrès social et de niveau de vie. Certes, les observateurs avertis, si prompts à découper le temps en tranches, mettent en évidence une expansion remarquable qualifiée d'âge d'or de la croissance. N'oublions pas alors qu'une telle généralisation risque de ne pas prendre assez en compte les inégalités marquées de la vie provinciale, les bonds en avant cachant souvent des reculs accusés ou le poids des handicaps structurels. De tels retards potentiels relativisent les jugements, façonnent les opinions et impriment les comportements. Et c'est précisément cet examen attentif qui peut contribuer à mieux faire comprendre les enchaÎnements conduisant les Françaises et les Français à désavouer celui que leur acte de foi de 1958 avait placé à la tête du Pays.
Le plan de l'ouvrage va donc s'ordonner en cinq chapitres.

- Chapitre I : L'année 1958 Elle éclaire le départ de la Ve République et donne lieu à l'analyse des motivations d'avant mai, puis celles de mai au référendum conduisant aux élections législatives et enfin, de ces deux massives approbations au scrutin présidentiel de la fin de l'année. - Chapitre Il : 1959-1962

C'est l'époque algérienne considérée surtout au titre de ses réactions en Métropole. Elle s'achève avec le référendum constitutionnel du 28 septembre 1962 consacrant l'élection du Président de la République au suffrage universel, suivie des élections législatives de novembre après la dissolution de l'Assemblée Nationale.
- Chapitre III : 1963-1965 La période s'ouvre sur la grève nationale des mineurs et se clôt avec l'élection présidentielle des 5 et 19 décembre 1965.

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- Chapitre IV : 1966-1968 Partant de l'analyse et des enseignements du ballottage présidentiel, la période s'achève sur les commentaires aux réactions provinciales de mai 1968. 1969 l'année 1969 constitue un chapitre spécial consacré à l'ambiance préalable au lancement du référendum, puis à l'étude en profondeur de la consultation du 27 avril.
-

Comme

Chapitre

pour 1958,

V : L'année

-

Conclusion:
apportera

De l'acte de foi à l'ingratitude
une appréciation qualitative de l'auteur

Elle

mettant en cause la formule « de l'acte de foi au désaveu», pour lui préférer celle « de l'acte de foi à l'ingratitude». Les chapitres seront souvent synthétisés par les citations du Général de Gaulle et les titres par celles des Préfets, particulièrement révélatrices de l'opinion ou de la situation locale du moment.

12

CHAPITRE

I

L'ANNÉE

1958

«

Allons! Le départ est donné.

»

Allocution radiodiffusée du Général de Gaulle, 13 juin 1958 Avant-mai 1958
«

L'état de l'opinion ne pouvait plus se caractériser que par Région Haute-Normandie, avril 1958

son inquiétude,son scepticismeet son découragement. »

A la fin de l'année 1957 et dans les vieilles terres de la Marche, le modeste département rural de la Creuse donne le ton. La fin de la vacance ministérielle du gouvernement Bourgès-Maunoury soulage assurément l'opinion mais déjà, dans sa sagesse provinciale, celle-ci s'interroge sur les causes de telles chutes à répétition. Ne seraientelles pas, au-delà des luttes politiques, l'expression d'un malaise plus profond, celui d'une crise de régime?

1. Antiparlementarisme
A la vérité, à l'aube de 1958 et au stade du vingtième changement de ministère sous la IVe République, c'est l'ensemble du Pays qui témoigne de son désarroi. Le Rhône par exemple, dans son indignation, qualifie les cascades de conflits de « parties de quilles» alors qu'en écho, le Finistère les ressent comme un scandale dans les circonstances du moment... Tout naturellement, un tel état d'esprit ouvre la voie à un courant d'antiparlementarisme qui va

progressant dans les couches des populations. L'irritation ambiante conforte la nécessité d'une révision constitutionnelle. Le Loir-et-Cher la veut large, pendant que les Côtes-du-Nord réclame une réforme des institutions, sans trop savoir d'ailleurs laquelle. Armor et Val de Loire se rejoignent en fait pour réclamer un chef et une stabilité. Et tout naturellement le nom du Général de Gaulle surgit dans les conversations. Les Préfets de Quimper et de Saint Brieuc les rapportent. Le premier note cependant que l'homme du 18 juin demeure encore pour beaucoup « un épouvantail », alors que le second relève une évocation faite « avec réticence ». Le sentiment général de consternation engendre ici et là un quasi désintéressement pour les problèmes nationaux, chacun se préoccupant uniquement d'affaires secondaires liées à des intérêts personnels. C'est net en particulier pour l'Indre-et-Loire, au titre d'un

malaise latent qualifié par le Préfet

«

plus social que politique, mais

plus moral que matériel». Dans le voisinage, l'Eure-et-Loir non plus n'est pas en reste, puisque même la question de l'Algérie ne paraÎt pas, dans les circonstances actuelles, accaparer l'opinion: les retards dus aux intempéries de mars préoccupent les céréaliers; les industriels et les commerçants évoquent les charges fiscales et sociales, tandis que les salariés se trouvent confrontés à la cherté de la vie.

2. Interrogations algériennes
Toute cette grisaille ambiante s'épaissit au moment où l'affaire algérienne suscite les plus vives inquiétudes. Il y a d'abord celles provoquées par les attentats du FLN en Métropole. Dans le Rhône, l'opinion s'émeut particulièrement de leur fréquence puisque de novembre 1957 à janvier 1958, on en recense 60 causant 24 morts et 64 blessés au titre de la lutte sanglante que se livrent sur notre sol, le FLN et le MNA1. Neuf secteurs de la ville font l'objet, soir et matin, d'un quadrillage serré des forces du maintien de l'ordre, étant rappelé que le département héberge la plus forte concentration musulmane de France après la région parisienne. La Seine-et-Oise précisément dénonce, elle aussi, les règlements de comptes, se soldant pour la période de décembre à février, par 22 morts et 24 blessés. En mars, la statistique fait état de 889 opérations de police et de plus de 33 000 contrôles des Nords-Africains. A l'échelon national, de novembre à janvier, il se produit 969 attentats causant la mort de 327 musulmans et de 7 Français. Pour janvier, la
1. FLN: MNA: Front de libération nationale. Mouvement national algérien

14

police opère 1757 arrestations. De tous ces mitraillages, agressions, rackets... la population traumatisée, s'indigne. Les événements sur le sol algérien conduisent aussi à des interrogations angoissées, d'ailleurs pas toujours concordantes. En Corrèze, une large opinion souhaite que l'Algérie demeure attachée à la France par de solides liens, tout en mesurant l'ampleur des moyens à mettre en œuvre dans la conjoncture actuelle. Ce double courant explique l'échec de la propagande pacifiste du parti communiste et les réticences de la population à admettre le surcroît d'efforts que demande la situation en Afrique du Nord. L'Ardèche va beaucoup plus loin dans son analyse. Elle fait montre d'un scepticisme, allant en grandissant, visà-vis des tâches de pacification. Lès sacrifices exigés deviennent hors de portée de nos possibilités. Les familles angoissées ou éprouvéescomparent l'actuelle situation à celle de l'Indochine d'hier.

3. Coût de la vie et expansion
Au plan national, le climat généralisé de morosité se trouve renforcé par les soucis de la vie courante. La hausse du coût de la vie, notamment pour les prix des denrées alimentaires, frappe les foyers modestes et entraîne par voie de conséquence une diminution du chiffre d'affaires de certains commerces de détail. Elle est vivement ressentie dans les milieux populaires et de nombreux rapports de régions, variés, s'en font l'écho. Heureusement, la situation économique, à côté de faiblesses, apporte son lot de bonnes nouvelles. Citons à titre d'exemple la décentralisation industrielle bénéficiant à l'Eure, l'Eure-et-Loir, l'Indre-et-Loire, l'Indre... La pétrochimie en Basse-Seine et à l'étang de Berre connaît un niveau levé d'activités. Dans l'Est, la mise en service de la Société Lorraine-Escault s'effectue pour 46 nouveaux hauts-fourneaux à coke. On relate avec satisfaction la prospérité à la Société Peugeot en Franche-Comté et la remarquable progression des matières plastiques, au titre de l'industrie chimique du Pas-de-Calais... Autant de rythmes accrus qui ne font pas oublier le ralentissement des activités limousines et les menaces de récession de l'industrie aéronautique de la région parisienne. Ici et là, les progrès d'expansion marquent de l'essoufflement; la construction navale donne des inquiétudes, l'approvisionnement de coton perturbe les tissages, la concurrence déloyale du Japon gêne la soierie... Heureusement, le chômage est presque inexistant. C'est l'époque où les industries de base font face avec peine à la pénurie de maind'œuvre avec le concours d'agences de recrutement opérant principalement en Italie. La décentralisation industrielle a ses
15

au 1er janvier de l'année, du Marché commun.

s'insurgent contre les disparités du Plan de modernisation et se plaignent d'être traités en parents pauvres. Les Cévénols reprochent au programme d'action régionale « Rhône-Rhin» d'être plus axé sur les centres importants et les grandes voies de liaison que sur les régions sous-développées aux prises avec un rapide dépeuplement. Le milieu rural, dans son ensemble, a certes ses problèmes de prix, d'écoulement et de niveau de vie, mais au stade actuel de son développement, il recèle des évolutions prometteuses. C'est l'époque où se développent les groupements de producteurs, les foyers de progrès, les centres d'étude technique agricole, les cercles de jeunes agriculteurs, les coopératives d'insémination... La vulgarisation est désormais à l'ordre du jour et connaît un élan très encourageant. L'élevage se développe. La mécanisation s'amplifie. Avec le concours actif des services agricoles, les paysans s'intéressent à la fertilisation des sols par l'amendement calcaire, à l'alimentation du bétail en période d'hiver, à l'utilisation de la potasse et de l'azote, au développement de l'élevage ovin, à la mise en place de semences dans des champs de démonstration... A titre significatif, c'est l'époque où les producteurs de Saint-Pol-de-Léon mettent au point le projet de création d'un marché aux enchères dégressives, tandis que leurs collègues pêcheurs de Douarnenez se décident à un effort d'équipement pour faire face à la modernisation des méthodes de pêche. Le problème de base pour l'agriculture demeure celui de pousser toutes les régions dans la voie d'un développement réfléchi et adapté aux diversités géographiques. Les actions de progrès ne se font malheureusement pas à un rythme égal, tant il faut compter avec les mentalités, le poids des traditions et l'exode rural. Dans l'immédiat, en ce début de 1958, deux points faibles attirent l'attention: les retards de plusieurs régions en matière de remembrement des terres et les foyers chroniques de la fièvre aphteuse. Il y a, par contre, une nouvelle importante: mettre en évidence, celle de l'entrée en vigueur

déboires. Les Bretons notamment

Sans doute -

et le

Loir-et-Cher est à peu près le seul à le signaler - l'événement constitue pour le pays un élément déterminant, mais localement, à peu près inaperçu; il ne suscite aucun commentaire particulier. Pourtant, ici et là, les agriculteurs, si réservés au moment des discussions, manifestent désormais un acquiescement de principe, alors que ce sont, dans le domaine industriel, les petites et moyennes entreprises qui marquent leurs appréhensions aux ouvertures de frontières, mêmes assistées de modalités en atténuant les effets dans le temps. C'est ainsi qu'en ces quatre premiers mois de l'année 1958, va se forger une opinion publique marquée par un phénomène de rejet des institutions, une réaction anxieuse à propos de l'Algérie et 16

sensibilisée à une conjoncture économique qui, sans être défavorable, recèle en plusieurs secteurs des signes de récession.

SECTION A. De mai au référendum
«

1 : LES TEMPS du 28 septembre

FORTS 1958

Malgré la période des vacances, l'importance

du problème

politique est ressentie par la majorité de la population: au premier rang la nouvelle Constitution et le Référendum ainsi que les problèmes d'Algérie, auxquels les récents actes de terrorisme en Métropole donnent un regain d'actualité. »
Saône-et-Loire, septembre 1958

Le printemps de 1958 s'annonce de mauvais augure! Dans la molle indifférence de la préparation des élections cantonales, la France apprend, le 15 avril, la chute du gouvernement Gaillard après cinq mois de fonctions2. Tout à la fois désabusée et excédée, l'opinion va encore subir vingt-neuf journées de crises riches en palabres et en tours de pistes des candidats pressentis. Finalement, appelé en ultime recours, Pierre Pflimlin constitue son cabinet le 12 mai et se présente le 13, à quinze heures, devant l'Assemblée Nationale. A dix-sept heures, alors que le vote n'est pas engagé, la nouvelle de l'insurrection d'Alger éclate comme une bombe!

