La France et les princes thaïs des confins du Viêt-Nam et du Laos

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La première rencontre entre les princes thaïs du Tonkin et la France fut orageuse : le prince de Muong Lai envoya les Pavillons noirs chasser les troupes de Francis Garnier qui occupaient Hanoi en 1873. Rarement évoquée, l'histoire contemporaine des principautés thaïes du Tonkin permet pourtant de saisir les enjeux géopolitiques et culturels de l'occupation française en Indochine.
Publié le : dimanche 1 novembre 2009
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EAN13 : 9782296243026
Nombre de pages : 201
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La France et les princes thaïs

des confins du Viêt-Nam et du Laos

Fabrice Mignot

La France et les princes thaïs des confins du Viêt-Nam et du Laos Des Pavillons noirs à Diên Biên Phu (1873-1954)

L'Harmattan

DU MÊME AUTEUR CHEZ L'HARMATTAN

Villages de réfugiés rapatriés coll. « Points sur l'Asie », 230 p. Le Laos de Kèo, 2000, roman, 171 p.

au

Laos,

1999,

eSSaI,

Santé et intégration nationale au Laos.. rencontre entre montagnards et gens des plaines, 2003, essai, colI. « Recherches asiatiques », 360 p. Histoires de femmes et décalages culturels au Laos, 2006, entretiens, 156 p.

L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique. 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com d iffusion.harmattan@wanadoo.ff harmattan I @wanadoo.fr

@

ISBN: 978-2-296-10559-1 EAN : 9782296105591

Remerciements el Bac Cam .s'uc,Bac Cam You, Bac Cam Khoai, Bac ('am Nheun, Bac Cam Bao et Michel Diricq pour leur aide et leur confiance

Introduction

En France, les Thaïs du Nord du Tonkin se présentent souvent comme des Laotiens. Cette origine laotienne est pourtant mystérieuse pour la plupart des habitants de notre pays. Pour ces derniers, toutes les personnes originaires d'Extrême-Orient, fussent-elles nées en France, sont des « Chinois ». Ce n'est pas une spécificité française, car en Thaïlande, les Occidentaux sont tous appelés « Farang », et au Laos «Falang », déformation thaïe du mot «France ». Laotien apporte une précision définitive au néophyte, qui peine à imaginer l'existence de pays peuplés de Thaïs en dehors de la Thaïlande. Celui qui a séjourné au Laos peut se permettre d'interroger ces Thaïs se présentant comme Laotiens sur leur lieu de provenance exact. Ils répondent pour la plupart qu'ils viennent de Vientiane, la capitale du Laos. Ils ont quitté celle-ci en mars 1975, dès \' arrivée des troupes communistes. Ils parlent du Laos comme de leur pays. Leur interlocuteur les regarde comme des réfugiés du Laos. JI leur parle des fêtes de la communauté laotienne en France pour les mettre à l'aise. Il espère ne pas susciter trop vite leur nostalgie, ni évoquer un passé douloureux. Ceux-ci semblent alors esquiver les questions, à la manière asiatique qui prohibe la négation par politesse. Pourtant, ils se retrouvent parfois avec des Thaïs Lao pour évoquer leurs souvenirs communs du lycée français de Vientiane. Qui sont donc ces Laotiens aux patronymes étranges? Leurs noms et prénoms sont courts, presque monosyllabiques, sans aucune trace de sanskrit. Ils n'ont pourtant pas la physionomie ni l'apparence des ethnies minoritaires montagnardes, comme les Hmong ou les Khmou. Ce sont manifestement des membres de la grande famille thaïe, car leur langue ressemble fortement au laotien. 7

