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LA GAULE ET SES MYSTERES HISTORIQUES

De
254 pages
Depuis deux mille ans, les historiens ont découverts les Gaulois avec les yeux des Romains. Une vue extérieure, ou pour partie extériorisée, permet cependant de restituer un autre éclairage et une autre profondeur de champ. Le regard se porte sur le Gaulois, stéréotypée depuis si longtemps, mais aussi sur le Romain, sur ce qu'il a voulu nous faire accroire, sur sa vision du monde, sa philosophie et son rôle dans celle-ci.
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LA GAULE ET SES MYTHES HISTORIQUES

Collection Histoire Ancienne et Anthropologie dirigée par Monique et Pierre Lévêque

Cette collection cherche à tirer parti des considérables possibilités de recherches croisées dans les secteurs des sociétés de l'Antiquité et des sociétés traditionnelles. Elle envisage de publier des études analytiques de cas, comme des réflexions plus théoriques dans un domaine où s'ouvrent de vastes perspectives de renouvellement des problématiques.

Déjà parus
Carmen ARANEGUI GASCa, Dames et cavaliers dans la cité ibérique, 1997. Jean-Luc DESNIER, La légitimité du prince, IJè-XIJèsiècle. La Justice du fleuve , 1997. José Antonio DABDAB TRABULSI, Religion grecque et politique française au XIXèsiècle, 1998. Pilar LEON, La sculpture des Ibères, 1998.

Danièle et Yves ROMAN

LA GAULE ET SES MYTHES HISTORIQUES
De Pythéas à Vercingétorix

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

@ L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7567-1

AVANT-PROPOS

Que le nom de cet immense mathématicien que fut Pythéas le Massaliote ait été, inexorablement, lié à une « affaire », soit. Que tout ce qui touchait à l'étain ait fait l'objet d'une présentation très particulière, même par un personnage aussi considérable que Pline l'Ancien, peut encore se comprendre. Dans l'Antiquité, le produit était stratégique, «sensible» dirions-nous aujourd'hui. L'historien qui redécouvre des siècles d'histoire de la Gaule préromaine et romaine peut encore admettre une présentation totalement négative des Gaulois par les écrivains grecs ou latins. L'ennemi héréditaire, dans toutes les cultures, n'a jamais été bien vu. Il s'interroge cependant lorsqu'il rencontre un discours répétitif visant à imposer l'idée d'une Marseille, l'alliée traditionnelle des Romains, atteinte de langueur, devenue la cité malade, par faiblesse, de la Méditerranée occidentale. Il se pose des questions lorsqu'il voit un homme d'airain, dont on disait qu'il avait aussi une bouche de fer et un cœur de plombl, Cn. Domitius Ahenobarbus, l'un des conquérants de la Gaule du Sud du lIe siècle avant J.-c., occuper un peu trop le devant d'une scène dont le décor, fait de l'immensité de la Gaule, reste dans l'ombre. Il devient perplexe quand il s'aperçoit que cette même Gaule, les Gaulois et leur or ne furent qu'un prétexte dans l'histoire la plus sordide de cette série, celle de Q. Servilius Caepio, l'un des hommes politiques les plus influents à Rome à la fin du lIe siècle, dont la carrière fut ruinée par ce qu'il faut bien appeler encore une affaire. Quant à Vercingétorix, son portrait fut quasiment celui d'un seul peintre, César, ce qui, déjà, constitue tout un programme de recherche.
Suétone, Néron, II, 2. Ce mot de l'orateur Licinius Crassus vaut, selon Suétone, pour le vainqueur de Bituit. La chronologie est difficile à assurer et il peut s'agir de son fils comme l'envisage C. Jullian, HG, III, p. 15, 1. ]

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A VANT-PROPOS

Et si... Naturellement, il ne s'agit en aucune manière d'accuser les Romains de ce que le xxe siècle a trop connu et baptisé désinformation. Il s'agit cependant de voir si cette présentation un peu biaise d'événements romains et surtout gaulois ne relève pas d'une façon d'être, d'une façon romaine de voir le monde... et d'abord le Romain dans celui-ci. L'une des grandes interrogations d'aujourd'hui demeure celleci : comment écrit-on l'histoire? Le but de ce petit livre, qui s'appuie avant tout sur une terre, la Gaule, est d'apporter quelques éléments de réponse à cette question: comment les Romains écrivirent-ils l'histoire? Quelle est la signification historiographique de leur présentation des événements?

INTRODUCTION

Occupé à ciseler son profil de conquérant, César a beaucoup menti, ou plutôt omis, ce qui revient au même. Révolutionnaire en 1952, la thèse deMo Rambaud consacrée à L'art de la déformation historique chez César! est devenue aujourd'hui une véritable vulgate. Et il est de fait que ce qui, quelquefois par hasard, nous reste de ce naufrage de la littérature latine, pour reprendre l'expression d'Henri Bardon2, est souvent très éloigné non d'une objectivité qui n'existe pas mais du simple récit historique décent. La recherche contemporaine a bien montré qu'emporté par sa haine de Domitien, Tacite n'avait pas seulement cultivé l'art de l'ellipse dans sa langue mais également dans son récit historique lui-même] Et que dire de Salluste sinon qu'il fut « hostile à la prédominance de la nobilitas et exultant dans l'assaut lorsqu'il prête vie à une harangue de tribun »4 Déformation volontaire, projection d'un idéal, d'un univers mental
1 Lyon, 1952, 2e tirage, Paris, 1966. 2 H. Bardon, La littérature latine inconnue, Paris, 1952-1956. 3 Le portrait du mauvais empereur jaloux d'Agricola et de ses succès en Bretagne est, certainement, à revoir. Tacite n'eut pas personnellement à se plaindre du gouvernement de Domitien. V. P. Grima1, Tacite, Paris, 1990, p. 86. Sur le portrait de Domitien, qui sans nul doute, mérite révision v. A. Giovannini, «Pline et les délateurs de Domitien », Opposition et résistances à l'Empire d'Auguste à Trajan, Entretiens sur l'Antiquité classique, t. XXXIII, Vandœuvres-Genève, 1987, p. 219240, B.W. Jones, The Emperor Domitian, Londres, 1992, Les années Domitien, Colloque organisé à l'Université de Toulouse-Le Mirai1 par J.-M. Pailler et R. Sablayrolles, les 12, 13 et 14 oct. 1992, Toulouse, Pallas, 40, 1994. 4 R. Syme, Salluste, Londres, 1964, trad. fr. P. Robin, Paris, 1982, p. 206. Pour R. Syme, ibid., cependant, Salluste ne fut jamais l'avocat d'un parti ou d'une politique. Opinion un peu différente de E. Cizek, Histoire et historiens à Rome dans l'Antiquité, Lyon, 1995, p. 119-120, pour qui il s'agissait du «tenant de l'élite des bourgs italiens» appartenant par ailleurs à l'aile modérée du parti populaire.