1. Mai et juin

1958 en province

Sous la pression des nouvelles alarmantes, l'investiture du gouvernement Pflimlin intervient régulièrement, en séance nocturne. Alors, les événements vont se précipiter dans un climat métropolitain anxieux et tendu. La soudaineté du coup de force provoque fatalement dans l'opinion un choc qu'illustre à l'évidence, la diversité des réactions locales. N'est-il pas significatif, par exemple, de relever qu'en Lozère, la population d'ordinaire peu expansive, n'avait pas porté depuis 1945, une attention aussi dense aux événements
2. La crise fait suite aux prolongements politiques de Sakhiet, ce village de la frontière tunisienne bombardé par l'aviation française pour riposter aux interventions provocatrices du F.L.N. en territoire algérien. 17

nationaux? Que dans le Var, au tempérament si enjoué, on n'a jamais été aussi sensible aux soubresauts politiques de la période du 13 mai au 1er juin? Par leur répétition dans les rapports, des expressions fixent l'attention en tout point de l'hexagone. Il n'est question que de grande tension, de profonde résonance, de vive émotion, d'effroi de guerre civile... Pour concrétiser la soif anxieuse d'informations du moment, donnons la parole au Préfet du Lot qui relate que la population a suivi au jour le jour, heure par heure, à l'écoute de la radio et dans les journaux, les différentes phases de la crise...
«

Écoutées

chaque soir, avec étonnement ou scepticisme,
radiophoniques d'Alger prennent alors
»

les émissions

plus

d'importance que les déclarations gouvernementales.

Si critiquable que soit le coup de force d'Alger, il apparaÎt comme la conséquence funeste des cascades ministérielles de la IVe République. Aux yeux de beaucoup, les parlementaires ont tout fait pour en arriver là, si bien que l'insurrection prend le ton inévitable d'une fatalité, sentiment cependant vite éclipsé par une réelle inquiétude. Comment en effet mener une procédure pour obtenir au profit du Général de Gaulle, l'investiture d'une Assemblée hostile? Si l'on examine en survol le cours de cette très chaude période du

13 mai au 1er juin, trois phases successives

se recoupent à peu près

généralement et que schématise en ses terres urbaines, le Préfet de Seine-et-Oise: mécontentement, inquiétude puis soulagement. Les crises engendrent un phénomène de rejet; l'anxiété naÎt avec les événements d'Alger et surtout de Corse, avec le spectre de la guerre civile à nos portes; l'appel au général de Gaulle soulève enfin l'espoir. Sur un schéma plus politique, et cela n'étonne pas pour la Cerdagne enjouée, les trois attitudes dominantes se retrouvent également au rythme d'écoutes suivies avec passion par des gens de toute condition. Elles le sont à la RTF, aux radios étrangères et à Radio-Alger, très bien reçu dans le département. Tout d'abord, la population craint la rupture avec l'Algérie et les affres d'une guerre civile. Une deuxième attitude découle de l'engagement politique très prononcé du département qui conduit aux très nombreuses manifestations de fidélité à la République aussi bien à Perpignan que dans les communes rurales. Enfin, troisième caractère, le département demeure parfaitement calme pendant toute la période. Et c'est le rappel de ces enchaÎnements qui explique comment, en ces terres socialistes et au fur et à mesure du ralliement de couches de plus en plus larges de la population, l'opinion a été amenée à se tourner vers le général de Gaulle. Bientôt les cérémonies du 18 juin illustrent cette adhésion populaire puisque célébrées habituellement
18

dans une quasi intimité, elles rassemblent au chef-lieu, une foule enthousiaste de 2 500 personnes. Alors, le cours de la vie locale va reprendre au rythme de la récolte des abricots, alimenté par les conversations enjouées sur le Tour de France et la coupe du monde de football ! Ailleurs, un sondage national confirme bien l'adhésion du pays: la Charente-Maritime s'en remet sentimentalement à l'homme qui symbolise pour elle le redressement de la France, tandis que la Gironde s'accorde à penser qu'il est la seule chance de survie de la République; plus au nord, les Ardennes et l'Aisne, soulagées du cours apaisant des derniers jours de mai, réservent un bon accueil à l'homme du 18 juin. Dans l'analyse de l'évolution des comportements, des Préfets mettent l'accent sur l'importance décisive des événements ou des déclarations intervenues. En Haute-Vienne, c'est particulièrement dès le 24 mai avec l'arrivée des parachutistes à Ajaccio, qu'un climat favorable à l'accession au pouvoir du général de Gaulle prend naissance. Et cela, avant même que décroissent les oppositions syndicales et politiques. Si le message du 15 mai annonçant le général prêt à assumer les pouvoirs de la République surprend, l'annonce du 27 mai sur le processus régulier entamé pour la constitution d'un gouvernement républicain, rassure et conforte les espérances. Enfin, le message du Président de la République au Parlement, le 29 mai, annonçant « qu'il s'est tourné vers le plus illustre des Français », a une profonde résonance dans le pays. En Seine-Maritime, où le Havrais René Coty jouit d'une très haute estime, il aide les derniers hésitants à rallier le premier résistant de France. Dans l'Indre, il est accueilli «comme une véritable bulle d'oxygène» par une opinion publique enfin soulagée. Le département de l'Isère lui aussi, où le souvenir de la Résistance est très vif, signale qu'après le message présidentiel, l'atmosphère

désormais s'éclaircit:

«

on aurait dit qu'une grande partie de l'opinion

n'attendait que cela pour se rallier à la solution que l'on espérait, sans l'avouer depuis très longtemps. » L'investiture du général de Gaulle, le dimanche 1 er juin3, jugée
heureuse dans la généralité de nos départements, n'exclut cependant pas, ici et là, quelques restrictions ou réserves. Ainsi, dans le Nord, malgré la sympathie qu'entoure l'arrivée au pouvoir du général de Gaulle, l'homme de la rue demeure circonspect et attend pour

s'engager plus à fond. L'Allier a soin de préciser « qu'attention ne veut pas dire enthousiasme» et que le peuple demeure « sur son scepticisme, son quant à soi. » La Marne évoque le ralliement, plus
ou moins certaine tacite d'une réticence grande partie de l'opinion, mais subsiste. Les Hautes-Pyrénées, signale qu'une pourtant

3. Le général de Gaulle est investi par 329 voix contre 224. 19

soulagées, n'enregistrent aucune marque d'enthousiasme. « C'est un peu semble-t-il de l'expectative avec un préjugé favorable. » Plus
politique est la réaction de la Haute-Saône où les Républicains, tout en reconnaissant le rôle majeur tenu par le Président de Gaulle dans l'unité nationale retrouvée, n'oublient cependant pas qu'il a été appelé au pouvoir avec le concours actif de factieux. Dans le déroulement de la crise de mai en Métropole, il convient aussi de signaler le calme dont ont fait preuve les populations en ces journées riches en rebondissements. Si la mention ne surprend pas pour un département comme l'Orne par exemple, où aucune manifestation n'a été organisée, celle relative au Nord, à la Moselle, à la HauteVienne, aux Bouches-du-Rhône prend toute sa valeur. Et puis, comme un symbole au cœur de la France, le Cher mérite la même appréciation assortie de justifications préfectorales. Là, le calme ambiant tient à la situation satisfaisante de l'activité économique et au niveau de vie en amélioration. Le Français moyen y porte un intérêt croissant d'où découle une attention de moins en moins soutenue à la chose publique et à la vie des partis. Le souci du bien-être personnel domine, si bien que l'annonce en mai de l'essence non rationnée ou l'absence de jour sans viande a contribué autant à l'apaisement des esprits que les appels officiels au calme. Le Var et la Haute-Garonne le notent également. publique

2. Été 1958 et l'opinion

La période de juin-juillet 1958 se trouve confortée par une aspiration à la détente, propre aux beaux jours. Les Français s'ouvrent désormais aux vacances et aux voyages. Mais, depuis le début de l'été, et bien qu'elle s'en défende, l'opinion publique demeure quand même sous le poids d'appréhensions. La crainte des conflits extérieurs demeure sous-jacente. Les alertes au ProcheOrient suivies de celles du détroit de Formose sèment l'inquiétude dans les foyers, au nom de similitudes qui rappellent à l'opinion de mauvais souvenirs. Sur le plan intérieur, le succès de l'emprunt Pinay a apporté assurément son lot de réconfort et d'espoir en des moments où, au titre des activités et malgré de bonnes percées, le public se focalise pourtant sur les difficultés d'entreprises fragiles. En effet, celles-ci se trouvent confrontées à des réductions d'horaires et à des licenciements. Par ailleurs, les mesures de redressement économiques entreprises ou projetées par le gouvernement alimentent des mouvements de mécontentement. Heureusement, le voyage du général de Gaulle, en Afrique noire, conforte, rassure et, sur le plan extérieur la voix du Président du Conseil se fait à nouveau entendre avec prestance et autorité, ce qui séduit l'ensemble de nos concitoyens.
20

Dans ce décor de craintes et de satisfactions, l'Algérie demeure, bien évidemment, au cœur des problèmes. La situation sur place, malgré les bouleversements politiques intervenus, n'évolue que lentement et suscite toujours des inquiétudes. De plus, les obsèques de nos jeunes soldats rappellent dans les Provinces, les prolongations et l'intensité des combats. Depuis juillet en particulier, les attentats du terrorisme algérien en Métropole se multiplient soulevant une très profonde indignation en même temps qu'une exigence de rapide répression. Ils engendrent en tout cas une désillusion certaine. Et pourtant, une bonne partie de l'opinion veut encore espérer et se raccrocher à l'idée que le général de Gaulle saura trouver une solution équitable, bien qu'indécise dans sa nature. Au début août, le Référendum projeté n'occupe pas encore le devant de la scène, d'autant plus que l'aspect technique de la future Constitution échappe à la grande masse des électeurs qui attend d'elle, avant tout, l'ordre et la stabilité. Avec prudence, le gouvernement a déjà pris le pouls de l'opinion avec l'envoi aux Préfets d'une instruction télégraphique datée du 8 août. Ceux-ci doivent à la fois fournir leurs impressions d'ambiance et aussi donner leur avis sur la meilleure manière de lancer la consultation populaire. En cette période pré-référendaire, et sans se dérober au pronostic, des préfets parlent de sa difficulté actuelle. Les gens ne se livrent pas, estiment les Côtes-du-Nord; l'été aidant, l'Eure invoque les nombreux départs en vacances, l'Isère note que moins les possibilités de choix sont grandes, plus l'électeur a du mal à se déterminer... Tâche complexe met en avant la Côte-d'Or, en raison du comportement fort différent d'un Référendum ou d'une élection législative. Pour l'instant, l'approbation apparaÎt plus sentimentale que raisonnée... Toutefois dans l'ensemble, les résultats s'annoncent majoritairement favorables, mais des indécisions demeurent. Si le Finistère annonce 70 % des suffrages exprimés pour le « oui», les de 59 à 64 %, le Haut-Rhin Ardennes, 60 %, les Bouches-du-Rhône

76 %, la Creuse, confrontée à une récolte de blé catastrophique, n'accorde au « oui» que 38 % contre 42 % au « non» avec 20 %
d'abstentions.
3. Lancement du Référendum

Le moment le plus approprié pour lancer la campagne provoque des avis préfectoraux divergents. Une bonne partie des départements confrontés à la très active propagande communiste, le souhaiterait immédiat pour ne pas laisser l'opposition occuper seule le terrain. Une majorité estime, cependant, souhaitable d'attendre la date du 21

4 septembre4 au nom de l'efficacité recherchée. Pour répondre aux aspirations des Français, deux points doivent être pris en compte: la crainte ou l'accusation du pouvoir personnel qu'il convient de dissiper, le besoin d'un gouvernement stable et possédant une réelle autorité qu'il faut privilégier. La portée de la campagne demeure aussi fonction de l'impact local des différents moyens de propagande. Par ordre d'efficacité les Bouches-du-Rhône mentionnent la télévision, la radio, la presse, l'affichage, les meetings. Depuis l'installation en 1954 du relais de l'État, beaucoup de foyers populaires possèdent un poste et il s'en trouve également dans presque tous les bars et cafés des villes et villages du département. Le Pas-de-Calais annonce la même priorité télévisée du fait de sa large diffusion dans le bassin minier. Pour le Rhône aussi, bien que la télévision ne touche encore qu'un nombre restreint d'électeurs, elle parait être actuellement le meilleur moyen d'information. Les Ardennes signalent qu'ils sont très mal desservis par la radiodiffusion française et qu'ils ne bénéficient donc que du concours de Radio-Luxembourg et d'Europe n° 1. D'une manière générale, les meetings n'ont plus la cote, ni les réunions sous les préaux d'écoles. La télévision n'étant pas généralisée à travers le pays, ce sont finalement la radio et la presse qui touchent le maximum de citoyens. La première, au rôle déterminant, porte en effet sans intermédiaire la voix du général de Gaulle dans chaque foyer alors que, selon la Gironde, les partis politiques dans leur propagande, ne touchent réellement qu'un dixième de la population. La Saône-et-Loire note le rôle de la presse corporative diffusée au plan national ou régional, notamment dans le monde paysan où elle a au moins autant d'influence que la presse d'information. Tous les rapports se retrouvent à peu près d'accord pour estimer que les voix communistes recensées habituellement, ne se retrouveront pas intégralement au soir du Référendum. Ainsi, sur un sondage concernant 60 départements métropolitains, 24 pronostiquent un écart très minime de 1 à 2 0/0, 24 de 2 à 5 0/0, 6 de 10 à 15 0/0, 3 de 15 à 20 % et 3 de plus de 20 0/0. La faiblesse des écarts trouve sa justification au moment présent, dans l'intensité de la propagande d'extrême gauche déclenchée sur tout le pays et dans la fidélité traditionnellement prêtée aux militants. Et puis, si des défaillances se produisent, les prévisions tiennent compte des bulletins « non» probables des voix socialistes et radicales à nuance mendésiste et de ceux des opposants aux mesures économiques gouvernementales.

