LA GESTION DE L'EAU ET DES ZONES HUMIDES EN BRIE (fin de l'Ancien Régime-fin du XIXè siècle)

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A un moment où l'agriculture intensive est remise en cause et où les pouvoirs publics prennent conscience du danger de la diminution inquiétante de nombre de zones humides (étangs, marais, tourbières), cette approche historique replace la gestion des cours d'eau et de ces espaces dans leur dimension temporelle. Comment les cours d'eau étaient-ils gérés sous l'Ancien régime ? Dans quelle mesure les bouleversements politiques et institutionnels de la Révolution industrielle ont-ils eu des répercussions sur la gestion des cours d'eau ?
Publié le : samedi 1 septembre 2001
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EAN13 : 9782296250260
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LA GESTION DE L'EAU ET DES ZONES HUMIDES EN BRIE
(fin de l'Ancien Régime-fin du XIXe siècle)

Du même auteur:

Le Grenier de Paris. Histoire de la Brie, du Multien et de la Goële, Meaux: édition de la Paix, 1978. Le Bois de Vincennes. La forêt du roi et le bois du peuple de Paris, Paris, L'Hannattan, 1997. Le Bois de Boulogne. La forêt du roi et le bois de la bourgeoisie Paris, Paris, L'Hannattan, 1997. de

Jean-Michel

DEREX

LA GESTION DE L'EAU ET DES ZONES HUMIDES EN BRIE
(fin de l'Ancien Régime-fin du XIXe siècle)

Préface
Andrée COR VOL-DESSERT

.If.

AGENCE DE L'EAU SEINE-NORMANDIE

~
~

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2001 ISBN: 2-7475-1130-8

A Roger BECKER

Remerciements
Cet ouvrage reprend le texte de la thèse de doctorat soutenue en Sorbonne (Paris IV) en novembre 1999. Il a été légèrement modifié pour tenir compte des remarques apportées par les membres du jury. Je remercie le recteur Jean-Pierre POUS SOU, président du jury, ainsi que mesdames Anne-Marie COCULA et Michèle HOTY AT, messieurs Christian DUGAS de la BOIS SONY et Bernard BARRAQUE qui, par leurs remarques amicales, ont permis d'aller plus avant. Je souhaite rendre un hommage particulier à Andrée CORVOL qui inventa le sujet et en guida les recherches. Sans ses conseils, ce travail ne serait pas ce qu'il est.

Je ne saurais fermer cette liste sans remercier chaleureusement madame Annick SEVESTRE qui a réalisé les cartes et messieurs Pierre-Alain ROCHE et Hervé MANEGLIER, respectivement directeur général et directeur des collectivités de l'Agence de l'eau Seine-Normandiequi ont permis la publication de ce travail.

AVANT PROPOS
La mare-au-diable a-t-elle perdu tous ses pouvoirs maléfiques? Il me semble que oui. Jadis objet de craintes, car repaire de tout ce que les brouillards pouvaient receler d'esprits malfaisants, les zones humides sont aujourd'hui devenues un enjeu de première grandeur dans l'aménagement durable. Méprisées par les Physiocrates, dénoncées par les Révolutionnaires puis traquées, sans relâche, au XIXè et au XXè siècle par les hygiénistes et les aménageurs de l'espace rural, ces zones, économiquement inutiles et sanitairement dangereuses, prennent maintenant l'allure sympathique du dernier bastion de résistance à l'envahissante agriculture productiviste. Mais on aurait tort de considérer que ces zones de transition entre la terre et l'eau constituent le dernier résidu d'un âge d'or où les bons sauvages étaient insensibles à la malaria. Comme tout le paysage rural, notre système hydraulique procède d'une série d'aménagements techniques à finalité utilitaire, qui constituent une partie de l'histoire des comportements. L'œil vissé sur ses appareils, trop occupé à des analyses quasi spectrales de ces zones particulières, l'ingénieur peut être amené à négliger le poids de 1'histoire. Il est bon, pour les ingénieurs que nous sommes, que 1'historien nous rappelle (je n'ose pas dire nous apprenne) que les cours d'eau ont aujourd'hui l'allure qu'ils ont parce qu'ils servaient à transporter les marchandises, à faire flotter le bois, à faire tourner les moulins et que les étangs étaient d'abord des réserves à poissons indispensables à la nourriture. Il est bon, même indispensable, que l'historien nous éclaire sur les manières dont la gestion des intérêts contradictoires s'est déroulée au cours du temps, de même qu'il nous montre la réactivité du régime hydrologique aux conditions économiques et sociales du moment. Le travail remarquable et original que constitue le présent ouvrage possède, à nos yeux de techniciens, entre autres qualités, ce mérite essentiel.

Pierre-Alain ROCHE Directeur général de l'agence de l'eau Seine-Normandie

PREFACE Il suffit d'ouvrir un manuel de géographie pour noter combien la notion de «grande culture» semble relever de l'évidence, à croire que l'étendue de surface cultivable, la diversité des sols et la rencontre des domaines océanique, méditerranéen et semicontinental ont érigé de toute éternité la France première puissance agricole du Marché Commun, voire de l'Europe quand celui-ci n'existait pas. Et de citer les plantes qui satisfont les besoins alimentaires, à commencer par les céréales, mais aussi les plantes à tubercule, pommes de terre et betteraves à sucre, en glissant sur le fait qu'elles diffèrent beaucoup de par leurs exigences culturales et leur place dans l'exploitation,. la vigne, les légumes et les arbres fruitiers. Car si certaines s'accommodent facilement des variétés de sols et de climats, ne serait-ce qu'en raison d'un intense effort de la recherche agronomique pour sélectionner les espèces les mieux adaptées aux conditions locales, par contre d'autres en ont moins bénéficié ou en ont bénéficié plus tard. N'empêche 1 En a-t-on entendu des soupirs à propos de ce pauvre paysan français cramponné à une soi-disant autarcie et rentrant à regret dans la «révolution agricole », laquelle est souvent réduite à deux composantes: d'abord, la suppression de la jachère (haro sur le repos des terres un an sur deux dans le Midi, un an sur trois dans le Nord I) ,. ensuite, l'essor de la mécanisation (haro sur le baudet ou plutôt sur les bœufs courbés sur lejoug I). Il n'est que les régions de viticulture et d'arboriculture qui tirent assez bien leur épingle de ce jeu qu'est l'appréciation des

performances rurales. Là, oui, on sait gré aux cultivateurs de leur minutie, et la lenteur qui caractérisa l'arrivée des machines dans ces secteurs ne leur est guère reprochée,. on est même prêt à les féliciter de se pencher sur la terre, de l'avoir remontée dans des hottes quand l'érosion pluviale l'avait emportée, d'avoir édifié des terrasses pour lutter contre le décapage des terrains, d'avoir établi tout un réseau de rigoles afin d'apporter l'eau pendant les mois les plus chauds de l'année, ceux qui précédent la récolte, moments déterminants où les fruits croissent et les grappes ploient mais où quelques gouttes de pluie suffisent parfois à tout flétrir. Cette maîtrise de l'eau est toujours conçue comme un apport vital. C'est du reste dans cette perspective que furent abordés les grands équipements hydroélectriques des rivières françaises comme si l'objectif, fournir l'électricité, ne constituait pas un argument suffisant pour apaiser les inquiétudes que soulevait la technologie des grands barrages et des canaux de dérivation et d'irrigation. Et si en limitant l'analyse à un tel axe, on se trompait? Car, à y regarder de près, les surfaces bénéficiant de ce traitement ne sont pas immenses, même en y ajoutant les espaces non-méditerranéens où la présence de l'eau a notablement amélioré le rendement des herbages. En revanche, que de terres ne pouvaient jadis être cultivées tant elles retenaient le soc de la charrue! La force des chevaux ne suffisait pas toujours à permettre le tracé du sillon. Or, qui, au pays pouvait se targuer d'avoir un attelage chevalin? Trop rare! Trop cher! Et quant aux bœufs, même en s'entraidant pour en réunir quatre ou six, cela n'aurait pas pour autant résolu les problèmes des habitants qui n'en avaient pas et poussaient eux-mêmes l'araire faute de bestiaux pour la tirer ou pour y atteler une charrue. Ce n'est pas pour rien que les premières terres cultivées au Néolithique furent des parcelles établies dans les calcaires prompts à s'échauffer, prompts aussi à « s'essuyer ». Obtenir ce résultat sur des terrains profonds, homogènes, perméables, oui, mais très lentement. Cela exigeait des opérations d'envergure: collecte des eaux dans un étang, donc installation et entretien de ce site, donc conduite du liquide en excédent (et il est plus d'une façon de la concevoir...J jusqu'au point bas choisi. Les

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Hollandais, les Anglais avaient une longueur d'avance sur les Français car eux avaient accru leur surface cultivable en l'arrachant à la mer ou aux marais, littoraux ou intérieurs peu importait. En effet, leurs fortes densités ne les autorisaient pas à rechigner sur les terres excessivement humides et à ne trouver leur bonheur que dans les champs aisés à défoncer. Or dès avant le XV.r siècle, ils avaient pour faire et financer cela des bras et l'argent tiré du commerce maritime. Les Français avaient des sous, eux aussi, mais moins de motifs, étant nés dans un pays de cocagne où grosso modo, il y avait assez de lieux à défricher sans peine et assez de forêts pour effectuer l'opération sans manquer de bois. C'est pourquoi le cadre de cette étude est particulièrement heureux, la Brie comportant des faciès géologiques différents, des cours d'eau aux statuts variés, des zones humides de types multiples, et juxtaposant, qui plus est, une partie soumise à l'influence parisienne, qu'il s'agisse de l'apport en capital ou de l'attraction des marchés, et une partie où retentit le poids industriel de l'Est. Ces caractères permettaient de cerner l'impact local des mesures prises au plan général pour maintenir ou, au contraire, pour évincer ces zones humides,. pour libérer les eaux mises ainsi en réserve de manière à assurer, voire à accélérer le transport fluvial,' pour ménager les intervenants en fonction de leur importance réelle ou supposée dans le circuit économique, en fonction également de l'apport que représentent leurs activités pour les finances de l'Etat et des collectivités territoriales. Mais les textes ne sont rien s'ils ne sont appliqués et là, intervient l'interprétation dont accouchèrent les instruments des pouvoirs publics et des propriétaires fonciers. Cette interprétation traduisait le niveau de leurs savoirs bien sûr, mais aussi des salaires et des revenus en relation avec cette maîtrise de l'eau, salaires et revenus qui pouvaient justifier un lobbying efficace auprès des autorités pour modifier certaines dispositions, pour en faciliter le vote, la promulgation ou... la mise en veilleuse. Disons-le tout net: ce travail est une réussite. Monsieur JeanMichel Derex a su marier le niveau national et les données régionales, les réalisations accomplies par les ingénieurs et les possédants, et leur perception par le quidam, sans parler de 13

l'image que partenaires et antagonistes se forgent les uns des autres et réciproquement! Les étangs furent maintenus et même multipliés pendant que leur rapport fut sûr et certain: la moindre consommation du poisson d'eau douce signifia leur fin alors que les hygiénistes ne tenaient pas encore le haut du pavé et imposaient leurs vues à l'opinion puis aux gouvernants. Le calcul fut d'ordre économique. On n'eut pas besoin de I 'habiller de considérations sanitaires, comme en Sologne, dans les Dombes et les Landes. Estee à dire que les étangs briards n'exhalaient pas ces « miasmes» qui faisaient grand peur, peur fondée puisque, l'été venu, les courbes de mortalité grimpaient? C'est possible car ils résultaient davantage de la volonté des hommes que des contraintes naturelles. Cependant, leur suppression n'alla pas sans répercussions écologiques (la perturbation dans la migration des oiseaux) et économiques (la régularisation des "jlots" tant pour l'écrêtage des inondations que pour l'acheminement des trains de bois). Les unes et les autres furent de grande ampleur et il fallut bien s y adapter, c'est-à-dire compenser par une politique de drainage actif et non pas passif et, cette fois, de manière systématique. Cette politique fit donc suite, après un temps de latence, de laxisme puis de réjlexion, d'enquêtes et d'expertises, à des assèchements abusifs qui n'avaient guère eu souci des « usages ». Le mot est à double sens: usages fixés et négociés par une charte liant concessionnaires et bénéficiaires,. usages dérivant de pratiques plus ou moins consignés dans les coutumes, plus ou moins reconnues par le législateur. Monsieur Jean-Michel Derex a ainsi joué d'après plusieurs partitions, celle du juriste, de I 'historien, du géographe, du politique, de l'administrateur et de l'administré. Il a combiné avec bonheur une vaste documentation puisée aux archives nationales, départementales et communales, à laquelle ne manque même pas l'étude des sociétés érudites et des sociétés agricoles, y compris l'examen de leurs bulletins et des primes qu'elles distribuaient, primes qui signalaient les individus ayant su, mieux que d'autres, tirer parti de leur terrain en des époques où l'enseignement agricole balbutiait. La recherche menée est donc essentielle à la compréhension de ces espaces et de ces territoires où l'eau dispute

