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La France Libre, la résistance et la déportation (Hérault, Zone sud)

De
351 pages
Ce livre rassemble les souvenirs de résistants et de déportés ayant oeuvré dans l'Hérault (avec quelques témoignages sur le Sud-est, l'Auvergne, le Sud-Ouest, Paris et Tunis), issus de toutes les classes sociales et de tous les horizons politiques, religieux... Il met également en lumière l'action des Républicains espagnols qui ont apporté dans l'Hérault leur courage et leur expérience. Enfin, il donne la parole à des personnes qui étaient alors enfants ou adolescents entre 1940 et 1944.
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La France Libre, la Résistance et la Déportation (Hérault, Zone Sud)

Textes recueillis par

François Berriot
avec le concours de

Véran Cambon de Lavalette et Alain Riols

La France Libre, la Résistance et la Déportation (Hérault, Zone Sud)
Témoignages

Centre Régional d’Histoire de la Résistance et de la Déportation de Castelnau-le-Lez

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11093-9 EAN : 9782296110939

Avant-propos
Ce livre est né d’une conversation tenue, en juin 2007, lors de la venue à l’E.A.I. de Montpellier de Jacqueline Pery d’Alincourt, membre de la Délégation Générale de Jean Moulin, arrêtée en septembre 1943 et déportée à Ravensbruck en avril 1944 : le Général Véran Cambon de Lavalette (Président d’honneur et fondateur, avec André Dau, de notre Centre Régional d’Histoire de la Résistance et de la Déportation) m’avait alors dit combien il serait intéressant et important de recueillir, par écrit, des témoignages concernant quelques résistants et déportés encore vivants et proches du Centre. Six mois plus tard, en étroite collaboration avec Véran Cambon de Lavalette, je me suis mis au travail, commençant, tout naturellement, par des femmes et des hommes qui avaient oeuvré, pour la libération de la France, dans l’Hérault même : René Poitevin, Compagnon de la Libération, et Laurent Duviols, mort en déportation, tous deux responsables de FrancTireur en Languedoc; Jean Bennac, du Maquis Bir-Hakeim, dans les Cévennes ; Colette Beauclair-Ronzier, Joseph Senatore et Jean Soto, du petit Corps Franc Léon, actif dans le secteur de Clermont-l’Hérault ; « Pauline » Simone Demangel, du M.N.P.G.D. de Maurice Planès de Montpellier, liée aussi avec le Corps Franc Léon ; Louis Hugon, du réseau Mithridate et de la Mission Schooner à Sète ; Yolande Theule-Bacquet et son père Ferdinand Theule, du réseau Côtre du B.C.R.A. à Sète ; le Républicain espagnol Ramon Buj, détenu à Eysses puis déporté à Dachau, et son beau-frère Joan Puig, guérillero de la 11ème Brigade et F.F.I. ayant combattu pour le compte du Maquis Bir-Hakeim, ainsi qu’un autre Républicain espagnol, Candido Lopez, lui aussi sollicité par les F.F.I. sur le littoral ; André Dau, d’abord agent du C.O.P.A. du B.C.R.A. à Clermont-Ferrand puis agent des réseaux Action du même B.C.R.A. à Béziers, déporté à Buchenwald ; Simone RueThibal, dont le père, André Thibal, F.T.P.F., a été assassiné par les Allemands en août 1944 à Montferrier. A ces femmes et à ces hommes qui ont été des acteurs de la Résistance dans la « R.3 » du Languedoc-Roussillon, sont venus se joindre deux Français Libres et d’autres résistants et déportés, installés après la guerre dans la région de Montpellier et fidèles de notre Centre, qui ont bien voulu contribuer eux-mêmes au projet : André Hautot et Henri Ecochard, 5

qui, lycéens à Tunis et à Tours, ont tous deux gagné Londres dès l’âge de 17 ans ; Véran Cambon de Lavalette, issu d’une vieille famille d’Occitanie, élève à l’Ecole de la Garde de Guéret, arrêté, en opération, dans un maquis de la Creuse et déporté à Dachau ; Suzanne Orts-Pic, membre du réseau Marco Polo en Saône-et-Loire, arrêtée à Perpignan et déportée, adolescente, à Ravensbruck puis à Leipzig, aujourd’hui si généreuse dans son action pour la transmission de la mémoire ; Robert Piat, responsable des Groupes Francs de Combat à Clermont-Ferrand, arrêté en tentant de faire libérer son chef Jacques Renouvin puis déporté à Mauthausen d’où il sort mourant et est heureusement sauvé grâce à De Lattre de Tassigny ; Edouard Baur, F.T.P.F. dans la région parisienne puis dans la Loire-Atlantique, arrêté à deux reprises et qui doit sa vie et sa liberté à deux évasions spectaculaires. Enfin, avec l’accord de notre Président d’honneur, j’ai souhaité joindre à ce recueil les témoignages de deux hommes, extérieurs à notre région mais qui ont, chacun à leur niveau, participé au combat de la France pour recouvrer sa dignité et sa liberté face à l’occupation nazie : Christian Colombard qui, à l’âge de 12 ans, a été arrêté et détenu pendant plusieurs mois par la Gestapo, en 1944, parce que ses parents, membres actifs de la communauté luthérienne de Nice, avaient aidé des Juifs ; Grat Estournès, fils d’agriculteurs béarnais de la vallée d’Aspe, qui, en 1942-1943, a traversé l’Espagne afin de rejoindre la 2ème D.B. et a participé aux Campagnes d’Afrique du Nord et d’Italie, au débarquement de Provence et à la Campagne d’Alsace, et que j’ai connu dans mon enfance… Car – et pourquoi ne pas le dire ? – ce livre, ce genre de livre, est nécessairement lié, en ce qui concerne notre génération tout au moins, au passé personnel de chacun d’entre nous : pour le petit garçon que j’étais, entre 1940 et 1944, le souvenir de notre père m’emmenant, le matin du 13 novembre 1942, alors que je n’ai pas encore 4 ans, chercher des drapeaux français et anglais à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Lescar, désormais réquisitionnée par les occupants, drapeaux que les Allemands s’apprêtent à brûler dans la cour d’honneur de l’Ecole ; le visage d’hommes jeunes qui arrivent le soir chez nous, partagent silencieusement le repas familial et disparaissent avant le lever du jour ; les coups de bottes de soldats allemands contre le portail et la mitrailleuse braquée en direction de la cour de l’école maternelle où nous jouons ; l’enfant juive que nos parents, durant plusieurs mois, cachent dans la chambre d’Anne-Marie ; les soirées de l’hiver 19431944 où des amis en canadiennes viennent boire le vin chaud préparé par notre mère et nous laissent toucher la crosse de leur revolver, à Jean et à moi ; le claquement sec d’une arme à feu abattant un milicien dans la rue du village, une fin d’après-midi d’août 1944, et le reflet du soleil couchant sur le mur qui semble se teinter de sang ; les bals de la Libération célébrant la victoire des Alliés et de la Résistance, encore unie… 6

Ainsi, conçu comme un hommage affectif à la Résistance, ce livre se veut uniquement un recueil de témoignages, confiés par l’écrit ou, ce qui est encore plus émouvant, par la parole orale ; il ne prétend ni à l’exhaustivité ni au réalisme historique. En effet, d’une part notre Centre Régional d’Histoire de la Résistance et de la Déportation – désormais présidé par Alain Riols, hébergé, depuis sa fondation, par la Ville de Castelnau, aidé par le Conseil Général de l’Hérault, prochainement accueilli par l’Agglomération de Montpellier, et rayonnant, par son Musée, par sa Bibliothèque, par ses deux historiennes, Françoise Couderc et Anick Deschamps, qui travaillent au C.R.D.P., aux Archives Départementales et à l’I.U.F.M., enfin par ses multiples interventions auprès du public et des jeunes en particulier – publiera d’autres recueils qui prolongeront ce premier volume ; d’autre part le témoignage n’a pas vocation à se substituer à l’analyse objective et à la synthèse auxquelles l’historien doit procéder. Car, « s’il est dans la nature d’un témoignage d’être limité, il n’en est pas moins incomparable : instantané du passé, il permet de faire revivre les passions disparues », comme le note, dans ses passionnants mémoires, si joliment intitulés Alias Caracalla et publiés récemment, Daniel Cordier, le jeune héros de la France Libre, le biographe et le fidèle de Jean Moulin, l’écrivain talentueux… A la vérité, d’ailleurs, si je devais me faire un reproche, au moment de conclure ce livre, c’est celui d’avoir trop tardé à l’achever : quatre des acteurs qui avaient approuvé ce projet et qui ont aidé à le réaliser ne sont plus là, maintenant, Ramon Buj, André Dau, Robert Piat et Jeanne Poitevin. C’est vers eux aujourd’hui que vont notre pensée et notre espoir d’avoir bien transmis leur message. François Berriot, Montpellier, juin 2009

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Henri Ecochard
Souvenirs d’un Français Libre : Avec Charles de Gaulle, de Londres aux Alpes en passant par El-Alamein

Ma famille paternelle est originaire du Bugey (bien que je sois moimême né le 24 avril 1923 à Cholet), mon grand-père étant notaire à Belley. Je dois beaucoup à mon père, Henri Ecochard, né en 1873 et devenu médecin militaire, homme véritablement exceptionnel. Il avait eu la douleur de perdre deux garçons tout enfants et était déjà âgé de 50 ans quand je suis né. Il me parlait peu, mais chacun de ses propos m’a marqué. En particulier, deux de ses conseils m’ont frappé et servi : le premier, « Dans ton activité professionnelle, imite le perroquet, il ne lâche jamais un barreau sans en tenir au moins deux » ; le second, « Dans la vie, tu auras besoin de 3 sous (pas 2, ce n’est pas assez ; pas 4, c’est trop), 1 pour ta nourriture, 1 pour ton logement et 1 pour l’amusement et les économies. Dès que tes enfants seront majeurs, partage les biens que tu auras reçus et acquis, car c’est à 21 ans que les enfants ont besoin d’être aidés, et c’est quand ils te quittent que tu n’as plus besoin de superflu ; de plus, si tu ne le fais pas quand ils ont 21 ans, tu ne le feras pas après. » C’est exactement ainsi que mon épouse et moi avons procédé pour nos trois garçons… Et puis je lui serai toujours reconnaissant du fait qu’il m’ait accordé autant d’attention et d’affection qu’à mon frère aîné, brillant Saint-Cyrien, lui (il est mort en 1944-1945, en Indochine où il combattait les Japonais), alors que je peinais tant dans mes études. En effet, malgré une totale bonne volonté, je ne réussissais pas sur le plan scolaire : j’avais beau travailler, les résultats demeuraient insuffisants. Je me souviens qu’un jour mon père m’a dit à ce sujet, et c’est le seul mot un peu sévère qu’il ait jamais prononcé à mon égard : « Ne me fais pas croire que tu n’es pas intelligent ! » Cette difficulté à réussir sur le plan scolaire, qui préoccupait mon père, m’a également très tôt inquiété, dès l’âge de 10 ou 11 ans et même durant toute ma vie. Je savais que je n’étais pas sot, et mon père m’avait enseigné que chaque être est unique. J’ai compris, année après année, qu’il avait raison, tellement mon environnement était diversifié à l’extrême : des « grands », des « moyens », des « petits » ; j’ai constaté d’ailleurs qu’il y avait un nombre trop élevé de « grands » stupides, et pas assez de « grands » 9