4.

La Constitution, adoptée Paris, place de la Nation,

en Conseil des Ministre le 4 septembre.

le 3 septembre,

est présentée

à

22

A l'inverse, il faut compter avec les militants communistes, anciens résistants, toujours attachés à l'appel du 18 juin 1940, avec aussi le vote des femmes et des jeunes, sensibles au prestige du chef du gouvernement. En fait, le parti communiste lui-même n'a-t-il pas conscience d'une certaine désaffection de la base illustrée par l'échec de la grève de la CG.T ? La tactique nationale du parti communiste tend à créer une psychose du «non» que renforcent une apposition massive d'affiches appuyées par une multitude d'inscriptions sur les routes, les ponts, les murs... Une foule de réunions et de fêtes populaires s'organisent partout; des membres du Comité fédéral ou central tempêtent contre le « référendum plébiscite». Les tracts foisonnent, tels «de Gaulle, c'est le fascisme », le Général-Président », «le Général Moi»... Au cours du mois de septembre, le parti procède à des ventes «militantes» de journaux devant les entreprises importantes et offre des abonnements de propagande lors des très nombreux meetings. En Loire-Atlantique, l'extrême gauche met surtout l'accent sur les problèmes économiques en termes de slogans: «les salaires sont bloqués tandis que les prix augmentent », « des navires sont commandés à l'étranger alors que la crise sévit dans les chantiers navals français ». L'argumentation la plus efficace du parti porte sur les prérogatives attachées au Président de la République qui mènent à un régime du PrincePrésident: droit de nommer à sa guise le Premier ministre, droit de dissolution de l'Assemblée nationale, droit de prendre, si les circonstances l'exigent, des mesures par ordonnances au terme de l'article 14... Pourtant, une telle débauche de propagande ne parait pas mordre sur l'opinion, si l'on en juge par la faiblesse des auditoires. Au plan des autres oppositions, le mouvement Poujade et les extrémistes de droite reprochent au général de Gaulle de ne pas

avoir éliminé

«

les hommes

du système », tandis que la gauche

socialiste et radicale dénonce «le complot» dont le chef du gouvernement a été l'instrument. Une fraction socialiste, si elle approuve l'incompatibilité des fonctions ministérielles et parlementaires, s'oppose à la renaissance du Sénat, à l'article 14, au collège élargi pour l'élection du Président de la République. En présence de ce déferlement de critiques, en arrivera-t-on comme le pronostique le Loir-et-Cher à une opposition qui sera de gauche politiquement et de droite professionnellement? Ou encore, en allant plus loin, l'opinion vraiment lasse des trop nombreuses crises gouvernementales, voudra-t-elle opérer un changement en profondeur en donnant à l'exécutif les moyens de gouverner avec

efficacité? Cet espoir d'un large succès du « oui », les électeurs de l'Eure le caressent, malgré les consignes du « non» de l'homme politique de premier plan, Pierre Mendès France. Cette attitude très
23

nette tranche avec celle de son compagnon de lutte François Mitterrand, hostile lui aussi mais n'invitant pas pour autant à voter « non». Dans le Courrier de la Nièvre, l'ancien ministre de l'Intérieur n'est certes pas tendre pour une constitution «qui organise l'instabilité, neutralise le suffrage universel, nie l'indépendance judiciaire, confond les pouvoirs et se garde de définir la communauté franco-européenne». Il avoue pourtant que « la Constitution n'aura pas que des défauts ». A la lettre, ce n'est pas une invitation brutale à voter « non» car l'homme politique se rend parfaitement compte que son électorat nivernais ne le suivrait que dans la proportion du tiers des votants. Les hommes politiques non communistes, en ce mois d'août se montrent prudents, tel René Pleven qui se livre à des critiques de détail dans son journal Le Petit Bleu, s'attirant les sarcasmes de

Jeune Nation titrant:

«

Le duc de Dien Bien Phu s'agite ». Par contre,

Maurice Violette en Eure-et-Loir, émet de sérieuses objections dans L'action républicaine et Paul Ramadier dans La Dépêche du Midi adopte une position assez circonspecte. Dans le même temps, Georges Bonnet et Robert Lacoste en Dordogne se prononcent pour le « oui». Pour Henri Caillavet député radical-socialiste de Lot et Garonne et pour M. Blanco, Maire de Saint-Nazaire, c'est « non ». L'Église, fait inhabituel, sort parfois de sa réserve. Les rapports signalent les opinions favorables au « oui» des Évêques de Pamiers, de Seine-et-Marne et des milieux ecclésiastiques du Cher. Quant au Doubs, où le terme de laïcité risque de dresser contre le projet certains milieux catholiques, Mgr Dubois, Archevêque de Besançon dans la presse du diocèse Cité paternelle, leur apporte tous les apaisements. Il rappelle que le Souverain Pontife a déclaré en mars dernier, que «la légitime et sainte laïcité de l'État est un des principes de la doctrine catholique». La fin septembre approche. Le général de Gaulle, qui a déjà payé de sa personne lors de la présentation nationale du 4 septembre à Paris, décide de se rendre en Bretagne et en Aquitaine, le 20 septembre, puis le lendemain en Alsace et dans le Nord. Le magnifique succès populaire rencontré, annonce déjà des résultats prometteurs.
4. Enseignements du Référendum

du Référendum traduisent chocs des rapports préfectoraux du lendemain l'illustrent parfaitement. Pour la SeineMaritime, les résultats dépassent toutes les espérances et pour le Tarn, la consultation a brisé les frontières des partis. Avec 79,2 % de « oui», de concert avec la Meuse, la Moselle peut noter que le

Au soir du 28 septembre,

les résultats

avec éclat le triomphe du « oui» et les formules

24

succès a surpris les plus optimistes, expression qui se retrouve, mot pour mot, en Haute-Garonne et en Haute-Vienne. En réalité, affirme

la Vienne, ce n'est pas seulement

un scrutin, mais

«

un acte de foi

dans l'avenir de la France et dans le général de Gaulle ». L'ambiance générale des opérations trouve sa justification dans l'empressement des lecteurs à prendre le chemin des urnes, si bien

que le pourcentage

des abstentions

de 15,1

%

n'a jamais été aussi

faible depuis la Libération. Plusieurs rapports notent l'atmosphère particulière des opérations: dans les Deux-Sèvres, les électeurs semblaient résolus, ne s'arrêtant pas devant les panneaux et ayant préparé à l'avance leurs bulletins. En Savoie, il y avait une certaine allégresse, on allait voter avec entrain sans se soucier de passer à l'isoloir. Dans la Drôme, tout était terminé bien avant la clôture. Enfin, l'Yonne note que les électeurs ont bien souvent voté sentimentalement, en fonction de leur conviction intime arrêtée en dehors de toute politique. Compte tenu de cette ambiance, les pronostics préfectoraux ont forcément subi une correction en hausse. Le Préfet de l'Ain, par exemple, en prend acte très sportivement face à ses estimations supposées de 74 % de « oui» et de 26 % d'abstentions vis-à-vis des résultats de 83 % et de 17 0/0. « Je ne pensais pas que l'écart dût être
aussi dans considérable, d'autant que la campagne a voté davantage que la ville» écrit-il. Rappelons que dans tous les départements métropolitains et d'outre-mer, les « oui» l'emportent sur les « non» !

Au palmarès,

la Manche

avec 80,5

%

arrive en tête, suivie de l'Orne

79,8 0/0, la Meuse 79,2 0/0, le Haut-Rhin 78,4 0/0. Ferment la marche, la Creuse 50,8 % précédée de la Haute-Vienne 53,6 % et de l'Ariège 54,01 0/0. Dans 77 départements, le pourcentage des « non» est inférieur à celui des voix communistes habituellement exprimées. Pour 12 départements seulement et situés majoritairement dans le Bassin aquitain, il est légèrement supérieur, ce qui dénote l'appoint des voix d'opposition de la gauche non communiste. L'indiscipline des électeurs communistes s'avère particulièrement notable dans l'Aisne, les Alpes-Maritimes, le Calvados, la Charente, la Corse, la Creuse, la Lozère, la Meurthe-et-Moselle et la Moselle. En outre, elle est significative dans la région parisienne puisque les « oui» l'emportent

dans la quasi totalité des fiefs rouges de la proche banlieue. Ce recul général entraîne évidemment beaucoup d'appréciations lapidaires du genre, grave échec, véritable effondrement, échec indiscutable, échec certain, une défaite sévère, un recul important... Dans leurs commentaires et comparaisons, les Préfets savent bien sûr éviter le piège des « non» qui, outre les voix d'extrême gauche, comprennent aussi celles des minoritaires socialistes et radicaux, des milieux laics, poujadistes et d'extrême droite. De ces calculs, découle le taux des pertes communistes. L'Isère retient celui de 50 0/0, la
25

Seine-et-Marne l'évalue à un bon tiers, la Côte d'or de 25 à 30 0/0, la Haute-Loire à 25 0/0... Ici et là, des remarques méritent l'attention. Le Vaucluse notamment signale que les électrices ont eu une très grosse influence dans ce Référendum où leur participation fut forte. Pour la Savoie, ce serait en partie à la campagne forcenée du parti communiste avec les inscriptions géantes du « non» sur la chaussée et les monuments publics qui aurait irrité le public en l'incitant à venir voter. Des Préfets ont tenu aussi à affiner leurs analyses chiffrées à travers leur département pour en savoir davantage. L'Ardèche constate ainsi que contrairement aux élections passées où les clivages s'opéraient sur les problèmes religieux et laïcs, les suffrages protestants se sont joints le 28 septembre, aux suffrages catholiques. Le Bas-Rhin remarque les taux records du « oui» dans les

arrondissements

frontaliers

de Wissembourg

96,49

%

et Sélestat

96,3 0/0. La Dordogne oppose le résultat de l'arrondissement de Périgueux, 84,5 % de « oui », à celui de Nontron, le plus au nord avec 69,3 0/0, où le parti communiste conserve une position solide surtout dans les cantons géographiques et géologiques rattachés au Limousin. Dans la Loire, un examen des suffrages pour les trois arrondissements permet d'affirmer que l'influence du poujadisme s'est marquée davantage par des abstentions que par des votes négatifs. A propos de la fidélité de l'électorat communiste, l'Allier est conduit à penser que l'extrême gauche du secteur tertiaire, les employés, est moins fidèle au parti que les électeurs du secteur secondaire, ouvriers des villes. Ceux-ci se montrent surtout moins disciplinés que les électeurs du secteur primaire, les ouvriers agricoles et les petits métayers ou fermiers. Dans son étude cantonale, la Haute-Marne, a bien soin de distinguer Juzennecourt,

fier de ses 95,1

%

de

«

oui », celui où se trouve Colombey-Ies-Deux-

Églises. Au plan départemental, les Hautes-Alpes affichent 81 ,09 0/0 de « oui», mais le Queyras, au souvenir lié à la Résistance, connaît le résultat en flèche de 95,4 0/0. Dans la Haute-Loire, où le 1/3 de l'électorat communiste a été défaillant, il a été rapporté qu'en plusieurs endroits, les ouvriers votaient de Gaulle «avec plus de
sincérité que certains bourgeois.
»

Dans cette tourmente, les responsables communistes peuvent trouver une maigre consolation en constatant que les électeurs des autres partis politiques d'opposition ont aussi fait preuve d'indépendance vis-à-vis de leurs leaders battus dans leur propre fief. Le cas de Pierre Mendès-France le rappelle pour Louviers avec 3 689 «oui» et seulement 1 696 « non ». A Avignon, Édouard Paladier enregistre 7 120 « non» et 23 551 «oui» à l'exemple de Jean-Michel Baylet à Valence d'Agen, 1 030 « oui» et 649 « non,
d'Édouard Depreux à Sceaux, 5 621 « oui»

Badiou

à Toulouse

avec seulement
26

1677 « non».

et 1 677 « non », de C'est dans cette

ville qu'un jeune gaulliste a trouvé la mort pendant la campagne, suite à un heurt nocturne avec une équipe communiste de colleurs d'affiches.

B. Du référendum aux élections législatives
des 23-30 novembre 1958
«

Avec 8 élus UNR pour 10 sièges,
la grande majorité des électeurs
»

il apparaît
girondins

clairement
dire

que

ont voulu

une deuxième

fois

«

oui à de Gaulle.