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la terre aux bois, où certaines cultures ne peuvent régner qu'une fois réduite la compacité du sol liée à l'excès d'eau, où le paysage change non pas au fil du courant mais selon la maîtrise (la "gestion "...) des eaux, qu'elles ruissellent en surface ou se perdent en profondeur. Les haies bocagères à la périphérie des parcelles facilitaient l'essuyage de ces possessions: leur végétation pompait l'eau qui saturait le sol mais avait l'inconvénient de favoriser une fraîcheur et une humidité ambiante délicate pour certaines cultures, l'inconvénient également de projeter une ombre sur elle, compliquant ainsi leur arrivée à maturité. Cela ne gênait pas pour des fourrages. C'était une tare pour les "bleds" comme on disait alors pour désigner l'ensemble des céréales. Avec la pose de drains, ces difficultés disparaissaient. Encore fallait-il les fournir (la province ne manquait pas de tuileries ayant à la fois de l'argile et du bois de chauffe), les payer (elle disposait de propriétaires cossus, souvent non-résidents mais très avertis quant à l'art d'accroître le produit de leurs fermages) et les poser. C'était sans doute là qu'était le principal obstacle: convaincre les ruraux de procéder aux remembrements nécessaires pour que cette opération ait un sens, et la chose demandait beaucoup de diplomatie, chacun sachant bien ce qu'il en coûte pour s'entendre et aborner. C'est tout cela qu'embrasse le sujet traité. C'est tout cela, autrement dit, l'émergence d'un paysage français que tant de gens imaginent être unfait de nature.

Andrée CORVOL-DESSERT Directeur de recherche, CNRS Présidente du Groupe d'Histoire

des Forêts Françaises

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INTRODUCTION

Le monde rural vit en osmose avec l'élément liquide. Depuis toujours. Dès les temps les plus anciens, les hommes ont aménagé les rivières, petites et grandes, pour transporter marchandises et voyageurs, mais aussi à bien d'autres fins: irrigation des champs, abreuvage des bêtes, lavage du linge, captation de l'énergie hydraulique. Sous l'Ancien Régime, le cours d'eau était un espace de compromis social, un terrain économique que se partageaient, souvent de manière conflictuelle, bateliers, meuniers, pêcheurs et paysans. Tout à la fois espace, matière et source d'énergie, la voie d'eau était un lieu privilégié d'activités multiplesl. Mais le monde aquatique ne se cantonne pas aux cours d'eau. Loin de là. Lieu nourricier, mais aussi lieu inquiétant et dangereux lorsqu'il s'agissait des marais, le monde aquatique n'était pas uniquement, s'il s'en fallait, le lieu antique où une ancienne économie rurale puisait le complément de ses ressources, où de vieux litiges ravivés par l'intrusion d'appétits modernes, perduraient depuis des siècles. C'était aussi, au XVIIIe siècle, un lieu de convergence d'intérêts, d'études et de rêves: élément d'hygiène et d'alimentation de la ville, voie de circulation, moyen de fertiliser les terres ou d'animer les machines, les cours d'eau et les marais n'étaient pas pour rien au centre des préoccupations édilitaires, des plans d'aménagements ou de construction à l'échelle nationale ou locale, de la formation des ingénieurs. Depuis quelques années, les zones humides (étangs, marais, prés inondables) sont l'objet d'un intérêt nouveau. Alertées par les scientifiques, de grandes associations internationales de protection de la nature telles l'Alliance mondiale pour la Nature (UICN) et le Fonds mondial pour la nature et la vie sauvage (WWF), associées à des organisations cynégétiques, se sont mobilisées en faveur des zones humides dès les années 1960. En 1971, dix-huit états signaient la convention relative aux zones humides d'importance internationale, appelée encore Convention de Ramsar. Ce texte marque un changement d'attitude vis-à-vis des

zones humides jusqu'ici considérées comme espaces à assécher, en reconnaissant qu'elles jouent un rôle essentiel dans une gestion équilibrée de la ressource en eau, et que de ce fait, elles doivent être préservées. Face à la régression spectaculaire des zones humides dans les pays industrialisés, une véritable croisade internationale s'est donc constituée pour leur préservation. Initialisée par les mouvements associatifs sensibilisés à la préservation de milieux indispensables aux oiseaux, (WWF notamment), cette prise de conscience de la régression des zones humides a aussi trouvé un écho dans le monde scientifique. C'est ainsi qu'une première conférence internationale sur les zones humides fut organisée à New Delhi en 1980. Depuis cette date, des rencontres quadriennales associent plus de 40 pays. Cette montée en puissance des recherches consacrées aux zones humides a permis de dégager trois étapes principales dans l'évolution des idées: tout d'abord la mise en évidence des interactions entre milieux terrestres et milieux aquatiques; ensuite la richesse de ces zones qui sont parmi les plus productives du monde; enfin le rôle multifonctionnel des milieux humides: écrêtement des crues, stockage de l'eau, régulation des débits des cours d'eau, protection des rivages, rôle dans la reproduction des poissons. C'est dans ce contexte que les zones humides françaises font l'objet d'un recensement2. Mais il faut remarquer toutefois dans cette démarche l'absence de la dimension temporelle. Le Conseil scientifique de l'évaluation des zones humides reconnaît "qu'aucune évaluation précise n'existe sur les situations passées.,,3 L'effort fut concentré uniquement sur la période écoulée depuis 1980 en prenant en compte seulement les évolutions observées depuis 1960. Cette lacune résulte certainement du peu d'intérêt porté jusque-là par les historiens à ce sujet. Steven L. Kaplan était surpris, il y a quelques années, que les historiens ne se soient pas intéressés plus tôt aux échanges économiques, sociaux et politiques réalisés entre la ville et la campagne4. On peut, à notre tour, s'étonner que le mode de gestion de l'eau (aménagement du territoire, hygiène, source énergétique, mise en valeur agricole) n'ait pas, jusqu'à une période récente, attiré l'attention des historiens français5. Le cycle de l'eau

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est pourtant un niveau fondamental de l'organisation économique du monde rural. Étudier la gestion de l'eau de la fin de l'Ancien Régime à la fin du XIXe siècle présentait quelques difficultés. Cette gestion forme, en effet, un tout, un tout structuré, mais un tout sans commencement et sans fin, un tout aux interdépendances multiples et contradictoires6 : ainsi, par exemple, les eaux de ruissellement ou de drainage grossissent les rivières dont les eaux, plus loin, alimenteront les prises d'eau destinées à l'irrigation des champs. Il fallait donc aborder cette gestion de l'eau d'une façon systémique et voir comment se réalisait cette interdépendance dans un cadre historique. Dès lors, trois questions devaient être posées. En premier lieu, comment cette eau passa-t-elle d'un cadre régi par le système féodal au cadre juridique moderne? Ensuite, comment évolua-t-on d'un mode de gestion traditionnel à une logique capitaliste? Enfin, comment se combinèrent trois logiques en constante tension: l'utilisation usagère et communautaire de l'eau, le principe régalien et l'intérêt privé? Pour répondre à ces trois questions, il fallait "canaliser" notre propos dans le temps et dans l'espace. On devait encore définir le contour de notre étude. Définition du champ temporel tout d'abord. Comment cette gestion de l'eau fut-elle confrontée aux trois chocs qui bouleversèrent le monde rural durant un siècle: le choc institutionnel, politique et social de la Révolution de 1789 ; le choc de la première révolution économique; le choc enfin de la révolution agricole après 1850. L'étude devait donc aborder, dans ce cadre, la résistance des mentalités et le dynamisme du changement. Il fallait voir, tout au long de cette longue période, le comportement du seigneur, de son meunier et des paysans usagers, le bourgeois de Paris qui avait tiré profit des étangs; l'étude devait porter aussi sur les bureaux de Paris et les salles des fennes des villages. Comment avait-on géré cette eau? Pourquoi avait-on asséché les terres humides, pourquoi avait-on détourné l'eau ou bien l'avait-on ponctué de mille retenues? Et quelles logiques présidaient à ces actions? Il fallait encore regarder de près cette eau confrontée à la révolution industrielle, voir comment les Rothschild en avaient tiré profit, voir comment le paysan de la Brie 19

laitière l'avait subie, voir comment le batelier et le meunier se la disputaient, voir comment les paysans utilisant les marais communaux avaient réagi à leur assèchement. Il importait encore d'examiner comment les officiers des Eaux et Forêts de l'Ancien Régime, puis les ingénieurs des Ponts et Chaussées du XIXe siècle avaient appliqué les lois et les circulaires des bureaux parisiens. Cette étude devait, en second lieu, prendre corps dans l'espace. Envisagée à la fois par sa trace historique et ses conséquences humaines, c'est-à-dire dans toute sa complexité, cet exercice rejoint ici l'étude régionale par le biais des caractéristiques essentielles de celle-ci. Cependant, ce n'est pas une étude régionale que nous avons voulu brosser. C'est bien plutôt une étude d'histoire générale localisée dans un cadre régional. La délimitation de la région présentait donc moins d'importance que dans une monographie régionale. L'idée d'analyser la gestion de l'eau de la Révolution au XXe siècle pouvait se réaliser de deux manières. Ou bien l'effort était concentré sur les pays du nord de la France, et alors nous devions étudier sa gestion dans le Soissonnais, le Valois, la France, le Multien, la Brie occidentale, mais aussi la Picardie, la Beauce, le Vexin, les plateaux de l'Eure. Ou bien, notre étude se limitait à un ensemble géographique plus réduit mais aux conditions physiques variées qui permettait de dégager les éléments complexes de la gestion de l'eau7. Nous avons renoncé à la première piste car elle nous aurait amené à entreprendre des recherches trop vastes et surtout trop dispersées. La seconde piste a été retenue, car plus efficace et plus pratique. Pour mener cette étude, nous avons donc choisi la Brie. Cette région est difficile à définir à la fois dans le temps et dans l'espace8. Si aujourd'hui, la Brie est généralement considérée comme limitée par la Marne, la Seine et les côtes de Champagne à l'est, dans le pays même, pour l'agriculteur, pour celui qui vit de la terre, le nom de Brie a un sens plus précis: c'est la région des grandes cultures, où s'étendent à perte de vue les champs de blé et de betterave9. Cette région est représentative d'une certaine France hydrologique. Elle possède des caractéristiques qui permettent de dégager une problématique d'ensemble, applicable aux pays d'openfield-mosaïque du nord de la France mais guère au-delà. 20