capables de neutraliser ces « grands » stupides… J’avais le sentiment que, certes, je ne possédais pas suffisamment de capacités intellectuelles d’abstraction, principalement de mémoire, pour suivre des études longues, mais, doté de bon sens, j’ai toujours voulu agir au maximum de mes possibilités ; mes échecs m’indiquaient mes limites momentanées mais ils ne m’ont jamais découragé. Pourtant, j’ai connu beaucoup d’échecs : je me suis présenté sans succès au Baccalauréat en juillet 1943 à Alger, en septembre 1945 à Paris et en juillet 1950 à Phnom Penh ; j’ai suivi les cours par correspondance de l’Ecole des Cadres en 1960 et 1961 ; je me suis présenté à la Capacité en Droit en 1964, 1965 et 1966… J’ai la joie, depuis 1995, d’être auditeur libre, donc de ne plus être confronté à l’échec ; je suis les cours de l’Université du 3e Age à Jussieu, à l’Ecole de Médecine et à l’Institut catholique de Paris ; j’assiste régulièrement à des conférences de haut niveau, entre autres celles de la Cité des Sciences, de la Sorbonne, du Palais de la Découverte, de l’Université de tous les savoirs ; quatre fois sur cinq, j’en sors émerveillé ; je suis cependant étonné que tous ces professeurs et chercheurs expliquent de mieux en mieux « comment ça marche », alors que la vraie question est « pourquoi ça marche »… Echouant sur le plan intellectuel, je me suis aussi demandé, dès 12 ans, si j’étais adroit manuellement ; je me suis dit que, si j’étais né dans une famille ouvrière, je serais apprenti, c’est pourquoi, pendant les vacances chez mon grand-père maternel, je passais toutes mes matinées chez le menuisier, le maréchalferrant et le mécanicien, et ils furent tous trois très gentils avec moi, n’hésitant pas à me confier des travaux à accomplir. Hélas, ce fut un désastre, sauf peut-être en mécanique où je réussis, à 13 ans, à roder des sièges de soupapes, ce qui est une opération ultra simple. Le maréchalferrant, lui, n’accepta, si je voulais revenir dans sa forge, que de me confier le maniement du soufflet. Quant au menuisier, vieil artisan de plus de 60 ans, rusé, malin, adroit, connaissant tout du bois et des gens de la commune, il me confia un jour qu’il était désolé mais qu’il ne pouvait plus perdre son temps avec moi pour rien ; je dois dire qu’il m’avait montré et permis de fabriquer des dizaines et des dizaines de fois une mortaise et un tenon : quand il me montrait comment réaliser l’assemblage, celui-ci était parfait, mais ceux que je réalisais seul lui faisaient « peur »…En 1985-1986, retraité et résidant à Nantes, avant de partir à Paris, j’avais espéré que les ans m’auraient rendu moins mauvais travailleur manuel ; j’avais une dizaine de fauteuils et de chaises à rénover et j’ai fait le tour des menuisiers et ébénistes nantais pour qu’ils m’acceptent comme apprenti : tous ont refusé, sous prétexte qu’ils ne pouvaient pas m’assurer contre les accidents du travail. Heureusement, les Compagnons du Devoir, magnifique association, m’ont admis dans leurs cours du soir qui, de 20 à 23 h préparaient au C.A.P. ; l’ambiance de dévouement était très sympathique mais l’exigence de progrès 10

telle qu’à la fin de 2e trimestre les Compagnons m’indiquèrent qu’il leur était impossible de me présenter au pré-C.A.P. Ainsi, à 63 ans, je n’avais fait aucun progrès ! J’ai beaucoup aimé ma mère, si gentille et si douce, et je dois également beaucoup à son père, Isidore Jaurand, né en 1851, personnage étonnant, extrêmement bon, fantaisiste, médecin et propriétaire terrien à Airvault. C’est dans ce village, et avec mon grand-père maternel que j’ai passé les plus belles heures de mon enfance : nous y allions, en effet, durant toutes les vacances, à Noël, à Pâques, en été ; il nous emmenait souvent, ma sœur, mon frère et moi, dans sa voiture à cheval, faire ses tournées dans les fermes où nous nous sentions libres de jouer, de courir, de tout regarder ; plus tard, il nous a aussi promenés dans sa voiture automobile, la première qui ait roulé sur les routes du canton, un véhicule singulier. Il avait en effet acheté un châssis et un moteur Dedion à Bordeaux, et construit et installé sa propre carrosserie toute en bois, mais l’ensemble se révéla trop lourd, et pour certaines côtes, il devait faire appel aux cultivateurs voisins pour qu’ils attellent deux bœufs à sa voiture qui roulait surtout dans les descentes. Pendant l’année scolaire, j’étais élève au Lycée, à Poitiers, jusqu’à l’âge de 12 ans, puis à Tours, jusqu’à l’âge de 17 ans, lorsqu’en juin 1940 je suis parti pour Londres. A 12 ou 13 ans, mes parents m’ont permis d’être scout, et cette expérience a beaucoup compté : elle a été l’apprentissage de la vie collective, de la « bonne action » quotidienne, du don. Pour le garçon que j’étais, qui souffrait sur les bancs du Lycée et que seule sa propre générosité faisait aimer, la vie chez les scouts a été l’occasion d’un véritable épanouissement ; je retrouverai cette atmosphère singulière de compagnonnage et de partage au sein de la France Libre où je serai sous les ordres de supérieurs à peine plus âgés que moi et aussi de deux vrais chefs, De Gaulle, « le grand Charles », et Leclerc, « le patron ». Notre famille avait peu d’argent, mais mon père tenait à ce que, une fois par mois au moins, nous allions tous ensemble au cinéma. C’est donc dans une salle de cinéma, en 1935-1936, que j’ai commencé, à l’âge de 13 ans, de comprendre ce qu’était le nazisme : j’ai vu, aux « Actualités Pathé », les Chemises noires brisant les vitrines et pillant les magasins des commerçants juifs de Berlin ; j’ai su très vite que Hitler préparait une guerre visant à imposer sa dictature à l’Europe. Sur ce point, aussi, mon père m’a éclairé ; un jour de 1937, il est entré dans la chambre où je faisais mes devoirs et m’a tendu un livre en me disant : « Tiens, lis ce livre ; il t’intéressera et pourra t’être utile. » C’était Mein Kampf. Je l’ai lu et, malgré mes 14 ans, je l’ai tout de suite jugé : le texte était mal écrit et il donnait l’impression de folie, mais il montrait clairement que la catastrophe était possible et qu’elle approchait. Hélas, les démocraties ne faisaient rien, et je commençais à me demander pourquoi l’élite était si incapable. 11

En 1937 toujours, mon père m’a permis de faire, durant l’été, un voyage en Hollande pour que je puisse participer, avec les scouts de France, au Jamboree ; c’était un beau cadeau de sa part, car les frais de transports et de séjour étaient assez élevés. Je suis donc parti dans un train d’adolescents tous plus grands et forts que moi ; j’étais en effet petit de taille car je n’ai grandi qu’à 18 ans, en Angleterre. Nous avons traversé la Belgique. En Hollande, l’accueil a été très chaleureux, dans ce camp enthousiaste où nous chantions autour de grands feux, rencontrant des garçons venus du monde entier et animés par un même idéal, ce que je devais revivre plus tard au sein de la France Libre. Baden-Powell y a refusé la participation des Jeunesses hitlériennes car elles étaient l’émanation d’un parti politique et dangereuses. A la fin de l’été 1938, il y a eu Munich. J’ai été stupéfait. Je voyais, aux « Actualités Pathé », Chamberlain acclamé ; en France, je constatais que la plupart des gens disaient ouvertement leur soulagement. Je me sentais tout petit et faible, avec mes 15 ans, et, plus je me sentais faible, plus je me disais : « Il faut se défendre, ne pas se laisser écraser comme des rats. Il va y avoir la guerre : il faut se battre ! »Durant toute l’année scolaire 1938-1939, j’y ai pensé sans cesse, et j’ai eu l’impression que nos chefs, comme mes camarades de classe, ne voulaient pas voir la vérité, hormis 3 ou 4 lycéens soit « Croix de feu » soit « communistes ». Lors de la rentrée scolaire 1939, les cours ont repris au Lycée de Tours ; la guerre était bien là, avec ses exercices de défense passive, avec les départs vers un front où l’on ne se battait pas encore. En mai 1940, la foudre est tombée. J’étais en classe de Première et je devais passer la première partie du Baccalauréat. Les Allemands sont arrivés en Touraine le 12 ou le 13 juin ; le proviseur a fermé le Lycée, et, le 10, je suis allé à Airvault où mes parents avaient une maison à côté de celle de mon grand-père. Je me raccrochais encore à l’espoir qu’une résistance s’organiserait sur la Loire, car on disait que cela avait été le cas à Saumur. Soudain, mon existence a basculé. Le 17 juin 1940, à 12h30, je suis seul dans la maison familiale, mon père et ma mère étant restés à Tours, obéissant aux ordres officiels qui viennent d’interdire tout nouvel exode. J’écoute, à la T.S.F., le discours prononcé par Pétain, investi le matin même Président du Conseil. Je suis stupéfait à chaque phrase… « Je fais don de ma personne » : pourquoi cette affirmation dénuée de sens sauf si on met sa vie en jeu ? Quand on est un chef et qu’on s’est trompé, on donne sa vie en se faisant tuer et non en acceptant que son peuple soit réduit en esclavage… Je me remémorerai cette phrase quand nos imbéciles d’amiraux, plus anti-anglais qu’anti-nazis, sans penser à la France, saborderont notre flotte à Toulon ; eux aussi feront « don de leur personne » en se gardant bien de « sauter » avec leurs bateaux ! 12