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INTRODUCTION

caractérisent ainsi nombre de pensées, d'écrits historiques romains. Telles quelles, ces actions, ces pensées n'en sont pas moins des actes purement individuels mêmes s'ils émanent d'hommes pris par des combats politiques ou des réflexes sociaux. La question du lien social, de l'existence éventuelle d'une influence de la société romaine tout entière, si caractéristique dans sa façon de se voir elle-même, sinon de se juger, ne peut cependant qu'être posée. Par-delà les luttes de tous ordres, il existe, en effet, une certaine unité de la société romaine qui, finalement, dit la romanité5. Remarquable, parce que toujours glorieuse, celle-ci se définit, souvent, dans les récits historiques par rapport à l'autre, vaincu ou allié. De ce fait, quelle que soit l'idéologie de l'historien romain, il y a, dans tout récit historique, une vision romaine. L'interrogation ultime, la seule qui vaille, est alors d'évidence: les Romains n'ont-ils pas, à travers nombre de leurs historiens, écrit une seule histoire, celle qui lui convenait en tant que corps social, en tant que peuple? Parce que la relation entre les Romains et les Gaulois fut toujours terrible, guerrière, passionnelle, la Gaule offre un exceptionnel champ d'investigation pour ce type de démarche. L'histoire de ces grands Barbares blonds que furent les Celtes, dont la civilisation finit par être assimilée à celle de la Gaule, n'est-elle pas connue presque exclusivement par des sources grecques ou latines? Et avant eux, ou plutôt avant la conquête de la Gaule du Sud, sinon de la chevelue, l'histoire de ce pays n' a-t-elle pas été vue trop souvent comme celle d'un isthme qui permettait l'accès aux sources occidentales de l'étain, celles précisément que les Romains, mais ils omirent de le dire, mirent des siècles à découvrir? De là, sans doute, une habile manipulation de leur part, celle de la géographie ou plutôt de l'interprétation des cartes du monde. Car, selon les Romains, celuici n'avait, sur ses marges, aucun intérêt. Mais que reste-t-il de ce jugement si l'on ajoute que cette périphérie fut longtemps rebelle aux
5 De là des tentatives pour définir l'homme romain indépendamment de toute chronologie ou presque. M. Meslin, L'homme romain, des origines au 1er siècle de notre ère. Essai d'anthropologie, Paris, 1978. A. Giardina (sous la direction de), L'homme romain, trad. fr., Paris, 1992.

INTRODUCTION

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entreprises conquérantes de Rome? D'ailleurs, le mot essentiel, celui de conquête, est dit. Qui plus est, il est indiscutable que celle-ci fut effectuée, dans l'esprit des Romains, sur l'ennemi héréditaire de la Ville et d'abord pour le seul soutien de ses alliés. N'y avait-il pas là le moyen commode et toujours efficace de dissimuler un impérialisme ou, plus simplement, bien des échecs, des querelles romaines, bref les aléas de l' histoire? Il reste alors à savoir pourquoi cette histoire de la Gaule écrite par les Romains, si elle est bien fondée sur des mythes, fut largement suivie par des historiens du XIxe ou du Xxe siècles qui étaient loin d'être de mauvais philologues. Sans fouiller, d'une manière déplaisante, leur présent, il est clair aujourd'hui que la réponse ne peut être cherchée que dans l'histoire de leur monde, contemporain, de même que la confection de ces mêmes mythes historiques relève sans nul doute de la conception que les Romains avaient d'eux-mêmes.

Chapitre

1

LA MÉDUSE

DE PYTHÉAS,

LA GÉOGRAPHIE

DE

L'EUROPE ET L'« ISTHME GAULOIS»

À son corps défendant, Pythéas le Massaliote fut un géographe scandaleux. Les jugements de Polybel, le plus grand historien de la fin de la République romaine et de Strabon2, qui passe pour en être le plus grand géographe, sont parfaitement concordants. Pour le premier, son récit d'exploration de l'Europe du Nord n'était qu'« allégations qu'on ne croirait même pas sortant de la bouche d'Hermès »3, le hâbleur le plus habile du monde divin. Pour le second, l'arrêt, était, si l'on peut dire, moins poétique, mais tout aussi péremptoire: Pythéas
1 Sur cet historien, O. Cuntz, Polybios und sein Werk, Leipzig, 1902. R. Laqueur, Polybios, Leipzig, 1913. E. Mioni, Polibio, Padoue, 1913. E. G. Sihler,« Polybios of Megalopolis », Al Ph, 48, 1927, p. 38-81. K. Ziegler, «Polybios nOI », RE, 21, 2, Stuttgart, 1921, col. 1439-1578. F. W. Walbank, A Historical Commentary on Polybius, vol. l, Oxford, 1957. P. Pédech, La méthode historique de Polybe, Paris, 1964. 2 M. Dubois, Examen de la Géographie de Strabon. Étude critique de la méthode et des sources, Paris, 1891. E. G. Sihler, « Strabo of Amaseia : his Personality and his Works », A1PH, 44, 1923, p. 134-144. E. Honigmann,« Strabo n° 3 », RE, IV, A, l, Stuttgart, 1931, col. 76-1115. W. Aly, Strabo von Amaseia. Untersuchungen über Text, Aujbau und Quellen der Geographika, Bonn, 1957. Strabon, Géographie, édit.trad. G. Aujac, F. Lasserre, t. I, l, Paris, 1969, p. VII et suiv. 3 Polybe, chez Strabon, II, 4, 2.