Cette étude est donc circonscrite dans l'espace. En aucun cas, on ne peut l'étendre aux pays de bocage ou, plus encore, aux pays du sud de la France. Il y a, en effet, sous le rapport de l'hydrologie, deux France: celle du climat océanique plus ou moins mitigé, zone de plaine ou de faible relief, celle du climat méditerranéen et des zones de montagnes. Il y a deux France aussi pour les roues des moulins hydrauliqueslO : celle de la roue verticale et celle de la roue horizontale, dont la frontière coïncide -à l'exception du Finistèreavec le découpage hydrologiquell. Deux France pédologiques enfin, une qui souffre de sécheresse et dont les champs demandent une irrigation et une France au sol trop humide qui a besoin, au contraire, de drainer ses champs. La définition des frontières choisies comporte une part d'arbitraire sur laquelle il convient d'apporter quelques explications. Cette région, inscrite entre la Marne et la Seine, n'a pas été choisie au hasard. Ce choix résulte d'une combinaison de critères historiques et géographiques. Sur un plan historique, la Brie n'a jamais formé ni une unité féodale ni une circonscription administrative. Longtemps disputée entre les rois de France et les comtes de Champagne, elle est restée partagée, sous l'Ancien Régime, entre les généralités de Paris, de Châlons et de Soissons. Elle est encore aujourd'hui morcelée entre quatre départements. Le plus authentique briard d'entre eux est la Seine-et-Marne. Mais le département déborde largement au sud et au nord des deux grands cours d'eau qui le définissent. Cet ensemble hétérogène est le fruit d'un héritage ancien. Avant la Révolution, l'élection de Meaux empiétait déjà sur le plateau de France et du Multien au nord de la Marne; celle de Melun englobait la plaine sablonneuse de la Bière, au sud de la Seine, et la forêt de Fontainebleau. Cette solidarité des diverses fractions du plateau avec les terres qui l'entouraient était beaucoup plus étroite dans le passé que maintenant. Le découpage administratif qui la traduit encore sur les cartes n'est plus guère qu'une survivance. En revanche l'attraction de plus en plus puissante de Paris et de son agglomération reste une réalité. Elle a pratiquement aboli aujourd'hui les courants transversaux qui alimentaient jadis des foyers locaux relativement isolés en raison de la lenteur et de la difficulté des communications et des 21

transports. Paris devint ainsi, à partir de la fin du Moyen Âge, une source de capitaux en quête de terres fertiles. C'était le meilleur placement et le plus honorable. L'exemple a été donné par les communautés ecclésiastiques parisiennes. Il a été suivi bientôt par la bourgeoisie, celle des riches marchands et des officiers de justice, puis par la noblesse de cour enrichie par les largesses royales et attirée par l'abondance et la variété des terrains de chasse autant que par la richesse du terroir. C'est cette noblesse qui garnit la Brie de sa parure de châteaux dont l'exemple le plus fameux et le plus magnifique reste le château de Vaux-le-Vicomte. Pour le choix de cette région, les critères géographiques ont été tout aussi déterminants que les considérations historiques. L'autonomie géologique de la Brie, remarquable par rapport aux reliefs de côtes dominant les terrains secondaires à l'orient, est encore soulignée par son paysage plus riche en prairies naturelles, par son activité ancienne d'élevage laitier (Brie de Meaux et de Coulommiers). Très nettement située entre la grande plaine à limon du Multien, au nord de la Marne, et la région du Gâtinais, au sud de la Seine, cette région est également remarquable au plan hydrologique. Cela étant, en quoi la Brie a-t-elle valeur d'exemple ou au contraire en quoi est-elle originale pour notre propos? Elle présente tout d'abord des caractéristiques que l'on retrouve ailleurs dans la France du nord: des rivières nombreuses, des près humides, des marais et des mares. En cela, la Brie est ici représentative d'une France du nord. Mais elle présente aussi des caractéristiques qui lui sont propre: tout d'abord, la proximité de Paris qui dynamise le pays mais qui en fait aussi une région très dépendante de la

capitale; ensuite, ses caractéristiques géologiques avec une couche
de riche limon relativement peu épaisse reposant sur une nappe d'argile imperméable. Il ne suffisait pas de déterminer le cadre historique et géographique de l'étude. Il fallait encore définir avec précision l'objet dont il était question. Surtout pour un tel sujet. Le caractère ambitieux du projet tient à la modestie de l'objet. L'étude n'abordera pas l'aménagement des grands cours d'eau12. Nous n'irons pas naviguer sur ces grandes rivières qui embellissent les villes et que 1'histoire retient parfois pour tel ou tel événement. 22

Notre eau, c'est celle de la mare des champs, c'est l'eau drainée qui court dans la terre argileuse, au mieux, c'est l'étang poissonneux. Et lorsque le cours d'eau porte un nom, celui-ci est sans gloire. Ici, les rus et les petites rivières n'ont pas donné leur nom à des taxis transportant les poilus au-devant de l'ennemi, ils n'ont pas donné leur nom à quelque bataille héroïque, pas plus qu'ils ne l'ont prêté pour désigner les départements. Ce sont les cours d'eau que l'administration, qu'elle soit républicaine ou d'Ancien Régime appelle, avec une certaine condescendance, et d'une manière un peu péjorative, "non navigables et non flottables". Ce sont aussi les retenues d'eau des moulins et des étangs; c'est aussi les marais et les prés humides. En d'autres termes, c'est l'ensemble des zones de transition comprises entre l'eau et la terre. Mais l'étude devait aussi prendre en compte les travaux liés à ces lieux: le curage des rivières engorgées, les prises d'eau pour l'irrigation des champs et le drainage destiné à l'assainissement des terres. Tout se tenait et il n'était pas possible de retrancher un objet du champ de l'étude. Pour mener à bien cette étude, il fallait la traiter sous bien des angles. Comme le remarque Jean-Louis Gazzaniga, l'eau est un domaine où notre droit ancien garde le plus de force13. Il convenait donc d'aborder l'histoire du droit qui a toute sa place ici. Travail difficile, oh combien, car si le droit de l'eau est riche de textes, il est avare de synthèses! D'autre part, trop simpliste, le droit de propriété du code civil est mal parvenu à capter un élément aussi fluide, où les usages sont aussi importants que les textes. Il fallait aussi aborder l'histoire de l'administration, et tout particulièrement celle des Eaux et Forêts et celle des Ponts et Chaussées pour évaluer la mise en œuvre de cette législation. Encore fallait-il, à partir de là, évaluer le mode l'application de la loi par ces instances, entre l'échelon central, l'échelon départemental ou local. Il fallait encore prendre en compte l'évolution des prix, et tout particulièrement le cours du poisson, du blé ou celui de la betterave. Quand fut-il plus avantageux de convertir les étangs en terre céréalière? Quand fut-il rentable de doter le sol de drains? Pour étudier l'utilisation de l'eau dans sa dynamique de changement, la situation d'Ancien Régime où les évolutions étaient lentes a d'abord été abordé dans une première partie. La 23

Révolution de 1789 bouleversa cette gestion. Cela fait l'objet de la seconde partie. La première révolution industrielle modifia aussi profondément cette gestion des cours d'eau14. C'est la troisième partie de cette étude. Pour terminer, une analyse des conséquences de la révolution agricole sur cette gestion de l'eau a été traitée dans une quatrième partie.

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1_

LE SUEUR (B), "La voie d'eau, une tnachine hydraulique, outil polyvalent

d'aménagetnent du territoire", Annales de géographie, 1997, p. 199. 2_ Ce travail a été comtnandé par le tninistère de l'Environnement en 1990. Il a été agréé par le Comité intenninistériel de l'Evaluation (CIME) en mars 1991. Le programme d'études a pennis de dresser un état des lieux des zones humides françaises, une analyse des stratégies des différents acteurs et des mécanismes publics ayant une influence sur les zones humides. 3_ BERNARD (P), Les Zones humides. Rapport d'évaluation, Paris, La Documentation française, 1994, p. 370. 4_ KAPLAN (S.-L.), Les Ventres de Paris, Paris, Fayard, 1988, p. 10. "Des histoires de la France rurale, de la France urbaine, il y a presque pléthore, mais sur le plus significatif -les échanges éconotniques, sociaux et politiques entre la ville et la campagne- tout ou presque demeure en friche. Le grain est - à sa tnanière présent dans tous les ouvrages érudits traitant de l'Ancien Régime, tnais le plus souvent en arrière plan, évoqué de façon étonnatnment abstraite, symbolique. Si l'on trouve, à l'occasion, du grain en dehors des fennes, on peut en revanche affinner, sans se tromper, qu'il n'est presque jamais question de farine. Et à s'en tenir aux seules données fournies par certaines de ces études - qui font au demeurant autorité -, on serait presque tenté de croire qu'il n'est besoin pour la confection du pain ni du grain ni de la farine". Pour rester dans le même registre, nous ajouterons que nous serions aussi tentés de croire qu'il n'est pas besoin d'effort pour retirer l'excédent d'eau ou au contraire pour irriguer les chatnps afin de faire pousser les céréales ou encore de bateaux pour acheminer le grain ou la farine vers la ville. 5_ Il n'en est pas de mêtne de la recherche étrangère. Voir DEREX (J-M), "Pour une histoire des zones humides. Perspectives de recherches", Histoires et sociétés rurales, juin 2001. 6_ Le géographe comprend faciletnent que tout bassin versant soit à la fois un espace drainé par un ruisseau, une rivière ou un fleuve, et un espace agissant sur le ruisseau, la rivière ou le fleuve puisque le débit instantané et le régime saisonnier dépendent directetnent de cette organisation de l'espace drainé. 7_ Le paysage rural du plateau briard est très caractéristique du nord de la France, mais il ne lui est pas propre. On le retrouve dans tout le nord et le nord-est de la France.

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8_ Pour aborder cette difficulté, voir PLAVINET (P), "La Brie, essai de tenninologie géographique", Bulletin de la Société d'études de la région parisienne, avril-juin 1974, n042-43, 1974, p. 2 et DESBORDES (J-M), "La Brie et ses origines", Bulletin du groupement archéologique de Seine-et-Marne, 1966, pp. 1-6. 9 GALOIS (L), Les noms de pays, Paris, Picard, 1908, p. 137. 10 WORONOFF (D), Histoire de l'industrie en France du xvr siècle à nos jours, _ Paris, Seuil, 1994, p. 109. 11_ La roue horizontale, à pale puis à cuve, est le convertisseur idéal d'un courant à forte chute et à débit faible, tandis que la roue verticale convient mieux aux cours d'eau abondants et réguliers. 12_Une étude sur les cours d'eau navigables et flottables serait à entreprendre. Il semble, en effet, que ces deux vocables, navigable et flottable, reflètent l'obsession de tous les pouvoirs centraux au cours des siècles: un cours d'eau navigable pour le transport des grains et du vin et un cours d'eau flottable pour le flottage du bois nécessaire au chauffage. Ces deux itnpératifs étant souvent en opposition. L'étude de ces deux priorités est certainement l'objet d'un travail à part entière. 13_GAZZANIGA (J-L), "Droit de l'eau: le poids de l'histoire", Etudes foncières, sept. 1991, p. 31. L'auteur note "qu'il n'est pas rare de voir débattre devant les juridictions (assez souvent les tribunaux adtninistratifs) d'actes antérieurs à la Révolution française et, pour certains d'entre eux, relnontant au Moyen Age. Le débat juridique est subordonné à la recherche historique; l'histoire, en ce cas précis, seconde utilement I'histoire. " 14_ Cette «révolution industrielle» dont il est question ici, loin d'être ce que I'historiographie désigne d'ordinaire sous cette expression, recouvre surtout le processus de perfectionnelnent des moulins hydrauliques.

