La France et la Roumanie communiste

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Ce livre s'appuie sur des publications et des documents inédits du Quai d'Orsay et du Parti communiste français et roumain et de la Securitate à Bucarest. S'inscrivant dans l'histoire de "l'amitié franco-roumaine" et de la politique étrangère française d'après guerre ce livre examine les relations complexes et passionnelles entre ces deux pays, pendant l'occupation, la guerre froide, sous Ceausescu et depuis.
Publié le : jeudi 1 janvier 2009
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EAN13 : 9782296215863
Nombre de pages : 393
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La France et la
Roumanie communiste

@L.HARMATTAN. 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

2008 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan]@wanadoo.fr

]SBN : 978-2-296-074]5-6 EAN : 9782296074]56

Gavin BOWD

La France

et la Roumanie communiste

L'Harmattan

Sommaire
Sources et abréviations Prologue Retrouvailles impossibles (1944-1950) Les froides ténèbres (1951-1963) Le réveil (1964-1970) Années moroses (1971-1980) Vers la chute (1981-1989) Epilogue 9 .11 .4 .123 .185 .277 315 383

Sources et abréviations Archives
ANIC : Archives Nationales, Bucarest. CNSAS : Archives de la Securitate, Bucarest. MAS: Ministère des Affaires étrangères, Bucarest. Musée de la Résistance Nationale, Champigny-sur-Marne. OURS: Office universitaire de recherche socialiste, Paris. PCF: Archives du Parti communiste français, Bobigny. QO: Archives du Ministère des Affaires étrangères, Paris (Quai d'Orsay) : Série Europe-Roumanie. Entretiens Stefan Andrei, 30/03/07 Pierre BIotin, 03/01/07 Florin Constantiniu, 07/09/07 Ion Iliescu, 27/03/07 Paul Niculescu-Mizil, 03/07/07 Serban Papacostea, 12/09/07 Petre Roman, 28/06/07 Mihai Sturdza, 13/09/07 Virgil Tanase, 08/11/07 Remerciements Ce travail de recherche a été fait avec l'aide de la British Academy et du Carnegie Trust for the Universities of Scotland, auxquels nous tenons à exprimer notre profonde gratitude.

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Prologue
Dans ses Légendes démocratiques du Nord, écrites après l'écrasement du « printemps des peuples» en 1848, Jules Michelet plaint le sort des petites nations de l'Europe orientale: «Peuples de l'Occident qui, depuis si longtemps, loin de la barbarie, cultivez les arts de la paix, gardez toujours un reconnaissant souvenir pour les nations orientales qui, placées aux frontières de l'Europe, vous ont couverts et préservés du déluge tartare, des armées des Turcs et des Russes; n'oubliez pas tout ce que vous devez à la Hongrie, à la Pologne, à l'infortunée Roumanie. » Les Moldo- Valaques seraient « la nation sacrifiée» : « La Hongrie, la Pologne, ont eu du moins la gloire de leurs souffrances, leur nom a retenti par toute la terre. Les peuples du bas Danube ont à peine obtenu l'intérêt de l'Europe »1. Michelet cherche donc à faire connaître à ses lecteurs la Roumanie éternelle et les jeunes francophiles qui luttent pour elle: «Le flot varie sans cesse, le fond ne varie pas. La Roumanie, de Trajan jusqu'à nous, se reste fidèle à elle-même, fixe en son génie primitif. Peuple né pour souffrir, la nature l'a doué de deux choses qui font durer: la patience, l'élasticité. Toujours courbée, toujours elle se relève. Ne la comparez pas aux monuments romains, aux voies éternelles qui sillonnent son territoire. C'est plutôt la résistance, la forte et souple résistance des digues de fascines où l'océan se brise; il aurait emporté des digues de granit »2. Ce peuple «doux et patient », dont la langue «est toute latine », supporte le fouet des Barbares, avant de s'insurger. Dans son récit de la révolution moldo-valaque de 1848, Michelet transforme en symbole la femme demi-française de Constantin Rosetti, jeune romantique roumain, formé à Paris avant de partir en bataille pour ses idées. Le 18 juin 1848, Mme Rosetti est dans les douleurs d'un premier enfantement. Son mari attend, plein d'anxiété: à six heures doit se faire le premier pas de la révolution. Le nouveau-né s'appellera Liberté. «Cette chambre, cet appartement, c'était la France à Bucharest, et la France de février. Les actes de Paris, ses brûlantes paroles, avaient eu leur écho dans le salon de Rosetti. Cette naissance
1 Jules Michelet, Oeuvres complètes, Tome XVI (Flammarion, 2 Ibid., p. 251-252. 11 1980) p. 251.

même et ce berceau effrayaient comme augure: l'enfant, cette Liby qui semblait innocente, fallait-il s'y fier? N'était-ce pas la révolution? »3. Mais cette révolution éclate à Bucarest le 23 juin, la veille même du jour où celle de Paris est réprimée dans le sang. Les libertés renaissantes des nations de l'E~rope en recevront le contrecoup. Les moments sublimes d'héroïque fraternité ne dureront pas: les Empires ottoman, russe et autrichien imposent leur logique de puissance. Mme Rosetti poursuit et rejoint les révolutionnaires capturés par les Turcs, qui les incarcèront dans une forteresse misérable. Leurs gardiens, «spectres d'un empire en ruine », ne lui inspirent aucune crainte: «Elle rôdait autour, sans perdre le temps, s'enquérait, s'ingéniait. Enfin, elle fait si bien, qu'elle obtient de les voir. Elle monte. TIs étaient avertis, ils attendaient; tous étaient aux créneaux. Sa seule apparition semblait avoir changé leur fortune; ils se croyaient libres déjà, et criaient: 'Vive la République' »4. Dans leur prison flottante, ces révolutionnaires gardent l'espoir: «Vrais enfants de la France, ils n'avaient pas le moindre doute qu'elle ne vînt à leur secours, ne traversât l'Europe, le monde, s'il eût fallu, pour les délivrer. (...) La France, si malade en ellemême, était vivante au fond de ce fort turc; elle rayonnait sur le Danube dans le coeur de ces étrangers. Son secours attendu faisait leur joie. Les vents leur en parlaient. Et si un souffle de l'ouest venait jusqu'aux créneaux, ils allaient voir si ce n'était pas un bruit de nos armées en marche »5. Aucune nouvelle n'arrive de la France. Par contre, on annonce leur transfert imminent, avec la complicité des Russes, à une prison en Bosnie, au régime encore plus barbare. Grâce aux astuces de Mme Rosetti, les prisonniers s'évadent et traversent une région dévastée par un tragique conflit entre nationalistes nés du même bercail: «Aux camps hongrois, aux camps valaques ou slaves, les écoles de Paris étaient représentées. De quelque côté qu'on tuât, Paris devait pleurer, et le deuil était pour la France» 6. Les évadés arrivent à Vienne, avant de regagner la France et l'exil. La conclusion de Michelet est accablante: «L'Occident, dans son égoïsme, a ignoré les calamités qui enveloppaient l'Orient. Les sauterelles dévorantes s'étaient abattues sur les champs de la
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Ibid., p. 254. Ibid., p. 261.

Ibid., p. 262.
Ibid., p. 265. 12

Moldavie, de la Valachie »7. Il s'écrie: «Populations charitables qui venez de verser sur le sort des nègres tant de larmes d'attendrissement, âmes sensibles, lectrices émues du bon Oncle Tom, n'avez-vous donc gardé aucune larme pour les DIancs? Savez-vous bien qu'en Russie, en Roumanie, en général dans l'Orient de l'Europe, il y a soixante millions d'hommes plus malheureux que les noirs? »8. Michelet a pris sa plume « pour expiation de ce que dut faire la France en 1848, et de ce qu'elle n'a pas fait »9. Ces pages de Michelet renferment des aspects-clé du mythe de la relation franco-roumaine: la Roumanie comme cousine latine, perdue dans un océan barbare, la Roumanie comme enfant de la France, réceptacle de ses valeurs, la Roumanie comme orpheline, trahie et abandonnée par la France, enfin, la Roumanie comme pays

méconnu. Cette relation - faite d'espoirs et de déceptions, de ruptures et de retrouvailles - s'illustrera avant, pendant et après la période
communiste. L' «amitié franco-roumaine» Sur le plan politique, la France met du temps pour avoir un impact dans les principautés de Valachie et de Moldavie: la Révolution, puis les exploits de Napoléon, n'ont qu'un faible écho. Cela dit; sur le plan culturel, la France a une influence croissante à partir de la première moitié du dix-huitième siècle. Le français remplaçant l'italien comme langage de la diplomatie, les princes phanariotes grecs embauchent des secrétaires et tuteurs français. La littérature française est traduite en grec moderne et roumain et lue par de nombreux boyards. Des princes tels que Constantin Mavrocordat en assemblent de grandes collections. Son exemple d'embaucher des tuteurs français est également suivi, et leurs élèves joueront un rôle important dans le réveil nationaliste des années 1830 et 1840. Des écoles françaises s'ouvrent à Bucarest, Iasi, Roman et Botosani, et pendant cette période le français remplace le grec comme influence culturelle principale dans le commerce et la vie intellectuelle. Le romantisme, avec son accent sur le passé national, suscite l'enthousiasme de jeunes poètes roumains et encourage l'adoption de modèles français (mais paradoxalement les théories de Herder). Il y aurait une fraternité franco-roumaine en raison d'origines comparables
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Ibid., p. 267.