Les femmes âgées portent le sin, la jupe lao traditionnelle, et le chignon. Cependant, leurs vêtements sont souvent noirs, alors que les Thaïs Lao portent plutôt des vêtements clairs en raison de l'influence du bouddhisme theravada. Ils finissent par avouer qu'ils sont Thaïs darn (dam signifiant « noir »), comme s'il s'agissait d'un secret, ou parce qu'ils craignent de désorienter leur interlocuteur. Celui qui a étudié un peu la géographie du Laos sait qu'il existe des groupes de Thaïs non Lao, appelés là-bas «Phou Thaïs» (traduit en lao par «Personnes thaïes» dans les documents officiels). On dit aussi qu'ils sont rouges, noirs ou blancs, selon la couleur des turbans ou des vêtements qu'ils portaient dans le passé. Officiellement, ils sont recensés avec les Thaïs Lao dans le groupe dit des « Gens d'en bas» (Lao Loum), majoritaire en République démocratique et populaire lao. Au Nord et au Centre du Laos, les villages thaïs noirs sont assez disséminés. Par exemple, près de Xaïgnabouly, il en existe deux, et les habitants de ces villages vivent séparés des Thaïs Lao. En 2000 j'avais résidé pendant deux mois dans un groupe de villages peuplés essentiellement de Thaïs noirs (Thaïs mueï plus exactement, un sous-groupe des précédents) dans la région de Paksane. Rien ne les distinguait apparemment des villages thaïs lao, si ce n'est la présence d'églises catholiques et d'un couvent. Ces Thaïs noirs s'étaient installés sur ce site dans les années 1880, et y avaient édifié une église en 1890, avant la colonisation du Laos I par la France. Ils avaient été convertis au catholicisme par des missionnaires français au Viêt-Nam. Leurs ancêtres avaient migré du Nord du Viêt-Nam au Laos à cause des
Laos est le terme qui fut utilisé par les Français pendant la colonisation. Les Thaïs Lao, qui se désignent comme Lao, appellent leur pays: « Pathet Lao» ou « Muang Lao », c'est-à-dire « pays lao ». Le nom officiel du pays est « République démocratique et populaire lao » depuis 1975. Entre 1953 et 1975, le pays s'appelait en lao « Royaume lao ». 8
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bandits qui écumaicnt leur pays. Ils s'étaient établis sur les deux rives du Mékong, près de villages khmou. . Cependant, les Thaïs noirs exilés en France n'évoquent pas lcs zones rurales du Laos, mais les quartiers de Vientiane, où ils s'étaient concentrés avant leur fuite en 1975. Un grand nombre de Thaïs noirs y vivent encore. En me rendant au Laos, j'ai appris que le « garage café », dans lequel j'avais l'habitude de prendre mon petit déjeuner, est très fréquenté par les Thaïs noirs. Une grande partie des habitants de ce quartier sont des Thaïs noirs, qui ont adopté des noms thaïs lao bouddhistes. Pourquoi se sont-ils installés ici? D'où viennent-ils? Dans les quelques rares ouvrages les mentionnant, les Thaïs noirs et les Thaïs blancs des confins du Laos et du Viêt-Nam n'apparaissent que par bribes. Les annales laotiennes relatent quc le pays de ces Thaïs a été occupé par les Pavillons noirs et jaunes, et que ceux-ci ont chassé le roi du Nord du Laos de sa capitale, Luang Phrabang. Les Thaïs ont négocié un traité avec Auguste Pavie, mettant fin à leur soutien à la révolte du régent du Viêt-Nam. Enfin, ils étaient aux côtés des soldats français contre les troupes du Viêt-Minh à Diên Biên Phu. Des souvenirs de militaires français évoquent leur bravoure pendant la première guerre d'Indochinc. Un ethnologue vietnamien d'origine thaïe a étudié en détail leur ancien système social. C'est à peu près tout ce que nous livre la littérature disponible. Les événements qui sc sont déroulés dans le pays thaï sont pourtant fondamentaux dans l'histoire de la présence française en Indochine. Le rôle de ces Thaïs apparaît comme négligeable au regard du nombre de publications les mentionnant, à r exception de l'ouvrage d'Auguste Pavie et de celui du colonel Trinquier qui leur font une large place. En outre, ces fragments épars n'ont jamais été réunis pour permettre de comprendre l'histoire globale du pays thaï et ses relations avec la France. 9