Gironde, novembre 1. Choix du scrutin

1958

C'est le 17 octobre 1958 que le général de Gaulle, en Conseil des Ministres, se prononce en faveur du scrutin uninominal de circonscription à deux tours. Le choix s'appuie sur des études menées avec soin par les spécialistes du Ministère de l'Intérieur auxquelles les Préfets, à plusieurs reprises ont collaboré. Il faut savoir en effet que trois modes de consultation à deux tours sous-tendent les études successives: le scrutin majoritaire départemental, le scrutin départemental dit système Coty et le scrutin majoritaire uninominal. Avec le premier système, les députés sont élus au scrutin de liste sans panachage, avec la majorité absolue au 1 er tour et relative au second. De nombreux Préfets manifestent alors des craintes d'entente du type Front populaire devançant des listes modérées concurrentes. Certains même, devant les incertitudes des évolutions politiques, évoquent une représentation assurée par les seuls communistes. C'est le cas pour la Drôme, le Cher, le Loir-et-Cher, les Bouches-du-Rhône... Dans le second mode, reprenant une proposition de loi du Sénateur Coty de 1948, il s'agit d'un scrutin plurinominal à deux tours avec panachage dans le cadre départemental. Là aussi, les critiques surgissent, mais en grand nombre cette fois, à propos de la réapparition de la règle proportionnelle, dans l'hypothèse où la majorité requise n'est pas atteinte. C'est le scrutin majoritaire uninominal à deux tours qui recueille les faveurs de la majorité de l'opinion. Il assure un lien direct entre l'électeur et le candidat de son choix. Il exprime enfin les réalités locales. Politiquement, et l'argument a beaucoup pesé au plan gouvernemental, le scrutin uninominal favorise l'élimination ou l'affaiblissement du parti communiste. Des préfets n'en sont pourtant
27

pas assurés si aucune entente ne peut-être trouvée entre les partis de gouvernement. L'hypothèse vaut en particulier pour les PyrénéesOrientales, la Saône-et-Loire, l'Aube... Dans l'immédiat, il faut procéder à la délimitation des nouvelles circonscriptions, puisque la réduction du nombre des parlementaires a été parallèlement décidée. Passer de 544 sièges de l'Assemblée défunte de 1957, aux 460 de l'Assemblée future, implique des découpages délicats, au sein des circonscriptions d'arrondissement de 1936, suivant leurs évolutions démographiques positives et négatives. Roger Frey, ministre de l'Intérieur fixe le principe d'un député pour 93 000 habitants conduisant, et cela apparaÎt d'emblée inopportun, à n'attribuer qu'un seul siège à des département en voie de dépeuplement. L'Ariège, les Basses et les Hautes-Alpes, la Lozère et le Territoire de Belfort auront alors, 2 députés, ce qui entraÎne pour les Alpes-Maritimes, le Maine-et-Loire, la Meurthe-et-Moselle, le Nord et la Sarthe, la diminution d'un siège. Pour la Seine et la Seine-et-Oise, il s'avère difficile d'opérer des découpages homogènes d'intérêt local, si bien que le principe de la représentation proportionnelle est retenu. Il vise les Bouches-duRhône, le Nord, le Pas-de-Calais, le Rhône, la Gironde et la SeineMaritime. Quant aux problèmes de limites de circonscriptions, ils se trouvent réglés sans trop d'obstacles, à propos des litiges corréziens, savoyards et vosgiens.

2. Ambitions

et contestations

Les problèmes les plus délicats s'annoncent pour le gouvernement avec le choix de ses candidats. Roger Frey va donc veiller à ce que l'Union pour la nouvelle République (UNR), élargie à sa gauche, au Centre de réforme républicain et à sa droite, au mouvement Renouveau et Fidélité, constitue un front uni accordant un label aux hommes retenus. Le ministre précise: «Nos candidats ne se présenteront pas sous l'étiquette gaulliste. Nous avons la discrétion de ne pas nous servir du nom du général de Gaulle ». Ce vœu idyllique, les faits vont bientôt le faire mentir! Les Ardennes ouvrent la brèche dans deux circonscriptions. M. Penoy à Mézières, présenté par le RPF soutenu par la Démocratie Chrétienne populaire, fait état dans sa profession de foi d'une correspondance qu'il a échangée avec le Président du Conseil à propos des excès du Comité de Salut public d'Alger. La réponse du Chef du gouvernement est ainsi publiée. A Charleville, M. Gervois entend faire imprimer sur son document de propagande son titre de Président fondateur de l'Union ardennaise des républicains pour le soutien des objectifs du général de Gaulle. Sur intervention du préfet, l'intéressé ne le mentionnera pas sur son bulletin de vote. En Charente, les prescriptions ne sont 28

pas respectées dans trois circonscriptions. A Angoulême, le candidat UNR, Raymond Rethoré signale qu'il est le seul dans la

circonscription
que nous

à avoir l'investiture,

ajoutant

«

Français et Françaises
n'était pas

sommes,

où en serions-nous

si le général

revenu à la tête des affaires? » A Confolens, André Chabanne, UNR, cite de Gaulle: « Tout ce qui est à la tête du Pays et de l'État doit
être renouvelé. J'ai reçu mandat de le faire et je suis sûr que le Pays

va le faire avec moi. Bône, le 6 juin 1958». Son concurrent M. Gounin, RGR n'est pas en reste avec la mention: « dans la
légalité, le pouvoir a été confié au général de Gaulle et, à une immense majorité, la nation a ratifié la nouvelle Constitution. » Plus graves sont les indisciplines et les contestations, quant au choix des hommes, tant les appétits apparaissent aiguisés. D'assez nombreux candidats suscitent de vives oppositions. Dans le Nord, Léon Delbecque, au rôle influent à Alger et dans la formation de l'UNR, se trouve évincé par les gaullistes de Tourcoing et choisit la 3e circonscription de Lille Nord et Nord-Est où il sera élu confortablement. En Ille-et-Vilaine, 2e circonscription de Rennes-Sud, le Dr Joly a de grandes chances de l'emporter, mais n'a pu finalement faire acte de candidature à la suite de dissensions internes entre les Républicains sociaux et les représentants de l'UNR. La Meurthe-et-Moselle souffre aussi de ces divisions. Les dirigeants départementaux de l'UNR présentent leurs propres candidats dans les sept circonscriptions, n'acceptant pas les répartitions effectuées dans l'esprit de la Convention passée au plan national entre le CNI, la Démocratie Chrétienne, les radicaux dissidents et... l'UNR ! D'autres litiges du même genre, en plusieurs points de l'hexagone, surgissent. A Belfort, les ex-RPF se divisent en deux formations, présentant chacune son candidat, tandis qu'à Aire sur-l'Adour, un avocat modéré qui n'a pu obtenir l'investiture UNR, n'en demeure pas moins le candidat des représentants de ce parti dans le département. A Romorantin et à Vendôme, les candidats, de nuance politique réelle UNR, mentionnent dans leur déclaration de candidature « néant», si bien que le préfet, à huit jours du scrutin déclare « qu'aucun signe certain n'a permis jusqu'ici de déceler le courant gaulliste auquel on pouvait légitimement s'attendre à la suite de l'ampleur du succès du Référendum ». Des anciens ministres de la IVe République connaissent la contestation. A Épinal, le candidat CCG attaque Maurice Lemaire, ancien responsable de la Reconstruction et de l'Urbanisme UNR/Rép. soc. et conteste très durement « sa prétention d'être maintenant l'artisan du renouveau français. Édouard Ramonet, ancien ministre de l'Industrie et du Commerce, candidat UNR à Châteauroux voit son investiture parisienne stigmatisée par... le délégué de l'UNR pour l'Indre! Michel Durafour, Centre républicain, ancien ministre du Travail est accusé à Saint-Etienne par un tract,
29

d'avoir été exclu du RPF par décision du Conseil de direction 16 septembre 1958, sous la présidence du général de Gaulle.
3. Enseignements du scrutin

réuni le

Avec le constat des pertes importantes communistes et le succès éclatant des gaullistes, il est bien connu. A l'exemple du Référendum, les titres des rapports préfectoraux illustrent pleinement la défaite de l'extrême-gauche sans qu'il soit besoin de s'y étendre, sauf à mentionner les aspects locaux particuliers. Depuis 1956, le parti communiste perd 1/5 de ses électeurs en Mayenne, la 1/2 dans le Bas-Rhin, 28 % dans le Vaucluse, 30 % dans la Vienne, 22 % dans le Nord,

40

%

en Basses- Pyrénées, 30

%

dans le Cantal et dans l'Aude...

Le

parti n'a plus de députés en Haute-Garonne alors qu'il en avait deux, dans le Pas-de-Calais, alors qu'il en avait cinq, dans le Nord, alors qu'il en avait sept... Les Bouches-du-Rhône réussissent à conserver deux élus sur cinq. La Seine-et-Oise perd 56 000 électeurs par rapport à 1956 et c'est dans la 1 re circonscription, solide fief communiste avec Argenteuil, Bezons, Sannois... que les gains du parti au scrutin de ballottage ont été les plus dérisoires avec seulement 346 voix. A propos de ces pertes de l'extrême gauche, le Préfet de l'Isère relate l'étonnante passivité du parti au 2e tour avec des réunions ternes, un affichage rare, comme si un certain découragement avait gagné les cadres et les militants. De plus, le parti lui-même n'est jamais parvenu à implanter des cadres cantonaux. En définitif, pour réussir à ces élections législatives nouvelles de 1958, fallait-il comme le note le préfet de l'Allier: 1) être nouveau; 2) être connu comme acquis aux institutions nouvelles? Il serait en vérité plus exact de rectifier la deuxième condition, car « d'inconnus» ou de « très peu connus» ne manquent pas. Dans le Bas-Rhin par exemple, André Bond n'avait pas de passé politique. Dans le Jura, 2e circonscription, le Dr Montagne, d'un rayonnement restreint, écrase le sénateur-maire de Dole. S'ils n'ont pas été élus dans la Drôme, les deux candidats UNR M. GallandMorel et M. Ribadeau-Dumas, nouvellement entrés sur la scène politique, ont donné des sueurs froides à des hommes politiques, jusque-là solidement ancrés: Maurice Pic, ancien ministre et Maurice Simonnet, secrétaire général du MRP. En Basses-Pyrénées, 3 des 4 nouveaux élus n'exerçaient aucune charge publique... Encore inconnu à quelques semaines du scrutin, l'UNR est d'ailleurs le seul mouvement politique à avoir lancé dans la campagne, des hommes non titrés et axant leur propagande sur l'orthodoxie gaulliste. L'éventail politique de ces «hommes nouveaux»

les exemples

30

s'avère riche en situations particulières. Elles vont du jeune parachuté fort de ses relations parisiennes à l'élu local bien enraciné, de l'ancien candidat aux couleurs variées, confronté à des échecs plus ou moins oubliés, à la personnalité départementale qui a su toujours se tenir à l'écart des joutes électorales de la République défunte. Dans ce contexte et dans la mesure où l'électeur a voulu concrétiser son désir de changement et d'attachement à la personne du général de Gaulle, les sortants ont alors très durement souffert du discrédit dans lequel était tombée l'Assemblée Nationale de la IVe République5. Les deux chefs de l'opposition en mai 1958 symbolisent cette hécatombe. Pierre Mendès France, à la surprise générale de ses amis et adversaires, subit à Louviers une très nette défaite au profit d'un élu MRP, n'ayant pas d'attache politique dans le département. François Mitterrand, à Château-Chinon, dans l'échec aussi, est confronté à une campagne violente et l'article du Progrès social du Centre, hebdomadaire de la Fédération SFIO de la Nièvre du 27 novembre 1958 permet d'en juger:
« De la francisque à l'extrême gauche buvant le calice jusqu'à la lie, le «déloyal» va au comble de l'abject. Cet homme est... l'image type du combinard, un arriviste forcené. Cet homme est dangereux. »

Sans énumérer les principales personnalités ministérielles battues qui vont de Gaston Defferre, SFIO à Marseille, à Jean-Marie Louvel MRP à Caen, en passant par Paul Ribeyre, Indépendant à Privas, André Morice Radical à Saint-Nazaire, Robert Lacoste SFIO à Sarlat, Maurice Bourgès-Maunoury Radical à Toulouse, Paul Antier au PuyYssingeaux, victime « d'un Sedan électoral »...il ne faut pas omettre de citer aussi les causes locales de ces insuccès. Elles ont joué un grand rôle souvent par usure politique et décisions locales maladroites. Ainsi, Pierre Mendès France, au souvenir des bouilleurs de cru, a contre lui le monde paysan dans sa propre ville, la rancune des milieux commerçants qui ne pardonnent pas à leur Maire l'installation d'un magasin Monoprix. Politiquement, sa très forte personnalité et l'influence prépondérante qu'il a exercée dans l'Eure depuis plus de 25 ans lui ont aliéné de profondes inimitiés en d'assez nombreux milieux. Édouard Daladier, ancien Président du Conseil, n'est arrivé à Avignon qu'en troisième position. En sa qualité de Maire de la ville, il privilégie dans la campagne électorale, les principales réalisations municipales dont certaines font pourtant l'objet de violentes critiques
5. Seuls 5 départements ont conservé leurs députés élus en 1956 : Lozère, Lot, Meuse, Hautes-Pyrénées et Pyrénées-Orientales. (Alain Lancelot « Les Elections
sous la Vè République.)