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PREMIÈRE PARTIE

LA BELLE AUX EAUX DORMANTES

La Brie, sous l'Ancien Régime, était comptée panni les régions relativement opulentes. En 1700, l'intendant de la généralité en faisait la description suivante: " quoiqu'elle soit pleine de bois, c'est un assez bon pays, ayant le ciel serein, l'air doux et tempéré, et de bonnes et grandes rivières; bref, il n'y manque aucune chose de celles qui sont nécessairesà la vie humaine,vu qu'il y a du vin, du blé, du bétail, des fruits, des bois, du gibier, de la chasse et du poisson en abondance"1.Suivait une longue description des cours d'eau navigables. C'est dire l'importance qu'ils revêtaient aux yeux des hommes de cette époque2. Quelles étaient donc ces "bonneset grandes rivières"? Quel était donc le pouls de cette Brie hydrologique quatre-vingt-dix ans plus tard en 1789 ? Il peut paraître aisé de répondre à cette question. On pourrait croire qu'il suffit de prendre une carte et de faire une description du réseau. Démarche nécessaire mais combien insuffisante. Dès que l'on veut cerner la notion de navigabilité, par exemple, la tâche paraît extrêmement complexe. Comme les champs ou la forêt, le cours d'eau, et plus précisément le tirant d'eau, a une histoire. Celui-ci n'est pas uniquement détenniné par des conditions naturelles (état des précipitations, nature du sol). Il est aussi conditionné par la couverture végétale du bassin (phénomène de transpiration plus ou moins important) et la fluidité plus ou moins grande des eaux (phénomène d'évaporation). Ces deux éléments ne sont des conditions naturelles qu'à première observation. Que l'on défriche, en effet, dans de grandes proportions, et les conditions changent. Ainsi, sur le plateau briard, il est probable que les défrichements du plateau durant le Moyen Age eurent des conséquences sur les débits, de même que les drainages du XIXe siècle accélérèrent la circulation des eaux3. Hélas, les longues séries statistiques nous manquent en ce domaine4. Il nous faut donc rassembler les pièces du puzzle et essayer de reconstituer le cycle de l'eau à la veille de la Révolution. Deux questions méritent d'être posées pour tenter de cerner la question. Quelles sont les forces économiques et sociales qui sous-tendent la cohérence hydrologique de la Brie d'Ancien Régime? L'ordre hydrologique de la fin du

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XVIIIe siècle répondait-il aux nouveaux impératifs économiques de son temps? Pour répondre à ces deux questions, bien des aspects devaient être abordés, bien des sources devaient être consultées. Pour une vue générale, le Mémoire des intendants sur l'état des généralités dressé pour l'instruction du duc de Bourgogne est le document le plus synthétique. Les questions plus précises ont été abordées à partir des sources suivantes: o Pour les cours d'eau et leur navigabilité, on connaît, au moins, quatre enquêtes sur la navigation intérieure. La première, et la plus connue, est l'enquête du ministre de la guerre Le Blanc, inaugurée par une circulaire du I7 septembre 1720 ; elle est conservée aux Archives du Génie à Vincennes (Article 5, section I, paragraphe I). Les deux enquêtes suivantes sont également de la première moitié du XVIIIe siècle: celle de 1734 est la synthèse de la Carte des rivières portant bateaux dans le Royaume de France conservée aux Archives nationales sous la cote NN*2. Celle de 1747 a pour titre Etat de viabilité des voies navigables et des chemins des diverses généralités. Elle est conservée à la Bibliothèque de l'Ecole des Ponts et Chaussées (cote Ms 2541). La dernière, antérieure à 1792, est sans doute des dernières années de l'Ancien Régime; elle a pour titre Etat général de la navigation intérieure du Royaume de p14 607. France et se trouve aux Archives nationales sous la cote Toutes comportent, en plus de l'indication du lieu où la navigabilité commence, des renseignements sur les conditions de la navigation: poids et dimensions des bateaux, les plus petits et les plus grands, pourcentage de charge autorisée à la remontée et en basses eaux. Après l'analyse de ces quatre enquêtes, nous avons aussi consulté le Rapport fait au nom du Comité des travaux publics de la Convention nationale par les administrateurs du district de Meaux, sur la situation des routes, ponts, aqueducs, rivières navigables dans le district et sur les moyens d'amélioration. Celui-ci est conservé aux Archives départementales de Seine-et-Marne dans le carton L 460. Enfin aux Archives nationales, les séries p14 et p 20 ont été consultées5 et aux Archives de Seine-et-Marne le carton L 640. o Aucun recensement de moulins n'existe sous l'Ancien Régime. La meilleure source reste donc la carte de Cassini. Ces 30

superbes cartes, dessinées pour l'essentiel au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle, nous donnent l'emplacement des moulins à eau avec un luxe de détails. Ils sont représentés sur la carte par un petit rond crénelé symbolisant les roues du moulin. Hélas, on ne peut se contenter de dénombrer les moulins figurant sur la carte: nous ignorons tout, en effet, de la manière dont l'équipe de Cassini de Thury collecta ses informations et nous n'avons aujourd'hui aucun moyen de vérifier systématiquement la fiabilité de cette enquête6. Steven Kaplan estime qu'il faut compter avec une marge d'erreur d'appréciation de presque un tiers. Avec ces réserves, ajoute-t-il, "la carte de Cassini n'en est pas moins le meilleur outil dont nous disposons pour la période pré-révolutionnaire"7. o Sur l'organisation de la pêche en étang, le Traité général des pesches de Duhamel du Monceau est, pour la pratique de la pêche et l'organisation de la gestion d'un étang, une bonne référence. Nous avons aussi consulté le Registre de la pêche et de la navigation (Maîtrise de Fontainebleau) couvrant la période du 18 mai 1789 au
1 mai 1790. Il est déposé aux Archives départementales
er

de Seine-et-

Marne (Série B, registre 175). Les registres des autres maîtrises n'ont été retrouvés, ni aux archives départementales, ni aux Archives nationales. Sur la consommation et le marché du poisson à la halle de Paris, le rapport de Lavoisier Résultats extraits d'un ouvrage intitulé "De la richesse territoriale du Royaume de France", reste la seule source exploitable. o Pour les étangs, les archives étaient riches. Nous avons, en premier lieu, exploité les plans d'intendance de la généralité de Paris et tout particulièrement ceux de six paroisses du nord de la Seine-etMarne, celles où la concentration des étangs était la plus grande. Le travail a été considérablement facilité par celui de Mireille Touzery et condensé dans son Atlas de la généralité de Paris au XVIIr siècle. Un paysage retrouvé8. Il a fait l'objet de la création d'une base de données informatisées déposée à l'I.N.R.A. au laboratoire H.E.D.M. à Ivry-sur-Seine. Il a ainsi été possible, pour toutes les paroisses du département, d'identifier les surfaces des étangs, marais et terres

humides. Pour analyser la propriété des étangs, la série QI des
archives départementales traitant des ventes des biens nationaux a été consultée. Les archives de la période révolutionnaire traitant des 31

étangs ont aussi été de grand secours, celles-ci faisant souvent référence aux surfaces, aux baux en cours, aux propriétaires de l'époque précédente. Le carton FIG315 des Archives nationales et le carton L 521 des archives départementales de Seine-et-Marne ont été tout particulièrement exploité. °Quelques belles pièces manquent à ce tableau... de pêche cependant. En premier lieu, les procès-verbaux des agents seigneuriaux. Les historiens se sont peu intéressés au sujet, et pour une des rares seigneuries étudiées en Seine-et-Marne, celle de CélyNainville, le cahier des agents ne figure pas aux archives. Manque aussi à cette Brie hydrologique d'Ancien Régime une connaissance précise des usages locaux pratiqués avant 1789.

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Chapitre I Un plateau humide
A l'échelle du temps qui nous concerne, on peut considérer que les conditions hydrologiques furent stables. Nous les prendrons donc pour ce qu'elles sont aujourd'hui, bien que, nul doute, le petit âge glaciaire s'étendant du XVe au milieu du XIXe siècle ait eu, certainement, quelque influence sur les cours d'eau9.

1- Un sol imperméable
La Brie a une relation physique avec l'eau. Les hommes l'ont d'ailleurs écrit dans le sol et la toponymie en a gardé la trace. Marchais se retrouve dans de nombreux endroits de la BrielO. Il indique une mare à caractère presque toujours utilitaire. Alain Noël, pour le Sénonais, précise que « le sens du mot marchais est celui d'un petit plan d'eau dont l'origine est parfois le trou d'extraction de terres à briques. »11Il avance encore que le mot marchais est donné presque toujours sans nuance comme synonyme de marais. Pourtant, dans de nombreux textes écrits en ancien français, son sème le mieux partagé est celui d'une mare à caractère presque toujours utilitaire. Le marchais serait donc un point d'eau de moindre qualité mais rarement un véritable marécage. Noue indique une prairie basse, humide, l'ancien lit d'un cours d'eauI2. De même, les toponymes avec fossé, étang, marets sont nombreux. Plusieurs éléments physiques permettent de comprendre cette présence de l'eau. Le relief, tout d'abord. A l'intérieur du Bassin Parisien, la Brie se présente comme un ensemble de "hautes terres" longtemps peu hospitalières et enclavées. La notion de Brie, d'ailleurs, semble être liée à l'idée de hauteurl3. L'altitude du plateau briard est de 100 à 215 mètresl4. Elle entraîne une augmentation de la pluviosité et la fraîcheur des températuresl5. Autre trait caractéristique du relief, le plateau briard forme une table parfaite:

ce trait important du relief explique les difficultés de l'écoulement naturel de l'eau. La nature du sol doit aussi être prise en considération. Le plateau briard prend son assise sur un socle de meulière de Brie sur lequel reposent des argiles vertes sannoisiennes. C'est cette table argilo-meulière qui retient l'humiditéI6. Précision capitale pour le sujet traité, car l'eau ayant des difficultés à s'écouler, avec les faibles pentes, celle-ci va former un plan d'eau qui va maintenir la fraîcheur ou asphyxier les racines suivant que l'épaisseur du sol est ou n'est pas suffisante1? Mais l'étude du sous-sol ne suffit pas. Les cartes géologiques ne peuvent, à elles seules, permettre de "comprendre" la Brie: elles sont, en effet, conçues pour des mineurs ou des carriers et non pour des cultivateurs. Pour aborder notre propos, il faut donc faire appel à l'homme de l'art. Comme le remarquaient les ingénieurs agronomes Riedel et Franc de Ferrière dans les années 1950, en matière de limon, il y a "à boire et à manger" : on comprendra, en effet, que deux limons, que l'analyse révèle de même contexture physique et de même composition chimique, n'auront pas la même fertilité si l'un a toujours "les pieds au sec" et l'autre "de l'eau jusqu'au ventre voire jusqu'au menton" pendant une partie de l'annéeI8. La connaissance de la composition et de l'épaisseur des limons est donc très importante19 : elle rapproche ou éloigne le plan d'eau. La présence de cette table argilo-meuliérisée difficilement franchis sable par les eaux d'infiltration n'aurait pas des conséquences très graves si elle était recouverte d'une forte épaisseur de limon comme c'est le cas au nord de la Marne, dans le Multien. Or, au sud, les limons d'origine loessique s'amincissent beaucoup. Les plus fortes épaisseurs observées, 4 à 5 mètres à Reuil-en-Brie et à Morcerf, 3 à 4 mètres à Saints et au nord de Coulommiers sont exceptionnelles. La tranche la plus courante est comprise entre 1 et 2 mètres et, en bien des endroits, (Liverdy, Cramayel) elle tombe audessous du mètre. Ainsi, pendant la saison humide, un plan d'eau se forme au-dessus du plancher imperméable. On observe, dès lors, un horizon de gley asphyxiant dès que l'épaisseur du limon s'abaisse au-dessous du mètre et surtout de 60 cm.