« C’est le cœur serré que je demande l’arrêt des combats » : comment ? Sans négocier, alors que beaucoup de braves luttent toujours ! J’ai beau n’avoir que 17 ans, je suis bouleversé, mais, hélas, je ne suis pas au bout de mes peines. « J’ai demandé au chancelier Hitler de traiter dans l’honneur, entre soldats » : comment oser parler « d’honneur entre soldats » avec un caporal, certes génial dans la cruauté, mais voyou sanguinaire qui a emprisonné, torturé, fait mourir des milliers d’opposants allemands ? Sa manière est connue. Elu régulièrement, il a nommé, dans la semaine même de son accession à la tête de l’Allemagne, un « gauleiter » par province avec tout pouvoir de grâcier ; très vite, la Gestapo a cassé, par plaisir, tout jugement légal, puis a menacé policiers et juges, qui, en quelques semaines, se sont soumis ou ont disparu… Comment oser parler d’honneur avec un dément qui met à feu et à sang l’Europe depuis la Pologne jusqu’à Tours ? Pétain n’est plus qu’un pauvre vieillard : soit il n’a plus sa raison, soit il est devenu fasciste ; auparavant, il a mal préparé notre armée afin qu’elle soit vaincue et que nous soyons livrés au peuple seigneur qui prétend dominer l’Europe… Je suis abasourdi et malheureux. Mon unique consolation est d’être seul ; j’ai toujours aimé la forêt, les beaux sous-bois, silencieux de paroles mais bruissants de vie ; pendant des heures, durant trois jours, je vais me réfugier dans la forêt voisine. Les échos que je reçois du village sont trop tristes : je suis affligé d’être seul à penser à me battre. Le 20 juin, tandis que le soir tombe, j’écoute à nouveau la radio et j’entends l’extraordinaire discours du Premier Ministre anglais, Winston Churchill, s’adressant en français au peuple de France : « Nous continuons la lutte… Nous nous battrons rue après rue, maison après maison, jusqu’au dernier souffle… Les démocraties vaincront, et Hitler sera pendu… » Je pense immédiatement que je dois partir en Angleterre pour qu’on m’y prête une arme, mais je sais que mon père déteste les Anglais depuis Jeanne d’Arc, Waterloo, Fachoda. Je comprends ses sentiments, pourtant quel autre choix ai-je, alors que les Russes se sont alliés aux Allemands, que les Américains ne bougent pas, et que l’Allemagne nazie vient de nous submerger en attendant de nous détruire ? Dans ces circonstances, les Anglais m’apparaissent comme nos seuls alliés effectifs. Mais m’accepteront-ils dans leur armée alors que nous venons de renier notre parole ? Je n’hésite pas car ils sont ma seule chance d’être un homme « propre ». Il est 21h ; depuis trois jours je n’ai pas vu ma sœur, et je me rends chez elle. « Je vais partir en Angleterre demain matin. Peux-tu me prêter 100 francs car je n’ai rien ? Surtout, ne dis rien aux parents pendant une semaine et parle leur seulement si je ne suis pas revenu dans 8 jours ; explique-leur bien pourquoi je suis parti. »

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Ma sœur me voit si décidé qu’elle n’essaie même pas de me retenir ; elle me prête gentiment l’argent que je lui demande et que je ne changerai que lors de mon arrivée en Angleterre. Le 21 juin, à 6 heures du matin, je pars donc, sur le vélo « confort » équipé de pneus « ballons » qui m’a été offert par mon père. Il fait très beau. Malgré une crevaison, vite réparée, je pédale toute la journée, sous le soleil. A 9 heures du soir, j’arrive à La Rochelle, d’où je pense m’embarquer, mais qui est déjà occupée par les Allemands. A l’entrée du port, une automitrailleuse et 4 ou 5 soldats allemands, assez calmes, barrent la voie. Je m’avance, mais les cris qui me sont lancés me convainquent de ne pas insister. Je fais le tour par une autre rue et me glisse jusqu’au port. Des bateaux de pêche sont amarrés ; je m’approche, demandant si l’un d’entre eux part en Angleterre. On me répond par la négative, on me rit au nez. J’obtiens cependant une première réponse positive : « Nous partons à minuit pour le Canada, car l’Angleterre va être envahie. » Puis une seconde : « A 1 heure, nous partons en Angleterre, mais nous ne pouvons pas nous encombrer de ton vélo ; essaie de le vendre sur le port ! » Je réponds : « D’accord, à 1 heure ; je vais vendre mon vélo. » Je parcours les bars du port. Les gens boivent, plaisantent, rassurés par la signature de l’armistice. Personne ne veut de mon vélo : « Tu es un gamin ; qu’est-ce que tu veux aller faire en Angleterre ? La guerre est finie : retourne chez toi ! » Ou bien : « Ce vélo, tu l’as volé ; on n’en veut pas ! » Les heures passent et je n’arrive à rien. A minuit, découragé, je retourne voir mes marins : « Je n’ai pas pu vendre mon vélo ; puis-je le prendre avec moi ? - D’accord, monte ! » Le bateau sur lequel je suis embarqué est un petit thonier de 8 à 10 mètres avec moteur et voile, conduit par des marins polonais qui ont fui Dantzig, à la fin de l’été 1939, et qui ne veulent pas tomber aux mains des Allemands ; ils ont donc décidé, dans un premier temps, de partir en Angleterre ( par la suite, craignant un débarquement allemand en Grande Bretagne, ils repartiront vers le Canada et couleront lors de la traversée). Pour l’heure, le bateau lève l’ancre ; c’est la première fois que je vois la mer, elle est très calme et je n’ai pas du tout peur, d’autant que le temps est beau. Je ne commence de n’être préoccupé qu’au bout de trois ou quatre jours. Nous avons en effet d’abord navigué à moteur, puis, faute de carburant, il a fallu utiliser les voiles ; à l’évidence, les marins polonais, habitués à la Baltique, se sentent peu à l’aise en haute mer. Ils ont beau me dire de ne pas m’inquiéter, je suis de moins en moins rassuré. La nourriture manque et nous ne mangeons plus que des oranges. Le 6e jour, je repère, sur la droite, une côte rocheuse : « C’est peut-être la Bretagne », disent-ils. J’ai le sentiment qu’ils ne se rendent pas bien compte de la gravité de la situation. En moi14

même, je pense que si les côtes que nous voyons sont celles de la Bretagne, il nous sera difficile d’expliquer aux Allemands que nous revenons de cinq jours de pêche. Heureusement, très tôt, une vedette du contrôle côtier anglais s’approche pour nous inspecter et nous conduit à Barry, petit port proche de Cardiff. Quelle chance que la côte rocheuse ait été celle de Cornouaille : si nous ne l’avions pas aperçue, nous serions allés en direction du Groenland or je n’ai qu’un chandail et mon vélo ! Des policiers anglais viennent nous accueillir ; ils conduisent les marins polonais à la capitainerie du port, et moi au poste de police. Je demande, par geste, au policier, l’autorisation de garder avec moi mon vélo ; avec beaucoup de difficulté, il accepte. J’attends des heures, seul avec mon vélo, dans une petite pièce. Il faut dire que ce poste de police est submergé par la présence de nombreux étrangers de toutes nationalités, venant principalement de bateaux de la Marine marchande. Le soir, un policier vient me chercher pour m’emmener en train, mais il refuse que je prenne mon vélo avec moi et ne veut pas davantage me donner un reçu attestant que je le laisse sur place. Je comprends bien qu’un vélo nous gênera dans l’immédiat, mais j’ai besoin d’un reçu pour pouvoir me renseigner, ensuite, sur ce qu’il est advenu de mon précieux bien. Va-t-il être réquisitionné ? (Je n’aurai pas de chance avec mon vélo : dès le lendemain de la Victoire, j’écrirai au roi pour que me soit rendu mon vélo ; conscient de l’importance de l’effort de guerre accompli par le peuple anglais, je ne demanderai pas que mon vélo me soit rendu dans l’état où il était en juin 1940 ; la correspondance durera des années ; un jour, un service administratif anglais me suggèrera que, pour mener à bien ma requête, je dois prendre un avocat ; j’abandonnerai alors mes démarches…) Donc, le soir, nous partons en train, le policier et moi ; nous sommes seuls dans le compartiment ; les vitres sont noircies pour le camouflage. Nous voyageons toute la nuit. Le matin, le policier me confie à ses collègues d’un centre de détention, en réalité une école aménagée pour le contrôle des étrangers arrivés en Grande-Bretagne ; ce n’est qu’à ma libération que j’apprendrai que je suis dans la banlieue de Londres. Pendant trois ou quatre jours, des policiers m’interrogent en français, car je ne parle pas du tout anglais, ayant seulement étudié l’allemand au Lycée de Tours ; ils examinent ma carte de lycéen puisque je n’ai pas de carte d’identité, et me donnent deux repas quotidiens. Assez rapidement, et j’en suis étonné, les policiers ont dû recevoir une réponse des services secrets britanniques en France : le jeune Henri Ecochard, né en 1923, élève au Lycée de Tours, est bien domicilié à Airvault d’où il s’est absenté depuis peu… Les policiers me déclarent que je suis libre et que je peux, si je le souhaite, repartir en France, avec les quelque 100.000 Français réfugiés en Angleterre mais qui s’apprêtent à retourner chez eux, en vertu de l’accord qui a été conclu entre

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le gouvernement anglais et celui de Vichy. Bien entendu, je refuse d’être rapatrié et demande à être engagé dans l’Armée britannique. Je suis alors conduit à un poste de police où un sergent anglais me dit : « Pourquoi voulez-vous entrer dans l’armée britannique alors qu’un général français organise ici même une force française de combat ? » Je suis soulagé : je ne serai pas soldat anglais, et mon père ne sera pas irrité contre moi ; je suis en Angleterre, et je vais pouvoir rejoindre une force armée française… Le sergent me remet, soigneusement rédigée sur un papier, l’adresse de l’Olympia Hall : je m’y rends à pied, demandant mon chemin en montrant aux passants mon petit papier. Vers le 4 juillet, j’arrive à l’Olympia Hall, dans l’après-midi, et, immédiatement, j’ai chaud au cœur, pour la première fois depuis que j’ai quitté Airvault, voici deux semaines. Dans un immense hangar dont les trois niveaux communiquent par des plans inclinés, je retrouve un millier de jeunes gens. Une ambiance extraordinaire règne : on chante, on parle, les gradés sont peu nombreux et presque aussi jeunes que nous. Au rez-dechaussée, 500 hommes de la Légion Etrangère ; au 1er étage, l’Infanterie et l’Aviation ; au 2e, la Marine. Je me rends au premier étage où mes camarades et moi sommes encadrés par quelques officiers volontaires revenus de Norvège. Me voici donc installé à l’Olympia Hall, nourri de portions militaires anglaises, dormant sur une paillasse, aux côtés de garçons semblables à moi ; nous vivons dans un agréable désordre, allant, venant, attendant surtout. Le 5 juillet, nous voyons arriver un général, immense, qui regarde tout du haut de sa tête élevée : « Messieurs, vous êtes venus ici ; vous n’avez fait que votre devoir, mais vous avez bien choisi : la guerre est gagnée. Vous allez beaucoup voyager. Au revoir, Messieurs. » Nous sommes stupéfaits et, quand le Général de Gaulle sort, nous nous demandons s’il a voulu nous rassurer par son propos ou s’il pense effectivement ce qu’il vient de nous dire. Un sergent établit une liste, et je m’approche de lui ; il examine ma carte de lycéen et me dit : « Vous avez 17 ans ; vous êtes trop jeune pour signer un engagement. On va vous mettre dans une Ecole de Cadets où vous ferez des études jusqu’à ce que vous ayez atteint vos 18 ans. Prenez votre paillasse, et installez-vous dans cet autre secteur. » Je m’exécute et m’installe là où on me l’a indiqué ; à cet emplacement précisément, un autre sergent rédige lui aussi une liste. Je n’hésite pas : je prends ma carte de lycéen et transforme en 2 le dernier chiffre de ma date de naissance, non, d’ailleurs, sans avoir fait une énorme tache d’encre. Je présente ma carte au sous-officier : « Qu’est-ce que c’est que ce chiffre, sous cette tache ? » me dit-il. Je réponds sans sourciller : « Vous voyez bien : c’est 1922 ! » « Ah bon ! Vous pouvez vous 16