Ibid., p. 268.
Ibid., p. 269.

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du fait de la conquête romaine de la Dacie et de la Gaule et de la fraternité des langues. La gallomanie est reflétée dans le langage et le style d'écrivains roumains et facilite l'adoption d'un grand nombre de néologismes français. La soif de la littérature entraîne la traduction de la littérature européenne et surtout française: entre 1820 et 1840, les auteurs préférés sont Voltaire, Chateaubriand et, en particulier, Lamartine. Et l'influence française ne se limite pas à la littérature: un de ses effets les plus visibles est dans les vêtements et les meubles des boyards. En outre, ce n'est qu'à partir de 1864 que toutes les écoles des principautés sont obligées par la loi d'utiliser le roumain comme langue d'instruction et d'être gérées par des Roumains. Entre-temps, le langue et la culture françaises avaient consolidé leurs positions aussi parmi la bourgeoisie comme symbole du raffinement, et la France était devenue la plus populaire destination de voyage à l'étranger (pour ceux qui en avaient les moyens). Cela dit, cet intérêt de l'élite roumaine pour la France était loin d'être réciproque. Malgré la «trahison» de 1848, la France joue un rôle décisif dans certaines étapes de la création de la Grande Roumanie. Au lendemain de la guerre de Crimée, le Traité de Paris ouvre la voie à l'élection, en 1859, d'Alexandre Cuza comme prince des deux principautés. En 1866, un candidat franco-prussien, Charles de Hohenzollern, remplace Cuza comme roi des principautés unies. Au cours de la Grande Guerre, une mission militaire française, me\1ée par le général Philippe Berthelot, se bat aux côtés des troupes roumaines, notamment à la bataille de Marasesti, en août 1917. A la Conférence de Versailles, c'est surtout la France qui soutient le rattachement à la Roumanie de territoires des pays vaincus: la Transylvanie du Nord (de la Hongrie), la Bessarabie (de la Russie) et la Doubroudja du Sud (de la Bulgarie). Pour les diplomates français, il s'agit de créer un cordon sanitaire antibolchevique. Dans l' entre-deux-guerres, la Roumanie est considérée par le Quai d'Orsay comme un élément incontournable dans le jeu diplomatique de la France: la Petite Entente (Roumanie, Bulgarie, Yougoslavie)' est un rempart contre l'irrédentisme hongrois et d'autres révisionnismes dangereux. Et pour des diplomates roumains tel que Nicolae Titulescu, la Roumanie trouverait sa sécurité dans le cadre de la Société des Nations. Sur le plan économique, la France joue un rôle important dans la formation de cadres et l'adoption de méthodes et matériels technologiques. Sa mission diplomatique est dotée d'une grande mission financière, et les capitaux français irriguent le pétrole et le vignoble. La France crée des entreprises, notamment dans les 14

industries du verre et des textiles, et, sur le Danube, de nombreux bateaux arborent le drapeau tricolore. La présence culturelle française se renforce et s'institutionnalise. Une mission universitaire et des oeuvres congréganistes dispensent la culture sur toute l'étendue de la Roumanie. En 1924, se crée le prestigieux Institut français des Hautes Etudes, sous la direction de l'historien Alphonse Dupront. Le Lycée français de Bucarest attirera parmi les meilleurs enfants des élites. Il était donc compréhensible de parler d'une relation privilégiée entre la France et la Roumanie, et de surnommer Bucarest Micul (Petit) Paris. En 1953, après le quasi-anéantissement de la présence française par le nouveau régime communiste, le Ministre de France écrit avec mélancolie: «Pour la plupart des Roumains, la France était une seconde patrie et notre langue un autre mode d'expression national »10. Mais force est de constater les limites de cette relation, conséquences précisément de la logique de puissance qui lui a donné naissance. Rappelons le rôle décisif, mais occulté, de l'empire russe, qui fait reculer l'Empire ottoman au cours du dix-neuvième siècle, et ouvre la voie à l'indépendance de la Roumanie en 1877 - tout en lui enlevant la province de la Bessarabie. La concurrence de l'influence germanique est considérable aussi. En mars 1871, des sympathisants de la France manifestent tandis que la colonie allemande à Bucarest célèbre la victoire de la 'Prusse. La présence allemande explique en partie les tergiversations de la Roumanie pendant la Grande Guerre. L'influence culturelle de la France ne trouve pas d'équivalent dans le domaine économique, où l'Allemagne prédomine. Même dans le domaine culturel, l'Allemagne fera des progrès entre les deux guerres, et surtout au cours des années trente: en 1931, le gouvernement de Nicolae Iorga donnera à l'allemand un statut égal à celui du français dans l'enseignement. Le Reich de Hitler promouvra la langue allemande, s'appuyant sur la minorité saxonne. Les nazis soutiendront le quotidien Curentul du journaliste d'extrême droite Pamfil Seicaruqui, paradoxalement, est maurrassien et donc, implicitement, champion de la latinité. L'Italie fasciste prendra des initiatives. Et, par le biais du British Council, la Grande-Bretagne investit également dans le rayonnement de sa culture. L'affirmation de l'identité nationale des Roumains s'accompagne logiquement d'un courant nativiste et xénophobe. Au
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QO (Quai d'Orsay) : Carton 101, 12 mars 1953. 15

début du vingtième siècle, Iorga appelle à des manifestations contre le nombre « excessif» de pièces en langue française jouées au Théâtre National. L'auteur de Byzance après Byzance, aussi bien que des philosophes comme Nichifor Crainic et Nae Ionescu, développe une autre identité roumaine, où la mystique orthodoxe la démarque de la civilisation occidentale. Les Gardes de Fer de Corneliu Codreanu ne se reconnaissent pas dans la France des Lumières, loin de là. Et le refus de l'étranger va de pair avec la haine du juif « apatride ». La révolte paysanne de 1907 aura des accents fortement antisémites et, dans les années trente, un Premier ministre d'extrême droite, Goga, accuse le gouvernement français d'offrir trop de bourses aux étudiants juifs. C'est cette complexité identitaire que capte avec brio Paul Morand dans son Bucarest de 1935: un pays «entre Orient et Occident» ; la «francité » de l'artère principale de la capitale, Calea Victoriei, mais les charmes de l'arriération et la présence dangereuse de tsiganes et de juifs. Le livre tente de rappeler aux lecteurs français l'existence de cette cousine latine, rempart fragile contre les hordes des steppes, et, dans ces conversations mondaines, détecte la fragilité de l'amitié franco-roumaine. Ce portrait de « jolie femme» ne fera qu'égratigner les diverses tendances idéologiques de l'époque: occidentalistes libéraux ou de gauche, mais aussi les nationalistes. L'année suivante, avec l'occupation nazie de la Rhénanie, la politique étrangère de la Roumanie s'éloignera de plus en plus de la France. Face à la montée de la puissance hitlérienne et à l'impuissance patente de ce qui reste des démocraties occidentales, «l'esprit de Genève» n'a plus cours. Sur le plan interne, les autorités doivent faire face à la montée du mouvement légionnaire et d'autres forces hostiles à la démocratie parlementaire. La Roumanie du roi Carol II doit chercher un nouvel équilibre. En février 1938, le roi proclame un régime de parti unique et les Gardes de Fer sont réprimés dans le sang. Cette évolution de la situation roumaine confirme la coupure entre l'Europe orientale et les dernières démocraties d'Occident. Quelques mois plus tôt, Jean Mouton, nommé directeur de l'Institut français à Bucarest, avait noté dans son journal: «Au printemps 1938, avec la réalisation de l'Anschluss, la Roumanie sentit un voile qui tombait sur ses poumons; l'Orient-Express pendant son arrêt en gare de Vienne allait être inspecté par des policiers avec des croix gammées sur leurs brassards. Ceux-ci veilleraient désormais à ce que la trappe, où venait d'être enfermé l'est de l'Europe, ne se rouvre pas. La Roumanie n'aurait plus 16