Il m'a fallu les compléter par des notes et des rapports militaires ou civils. conservés au service des archives de l'armée française, et des reportages de journalistes ou de militaires contenus dans des livres anciens non réédités. J'ai utilisé les annales laotiennes, traduites en laotien moderne, pour obtenir des informations primordiales sur les « guerres des I-Iô» et le rôle du Siam dans le Haut Laos. J'ai lu ou relu avec attention les récits des explorateurs, administrateurs et militaires français pour éclairer le rôle des principautés thaïes dans le projet colonial. Enfin, des entretiens menés auprès de membres de la communauté thaïe dam de france. notamment de son représentant traditionnel, l'ancien chef de maquis Bac Cam Suc, ont permis de recueillir des informations importantes et des points de vue différents de ceux des administrateurs et militaires français. Bac Cam Suc m'a, d'ailleurs. accordé sa confiance pour réaliser cette recherche dans l'intérêt de sa communauté à I'histoire méconnue. La perspective de cet ouvrage est de retracer les grandes lignes de l'histoire des principautés thaïes des confins du Laos et du Viêt-Nam dans leur contexte régional. La compréhension de la géopolitique de la Péninsule indochinoise à l'époque des fàits est fondamentale. Elle permet de montrer l'importance de ces principautés et la raison de leurs rapports privilégiés avec la France. Elle constitue le filigrane de cc récit historique.

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Chapitre 1

Géopolitique des frontières en Péninsule indochinoise au XIXc siècle

La confédération des « Douze princes thaïs 2» (en thaï: Sip Song Chau Tai) était une entité politique caractéristique des zones frontalières de la Péninsule indochinoise pendant la période antérieure à la colonisation européenne. En Asie du Sud-Est septentrionale, les espaces frontaliers se présentaient le plus souvent comme un conglomérat de principautés, situées en altitude, peu peuplées, et ayant vocation à jouer le rôle d'Etats tampon entre deux grands royaumes, Ces espaces étaient considérés comme utiles et respectables par les puissances régionales. Dans l'imaginaire européen, une frontière non linéaire évoque plutôt une zone sauvage, inhabitée, dépourvue de lois, et propice à tous les trafics. L'étymologie du mot français « frontière» révèle le caractère essentiellement conflictuel de la zone de séparation entre deux souverainetés: « c'est avant
Le mot « thaï» désigne dans le présent ouvrage les membres du groupe ethno-linguistique appelé «tai » par les ethnologues. En effet, l'orthographe «thaï» est plus fi'équemment utilisée dans les documents de l'époque coloniale pour désigner cette minorité montagnarde. Par exemple, il figure sur les insignes des « bataillons thaïs ». Cc mot ne doit pas être confondu avec « thaïlandais» qui désigne les ressortissants de r Etat thaïlandais, quelle que soit leur appartenance ethnique. En effet, le Siam, allié aux pays de l'Axe, a changé son nom en 1939 pour traduire sa volonté de conquérir tous \cs territoires peuplés de Thaïs ou Tai. La différence d'orthographe est une convention de transcription, provenant du fait que les montagnards thaïs ne prononcent pas les « h aspiré» (en réalité expiré) à la différence des Thaïs des basses terres (comme les Siamois et les Lao). La consonne employée est pourtant la même dans "alphabet laotien que dans l'alphabet tai dam. 11
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tout une zone militaire qui signale la ligne de démarcation entre deux pays voisins. 3» Le terme utilisé par les AngloSaxons est «border », plus proche de la notion latine de « limes ». Dans le premier cas, l'ennemi se trouve au-delà; dans le second, ce sont plutôt les barbares. Dans la Gaule, les frontières entre les territoires tribaux étaient formées de forêts ou de landes désertes, peuplées uniquement de sorciers, de génies et de fantômes, comme la célèbre forêt des Carnutes. A partir du Moyen Age, en Europe occidentale, les bandes criminelles et les bannis séjournaient dans les zones frontalières pour échapper à la justice ~. Le Far West des Etats-Unis, appelé Frontier, était aux yeux des immigrants européens un vaste univers peuplé d'Indiens, redoutables et non chrétiens, et de bandits sans foi ni loi. L'espace de la trontière était assimilée à l'instabilité, à l'insécurité et à la loi du plus fort. Hostiles à l'idée de territoires aux souverainetés indéfinies ou ambigües lors du partage colonial du monde, les Etats européens ont imposé dans les relations internationales la notion de frontière linéaire: les territoires contrôlés par un Etat sont désormais séparés presque partout par une ligne imaginaire appelée frontière. Dès la fin du xrxc sièele, les Européens commençaient à délimiter des frontières linéaires dans l'espace à l'aide d'instruments topographiques, et non par de simples repères visuels, parfois éphémères, comme c'était encore le cas en Indochine. La frontière entre le Laos et le Viêt-Nam avait été établie en 1351 selon deux critères: la ligne de partage des eaux et la séparation entre les espaces où avaient été construites des maisons sur pilotis, réputés laotiens, et ceux oÙ étaient
HALBA Eve-Marie, « Vocabulaire de la frontière », in VELASCOGRACIET Hélène et BOUQUET Christian. Tropisme des frontières, approche pluridisciplinaire. Paris, L'Harmattan, 2005, colI. Géographie et cultures, 1. I, p. 27. .\ Ibid.
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apparues des demeures de plain-pied, considérés comme vietnamiens 5. Résidant dans des maisons sur pilotis situées dans le bassin du Fleuve Rouge, les Thaïs des confins du Laos et du Viêt-Nam ne pouvaient donc être que les habitants d'une zone intermédiaire, ni laotiens ni vietnamiens. Ces critères indochinois n'avaient guère de sens pour les conquérants occidentaux. Si l'utilisation du concept de bassin hydrographique pour délimiter une frontière s'était généralisée en France à partir du xvue siècle, l'objectif de cette méthode était, à l'inverse du cas lao-vietnamien, d'éliminer les zones contestées. les limites t10ttantes et les