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A cette connaissance du sol, il faut ajouter celle du réseau de vallons qui accélère ou annule le drainage nature120.Il faut donc associer, comme le note Pierre Brunet, l'épaisseur du limon et la densité du réseau de vallons. Ce sont là les deux facteurs de discrimination des sols briards21. Dès lors, si nous essayons de combiner ces éléments déterminants, on peut aboutir, avec les agronomes Riedel et Franc de Ferrière, à la détermination de sept sous-ensembles22 : ° la Brie de Melun correspond assez exactement aux cantons de Brie-Comte-Robert, Melun-Nord et Mormant. De plusieurs mètres d'épaisseur dans les communes les plus favorisées, les limons "maigrissent" jusqu'à ne plus représenter que quelques centimètres ailleurs. La plaine de Melun est profondément entaillée par la sinueuse et encaissée vallée de 1'Yerres et par celle de l' Ancoeur. ala Brie bocagère norcf3 : elle entoure le canton de Touman et englobe plus de la moitié ouest de celui de Rozay, avec une partie de ceux de Brie-Comte-Robert, Mormant, Lagny, Crécy, et Coulommiers. C'est le pays des forêts avec les bois de la Malnoue, d' Emerainville, la forêt d'Armainvilliers et, au sud, la forêt de la Léchelle et les bois de la Grange. Vers l'est, ce sont les forêts de Crécy et de Malvoisine. Vers le sud, bois de Villegenard, d'Ozouerle-Voulgis, de Vitry-du-Roi, de Lumigny et de Vilbert. Ici, les limons sont inégaux et les défricheurs du Moyen Âge ne se sont mis à cultiver que des clairières. Dans cette partie de la Brie, l'eau a beaucoup de difficulté à s'écouler car le plateau n'a aucune dénivellation ni vallée suffisante pour créer un écoulement des excès d'humidité. Les émonctoires naturels sont ici bien modestes: ru de Merdereau, ru Maubrie, ru de la Brosse et ru de Sainte-Geneviève aux débits insignifiants, ru de Binet, à l'est, affluent du Grand Morin; enfin l' Aubetin et l'Y erre, l'un coulant vers le nord, l'autre vers le sud. ala Brie bocagère sud: cette sous-région correspond assez bien aux cantons du Châtelet et du sud de Mormant, et partie de Moret, Montereau, Nangis et Donnemarie-en-Montois. Aucune vallée profonde ne la traverse. Là encore, l'eau ne sait par où s'écouler. Seuls des rus encaissés mais de faible longueur (ru du 35

Châtelet, de Féricy, de la vallée Javot) l'assainissent vers la Seine, tandis que quelques affluents de l'Ancoeur assurent cette fonction vers le nord. Ici aussi, les surfaces boisées sont importantes: bois de Villefermoy, buisson de Massoury, bois de Valence et bois de SaintMartin. ° la Brie centrale, au sud de la vallée de l'Aubetin, est drainée par les vallées des affluents de 1'Yerres. Cet ensemble correspond aux cantons de Nangis qui en fournit la plus grande part, puis partiellement ceux de Mormant, Rozay, Donnemarie-enMontois, Provins et Villiers-Saint-Georges. Cette partie de la Brie s'étend dans la partie supérieure du bassin des rus briards où leurs cours se trouvent rapprochés au point que l'orographie comporte une vallée ou un vallon tous les 3 ou 4 kilomètres. C'est d'abord, entre Nangis et La Croix-en-Brie, le ru de l'Yvron qui, sinuant par Gastins et Courpalay, va se jeter dans l'Yerres, lorsqu'il ne disparaît pas en cours de route dans les calcaires de Champigny ; puis son affluent de la Chapelle-Iger, le ru de Vallière. Par la Chapelle-Iger, passe également le ru de la Theysonnerie, grossi à Vilpré du ru du Château de la Dame-Blanche. Quelques kilomètres plus au nord, le ru de la Visandre traverse la Brie centrale d'est en ouest, avant de se jeter dans l'Y erre à la hauteur de Nesles-Ia-Gilberde. Enfin, l'importante vallée de l' Aubetin. Avec un tel réseau, la Brie centrale paraît d'un relief assez accidenté. Ici, le plateau de meulière se trouve découpé par les nombreux ruisseaux du réseau supérieur de l'Yerres et les vallons, quoique peu enfoncés, assurent un bon drainage. D'autre part, les limons sont profonds, ce qui ne gâte rien. °la Basse-Brie ou Brie de Provins: elle se situe à l'est de la ligne assez sinueuse de partage des eaux qui passe de Montereau à Cemeux. Elle est drainée par les affluents de la Seine et particulièrement le bassin de la Voulzie. Draine également la BasseBrie, la rivière Auxence qui reçoit le ru d'Albert et le ru de Suscy. Ce sont les cantons de Provins et Villiers-Saint-Georges et, pour partie, ceux de Donnemarie-en-Montois, Bray-sur-Seine et Montereau. Ici, la Basse-Brie ne souffre d'aucun excès d'eau, car, non seulement les pentes assurent un drainage efficace de la bordure sud, mais encore, le sous-sol est le plus souvent constitué par le calcaire dit travertin de Champigny. Ici, toutes les eaux de pluie s'infiltrent rapidement. 36

la Brie laitière24correspond aux cantons entiers de Coulommiers, La Ferté-Gaucher et Rebais et partiellement de Meaux, La Ferté-sous-Jouarre, Crécy et Villiers-Saint-Georges. Le pays est saigné profondément par les vallées des Grand et Petit Morin, et limité de surplus par celle de l' Aubetin au sud, et celle, beaucoup plus large et développée, de la Marne au nord. Le réseau hydrographique secondaire y est développé et il joue un rôle principal. Les pentes sont ici accentuées, mais les parties centrales des plateaux, particulièrement entre Marne et Grand Morin, également éloignées de tout émissaire suffisant restent en forêts, noyées une partie de l'année. Ce sont les forêts du Mans et le bois de Saint-Faron entre Pierrelevée et Monceaux-les-Meaux, le bois des Uselles, de la Grange, de Bonté et d'Orléans autours de Pierrelevée, le bois de Jouarre et ceux de Doue plus à l'est. Ici, les limons sont, dès qu'humides, rapidement imperméables et ils furent, pendant longtemps, terre d'accueil de nombreux étangs. Un élevage laitier y fut longtemps présent et aboutit à l'arrivée sur les tables parisiennes du fromage de Brie depuis le Moyen Age25. o les vallées briardes, enfin, sont à cheval sur la vallée de la Marne au voisinage des confluents de la Marne et des Grand et Petit Morin. Elles correspondent au canton de Lagny, et pour partie seulement à ceux de Meaux, Crécy, Coulommiers, et La Ferté-Gaucher. Les terres sont ici bien drainées avec quelques rus courts mais efficaces. Au terme de cette description, on constate donc que les bassins versants26 de la Brie sont constitués de "terroirs hydrologiques"27 différents. Ce constat est important car le comportement des hommes sera différent selon que l'eau coule ou non difficilement. Sur le plan agricole, le plateau présente des caractéristiques également bien spécifiques. Le très classique ouvrage que Charles Estienne écrivit au XVIe siècle décrit ainsi le pays: "En la Brie, où sont les terres gloizes et humides, on laboure en talus et comme en dos dasne ; et tient-on entre cinq rayons un scilIon plus large, dressé aussi en talus, pour recevoir les eaux tant de la pluye que du dessous du guéret, qui est toujours humide. Et pour ce même effect sont au bout des terres certaines levées assez hautes, où il y a, entre ladite levée et pièce de terre,
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o

une fosse faicte au propre comme une longue cuve pour recevoir les eaux qui sescoulent des grandes pluyes, autrement elles pouriroient et suffoqueroientle grain; cela nuyt aux passants dans ce pays, c'est pourquoi D l'on nomme les sautereaux de Brie,,28. ès le XVIIIe siècle, les fermiers faisaient déjà régulièrement curer les "vuidanges", c'est-à-dire les fossés qui traversaient leurs terres et gagnaient malaisément les vallons affluents de l'Yerres29. Dans les baux d'Ancien Régime, le laboureur devait, d'après les usages, entretenir les fossés traversant ses terres. Jean Drouin, laboureur à Saint-Rémy était ainsi "tenu de faire les fossés qui (lui) seront indiqués (...), d'entretenirceux existants qui sont autour des terres, prés, bois, haies et buissons, d'en faire de celles qui aboutissentsur le chemin et le ru"30.A l'automne, comme au printemps, le fossoyeur entrait en action. Jean-Marc Moriceau signale les inventaires du XVIIe siècle mentionnant ces fossoyeurs sans spécialité31.Il leur appartenait de relever les brèches, de «rafraîchir» les fossés «verts» et «blancs» et nettoyer les «sangsues », ces rigoles ouvertes pour faciliter le drainage. On creusait aussi des regards destinés à recevoir l'excès d'eau. Ils formaient des mares absolument circulaires32. Elles avaient un diamètre de 15 à 20 mètres et les bonnes terres extraites servaient à rehausser les alentours tandis que la meulière partait vers les futures granges, vers les demeures en construction ou vers les chemins. On retrouvait partout ces mares; vides en été, elles se remplissaient lentement en hiver en assainissant d'autant les parcelles d'alentour; elles étaient, en général, pleines à la fin mars et l'eau y arrivait presque au niveau des parcelles environnantes. Ainsi, évitait-on que les eaux de pluies séjournant à la surface, causassent trop de dégâts aux cultures et ne retardassent les travaux. Mais ce système ne pouvait débarrasser complètement le sol des eaux en excès qui restaient stagnantes dans ces mares appelées marchais. L'objet de tels dispositifs de labour était de lutter contre une humidité persistante qui faisait pourrir les semences. Il n'en demeurait pas moins que, dans ces terres qui se desséchaient fortement l'été, l'eau stagnait au contraire durant l'hiver, laissant les champs longtemps détrempés où les chevaux tiraient difficilement la charrue. On trouvait ces mares aussi à côté des fermes et dans les villages. Plusieurs de ces « marchais» ont représenté les seuls points d'eau de hameaux dépourvus de puits ou éloignés de fontaines. 38

Pour l'agriculteur, l'humidité du sol était donc détenninante et pouvait avoir, dans les mauvaises années, des conséquences catastrophiques. Si pendant sa croissance, le blé résistait assez bien au froid, il en allait tout autrement de l'humidité. Et si, par comble de malheur, l'été était humide, il fallait craindre le pire, les épis risquant de verser et de pourrir. Jean-Marc Moriceau décrit les méfaits de cette humidité excessive au XVIIe siècle pour le nord de 1'lIe de France et montre les conséquences catastrophiques qu'elle pouvait entraîner sur les récoltes33. A la veille de la Révolution, la situation était la même: le cahier de doléances de la paroisse d'Echous Boulain, au sud du plateau, notait ainsi dans son article premier que "les terres de ladite paroisse sont très froides, le fond du sol n'étant que de la glaise et sont par conséquent d'un très médiocre rapport. Les années pluvieuses sont très pernicieuses parce que l'eau ne pouvant pénétrer la
terre, pourrit les grains et les empêche de pousser" . Jusqu'à l'introduction du drainage moderne, au milieu du XIXe siècle, la situation n'évolua pas. Dufour, exploitant la ferme des Corbins, située au nord-est du plateau briard, notait en 1853 que l'exploitation des terres était très pénible34 : "Aucune issue n'était ménagée aux eaux, soit par la tranchée à ciel ouvert -s'il en existait, elles étaient comblées par l'envasement -soit même par le modeste sillon d'écoulement... Après la saison pluvieuse, la couche inférieure du sol était saturée d'eau, il suffisait pour s'en assurer de faire dans le fond d'une raie de charrue le vide que produit le coup d'un fer de bêche, et quelques heures écoulées, ce vide était rempli par une eau claire... Il existait même dans ces parties de l'exploitation des bancs de terre tellement délayés par ces eaux de couches inférieures qu'au mois de mars, un cheval y entrait jusqu'au ventre, heureux que cette partie pût le retenir... " Cette situation était identique sur tout le plateau, ainsi qu'en témoignait également la société d'agriculture de Provins: "Sur de grandes surfaces sourcilleuses des fermes de Courtenin et du Bas-Chaillot, la charrue n'avait pas de prise. C'était des terres dans lesquelles pendant six mois de l'année, les hommes et les attelages restent empêtrés jusqu'à mi-jambes "35. Malgré tout, à la fin du XVIIIe siècle, les terres briardes étaient panni les plus cotées de la généralité: arrivaient en tête celles de l'élection de Meaux, suivies de très loin par celles de Melun et de Rozay. Les terres de l'élection de

39

Coulommiers
défavorisées36.