engager… » Durant deux journées, je passe différentes visites de sélection, et je signe un premier engagement ; en réalité, l’engagement officiel de volontaire de la France Libre sera seulement signé le 13 septembre avec effet au 1er juillet 1940. Le 7 ou 8 juillet, nous partons pour Aldershot, un camp militaire que les Canadiens ont jusqu’alors utilisé. Une nouvelle sélection est faite, et je suis installé dans un baraquement, avec une trentaine de volontaires pour l’aviation. Hélas, deux jours après, arrive un lieutenant français qui nous dit : « Le Général de Gaulle n’a pas d’argent pour financer votre formation. Quant aux Anglais, ils ne recrutent que des pilotes confirmés et anglophones. Le Général de Gaulle vous demande donc de vous engager dans l’Infanterie. » Nous comprenons qu’il est inutile d’insister ; je ne suis d’ailleurs même pas déçu car mon instinct d’adaptation et ma volonté de combattre sont très forts. Il y a, en effet, en nous tous, la même aspiration : nous battre jusqu’à la mort contre les Allemands qui ont envahi notre pays ; nous faire tuer proprement mais auparavant tuer le maximum d’ennemis ; ne pas accepter d’être écrasés sans nous battre. Cette volonté de ne pas céder nourrit les liens personnels qui se créent très vite. Je suis dans la même chambrée que Michel Carage qui prépare l’E.S.S.E.C. et que Jacques Bourdis qui prépare Saint-Cyr. Il y a aussi Daniel Cordier, tellement courtois, sensible, spirituel et qui partage généreusement avec autrui ses ressources financières ; il est bien, déjà, l’être cultivé et artiste qui deviendra l’homme de confiance de Jean Moulin, puis le collectionneur d’art contemporain et enfin l’historien de la Résistance et l’écrivain… Je suis également avec Yves Guéna qui prépare l’E.N.S., et chez qui les qualités intellectuelles remarquables n’altèrent en rien la simplicité mais donnent une assurance sympathique et agréable. Pourquoi, d’ailleurs, suis-je le seul lycéen dans cette chambre d’étudiants ? Je ne l’ai jamais su. Nous portons des battle-dress anglais auxquels sont cousus des écussons « France », et nous arborons fièrement le béret des Chasseurs Alpins. En 2 ou 3 jours, nous apprenons à marcher au pas, à nous mettre au garde-à-vous, respecter les distances, manier le fusil. Au matin du 14 juillet 1940, notre 1er Bataillon de Chasseurs Alpins part en train pour Londres, fin prêt pour la première cérémonie de la France Libre. Sous les applaudissements de la population londonienne, nous défilons, ainsi que la Légion Etrangère et la Marine. Nous avions été inspectés, le 11 ou le 12 juillet, à Alderchot, par le général de Gaulle, accompagné par le roi Georges VI, et nous retrouvons notre chef le 14 juillet : il est plus loin de nous, mais il nous donne la même impression de dignité, de force, ce mélange de hauteur et de simplicité. Après la cérémonie, nous parcourons Londres puis regagnons Aldershot où nous restons jusqu’en fin août, occupés par diverses 17

manœuvres et par la constitution des bataillons, en réalité par la préparation de l’expédition de Dakar. En effet, au mois de septembre, la moitié d’entre nous part pour Dakar ; en ce qui me concerne, je pars pour Camberley, mais ce que j’entends dire alors de l’affrontement de Dakar ne m’affecte pas, et les Vichystes – là comme plus tard en Syrie ou en Afrique du Nord – m’apparaissent seuls responsables des pertes humaines, par leur aveuglement et leur cynisme. Dans le Surrey, à Camberley plus précisément, à partir de septembre 1940, nous faisons des exercices d’infanterie, de façon intensive : marches, assauts nocturnes, essais de matériels. Nous nous préparons, tout comme nos collègues britanniques, à lutter contre les parachutistes que l’Allemagne larguera sur l’Angleterre avant le débarquement de l’armée allemande. Nous apprenons à tirer sur des mannequins accrochés à des arbres ; on nous recommande de ne pas gaspiller les munitions et d’attaquer les parachutistes allemands soit à l’arme automatique juste avant qu’ils ne touchent le sol, soit au poignard ou à la baïonnette quand, arrivés à terre, ils se détacheront de leurs parachutes. Les Anglais, eux, s’attendent en effet à une lutte à mort. D’un côté, donc, l’industrie accomplit un effort considérable pour construire les Spitfire qui permettront de protéger l’espace aérien anglais puis d’affaiblir l’aviation allemande ; d’un autre côté la défense terrestre se prépare, par exemple en enlevant tous les poteaux indicateurs et en prévoyant le versement de fuel enflammé dans les ports anglais lors de l’arrivée de la flotte allemande ; enfin la marine achemine, aux prix de sacrifices humains incessants, les armements venus des U.S.A., le ravitaillement fourni par l’Empire et le pétrole, désormais nerf de la guerre. Le peuple britannique lui, que ce soit celui des villes ou celui des campagnes, est uni dans une même tension patriotique, et le gouvernement prévoit, en cas d’invasion totale du territoire, de se replier au Canada afin d’y poursuivre le combat, adossé à l’Empire. Cependant les mieux informés d’entre nous savent aussi, hélas, qu’une fraction, certes minoritaire, de l’aristocratie et de la bourgeoisie anglaises, par goût pour les régimes autoritaires, a suivi, avec une sympathie certaine, l’ascension de Mussolini, celle de Hitler puis celle de Franco ; en Angleterre, Winston Churchill a dû faire interdire un parti pro-allemand, car quelques aventuriers seraient prêts, en cas de défaite face à l’Allemagne, à constituer un gouvernement semblable à celui qui vient de s’installer à Vichy. C’est donc animés par la volonté de combattre jusqu’à notre propre mort ou jusqu’à l’écrasement de l’ennemi que nous nous entraînons à Cumberley, durant l’automne 1940. En début décembre, De Gaulle rentre d’Afrique et vient inspecter notre Bataillon de Chasseurs composé de 500 volontaires bien préparés et que notre commandant Paul Hucher (Chasseur Alpin revenant de Norvège) veut tout bonnement emmener au combat… Or, 18

comme le « grand Charles » a un besoin colossal de cadres et de spécialistes pour former les Forces Françaises Libres, le 15 décembre 1940, il dissout le Bataillon et ordonne la formation d’officiers, de sous-officiers et spécialistes. Il revient d’ailleurs réveillonner avec nous le soir de Noël 1940. Tous mes camarades de chambrée deviennent élèves officiers. Moi-même, je deviens spécialiste moto-auto-chenilles (petits chars revenant de Norvège). Les spécialistes moto sont au nombre de quarante environ, et ils sont logés dans deux chambrées voisines. Ce sont tous des Bretons, apprentis, ouvriers et artisans de premier ordre, principalement ceux qui viennent de l’Arsenal de Brest et qui ont été sélectionnés comme étant les plus qualifiés de la Bretagne entière. Ils m’adoptent ; je les ai connus déjà au sein du Bataillon, mais, ici, nous devenons amis pour toujours. Ils sont simples, vifs, et intelligents ; ils sont généreux et partagent tous les paquets qu’ils reçoivent. Ils m’apprennent le « coup de boule brestois » pour que je puisse me défendre dans les bars contre les « English ». Ma vie quotidienne est presque uniquement tournée vers le travail, car, pour un jeune combattant de la France Libre, il n’y a pas de différence entre jours ouvrables et jours fériés, sinon que, le dimanche matin, il assiste à la messe. Je réussis alors, grâce à la Croix-Rouge, à adresser à mes parents un premier message de 25 mots, signé d’un pseudonyme ; six mois plus tard, je recevrai de mon père une réponse qui me procurera une grande joie : « Suis fier de toi. » Parfois, je vais au cinéma ou je consomme un fish and ships dans un pub… Londres et ses tentations sont trop onéreux pour moi : quand j’avais quitté, en juin 1940, la cellule familiale, je n’avais bien entendu pas de vie sentimentale, et je n’en ai pas davantage aujourd’hui en Angleterre ; la sexualité du jeune homme que je suis est comme mise entre parenthèses, durant ces années d’intense entraînement. Mes seules « débauches » consistent en virées dans les bars de la ville la plus voisine de notre camp, et en match de foot ou de hockey avec les élèves officiers de la toute proche Ecole de Sanders, alors l’équivalent de notre Saint-Cyr. D’ailleurs ma solde ne me permet guère d’écarts : tout au plus m’offre-t-elle mon dentifrice, quelques chopes de bière et mon paquet de Craven A quotidien. En janvier et février 1941, nous commençons de trouver que l’attente du combat devient pesante : « On est venu ici pour se battre ; qu’est-ce qu’on fait ? » Discrètement le B.C.R.A. de la France Libre et les Services spéciaux anglais viennent recruter parmi nous. C’est à ce moment que Daniel Cordier et plusieurs autres nous quittent, et, bien sûr, nous ne savons pas ce qu’ils deviennent. Lors de son départ, j’avoue à Daniel Cordier que je ne suis pas son exemple parce que je ne suis pas téméraire pour deux raisons : d’abord par esprit d’obéissance à mon père qui, un jour, nous avait dit, à mon frère et à moi, « Faites toujours votre devoir et soyez 19