31

contentieuses en matière de logement HLM. Le Président a eu le tort de déplacer le sens politique de l'élection. Jean-Michel Baylet, Radical socialiste à Castelsarrasin, lui, est victime de son antagonisme avec le secrétaire fédéral SFIO. Ce climat a empêché le désistement du candidat radical pour le socialiste à Montauban et du socialiste en faveur du radical à Castelsarrasin. Il ne faut pas négliger non plus le souhait d'un certain nombre d'électeurs de s'affranchir de l'attitude autoritaire prise depuis de longues années par Jean Baylet. Edgar Faure, ancien Président du Conseil, est distancé au 26 tour de 5 000 voix par Louis Jaillon MRP qui gère sa municipalité de SaintClaude avec sagesse et dont la simplicité attire la sympathie. La campagne électorale du 2e tour prend un tour excessif de la part des partisans d'Edgar Faure qui poursuivent l'électeur et l'indisposent. Une lettre de propagande adressée en 2000 exemplaires par un petit industriel, ami du Président situe bien la maladresse psychologique de l'entourage:
« Préférez-vous d'hommes différents,

au ministre de demain, espéré un homme sans importance? »

par tant

Un dernier exemple, pris dans un département d'opposition comme l'Aude, donne un autre éclairage sur la complexité des motivations politiques. Georges Guille, socialiste, ancien secrétaire d'État à la Présidence du Conseil sous Guy Mollet est battu par un MRP à la suite d'une coalition des partis nationaux non socialistes, aidés par le parti communiste qui a fait souvent voter ses militants pour les adversaires de la SFIO. Les causes tiennent évidemment à l'état latent de sentiments hostiles vis-à-vis de l'hégémonique parti socialiste qui compte 24 conseillers généraux sur 31. Dans le département, l'UNR n'obtient qu'un résultat à caractère électoral, sans consistance politique. Sous son aspect de renouveau politique, le scrutin des législatives apparaît riche aussi en faits particuliers qui tranchent avec la tradition électora!e locale. Au hasard des lieux, citons l'arrondissement de Niort-Melle! de tradition radicale socialiste et laïque, riche en souvenirs de François Albert et où un député modéré a été élu, se réclamant de la Démocratie chrétienne. En Alsace, le MRP perd sa suprématie et doit désormais compter avec les éléments assemblés par les gaullistes pour mettre en échec un pesant monolithisme. Depuis 1924 où le cartel des gauches enleva les trois sièges, la Savoie retrouve une représentation modérée. Dans les Ardennes, c'est la première fois que le département compte un député représentant le monde rural. La Meurthe-et-Moselle avec 3 UNR élus, retrouve la poussée RPF de janvier 1951 avec la réserve que les voix UNR paraissent parvenir du centre et de la gauche. En Gironde, l'UNR obtient 8 élus, 4 contre des candidats de droite et d'extrême 32

droite, tandis que les 4 autres l'ont été avec l'appui des voix du CNI, ce qui tend à confirmer le caractère centriste de la formation.
4. Pour l'anecdote

Pour l'histoire anecdotique, signalons que les Basses-Pyrénées éliminent les députés sortants, mais 48 heures après, le Conseil général renouvelle à une confortable majorité, l'intégralité de son ancien bureau. En Haute-Marne, dans les réunions tenues pendant la campagne, rare était la présence d'électeurs de moins de 35 ans. Dans la Nièvre, on joue l'équivoque puisque François Mitterrand prend comme suppléant le Dr Louis Dubois pour affronter le Dr Daniel Dubois! Cette notion nouvelle de suppléant a d'ailleurs beaucoup surpris en 1958 alors que la règle de non cumul entre les fonctions de ministre et de parlementaire était d'emblée admise avec satisfaction. Il a fallu quelques cas précis pour que les électeurs connaissent un peu mieux son rôle. En Vendée, le suppléant de Michel Crucis, élu député Indépendant, s'inquiète pour son information personnelle, de son statut auprès de l'administration. Il apprend qu'il ne peut être sujet de droit ou de prérogatives quelconques, tant que la condition juridique de la vacance n'est pas remplie. Il peut se prévaloir du titre de remplaçant ou de suppléant éventuel, mais sans aucun port d'insigne ni de facilités de voyage pour lui permettre d'assister aux séances du parlement! En Meurthe-et-Moselle, deux suppléants écrivent au Président de l'Assemblée Nationale pour obtenir un titre d'identité attestant leur qualité. Ils reçoivent une réponse négative, l'Assemblée ne devant connaître officiellement le suppléant qu'au moment de leur entrée en fonctions! En Eure-et-Loir, l'affaire du suppléant se complique. Pierre July, député sortant CNI, ancien ministre, annonce tout heureux au Préfet

après le 1er tour que le suppléant de son concurrent

UNR désirait se

retirer de la compétition. Il apprend alors avec stupéfaction que l'acceptation donnée par le remplaçant lors du dépôt des candidatures pour le 1er tour est valable pour le 2e tour et qu'il est impossible au suppléant de rapporter son acceptation malgré une rétraction écrite! Le même jour, le préfet reçoit aussi M. Rastel, radical, très satisfait lui aussi d'annoncer le retrait du suppléant du candidat SFIO. Il conteste la réponse préfectorale et saisit le Tribunal administratif qui, dès le lendemain, le déboute pour recours irrégulier. Finalement, MM. July et Rastel ne seront pas élus.

33

5. Chemin

des urnes

Un dernier regard sur les premières élections législatives de la Va République va porter sur l'augmentation des abstentions qui surprennent après le vote massif du Référendum6. La cause la plus fréquemment citée porte sur l'indifférence touchant aux problèmes spécifiquement politiques, mais elle n'est toutefois que rarement explicitée, sauf à mentionner la circonspection paysanne, le scepticisme face à la vie publique, le comportement latent d'antiparlementarisme. Plusieurs justifications d'ailleurs se conjuguent dans les analyses. Le Calvados suppose que les

électeurs ont cru instinctivement

qu'après le vote massif du « oui»,

une nouvelle consultation n'apporterait rien de nouveau; les HautesPyrénées mentionnent l'absence d'adversaires valables contre les personnalités politiques traditionnelles; le Nord se demande si les candidatures de personnes jusque-là inconnues n'ont pas suscité des incertitudes... Le manque de formation civique sous-tend les commentaires aussi bien du Cantal, du Finistère que de la Gironde ou de l'Allier. Il serait visible chez les jeunes de l'Indre et du Pas-deCalais ou chez les femmes en Moselle, Seine-Maritime et Seine-etOise. L'éducation religieuse jouerait son rôle puisque, si l'on se rapporte au Bas-Rhin et à la Haute-Loire, les femmes protestante_s ne participeraient pas à la vie politique. It y a bien sûr aussi les problèmes géographiques du climat et du relief, en cette période des premiers froids. Puis, à ces multiples causes traditionnelles, s'ajoutent les raisons conjoncturelles, pouvant être liées à la non-satisfaction d'intérêts particuliers: intempéries sérieuses du Bas-Rhin et de l'Isère suscitant la grogne des sinistrés, décisions affectant les prix agricoles et sensibles dans les milieux ruraux de Lozère, Charente, Finistère, Calvados, Creuse, Cantal, Gers, mesures financières mal ressenties chez les commerçants, les anciens combattants. Autant de mécontentements conjugués qui nourrissent évidemment la critique et l'abstention. Et puis, les rivalités politiques étalées au grand jour pour la constitution des listes tant à gauche qu'à droite, ont certainement contribué à détourner les électeurs du chemin des urnes. Pourtant, en deux occasions typiques, l'Église a demandé aux fidèles de l'emprunter. A Angers, l'Évêque Mgr Chappoulie a publié un communiqué lu en chaire le dimanche 16 novembre et reproduit dans la presse locale. Il invite les fidèles à faire leur choix sans oublier les conseils donnés par l'Église, notamment dans le domaine scolaire.

Après son engagement pour le « oui », SE Dubois, Archevêque de Besançon s'attache « au devoir électoral du chrétien». A ce titre, « il
6. Taux les plus forts: Creuse 17,8 0/0,Mayenne 17,5 0/0. 33,2 % et Cantal 31,1 % ; les plus faibles: 34 Vendée

doit participer

au vote en se référant

à Dieu».

S'appuyant

sur le
«

texte, les militants catholiques

éditent un tract en précisant que

la

formule excluait de voter pour le parti communiste ou pour ceux qui lui sont affiliés». Notons enfin qu'à plusieurs reprises, des desservants catholiques alsaciens prennent la parole en public pour soutenir des candidats. Pour conclure, ce Tour de France électoral, soulignons en bouquet final, à l'image du Pays tout entier, deux formules régionales se complétant, l'une de l'Armor traduisant «un désir général de

renouveau» et l'autre de l'Aquitaine où « la grande majorité des électeurs girondins ont voulu dire une deuxième fois « oui» à de
Gaulle ». Toutes les hécatombes des députés sortants, d'anciens ministres et présidents du Conseil de la IVe République? frappent très durement les partis d'opposition et se reflètent dans la composition de la nouvelle Assemblée nationale avec 10 communistes, 44 socialistes, 57 MRP, 23 radicaux, 133 indépendants et 198 UNR et alliés modérés. Elles vont entraÎner chez les victimes à coup sûr des blessures d'amour propre, tenaces, et aussi des rancunes tant coriaces qu'obstinées. Et cela ne sera pas sans suite!

c. Des élections législatives 21 décembre 1958

au scrutin présidentiel

du

D'aucuns préféreraient, en raison des pouvoirs importants qui sont dorénavant les siens, que l'élection du Président de la République, ait lieu au suffrage universel. Meuse, septembre 1958

du Après l'investiture du 1er juin, les deux victoires successives référendum et des élections législatives, pas un Français ni une Française ne doutent du verdict populaire du scrutin présidentiel. La procédure y conduisant apporte, au surplus, une très opportune connotation locale à un enjeu national, avec ses opérations de vote au cœur des départements.
1. Nouvelle procédure

C'est l'article 6 de la nouvelle Constitution métropole, la composition du collège électoral

qui rappelle pour la avec les membres du
sont Bourgès-

7. Les cinq anciens Présidents du Conseil de la IVe République Maunoury, Faure, Laniel, Mendès-France et Ramadier. 35

parlement, des conseils généraux et les représentants élus des conseils municipaux. Tous les maires de France participent à l'élection du Président de la République et, ce fait nouveau à lui seul, symbolise le lien de responsabilité qui relie toutes les cellules de base de la Nation au nouveau chef de l'État. Ils seront seuls pour les communes de moins de 1 000 habitants, puis accompagnés de conseillers, allant croissant en nombre au prorata de la population. Avec ce nouveau système, la Va République rompt totalement avec celui en vigueur sous les deux précédentes Républiques. L'antiparlementarisme du moment y a largement contribué avec le bilan si néfaste des 21 crises ministérielles, de 1947 à 1958. Sans remonter à l'élection du Président Sadi-Carnot en 1880 et au mot malveillant prêté à Clémenceau8, personne n'a oublié les 13 tours de scrutin nécessaires pour aboutir à la désignation du Président Coty, en décembre 1953! Une autre considération de nature juridique exclut aussi la procédure du Congrès, puisque le Président de la République sera aussi le Président de la Communauté, ce qui naturellement implique la participation au vote des États-membres. Ceux-ci, au statut non encore déterminé, voteront en qualité de Territoire d'Outre-mer. Il importe alors, au Comité consultatif constitutionnel d'arrêter une formule, se situant entre un collège électoral de type restreint, à l'exemple du parlement et un autre trop large à base de suffrage universel, évoquant l'exemple des ÉtatsUnis. En France, une telle procédure au moment donné, pourrait trop rappeler des précédents historiques de pouvoir personnel. Pourtant, ici et là, l'idée germe et un département traditionnel comme la Meuse, signale que d'aucuns marquent une préférence pour un tel suffrage, en raison même des pouvoirs importants dévolus au nouveau Président de la République. Finalement, le Comité se prononce pour un collège électoral comprenant les membres du parlement, des Conseils généraux, des Assemblées de Territoires d'Outre-mer, ainsi que les représentants élus des Conseils municipaux. Pour les villes de plus de 30 000 habitants, des délégués supplémentairessont désignés.
2. Remarques et critiques parisiennes

Le système suscite des remarques et critiques ironiques de la part de juristes: Jean-Jacques Chevallier évoque la prépondérance de la France rurale; Jacques Chapsal remarque que le système est
8.
« Je vote pour le plus bête». En réalité, Clémenceau aurait déclaré: « Carnot n'est pas très fort, mais il porte un nom républicain». Jean-Jacques Chevallier dans son ouvrage Histoire des Institutions et des régimes politiques de la France de 1789 à nos jours rappelle que Sadi-Carnot, ancien polytechnicien, était un homme très estimable.

36

«

plutôt de nature à faire élire en des circonstances

normales et avec
Georges

des candidats nouveaux, Vedel s'interroge:
«

un M. Pinay ou un M. Queuille.