ce contact direct avec l'Occident qui lui apportait toujours un renouvellement d'air »1' . Certes, les échanges franco-roumains que Morand évoque dans Bucarest continuent, malgré la dégradation de la situation internationale. Dans le domaine de la culture, l'Institut français est au coeur d'une importante mission française. André Godin écrit: «A la suite des accords de Munich, les négociations pour une convention culturelle qui suivaient leur petit bonhomme de chemin vont faire l'objet d'un sérieux bond en avant sous l'impulsion notamment de plusieurs dirigeants roumains qui recherchent un rapprochement avec les Etats démocratiques, en premier lieu la France qui leur paraît encore 'potentiellement protectrice' malgré le camouflet par Hitler.12» L'Institut français de Bucarest devient une «personne morale» qui peut fonder des filiales en province; on signe un accord sur la création d'un établissement d'enseignement français à Bucarest. Mais ces accords culturels ne peuvent renverser le sens de l'Histoire: «Dans ses quotidiens francophiles, la presse roumaine célébra bruyamment un événement à forte charge symbolique, mais dont il ne faudrait dependant pas surestimer l'impact immédiat: en ce même mois de mars 1939, le Ille Reich accentuerait un peu plus son emprise économique sur la Roumanie par la conclusion d'un accord commercial dont il était le principal bénéficiaire.13» En effet, depuis la création de la Grande Roumanie, l'influence française n'a pas cessé de reculer. Elle n'arrive pas à s'étendre au-delà de l'élite francophile de Moldavie et de Valachie pour capter les populations des nouvelles provinces. La mission francaise est affaiblie par l'infériorité de ses moyens par rapport à ceux des Italiens, Allemands, et même Anglais. Malgré les bourses et voyages d'études en France, la visite hautement symbolique de la Comédie française en 1936, la création d'une semaine du livre français en 1938 et une série de conférences sur la Révolution française en 1939, le Ministre de France, Adrien Thierry, peut constater, à la veille de la guerre: 'Le
Il Jean Mouton, Journal de Roumanie (Lausanne: L'Age d'Homme, 1991), p. 9. 12 André Godin, Une passio.n roumaine. Histoire de l'Institut francais de hautes études en Roumanie (L'Harmattan, 1998) p. 118. 13Ibid., p. 118.
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nombre de Roumains parlant notre langue est en constante régression et dans la jeunesse notamment le nombre de ceux qui ne connaissent pas le français va croissant.H4 Le roi Carol persiste dans sa quête d'un équilibre impossible. Sur le plan extérieur, en mars 1939, un accord économique est signé avec le Reich. Au mois suivant, la Roumanie reçoit des garanties de la France et de la Grande-Bretagne en cas d'aggression allemande. Ces garanties, déjà mises à mal par la disparition de la Pologne, seront lettre morte après la débâcle de mai-juin 1940. En juillet 1940, la Roumanie se retire de la Société des Nations et renonce aux garanties franco-britanniques. La perte de la Transylvanie donnée à la Hongrie, sous l'accord de Vienne, et celle de la Bessarabie et de la Bukovine données à l'URSS - suite à l'effondrement de la France - amèneront au pouvoir le futur maréchal Ion Antonescu et ses alliés gardistes. Cet « Etat national-légionnaire» choisira définitivement le camp de l'Axe. La Roumanie et la France de Vichy Les événements de 1940 plongent les rapports franco-roumains dans la crise. Mais on peut trouver une certaine symmétrie dans les destins des deux pays. La chute de la IIIème République, puis celle de la dictature monarchiste du roi Carol II amènent au pouvoir deux maréchaux, Philippe Pétain et Ion Antonescu: deux hommes «providentiels» unis par l'autoritarisme réactionnaire, le rejet de la démocratie parlementaire, la haine du bolchevisme et du juif. Pendant les premiers jours de la Révolution Nationale, le gouvernement roumain demande à son homologue français des conseils sur la rédaction d'une législation antisémite. Une telle similarité idéologique ne cache pas la nouvelle donne géopolitique. La France de 1940 est un pays à genoux, démembré, ses forces armées brutalement réduites. La Roumanie d'Antonescu, malgré les concessions «o4ieuses » faites aux Hongrois, Soviétiques et Bulgares, va se lancer dans l'invasion de l'URSS aux côtés de l'Axe. Cette quasi-inversion des rapports de force influe sur les rapports entre Bucarest et Vichy15.

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Cité in Bernadette Betou,La Politique culturelle de la France en Roumanie dans

l'entre-deux-guerres , mémoire de maîtrise, Université de Nantes, 1991, p. 132. 15 Voir Gavin Bowd, Paul Morand et la Roumanie (L'Harmattan, 2003) et AnaMaria Stan, Relaiiile franco-române în timpul regimului de la Vichy 1940-1944 (Cluj-Napoca: Argonaut, 2006). 18

Entre septembre 1940 et le Il novembre 1942, les rapports politiques entre la France et la Roumanie sont modestes: le Ministre de France à Bucarest, Jacques Truelle, interviendra en faveur de ressortissants français victimes de mesures punitives ciblant les étrangers. Pendant la brève présidence de l'amiral Darlan, la Roumanie propose de jouer un rôle intermédiaire entre l'Etat français et le Reich, mais ces illusions de partenariat sont détruites par le débarquement allié en Afrique du Nord et l'occupation allemande de la zone « libre ». Entre 1942 et le 23 août 1944, les rapports politiques diminueront en intensité: face à l'inéluctabilité de la défaite de l'Axe, le régime Antonescu cherche à prendre contact avec les Alliés en vue d'une sortie honorable du conflit. Quant à la France, elle ne prend pas d'initiative politique à l'égard de la Roumanie: il faudra attendre le dénouement de la guerre pour qu'elle retrouve un rôle dans l'Europe du Sud-Est. Sur le plan économique, les rapports sont fluctuants. Après le blocage de l'été 1940, les échanges augmentent d'intensité. Mais à partir de 1943, les deux pays sont confrontés aux difficultés causées par la guerre et aux exigences matérielles d'un Reich de plus en plus désespéré. C'est dans le domaine culturel que la France entend conserver de l'influence en Roumanie. Malgré les pénuries budgétaires, les oeuvres françaises survivent à la débâcle et deviennent un foyer de résistance. Sous la direction de Jean Mouton, l'Institut français évite de faire la propagande du régime de Vichy ou des collaborationnistes les plus zélés. Plutôt, par le biais de conférences, cours et concerts, on illustre, de façon « nonpolitique », la France «éternelle» et, . implicitement, permet l'expression des affinités résistantes de la

plupart des membres de la colonie française et des francophiles
roumams. Paul Morand est nommé Ministre de France à Bucarest à un moment où le réseau diplomatique du régime de Vichy s'est réduit à peau de chagrin, suite aux défections et aux déclarations de guerre. Il arrive à Bucarest le 28 août 1943. Il est déjà évident que la guerre est perdue à l'Est. Juste avant l'arrivée de Morand, Henry Spitzmuller, secrétaire à la Légation de Bucarest, écrit à Laval: «Les événements politique. et militaire des deux derniers mois ont considérablement renforcé, en Roumanie, le courant déjà vif de sympathie pour les Anglo-Saxons. L'opinion presque unanime de la population ne croit plus à la possibilité d'une paix de compromis laissant à l'Allemagne une certaine liberté d'action. Des principales 19

nouvelles de cet été, les Roumains ont surtout retenu celle de la chute de Mussolini, si brusque, si inattendue à leurs yeux, et où ils voient la préfiguration du sort qui attend l'Allemagne de Hitler. C...)A tort ou à raison, l'opinion, avec l'optimisme naïf qui est un des traits du caractère roumain, s'attache à l'espoir que leur pays sera occupé par les Anglo-Saxons avant de l'être par les Roumains. C...) Le raid américain sur Ploiesti a été accueilli avec une joie stupéfiante. Cu.)Le Roi s'est rendu au chevet des 70 aviateurs américains blessés. Cu.)Le Français est resté le symbole du 'sauveur' et l'Allemand est celui qui vide le pays de ses richesses et envoie les jeunes se faire tuer dans les steppes russes ou au Caucase.16» L'arrivée de l'écrivain ftançais, bien connu comme un ami de la Roumanie, est accueillie favorablement par des éléments de la presse roumaine. Un article signé par Pamfil Seicaru à la première page de son quotidien, Curentul, est absent des articles de presse que Morand envoie à Laval. Dans son éditorial, Seicaru dénonce la vision «déformée» de Bucarest que Morand avait dépeinte en 1935, et l'invite à découvrir la Roumanie « réelle »: « Il va connaître le peuple roumain patient et plein d'amour, le vrai peuple roumain qui tout le long de la guerre contre la Russie fait preuve d'énergie et de volonté fougueuse. C'est le vrai pays roumain, âpre, décisif, calme, conscient de la valeur de son sacrifice. Celui qui lutte dans le Kouban, officiers et soldats, afftontant depuis six mois l'assaut des forces russes, représente une synthèse morale du peuple roumain plus fidèle que quelques salons de sensibilité cosmopolite. Et comme en traversant les limites de la Capitale il commence un autre pays, le pays réel, un pays d'une profondeur de pensée et de sentiment, travailleur, mesuré, honnête, roumain. Sur ce pays un ami peut s'appuyer. Et dans les villages de province la fidélité à la France reste intacte dans notre sensibilité.l? » L'éditorial de Seicaru illustre le caractère polyvalent de «l'amitié ftanco-roumaine »: le journaliste fait l'éloge d'une France qui aurait permis la création de la Grande Roumanie, mais ne fait aucune référence à l'universalisme républicain, fustigeant plutôt le

16QG: Carton 682,26 août 1943. 17 Pamfil ~eicaru, «Paul Morand », Curentul, 29 août 1943, p. 1.