courageux mais jamais téméraire », et puis parce que, me connaissant, je sens bien qu’au combat je me conduirai correctement, estimant mes chances égales à celles de l’adversaire, tandis qu’agent clandestin il me serait difficile de surmonter ma peur, ayant besoin de ne pas être seul…Je reste donc avec les autres, les conducteurs de motos, et nous devenons 1e classe, moniteurs apprenant à conduire à tous les élèves officiers et sous-officiers ; en effet, comme la France Libre est une grande famille pauvre, le « grand Charles » préfère nommer provisoirement un 1e classe « faisant fonction » de sergent plutôt que de le nommer directement sergent ! En début 1941, nous sommes d’ailleurs désignés pour partir tous en Afrique Equatoriale ; les 3/4 sont rapidement promus officiers et partent au Fezzan rejoindre Leclerc : ils seront l’âme des F.F.L. dans la 2e D.B., ainsi que les 500 « chasseurs » qui seront dispersés et constitueront également l’âme des F.F.L. dans toutes les unités… Quelle joie pour moi, d’avoir, jeune, de tels camarades ! Quelle chance, aussi, d’avoir des chefs hors du commun, Charles de Gaulle et Philippe Leclerc ! Quel malheur que la France n’ait de vrais chefs qu’exceptionnellement ! Le « grand Charles » aura une jolie phrase pour évoquer cette situation : « La Providence a créé la France pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires ». Vers le milieu de l’année 1941, je pars donc, avec tout un groupe, pour l’Afrique Equatoriale Française : nous embarquons à Liverpool, escortés par des bateaux de guerre, avançons en zigzag puis gagnons le large afin de naviguer dans les eaux territoriales des U.S.A. pour nous protéger des sous-marins allemands. Ces précautions ne sont pas inutiles : 3 bâtiments sur 6 sont coulés au cours du voyage. Nous accostons à Pointe Noire. Nous venons d’ailleurs d’apprendre une grande nouvelle : le pacte germanosoviétique est rompu, et les divisions allemandes sont entrées en territoire russe ; même si l’avance hitlérienne est foudroyante dans un premier temps, nous pressentons que le dictateur allemand éprouvera bientôt le sort réservé à tous ceux qui ont prétendu envahir la Russie. Nous avons le sentiment que la guerre a atteint une sorte de tournant :désormais, nous ne nous battrons plus pour tuer avant d’être tués mais pour gagner, et les sacrifices du peuple russe seront pour beaucoup dans la victoire. Nous partons en train, depuis Pointe-Noire, pour retrouver nos camarades déjà arrivés à Brazzaville. Nous sommes heureux d’être en territoire « gaulliste », et puis les « indigènes » parlent français et sont très accueillants. Nous nous lions avec de nouveaux camarades de combat, Africains, eux ; la soudure prend bien, avec l’ancienne armée d’armistice récemment ralliée à la France Libre. Nos officiers savent se montrer d’autant plus libéraux qu’à la vérité nous ne sommes pas tous très disciplinés. A Brazzaville, nous devenons instructeurs d’infanterie pour les recrues africaines « engagées » ou plus exactement désignées par les chefs de 20

villages. En ce qui me concerne, je dois former 30 Africains : je leur apprends principalement la langue française et le tir au fusil. Mais je réponds aussi à leurs interrogations relatives aux « bons blancs » (les Gaullistes), aux « blancs moins gentils » (les Vichystes), aux « blancs dangereux » (les Allemands), et même aux « blancs esclaves » (les Arabes !). Bientôt rejoints par 18 Français Libres venus d’Angleterre et 2 Français d’Afrique Equatoriale engagés volontaires, nous sommes désignés pour suivre les cours d’instruction d’élèves officiers, et nous commençons notre formation. Mais, en septembre 1941, alors que les Anglais viennent d’aider le retour en France des militaires vichystes, l’Etat Major de la France Libre demande des renforts pour la Syrie : pour partir, nous acceptons de renoncer à notre formation et à la promotion qui doit la suivre. Nous reprenons le train qui conduit à Pointe-Noire où nous embarquons ; comme il n’est pas question de passer par la Méditerranée, nous longeons les côtes africaines par le sud et tombons en panne au Cap où nous faisons la fête ; à cette occasion, nous prenons conscience du fait que les Sud-Africains aiment peu les Anglais. Nous remontons dans un train pour Durban, et traversons les paysages magnifiques de l’extrême sud du continent ; une nouvelle panne nous retarde, près de Kimberley, dans un village fondé par des Huguenots français et peuplé par leurs descendants. A Durban, nous rembarquons sur un bateau pour Suez d’où nous partons en camions jusqu’à Tel-Aviv ; nous arrivons enfin au Liban en train. En octobre 1941, à Damas, nous sommes intégrés à un régiment de Spahis équipé d’automitrailleuses. Nous sommes heureux et impatients de nous battre, même avec ce matériel ancien. Nous patrouillons tout d’abord pendant quelques semaines en Syrie pour affirmer la présence de la France Libre. Mais, à Damas, nous vivons un incident tragique : alors que nous avons été bien accueillis dans la ville et que nous entretenons d’excellents rapports avec les Syriens et avec nos camarades africains, nous ne nous doutons pas que quelques leaders arabes pro-nazis invitent, chez eux, lors de soirées, nos camarades Africains pour leur offrir le thé et les convaincre que nous sommes des « méchants blancs » et que nous voulons les emmener au combat pour les livrer à d’autres « méchants blancs »… Ainsi, un matin, la vieille caserne turque de Damas se rebelle, et nos camarades africains nous tirent dessus ; nous les encerclons, parlementons et les désarmons. L’affaire fait deux morts de notre côté, un officier et le sous-officier qui est à ma gauche dans la camionnette que je conduis. A cette occasion, nous prenons conscience de la complexité de l’actuelle guerre, en France, dans notre Empire et dans le monde. Cette complexité ne nous inquiète pas, parce que nous sommes commandés par le « grand Charles », droit et clairvoyant, et que notre but est net : pas de repos tant qu’Hitler ne sera pas pendu et l’Europe libérée ! Cependant je plains les Français qui obéissent, sans 21

comprendre, à de soi-disant chefs qui livrent la patrie et l’Empire aux dictateurs nazis allemand et japonais. Je rencontrerai, après la guerre, un saint-cyrien, lieutenant de Dentz, le représentant de Vichy en Syrie, et je lui demanderai s’il s’est bien rendu compte qu’en nous tirant alors dessus, il retardait la libération de la France ; il me répondra qu’il n’a jamais pensé à cela… Mais, pour comprendre l’attitude de nos camarades africains, il faut essayer de comparer l’Europe à l’Afrique. L’Europe, pendant 2000 ans, a guerroyé et a été envahie depuis ses plaines, ses ports et ses fleuves, alors que l’Afrique a été, durant deux millénaires, protégée au nord par le désert, et, sur tous ses rivages, par un mer sans port ni fleuve ; les Africains ont connu les Français depuis une centaine d’années, et, heureusement, ils ont pu faire confiance à nos instituteurs, nos médecins et nos administrateurs. En 1939-1945, ils ne cherchent pas à comprendre toutes nos « manières » : par exemple, le premier avion vu par un Africain n’est pas perçu comme mystérieux ou enviable, « c’est manière blanc ». Cependant, quand nos camarades africains participent à notre guerre européenne si destructrice et à nos guerres fratricides (à Dakar, au Gabon et en Syrie puis au Maroc en novembre 1942), il faut que leur confiance soit encore plus solide que la nôtre, à nous Français Libres, pour ne pas vaciller… Nous devons donc, devant les évènements que nous venons de vivre à Damas, nous montrer, dans l’immédiat, compréhensifs à l’égard de nos camarades africains, et, dans l’avenir, les aider à accéder à la souveraineté et à l’indépendance, car les blancs n’ont plus de leçons à donner à l’Afrique ; j’y reviendrai à propos de mon séjour en Algérie en 1943-1944. L’affaire de Damas est d’autant plus explicable que nos camarades Africains, en Syrie, ont pu observer le jeu de la « perfide Albion » et la double trahison de Dentz, l’homme de Pétain qui a voulu livrer le Protectorat et ses habitants à la dictature nazie…Pour sauver la situation, il faut la trempe du « grand Charles » qui garde le cap et fait fermement comprendre au gouverneur anglais qu’il ne doit plus s’immiscer dans l’administration du Liban et de la Syrie, sous peine de compromettre gravement les relations franco-anglaises ; De Gaulle explique ainsi à Churchill que s’il réussissait à chasser la France du Moyen Orient, il chasserait, pour un siècle, l’Europe de cette partie du monde ; par ailleurs il montre à Staline que la France Libre dispose de 5000 excellents jeunes soldats que les Anglais ne veulent pas armer mais qui pourraient éventuellement aider le peuple russe dans le Caucase. Churchill comprend la leçon : il nous équipe en bon matériel et nous réserve une place éminente en Lybie. Le « grand Charles », enfin, poursuit son projet de front de l’Est : ce sera l’escadre Normandie-Niemen où de nombreux pilotes français perdront la vie mais dont le souvenir est si vivace dans le cœur des Russes… En janvier 1942, nous partons donc enfin pour combattre en Libye et Tunisie, où la guerre durera jusqu’en mai 1943. Je participe ainsi, pour la 22

première fois, à de véritables combats. Etrange guerre que celle du désert, qui aurait parfois l’apparence d’une chasse ou d’une sorte de sport, si elle n’entraînait, hélas, la conséquence tragique que constitue la mort de dizaines de milliers d’hommes. Nous manoeuvrons dans les étendues de sable, de pierre ou de terre aride, sur des centaines de kilomètres. Il s’agit d’abord de déceler la présence ennemie, puis de bien mesurer si ses forces sont inférieures ou supérieures aux nôtres, pour attaquer ou reculer. Les Italiens sont beaucoup moins bien armés que les Allemands qui, eux, sont animés d’une sorte de fanatisme : ainsi, lorsque le sous-lieutenant Beaugé conduit, à un camp de prisonniers, 5 camions de soldats allemands, ceux-ci incendient un des véhicules qui les transportent, au risque d’être atteints par les flammes ou fusillés sur place ; Henri Beaugé, par son autorité, évite un massacre mais donne l’ordre de mettre « à poil » les prisonniers jusqu’à la fin du voyage. Pour ma part, tantôt je suis tireur dans une automitrailleuse équipée d’un canon de 25 mm, tantôt je suis agent de liaison en moto puis dans une des premières jeeps livrées par les Américains. Les Allemands, eux, utilisent un matériel très performant, supérieur même, durant les tout premiers mois, à celui des Anglais, et sont très bien formés, terriblement pugnaces. Cependant, au fur et à mesure que le temps passe, nous voyons arriver des garçons allemands très jeunes et beaucoup moins expérimentés : j’ai l’occasion en effet de voir de près de jeunes prisonniers que je suis chargé de désarmer et dont j’examine les livrets militaires ou les dossiers individuels qui mentionnent toutes les pathologies de chaque soldat et même les jours de fréquentation de telle maison close de France ; je découvre ainsi qu’un de mes prisonniers, presque un enfant, né en 1924, a passé une heure, trois mois auparavant, dans une maison close de Nantes… Durant cette période de chasse meurtrière, je vis dans le désert, dormant, la nuit, sous mon automitrailleuse. A partir du 22 octobre 1942, je participe à la bataille d’Al-Alamein. J’assure les liaisons. Le danger est pressant : il me faut prendre beaucoup de précautions contre les tirs et attendre que la compagnie du Génie ait, à travers les champs de mines, ouvert et balisé des passages signalés par des rubans de tissu blanc... Ainsi, un matin, très pressé, malgré ma vigilance, je m’engage dans un champ de mines avec ma jeep ; comme je pense que le champ est bientôt fini, je m’apprête à descendre pour fouiller le sol devant moi, mais soudain l’artillerie allemande se met à tirer ; grâce à Dieu, ses obus font sauter les mines et m’ouvrent un passage ; je suis complètement sourd, projeté sur le sol par le souffle ; ma jeep semble intacte mais je ne sais pas si le moteur est toujours en marche ; je rampe sous le véhicule et je vois le ventilateur tourner ; sauvé, je monte, j’accélère et rejoins notre position… Après quelques jours, les Allemands sont contraints de reculer, principalement 23