villages mixtes ('. Cette notion donnait une apparence
scientifique à ce qui est devenu au XIX" siècle l'un des fondements du nationalisme des Etats: l'espace habité par chaque peuple devait coïncider avec des frontières soi-disant naturelles, regardées comme aussi intangibles que les montagnes et les fleuves. Dès leur arrivée dans la Péninsule indochinoise, les Britanniques et les Français n'ont eu de cesse que de harceler le Siam et ses satellites pour leur imposer des tracés de frontières linéaires, provoquant une incompréhension totale de la part des autochtones. De 1834 à 1836, les Britanniques, installés en Birmanie, ont essayé d'obtenir du Lan Na, confédération de princes thaïs vassale du Siam, une réponse claire sur le tracé de la frontière pour imposer un partage des forêts exploitables. Or aucun document juridique antérieur à cette date ne permettait de définir une frontière nette au Lan Na. En 1845, les Britanniques ont envoyé à la Cour du Siam une lettre explicatiye et menaçante sur leur conception de la
MAHASILA VIRA VONGSA, Annales laotiennes. des origines à 1946, Vientiane, Toyota Foundation, 200 I (Y éd.), p. 34, en laotien. PERNOT François, « Les "conférences de limites" aux xvr - XVII" siècles entre Lorraine et Franche-Comté. Comment définir une frontière? Eléments naturels ou droits historiques H, in VELASCO-GRACIET HÉLÈNE et BOUQUET Christian, op. cit., p. 117-129. 13 ,

(,

frontière. Mais, pour les Siamois, les populations locales devaient pouvoir vaquer à leurs occupations de part et d'autre

de la frontière sans entraves 7.
En outre, dans la conception européenne moderne, qui s'est imposée sur la planète entière du tàit de la colonisation, les territoires des Etats sont devenus des espaces indivisibles et unifiés au plan juridique. Dans l'idéal, l'Etat doit être maître de l'ensemble de son territoire, et ses lois doivent s'y appliquer en principe partout de la même manière. Certes, la plupart des Etats européens ont désormais accordé des statuts d'autonomie à certaines de leurs régions, mais à la fin du XIX" siècle, ces Etats avaient plutôt comme objectif d'opérer une intégration totale de leurs espaces politiques. La France a même transformé des territoires colonisés d'outre-mer en départements, comme l'Algérie. La référence théorique était l'Etat-nation et non la confédération, et encore moins les zones à statut ambigu, comme la principauté d'Andorre et ses deux coprinces. Les Britanniques et les Français ont été troublés par les systèmes complexes d'allégeance entre les entités politiques de la Péninsule indochinoise. Pis, certaines tribus montagnardes semblaient disposer de droits de circulation et d'installation sans rendre de comptes aux princes locaux ou solliciter d'autorisation administrative. Par exemple, les Britanniques ont appris que le seigneur de Muang Sing, ville située au Laos, était à la fois tributaire des princes thaïs de Chiangmai et de Nan, vassaux du Siam, et de cclui de Chiangtung (Kengtung), vassal de la Birmanie. Ayant juridiquement succédé au royaume birman depuis 1885, ils souhaitaient en vain y tàire valoir des droits exclusifs s. Défiés par ce droit international complexe, les conquérants devaient exhiber leur force pour obtenir gain de cause.
7