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« cosmopolitisme ». Et la dépendance à l'égard de la cousine latine s'inverse dans une description condescendante de la France humiliée. Le 15 septembre, le roi Michel donne audience au nouveau Ministre de France. La remise des Lettres a lieu en présence de Mihai Antonescu, Ministre des Affaires Etrangères. Dans son discours, le jeune Roi fait des allusions discrètes mais significatives à la « crise»

et à une amitié « éternelle» sans liens avec le projet axiste. Morand
découvre. très vite les sensibilités gaullistes de sa Légation. Son prédécesseur, Jacques Truelle, vient de quitter la Roumanie sous prétexte de faire réparer sa jambe de bois. En effet, il est parti rejoindre la France Libre à Alger, via Istanboul. Que le départ de Truelle ait été «couvert» par les autorités roumaines - à la

consternation du ministre allemand, le baron Manfred Von Killinger témoigne des efforts diplomatiques faits par celles-ci en direction des Alliés. Jean Mouton note dans son journal: « Arrivée de Paul Morand. Au bout de quelques jours, il m'invite à l'ambassade avec quelques-uns de mes collègues. A la fin du repas, il

se tourne vers moi: «Je vous félicite de vos bonnes relations avec les
services culturels allemands ». Nous lui répondons: «Monsieur le Ministre, ces rapports sont en effet excellents, dans la mesure où ils n'existent pas. »18» En effet, l'Institut francais se considère en opposition à la mission allemande menée par le baron von Killinger. La promotion de la culture française offrirait une alternative aux activités culturelles et politiques des Allemands et des Italiens. Le centre culturel fasciste est actif; une association germano-roumaine vient d'être créée, notamment avec le soutien de Nichifor Crainic et de Georges Bratianu. L'alliance franco-roumaine serait une alternative civilisée à un Ordre Nouveau qui s'appuie sur la minorité allemande en Roumanie. En dehors du domaine de la culture, les diplomates français abritent les prisonniers français évadés et restent en contact avec la France Libre. En décembre 1945, Marius Magnien, envoyé spécial de L 'Humanité à Bucarest, reçoit un rapport, «La Légation française 1940-1944-1945 », rédigé par un officer de la Direction Générale de la Police, section des services secrets roumains qui sont sous l'emprise
18 Mouton, p. 58. 21

croissante des communistes. Cet extrait nous offre un aperçu sur l'isolement du ministre vichyste et le double, voire le multiple, jeu joué par certains diplomates français: «Jacques TRUELLE, ministre, 15 février 1941-18 juin 1943. Bien qu'il représentât le gouvernement de Vichy, il travaillait quand même avec l'espionnage anglais par l'intermédiaire de Mlle Jacqueline d'Hamière, sa secrétaire. Le 18 juin 1943, il s'enfuit de la Roumanie par le port de Giurgiu, vers la frontière turque; de là, il partit ensuite vers Alger, étant nommé plus tard par le Général de Gaulle, ministre de France à Madrid. Il est mort en mai 45 à Madrid. Henry H. SPITZMUELLER, conseiller d'ambassade, dernière adresse connue: Bd Dacia 39 bis. Il a été au service de la légation française depuis 1939 jusqu'en novembre 1944. Il a mené une politique de duplicité, ayant des liaisons intimes avec Vichy et s'efforçant en même temps de travailler pour les Anglo-Américains. A cause de la confiance que lui accordait Jacques Truelle il a inspiré des doutes et on l'a rappelé à Paris pour contrôler son activité diplomatique. Pendant son séjour en Roumanie, il a réussi à amasser une fortune considérable, en accordant des « mentions» pour les permis d'exportations et d'importations relatifs à la France. Il était également lié d'amitié avec Paul RITTER, conseiller de légation, le chef du ressort spécial auprès de l'office diplomatique suisse, avec lequel il collaborait en faveur des anglo-américains. Il entretenait en même temps des relations suivies avec la Légation Allemande, spécialement par l'intermédiaire du conseiller HERTAN VON RITGEN. Paul MORAND, ministre plénipotentiaire, a fonctionné depuis le 15 août 1943 jusqu'au 20 juillet 1944, l'homme de confiance de Pétain et de Laval, plutôt écrivain que diplomate; son activité en Roumanie a duré assez peu et elle s'est résumée à la fréquentation des cercles des anciens boyards riches: les Ghica Comanesti, les. Cantacuzino (Alexandrina), Costea Cargea, Matei Brancoveanu, etc. Il était en liaison étroite avec la Légation allemande et il a fait des visites à Von Killinger et au conseiller de Légation Gerhard Stelzer. Le Comte Jean de LAGARDE a été secrétaire de légation dans la période 1941-1944, il habitait dans le quartier du Parc Jianu, rue X no. 21. Il a travaillé en faveur du service d'espionnage britannique. Bien que extrêmement riche, il recevait quand même des subsides mensuels 22

de la part du service d'espionnage britannique d'Istamboul. Avec la Légation allemande, il avait des relations plutôt rares, ayant été signalé à peine quelques fois chez Herman Von Ritgen et chez le comte Heinrich von Meran, secrétaire de la Légation allemande et avec lequel il était ami. Il travaillait avec Robert Allard, du service de l'attaché militaire de la Légation française. Jean BASDEV ANT, second secrétaire de la Légation française a travaillé en Roumanie dans la période 1941-1945 (mars) ; il habitait Bvd Dacia no. 10. Son activité a été assez terne et il n'a pas été

signalé à la Légation allemande - qu'il détestait d'ailleurs. Son
activité a été très intense dans le cadre de l'Institut français de Hautes Etudes de Bucarest, où il préparait diverses conférences d'un caractère

anti-allemand. Sa collègue Mlle Aristie Hedoin, avec laquelle il
travaillait dans le cadre de l'Institut, faisait, de même que Basdevant,

une propagande favorable à De Gaulle - ceci à l'époque même où les
Allemands se trouvaient ici. Le lieutenant-colonel LAFAILLE J, attaché militaire, dernier domicile: allée Modrogan 4; il a été un des chefs du service d'information du 2ème bureau. Il a eu des liaisons avec l'espionnage anglais d'Istamboul. Il cultivait des relations fort étroites avec le lieutenant colonel Jean Heuhauser, attaché militaire adjoint, qu'il a envoyé au début de l'année 1944 en Turquie et ensuite à Beyrouth, afin de maintenir la liaison avec l'espionnage anglais et française de Roumanie. Il a travaillé avec M. Marcel RIVIERE, secrétaire de l'attaché militaire français et avec Emile Bach, qui avait la même fonction. Il possédait aussi un poste de radio-émission clandestin, installé dans sa voiture, qu'il a détruite après le 23 août 1944. Il avait des relations avec la Légation allemande par le lieutenant-colonel Max Braun, mais seulement pour les informations strictement nécessaires pour le service de la Légation française.19 » Ce rapport illustre également combien la Légation française est déjà considérée par les communistes comme solidement ancrée dans le camp «réactionnaire ». L'attachement de Morand au régime de Vichy, et surtout à Pierre Laval, n'est pas en doute. Les sympathies franchement pronazies et antisémites de sa femme roumaine, Hélène Chrissoveloni,
19 PCF: Fonds Marius Magnien, 283/J/80. 23

empoisonnent les rapports du couple avec le corps diplomatique, français et autre, et une société bucarestoise de plus en plus consciente du désastre militaire à l'Est, et acquise à la cause des Alliés occidentaux qui les sauveraient, espèrent-ils, de la barbarie soviétique. Les rapports de Morand à Laval, rédigés avec l'aide d'un personnel gaulliste, sont lucides et plus ou moins dénués d'optimisme. En avril 1944, après le bombardement anglo-américain de Bucarest et l'évacuation de la Légation, Jean Mouton trouve Morand acquis à l'analyse pessimiste qu'il avait envoyée à Laval: «Paul Morand vient nous rendre visite à Pascani. Les évadés le regardent d'un air peu aimable. Il me demande de l'accompagner pour faire quelques pas avec lui au fond du parc. Il a complètement changé d'esprit. Il me dit: «c'est Staline qui sera le grand vainqueur de la guerre. » Paul Morand s'apprête à partir pour la France; il va être nommé par le gouvernement Pétain ambassadeur en Suisse.20» Sa vision de plus en plus catastrophiste de la situation, où une Russie triomphante et éprise d'eschatologie dostoievskienne entreprendrait une « Marche sur Byzance », semble donner raison à son engagement aux côtés de Laval. La mainmise bolchevique sur l'Europe de l'Est, et ailleurs, illustrerait la justesse de souhaiter une victoire allemande. Aux espoirs que beaucoup de Roumains placent dans une intervention anglo-saxonne s'ajoute une identification croissante avec la France. En octobre 1943, Morand constate que « c'est la première fois que la presse roumaine souligne d'une façon aussi nette le lien existant entre la défaite de la France et les démembrements territoriaux subis par la Roumanie en 1940. »21Pendant qu'on plonge dans les ténèbres de l'hiver de 43-44, Morand communique à Laval un éloge dans Ardealul de l'hymne national interdit en territoire français: «Après avoir rappelé que l'hymne national d'un peuple est le symbole de sa vie spirituelle, l'auteur exprime l'enthousiasme qu'il éprouve lorsqu'il entend, à la radio, La Marseillaise, «chant national de la France éternelle ». « Cet hymne merveilleux dans lequel respire non seulement l'histoire de la France, mais celle de toute l'humanité est remplie de chauds éclats de patriotisme lumineux. Il appelle à la lutte contre la tyrannie et contre l'oppression ennemie. » »22
20 Mouton, p. 69. 21 QG: Carton 689, 19 octobre 1943. 22 QG: Carton 679, 14 janvier 1944.