faute de carburant et de munitions. Heureusement, car, si les Anglais avaient été battus, ils auraient été fraîchement accueillis dans tout le Proche-Orient, au Caire où certains leaders égyptiens entretiennent des contacts avec les agents allemands, ou à Jérusalem dont le Mufti a été invité par Hitler en 1937 à Nuremberg. Je pars ensuite en Tunisie, de janvier 1943 à la mi-mai, à la poursuite des Allemands qui se replient dans le nord de la Libye et de la Tunisie, et où la marine anglaise, au Cap Bon, bloque le départ de 200.000 Allemands qui sont faits prisonniers et emmenés, aux U.S.A., par des bateaux américains. La stratégie est bien celle du mouvement, avec des affrontements très importants sur la ligne Mareth en mars et à Zaghouan en mai. Cependant, le 15 mai 1943, alors que Giraud est à Tunis, tous les combattants de la France Libre sont expulsés de Tunisie vers la Libye, par les Anglais, à la demande des Vichystes. C’est un coup très rude pour notre moral. Nous voici donc à nouveau en Tripolitaine. Le 28 mai 1943, je pars, avec mes camarades, en camion, de Tripoli à Alger où nous arrivons le 30 mai et où, à partir du 1er juin, nous sommes affectés à la garde personnelle du Général de Gaulle, dans sa résidence de la Villa des Oliviers. Je suis donc dans l’entourage immédiat de ce chef que j’admire tant, que j’ai approché en Angleterre, à Brazzaville, à Damas, au Caire. Je le vois tous les matins partir vers 9 heures et revenir parfois tard le soir. Il est alors très isolé face aux Alliés avec lesquels les divergences, souvent grandes, tournent en ce moment au conflit ouvert. Des bruits alarmants circulent : vers le 5 ou 6 juin, on dit que Eisenhower veut le faire arrêter et que des Vichystes cherchent à l’assassiner. Nous devons donc garder sa résidence très sérieusement, la grenade à la main… Heureusement, la situation évolue : de Paris, arrive le message du Conseil National de la Résistance présidé par Jean Moulin, assurant De Gaulle de sa totale confiance et affirmant l’autorité politique de De Gaulle sur le commandement militaire de Giraud ; en Afrique du Nord, 5000 soldats et marins quittent le parti de Giraud pour se placer sous l’autorité de De Gaulle ; à Alger même, beaucoup d’Européens et la quasi-totalité des Musulmans acclament De Gaulle lors de ses apparitions publiques… Nous voyons, jour après jour, venir à la Villa des Oliviers quelques uns des chefs militaires français les plus célèbres, les uns éminents comme le général Leclerc, héros exceptionnel qui ne craint pas de serrer la main aux hommes de troupe ou aux sous-officiers que nous sommes, ou comme le général Catroux, ambigu au Liban et à Alger mais qui a su, avec ses 5 étoiles, se ranger sous l’autorité de De Gaulle. D’autres chefs nous frappent moins : De Lattre et Juin ne sont pas de « chez nous » ; Giraud est pour nous l’instrument des Américains, celui qui dévalue le franc par rapport au dollar.

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C’est le 23 juin 1943 qu’a lieu un évènement personnel qui marque mon séjour en Algérie. Le matin, De Gaulle se promène dans une allée ; de mon côté, effectuant mon service, je marche, non loin de lui ; il entend mes pas sur le gravier, me regarde et me dit : « Bonjour, Ecochard, tout va bien ? » Je suis un peu étonné que le Général, qui m’a interrogé une fois au Caire, l’année précédente, se souvienne de mon nom, mais j’ai 20 ans, je l’admire, et je ne me pose pas de questions. « Oui, mon général, je vous remercie, tout va bien. Mais nous sommes ici 20, élèves officiers depuis 1941 ; à Brazzaville, on nous a demandé de suspendre notre cours d’instruction pour aller en renfort en Syrie et nous avons bien sûr accepté. En ce moment, l’Ecole de Cherchell recrute 100 élèves officiers chaque mois. Accepteriez-vous de nous permettre de reprendre notre cours ? -Bien, Ecochard ; demain matin, donnez-moi la liste de vos 20 camarades. Au revoir Ecochard. -Merci, mon général. Au revoir. » Le Général monte dans sa voiture, et je regagne mon poste. Quelques instants plus tard, le capitaine Geoffroy de Courcel, sous les ordres de qui j’ai déjà servi en Libye, et qui est à nouveau l’aide de camp du Général, vient jusqu’à ma baraque de garde et m’interpelle : « -Enfin, Ecochard, vous êtes cinglé ! Vous importunez le Général alors qu’il a de gros problèmes. - Mais, mon capitaine, moi aussi j’ai des problèmes … » Je remets, le lendemain, ma liste au Général, et trois jours plus tard, les 20 camarades sont promus directement aspirants ! Je ressens, intensément, la chance qui est la nôtre d’être sous les ordres d’un tel chef, qui, critiqué vivement par les Alliés, assailli de toutes parts, tenant seul à bout de bras la France envers et contre tous, s’intéresse cependant au sort de 20 petits soldats insignifiants… Mieux encore, après la guerre, je verrai une note de service du Général de Gaulle au colonel Billotte, datée du 16 août 1943 et indiquant : « On ne m’a pas encore présenté les promotions d’Ecochard et des autres Spahis lésés comme élèves aspirants ». Ainsi De Gaulle, dans une des périodes difficiles de sa vie, a toujours le souci de vérifier qu’un de ses ordres, d’une importance dérisoire dans la situation actuelle, mais capital pour quelques jeunes gens, est bien exécuté. Je cours en ville m’acheter une tenue d’officier. Quelques jours plus tard, avec mes camarades, je suis affecté à un centre de transit militaire, à proximité d’Alger, durant près de 3 mois. En octobre 1943, je rejoins, comme élève pilote d’avion d’observation, près d’Oran, une Ecole équipée par les Américains pour le pilotage de Piper Cup. En effet, les Américains munissent les futures divisions qui devront débarquer en Europe de dix

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avions d’observation pilotés par des sous-officiers ou officiers de l’armée de Terre. Pendant ma formation de pilote, qui me laisse beaucoup de temps, j’ai l’occasion d’explorer l’Oranais puis l’Algérie toute entière. En juin 1943, à Alger, une famille de patriotes très sympathiques m’accueille de façon particulièrement chaleureuse ; je la rencontre souvent jusqu’en début août 1944. La maîtresse de maison, Madame Borgeaud, veuve avec deux grands enfants, est conseillère municipale dans une petite localité, AintTemouchent. Comme je suis d’un naturel curieux, je lui demande l’autorisation de l’accompagner à des réunions du conseil, et elle l’accorde avec gentillesse. J’apprends alors, avec étonnement, l’existence des deux collèges d’électeurs : un collège musulman, et un collège européen, avec, pour conséquence, le même nombre d’élus pour chaque collège bien que l’Algérie compte alors 8 millions de Musulmans et 1 million d’Européens… On m’indique que, depuis longtemps, la citoyenneté française est offerte à tous, mais que les Musulmans ne veulent pas y accéder parce qu’il leur faudrait renoncer au droit coranique qui est incompatible avec le droit français ; je pense alors que si, dans les faits, l’assimilation est irréalisable, la solution de l’indépendance est la seule possible… Or je me bats moi-même, depuis trois ans, pour vaincre des envahisseurs et rétablir la liberté dans mon pays ; j’ai traversé l’Afrique qui sera un jour libre ; je viens de connaître la Syrie et le Liban devenus récemment souverains : si, à la fin de la guerre, nous voulons empêcher l’Algérie ou une autre colonie d’être libre alors que telle sera sa volonté, non seulement nous ne serons pas logiques avec nousmêmes, mais nous nous comporterons comme des imbéciles. (Aussi, en mai 1958, alors que la France sera au bord de la guerre civile, que les caisses de l’Etat auront été vidées par les fantoches de la IVe République et que notre politique étrangère sera aux ordres de l’Amérique, je serai profondément heureux que le « grand Charles » revienne au pouvoir…A Alger, son discours esquissera la solution : les premières phrases – « Je vous ai compris », « Je sais ce qui s’est passé ici » – constitueront seulement une introduction, mais les suivantes montreront nettement la voie à suivre : « A partir de ce jour, il n’y a plus qu’une seule catégorie de citoyens en Algérie », « Avec ces représentants élus, nous ferons le reste ». La suppression du 2e collège ne peut que conduire à « l’Algérie algérienne ».) Après la période de formation, et désormais pilote breveté, je demande à rejoindre la 2e D.B. mais elle est déjà fournie de ses dix pilotes. La 1e D.F.L. m’accepte, au moment où s’achève la campagne d’Italie ; je la rejoins donc pour participer au débarquement de Provence. Très rapidement, nous remontons la vallée du Rhône ; la Division fait des incursions dans les départements riverains libérés par les F.F.I. et contribue au rétablissement de l’autorité officielle. Les combats deviennent sérieux en Haute-Saône, vers 26