WINICHAKULThongchai, ,')'iam Mapped A History (~lthe Ceo-Body

of'a Nation, Honolulu, University of Hawaii Press. 1994, p. 68-72. 81d.. p. 73-74. 14

Les Etats nationalistes modernes ont souvent eu recours à des méthodes violentes pour tenter d'annexer des territoires frontaliers considérés comme peu fidèles, voire rebelles par nature. L'administration nazie avait ainsi classé les Ardennes en «zone interdite» détachée de la France, où elle faisait régner la terreur, à l'instar de l'administration impériale allemande pendant la Première Guerre mondiale. Elle avait même absorbé terres et usines ardennaises au sein des institutions de l'Etat allemand. Seuls parmi les grandes puissances, les Etats-Unis, issus d'une ancienne colonie, ont tenté de contrôler des territoires d'outre-mer par gouvernements interposés, notamment en Amérique latine, à l'exception temporaire des Philippines et de petites entités insulaires. Comme la Grande-Bretagne, la France distinguait les colonies d'administration directe et les protectorats, mais dans les faits, elle contrôlait toujours la réalité du pouvoir politique. Le principe des principautés tributaires, bien connu au Moyen Âge en Europe occidentale, lui était devenu étranger, au même titre que les droits ancestraux de familles nobles sur des tiefs autonomes. Le traité moderne délimitant la frontière n'a souvent que peu de rapports directs avec les espaces culturels (formes des maisons par exemple) ou avec les reliefs naturels, car il correspond à l'emprise d'un pouvoir politique, militaire et administratif sur un territoire. ou encore au mode d'appropriation sociale et d'exploitation productive d'une région par une population. Souvent ces traités font naître des situations de conflit insolubles. Des guerres récurrentes sont liées à des difficultés de découpage d'anciennes zones frontal ières constituées d'Etats tampon, comme l'interminable conflit du Cachemire commencé en 1948 à l'occasion de la partition de l'ex-empire britannique des Indes. Dès lors que les frontières ont été cartographiées avec des instruments de précision, il ne devrait plus exister de 15

transition spatiale entre les deux territoires, à l'exception parfois de no man 's land militaires comme en Corée. Entre les Etats-Unis et le Mexique, à Chypre et en Israël, la ligne frontière est même matérialisée par un mur. Toute la crédibilité d'un Etat moderne est appréciée par sa manière de contrôler ses frontières. A la fin du XIX. siècle, la perméabilité et l'instabilité des frontières de l'aire d'influence siamoise ont convaincu la France de la possibilité de conquérir de vastes espaces. Les anciens compromis sous forme de création d'Etats tampon, comme naguère celui ayant abouti à la fondation de la Belgique, ont été abandonnés pour laisser place aux lignes de force entre les grandes puissances. Aujourd'hui, les nouveaux petits Etats, comme rOssétie du Sud, la Transnistrie ou le Kosovo, sont intégrés dans l'espace dominant de grandes puissances, et sont de fait des protectorats de celles-ci. Ils ne sont en aucune façon neutres dans un conflit, ils en font même partie puisqu'ils sont issus du démembrement d'un Etat, avec lequel ils entretiennent des relations conflictuelles. Ces petits Etats ou quasi-Etats, où les institutions étatiques sont déficientes, voire déliquescentes, ainsi que les paradis fiscaux, sont le plus souvent des territoires nécessaires aux grandes puissances pour leur permettre de réaliser des opérations inavouables, comme le trafic d'armes ou le blanchiment d'argent. Les belligérants refusent désormais l'idée de la neutralité des Etats tampon, plutôt considérés comme les chevaux de Troie de l'adversaire. Lors de la Seconde Guerre d'Indochine (1960-1975), les tentatives neutralistes des royaumes du Laos et du Cambodge sC'sont soldées par des échecs. La guerre froide a eu raison des espaces neutres. Bipolaire et maintenant multipolaire, les grandes puissances du monde actuel ne supportent que difficilement les « zones grises» incontrôlables, comme autrcfois les Etats européens 16