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Chapitre 1

était « le plus menteur des hommes »4. L'accusation portée contre lui était donc grave, définitive même. Elle visait à démonter que sa relation de voyage dans le nord de l'Europe ne relevait pas d'une réelle découverte et que son récit, confinant au mythe ou au rêve, devait être totalement rejeté. Rapportée telle quelle, la discussion semble de peu d'intérêt, malgré l'inhabituelle vivacité des propos. Toutefois, nous pouvons nous demander pourquoi tant de hargne de la part de Polybe5 et de Strabon6, historien et géographe de talent, face à ce qui apparaît comme un simple récit de voyage? La raison en est fort simple et tient au fait que, dans la réalité, le débat fut beaucoup plus important et plus profond qu'il ne paraît à première vue. Pour le saisir dans son intégralité, il suffit de se souvenir qu'au dire, contraint sans nul doute7, de Polybe et de Strabon, Pythéas n'était pas un simple explorateur mais un véritable savant8 La contestation que suscitait sa navigation
4 Strabon. IV. 1.3. 5 Sur les critiques de Pythéas par Polybe. P. Pédech. La méthode historique de Polybe..., p. 587. 6 Les critiques dirigées contre Strabon à propos de sa querelle avec Pythéas furent très vives. Le compte rendu qu'en fait G.-E. Broche est, lui aussi. tout à fait digne d'intérêt : « Ératosthène et Hipparque pour ne citer que les plus considérables des Anciens. auront beau non seulement croire à Pythéas, mais même adopter les résultats de son voyage pour leurs propres calculs. Strabon. non seulement ne voudra pas y croire, mais s'emportera contre le découvreur aux plus basses invectives. Et quel dommage qu'un géographe si grand par ailleurs soit si mal élevé 1...De toutes façons. il faut bien. dirais-je pour conclure. pardonner un peu à l'humeur atrabilaire du père de la géographie humaine (Strabon) à l'égard des fondateurs de la géographie mathématique si c'est à l'âge de 90 ans. comme le veut Coray. qu'il a écrit son grand ouvrage! ». G.-E. Broche. Pythéas le Massaliote, découvreur de l'Extrême-Occident et du nord de l'Europe (IVe siècle avant J.-c.). Essai de synthèse par les textes. Paris. 1936. p. 181 et 183. 7 L'affirmation prend. dans ces conditions. toute sa valeur. 8 La charge furieuse de Polybe. rapportée par Strabon. II, 4, 2. est le signe, dit G.E. Broche, Pythéas le Massaliote p. 36-37, de l'autorité dont jouissait Pythéas. Quant à Strabon, il reconnaissait parfaitement les qualités du mathématicien et de l'astronome que fut Pythéas. Strabon. IV, S, 5 ; VII. 3. 1. Sur l'importance de l'explication des marées par Pythéas, Plutarque, Opinions des philosophes. III, 16. Pseudo-Galien, Sur les philosophes, VII. G.-E. Broche, ouv. cit.. p. 38-45. G. Aujac.

LA MÉDUSE

DE PYTHÉAS

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dans la mer Extérieure, pour parler comme certains Grecs9, s'insérait dans une discussion scientifique de la plus haute importance sur la configuration de l'Europe et, subsidiairement, sur la place qu'il convenait d'y accorder à la GaulelO. Définir les limites septentrionales du monde devint, à cause de lui et à partir du Ille siècle avoJ.-C., un exercice engendrant un choix difficile entre ses dires et les théories d'Aristote!!, dont Polybe et Strabon étaient en quelque sorte les porteparolel2. De plus, on ne saurait oublier que le monde de Pythéas et surtout de ses successeurs avait cessé d'être purement hellénique, en un mot qu'une grande puissance était alors apparue en Méditerranée, Rome!3. La volonté de celle-ci, son impérialisme ne pouvaient plus être négligés et donnaient à ce débat une évidente coloration politique. C'est, en un mot, sa domination du monde qui se discutait là14et ce fut pour elle que fut élaborée une description de l'Europe que l'on peut
Strabon et la science de son temps,!. Les sciences du monde, Paris. 1966, p. 285 et suiv, 9 Sur cette terminologie. Polybe, III. 37.9. Strabon, I, 1, 10; IV, 1.2; IV. 1. 14. lOOn mesurera toute l'importance du très difficile problème que représentait l'établissement de la carte du monde habité à la lecture de G. Aujac. Strabon et la science de son temps p. 180-216. V. également la récente synthèse (avec de larges renvois bibliographiques) de CI. Nicolet, L'inventaire du monde. Géographie et politique aux origines de l'Empire romain, Paris, 1988. p. 73 et suiv, Il Sur l'influence directe d'Aristote. ou à travers celle de ses disciples. M. Dubois, ouv. cit.. p. 232 et suiv, 12 Pour Strabon, admettre ce que disait Pythéas de l'Europe du Nord, notamment en ce qui concernait l'existence de terres habitables à de hautes latitudes était impossible. Pour lui. à l'ouest de l'Europe les températures devaient diminuer avec la latitude de la même manière qu'à l'est. dans les régions du Pont-Euxin, comme les Grecs l'avaient observé. L'acceptation des dires de Pythéas l'aurait donc contraint à une révision complète de ses théories. M. Dubois. ouv. cit., p. 261-262. 13 Polybe, I. 1,4-6, cité infra p. 42. 14 Elle se discute toujours, et les modalités de son établissement avec elle. E. Badian, Roman Imperialism in the Late Republic, Oxford, 1967. W. V. Harris, War and Imperialism in the Republican Rom 327-70 B.C.. Oxford. 1979. réimp. 1986. CI. Nicolet, dans CI. Nicolet (sous la direction de) Rome et la conquête du monde méditerranéen, 264-47 avant i.-C., t. II, Paris. 1978, p. 883-920. Ed. Frézouls. « Sur l'historiographie de l'impérialisme romain ». Ktèma, 8.1983, p. 141-162.

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Chapitre 1

qualifier de strabonienne et qui, pour erronée qu'elle fût, devait engendrer une véritable géopolitique romaine, notamment en ce qui concerne les grands axes transcontinentaux européens. Dans cette « affaire », car cela en fut une, tout ou presque conserve une certaine obscurité. C'est ainsi que la personnalité de Pythéas lui-même15 demeure à peu près inconnue. Favorables ou défavorables, les sources antiques ne nous donnent pratiquement aucun renseignement sur le personnage. Il est possible, il est logique de croire, avec Roger Dion16, qu'une épitaphe, connue par l'Anthologie Palatine1?, se rapporte au même homme. Son texte, en raison de son contenu, nous invite à en envisager l'éventualité:
«

La mort n'a point eu de prise sur ta glorieuse et mondiale renommée.