Luré, Champagney (où est tué notre général, Diego Brosset) et Géromany. Le mauvais temps, le brouillard nous empêchent, plus que le froid, d’effectuer régulièrement nos observations et nos réglages d’artillerie. A la mi-décembre 1944, notre Division est retirée du front, une moitié devant se reposer, l’autre devant appuyer les F.F.I. devant La Rochelle et Royan, mais, le lendemain de Noël, nous sommes appelés de toute urgence pour défendre Strasbourg que les Américains sont prêts à abandonner et que les Allemands s’acharnent à vouloir reprendre. Nous menons de durs combats, durant les mois de janvier et de février 1945, entre Colmar, Sélestat, Strasbourg. En fin février, la Division est relevée et envoyée dans les Alpes du Sud afin de chasser les Allemands qui s’accrochent à la frontière italienne, dans la montagne ; nos dix Pipercup, basés à Nice, partent tous les jours pour aider la Division sur les sommets de l’Authion et de Peira Cava. C’est donc à Nice que la fin de la guerre me surprend. Je pars aussitôt en permission à Airvault ; depuis 1940, c’est la 3e fois : en octobre 1944, j’ai pu aller, durant deux jours, embrasser ma mère, mon père, ma sœur ; en janvier 1945, depuis l’Alsace, je suis venu, une seule journée, à Airvault, pour assister à l’enterrement de mon père. La Division remonte dans la région parisienne ; de mon Pipercup, je participe au défilé, au-dessus des Champs Elysées ; au retour, avant d’aller nous poser à Issy-les-Moulineaux, nous passons, l’un derrière l’autre, sous la Tour Eiffel, ce qui est bien entendu strictement interdit. La guerre est donc terminée. Sans plus attendre, je rends visite à un colonel de réserve, polytechnicien, Français Libre de juin 1940, que j’ai rencontré plusieurs fois depuis mon arrivée en Angleterre, et je lui demande conseil pour mon avenir. Il se montre très franc et efficace : « D’abord, ne reprenez pas vos études ; vous n’en êtes pas capable. Par contre, présentezvous rapidement à des chefs d’entreprises, surtout dans les sociétés pétrolières, car il y a, dans ce secteur, du travail pour trente ans ! » Je vais ensuite saluer le maximum de mes camarades, particulièrement quatre observateurs du peloton de Pipercup, détachés des batteries du régiment d’artillerie de la Division et que j’ai conduits, à tour de rôle, au dessus des lignes pour leurs observations et leurs réglages d’artillerie, Jacques Pigneaux de Laroche, Charles De Testa, Robert Sauvalle, Pierre Simonet ; tous quatre sont des camarades de juin 1940, et ont participé, comme artilleurs, à tous les grands combats d’Afrique, de Syrie, de Libye, de Tunisie, d’Italie et de France : les trois derniers, d’ailleurs, ont été nommés Compagnons de la Libération. Démobilisé le 25 juin 1945, j’entre, le 1er juillet, dans une société pétrolière qui me propose de devenir rapidement cadre si j’accepte de m’expatrier ; je saisis cette occasion d’autant plus que je n’apprécie pas l’atmosphère qui règne en France : je suis en effet étonné qu’après cinq ans 27

d’effondrement, les trois principaux partis politiques pensent surtout à se partager ou se disputer le pouvoir. Au bout de trois mois de stage, je suis nommé en Extrême-Orient ; la société où je travaille me permet de louer un avion pour mes tournées commerciales, et j’ai la joie de me promener, à 1000 mètres d’altitude, au-dessus de forêts immenses et de très belles régions. En 1954, alors que j’ai 31 ans, à l’occasion d’un banal accrochage de voitures, un matin, à Nantes, je fais la connaissance d’une jeune fille adorable, qui se moque tout d’abord de moi avec à la fois beaucoup d’esprit et de gentillesse, parce que mon véhicule porte une immatriculation étrangère ; je la revois le lendemain, puis les jours suivants, et je suis aussitôt amoureux d’elle : elle s’appelle Edith, je l’épouse et je l’emmène vivre à l’étranger durant plusieurs années… Rentré en France en 1963, je cesse tout pilotage d’avion de tourisme, mais, parvenu à la retraite, de 1985 à 1990, j’ai le plaisir de construire, dans notre maison à la campagne, un U.L.M. avec une aile de Deltaplane et un petit moteur de pulvérisateur agricole, et de rendre visite, en U.L.M., à des amis agriculteurs voisins… Un jour, en panne de moteur, je me pose sur le chemin d’une ferme appartenant à un agriculteur que je connais depuis l’Ecole élémentaire et qui accourt ; je lui dis : « Tu vois, j’ai un U.L.M. pour mes vieux jours ! » Il me répond : « Tu n’as pas peur de les abréger ? » Depuis 1990, nous vivons, mon épouse Edith et moi-même, dans une maison de retraite, à Paris, et notre existence s’écoule paisiblement, dans l’affection de nos enfants et dans la pensée de notre fils qui nous a quittés, Cédric.

Bien entendu, je repense souvent à ce que j’ai vécu, entre juin 1940 et mai 1945… A cet égard, de plus en plus, je suis intimement persuadé que les Résistances intérieure et extérieure ont livré le même combat. En effet, en Europe et en Asie, les dictatures ont occupé les pays qui les environnaient et ont imposé leur pouvoir par la terreur, ce qui a suscité une résistance de plus en plus forte. Des nations libres, menacées ou non, se sont armées pour combattre et renverser ces dictatures, et ont accueilli sur leurs sols des résistants qui avaient fui les chaînes de leurs bourreaux. Pour les Français, il a été relativement facile, du 18 au 30 juin 1940, de rejoindre l’Angleterre (à partir du 1er juillet, la frontière est fermée) ; se sont donc trouvés en Angleterre, en été 1940 : 600 aviateurs, 4000 marins, 3000 fantassins ; enfin 150 résistants, œuvrant en liaison avec les services de De Gaulle, sont revenus ou restés en France. Par contre, en France même, après le 1er juillet 1940, il est particulièrement difficile de choisir d’entrer dans la Résistance, à cause du gouvernement de Pétain, car cette décision signifie l’entrée dans une 28

dissidence clandestine dont les chefs et les réseaux ne sont pas connus ; les risques de provocation et de dénonciation sont très importants. Il y a deux ennemis : la police de Vichy et la Gestapo, en zone nord d’abord puis dans toute la France à partir du 11 novembre 1942. Ceux qui s’enfuient par l’Espagne rejoignent les uns Londres, les autres Alger, et ces derniers ne sont pas toujours satisfaits dans leurs aspirations, au sein de l’armée d’armistice longtemps vichyste ; heureusement, en Tunisie, De Gaulle reçoit 5000 déserteurs qui quittent l’armée de Giraud. Ainsi, le 31 juillet 1943, les volontaires F.F.L., venus de tous horizons, sont 3500 aviateurs, 13000 marins, 18000 fantassins, 12000 résistants travaillant dans des réseaux en liaison avec la France Libre de De Gaulle, 10000 (beaucoup plus en tenant compte des F.T.P.F.) résistants travaillant dans des réseaux sans lien avec la France Libre. La résistance intérieure liée à la France Libre, passant de 150 à 12000 personnes, n’a progressé que très lentement, au fur et à mesure que les espoirs naissent, et que Vichy dévoile ouvertement sa politique de collaboration avec le nazisme… Face à la trahison de l’élite française, ne jugeons donc pas sévèrement ceux qui n’ont pas eu la chance d’opter rapidement pour le combat en faveur de la liberté ! Le 8 mai 1945, l’Armée française du gouvernement de la France compte 400.000 mobilisés ; c’est un général français qui reçoit la capitulation de l’armée nazie… Ainsi, tous ont aidé De Gaulle : ceux de l’été 1940 en constituant le fer de son glaive ; ceux de juillet 1943 et ceux du Conseil National de la Résistance présidé par Jean Moulin en forçant Roosevelt à reconnaître la représentativité de la France Libre ; ceux de 19441945 en paralysant la riposte allemande aux débarquements alliés et en permettant à De Gaulle de sauver Strasbourg et à la France de participer à la Victoire.

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André Hautot
Un Français Libre de la France Combattant, mitrailleur dans le Bomber Command de la R.A.F. Je suis né à Tunis, le 1er mai 1926, mais ma famille paternelle est originaire de Normandie : plusieurs villages, dans les environs de Dieppe, portent notre nom. En fait, mon ancêtre, ouvrier paysan révolutionnaire en 1848 a dû s’exiler de Normandie pour s’installer en Algérie, à Philippeville, donnant le jour à mon trisaïeul en 1849 et travaillant dur comme ouvrier terrassier. Peu après 1870, mon trisaïeul a épousé une Alsacienne, dont les parents avaient fui l’occupation prussienne ; il a exercé la profession de postillon de la diligence qui effectuait le service entre Philippeville et Sétif. Son fils, mon arrière-grand-père, est devenu employé à la Préfecture de Constantine. Mon grand-père, lui, a été maître d’hôtel sur le Chanzy, paquebot assurant le trafic entre l’Afrique du Nord et la France et qui a coulé en 1911 ; c’est au cours de ce naufrage que mon grand-père paternel est mort, 15 ans avant ma naissance. Ma grand-mère paternelle, originaire de Pfaffenhoffen, lui a survécu jusque dans les années 1940 ; je l’ai beaucoup connu et aimée. C’était un personnage extraordinaire de fantaisie, d’originalité, de dynamisme. Elle était venus à Tunis à la fin du XIXe siècle, où elle avait dirigé une compagnie de taxis et le cinéma Empire, au centre ville ; elle était aussi propriétaire d’un pavillon à Nice, sur la Promenade des Anglais, où j’ai vécu près de 2 ans avec elle, en 1934-1936, sans compter les vacances d’été jusqu’en 1938. Elle a réussi à faire faillite, menant grande vie, entre Tunis, Nice et Paris, mais elle m’a donné quelques-unes des plus belles heures de mon enfance, et je lui dois, je crois, mon dynamisme et mon amour de la vie. Je garde aussi de très vifs souvenirs de ma grand-mère maternelle, une Ariégeoise née à Pamiers, excellente cuisinière, qui possédait un café bar à Tunis, un commerce de spiritueux à Antibes et une ferme à Sigean, où je revois mon arrière-grand-mère, âgée de 98 ans, gavant ses oies sur lesquelles elle exerçait un ascendant stupéfiant puisqu’elle les commandait de la voix et du geste.