Va-t-on vers l'élection d'un super Sénateur? Veut-on un
l'élu, non pas même du blé et de la
»

chef de l'État qui soit

betterave, mais du seigle et de la châtaigne?

Enfin, à l'accusation d'un scrutin taillé sur mesure pour le général de Gaulle, Michel Debré, Garde des sceaux, réplique que l'homme du 18 juin n'a pas besoin de ce mécanisme pour s'imposer.

Dans les Territoires d'Outre-mer, les représentants élus conseils des collectivités administratives, seront déterminés par une loi organique. Au stade de la Métropole, les désignations pour le collège électoral ne suscitent pas de problèmes particuliers, exceptées les interrogations de mises au point présentées par les maires et les conseillers généraux, au sujet des remplacements. 3. Réactions départementales A titre d'exemple, un dialogue relevé dans le procès-verbal de la 2e session ordinaire 1958 du Conseil général du Puy-de-Dôme, en date du 4 décembre, traduit le souci de légalité des élus et l'intérêt personnel qu'ils portent au mode de désignation.
«

M. Champleboux

(canton de Latour d'Auvergne)

: dans certaines

communes comme la mienne qui ont entre 2 000 et 2 500 heures, il est prévu par le règlement que le Maire, l'adjoint et un conseiller municipal dans l'ordre du tableau sont délégués. Or, il se produit dans la presque totalité des communes, qu'il y a un adjoint supplémentaire. Doit-il être désigné? Préfet: non, c'est le conseiller municipal dans l'ordre du tableau. M. Champleboux: allons-nous recevoir des instructions? : Les électeurs vont recevoir directement les cartes de la Préfecture. M. Champleboux : et s'il y a décès? Préfet: vous nous en informerez immédiatement. Dr Mabrut (Bourg-Lastic) : en cas d'empêchement du délégué, peut-il être remplacé? Préfet: Par un suppléant. M. Chapelle (Veyre-Monton) : le maire est-il habilité à proposer un suppléant? Préfet: il suit l'ordre du tableau. M. Planeix (Vie-le-Comte) : pour remplacer le conseiller général, maire, c'est l'adjoint au maire qui est désigné? Préfet: oui, pour les communes de moins de 1 000 h. M. Planeix : le premier adjoint sera avisé par qui? Préfet: vous le lui direz mais il recevra sa carte d'électeur. 37

Dr Gonnêche (Latour-d' Auvergne) : un parlementaire, conseiller général et Maire doit-il désigner deux suppléants? Préfet: un conseiller municipal dans l'ordre du tableau pour vous remplacer en tant que Maire et vous indiquez à M. Le Président du conseil général un suppléant en tant que conseiller général».

Contrairement aux critiques de brillants juristes, le système retenu pour l'élection présidentielle s'avérait au moment un bon choix. Donner la parole à des élus, en charge selon l'expression du général de Gaulle «d'un intérêt général ou d'une destinée commune» constituait une garantie de sérieux, de pragmatisme et de bon sens. Le jugement du maire de nos provinces, fut-il du pays du seigle et de la châtaigne, s'avère souvent plus sûr que les appréciations sophistiquées d'intellectuels parisiens. L'expérience de ma vie administrative me l'a prouvé en continuité. Ne refermons pas le dossier des Conseils généraux sans porter, à nouveau, un regard sur cette 2e session 1958 qui se tient en fin d'année, précisément entre les élections législatives de novembre et du très proche scrutin présidentiel de décembre. Elle s'ouvre après les discours d'usage des présidents d'âge et ceux des présidents des Assemblées. Malgré la tradition qui veut que les déclarations ne portent pas sur la situation politique du moment, il paraÎt souvent difficile aux uns et aux autres de passer sous silence les débuts de la Ve République. Les proclamations, les nuances, les silences prennent alors tous leurs sens! Ici, on affirme nettement sa confiance ou sa reconnaissance au général de Gaulle, comme dans le Gers où le Président Louis Leygue forme le vœu que le gaullisme soit un signe de ralliement des énergies, en écho à son collègue de la Sarthe, François de Nicolay qui invite à suivre la voie nouvelle tracée par un chef prestigieux. Là, Rar contre, le nom du général de Gaulle n'apparaÎt pas. Le sénateur Émile Durieux, SFIO, président du Pas-de-Calais, évoque l'événement qu'il estime le plus sensationnel de l'époque, celui du

lancement de satellites artificiels. Par contre, ajoute-t-il,

«

Le passage

en France de la IVe à la ve République aura été un changement moins important que les revirements auxquels certaines petites nations nous ont habitués». Dans le Vaucluse, le président J. Noël, radical, vient d'être battu aux élections de novembre par un UNR et demeure silencieux à propos du général de Gaulle. Il souligne

l'importance
moment
sa chance

de l'Assemblée
une nouvelle fois.

départementale
»

et de ses travaux
française

«

à un

bien particulier d'âge

de la vie politique ont la jeunesse

et où le pays joue Si Maurice de les

Les doyens

du franc-parler.

Bouscayrol, élu de Bouscayrol en Aveyron, sait exprimer tout à la fois
sa gratitude au Président Coty et sa reconnaissance au général Gaulle, Alexis Jaubert de Larches, en Corrèze, s'interdit d'aborder 38

événements d'actualité et s'applique à signaler les dangers nouveaux que vont peut-être courir les droits et privilèges des collectivités locales. De son côté, Victor Chaize pour la Creuse de Bellegard-enMarche, oublie à dessein 1958, pour évoquer le temps de sa jeunesse, en 1922, où il était le benjamin des élus d'une autre assemblée départementale. C'est alors pour lui l'occasion d'adresser une pensée à son ancien Président... Albert Lebrun. Le doyen de la Nièvre, le Dr Fié de Saint-Amand-en-Puysaye, entre dans sa 90e année. Il se qualifie de vieux socialiste et s'en prend à l'UNR «formation politique issue en majorité de conservatisme social et accrue d'ultras d'Algérie», oubliant sans doute qu'elle vient pourtant d'emporter deux des trois sièges de députés du département! Le Président Gremy demeure en retrait, se

contentant

d'affirmer

que

«

nous vivrons pendant un certain temps,

dans une atmosphère de personnalisme ».

4. Vers le scrutin

présidentiel

Au total, pour la Métropole, le collège présidentiel comprend 81 761 électeurs et électrices. A titre d'exemple, le département de l'Ain en compte 655 avec 5 parlementaires, 36 conseillers généraux et 614 délégués des conseils municipaux. Ils votent en province, à la préfecture ou au palais de justice suivant la capacité des locaux; à Paris, c'est à la salle des fêtes de l'Hôtel de ville que se déroule le vote. Pour l'Algérie, seuls participent les 71 députés et les 13 sénateurs au siège des 3 préfectures d'Alger, d'Oran et de Constantine. Ceux qui se trouvent en métropole votent dans la Seine. Au titre des Territoires d'Outre-mer, les 3 853 délégués des 17 territoires remplissent leur devoir d'électeur, sur place, assurant ainsi la légitimité du chef de la Communauté. Les résultats à venir du 21 décembre ne suscitent aucune interrogation, d'autant plus que le candidat présenté par l'Union des forces démocratiques, le doyen Chatelet de la Faculté des sciences de Paris, n'a pas fait campagne et que celui du parti communiste, Georges Marrane, sénateur-maire d'Ivry ne peut se faire lui aussi aucune illusion. Le général de Gaulle recueille 77,5 % des suffrages

dans l'ensemble du collège électoral. Il obtient, avec 100 % en Algérie et 98 % dans les TOM, 77,5 % sur le plan de la Métropole.
5. Une opposition très affaiblie mais toujours présente

Les résultats départementaux marquent la primauté gaulliste dans l'ouest, l'est et le sud-est du Massif Central. La Manche arrive en tête 39

avec 95,8 0/0. La Seine ferme la liste avec 55 0/0, précédant le Vaucluse 56,6 0/0. L'opposition s'avère la plus forte dans le sud-est, ainsi qu'au nord et au sud-ouest du Massif Central. Georges Marrane obtient 2 126 suffrages sur les 5 653 exprimés dans la Seine et bénéficie de la fidélité de son parti dans les grands centres de la Seine-et-Oise, du Nord, du Rhône et des Bouches-du-Nord. Quant au

doyen Chatenet, il reçoit l'appui des socialistes

partisans du « non»,

notamment dans le sud-ouest, le centre et ceux du département où les leaders se sont opposés au Référendum, plus spécialement dans l'Eure, la Sarthe, le Vaucluse et les Basses Alpes. Certes, l'opposition est nettement battue puisque le général de Gaulle continue à recueillir presque autant de suffrages qu'au Référendum: 79,2 0/0 pour le « oui» contre 77,5 % le 21 décembre. Elle apparaît sans doute très affaiblie mais demeure toujours présente sur le terrain. Il faudra s'en souvenir. Rappelons enfin, pour la seule anecdote, un certain nombre de bulletins annulés émanant d'esprits frondeurs et fantaisistes d'opposition. Le Monde du 23 décembre en énumère quelques-uns allant de Karl Marx à Louis-Napoléon, Otto de Habsbourg, le comte de Paris, René Coty, Vincent Auriol... Sur un bulletin du général de Gaulle, l'électeur a ajouté... « Quand Pétain sera à Douaumont ». A Saint-Etienne, Jean XXIII recueille une voix,

et à Lyon

«

un séminariste

en prison»,

Christian

Biot en bénéficie
aux été il de il a

d'une également. C'est le 28 décembre, dans son allocution aux Françaises et Français que le général de Gaulle accepte le mandat qui lui a confié. Devenu guide de la France et chef de l'État républicain, entend conduire le Pays à l'effort et au renouveau dans le sillage ces mois chargés de l'année 1958 où, avec son gouvernement,

pris

«

la décision
.

de mettre nos affaires

en ordre réellement

et

profondément»

D. La renaissance
«

de la France Il apparaît que les électeurs ont fait confiance en masse à

la personne et à la politique du général de Gaulle, pour mettre en place de nouvelles institutions et rompre avec les mœurs politiques de ces dernières années. »
Ardèche, 29 septembre 1958

40

1. Le nouveau ministère

Avec soulagement

et satisfaction,

la population apprend, le 1er juin,

le vote de l'investiture du général de Gaulle et la formation du premier gouvernement de la Ve République. Elle retient surtout le verdict indiscutable des élus qui assure au Président du Conseil sa légitimité démocratique et lui donne désormais les moyens de prendre en main les destinées du pays9. Tous les espoirs se portent sur sa personne. De ce fait, la composition du gouvernement et le choix de tel ou tel ministre ne fait pas l'objet, en général, de discussions systématiques ainsi que nous allons le voir. Par contre, et plus spécialement à Paris, les journalistes familiers des cabinets ministériels ne résistent pas au plaisir de commentaires narquois. L'arrivée de ministres techniciens étonne; le retour de leaders de la République défunte attise l'ironie et certaines absences incitent aux interrogations. On se plaît aussi à citer pêle-mêle les refus de participer, tels ceux de Vincent Auriol, d'Abderlamane Farès, d'Auguste Lecoeur, de Bloch-Lainé. Dans son livre De Gaulle, Jean Lacouture cite Michel Debré qui, d'une répartie excessive, à l'emporte-pièce, individualise quatre ministres d'État avec « Houphouët, ce noir», « Pflimlin, ce fourbe», « Mollet, ce primaire» et « Pinay, ce sot ». On fait aussi parler le général, alors que Soustelle s'installe au gouvernement, le 8 juillet:
«

Eh bien, il ne manque que Ferhat Abbas, Maurice Thorez

et Pierre complet»

.

Poujade,

pour

que

nous

soyons

vraiment

au

A Alger, l'annonce de la composition du gouvernement fait, par contre, grand bruit. La présence d'anciens de la IVe République apparaît insupportable aux hommes du 13 mai, alors même que leur ami, Jacques Soustelle, n'a pas été désigné. Civils et militaires,

attachés à l'intégration,

déclarent dans leur vive déception,

«

ce n'est

pas là, ce que nous voulons ». Par contre, la province, en métropole, ne connaît pas ces états d'âme. Dès le 3 juin, par exemple, le Doubs rapporte les réactions locales au sein des milieux professionnels. Parmi les syndicats ouvriers, seule la CGT a diffusé des mots d'ordre de grève qui n'ont rencontré aucun succès. Les dirigeants de la CFDT, dans l'ensemble, éprouvent de la satisfaction avec la présence de Paul Bacon au travail. Quant à la CGT-FO, elle a énergiquement repoussé une demande d'accord du PC et de la CGT en vue d'une agitation commune.

9.

389 voix pour,

224 contre.

32 députés

n'ont

pas pris part au vote.