Ton âme reste présente et brille de tout l'éclat que lui donnent ton génie, ta science et ton intelligence sans égale. Tu as par là mérité d'aller aussi en l'île des Bienheureux, Pythéas18. »

Mais peut-on considérer ce rapprochement comme fondé? Non, sans aucun doute, et pour un seul et simple motif, le nombre des homonymes qui, dans le passé, a, par exemple, fait rapprocher, sans raison péremptoire, Pythéas de Marseille du béotarque de Thèbes qui résista aux Romains, avant d'être pris et mis à mortl9 Il est vrai que G. Broche en caresse seulement un instant l'idée pour l'abandonner

15 Célèbre, même s'il était discuté dans l'Antiquité et à partir du xye siècle, à la suite des Grandes Découvertes, Pythéas est presque un inconnu pour nous. G.-E. Broche, Pythéas le Massaliote..., p. 13-15. R. Dion, «La renommée de Pythéas dans l'Antiquité », REL, 43, 1965, p. 443-466. P. Fabre, « Étude sur Pythéas le Massaliote et l'époque de ses travaux », REL, 43, 1965, p. 443-466. 16 R. Dion, art. cit., REL, 43,1965, p. 457, d'après une remarque de J. Bousquet. 17 Anthologie grecque, YII, 690. 18 Trad. donnée par R. Dion, art. cit., p. 457. 19 Polybe, XXXYIII, 14, 16. Pausanias, YU, 14-15. Le nom de Pythéas est assez répandu. Y., en dernier lieu, A. Bresson, «Le fils de Pythéas, égyptien de Naucratis », Mélanges Etienne Bernand, Paris, 1991, p. 41. Pour A. Bresson, le nom de Pythéas fut donné par des Grecs à un Égyptien de Naucratis.

LA MÉDUSE

DE PYTHÉAS

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finalement2o. L'évocation, faite par Camille Jullian21et Michel Clerc22, d'un Crinas, fils de Pythéas et d'un Pythéas, fils de Crinas, citoyens massaliotes et proxènes à Delphes en 196 avo J.-C.23, semble plus réaliste. Mais peut-on assurer qu'il s'agit bien là du fils et du petit-fils du géographe et explorateur24 ? Cela est possible, mais tout à fait incertain. De toute manière, il suffit que la date de l'exploration de Pythéas soit susceptible de modification pour que toute tentative de ce type perde une grande partie de sa signification. Or celle-ci est loin d'être assurée, même si, jusqu'à une date récente, le début du dernier quart du Ille siècle avo J.-C., a le plus souvent été proposé25. En effet, le voyage d'Euthymène qui, dans l'Atlantique, passe pour s'être avancé jusqu'au Sénégal a, généralement, été présenté par les Anciens, ou de nombreux Modernes, comme le pendant, malheureux d'ailleurs, de celui de Pythéas vers le nord26. Mais il est bien difficile de suivre la
20 G.-E. Broche, Pythéas..., p. 14-15. 21 C. Jullian, Histoire de la Gaule, t. l, Paris, 1907, p. 416, n. 5.

22 M. Clerc, Massalia.Histoire de Marseille dans l'Antiquité,des origines à lafin de
l'Empire romain d'Occident (476 après J.-c.), Marseille, 1927, réimp. Marseille, 1971, p. 402. 23 Dittenberger, 198 = 2e édit., 268, p. 11. 24 «Il ne serait pas impossible que ce fussent les fils et petit-fils du navigateur », se contente de noter C. Jullian, ouv. cit., t. l, p. 416, n. 5. 25 Diverses dates ont été proposées: 270 avant J.-C. (Vossius), après 284 avant l-C. (le père Hardouin), dans le siècle d'Alexandre (Bayle), 330-320 (Grote), 340 (Lelewel), avant 327 avant J.-c. (Bougainville), vers 348 avant J.-c. (Sieglin), 360350 (Bessel), 400-370 (Ruge), d'après la liste dressée par P. Fabre, «Étude sur Pythéas le Massaliote et l'époque de ses travaux », LEC, XLIII, 1975, p. 29. 26 Deux chronologies, une haute (VIe siècle avant J.-C.) et une basse (IVe siècle avant l-C.), s'affrontent depuis longtemps à propos des écrits d'Euthymène dont nous ne possédons qu'un fragment. La première a été défendue par F. Jacoby, « Euthyménès na 4 », RE, VI, 1, Stuttgart, 1909, col. 1509-1511, et St. Gsell, « Connaissances géographiques des Grecs sur les côtes africaines de l'Océan », Mémorial Henri Basset, Paris, t. l, 1928, p. 297-300. La seconde a été illustrée par C. Jullian, Histoire de la Gaule, t. l, Paris, 1907, p. 415; M. Clerc, Massalia..., t. l, p. 394-395. G.-E. Broche, Pythéas..., p. 17-19; J. Carcopino, Le Maroc antique, Paris, 1943, p. 60 ; Fr. Villard, La céramique grecque de Marseille (VIe-Ive siècle). Essai d'histoire économique, Paris, 1960, p.95. Sur une navigation effective

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tradition et de croire qu'il s'agissait là d'une authentique concomitance27, susceptible de fonder la chronologie de l'exploration de l'Europe du Nord. Le souci de symétrie, spatiale et chronologique, était vif chez les Grecs28, si bien que nous ne pouvons écarter l'idée d'une présentation simultanée des voyages des deux navigateurs pour des raisons didactiques29. D'ailleurs, la datation haute du périple du Massaliote (vers 380/360 avo J.-c.) établie par Paul Fabre a pour elle quelques solides arguments30, comme celle, encore plus haute, de la relation d'Euthymène, avancée par Danielle Bonneau et Jehan Desanges31. Dans ces conditions, il faut abandonner l'idée, pourtant
d'Euthymène, possible mais non certaine, 1. Desanges, Recherches sur l'activité des Méditerranéens aux confins de l'Afrique (Yle siècle avant J.-c. - lye siècle après J.C.), Paris, 1978, p. 27. 27 À propos de l'affirmation de J. Carcopino, Le Maroc antique, Paris, 1943, p. 60, (les explorations de Pythéas et d'Euthymène sont les deux volets d'un diptyque écrit " à la gloire d'Alexandre»), on ne peut que suivre J. Desanges, ouv. cit., p. 26, n. M, pour qui il s'agit d'" une affirmation rhétorique qui ne tient pas lieu de démonstration historique ». 28 Il suffit, pour s'en persuader, de lire la description du monde habité faite par Strabon et sur sa forme géométrique (un parallélogramme). Strabon, Il, 5, 5 ; II, 5, 14. Sur l'évolution de la géométrie, P. Tannery, La géométrie grecque. Comment son histoire nous est parvenue et ce que nous en savons, Paris, 1887, réimp. Hildesheim, Zürich, New York, 1988, p. 66 et suiv. 29 Les expéditions de Pythéas et d'Euthymène n'ont jamais été liées par les Anciens, comme le fait remarquer P. Fabre qui pense que la relation des deux navigateurs, dont on fit parfois des parents à l'époque moderne, a pu être suggérée par le rapprochement fallacieux de deux mentions de Pindare à propos d'homonymes; Pindare, Yle isthmique, 56-59, et ye Néméenne, citées par P. Fabre, art. cit., LEC, XXLIII, 1975, p. 30 et n. 5. 30 Hipparque, Commentaires sur les Phénomènes d'Aratos et Eudoxe, l, 4, compare les théories de Pythéas et d'Eudoxe de Cnide dont les travaux se placent entre 380 et 360. L'expédition de Pythéas est donc postérieure à 380 avant J.-c. Comme, par ailleurs, Marcien d'Héraclée, Épitomé du périple de la Mer Intérieure, I, 2, et Strabon, I, 4-5, II, 1, 40, II, 4, 2, II, 4, 4, Ill, 2, Il, XVII, 3, 6, établissent que Pythéas est antérieur à Ératosthène, Timosthène de Rhodes et Dicéarque de Messine et que le Pseudo-Galien, Histoire philosophique, XXII, le situe avant Timée de Tauromenion, il faut placer l'acmè du Massaliote entre 380 et 360 avant J.-c. P. Fabre, art. cit., LEC, XLIII, 1975, p. 25-44, notamment p. 34-44.