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Mon père est né en 1893 en Algérie, à Constantine, et il est arrivé à Tunis, avec ses parents, au tout début du XXe siècle. Comme sa mère dirigeait une société de taxis, il est devenu chauffeur dans cette compagnie puis à la Résidence Générale, à partir des années 1920. Auparavant, durant la première guerre mondiale, il avait été grièvement blessé à la bataille de Longwy en 1915. Ma mère ne travaillait pas ; elle nous élevait avec une autorité très – trop ! – efficace, mon frère, né en 1927, ma sœur, née en 1940, et moi. Nous habitions à Tunis, rue de Provence, à deux pas de l’actuelle avenue Bourguiba et de la cathédrale. Mon père me faisait souvent visiter la Résidence, et je me souviens très bien du Résident Général Manceron ; j’ai même suivi, grâce à mon père, son voyage officiel dans la Sud tunisien, vers 1936 ; cela a été mon premier contact avec l’Afrique du Nord profonde, et ma prise de conscience de la réalité « indigène », dont j’entendais parler parce que mon père, qui avait appris le berbère, communiquait beaucoup avec les ouvriers mécaniciens tunisiens de la Résidence, et parce que je jouais avec leurs enfants. Vers 1936, justement, accompagnant mon père à la Casbah de Tunis, j’ai assisté à une des premières grandes manifestations du Néo-Destour d’Habib Bourguiba. La place était noire de monde, et la foule criait des slogans réclamant l’égalité de traitement entre les Français et les Tunisiens et, déjà, l’autonomie. Des groupes, plus audacieux, lançaient des projectiles contre le Ministère des Finances, la Présidence du Conseil, le Fort de la Casbah. La troupe s’est avancée, et mon père m’a plaqué sur le sol, à ses côtés. Les soldats ont d’abord tiré en l’air puis sur la foule. En quelques minutes, la place s’est vidée… Je me rappellerai de cette scène lorsque, peu avant 1950, un de mes anciens camarades de Lycée, tunisien et dont le père, syndicaliste, venait d’être arrêté, me dira : « Ne te fais pas d’illusion, André : vous êtes ici pour un temps seulement. Tu as déjà vu un pigeon voler sans ailes ? Eh bien, l’Algérie, c’est le corps du pigeon, la Tunisie et le Maroc, ce sont les ailes ; un jour, le pigeon volera seul ! » Je m’en souviendrai, aussi, lorsque j’entendrai, à l’E.N.A. de Tunis, les cours du Professeur Raymond Barre qui m’ouvriront définitivement les yeux sur les évolutions nécessaires. En 1936, en tout cas, j’effectue ma scolarité au Lycée Carnot de Tunis. Comme je ne suis pas un élève particulièrement appliqué – au contraire, je passe pour être un sujet assez turbulent –, on m’oriente, à partir de la classe de 5ème, vers le Collège technique le plus proche. En Europe, des évènements importants se produisent, mais je ne m’en rends pas compte. Je suis cependant inquiet quand j’entends, à la fin de l’été 1938, mon père – qui écoute chaque jour les informations sur un immense poste de T.S.F. – dire à ma mère : « Daladier vient de rentrer de Munich. Il ne faut se faire aucune illusion : la seconde guerre mondiale est proche. » Je suis d’autant plus 32

frappé par cette phrase que mon père est un grand mutilé de la première guerre mondiale et qu’un nouveau conflit m’apparaît, d’avance, comme quelque chose de terrible. Au Collège, je vis au milieu de camarades de toutes origines : Français et Tunisiens, certes, mais aussi Italiens, Maltais, Polonais, Russes « blancs », et aussi beaucoup de Juifs. A l’automne 1939, la rentrée scolaire s’effectue normalement ; j’ai 13 ans et je ne prends vraiment conscience de la guerre qu’à la fin du printemps 1940, tandis que les troupes allemandes avancent en France et que les Italiens bombardent Tunis. A partir de l’été 1940, en effet, la vie change à Tunis, sous l’autorité du Résident Général Mast, zélé serviteur de Vichy. Mon père ne travaille plus à la Résidence Générale, car il est devenu, depuis 1939, patron d’un bac à Bizerte, et je suis donc élève au Lycée Stéphen Pichon de Bizerte. Quand nous revenons à Tunis, à l’automne 1941, nous mesurons le changement : dans les rues et les files d’attente devant les magasins, nous remarquons les uniformes des Compagnons de France « maréchalistes » et des S.O.L. fascisants. Les « Chemises Noires » italiens défilent en ville, le bras tendu, hurlant « Tunisia nostra ! » ; en face de chez nous, le quotidien mussolinien L’Unione a installé son imprimerie ; des bagarres violentes éclatent entre Italiens fascistes et Corses patriotes ; la chasse aux Juifs s’organise et des camps de détention s’ouvrent dans le Sud tunisien. Tout bascule, le 11 novembre 1942 : les trimoteurs allemands survolent le nord de la Tunisie et déposent, à l’aéroport d’El Aouina, des hommes de troupes : en une semaine, 50.000 Allemands occupent le pays. A leur suite, des troupes italiennes débarquent également, par bateaux. L’administration – d’où les Français sont évincés – est assumée, au niveau supérieur, par les autorités allemandes, les Italiens étant cantonnés aux fonctions subalternes et les exerçant d’ailleurs avec plus ou moins de zèle : ainsi, l’officier piémontais qui réside, avec sa famille, dans notre immeuble, au-dessus de notre appartement, ne se comporte pas du tout en occupant et cherche visiblement à entretenir les meilleures relations avec nous… Quelque temps après le débarquement des Allemands à Tunis, survient le premier bombardement anglo-américain sur le port. Ce jour-là, vers midi, avec mon frère cadet, je vais chercher mon père au port, où il est magasinier du Ministère de la Défense. Les avions surgissent et lâchent leurs bombes ; nous nous couchons, à plat ventre, près de l’immeuble de la Shell, au bas de la grande avenue qui traverse la ville, de la Médina au port. Les dégâts matériels sont importants mais il y a, heureusement, peu de victimes humaines. Cette action est une des étapes de la guerre désormais présente en Afrique du Nord : les Anglais et les Américains combattent les Allemands dans le nord-ouest de la Tunisie.

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A Tunis même, des hommes et des femmes, des « gaullistes » ou des patriotes d’autres obédiences, s’activent en faveur des Alliés et du B.C.R.A. de Londres, notamment en transmettant aux Alliés des informations sur les forces militaires allemandes. Bien entendu, en cet hiver 1942-1943, alors que j’ai 16 ans et demi et que je suis en classe de Seconde, j’ignore tout de cela. Un jour de fin janvier ou début février 1943, un de mes camarades du Collège technique me dit : « Est-ce que tu pourrais transporter du beurre allemand avec moi ? » Je comprends mal sa proposition, mais, alléché par la perspective de récupérer du beurre –qui fait cruellement défaut à la maison-, j’accepte. La semaine suivante, il me remet trois boîtes de conserve contenant du beurre et portant des inscriptions en allemand : je dois les confier à un de nos professeurs qui, le lendemain, me restitue deux boîtes, une pour mon camarade, une pour moi… Je rapporte, triomphalement, la boîte de beurre à ma mère qui prend assez mal la chose, dans un premier temps : « Qu’est-ce que c’est que ce beurre ? Où as-tu encore volé ça ? » Notre petite activité hebdomadaire se poursuit jusqu’au 20 avril 1943. Ce matin-là, en effet, ma mère reçoit la visite de notre voisin, le capitaine italien, qui vient frapper à notre porte avec un air particulièrement inquiet : « Madame, votre fils est recherché par la Gestapo. Votre mari a été arrêté sur son lieu de travail, mais comme il est ancien combattant de 14-18 et grand mutilé de guerre, il a certainement peu à craindre. Par contre, pour votre fils, c’est grave : dites-lui de venir me voir immédiatement, dès qu’il rentre. » Je sors du Collège à 11 heures, et, quelques minutes plus tard, je suis à la maison. J’ai à peine le temps de poser mon cartable que ma mère me prend à partie avec vigueur : « Qu’est-ce que tu as encore fait ? Tu es recherché par la Gestapo. Va tout de suite voir notre voisin, l’officier italien du 4ème étage ! » Je ne comprends pas ce qui arrive ; j’ignore même ce qu’est la Gestapo, mais je grimpe, quatre à quatre, à l’étage supérieur. L’officier italien ne me laisse pas le loisir de lui poser des questions : « C’est très grave : tu es recherché par la Gestapo avec tes deux copains du Collège. Ils viennent d’être arrêtés et risquent d’être fusillés. Maintenant, tu te caches toute la journée ; ce soir, je t’habille avec un uniforme de soldat italien et je te dépose sur la ligne de front, à Medjez-elBab. Tu rejoindras les troupes anglaises. C’est la seule solution ! » Je me terre donc, jusqu’au soir, à la maison. A la tombée de la nuit, l’officier me fait revêtir un uniforme italien et m’emmène, dans une jeep Fiat ; nous roulons pendant près de deux heures et arrivons à Medjez-el-Bab, à proximité du front. Nous contournons les lignes allemandes sans subir de contrôle, et, en face de nous, nous devinons les lignes anglaises d’où partent 34

les tirs d’artillerie. L’officier me dit alors : « Tu vois ces canons qui tirent, là-bas : ce sont les Anglais. Il faut que tu y ailles ! » Il me laisse, sans autre commentaire. Je suis complètement effaré. Je n’ai, bien entendu, jamais vu le spectacle de la guerre. Je me terre dans un trou et j’attends. La nuit est une épreuve sans nom : j’entends les tirs des mitrailleuses et des canons qui se rapprochent, des avions qui survolent, avec un bruit assourdissant, mon pauvre abri, et je suis seul. Au petit jour, épuisé, je tombe dans une sorte de somnolence. Soudain, un objet, contre ma tempe, me fait sursauter ; j’ouvre les yeux et je vois le canon du fusil d’un soldat britannique au-dessus de ma tête. Le soldat, d’origine indienne, regardant mon uniforme, me demande mon nom en italien, sans brutalité. Il me fait lever et me conduit jusqu’à une camionnette : je suis désormais prisonnier des Anglais, et considéré comme un jeune – d’autant plus jeune que je ne parais même pas mon âge – espion italien… On m’emmène jusqu’à un poste de police, dans les environs de Medjez-el-Bab, où un lieutenant anglais – sur ses épaulettes, brillent des étoiles que je verrai, quelques mois plus tard, en Angleterre – m’interroge, en italien, d’abord assez fraîchement. Je réponds en français, me contentant de décliner mon identité et indiquant que j’ai fui, dans ce costume, parce que je suis recherché par la Gestapo. Je n’en dis pas plus : je n’évoque pas l’aventure des boîtes de beurre allemand, d’une part parce que je n’ai pas encore compris que j’avais travaillé là pour un service de renseignement allié, et d’autre part parce que je me souviens alors de ce que mon père m’avait dit auparavant à propos de ce qu’il avait vécu durant la guerre de 1914-1918 : « A la guerre, quand tu es fait prisonnier, tu donnes ton identité et tu ne dis rien de plus ! » L’officier de l’Intelligence Service continue son interrogatoire en italien, espérant peut-être me « piéger ». Au bout d’une heure, il devient plus détendu, soit par bienveillance effective, soit pour me faire parler enfin. A la fin de la matinée, il lâche une phrase : « Il doit y avoir un peu de vérité dans ce que tu dis ! » On me conduit alors dans une première prison où on me traite et me nourrit très correctement, puis je suis, avec le corps de troupe anglais, l’avancée du front. Les Allemands refluent vers le nord-ouest de la Tunisie ; ils seront bientôt 25.000 prisonniers dans le cap Bon. Le 7 mai 1943, Tunis est libéré. Mes geôliers anglais m’indiquent qu’ils vont prendre contact avec ma famille, ce qu’ils ne font pas, et je le saurai plus tard par ma mère ; en réalité, ils se contentent de vérifier mon identité à la Mairie de Tunis. Le 15 mai 1943, me voici libre à mon tour ; mon père a été libéré lors de l’arrivée des Alliés à Tunis. L’officier de l’Intelligence Service me questionne, en français cette fois : « Tu es libre, maintenant. Qu’est-ce que tu veux faire ? Tu rentres chez toi ou tu as une autre perspective ? » 35