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Cette amitié franco-roumaine prend une forme concrète avec l'envoi de 750 000 tonnes de denrées alimentaires aux enfants et intellectuels de la France. L'aide humanitaire correspond à un nouveau tournant de la diplomatie roumaine. En été 1943, le chef du service d'information, Cristescu, fait un rapport à Mihai Antonescu sur les difficultés rencontrées par la propagande roumaine en France: «La propagande de Roumanie dans les deux zones de la France a échoué parce qu'une distinction nette ne s'est pas faite entre deux réalités: l'alliance politique et militaire avec l'Allemagne et l'amitié francoroumaine, déduite des affinités sentimentales et des attaches qui ont toujours lié notre pays à la France »23. Dinu Hiott, ambassadeur de Roumanie à Vichy, indique à son ministre combien l'alliance militaire avec l'Axe tourne l'opinion française contre la vieille alliance avec sa cousine latine: « Etant donnée la position internationale des deux pays, le problème des relations entre la Roumanie et la France, basées sur un sentiment traditionnel d'amitié, revêt un caractère extrêmement délicat. Dans la France d'aujourd'hui, cette relation s'encadre dans un triangle roumano-francais-allemand, dans lequel l'alliance roumano-allemande et l'amitié roumano- française se trouvent liées en trois côtés, représentant les rapports entre les vainqueurs et le vaincu. Dans ces conditions, notre action de propagande en France, pour être efficace, doit se limiter aux domaines sentimental et culturep4 » Cette modification tactique de la propagande s'illustre d'abord dans une exposition de photographies à Paris, « Images de Roumanie ». En contraste avec l'exposition précédente, «La Roumanie en guerre », et ses images d'exploits héroïques sur le front oriental, le visiteur voit plutôt les images de paysages, d'architecture et de folklore de «la Roumanie éternelle ». L'aide humanitaire pour la France est débarrassée de toute association avec la campagne militaire de l'Axe. Elle est organisée par des charités roumaines, avant d'être distribuée par des organisations nongouvernementales en France. Certes, Mihai Antonescu insiste auprès de Morand sur le rôle joué par son régime dans cet effort humanitaire. En effet, on avait d'abord l'intention d'envoyer des denrées à la Faculté de Droit de Paris et à d'autres universités
23 MAS: tél. 32007, 17 avri11943. 24Ibid., tél. 36063, 5 mai 1943. 25

françaises où le ministre des Affaires étrangères et d'autres figures du régime avaient fait leurs études. Mais Dinu Hiott lui-même, dans un rapport au ministre, attribue une grande importance à l'apparence nonpolitique de l'action roumaine: «L'état d'esprit actuellement dominant en France rend inutile une action politique ou de propagande qui mettrait l'accent sur la lutte à l'Est et le spectre du péril bolchevique. D'où la nécessité d'empêcher la Roumanie, quoiqu'elle lutte à l'Est pour son existence, d'abandonner son attitude de neutralité et d'amitié, et ses relations spirituelles traditionnelles avec la France. Il est clair que notre préoccupation doit avoir un caractère culturel et sentimentaI,25» Selon Morand, l'épisode «humanitaire» est la seule occasion où le Ministre de France eut un contact direct avec le baron von Killinger, afin d'assurer l'envoi de ces denrées alimentaires à travers l'Europe. Ce geste humanitaire masque la dure réalité des rapports commerciaux entre la France et la Roumanie. Les télégrammes entre Laval et Morand se préoccupent d'abord de la livraison de denrées nonpérissables, notamment haricots secs, et de produits pétroliers, en échange de produits fabriqués, dont des pneus Michelin. En juillet 1944, la Roumanie enverra une citerne d'essence pour la voiture de Pétain: un geste de solidarité d'un maréchal à un autre... Mais les deux régimes seront lentement étranglés par l'Allemagne de Hitler. Les Légations de Vichy et de Bucarest se mettent donc peu, ou pas du tout, au service des croisades purificatrices menées par les maréchaux. Dans le cas de la Légation roumaine, il faut rappeler cette « carence» en ce qui concerne les activités de deux jeunes écrivains et diplomates, Emil Cioran et Eugène Ionesco. Les sympathies pro-gardistes de Cioran d'avant la guerre sont incontestables. Comme beaucoup de jeunes intellectuels roumains, il est attiré par la violence purificatrice prônée par Capitanul Codreanu. Dans sa Transfiguration de la Roumanie, Cioran tient des propos qui sont fort éloignés des valeurs «universalistes» dont se réclame la France de 1789. A cette époque, Cioran est bien un des «rhinocéros» ionesciens tentés de revêtir la chemise verte de la Légion de l'Archange Michel. Mais la présence de Cioran à Vichy pendant la guerre est motivée plus par l'opportunisme que par une adhésion quelconque à la
25

Ibid., tél. 253, 25 janvier 1944. 26

croisade antibolchévique. Il cherche un poste à la Légation pour échapper au service militaire et donc aux souffrances inouies du soldat sur le front de l'Est. Il a un esprit de déserteur, ce qui s'illustre dans sa très brève période à Vichy, où il brille par son inactivité et son incompétence. Il traversera la ligne de démarcation et s'installera à Paris pour le reste de sa vie. L'activité d'Ionesco à Vichy est beaucoup plus importante. Mais, là aussi, il serait abusif de l'accuser de «collaboration ». Comme Cioran, Ionesco veut quitter la Roumanie pour la sécurité relative de la France, pays où il a fait ses études et qui constitue pour lui un phare culturel. En été 1942, après plusieurs tentatives, il réussit enfin à être embauché comme attaché de presse à la Légation de Vichy. Là, il intensifie la propagande roumaine parmi les Français, mais dans la ligne «nonpolitique » exposée ci-dessus par le ministre Hiott. Il s'agit de faire connaître la «vraie» Roumanie. Dans un compterendu très critique de deux médiocres ouvrages de fiction concernant la Roumanie, Les Noces de Maritza de R. J. Lefebvre et Le Tunnel aux étoiles d'Albert-Jean, Ionesco déclare: «Ce qui est significatif et désagréable est le fait qu'en France le caractère local roumain, l'essence de la roumanité, paraît être ce pathos pittoresque, ce romanesque de mauvais goût; par rapport aux' lamentables livre et film Roumanie terre d'amour de Paztavi de Faugères et même le Bucarest de Paul Morand, il semble que la com~réhension de la Roumanie chez les Français n'a pas trop évolué» 6. Afin de faire connaître une Roumanie moins pittoresque et plus authentique, Ionesco fera publier des anthologies et des numéros spéciaux, notamment des Cahiers du Sud, mais se servira aussi de la radio et du cinéma. Les «désertions» réussies de Cioran et d'Ionesco contrastent avec le sort d'un autre jeune intellectuel francophile, Isidore Isou (né Jean-Isidore Goldstein), futur fondateur du lettrisme. Dans l'introduction de son roman Adorable Roumaine, Isidore Isou raconte ainsi ses origines: «Je suis né à Botosani, localité située au nord-est de la Roumanie, tout près de la frontière russe. La ville est divisée en plusieurs quartiers, certains occupés par des gens riches et d'autres par de pauvres artisans à peine échappés à leur terre patriarcale. Mon père, commerçant aisé, avait hérité de ses parents une maison dans le quartier des «déguenillés» (Calicime) et nous habitions là pendant l'été, alors que la saison de grande activité commerciale nous trouvait
26ANIC: Fond MPN - Infonna!ii, inv. 732, dosar 908, f. 126. 27

dans un immeuble neuf construit sur le marché »27.Dans cet ouvrage érotique d'après-guerre, Isou passe sous silence le fait d'être né juif, mais cette origine est pour beaucoup dans l'évolution du poète: Goldstein-Isou fera son apprentissage dans un milieu à prédominance juive, et la montée du fascisme en Roumanie et ailleurs va renforcer chez lui un sentiment de particularisme extrême et le pousser sur la route de Paris. Dans son roman autobiographique, L'Agrégation d'un Nom et d'un Messie, Isou démontre «l'accumulation d'un personnage parfait, réussi et vivant »28.C'est de son père qu'est venue l'ambition: «C'est une habitude dans notre famille de parvenir, c'est la poussée de notre branche masculine. Enfant, j'ai toujours haï mon père. Il me frappait pour rien, il m'ennuyait, il voulait inoculer en moi son orgueil, son désir de vaincre.» Mais la précocité intellectuelle du fils va à l'encontre de l'autorité, paternelle et autre. Isou quitte l'école très tôt et prend une série de petits boulots avant de rencontrer, dans un mouvement de jeunesse, un certain Maké, qui lui découvre Verlaine, Rimbaud, Baudelaire et d'autres poètes français. Installé à Bucarest avec sa famille, qui s'y sent plus en sécurité, il rencontre un écrivain, Ludo, qui l'emploie pour la revue qu'il dirige, lui commande son premier article et approfondit sa connaissance de la littérature française: Mallarmé, Proust et, crucial pour son évolution identitaire, le fondateur du dadaïsme, Tristan Tzara. Isou se lie d'amitié avec un autre jeune juif réfugié à Bucarest, «Solly» (le futur philosophe Serge Moscovici), avec qui il fonde une revue d'avant-garde, Da, et fréquente des cercles communistes clandestins. Le 19 mars 1942, il découvre ce qui fera sa gloire: la poésie lettriste. Un mois plus tard, il conçoit une transformation intégrale du théâtre. Entre-temps, la réalité de la guerre ne l'épargne pas: exclu de l'armée parce que juif, il doit quand même balayer les routes des tanks allemands et bêcher des tranchées antiaériennes. Il noircit des milliers de pages, mais une partie d'entre elles, jugées dangereuses, sont brûlées par ses parents après qu'un ami sioniste de leur fils est arrêté par le régime Antonescu. Le chemin de l'ambition mène inexorablement à Paris. C'est là qu'il veut se faire un Nom: «C'est un Nom et non un maître que je veux être »29; «Pour moi la France est un ver à soie presque sec, qui
27Isidore Isou, Adorable Roumaine (Euredif, 1978), p. 9. 28Isou, L 'Agrégation d'un Nom et d'un Messie (Gallimard, 1947), p. 7. 29Ibid., p. 202.
28