LA MÉDUSE

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séduisante, suivant laquelle, dans les années 330/320 avo J.-C., l'ébranlement du monde oriental provoqué par la conquête d'Alexandre aurait eu des répercussions jusqu'aux bornes du monde occidentap2. Il est ainsi parfaitement superfétatoire d'imaginer le cerbère phénicien, gardien farouche des détroits, affaibli par l'épopée d'Alexandre et, de ce fait, incapable de disputer le passage vers l'Océan aux navires grecs de Pythéas et d'Euthymène33. Un tel refus n'appauvrit guère, bien évidemment, la geste d'Alexandre34, mais
31 D. Bonneau, La crue du Nil. divinité égyptienneà traversmille ans d'histoire 332
avoJ.-c.- 641 ap. J.-c., Paris, 1964, p. 211. J. Desanges, Recherches sur l'activité des Méditerranéens..., p. 17-27. L'argument essentiel, comme l'a montré St. Gsell, «Connaissances géographiques des Grecs sur les côtes africaines de l'océan », Mémorial Henri Basset. Paris, 1928. p. 297-300. est que «la théorie d'Euthymène est si étroitement liée à celle de Thalès, qu'il est difficile de la dater d'une époque où celle-ci n'était plus en vogue », J. Desanges, ibid., p. 26. 32 L'idée essentielle est bien là, en effet. Elle veut que, en raison de son importance, l'équipée d'Alexandre ait provoqué une redéfinition du pouvoir en Méditerranée et permis à nos deux explorateurs massaliotes de gagner l'Atlantique. G.-E. Broche, Pythéas le Massaliore p. 18. Une homonymie peut également avoir joué un certain rôle. Nous connaissons, en effet, un Pythéas, ennemi de Démosthène et partisan d'Alexandre. Nous savons, également, par Arrien, Expéditions d'Alexandre, VII, 5, que celui-ci songea « à côtoyer une grande partie de l'Arabie. l'Éthiopie, la Numidie et le mont Atlas. à tourner par les colonnes d'Héraklès, à franchir le détroit de Gadès et à rentrer dans la Méditerranée ». Tous ces éléments réunis, ont ainsi pu faire croire à une influence de Pythéas le Massaliote sur Alexandre, comme l'a soutenu E. Davin, «Pythéas le Massaliote, premier grand navigateur provençal », BAGB, 1954,2, p. 62. Cette position est vigoureusement critiquée par P. Fabre, art. cit.. LEC. XLIII, 1975, p.44. 33 Le raisonnement est toujours le même. L'épopée d'Alexandre aurait considérablement renforcé la position des Grecs dans toute la Méditerranée et limité l'influence de leurs ennemis. notamment les Carthaginois. G.-E. Broche. Pythéas le Massaliote..., p. 10-11.F. Villard.La céramiquede Marseille p. 95. Sur le blocus éventuel des Puniques aux colonnes d'Héraklès, cf. infra. 34 On peut en mesurer l'importance pour la seule époque romaine à travers les œuvres d'A. Bruhl, « Le sQuvenir d'Alexandre le Grand et les Romains », Mélanges d'Arch. et d'Hist., XLII, 1930, I-V, p. 202-221, J.-C. Richard,« Alexandre et Pompée; à propos de Tite-Live IX, 16, 19-19, 17 ». Mélanges de philologie. de littérature. et d'histoire ancienne offerts à Pierre Boyancé. Paris, 1974, p. 653-669, G. Wirth, « Alexander und Rom », Alexandre le Grand, Fond. Hardt, Entretien XXII, Vandœuvres-Genève, ]975. p. 181-210, M.-A. Levi, «L'idea monarchica fra Alessandro e Nerone »,

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replace l'action de Pythéas dans son cadre initial, en un mot dans le monde massaliote35. Cette affirmation est, d'ailleurs, la seule qui ne fasse pas l'objet d'une contestation, puisque la qualité même du personnage engendre, depuis l'Antiquité, un large débat. La critique de Polybe, rapportée par Strabon:
«Polybe dit donc qu'il y a là aussi quelque chose d'incroyable: comment un simple particulier, et pauvre, aurait-il eu le moyen de naviguer et de cheminer sur de si vastes espaces ?36»

est, en effet, la preuve éclatante que, dès le lIe siècle avo J.-C., des obscurités importantes se manifestaient à son sujet. G. Broche avait réglé le problème d'une façon élégante, en disant que Pythéas n'était pas seulement un aristocrate par l'esprit3?, mais cette manière de voir n'a aucun fondement scientifique. Quant à Bessel, qui imaginait que Pythéas, né riche, fut ruiné par son expédition et finit dans la misère38, elle ne s'accorde avec l'affirmation de Polybe qu'au prix d'une
Neronia 1977, Clermont-Ferrand, 1982, p. 31-39, P. Vidal-Naquet, « Alexandre le Romain », Arrien, Histoire d'Alexandre, Paris, 1984, p.330-343, A. Grilli, « Alessandro e Filippo nella filosofia ellenistica e nell' ideologia politica romana », Alessandro Magnofra storia e mito, Milan, 1984, p. 123-153. 35 La question de l'équipée de Pythéas, expédition scientifique ou commerciale, voyage privé ou mission officielle, a été posée dès l'Antiquité par Polybe. Cf Strabon, II, 4, 2. P. Fabre, le dernier historien de Pythéas, considère, comme G.-E. Broche autrefois, qu'il s'agissait bien d'une expédition commerciale. G.-E. Broche, ouv. cil., p. 20-22. P. Fabre, art. cil., LEC, XLIII, 2, avrilI975,'p. 147. Il faut également noter qu'il est impossible d'envisager un aspect purement privé à propos de cette expédition, comme le relève W. Aly, Strabon von Amaseia..., p. 467. 36 Strabon, II, 4, 2. 37 «Aristocrate incontestablement par l'esprit, la haute culture et la passion scientifique, il (Pythéas) l'est aussi par sa place dans la société ». G.-E. Broche, ouv. cil., p. 21. 38 Bessel, Über Pytheas von Massilien und dessen Einfluss auf die Kenntniss der Alten vom Norden Europa's inbesondere Deutschlands, Gottingen, 1858, cité par G.E. Broche, ouv. cil., p. 22. L. Casson, Les marins de l'Antiquité. Explorateurs et combattants sur la Méditerranée d'autrefois, trad. fr., Paris, 1961, p. 169, croit au financement de l'expédition de Pythéas par les marchands de Marseille.