étaient

en revanche

classées

dans

les terres

Certaines n'avaient pas une vocation céréalière. En premier lieu, les marais. Il est difficile de repérer les marais de surface peu étendue sur le cadastre de Bertier car ils peuvent se trouver dans trois rubriques différentes: les friches inutiles, les communaux et les terrains autres ou indéfinis. A l'analyse des chiffres donnés, il est aussi difficile de savoir ce que sont les terres37. Il est encore bien malaisé de connaître leur statut avant 178938. Pour repérer ces marais, il faut donc avoir recours à d'autres sources, postérieures à l'Ancien Régime: les ventes de l'an II constituent une première piste. Le recensement des marais réalisé en 1860 en est une seconde. Mais il ne s'agit là que des communaux. Or, quelques marais étaient des propriétés privées. Ceux-là étaient difficilement identifiables. Malgré les limites de l'analyse, il faut se risquer à localiser ces marais? On en trouvait quelques-uns dans la région de Meaux avec le marais de May au nord de la ville, celui de Lesches dans une boucle de la Marne près d'Esbly. Les autres se trouvaient au sud du plateau: marais de Vaux-le-Recelé, Noisy-sur-Ecole, Chartrette, Vernon, les Ormes, Blandy, Buthiers, Episy, et surtout ceux situés au sud-est dans la vallée de la Seine à Bazoche, Balloy, La Varenne. Si les marais étaient difficilement identifiables, en revanche, les herbages naturels étaient bien perceptibles sur le cadastre Bertier, à l'exclusion des prairies artificielles qui étaient comptabilisées dans les terres labourables39. Généralement, ces prés étaient recouverts d'eau, ce qui était un augure favorable pour la récolte à venir4o. A la veille de la Révolution, ramenés au cadre départemental, ces herbages naturels couvraient 28 314 hectares. La Brie constituait la principale région herbagère de la généralité. C'est un fait largement minimisé par les historiens de la région qui parlent trop souvent du grenier à blé de Paris et jamais de la grange de la capitale. Ces prés humides se situaient dans les vallées. A ce titre, ils étaient répartis sur tout le territoire. Le Nogentais, situé aujourd'hui dans le département de l'Aube, mérite une place particulière car sa production herbagère était très importante et donnait lieu à un commerce développé. Les prairies inondables des bords de la Seine, à partir de son confluent 40

avec l'Aube et quasiment jusqu'à son confluent avec l'Yonne constituait une vaste zone de production herbagère41. En dehors de la Seine, déjà très sinueuse, cette zone était parcourue par d'anciens lits abandonnés du fleuve, les "vieilles Seine" ou les "noues", mais aussi par de nombreux petits affluents: l'Orion, la Voulzie, les rus d'Egligny et de Suby. Le champ d'inondation de cette vallée était de 9.000 hectares. Dans ces conditions, la végétation offrait, au XVIIIe siècle un caractère remarquablement humide, dans le contexte céréalier de l'Ile-de-France : peupliers, bois humides, tourbières et surtout prairies naturelles souvent marécageuses42. Tous ces prés n'étaient certainement pas d'égale qualité. En 1807, le sous-préfet de l'arrondissement de Meaux affirmait que les herbes issues de ces prés humides étaient de moindre qualité: "il y a dans l'arrondissement de Meaux, des prairies de plusieurs espèces. On les divise en basses et
humides, élevées et sèches. Les premières ne portent que des herbes dures et tendre et aromatique ,,43.

aigres dans lesquellesil se trouve un mélange. Les autres produisentun foin

11- Un climat humide Le climat du plateau briard contribuait beaucoup à cette situation. C'est en effet un climat de transition, modéré qui règne ici. Il est modérément ouvert aux influences océaniques et aux avancées plus "continentales" de l'est et même du sud. Les latitudes jouent une influence importante sur le climat, celles-ci apportant des variantes, abaissant notablement les moyennes des températures. Avec un relèvement général du relief de l'ouest vers l'est et le nord, il en résulte un net abaissement de la température. A Vauchamps, situé à 220 mètres, les étés restent, après un printemps au réchauffement plus tardif, frais (moyenne inférieure à 18°C), les températures relevées sont plus basses de 2°C par rapport à celles de Melun. A l'automne, les chutes de température affectent d'abord les maxima. Le froid s'installe plus précocement et est plus tardif. La température 0° C se rencontre durant trois mois l'hiver.

41

Si l'on considère les chiffres de pluviométrie, il faut remarquer les fortes quantités de pluie de Jouy-Ie-Châtel, au centre du plateau, (674 mm) expliquées, semble-t-il, par la présence de la forêt de Jouy. Le phénomène est encore plus marqué au nord. Ainsi le relèvement du plateau s'accompagne d'une augmentation des précipitations. Mais si le phénomène se déclenche sur des reliefs même modestes, il n'est pas directement proportionnel à la hauteur. Les plateaux ne deviennent vraiment humides qu'à partir de 180 mètres, cette humidité allant de pair avec le froid plus tardif d'hiver et des températures plus fraîches d'été. La période la plus humide se situe entre mai et novembre, même dans les régions les plus déprimées. En Brie centrale et dans le sud-est, l'été et l'automne apparaissent également plus arrosés que les deux autres saisons. Cette humidité était-elle supérieure sur le plateau à la fin de l'Ancien Régime? On ne peut l'exclure dans les régions comportant de nombreux étangs. La Maillardière notait que "les pays où il y a beaucoup de lacs, d'eaux stagnantes sont en général plus sujets aux pluies que les autres. L'atmosphère qui les couvre doit être tellement chargée de vapeurs qu'il s'y forme facilement des brouillards ou des nuages épais. Ils incommodentsurtout la Brie, la Sologneet les pays voisins. Les laboureurs et les jardiniers donnent aux effets de ces brouillardsle nom de rouille et de nielle: ils causentun dommagegénéralaux fruits,,44.

111- Des rivières capricieuses Les conditions géologiques et pédologiques confèrent à l'hydrologie de la Brie un régime bien particulier. Au sud du plateau, les eaux sauvages pénètrent très facilement dans le sol: elles s'y engouffrent par les nombreuses bétoires, dans les régions de Provins, Nangis, dans les vallées de l' Aubetin, de l' Ancoeur, de 1'Yerres et de la Marsange. La vallée de l'Ancoeur, par exemple, comprise entre Saint-Ouen et Bombon, est une vallée sèche parsemée de gouffres dans lesquels se perd la rivière pour ne réapparaître qu'en amont de Blandy-les-Tours. Dans la forêt de Villefermoy, le ru des Tanneries se perd dans les gouffres de Courpitois et de Glatigny. A plusieurs reprises, la Marsange se perd dans les gouffres situés sur le territoire des communes de Presles et Liverdy. Au nord, la situation est tout 42

autre: les deux couches de la surface du plateau, la première, semiimpennéable constituée d'argile meulière et la seconde, composée de marnes vertes complètement impennéables, jouent un rôle primordial dans l'écoulement des eaux45. Dès que la couche superficielle est saturée, elle se comporte comme une couche impennéable : les eaux ruissellent et les pluies profitent alors rapidement aux rivières. Par sa constitution géologique, nous dit Suzanne Gervais, le bassin du Grand Morin est semblable à un réservoir dont la capacité est limitée46.En été, du fait de l'évaporation et de l'absorption de l'eau par la végétation, cette capacité augmente, les eaux s'y accumulent et ne profitent pas immédiatement à la rivière. En revanche, quand le réservoir est plein, toute la surface du bassin se comporte comme une surface impennéable. La période de saturation réelle commence alors en octobre. Dès lors, toutes les pluies profitent à la rivière47. Cela explique que, malgré de plus fortes précipitations durant l'été, les crues, parfois violentes, ont lieu en janvier ou février. Fait aggravant, les crues du Morin ont d'autant plus de raison d'être redoutées que celles-ci sont plus fortes aujourd'hui que jadis, puisque la rivière est maintenant amenée à recueillir, grâce au drainage, les eaux qui stagnaient jadis sur le plateau48. Bazin, l'historien du Grand Morin note que la rivière "est par excellence un cours d'eau torrentiel à crues
subites et violentes, dont les débordements dans la vallée causent des dégâts

considérables. Son étiage peut atteindre jusqu'à 400 mètres cubes par seconde dans certaines crues"49.Les vieux Parisiens n'ont pas encore oublié les violences subites de la Marne ni les colères du Grand et du Petit Morin lors des inondations de 1910.

43

CARTE1:

RÉSEAU

HYDROLOGIQUE

DE SEINE-ET-MARNE

*

l.'£I~

10 I

20km I

44

8_ TOUZERY (M), Atlas de la généralité de Paris au XVII? siècle, un paysage retrouvé, Paris, Comité pour l'histoire économique et financière de la France, 1995. 9_ LE ROY LADURIE (E), Histoire du climat depuis l'an mille, Paris, Flammarion, 1967, p. 23 : "Tout COInme il y a une géographie physique et une géographie humaine, une Inorphologie et une géographie, il peut y avoir aussi, pour la période dite historique et couverte par les documents écrits, une histoire physique et une histoire hUInaine ; disons plus simpleInent une géohistoire. En somme, deux secteurs de la science, d'inégale importance, Inais desservis par les mêmes méthodes, et tous deux concernés par le métier d'historien, avec ses règles traditionnelles (l'exploitation rigoureuse du docuInent) et ses normes modernes (l'élaboration quantitative)." Pour aller dans ce sens, après Roger LAMBERT, qui estime que "1'hydrologie est une science de la nature, une science fondamentalement géographique, à l'interface de quatre Inondes, lithosphère, hydrosphère, atInosphère et biosphère, mais un monde plus ou moins perturbé par les activités hUInaines (écosphère)", j'ajouterai que cette science prend son relief avec un cinquièIne monde, celui de 1'histoire des homInes. 10_Le terme est parfois employé seul comme Le Marais, Les Marais, Les Marets, soit avec un adjectif: Le Grand Marchais, Le Petit Marchais. Soit encore comme second terme d'un nOIn cOInposé : Beaumarchais. Marché est aussi une variante de Marchais: ainsi Le Grand Marché et Le Petit Marché, commune de Saint-Léger sont à proximité du ru des Etangs. Marchelong indique un marais étendu. Marchère est aussi une variante de marchais. 11_ NOËL (A), Toponymie du Sud-Est Sénonais. Micro-histoire des paysages et des communautés du pays d'Othe sénonais, thèse d'histoire, Paris IV-Sorbonne, 1999, tOIneII, p.175. 12 Le vocable est assez répandu dans la Brie: La Noue, La Petite Noue, La Grande _ Noue, Les Noues, Les Petites Noues, La Noue Blanche, La Noue Mignard, La Noue Mangeard et Laulinoue.
13 DES BORDES (J-M), op. cil, pp. 1-6. _

- BOISLISLE (M. de), Mémoire des intendants des généralités dressé pour l'instruction du duc de Bourgogne, Paris, impriInerie nationale, 1881, tome I, p. 560. 2_ La science hydrologique de l'époque n'est pas assez développée cependant pour aller au-delà d'une simple description des rivières et de leurs affluents. 3_ Dans la forêt plantée des Landes de Gascogne, une coupe de pinède, coupe à blanc, fait reInonter la nappe phréatique de 0,6 à 1 mètre. 4_ Les Archives nationales ne possèdent qu'une série statistique intéressante pour notre sujet (F2o 287). Elles concernent le débit de la Seine depuis 1777. 5_ Pour le détail des séries F 14et F2o, voir les sources consultées. 6_ Pour l'élaboration de la carte de Cassini, voir PELLETIER (M), La carte de Cassini: l'extraordinaire aventure de la carte de France, Paris, Presses de l'Ecole nationale des Ponts et Chaussées, 1990. 7_ KAPLAN (S-L), op.cit, p. 250.