41

Chez les fonctionnaires, la présence de techniciens à la tête de certains ministères importants a été favorablement accueillie. Dans les milieux économiques, c'est le même sentiment qui domine à l'égard d'Antoine Pinay, aux Finances. Du côté des militaires, une solution impliquant la réconciliation avec l'armée d'Algérie emporte une très large adhésion. Leur dévouement aux institutions républicaines est certaine et le fait que le chef du gouvernement ait pris lui-même le portefeuille de la défense nationale fait l'objet de commentaires favorables. Pour plusieurs départements, le gouvernement inspire d'autant plus confiance qu'il compte, en son sein, un élu local, ayant des assises politiques assurées et jouissant de réelles sympathies. C'est le cas, par exemple, de la Somme avec Max Lejeune, de la Loire avec Antoine Pinay, de la Seine-Maritime avec Roger Houdet... Dans le Rhône, le 11 juillet, la promotion de Jacques Soustelle est très bien accueillie chez les républicains sociaux, alors qu'elle subit la controverse à gauche et à l'extrême-gauche. La Haute-Savoie, sur le même sujet, explicite les réactions. Pour les uns, Soustelle, élément modérateur à Alger, pourra par sa présence, renforcer l'autorité de l'État, localement, vis-à-vis de nos compatriotes si ébranlés. D'autres, au contraire en veulent au député du Rhône pour avoir animé le mouvement d'Alger, en apportant son appui, sans équivoque, au

Comité de Salut public et en cachant ses liens avec

«

les colons et

les colonels». La présence d'anciens élus de premier plan de la IVe République est acceptée, si l'on en juge par les appréciations globales recensées. L'llIe-et-Vilaine évoque la faveur de la majorité de l'opinion vis-à-vis de l'action gouvernementale; la Haute-Vienne

souligne « l'état de confiance du public en général»

; dans le Pas-de-

Calais, on apprécie, chez les modérés, la collaboration de chefs politiques aussi différents que Guy Mollet et Antoine Pinay, mais les socialistes minoritaires reprochent le vote d'investiture du parti. C'est la même critique en Gironde, où la participation de Guy Mollet est condamnée au profit du Comité fédéral d'action socialiste de Daniel Mayer. Quant au Lot-et-Garonne, la population réserve un accueil très favorable à la composition du gouvernement, tout en émettant des jugements sévères contre les parlementaires, accusés d'avoir, avant mai 1958, affaibli les institutions et le pays. Comme pour illustrer le propos, en Dordogne, Robert Lacoste réunit le 31 août à Périgueux, la Fédération socialiste qui discute des grandes lignes de la future Constitution. A propos des dispositions prévues rendant incompatibles un mandat parlementaire et une fonction ministérielle, Robert Lacoste, qui votera «oui», fait cet aveu: «Nous n'avons que ce que nous méritons, nous autres députés, car nous n'avions qu'un but, saboter le travail du ministre ou du Secrétaire d'État en exercice, afin de prendre sa place ». 42

Mais, l'heure est désormais au travail. Ce qui compte aux yeux de l'opinion, ce n'est pas la présence ou l'absence de tel ou tel ministre, mais l'attente des décisions à la mesure des événements. Les populations demandent au Président de Gaulle de promouvoir une politique assurant l'ordre et le respect de la légalité républicaine, une politique de salut national. Dans de nombreux départements, on lie le mouvement de confiance dans le nouveau gouvernement, au succès de l'emprunt caractérisé par le nombre important de petits souscripteurs. Deux citations complémentaires de départements, pourtant différents à bien des égards, illustrent enfin l'ambiance psychologique

du moment. Les Bretons du Morbihan se montrent sensibles

à

«

la

présence au sein du gouvernement de quelques hommes politiques connus, montrant que le changement de système n'entraÎne pas une modification de régime. Il s'agit là, très exactement, du vœu de la

population

morbihannaise

». Dans les Bouches-du-Rhône,

«

l'homme

de la rue attend du général qu'il rétablisse très rapidement la situation, s'en remettant totalement à lui quant aux moyens à mettre en œuvre pour y parvenir ». Avec le général de Gaulle, le peuple ne va pas être déçu!
2. Du neuf dans les méthodes

«

»

Déjà, à la mi-août, une appréciation de l'Allier dénote bien le style imprimé par le Président du Conseil dans le traitement des affaires du Pays. Le commentaire ne trompe pas:
« Le général de Gaulle avait pour lui d'avoir fait du neuf dans les méthodes, aussi bien par le choix des Ministres techniciens que par celles du Conseil des ministres, où l'on

tranchait plus que l'on discutait

».

L'innovation des ministres techniciens n'a pas en effet choqué l'opinion et l'a même rassurée par le rejet des hommes politiques, au crédit usé après tant de crises. Et puis, les spécialistes choisis ont pour eux une compétence reconnue, échappant aux propos ironiques du public à propos des Excellences passant si facilement d'un ministère à un autre. Nommer à l'Intérieur, le Préfet le plus élevé en grade obéit a une logique toute militaire. Placer à la Guerre un polytechnicien, spécialiste de l'énergie, n'a rien d'étonnant... Déjà, dès le 25 juin, Viansson-Ponté, éditorialiste au Monde, publie un article intitulé « Le général a changé sérieusement les méthodes du gouvernement» ; ces informations, reprises à la radio ne tardent pas à être connues du grand public. Les Français, surpris, apprennent ainsi que le général, homme de décision, attache
, 43

cependant du prix à la concertation. Il aime consulter, s'entourer d'avis autorisés, susciter des réunions préparatoires, sans qu'elles s'enlisent dans les sables administratifs. Le verdict, prompt et

tranchant est ponctué par un
«

«

qu'au cours d'un tour de table, malheur à celui qui déclare:
Je suis d'accord

j'ai décidé»,

sans appel. On raconte
»

avec ce qui vient d'être dit, mais...

Il ne va pas plus loin dans le balancement
qu'il est par le Président:

de son

«

oui », stoppé tous d'accord

« Alors, si vous êtes d'accord, nous sommes et nous passons à la question suivante... »

A propos des études préliminaires pleins pouvoirs, le Président stimule

sur la Constitution et sur les ses ministres par des formules

où se mêlent tantôt l'impatience, tantôt l'ironie, du genre « Que faitesvous pour utiliser les pleins pouvoirs? » ou encore « Prenez votre
temps» ! Alors, de commissions en conférences, tout va s'organiser selon un échéancier précis, respecté pour les grands rendez-vous des institutions de la Ve République et de la mise en route des réformes annoncées. Ce style souverain plaÎt assurément aux Français, depuis si longtemps témoins de réformes différées et de tergiversations continuelles entre les partis politiques, pourtant associés au Pouvoir.
3. Messages diplomatiques et visites internationales

Simultanément et dès l'arrivée au pouvoir du général de Gaulle, une série de nouvelles, aussitôt diffusées, révèle la teneur des messages d'estime et de succès adressés au nouveau Président du Conseil. Ils ne tardent pas non plus à frapper l'opinion, de même que les visites officielles qui lui sont rendues. Dès le 3 juin, la dépêche du Président des États-Unis remise par l'Ambassadeur, ne passe pas inaperçue. C'est la première fois qu'Eisenhower, élu depuis 1953, s'adresse ainsi à un Président au

Conseil français prenant ses fonctions. de la part du Président français: Churchill parvient à son tour.
avec mes fervents espoirs
« «

L'appréciation

du

«

souvenir

vivant de l'importante et amicale association que nous avons maintenue dans les jours les plus critiques» appelle alors en écho,

le souvenir des grands heures...

où vous avez assumé si glorieusement le commandement des armées alliées». Dans les jours suivants, la lettre de Winston

Mes souvenirs du passé vont de pair
de votre grand pays ». Son

pour l'avenir 44

cher général» aura à cœur de maintenir « les relations d'amitié pratiquées ensemble dans les années glorieuses et difficiles. » Pour l'opinion, toujours émotive, ces échanges de pensées entre les grands acteurs de la guerre, ne sont pas seulement des formules. Le public, au nom des combats communs, en apprécie d'emblée, la tonalité. Dans la foulée, le 15 juin, un message personnel de bienvenue de la part de Khrouchtchev est remis par l'ambassadeur. C'est le souhait d'un rapprochement entre les deux pays et d'une politique plus distante de la France vis-à-vis des États-Unis. A ce sujet, précisons que les Français ne veulent pas une nouvelle politique étrangère, les éloignant des Alliés. Ils souhaitent seulement qu'elle ne soit pas calquée sur celle des États-Unis. Le général de Gaulle saura lui donner un nouveau style, un relief plus accusé, davantage conforme à nos intérêts traditionnels. Les visites internationales s'annoncent et vont se succéder. L'agenda du Président du Conseil pour le 16 juin, mentionne l'entretien avec Paul Henri Spaak, secrétaire général de l'OTAN puis, pour les 29 et 30 du même mois, le déplacement à Paris du Premier ministre britannique Harold Mac Millan, accompagné de son ministre des Affaires étrangères, Selwyn Lloyd. Malgré l'ancienneté dans son poste, il a tenu à se déplacer le premier par attention particulière à l'égard de son homologue français. Pour lui rendre sa politesse, le général va l'attendre à Orly où une foule nombreuse va les acclamer.
«

Mac Millan évoque

«

les liens d'une amitié personnelle

formée au

cours de notre travail durant les années de guerre. » En juillet, Foster Dulles, secrétaire d'État américain arrive à Paris, les 4 et 5, au lendemain de l'accord atomique anglo-américain. Le général de Gaulle se déplace à Orly, là également, en présence d'une très grande foule. Les doléances françaises sur les questions atomiques sont bien connues et les entretiens se déroulent sous le signe de la franchise et sans récriminations de part et d'autre. Dulles

dira à la fin de son séjour qu'il tient le général de Gaulle

«

pour l'un

des plus grands hommes de notre époque ». Il lui a transmis une invitation du Président Eisenhower pour se rendre aux États-Unis. Le 9 juillet, le général de Gaulle donne son acceptation de principe. Deux visites officielles occupent le début août, avec Madame Golda Meir, ministre des Affaires étrangères d'Israël, inquiète au sujet du Moyen-Orient et M. Fanfani, Président du Conseil italien qui souhaite des contacts réguliers avec la France, des rapprochements réguliers. C'est le 14 septembre que le général de Gaulle concrétise son grand projet de rapprochement franco-allemand, en recevant à La Boisserie, le chancelier Adenauer. La petite histoire retiendra le retard d'une heure du chancelier, arrivé seulement à 13 heures pour le déjeuner, cause d'une erreur de parcours. Il y a plusieurs 45

Colombey en Haute-Marne! Le gigot de Madame de Gaulle était au four et cela suscita quelques craintes culinaires. Heureusement, les deux servantes lorraines veillaient, elles, qui à l'annonce du projet de rencontre à Colombey, ne voulaient pas servir un Allemand. Tout se déroula au mieux et le chancelier ne tarit pas d'éloges sur l'accueil et la qualité des entretiens.

La déclaration
nous sommes conviction d'Allemagne
œuvre

commune officielle fait état de l'ambiance.
longuement, librement, cordialement
«

«

Nous
de

entretenus

beaucoup de choses»
constructive

pour ajouter en conclusion:
»

Nous avons la
fédérale de toute

que la coopération et de la République
en Europe.

étroite de la République française est le fondement

Cette entrevue chaleureuse, nous l'avons vu, aura son prolongement, le 16 novembre, à Bad-Kreuznach. Ainsi, va s'achever, pour l'année 1958, le cycle des entretiens internationaux, à Paris, du général de Gaulle. Désormais, place aux problèmes intérieurs avec les élections législatives et présidentielles. Pour l'opinion française, le ballet des visites, la qualité des personnalités illustrent la considération nouvelle dont jouit désormais dans le monde, notre pays. Le peuple ne s'y trompe pas. Déjà, dès le 7 juillet, le Loir-et-Cher signalait que l'opinion, avec beaucoup de

satisfaction,

«

avait assisté au redressement

diplomatique

qui venait

de s'accomplir en quelques semaines: le fait que Washington, Londres, l'OTAN, l'ONU cessant de traiter notre Pays avec la désinvolture qui leur était devenue habituelle, avaient de leur propre initiative, tenu à se rapprocher du gouvernement français, a vivement
frappé les esprits.
»

En octobre, la Lozère note que dans de nombreux milieux, on n'hésite pas à désigner le général de Gaulle comme un éventuel arbitre de la situation internationale et à voir en lui, grâce sa popularité et à sa clairvoyance, un trait d'union dans le rapprochement de l'Occident et de l'Orient. Dans les Ardennes, ce sont son prestige et son autorité qui assurent à la France une audience retrouvée sur le plan international. La population s'en trouve très favorablement impressionnée.

E. Le redressement
«

économique
de remise en ordre avec les sacrifices qu'il

Sans l'effort

requiert et les espoirs la traîne, oscillant

qu'il comporte, perpétuellement

nous resterions un pays à entre le drame et la

médiocrité.

»

Allocution radiodiffusée

du général de Gaulle, 28 décembre 1958.

46

Du 1 er juin au 31 décembre 1958, trois étapes jalonnent la politique économique et financière du premier gouvernement de la Ve République, soulignées par les allocutions radiotélévisées de son Président. Il faut en retenir les dates.

Celle du 13 juin lance l'emprunt ouvert le 18 juin, « première étape de notre redressement », avec le souhait de lui assurer « un succès triomphal». Clos le 1er juillet, il va rapporter 324 milliards dont 213 en
argent frais. Dans le même temps, la Banque de France a acheté plus de 150 tonnes d'or, conférant ainsi à l'opération lancée, un double succès.