doit donner encore le plus beau papillon: Isidore Isou »30. Il se compare à Lénine en exil, et surtout à Rousseau le Genevois qui ébranla la France. Paris est donc l'objectif. Par contre, dans cette autobiographie, la Roumanie est un pays sans nom. La Roumanie est partout, et pourtant le poète s'efforce de s'en afffanchir. Mais cette obsession parisienne suscite des sentiments d'impuissance, de tristesse et de rage. La peur de l'échec transforme en haine l'amour de Paris. S'adressant à son père, Isou s'exclame: « Mais tu me vengeras, n'est-ce pas, toi ou quelqu'un sorti de loin de notre famille, quelqu'un qui réalisera ce que je n'ai pas réussi à réaliser? Il foulera Paris au pied, il mettra le feu dans tous les coins, comme Néron. Pour le plaisir d'écrire un poème en ton honneur, en mon honneur. Comme je déteste cette vieille fille inviolable qui a le visage de ses actrices fanées! Oh, comme je déteste Paris et la France qui s'étend à ses pieds, comme une grande merde ,31 » Trempé dans la langue et la littérature ffançaises, Isou envie tous ceux
qui ont réellement connu la Ville Lumière: « - Tu sais qu'Aurel a été

à Paris? Je reste suffoqué. Le type devient géant, moi, petit, nain »32. Il fait donc des démarches pour atteindre ce lieu sacré. Grâce à des astuces et malgré les conseils de ses amis (<< Car, en fin de compte, je n'étais qu'un pauvre jeune Juif et lui un ambassadeur fasciste surveillé »33),Isou parvient à rencontrer Paul Morand, mais il n'obtiendra pas de papiers pour la France: «Je m'en vais d'un pas résolu vers la porte, mais moi, le véritable, je reste là, je suis Morand comme un petit chiot, je mendie la main tendue, un départ vers la France. Oh, il pouvait me sauver, le fasciste, mais il aurait dû sauver tous les juifs du monde »34.Isou tente, encore une fois sans succès, de fuir le pays avec des amis sionistes. Il n'arrivera donc pas dans la Ville Lumière avant la fin de la guerre. La réalisation de son projet messianique devra attendre. Il ne

se trouvera pas parmi d'autres compatriotes - juifs et roumains - qui
mènent la vie des clandestins dans une France occupée et collaborationniste qui sera, surtout à partir de 1942, encore plus dangereuse que la Roumanie d'Antonescu.
30
31

Ibid., p. 204.
Ibid., p. 30.

32
33
34

Ibid., p. 169.
Ibid., p. 179.
Ibid., p. 182.

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Roumains dans la Résistance La France accueillit relativement peu de Roumains entre les deux guerres. Un ancien combattant roumain de la Résistance française, Gheorghe Vasilichi, qui arrive à Paris en 1938, se rappelle: «J'étais un des trois millions d'immigrés en France dont environ 800 000 étaient italiens, 400 000 polonais, 300 000 espagnols, 140 000 belges, 14 000 roumains »35.Mais sur le plan qualitatif, la contribution des Roumains aux luttes menées par le parti communiste français (PCF) est loin d'être négligeable. Deux figures historiques du parti communiste roumain (PCR) ont un impact lors de leur passage en France. Au début des années 30, Ana Pauker (née Rabinsohn) représente, avec le communiste tchèque Evgen Fried, l'Internationale communiste auprès du PCF. Par la suite, sa condamnation à la prison par les autorités roumaines en 1935 (le PCR étant interdit depuis 1923) deviendra une cause célèbre du mouvement communiste en France et ailleurs, faisant de Pauker une sorte de «Pasionaria des Carpathes ». Un autre dirigeant communiste, Valter Roman (né Ernest Neulander), dirige plusieurs publications de l'émigration roumaine à Paris, avant de commander l'artillerie républicaine pendant la guerre d'Espagne. Pauker et Roman gagnent Moscou avant le début de la Seconde Guerre mondiale. D'autres communistes d'origine roumaine, réfugiés en France et encadrés dans les «groupes de langues» de la section Maind'Oeuvre immigrée (MOI), feront un séjour plus long et souvent plus tragique. Leur rapport à la Roumanie est complexe: souvent juifs des territoires rattachés au royaume en 1919, ils se reconnaissent peu dans une Grande Roumanie que le PCR dénonce, selon la ligne du Komintern, comme «impérialiste ». Chez ces internationalistes, les frontières peuvent être floues entre «juif », « hongrois» et « roumam ». A l'image de leur rareté parmi le flux d'immigrés de l'entredeux-guerres, les Roumains sont peu nombreux dans la Résistance. Selon un rapport de police, la MOI serait composée de 653 étrangers dont seulement 22 Roumains: 350 sont italiens, 70 polonais, 60 arméniens et même 27 hongrois36. Cela dit, les Roumains se distinguent par leur activité résistante, atteignant souvent un rôle
35Români in Rezistenla franceza in qnii celui de-al doi/ea razboi mondial (Bucarest: Editura politica, 1969), p. 10. 36 Musée de la Résistance Nationale: Fonds thématique, carton 112, Résistance. Etrangers.

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dirigeant dans l'Organisation Spéciale - un groupe de militants
communistes aguerris, en général des anciens d'Espagne, créé à

l'automne 1940 pour protéger les distributeurs de tracts - puis les
Francs-Tireurs et Partisans (FTP), créés au printemps 1942. Un rapport d'activité de la FTP-MOI détaille les exploits d'un détachement roumain à Clichy début juillet 1943 : « Trois partisans armés de grenades et de pistolets ont attaqué à coups de grenades un autobus SS/54 chargé de soldats et d'officiers allemands. La grenade a été lancée par le matricule 10307, la protection était assurée par 10010 et 10307. La population patriote de Clichy applaudissait nos camarades pendant le repli. Il s'est trouvé néanmoins un seul collaborateur qui a tenté d'arrêter le lanceur. Il a été abattu par la deuxième défense. Les Allemands qui se trouvaient sur la route encouragés par cette intervention ont tiré plusieurs coups dont l'un a blessé la deuxième défense qui s'est abrité dans un immeuble. La concierge et les locataires n'ont pas voulu trahir I'héroïque partisan: Alors les Allemands ont amené du renfort et cerné la maison avec plusieurs détachements, prenant une position de combat avec mitrailleuses, mitraillettes, fusils et gaz. Ils ont menacé les locataires de faire sauter la maison. Le partisan 10010, chef de l'opération, qui était blessé en défendant ses camarades, sortit de sa cachette, lança une grenade au milieu du détachement ennemi faisant plusieurs morts et blessés, tira ses dernières cartouches sur l'ennemi et tomba en héros face à l'envahisseur, exemple magnifique pour ses frères d'armes.37 » A la fin de ce mois intense, trois «Juifs hongrois et roumain» exécutent le déraillement d'un train entre Paris et Château-Thierry : « Les camarades, après avoir déboulonné le rail entre 6 traverses, ont déposé une charge d'explosif. Au moment du passage de la locomotive, la charge a fait explosion et le rail étant dégagé a sauté. Une partie du train de marchandises a complètement déraillé l'autre est restée immobilisée sur place. Le camarades se sont éloignés et sont bien rentrés »38.A Paris, les FTP-MOI, dirigés par Boris Holban (né Bruhman, alias Olivier puis Roger), originaire de la Bessarabie, exécutent 230 attentats de l'automne 1942 à novembre 1943, dont l'assassinat du Docteur Julius Ritter, reponsable du Service du Travail
37 38

Ibid. Ibid.