colonisateurs devant les taches blanches de la « terra incognita» sur les cartes. Dans un espace mondialisé, seuls quelques rares Etats, comme l' Erythrée, le Zimbabwe ou la Corée du Nord, ont choisi de faire cavalier seul et de fermer leurs frontières aux dépens du bien-être de la majorité de leur population. D'autres ont périclité, comme la Somalie qui fait planer le spectre de la piraterie sur la circulation maritime internationale et offre une terre d'expérimentation aux groupes politico-religieux les plus radicaux. Depuis le Il septembre 2001 le monde sait qu'un attentat de grande ampleur contre une grande puissance peut se préparer dans un pays pauvre et de culture moyenâgeuse. Le système des confédérations de principautés thaïes, qui s'étendait des confins du Viêt-Nam au Nord-Est de la Birmanie, n'existe officiellement nulle part aujourd'hui. Il est donc important de le resituer dans le contexte international de la seconde moitié du XIXe siècle, et d'éviter les analogies qui ne peuvent que dérouter le lecteur. Au XIxe siècle, dans la Péninsule indochinoise, la configuration géopolitique n'avait que peu de ressemblances avec les conceptions et les pratiques contemporaines. Certes, il existait bien des frontières entre les entités politiques, et les princes connaissaient les régions qu'ils avaient autrefois conquises et qu'ils contrôlaient, mais ces frontières n'étaient pas définies par des tracés scientifiques linéaires. De plus, les statuts juridiques des territoires d'une même entité politique pouvaient être très variables. Les frontières entre les grands royaumes indochinois étaient souvent constituées par de vastes zones de montagnes escarpées, de faible densité de peuplement, placées sous la souveraineté de petites principautés indépendantes. Leurs princes étaient parfois tributaires de plusieurs grands royaumes concurrents, comme ceux des confins du Laos, du Viêt-Nam et de la Chine. Cette forme de neutralité par 17

allégeances multiples n'empêchait pas les guerres, mais compliquait leur déroulement. En effet, il semblait difficile de livrer bataille sur le territoire d'un tributaire devenu neutre par le fait qu'il versait un tribut tant à l'agresseur qu'à l'agressé; il pouvait ainsi prendre alors le parti de l'un ou de l'autre des belligérants. Les Européens n'ont d'abord pas compris la signification profonde des rites d'allégeance en Péninsule indochinoise. Le vassal et le suzerain s'offraient mutuellement des tributs. Le suzerain (en siamois: fajfa, le « feu du ciel» 9) s'engageait à protéger le vassal, qui en échange fournissait troupes et moyens si le suzerain était attaqué. Dans cette relation de domination discrète, le vassal guettait toujours le moment où il pourrait prendre l'avantage en jouant sur des allégeances multiples. En 1821 et 1826, plusieurs sultanats malais ont tenté d'échapper à l'emprise du Siam, et ont attendu vainement l'intervention des Britanniques installés à Penang, l'Angleterre étant devenue leur second suzerain. Au grand dam des Malais, ceux-ci ne se considéraient pas comme les protecteurs d'un Etat qu'ils n'administraient pas de manière directe ou indirecte 10. Si diffërente de celle des Etats-nations européens du milieu du XIX" siècle, la configuration géopolitique du royaume du Siam et d'autres monarchies bouddhistes theravada a ÜÜt l'objet de la célèbre analyse de Stanley Jerayaja Tambiah, qui a comparé le territoire de ces Etats au mandala: le centre politique. c'est-à-dire la Couronne, faisait tourner la roue du monde, à savoir le royaume, qui s'étendait dans les quatre directions en cercles concentriques. Les relations sociales et hiérarchiques se diffusaient par vagues successives du centre vers la périphérie en s'atténuant II.
9

Ce terme désigne aujourd'hui l'électricité en Thaïlande et au Laos.