L'allocution

du

1 er août

annonce

au

pays

les

mesures

économiques et fiscales arrêtées par le gouvernement, se soldant par 50 milliards d'impôts nouveaux pour combler le déficit budgétaire de 1958. A toutes les catégories sociales, le Président du Conseil

demande « de prendre une part des sacrifices grâce auxquels va s'ouvrir les portes de l'espérance. » Enfin, après le Conseil des ministres de la veille, qui a approuvé le budget de 1959 et pris en compte les propositions du comité animé par Jacques Rueff, le général de Gaulle présente ses vœux à la France, le 28 décembre au soir. Il soulève avec force, en pédagogue

accompli, que

«

la prospérité

de la Nation, ne peut être établie que

sur une base de vérité et de sérénité». Il en résulte des impôts accrus, des subventions supprimées, une liberté des échanges, une monnaie respectée et des investissements heureusement sauvegardés et même renforcés à hauteur de 25 o~... Tout cet ensemble de mesures est qualifié par le nouveau Président de la
République de
«

grave

mais essentiel

».

A ce stade de présentation chronologique, il importe désormais d'évoquer la première phase du redressement, celle de l'emprunt Pinay, du nom de son instigateur, ministre des Finances. Puis successivement de retracer, du début août à la fin décembre, les restrictions budgétaires et les alourdissements ou créations d'impôts intervenus au cours d'importants conseils des ministres. Ce sera l'occasion de rappeler l'état d'esprit des « décideurs» de l'époque. Trois sources y contribuent: les entretiens d'Antoine Pinay avec Antoine Veil, relatés en 1984, dans «Un Français comme les autres», le colloque du 26 janvier 1985 sur « La faillite ou le mirage:

le plan de Gaulle-Rueff»
Rueff -

et celui du 7 novembre 1996 sur

«

Jacques

Leçons pour notre temps».
1. L'emprunt Pinay 18 juin-1er juillet 1958

Pour reprendre un propos tenu dans le Tarn-et-Garonne, reflet d'une opinion nationale très largement majoritaire, l'homme de la rue
47

n'a guère cru que le général de Gaulle représentait un danger pour la République. Certes, il a été successivement inquiet devant la tournure des événements et l'éventualité d'une guerre civile, mais désormais soulagé, il attend avec calme et confiance, le gouvernement à ses actes. L'épargnant tient à la stabilité de la monnaie; le consommateur veut l'arrêt de la hausse des prix; l'industriel, le commerçant et l'agriculteur craignent toute conséquence qui pourrait gêner l'entrée en fonctionnement du Marché commun. Au-delà de ces aspirations catégorielles, la majorité de la population est prête psychologiquement à accepter les nouveaux enjeux de l'expérience nouvelle, en répondant aux appels du Président du Conseil. Elle comprend instinctivement que le moment est arrivé pour le Pays de se doter d'institutions nouvelles assurant enfin la stabilité politique et gage de progrès tant économique que social. a. Le lancement Le lancement de l'emprunt va, dès le 17 juin, au-devant de ce souhait. Successivement, le général de Gaulle et le Président Pinay viennent de signaler l'objectif du combat à mener pour stopper toute menace d'inflation et préparer pour l'automne les conditions d'un budget offensif. L'ambiance, très favorable, s'y prête. Tout d'abord, la personnalité du nouveau ministre des Finances rassure, avec le rappel de son expérience gouvernementale de mars 1952, de son langage simple et de bon sens pour justifier une politique de baisse

du coût de la vie. En outre, l'emprunt

3,5 % 1958, arrêté par ses

soins, jouit de modalités intéressantes propres à séduire les souscripteurs, au titre notamment d'exemptions fiscales et de valeur de remboursement rattachée au cours du napoléon sur le marché libre des matières d'or de Paris. On peut souscrire aussi par remise de certains titres de rente ou d'obligations du Trésor. Si l'on ajoute du point de vue psychologique, que le début des opérations se situe à la veille de la date historique du 18 juin dont la célébration suscite un élan patriotique partout remarqué, on ne peut douter du grand succès de l'emprunt. Dès maintenant dans les chefslieux, les comités départementaux mis sur pied et présidés par les préfets, entament leur campagne de sensibilisation de la presse et de l'opinion. Le départ s'avère très prometteur et deux départements aux moyens financiers pourtant limités, le prouvent. Au terme de la 4e journée, l'Ardèche, nous l'avons déjà noté, se trouve en mesure d'annoncer des souscriptions nettement supérieures à celles des emprunts de 1952 et de 1956. Trois jours plus tard, c'est la HauteMarne qui recense 265 millions dont 40 se rapportent aux transactions sur l'or. Les versements ont lieu en numéraire dans une proportion révélatrice de 80 0/0.
48

b.Deschff"ess~nificaü~
La clôture des opérations, le 17 juillet, révèle des chiffres très significatifs avec une souscription nationale de 320 milliards de francs dont 290 provenant de mouvements en numéraire et d'échanges en or portant sur 140 tonnes. Ils traduisent un mouvement général de confiance aussitôt commenté par les préfets. Succès remarquable, sans précédent, lit-on à de nombreuses reprises et synthétisé au travers de formules variées... Il est l'indice d'un renouveau, d'une adhésion sans arrière-pensée, d'une anticipation de progrès économique, d'un espoir affirmé en l'action vigoureuse du général de Gaulle... Au regard des résultats enregistrés, on sent aussi la satisfaction de relever les transactions sur l'or qui font toujours rêver, d'autant plus qu'en 1952, la Banque de France n'avait pu acheter que 35 tonnes. En plusieurs points cardinaux, citons à ce propos les chiffres révélateurs de 196 millions pour les Ardennes, les 429 millions du Tarn, les 108 millions de la Corrèze, les 878 millions de la Meurthe-et-Moselle, les 250 millions de la Seine-Maritime... Gagnés par l'ambiance, un sentiment de fierté locale s'empare de certains de ces départements. En Lorraine, Nancy affirme sa supériorité sur Metz avec 4,2 milliards de souscriptions alors que seulement 2,9 milliards étaient enregistrés en 1952 ; dans la région toulousaine, le Tarn souligne bien sa préséance pour l'or sur tous les départements voisins; au sud-est, les Basses-Pyrénées affichent 2,4 milliards avec une proportion importante d'apports d'argent frais, témoignage d'une grande vitalité et qui justifie à ses yeux la prise en considération du projet de création de la région de l'Adour souhaitée par les chambres de commerce de Pau, Bayonne et Tarbes. c. Des réserves et des critiques

A travers ce tour de France roulant sur l'or, on remarque, ici et là, cependant des réserves et des critiques. L'Aisne notamment fait remarquer qu'en Thièrache, pays de bocage et du Maroilles, les souscriptions ont été enregistrées essentiellement chez les industriels, les commerçants et les professions libérales, alors qu'elles ont été nettement moins nombreuses dans les milieux paysans, ceux qui précisément réagissent négativement aux projets gouvernementaux. De son côté, la Nièvre ne parle que d'une souscription satisfaisante en ne manquant pas de rappeler la conjoncture ambiante de hausse des produits alimentaires et de récession naissante dans les entreprises locales jusque-là les plus prospères. Pour la Lozère, le rythme des souscriptions reçoit le qualificatif d'assez satisfaisant, eu égard aux moyens limités de la population des ouvriers et des fonctionnaires aux prises avec le coût de la vie. A l'est, en Haute-Saône, l'emprunt a connu un très net succès avec 1,2 milliards de souscriptions contribuant ainsi à la lutte
49

contre l'évasion des devises. Les milieux d'opposition n'en constatent pas moins que les causes des déséquilibres n'ont pas pour autant disparu. La réforme Pinay, selon eux, n'implique pas de réforme de structure, de blocage des prix, de lutte contre un système fiscal désuet et injuste. « Pas d'idées, pas de génie» caractérisent « une

politique à la petite semaine!

»

On va encore plus loin dans la critique avec le Bourbonnais où, pourtant, le département réalise un score honorable avec 1,4 milliard. Dans son rapport du 13 août, le Préfet note que la population

demeure sur son scepticisme.
été celui des automobilistes

«

Il n'y a pas de mystique disponible»
du week-end.
»

écrit-il, en ajoutant « que le récent emprunt n'a rien eu d'une manifestation patriotique et que le seul élan qu'a connu le 14 juillet, a
sur les routes

Paradoxalement, on pourrait presque justifier cette appréciation à la lecture superficielle des Statistiques et Études financière de 1959 du ministère des Financesl. L'étude de l'emprunt 3,5 % de 1958 est l'objet d'une analyse riche en chiffres et en pourcentages. Qu'y apprend-t-on ? Tout d'abord, un phénomène de continuité puisque, d'un emprunt à l'autre, en 1952, 56 et 58, la répartition géographique des montants souscrits y est à peu près constante, quant aux classements départementaux. La Seine arrive normalement en tête et s'approprie en 1958, 126 milliards sur les 320 souscrits en Métropole. Elle est suivie par le Nord, le Rhône et les Bouches-du-Rhône, comme en 1956. En queue de classement, c'est toujours la Lozère qui ferme la marche précédée des Basses Alpes, de la Corse et de la Creuse1o. On assiste aussi, comme en 1956, à des placements très concentrés, puisque 12 départements sont comptabilisés avec un total supérieur à la moyenne départementale. Il y en avait 11 en 1956, les mêmes d'ailleurs2. Des esprits chagrins pourraient alors soutenir, que si une telle permanence dans les résultats se remarque, c'est qu'il n'y a pas un engouement spécial à une époque donnée et cela vaudrait pour 1958. Il n'y aurait que des flux de souscripteurs attirés par les avantages financiers et seulement cela. La statistique ministérielle pèche malheureusement par l'absence du nombre des souscripteurs dans chaque tranche. Il n'est donné que pour la Seine, où l'on constate, qu'entre 1956 et 1958, le nombre total des souscriptions
L'emprunt de 1952 a rapporté 428 milliards de francs dont 195 en numéraire et sur lesquels 15 sont souscrits en or (équivalent de 35 t). - L'emprunt de 1956 a rapporté 320 milliards 88 millions de francs. - L'emprunt de 1958 a rapporté 320 milliards dont 290 d'argent frais. La Banque de France a pu acheter 140 t d'or. 2. Seine, Nord, Rhône, Bouches-du-Rhône, Pas-de-Calais, Alpes-Maritimes, Seineet-Oise, Gironde, Seine-Maritime, Meurthe-et-Moselle, Loire, Bas-Rhin. En 1956, les mêmes dans l'ordre, sauf la Meurthe-at-Moselle. 1.

50

« tient au climat dans lequel a été lancée l'émission. Le nombre des souscriptions qu'on peut qualifier de « patriotique» est certainement

dans la première tranche jusqu'à 50 000 F est plus élevée en 1958 qu'en 1956 et pour un capital plus faible. C'est déjà le signal d'une sensibilisation populaire accentuée. L'étude ministérielle regrette aussi ces lacunes à l'échelon des départements et en est réduite à deux hypothèses pour l'accroissement des souscriptions modestes. L'une est technique et fondée sur la reprise des titres de vieilles rentes souvent détenues en petites coupures, l'autre est politique et

très importante».

d. Une ambiance provinciale
Les rapports préfectoraux, heureusement, ne se contentent pas d'hypothèses et portent attention à l'ambiance du moment fondée sur les conversations, les réactions des uns et des autres, le rythme des souscriptions... Alors, le Cantal peut évoquer le désir perceptible de contribuer au relèvement du pays; l'Yonne apprécie le nouveau style de conduite des affaires nationales; dans les Vosges, l'accueil fait à l'emprunt est significatif de l'empressement avec lequel la population entend manifester son adhésion entière aux tâches nouvelles. Dans le Rhône, la cote du général demeure considérable. A elle seule, l'appréciation du Préfet de la Seine-Maritime, résume

bien l'opinion
constitué

générale: Ces

«

L'essentiel traits

des apports
L'argent

semble l'une

être des
de cet

de petites

et moyennes

coupures.

frais dépasse

85

%

du total.

derniers

semblent

être

caractéristiques emprunt ».

les plus heureuses

et les plus marquantes

2. Le Conseil des ministres

du 31 juillet

1958

C'est désormais l'heure de la remise en équilibre de nos Finances et de notre économie, au prix d'un combat qualifié, le 13 juin, par le général de Gaulle de « très dur mais absolument nécessaire». Dès le lendemain, en écho, le ministre des Finances insiste dans sa conférence de presse sur sa volonté première de s'attaquer à la hausse des prix et notamment à ceux de monopole. La formule illustre l'enjeu: « Quand tout est indexé, il n'y a plus d'indexation». Le ton est donné et les services de la rue de Rivoli centrent leur attention sur l'exécution du budget en cours. A cette époque de mise en route, le ministre reçoit le 10 juin, à son domicile parisien, Jacques Rueff, inspecteur général des Finances, économiste de renom, détaché à la Cour de justice des Communautés européennes, venu lui remettre une note intitulée
«

Éléments pour un programme de rénovation économique et
51