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hypothèse absolument invérifiable. Si un aveu d'ignorance n'est pas très constructif, il demeure, malheureusement, la seule attitude possible. L'itinéraire de Pythéas, y compris en Méditerranée, fait, quant à lui, l'objet d'une discussion beaucoup plus serrée et beaucoup plus intéressante. Dans celle-ci, il faut, immédiatement, écarter les hypothèses qui font commencer sa navigation par un portage terrestre en direction de Corbilo (estuaire de la Loire)39 ou qui imaginent, pour parvenir au même but, une descente de la Loire, voire une utilisation de la vallée de la Seine4o. Il s'agit là, le plus souvent, de confusions, notamment avec les routes terrestres du commerce de l'étain en Gaule41. Ces descriptions ne sont guère plus solides que l'opinion de Kahler qui, tout en admettant le passage de Pythéas par le détroit de Gibraltar, imaginait une exploration faite à pied42. Il est vrai que, jusqu'à l'époque contemporaine, sa navigation dans l'Atlantique a été étudiée, non pas à partir des quelques informations que nous livrent les sources antiques, mais en s'appuyant sur des a priori qui n'ont pas peu contribué à obscurcir notre connaissance. Le premier d'entre eux est celui de l'impénétrabilité de l'Océan par les Grecs, en raison, dit-on, du blocus phénicien au niveau des

39 P. Célérier, Histoire de la navigation, Paris, 1956, p. 105. W. Aly, Strabon von Amaseia, Bonn, 1957, p. 465 et suiv. 40 R. Hennig, «Die westlichen und nordlichen Kultureinflüsse auf die antike Mittelmeerwelt », Klio, 1932, p. 16. 4] Sur celles-ci, R. Dion, «Les routes de l'étain. L'isthme gaulois et le carrefour de Paris », Hommes et Mondes, VII, 1952, p.547-552. J. Jannoray, Ensérune. Contribution à l'étude des civilisations préromaines de la Gaule méridionale, Paris, 1955, p. 288, 292-93. J. Carcopino, Promenades historiques au pays de la Dame de Vix, Paris, 1957, p. 34 et suiv. R. Etienne, Bordeaux antique, Bordeaux, 1962, p. 6572. F. Villard, La céramique grecque de Marseille..., p. 150 et suiv. R. Dion, «Transport de l'étain des îles Britanniques à Marseille à travers la Gaule préromaine », Actes du 93e Congr. Nat. des Soc. Sav., section d'archéologie, Tours, 1965, Paris, 1970, p. 423-438. 42 F. Kiihler, Forschungen zu Pytheas Nordlandsreisen, Halle, 1903, p. 118.

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Colonnes d'Hercule43. Certes, il est possible de ne pas croire à l'existence de celui-ci, puisque les capitaines phéniciens avaient ordre de tenir leurs routes atlantiques secrètes, Strabon nous rapportant que l'un d'entre eux, se découvrant suivi, échoua volontairement son navire44. Mais il serait vain de penser que ce blocus fut total et s'étendit sur une très longue période, sans solution de continuité. Quant aux vers de Pindare qui nous rapportent que les Détroits sont

fermés « aux sages comme aux insensés », ils ne transcrivent pas à
haute époque une volonté humaine, mais divine45. Celle-ci interdisait alors aux Grecs de fréquenter cet Océan dans lequel le soleil se couche et qui pouvait être le monde des morts ou des dieux, mais non celui des hommes46. Plusieurs siècles plus tard, les matelots de Germanicus qui, en 14/16 après J.-c., tentait d'opérer la conquête de la Germanie47, après une navigation sur la Baltique, étaient étreints par la même angoisse, le même sentiment d'avoir, aux confins du monde, violé l'ordre divin:
«

Où sommes-nous emportés? Le jour lui-même fuit et la nature dont

les bornes sont tout près de nous entoure d'une barrière de ténèbres éternelles le monde que nous avons quitté... Cherchons-nous un autre monde ?.. Les dieux nous rappellent et défendent aux regards

43 C. Jullian, HG, t. I, p.388-389. M. Clerc, Massalia..., t. I, p. 329-338,390. M. Clavel-Lévêque, Marseille grecque. La dynamique d'un impérialisme marchand, Marseille, 1977, 2eéd. 1985, p. 133-135. 44 Strabon, III, 5, 11. 45 Olympiques, III, 43-44. Néméennes, III, 21 ; IV, 69. Isthmiques, IV, 12. 46 Il s'agit tout simplement des bornes du monde (oikouménè). Pindare, Olympiques, III, 78 et suiv., Néméennes, III, 35 et suiv. Euripide, Hippolyte, 742 et suiv. L.R. Farnell, The Works of Pindar, II, Londres, 1932, p. 256. P. Fabre, Les Grecs et la connaissance de l'Occident, Lille, 1981, p. 310. Sur la couche du soleil, Geminos, Introduction aux phénomènes, VI, 9. P. Fabre, ouv. cit., p. 335. 47 Sur Rome et la Germanie, R. Chevallier, Rome et la Germanie au 1er siècle de notre ère, colI. Latomus, LIlI, Bruxelles, 1961, p. 35 et suiv. E. Demougeot, La formation de l'Europe et les invasions barbares, I, des origines germaniques à l'avènement de Dioclétien, Paris, 1969, p. 69 et suiv. C. M. Wells, The German Policy of Augustus. An Examination of the Archaeological Evidence, Oxford, 1972, p. 3 et suiv. K. Christ,« Zur augusteischen Germanienpolitik », Chiron, 7,1977, p. 149-205.