ID

II

WINICI-IAKUL Thongchai,opus cil.. p. 89-90. TAMSIAI-IStanley Jeyaraja, World Conquerorand World Renouncer,

Cambridge University Press. 1976. p. 110-111. 18

Si telle était la perception de raire d'expansion du royaume par la Cour de Bangkok, il n'en était pas de même de celle des princes thaïs de ces confins qui ne se considéraient pas réellement comme des vassaux. Dans les Sip Song Chau Tai et les Etats shan en particulier, l'al1égeance aux grands royaumes était perçue de manière théorique. Le roi birman s'assurait la loyauté de ses vassaux shan en leur délivrant des titres, des symboles régaliens et la sana, une lettre de créances qui confirmait leur légitimité de princes, libres d'administrer les affaires internes de leur fief à leur guise. En échange, ceux-ci versaient au roi le tribut et des impôts, levaient des troupes pour son compte ou lui rendaient des services en cas de besoin 12 . Dans ce contexte d'autonomie locale très large, les princes et chefs locaux avaient un point de vue géopolitique essentiel1ement régional, et n'avaient aucun sentiment d'appartenance nationale à un plus vaste ensemble, qu'il soit siamois, birman, chinois ou vietnamien. Par exemple, dans le cas du Yunnan au milieu du XIXC siècle. l'alliance de différentes ethnies locales, comme les Yi (ou Lolo) avec les révoltés, fondateurs d'un sultanat musulman, s'explique avant tout par des considérations régionales, et non par une stratégie précise à l'encontre de l'autorité centrale chinoise 13. L'autonomie locale était une valeur fondamentale pour les habitants de ces principautés et chefferies. Le Siam a été maintes fois décrit comme ayant été la victime de l'impérialisme français, mais les populations des aires périphériques, y compris de celles de la fàmil1e ethnolinguistique thaïe, percevaient souvent cc royaume comme

SAI AUNG TUN, History of'the Shan State, From its Origins to 1962, Chiang Mai, Silkworm Books, 2009, p. III. 11 ATWILL David G., The Chinese Sultanate, Islam, Ethnicity and the Panthay Rebellion in Southwest China, /856-/873, Stanford University Press, 2005, p. 14. 19

12

oppressif et violent

14,

depuis les déportements massifs de

populations infligés au Laos notamment. Si l'analyse de Stanley Jerayaja Tambiah paraît très pertinente pour comprendre les mesures prises par les Siamois dans le Haut Laos et les Sip Song Chau Tai, celle-ci ne pennet guère d'interpréter les revirements d'alliances des princes thai"s blancs et lao. Par exemple, l'abandon du roi de Luang Phrabang par les Siamois tàce aux Hô a précipité celui-ci dans les bras des Français. Il convient donc de se placer sous un angle local pour comprendre la stratégie de ces principautés. En effet, ces territoires de transition de la Péninsule indochinoise n'étaient pas des no man 's land, mais des petits mandalas à l'instar du Siam. Ces petites entités politiques étaient administrées par des groupes de nobles thai"s,dirigeant des populations thaïes, mais aussi des populations non thai"es souvent d'implantation plus ancienne, considérées comme les tributaires des Thai"s.Ces petites principautés se regroupaient en confédérations, aux relations et aux structures assez informelles d'un point de vue européen. La difficulté des déplacements et l'endémie palustre, notamment pendant la saison des pluies, étaient des facteurs de l'absence d'unité politique au sein de ces confédérations. Celles-ci ont pu subsister dans leur rôle d'Etats tampons, parce que les grands royaumes n'avaient pas réussi à en fàirc des colonies de peuplement. Pour en faire comprendre le caractère particulier au public européen de cette période, qui était imbibé de la propagande nationaliste des Etats-nations en formation. les récits et rapports de la période coloniale ont souvent désigné ces principautés montagnardes thaïes par des tem1es évoquant la Suisse, comme « confédération» et « cantons ». Cependant, l'analogie avec la Confédération helvétique n'était pas
I~

WINICHAKUL

Thongchai,

opus Cil., p. 148.

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