45

14_La cote la plus basse est située dans la vallée de la Seine à Seine-Port (+35 m). Le plateau de Brie est compris entre 80 m et 120 m et le point culminant est la butte Saint-Georges sur la rive droite du Petit Morin qui ne dépasse pas 215 mètres. 15 La quantité d'eau tombant annuellement sur le territoire du département de _ Seine-et-Marne est d'environ 660 mm, cette pluviométrie comprenant une période sèche d'une durée de 4 à 5 mois débutant en décembre pour se terminer en avril, avec un minimum principal en février (40 mm) et un minimum principal secondaire en avril (45 mm). La période pluvieuse débute en juin (plus de 60 mm) pour se terminer en novembre ou décembre, avec un maximum principal en octobre (70 mm) et un maximum secondaire en juillet, voisin de 65 mm. 16_ PLAVINET (P), op. cit., p. 2. 17_FLON (H), "L'eau dans le département de Seine-et-Marne", Bulletin de l'Institut national de l'hygiène, oct-déc.1952, n04. L'auteur estime que 20% seulement de l'eau tombée s'infiltre et que seules les précipitations de la saison froide sont susceptibles d'alimenter les nappes souterraines. 18_RIEDEL (C-E) et FRANC de FERRlERE (J), Les Sols et les climats de la Brie, Melun, direction des services agricoles de Seine-et-Marne, 1951, p.l O. 19 Ce limon est un sol dans lequel la proportion des éléments fins est élevée: plus _ de 50% de sable fin, 15 à 200/0d'argile et très peu de calcaire. Une telle composition physique fait présumer que le cycle de l'eau y sera lent et difficile pour arriver au contact des assises de calcaire sous-jacentes, et que le ruissellement l'emportera sur l'infiltration. 20_ Le réservoir joue un très grand rôle en hydrologie, bien connu des agriculteurs qui se gardent bien de faire pénétrer leur matériel agricole dans leurs champs tant que ceux-ci ne sont pas bien ressuyés. Par opposition, au jour où les sols sont en phase de saturation-ressuyage et ne peuvent porter matériel lourd sans domtnage, les autres jours sont dits "disponibles", agronomiquement. Le nombre de jours disponibles dépend bien sûr de la pluviosité du climat, tnais aussi de la nature du sol et du type de terroir. Le volutne de la tnacroporosité est fonction de la nature du sol (texture, structure...) et de son épaisseur, tandis que la vitesse de ressuyage dépend de la pente du versant et de la transtnissivité-perméabilité de son sous-sol. 21_BRUNET (P), Structure agraire et économie rurale des plateaux tertiaires entre Seine et Oise, Caen, Caron, 1960, p. 261. 22 Nous retiendrons cette classification analytique proposée en 1951, bien que _ depuis, d'autres classifications géographiques aient été avancées. Celle de Pierre BRUNET est tout aussi pertinente. Cet auteur distingue la "Brie occidentale", la plus riche, la "Brie de Provins", la "Haute Brie" au nord-est, plus austère, plus humide, boisée et herbagère, la "Brie centrale" enfin entre Montmirail et Coulommiers qui correspond à la Brie des Morins. Elle regroupe la Brie de Melun et les Bries bocagères nord et sud. 23_BRUNET (P), op. cit, p. 126. L'auteur propose de remplacer l'appellation de Brie bocagère par Brie forestière.

46

24_ Cette appellation, longtelnps justifiée, est actuellement moins valable. Pierre Plavinet propose d'avoir recours au nom de "Brie des Morins". 25 Dès 1217, la comtesse de Champagne offrait deux cents fromages à Philippe _ Auguste et, en 1407, Charles d'Orléans s'en faisait adresser vingt douzaines pour en faire des cadeaux. En 1643, le Grand Condé en offrait à l'issue de la bataille de Rocroi. Au XVIIIe siècle, le cuisinier de Marie Leczinska aurait utilisé le brie pour ses bouchées à la reine. A cette date cependant, et malgré la faveur de quelques grands, la consommation de fromage restait le fait des gens du peuple et avant tout campagnard. D'après les enquêtes de Lavoisier, (Résultats extraits de l'ouvrage intitulé De la Richesse territoriale du Royaume de France et non encore publié, Paris, Imprilnerie nationale, 1791), le Parisien ne consommait en 1789 que 2,3 kilos de fromage par an, contre 20 aujourd'hui. 26 Un bassin versant est un espace géographique concret ayant non seulement une _ surface délimitée par la ligne de partage des eaux et une organisation hydrographique mais encore une organisation interne, une structure, avec un climat, un relief, une structure géologique, un Inodelé, un système de pentes avec talwegs et versants, une couverture pédologique plus ou moins continue et épaisse, une couverture végétale plus ou moins dense, une société enfin, plus ou moins développée et plus ou moins perturbatrice du déroulement du cycle de l'eau.
27_

On appelle "terroir hydrologique"

toute portion d'espace

homogène,

par sa pente,

sa couverture végétale, son sol, son Inanteau, son substratum et son site (positionexposition) et en conséquence homogène dans son comportement hydrologique. 28 ETIENNE (Ch), L'Agriculture et la maison rustique, Paris, 1646, p. 503. _ 29_ Arch. dép. Seine-et-Marne, 753 FI, Journal de Claude Caille de la ferme de Salande de Réau : 1771-1786 et Mémoire de la Société d'Agriculture de Melun, Melun, [s. éd.], 1846, pp. 1-32. 30 Cité par BELTRAN (A), Une paroisse de la Brie à la fin de l'Ancien Régime: _ Saint Rémy la Vanne, Inélnoire de Inaîtrise, Paris IV-Sorbonne, 1972, p. 22. 31_ MORICEAU (J-M), Lesfermiers d'lie de France, Paris, Fayard, 1988, p. 437. 32 Une mare est une étendue d'eau stagnante de taille variable évaluée en m2. Sa _ faible profondeur qui peut atteindre environ deux Inètres permet à toutes les couches d'eau d'être sous l'action du rayonnelnent solaire ainsi qu'aux plantes de s'enraciner sur tout le fond. Pour une étude complète des mares, voire SAJALOLI (B), Radioscopie des mares, Paris, L'Hannattan, 1997.
33_

34_ DUFOUR (A), Drainage exécuté sur la ferme des Corbins appartenant à l'administration de l'Assistance publique de Paris, Lagny, 1853, p. 16. 35_ DEVERT (M), Rapport sur le drainage dans l'arrondissement de Provins, Provins, 1854, p. 3. 36_TOUZERY (M), op. cit., p. 93. 37_ Pour apprécier ce flou, voir l'exelnple donné par DEROUARD (J-P), "Les Marais communaux de la Basse Seine aux XVIIe et XVIIIe siècles. Le cas de la région de Duclair", Etudes normandes, n02, 1988. 47

MORICEAU

(J-M),

op. cit, p. 530.

40_ Arch. nat. F20 257, nov 1813. 41_ A cet endroit, à la hauteur de Montereau, se pliant aux lignes nord-sud du plissement morvandiau, renforcée par un affluent solide, triplant de volume et doublant de largeur, la Seine reprend sa direction nord-ouest initiale et entaille le plateau tertiaire de la Brie qui l'oblige à infléchir son cours à la hauteur de la côte d'lle-de-France, à Méry. Entre ces deux coudes, la Seine s'écoule sur une plaine de remblaiement, la Bassée, large de 3 à 5 kilomètres, dont la pente longitudinale ne dépasse pas 0,2%. 42_ TOUZERY (M), op. cit., p. 107. 43_ Arch. nat. F20 257, Note statistique sur l'arrondissement de Meaux présentée à Son Excellence le ministre de l'Intérieur le J5 octobre J807. 44_ LA MAILLARDIERE, Traité d'économie politique, Paris, Académie des sciences d'Amiens, 1782, p. 55. 45_ GERVAIS (S), "Le régime du Grand Morin. Introduction à l'étude des crues", Bulletin de la section de géographie du Comité des travaux historiques et scientifiques, 1951, p. 65. 46_ Les problèmes hydrologiques sont toujours de simples problèmes de réservoirs et de robinets ou, en termes moins scolaires, de stocks et de flux. 47_ La vie hydrologique est ponctuée de phases où s'affrontent, dans un réservoir, deux processus antagoniques, vidange et recharge, dont l'un triolllphe de l'autre. 48_ QUEGUINER (J), "L'utilisation de l'espace en Seine-et-Marne", Aménagement et Nature, 1967, n06. 49_ BAZIN (A), Etude sur la rivière et la vallée du Grand Morin, Coulommiers, 1907.

VIVIER (N), Propriété collective et identité communale, Paris, Publications de la Sorbonne, 1998, p. 21 : les enquêtes de la fin de l'Ancien Régime ne fournissent, en effet, que des notions impressionnistes. Pourquoi une telle imprécision? Elle tient, estÜlle Nadine Vivier, à la difficulté à définir les communaux sous l'Ancien Régime, étant donné les prétentions seigneuriales et la complexité des coutumes féodales. 39 Pour les prairies artificielles, voir deux articles de GARNIER (B) "Pays _ herbagers, pays céréaliers et pays « ouverts» en Normandie (XVIe-début du XIXe siècles)", Revue d'histoire économique et sociale, LIlI, 1975, p. 493-525 ; et "Production céréalière et mise en herbe. Lieuvin et pays d'Auge au XVIIe et XVIIIe siècles", Annales de Normandie, XX, I, mars 1971, p. 33-53 ; 1975, p. 493-525.

38 _

48

Chapitre II Gestion adaptée au cadre institutionnel
La gestion de l'eau s'intégrait aux structures institutionnelles de l'Ancien Régime, tant au niveau local qu'à celui, plus large, de l'Ile-de-France. Il convient donc de voir la complémentarité ou l'opposition des trois forces qui structurent toute gestion de l'eau: la puissance régalienne, la force usagère communautaire et enfin les intérêts privés. Nous verrons donc tout d'abord comment le seigneur haut justicier optimisa sa gestion de l'eau (I). Puis comment le pouvoir de l'Etat veilla au bon respect de l'ordre sur les cours d'eau navigables et flottables (II). Enfin, nous étudierons les usages qui définissaient les droits et les devoirs de la communauté paysanne et meunière (III).

I- Le seigneur haut justicier optimise sa gestion
Le seigneur, premier habitant de la paroisse, était un personnage qui possédait et exerçait, en théorie du moins, des droits considérables sur les "tenures" ou "censives". La terre n'appartenait jamais complètement, au sens romain et au sens actuel du mot, au paysan qui la travaillait: elle était grevée d'une cascade complexe et variable de limitations, d'obligations et de redevances qui s'imbriquaient dans le cadre de la seigneurie. Celle-ci était pour la vie agraire l'armature essentielle. C'était dans cette entité que les hommes vivaient, organisaient leur production, entretenaient entre eux des rapports sociaux. Il importe donc de voir comment ces droits seigneuriaux se déclinaient au domaine de l'eau. Il est bien sûr impossible de réaliser une étude complète des droits de chaque seigneurie de la Brie. Un ouvrage entier n'y suffirait pas. Notre ambition est simplement d'en dégager les grandes forces. Mais avant d'analyser cette optimisation de l'eau par le seigneur, il faut répondre à une question: les limites d'une seigneurie constituaient-elles une unité cohérente pour la gestion de l'eau? En

d'autres tennes, il s'agit de savoir si cette unité juridique, économique et sociale avait quelque cohérence avec l'unité géographique que constitue un bassin versant. Un arrêt de la Cour du Parlement du 5 mai 1778, rendu à la demande du seigneur de Cély et Nainville concernant l'Ecole, rivière située au sud-est de Melun apporte des éléments de réponse. L'objet du jugement concernait les prises d'eau réalisées sur une petite rivière, l'Ecole, affluent de la Seine. Le jugement portait sur un droit d'utilisation de l'eau. Les usages limitaient au samedi les prises d'eau de la rivière d'Ecole. Ils avaient été octroyés de temps immémoriaux aux riverains des paroisses de Perthes, Fleury et Saint-Martin. En amont et en aval de ces trois villages, en revanche, les riverains bénéficiaient de droits d'usages plus larges avec des prises d'eau accordées le mercredi et le samedi de chaque semaine. Nous analyserons plus bas le jugement rendu par le Parlement et ses suites. Retenons simplement ici qu'au sein d'une même seigneurie, les usages pouvaient être différents sans qu'il y ait cohérence. Le jugement de 1778 montre donc bien qu'il n'y avait pas ou qu'il n'y avait plus de cohérence entre le cadre juridique de la seigneurie et le cadre géographique du bassin versant. Retenons aussi que le seigneur de Cély-Nainville ne possédait pas le fond de la vallée de l'affluent de l'Ecole ainsi que le cours situé en amont de Dannemois, ni et surtout, la partie de la rivière située à la confluence de la Seine. A l'appui de ces constats, on peut dès lors affirmer que cette cohérence de gestion de l'eau n'existait pas ou n'existait plus sur cette seigneurie. 1- Des droits étendus Sans cohérence, les droits des seigneurs étaient cependant importants. Le cours d'eau était seigneurial là où il ne portait point bateau. Ici, "le lit d'une rivière appartientau seigneurhautjusticier"1.A ce titre, celui-ci était propriétaire des îles qui se fonnaient et des alluvionnements2. Le seigneur avait aussi droit de pêche. Celui-ci n'était pas, comme pour la chasse, un droit honorifique attribué aux personnes d'un certain ordre. Pourtant, la pêche était défendue aux roturiers3. Si la pêche était considérée comme un privilège réservé à la noblesse, son activité était cependant moins âprement revendiquée par les 50