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humains de voir où la nature finit. Pourquoi de nos rames violer les flots sur lesquels nous n'avons aucun droit, ces eaux sacrées48. »

Le blocus phénicien ne peut enfin être opposé au récit de Pythéas pour une dernière raison, la plus simple: il ne fut jamais tel

qu'un navire ne puisse gagner l'Atlantique, avec ou sans l'accord de
Carthage49. De trop nombreuses escadres ont pu entrer en Méditerranée, ou en sortir, sans grande difficulté lors de divers conflits depuis deux mille ans, pour que nous puissions encore croire à l'existence d'un barrage phénicien strictement hermétique. Il n'est donc pas scandaleux d'ajouter foi à ce que disent les sources antiques: Pythéas a franchi les Colonnes d'Hercule et peut-être utilisé, bien qu'il s'agisse d'une ville phénicienne, Gadès (Cadix) comme port de départ de son périple atlantique5o. La navigation atlantique de Pythéas, à propos de laquelle Strabon nous dit qu'il passa en trois jours du large de la région de La Corogne en Espagne à celui des fini stères armoricains, a fait l'objet d'une discussion comparable à bien des égards51. Celle-ci qui aboutit
48 Albinovanus Pedo, chez Sénèque le Rhéteur, Suasoriae, I, 15, à rapprocher de Homère, Odyssée, XI, 15-16, 19, cité par Strabon, I, 1, 10. 49 Il est tout à fait possible qu'il s'agisse là d'une vision chimérique de ce qui devait être mais n'était pas, comme il est évident que l'union des Grecs face aux Barbares était loin d'être toujours réalisée. P. Fabre, art. cit., LEC, XXXLIII, 2, avril 1975, p. 148. P. Fabre, « Les Massaliotes et l'Atlantique », Actes du I07e congr. nat. des soc. sav., Brest, 1982, section d'archéologie et d'histoire de l'art, Paris, 1985, p. 27. 50 Strabon mentionne expressément Gadès comme point de départ du périple atlantique de Pythéas. Strabon, II, 4, 1. Il est suivi par C. Jullian, HG, t. I, p. 417, M. Clerc, Massalia..., t. I, p. 391, P. Fabre, art., LEC. XLIII, 2, 1975, p. 155, contrairement à G.-E. Broche, Pythéas..., p. 67. 51 Strabon, I, 4, 5. L'interprétation de ce texte difficile, comme le récit d'une navigation hauturière, est celle de Hergt, que suivent C. Jullian, HG. t. I, p. 418 et n. l, G.-E. Broche, Pythéas p. 83, F. Lasserre, "Ostréens et Ostimniens chez Pythéas », Museum Helveticum, 20, 1963, 2, p. 108, L. Harmand, "Soldats et marchands romains aux prises avec l'univers atlantique », Mélanges offerts à Roger Dion. Caesarodunum, IX bis, Paris, 1974, p. 248, contrairement à Roger Dion, Aspects politiques de la géographie antique, Paris, 1977, p. 190-191. P. Fabre, art. cit. Actes du 107e congr. nat. des soc. sav.. Brest. 1982, section d'archéologie et d'histoire de l'art. Paris, 1985, p. 33.

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parfois au refus de l'indication strabonienne, repose, en réalité, sur un second a priori, celui de l'impossibilité d'une navigation atlantique hauturière dans l'Antiquité grecque et romaine52. L'Océan atlantique est alors vu comme un monde impossible à affronter autrement que par une navigation de cabotage pour des Méditerranéens habitués à une mer sans marées53. Cette théorie, qui a dominé jusqu'à nos jours, sous des formes diverses, a trouvé un fondement pseudo-scientifique avec le commandant Lefebvre des Noettes et ses affirmations sur le gouvernail d'étambot54. Faute d'avoir mis au point cette invention, les Grecs, et les Romains à leur suite, auraient été condamnés à une navigation apeurée et côtière55. Il s'agit, en réalité, d'une vue totalement irréaliste qui a contre elle toutes les informations livrées par les sources antiques, littéraires ou figurées56. Elle a, de toute façon, été définitivement anéantie par les fouilles sous-marines qui, depuis une trentaine d'années, ont largement fait progresser notre connaissance en matière de construction navale et montré la qualité et la capacité des navires antiques utilisant pour leur gouverne une

52 Or, cela est parfaitement contraire à la réalité. caractérisée par les instructions nautiques. Instructions nautiques pour l'Océan Atlantique-Est, na 339, Paris. 1927. p.20, citées par G.-E. Broche, Pythéas..., p.83. Le cabotage était pourtant plus difficile, comme le remarquent J.-B. Colbert de Beaulieu, P. R. Giot, « Un statère d'or de Cyrénaïque découvert sur une plage bretonne et la route atlantique de l'étain ». BSPF, LVIII. 1961,5-6. p. 331. 53 J. Gagé, « Gadès. l'Inde et les navigations atlantiques dans l'Antiquité ». RH, 205, 1951, p. 202. C'est un raisonnement proche pour une période plus tardive qui fait considérer les Portugais comme «des Méditerranéens en somme. malgré la fréquentationde l'Océan ». F. Braudel. La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, 2e édit.. Paris. 1966, t. I, p. 99.

54 Cdt Lefebvredes Noettes,De la marine antique à la marine moderne,

Paris, 1935. 55 Sur ces questionsJ. Rougé, Recherchessur l'organisation du commercemaritime
en Méditerranée sous l'Empire, Paris. 1966, p.61-65. L. Casson, Ships and Seamanships in the Ancient World, Princeton, 1971. p.283 et suiv., qui relève l'importance du vent. favorableou défavorable.J. Rougé. La marine dans l'Antiquité. Paris, 1975. p. 68-71. 56 Alors qu'à la lumière de la recherche contemporaine. « la question ne se pose même pas ». J. Rougé. Recherches p. 61. n. 7.