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Obligatoire. Effectivement, en 1943, les FTP-MOI assurent l'essentiel de la lutte armée à Paris. Des demandes de certification d'anciens combattants de la Résistance, avec leurs autobiographies et attestations, nous offrent des aperçus sur les origines et les activités de ces Roumains. En janvier 1976, dans un mémoire adressé à l'Ancien Comité Militaire National des Francs-Tireurs et Partisans de France, Pavel Cristescu décrit ainsi son périple de résistant: « Je me suis évadé du camp de Vemet d'Ariège avec mes camarades Mihail Florescu et l'Espagnol Juan Blazquez. Dans le camp de Vemet j'ai fait partie, en pemianence, de l'organisation de résistance au fascisme, et depuis le début de 1943 à la direction de cette organisation. Par relations illégales que j'avais avec les organisations de résistance de Toulouse, j'ai appris que, coûte que coûte, mon camarade Mihail Florescu et moi-même, nous devions nous évader du camp pour nous incorporer à la Résistance armée en plein développement en France. En Octobre nous nous sommes évadés, et de suite je suis entré dans la Résistance. Je fus nommé responsable interrégional MOI du Limousin qui comprend les départements: Haute-Vienne, Corrèze, Creuse, Dordogne et Cantal. Lopez Tover fut nommé responsible militaire. J'ai commencé l'organisation du maquis MOI en Corrèze dans une auberge, propriété de Mme Magnanou. Il était composé pratiquement entièrement des réfugiés espagnols déserteurs des compagnies de travailleurs des alentours qui se réfugiaient dans la forêt pour recommencer la lutte contre l'occupant hitlérien. Je me déplaçais très souvent dans les départements prochains surtout en Haute-Vienne et en Creuse, où par le même moyen je continuais à organiser le maquis. J'ai été en relation étroite avec les camarades français et on travaillait et luttait sous les consignes. Au début c'était du camarade Chevalier (ancien d'Espagne, mutilé de la main gauche) que je recevais les directives et avant la libération j'étais en relation avec Henri Guingoin qui dirigeait les FTPF de la région. Je fus arrêté par une rafle à Limoges en avril 1944 et malgré les tortures infligées par la Police et la Milice je ne reconnus rien de mon activité et je fus jugé et condamné à 3 ans de prison pour utilisation de fausse carte d'identité. Je fus écroué dans la prison de Limoges, mais je fus libéré par la FTP et, bientôt, la libération de la région. J'étais connu dans le mouvement de résistance sous le nom de 'commandant Octave' et j'ai participé personnellement à diverses actions importantes: la grande 32

opération contre les locomotives du dépôt de Périgueux (réveillon 1944), l'arrêt du train dans une petite gare du Péri~ord, où furent descendus et fusillés tous les militaires allemands, etc.3 » En 1981, Ion Marinescu (né Sigmund Tumin), l'un des accusés dans le fameux procès des « 108 » militants communistes à Craoiva en 1936, soumet le mémoire suivant sur son activité d'antifasciste et de résistant: «Je suis venu en France en 1938 pour continuer les études d'ingénieur-chimiste à l'Ecole de Chimie Industrielle de Lyon que j'ai terminées en août 1940. Depuis mon arrivée en France, j'ai eu la liaison avec l'organisation du Parti de l'émigration roumaine à Paris d'abord, à Lyon ensuite et en accomplissant du travail parmi les étrangers. J'ai été arrêté à Lyon au début de novembre 1940, interné à la prison Saint-Paul, passé en jugement dans le cadre d'un procès intenté à 25 autres camarades, groupe en tête duquel la Sûreté avait placé le camarade Raymond Guyot (nonarrêté). Condamné en janvier 1941 par un Tribunal correctionnel à 1 an de prison et en Cour d'appel à 2 ans, j"ai passé 20 mois (au régime cellulaire) à la prison Saint-Paul de Limoges (novembre 1940-juin 1942) et après un passage de quelques semaines à la prison de la Sûreté de Lyon, j'ai été interné au Camp du Vernet d'Ariège où j'ai vécu jusqu'à la fin d'août 1943 lorsque j'ai été déporté dans un camp de travail de l'organisation Todt d'où, après 5 jours, je me suis évadé, arrivant au début de septembre 1943 à Paris. Reprenant la liaison avec l'organisation du Parti de l'émigration roumaine, j'ai participé au Trio de direction de celle-ci jusqu'en mars 1944, quand, sur ma demande, j'ai rejoint les FTP de la MOI de la Région parisienne en cours de réorganisation, après la chute du groupe Manouchian-Boczor. J'ai travaillé, sous le nom de guerre d'Yves, comme commissaire aux effectifs du Comité Militaire de la Région parisienne ayant comme responsable le camarade Olivier (Roumain). J'ai participé à l'organisation des nouveaux groupes de combat, ai pris part au sabotage de la ligne de haute tension à Massy à la veille du 1er Mai 1944, ai conduit 2 fois des groupes s'étant déplacés à Montceau-les-Mines pour obtenir des armes du maquis de cette région pour les combats de Paris, ai participé à l'organisation de
39Musée de la Résistance Nationale, Fonds de liquidation des mouvements OS-FNFTPF, Carton 282 Roumanie.

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groupes de Milices roatriotiques et ensuite aux combats durant l'insurrection de Paris. 0» En 1976, René Roussel, ancien commandant des FTPF à Lyon, certifie sur 1'honneur «avoir eu connaissance fin octobre 1943 de l'évasion du Camp de Vemet d'Ariège où il était détenu depuis le 5 juin 1940, de M. Florescu Mihail, alias Berger. Courant novembre 1943, après vérification par mes services, il fut dirigé sur le Lot-etGaronne et incorporé à une Compagnie de partisans appartenant aux FTP-MOI. En décembre 1943, avec l'accord de la Direction Zone-Sud des FTPF, il est muté à l'organisation FTP-MOI des Bouches-duRhône et nommé à la Direction régionale. En février 1944, il est promu à la Direction interrégionale FTP-MOI comme responsaible aux effectifs et ce jusqu'aux combats pour la libération de Marseille à laquelle il participe activement le 24 août 1944, après avoir participé tant à l'organisation qu'à la réalisation de toutes les opérations effectuées par les unités FTP-MOI en liaison avec les FTPF de décembre 1943 à la fin août 1944 dans les régions de Toulon, Nice, Menton, etc »41. Enfin, le colonel Henri RoI-Tanguy, architecte de l'insurrection parisienne, fait l'éloge de Boris Holban: «Boris Holban (ingénieur) a servi dans la Résistance française, sans interruption de mai 1941 à septembre 1944. Grades successifs: lieutenant Juin 1942 ; capitaine Septembre 1943 ; Commandant août 1944. Engagé volontaire pour la durée de la guerre en 1939, fait prisonnier en 1940, s'évade du fort Quellen (près Metz) en février 1941. Rejoint la Résistance en Mai 1941 à Paris. Fait partie de l'Organisation Spéciale. Est nommé responsable d'un groupe d'action de la MOI, formé de 20 résistants roumains, juifs et bulgares. Est nommé par le Comité Militaire National des FTPF, en juin 1942, au commandement des FTP-MOI de la région parisienne puis en octobre 1943 dans les Ardennes, où il participe à la formation de maquis composés de soldats et officiers soviétiques évadés et ralliés à la Résistance. Est rappelé en décembre 1943 et reprend sa place au commandement des groupes de combat FTP-MOI, intégrés dans les FFI de la Region Ile-de-Francejusqu'à la libération de Paris. De 1941 à 1944, M. Holban a développé une activité considérable au service de
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Ibid. Ibid.

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la Résistance française. Je l'ai bien connu personnellement en 1942, lorsque j'étais au commandement des FTPF de la région parisienne. Excellent organisateur, sachant payer de sa personne, il a, en 1941, organisé et dirigé de nombreuses actions contre l'occupant, destruction de panneaux indicateurs des services de la Wehrmacht, sabotages et incendies de matériel. En 1942, a participé en tant que chef et combattant à de nombreuses actions armées, en particulier, le 1er juin 1942, à une attaque à la grenade d'un détachement allemand près du métro Jean-Jaurès. A la veille du 1er Mai 1944, à une attaque d'un convoi allemand dans la région de Creil. Il a participé également aux combats de l'insurrection de la Libération de Paris en août 1944. M. Holban a fait preuve de 1939 à 1945 de sa volonté de servir la France avec abnégation, courage et initiative, d'un dévouement digne des plus rands éloges, et de la reconnaissance de la République française.4 » D'autres Roumains se lancent dans la Résistance. A l'automne 1938, Gheorghe Vasilichi s'évade de la prison de Craiova où il purge une peine pour activités syndicales. Muni d'un passeport tchécoslovaque, il gagne Paris, où il prend contact avec Petre Groza et Alexandru Buican, et organise des actes de solidarité avec les communistes emprisonnés en Roumanie mais aussi dans les camps de concentration qui accueillent les anciens combattants de la République espagnole. En 1939, il est mobilisé pour se battre dans l'armée française. Démobilisé, chômeur étranger, Vasilichi préfère la clandestinité à la déportation en Allemagne, devenant actif dans la MOI. Il est arrêté en 1943, avant de pouvoir s'évader et rejoindre la lutte. Gheorghe Gaston Marin (né Grossmann) suit un parcours plus proche de celui de Florescu. En 1937, issu d'une famille aisée de Petrosani, en Transylvanie du Nord, il arrive à la Sorbonne pour faire des études de mathématiques et physique. Ensuite, il obtient un diplôme d'ingénieur à l'Institut Polytechnique de Grenoble. Porté volontaire en 1940, dès qu'il retrouve cette ville, il s'engage dans la résistance. Il dirigera la MOI à Lyon, avant de passer à Toulouse, où, lors de la libération, il est responsable interrégional des FTP-MOI dans le Sud-Ouest. En juillet 1944,. il conduit une action parmi les mineurs de Carmaux, haut-lieu du mouvement ouvrier français. Entretemps, il apprend que toute sa famille a été déportée: « Mon père a été
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Ibid.