seigneurs que la chasse. Moins noble, la pêche était avant tout une activité "cuisinière"4. C'était tout à la fois un droit de propriété et un droit utiles. Gallon, le commentateur de la grande ordonnance de 1669, nous dit que la pêche a toujours été regardée comme un droit seigneurial et une espèce de chasse6. Elle revenait donc, en théorie, au seigneur haut justicier, à l'exclusion du seigneur du fief7. Il avait droit d'y établir des pêcheries et d'interdire aux autres d'y pêcher8. Il en était ainsi dans la Brie comme dans la plupart des coutumes rédigées: Bourbonnais9, AmienslO, Sensll, Meaux12. Les détenteurs du droit de pêche pouvaient aussi interdire à toute personne cette activité le long de leur propriété et condamner les contrevenants aux mêmes peines qu'à celles appliquées aux délinquants pris sur les fleuves et rivières navigables13. Possesseur du droit de pêche dans sa seigneurie, le seigneur haut justicier pouvait encore affermer ce droit. Celui-ci pouvait s'étendre à toute la rivière ou à une partie uniquement; dans ce cas, le plus généralement, ce droit était donné en même temps que la location d'un moulin et s'étendait en amontl4. Dans les baux à ferme des 21 moulins de la vallée de l'Yerres, relevés par Philippe Curtat, trois bénéficiaient d'un droit de pêche total sur la rivière et trois autres d'un droit limitél5. Le seigneur haut justicier était aussi l'aménageur du réseau hydrologique sur son territoire. La construction des moulins sur une rivière non navigable en dépendait. Les banalités constituaient une source de revenus importante et plus réguHère que les rentes seigneurialesl6. De même pour les prises d'eau. Le seigneur pouvait aussi détourner l'eau de la rivière lorsque les deux rives étaient sur son fief? Le seigneur haut justicier décidait enfin de la construction des étangs sur sa seigneurie. Et de leur extension, fut-ce au détriment des terres ou des prés situés autour. Cette prérogative était toutefois soumise à deux conditions: la chaussée de l'étang devait être sur son fond et le seigneur devait dédommager ses sujets avant l'inondation ou la submersion des héritagesl8. Les juristes fondaient ce droit d'expropriation sur "le caractère prédominant et distingué" que le régime féodal attribuait au droit de propriété des seigneurs et qui le mettait au-dessus de celui des simples particuliers. Intégrée aux structures féodales de l'Ancien Régime, la gestion de l'eau en épousait aussi les évolutions: ainsi, l'arrêt étudié 51

plus haut concernant les prises d'eau effectuées sur la rivière Ecole est certainement à replacer dans le contexte de la réaction seigneuriale de la fin du XVIIIe siècle. Cet arrêt date de 1778, époque où les seigneurs tentaient de réduire les droits d'usage des paysans. On essayait donc ici de restreindre la jouissance de l'usage de l'eau qui" dans tous les temps donnaient aux propriétaires et locataires des prés qui bordent la petite rivière d'Ecole depuis le moulin Neuf, commune de Soisy jusqu'au moulin de Pringy et les riverains de celle de Rebais depuis la source jusqu'à son embouchure dans la rivière d'Ecole, la liberté d'ouvrir des misses pour arroser leurs prés" 19.

2- Les pouvoirs de police importants La police seigneuriale restait, à la fin de l'Ancien Régime, un témoignage des pouvoirs de haute justice du seigneuro. La prérogative de police générale était l'arme la plus redoutable du fief. Elle permettait la préservation de l'intérêt direct du seigneur. Comme la justice, elle était assumée par le prévôt assisté de sergents et de gardes. Les attributions de police étaient très étendue. Elle concernait l'hygiène publique et la police du finage. A ce titre, la surveillance des cours d'eau lui appartenait et les gardes-pêche verbalisaient au nom du seigneur. Le jugement des prises d'eau de la rivière Ecole permet de bien cerner ce pouvoir. Revenons sur les faits: il existait, on l'a vu, un usage ancien qui autorisait les riverains à ouvrir des ruisseaux dans les berges de la rivière Ecole pour en tirer l'eau nécessaire à l'irrigation des terres. Cet usage était permis, pour certaines paroisses, de l'aube au couchant, les mercredis et les

samedis du 1er avril au 1er octobre et pour trois autres le samedi

seulement. Des abus avaient été commis: le procureur fiscal dénonçait les riverains qui creusaient des ruisseaux trop larges et trop profonds et qui ne les bouchaient pas après le temps autorisé. Il constatait que la "rivière se vide et en même temps peut inonder les terres voisines, que les récoltes meurent, les moulins chôment et que les braconniers en profitent". Le procureur fiscal, soucieux de protéger les biens du seigneur, estima donc qu'il convenait de réduire l'usage des prises d'eau. A sa demande, le prévôt établissait le 7 avril 1778 une nouvelle réglementation définissant la largeur des ruisses21, édictant 52

leur système de fermeture22, arrêtant enfm la distance à établir entre deux ruisses23. La nouvelle réglementation limitait surtout les dates

d'ouverture de ces ruisseaux au samedi seulement et du 1er avril au L 15 juin et du 15 juillet au 1er septembre24. es deux rivières de la
seigneurie devaient aussi être curées par les fermiers et riverains. En cas de non-respect de cette réglementation, le prévôt disposait d'une palette de peines allant de 10 livres d'amende à la suppression du droit de prise d'eau. Cette réglementation, contestée par les usagers dont certains avaient jusque-là un droit le samedi et le mercredi, fut cependant confirmée et homologuée par la cour du Parlement de Paris le 5 mai 1778. Avec cette affaire, on voit donc que le seigneur haut justicier conservait, à la veille de la Révolution, des pouvoirs importants sur les cours d'eau non navigables et non flottables: il prescrivait les curages et réglait les prises d'eau.

3- Les limites de son pouvoir Mais ces droits garantissaient-ils au seigneur une efficacité réelle sur la gestion de son eau? On peut en douter. Le seigneur haut justicier devait compter, en effet, avec deux forces qui limitaient son pouvoir: celle de la communauté paysanne qui arguait de droits d'usage immémoriaux et celle du pouvoir régalien. La force des habitudes et coutumes des communautés rendait l'exercice de la justice seigneuriale difficile quand l'une et l'autre entraient en contact. Qu'en était-il de la police du finage quand elle s'exerçait aux dépens des coutumes? Pour répondre à cette question, là encore, le jugement du Parlement de Paris de 1778 concernant les prises d'eau de la rivière Ecole est d'un grand intérêt: nous avons vu plus haut que le seigneur de Cély avait promulgué en 1778 une ordonnance limitant les prises d'eau. Cette même ordonnance prescrivait le curage de la rivière. Or huit ans plus tard, le 27 juin 1786, une nouvelle ordonnance était promulguée. Elle constatait qu'en huit ans, le curage de la rivière n'avait pas été réalisé; que les eaux avaient envasé la moitié du lit de la rivière et que celle-ci débordait maintenant à la moindre crue ce qui nuisait considérablement aux récoltes. Pour leur défense, les riverains avançaient que les ouvriers pressentis pour accomplir le travail 53

demandé, par crainte de la maladie, s'étaient désistés. Dans ses attendus, l'ordonnance constatait aussi, depuis huit ans, la multiplication des prises d'eau, diminuant d'autant le débit de la rivière, ce qui facilitait le vol des poissons. L'auteur concluait que les moulins ne faisaient plus que la moitié du travail habituel. Le procureur fiscal requérait donc, face à ce constat, l'application de la sentence du 7 avril 1778, et ordonnait aux riverains de curer immédiatement la rivière, de mettre sur les berges les boues et vases retirées et d'aménager solidement les rives pour éviter toute perte d'eau. Les juges demandaient enfin l'affichage de cette nouvelle sentence dans toutes les églises paroissiales de la seigneurie. Mais deux ans plus tard, le 28 octobre 1788, bien qu'entre temps aucun rapport de garde ou procès-verbal n'ait été établi à l'encontre des riverains, le prévôt, à la requête du procureur fiscal, signalait que le règlement de 1778 n'était toujours pas appliqué par les propriétaires ou locataires riverains. Il demandait en conséquence qu'un sergent de la prévôté ou quelqu'un de requis soit désigné pour exécuter les travaux prescrits, aux frais des riverains. On peut s'étonner d'une telle constance de la part de l'autorité seigneuriale à établir des réglementations qui n'étaient pas respectées. Plus curieux encore, l'absence de toute répression frappe l'observateur. Ces paysans ne se rebellaient pas contre l'autorité seigneuriale. Non, ils préféraient déployer une inertie d'une redoutable efficacité. Le pouvoir seigneurial, malgré ses ordonnances et son appareil de répression, était donc bien impuissant lorsqu'il se heurtait aux habitudes villageoises. La communauté villageoise n'était pas la seule force avec laquelle le seigneur devait compter. Le pouvoir que l'Etat faisait peser sur la gestion des rivières flottables était aussi important. Les officiers des Eaux et Forêts contrôlaient ces rivières pour s'assurer qu'aucun obstacle ne pouvait entraver le transport du bois. C'est ainsi que la puissance publique pouvait détruire les moulins construits sans autorisation sur les rivières flottables. Un arrêt de 1553 précisait que "les officiers royaux des Eaux et Forêts peuvent visiter les rivières particulières et les moulins qui sont édifiées sur icelles, et connaître de toutes les rivières, tant grandes que petites, même des simples ruisseaux et cours d'eau, à l'exclusion de tous les juges ordinaires, comme faisant partie
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,,25. La grande ordonnance de 1669 de la matière des Eaux et Forêts reprenait, en d'autres termes, l'esprit de cet arrêt: "nul soit propriétaire soit engagiste ne pourra faire moulin, batardeau, écluses, gords, pertuis, murs et plans d'arbre, amas de pierres, de terre et de fascines ni autres édifices ou empêchements nuisibles au cours de l'eau dans les fleuves et rivières navigables et flottables ,,26.Les officiers avaient aussi le pouvoir de régler le curage des rivières. C'est ainsi qu'en 1700, 1718 et 1751, le curage du Durteint avait été exécuté par les riverains, d'après les termes de la sentence de la maîtrise des Eaux et Forêts27. Les officiers de cette institution avaient encore compétence pour visiter les étangs des seigneurs: "la connaissance des étangs, viviers, mares et fossés est attribuée aux officiers des Eaux et Forêts et interdite à tout autre juge"28. On a vu plus haut que les étangs constituaient des réserves d'eau très utiles pour le transport du bois lorsque la force du cours d'eau était insuffisante. A ce titre, l'administration s'arrogeait un droit de regard sur les plans d'eau.

II - Le pouvoir régalien
Les villageois ne connaissaient que trop ces messieurs de la maîtrise. Depuis 1669, ils tentaient de mettre sous la toise et les arbres et les hommes. La vieille administration des Eaux et Forêts, presque aussi ancienne que la monarchie, s'était beaucoup occupée des arbres... et un peu de l'eau. De son côté, le Parlement avait ciselé le périmètre du domaine public. Pour le monde de la forêt et le monde aquatique, la grande ordonnance de 1669 avait repris l'ensemble des règles définies au cours des siècles pour le plus grand intérêt de Sa Majesté. Anne-Marie Cocula-Vaillières fait remarquer que le XVIIIièmesiècle apparaît comme une période de simplification de l'administration fluviale: les juridictions spécialisées restaient en place et continuaient de légiférer, les seigneurs continuaient d'arguer de leur autorité sur l'étendue de leurs pêcheries face aux officiers de la maîtrise des Eaux et Forêts. Mais la défense de ces droits constituaient maintenant des combats d' arrière-garde29. Il convient de voir comment cette simplification ou plutôt ce début de simplification s'est réalisé au niveau juridique d'abord puis

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