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Immense godille ou deux gouvernails latéraux, actionnés par une barre 57. En s'appuyant sur quelques passages de César58 ou de Tacite59, Roger Dion avait, en revanche, cru pouvoir montrer que l'Occident maritime, dans l'Antiquité, se composait de deux domaines de navigation distincts, dont l'un entièrement atlantique reliait l'Ibérie ou le golfe de Gascogne à l'Irlande et aux rivages ouest des îles Britanniques, tandis que l'autre était confiné dans les mers bordières, essentiellement de l'estuaire de la Seine aux bouches du Rhin60. La Manche étant impénétrable pour un navire venu de l'Atlantique, il était impératif de croire que Pythéas avait contourné les îles Britanniques par l'ouest61. Une fois encore, il y a là, à propos de l'exploration de Pythéas, un a priori qui fausse l'analyse de sa relation et qui s'avère aujourd'hui parfaitement injustifié62. Les instructions nautiques, si justement invoquées par Roger Dion, sont formelles à propos de l'entrée dans la Manche, y compris dans leurs éditions contemporaines63. Difficulté n'est pas forcément synonyme d'impossibilité. L'examen des vents et des courants dans ces régions
57 Sur les principes et méthodes de construction des navires antiques, v. P. Pomey, « Principes et méthodes de construction en architecture navale antique », Navires et commerces de la Méditerranée antique. Hommage à Jean Rougé, CH, XXXIII, 1988, 3-4, p. 397-412. M. Rival, La charpenterie de marine romaine, Paris, 1991. 58 BG, V, 13, 1-7. 59 Vie d'Agricola, X, 2 ; XXIV, 1. 60 R. Dion, « Itinéraires maritimes occidentaux dans l'Antiquité », Bull. de l'assoc. des géographes français, 243-244, mai-juin 1954, p. 129. 61 R. Dion, «Pythéas explorateur », Rev. de ph., de lift. et d'hist. anc., XL, fasc. Il, 1966, p. 205 et suiv. Id., Aspects politiques..., p. 191 et suiv. 62 Il est impossible de l'admettre, dans la mesure où nous savons, par exemple, que les eaux de la transgression Nord-Atlantique pénètrent en force dans la Manche à partir d'octobre. C. Vallaux, Géographie générale des mers, Paris, 1933, p. 673-681, et, surtout, «Courants de marée dans la Manche et sur les côtes françaises de l'Atlantique », Service hydrographique de la Marine, Paris, 1953, p. 173. 63 Sans en minimiser la difficulté, qui est grande. R. Sanquer, R. Piot, P. Galliou, «Problèmes de navigation en Manche Caesarodunum, 12, 1977, p. 493. occidentale à l'époque romaine »,

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montre qu'il était possible à un navire antique de doubler Ouessant et de gagner la Manche64. La découverte à Guernesey d'une épave romaine chargée d'amphores Dressel 20, c'est-à-dire transportant de l'huile de Bétique, est une illustration parfaite de cette situation65. La Manche ne pouvait constituer pour Pythéas le moyen impossible d'accéder aux mers septentrionales. Mais, s'il put y entrer, il reste, à savoir ce qu'il comptait y faire et qu'il y fit. La réponse des historiens a longtemps été embarrassée, faute de comprendre véritablement ce que Polybe, cité par Strabon, veut dire lorsqu'il parle d'une exploration portant sur
«'tilv 1ta.pmlŒa.vî'ttv Ta.vàtôOç66. » qui est traduit:
« tout le littoral de l'Océan depuis Gadès jusqu'au Tanaïs » « the whole coast-line of Europe from Gades to the Tanaïs » «tout le littoral Tanaïs » océanique de l'Europe depuis Gadeira jusqu'au

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par A. Tardieu67, H.L. Jones68, G. Aujac69 Cette exploration d'un océan allant de Gadès (Cadix) au Tanai's (Don) est, en effet, loin d'être claire. Elle ne peut se comprendre qu'à deux conditions. La première est de noter que Strabon ne parle pas d'un océan quelconque

64 Qu'il ait, ou non, navigué près des côtes Britanniques comme le veut P. Fabre, art. cit. Actes du 107e congr. nat. des soc. sav., Brest, 1982, section d'archéologie et d'histoire de l'art, Paris, 1985, p. 36. 65 M. Reddé, « La navigation au large des côtes atlantiques de la Gaule à l'époque romaine », MEFRA, 91, 1979, 1, p.487, P. Galliou. n. 29, d'après un renseignement de

66 Polybe, chez Strabon,II, 4, 1.
67 A. Tardieu, édit.-trad. de Strabon, t. I, Paris, 1867, p. 171. 68 H. L. Jones, édit.-trad. de Strabon, t. I, Londres, 1960, p. 399. 69 G. Aujac, édit.-tract. de Strabon, livre II, Paris, 1969, p. 70.

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mais de « la bordure océanique» de l'Europe, selon la traduction de Roger Dion 70. La seconde est de ne point oublier que, pour les Anciens, le Tanai's (Don) marquait la limite orientale d'une Europe flanquée à l'est d'un bras de mer communiquant avec la mer Caspienne71. L'expédition de Pythéas visait donc à découvrir et explorer scientifiquement l'Océan qui, au nord de l'Europe, ceinturait le monde et n'était rien d'autre que le pendant nordique de la vaste étendue maritime dont, depuis Homère, on flanquait l'oikouménè vers le sud72. De même que le monde tropical finissait au pays des producteurs de cannelle73, celui du septentrion était celui des producteurs de l'étain et de l'ambre. Scientifique sans aucun doute, l'expédition de Pythéas ne pouvait négliger cet aspect essentiel de la réalité. D'ailleurs, et nous devons suivre Roger Dion là-dessus, Pythéas fut d'abord l'explorateur des îles Britanniques, alors le plus grand marché d'approvisionnement en étain pour les Méditerranéens74, et ensuite le découvreur des pays producteurs d'ambre qui, de la Baltique75, parvenait par des mains mystérieuses et en tout cas anonymes jusqu'au fond de l'Adriatique76. Qu'ils aient
70 R. Dion, « Où Pythéas voulait-il aller? », Mél. d'arch. et d'hist. offerts à André
Piganiol, t. III, Paris, 1966, p. 1316. 71 Strabon, II, l, 17. W. Aly, Strabon von Amaseia. Untersuchungen über Text, Aufbau und Quellen der Geographika, Bonn 1957, p.465. R. Dion, Aspects politiques..., p. 217, et fig. 20 p. 228-229. 72 Les Égyptiens étaient alors «les plus méridionaux des hommes ». G. Aujac, Strabon et la science de son temps..., p. 182. 73 Strabon, II, 5, 14. 74 Sur l'étain: Diodore, V, 22 ; V, 38 ; Strabon, III, 2, 9. Sur son commerce cf. supra n. 41 et le chapitre 2. 75 Sur l'ambre: Hérodote, III, 115, Pythéas, fgt Il a (Mette), Diodore, V, 23, Pline, NH, IV, 103, et XXXVII, 31-53, Tacite, Germanie, XLV, 4-8. C. F. C. Hawkes, Pytheas: Europe and the Greek Explorers, the eigth J. L. Memorial Lecture, s. I. n. d., p. 7-13. 76 Cet itinéraire fut un peu mieux connu, à la suite de son exploration par un chevalier romain sous Néron. Là-dessus, J. Ko1endo, A la recherche de l'ambre de la Baltique. L'expédition d'un chevalier romain sous Néron, Varsovie, 1981, notamment p. 75 et suiv.