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gazé immédiatement lors de son arrivée à Auschwitz; ma soeur est tombée malade de scarlatine et a été fusillée par les Allemands; ma mère également a été fusillée. De ma famille personne n'est rentré après la guerre. C'étaient des juifs de Transylvanie, déportés sous le régime de Horthy» 43. Des femmes roumaines participent également à la lutte clandestine. Irma Mico, jeune juive communiste déjà arrêtée en Roumanie pour ses convictions, est envoyée en France par le PCR pour se former avant de. revenir faire la révolution. Quand la guerre éclate, le consulat roumain lui refuse une autorisation de rentrer. Elle adhère donc à la MOI, où elle devient responsable des faux papiers. Elle passe ensuite à une autre mission, le «travail allemand»: «J'étais avec un groupe de jeunes femmes qui avaient un contact direct avec la Wehrmacht. Nous allions par deux et nous devions accrocher les soldats allemands. Nous parlions allemand et nous nous faisions passer pour des Alsaciennes ou des Lorraines. Eux croyaient avoir fait une conquête. Mais au bout de quelques minutes, nous sortions notre propagande antiguerre et antihitlérienne. Si nous réussissions à les intéresser, le but était de les faire passer dans la Résistance »44.Un petit nombre de convertis font circuler des lettres de condamnés à mort et d'autres prisonniers, volent des armes et finissent même sur les barricades parisiennes. Irma Mico est traquée, mais jamais arrêtée. Au début du conflit, Cristina Luca Boicu fait des études de biologie à la Sorbonne, depuis son expulsion en 1938 de la faculté de Bucarest pour activités communistes. Après l'arrivée des Allemands, elle entre en contact avec le responsable des étudiants communistes, Francis Cohen, participe aux actions menées contre l'arrestation de Paul Langevin en octobre 1940 et à la grande manifestation étudiante du Il novembre place de l'Etoile, et diffuse La Relève et L'Université de demain, activité pour laquelle elle est arrêtée puis relâchée. Au début de 1941, elle commence à s'activer dans le cadre de l'Organisation Spéciale: «Au commencement, je transportais les armes et les produits explosifs, des bocaux de glycérine et d'acide azotique des laboratoires de la Sorbonne pour les dépôts clandestins. Plus tard, selon la suggestion de Jacques Monod, alors assistant à la Faculté des Sciences, j'ai utilisé aussi l'acide perchlorique, beaucoup
43Lavinia Betea, «Din Rezistenta franceza ill partidul comunist», Jurnalu/ nafiona/, 5 mars 2007. 44 Irma Mico, «J'avais environ trente rendez-vous par jour », L'Humanité, horssérie, février 2007, p. 22. 36

plus riche en oxygène. Avec Al. Buican, j'étudiais la correspondance militaire allemande que, avec de grand effort, j'avais réussi à me procurer. J'ai appris les grades, les insignes, les fanions et toutes sortes d'autres signes, ce qui nous a été très utile après »45. Boicu (alias Monique) devient responsable du renseignement, notamment dans l'attentat contre Julius Ritter en septembre 1943. Elle est ensuite nommée responsable FTP-MOI pour la zone nord, où elle poursuit ses missions jusqu'à la Libération; elle termine la guerre comme lieutenant FFI. Pendant cette période, Boicu est en liaison avec de nombreux martyrs étrangers de la Résistance, notamment le « Groupe Manouchian-Boczow». Ce groupe des FTP-MOI, mené par le poète arménien Missak Manouchian et Francisc Wolf-Boczow, d'origine transylvaine et ancien d'Espagne, est trahi auprès de la Gestapo en novembre 1943, grâce aux filatures d'une police française zélée et aux aveux sous la torture d'un commissaire politique de la MOI, Davidowicz (exécuté plus tard par les résistants après avoir avoué sa trahison). Les 22 hommes sont condamnés en février 1944 puis exécutés au Mont-Valérien. Sur les murs de Paris, le service de propagande allemand placarde la fameuse « Affiche Rouge» insistant sur l'origine étrangère et l'appartenance idéologique des «terroristes» fusillés: Manouchian «arménien », Rayman «juif polonais », Boczow «juif hongrois », Alfonso «communiste espagnol »... Absente de cette affiche est la belle tête de la vingt-troisième condamnée, Olga (Golda) Bancic (alias Pierrette). Née en 1912 en Bessarabie, elle fait un apprentissage syndical et politique très précoce. En 1938, de nouveau libérée de prison pour ces activités, elle est envoyée en France par le PCR. Là, elle participe à l'aide aux républicains espagnols et épouse un autre communiste roumain, le poète Alexandru Jar (né Jacob Solomon). Elle passe à l'action dans les rangs des FTP-MOI, aidant à la fabrication des bombes et transportant des explosifs jusqu'aux lieux des attentats. Elle ne subit pas le sort de ses camarades au Mont-Valérien. Mais elle est transférée à la prison de Stuttgart, où, le jour de son anniversaire, elle est décapitée à la hache. La veille, elle écrit ces adieux à sa fille Dolorès : « Mon amour, ne pleure pas, ta mère ne pleure pas non plus. Je meurs avec la conscience tranquille et avec toute la conviction que demain tu auras une vie et un avenir plus heureux que ta mère. Tu n'auras plus à souffrir. Sois fière de ta mère, mon petit amour. J'ai toujours ton
45 Cristina Luca Boicu, «Unul contra 0 sutâ », Magazin istoric, 5, 1970,p. 49. 37

image devant moi. Je vais croire que tu verras ton père, j'ai l'espérance que lui aura un autre sort. Dis-lui que j'ai toujours pensé à lui comme à toi. Je vous aime de tout mon coeur. Tous les deux vous m'êtes chers. Ma chère enfant, ton père est, pour toi, une mère aussi. Il t'aime beaucoup. Tu ne sentiras pas le manque de ta mère ». D'autres Roumains tombent dans la lutte. Nicolae Cristea, ancien secrétaire du PCR à Bucarest, fait la guerre d'Espagne avant d'être interné en France. Evadé, il commande un détachement de la MOI en région parisienne avant d'être fusillé en 1943. Un jeune ouvrier, Andrei Sas Dragos, suit un itinéraire semblable, de l'Espagne au Mont-Valérien. Joseph Clisci, ancien camarade de Boico à la Sorbonne, trouve la mort à Clichy dans l'opération mentionnée cidessus. La résistance roumaine ne se limite pas à la lutte armée. Le poète surréaliste Ilarie Voronca (né Eduard Marcus), installé à Paris depuis 1933, prend le maquis mais contribue également à la lutte culturelle contre l'occupant et ses collaborateurs. Le monstre sacré du Cabaret Voltaire, Tristan Tzara (né Samuel Rosenstock), est actif dans la résistance intellectuelle, aussi bien que Benjamin Fondane (né Benjamin Wechsler), qui sera arrêté par la police française et déporté à Auschwitz. Alexandru Jar ne renonce pas à la plume. En décembre 1942, il exprime l'espoir soulevé par la bataille de Stalingrad: « Des millions D'amoureux De la plus belle cause, Avec armes, détermination et sentiments ardents, Interdisent le passage des hordes dévastatrices Au-delà des portes du Palais des Soviets.46 » Les communistes roumains ne sont pas les seuls à choisir le camp de la Résistance. Les sympathies de la poétesse Hélène Vacarescu sont aux antipodes de celles de ses anciens amis les Morand. Le sculpteur Constantin Brancusi refuse d'exposer pendant l'Occupation. L'actrice Maria Ventura refuse de jouer à la Comédie française. A l'automne de 1943, à Paris, est fondé le Front National Roumain. Regroupant tous les éléments « démocratiques» qui luttent sur le territoire français, cette organisation s'inscrit dans la ligne unitaire adoptée par les partis communistes. Le président du FNR est
46 Alexandru Jar, Fragment de veac, (Bucarest: Editura Eminescu, 1946), p. 164.

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le savant Traian Vuia, installé en France depuis avant la Grande Guerre. Le vice-président est un vieux socialiste, Radu Florescu. Le FNR sort un bulletin clandestin, Romania libera. A la une du troisième numéro, paru en février 1944, on déclare aux Roumains: « La France, notre soeur latine qui représente pour nous Roumains la fierté de la culture, souffre avec nous et sous nos yeux un drame terrible. Les Allemands la foulent aux pieds, l'exploitent économiquement, assassinent, persécutent et déportent ses fils les plus précieux. Egalement l'histoire des Roumains qui connaît dix siècles d'invasions barbares et d'oppression étrangère, se trouve aujourd'hui souillée de honte et vaincue par des traîtres criminels, avec en tête le gouvernement du Conducator Antonescu, qui ont jeté le pays, malgré toutes ses traditions, dans une alliance avec le bourreau Hitler. Qu'estce que trois ans de collaboration ont rappoJ,ié à la Roumanie: la perte d'une bonne partie de la Transylvanie, l'asservissement économique, politique et militaire sous le plus terrible joug de son histoire, la mort de 700,000 enfants roumains dans une guerre où la Roumanie n'avait et n'a rien à gagner. A mesure de l'évolution rapide des événements, nous nous rendons plus clairement compte de la situation tragique de notre pays. Ce qui apparaît de façon lumineuse à n'importe quel homme, c'est que personne et rien ne peut arrêter la défaite des Allemands. » La France et la Roumanie se retrouveraient donc dans la lutte contre le joug de la terreur nazie et la collaboration criminelle. Mais dans ce tract on ne trouve aucune mention du pacte germanosoviétique, salué en 1939 par le PCF et le PCR, qui ouvre la voie à la perte de la Bessarabie et de la Bucovine du Nord et met en sourdine la «résistance» communiste jusqu'à l'invasion de l'URSS en juin 1941. Aucune mention non plus d'un internationalisme prolétarien. L'heure est aux luttes de libération nationale, aux côtés des Anglo-Américains et des Soviétiques. La lutte antifasciste crée un front de circonstance condamné à se fissurer.

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