Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,75 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La Grande Guerre et le combat féministe

De
225 pages
En raison de son ampleur, voire de sa démesure, la Grande Guerre a stimulé des mouvements de femmes nationaux, mais aussi internationaux. Le combat féministe connaîtra son apogée avec l'obtention du droit de vote. Cet ouvrage explore les diverses facettes de la lutte des femmes pour l'égalité politique, économique et sociale à cette époque, dans ses aspects théoriques et ses dimensions socio-historiques et internationales.
Voir plus Voir moins

La Grande Guerre et le combat féministe

L'Aire Anglophone Collection dirigée par Serge Ricard
Cette collection entend s'ouvrir aux multiples domaines d'un vaste champ d'investigation, caractérisé par la connexion idiome-culture, auquel les spécialistes formés en langues, civilisations et littératures dites "anglo-saxonnes" donnent sa spécificité. Il s'agira, d'une part, de mieux faire connaître des axes de recherche novateurs en études britanniques, américaines et canadiennes et, d'autre part, de répondre à l'intérêt croissant que suscitent les cultures anglophones d'Afrique,

d'Asie et d'Océanie -

sans oublier le rôle de langue véhiculaire

mondiale joué par l'anglais aujourd'hui. A cette fin, les domaines privilégiés seront l'histoire des idées et des mentalités, la sociologie, la science politique, les relations internationales, les littératures de langue anglaise contemporaines, le transculturalisme et l'anglais de spécialité. Dernières parutions Annie OUSSET-KRIEF, Yidn ale brider. Immigration et solidarité,2009. Pierre MELANDRI et Serge RICARD (dir.), Les Etats-Unis entre uni- et multilatéralisme de Woodrow Wilson à George W. Bush, 2008. Jacques LAMOUREUX, Le }{VIL! siècle anglais, le temps des paradoxes, 2008. Pierre V A YDA T, Robert Vansittart (1881-1957). Une lucidité scandaleuse au Foreign Office, 2008. Pierre MELANDRI et Serge RICARD (dir.), La politique extérieure des États-Unis au XX" siècle: le poids des déterminants intérieurs, 2008. Marie-Claude FEL TES-STRIGLER, Histoire des Indiens des Etats-Unis,2007. Pierre MELANDRI et Serge RICARD (dir.), Les États-Unis face aux révolutions, 2006. Sylvie AUFFRET-PIGNOT, Une romancière du siècle des Lumières, Sarah Fielding (1710-1768),2005. Carine BERBERI, Le Parti travailliste et les syndicats face aux questions monétaires européennes, 2005. Pierre MELANDRI et Serge RICARD (dir.), Les Etats-Unis et

lafin de la guerre froide, 2005.

Sous la direction de Claire Delahaye et Serge Ricard

La Grande Guerre et le combat féministe

L'Harmattan

<QL'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairiehannattan.com harmattan I @wanadoo.fT diffusion.hannattan@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-07537-5 EAN : 9782296075375

SOMMAIRE

Introduction, par Claire DELAHAYEet Serge RICARD .......................................... 7 Les Américaines et la Première Guerre mondiale, 17 par Malie MONTAGUTELU..................................................................... La "Petite Fiancée de l'Amérique" s'en va-t-en guerre: Mary Pickford et le patriotisme hollywoodien au féminin, 37 par Clémentine THOLAS-DISSET .......................................................... Italian Feminists and World War I: From Internationalism to Nationalism and Americanism, par Daniela ROSSINI.. ................................ 59 "The Woman's Hour Has Struck!": les suffragistes américaines, face à la Première Guerre mondiale, revisitent la guerre de Sécession, 75 par Hélène QUANQUIN ........................................................................... Mead, Addams, Balch: Feminism, Pragmatism, and the Vicissitudes of Liberal Internationalism, par Andrew M. JOHNSTON ................................................................... Théodore Roosevelt et le vote des femmes: ralliement, par Serge RICARD chronique d'un 127

93

"Les révélations de cette guerre": Woodrow Wilson et le suffrage des femmes, symbole du nouvel ordre démocratique mondial, par Claire DELAHAYE 143 Women and Peace Activism in the Great War, par David S. PATTERSON 163

6

LA GRANDE

GUERRE ET LE COMBAT FÉMINISTE

L'après-guerre, retour à l'ordre "Old Feminists" en Angleterre, par Florence BINARD Note sur les .auteurs

sexuel et désillusion des 195 221

+:.. +:. ...

Remerciements

Les responsables de la publication et les Éditions L'Harmattan remercient la Bancroft Library de l'Université de Californie à Berkeley pour son aimable autorisation de citer les documents suivants dans sa collection de manuscrits:

-

BANC MSS 76/178 Speaker for Suffrage and Petitioner for Peace: Mabel Vernon (extrait) BANC MSS 76/177 Conversations with Alice Paul: woman suffrage and the Equal Rights Amendment (extrait) BANC MSS 76/88 The Suffragists: from tea-parties to prison (extrait).

Claire
Sorbonne Nouvelle

DELAHA
Paris

YE
11/)

(Université

Serge RICARD
Sorbonne Nouvelle (Université Paris 11/)

INTRODUCTION

Wonderful as this hour is for democracy and labor - it is the first hour in history for women of the world. This is the women's age! At last after centuries of disabilities and discriminations, women are coming into the labor and festival of life on equal terms with men.l

Lors de la convention de la ligue nationale des syndicats de femmes en 1917 aux États-Unis (National Women's Trade Union League), c'est en ces termes enthousiastes que la présidente de la ligue Margaret Robins décrivit la guerre qui symbolisait selon elle l'avènement de trois principes essentiels -la démocratie, le travail et le droit des femmes. Elle dépeignit la guerre comme un moment exceptionnel, un tournant historique vecteur de potentialités multiples (puisque les femmes entrent dans l'histoire et le "festival de la vie"), un souffle nouveau porteur de promesses. Promouvant l'égalité entre les hommes et les femmes, tout au moins dans le monde du travail, le conflit apparut ainsi à Margaret Robins comme à bon nombre de ses contemporains comme la possibilité de mettre en avant le droit des femmes, de les sortir enfin de l'état de sujétion dans lequel elles se trouvaient. Aussi idéalistes que ces propos puissent apparaître, la Première Guerre mondiale a pourtant bien servi de catalyseur au mouvement féministe, en donnant à voir aux femmes qu'elles pouvaient s'affranchir de nombre de préjugés dont elles souffraient pour montrer qu'elles étaient aussi capables que les hommes. Cette déconstruction de préconceptions culturelles qui cantonnaient jusqu'alors les femmes dans des activités qui leur étaient réservées encourage les idées féministes et les justifie, au même titre que la
1. Cité dans Stanley J. Lemons, The Woman Citizen: Social Feminism in the 1920's (1973; Charlottesville: University Press of Virginia, 1990), p. 20.

8

CLAIRE DELAHA YE - SERGE RICARD

revendication d'une égalité de principe entre hommes et femmes. L'expérience vient ainsi de plus en plus se substituer au discours, elle l'illustre et le prolonge. La guerre a donc permis aux femmes de faire leurs preuves, autant pour elles-mêmes que pour la société qui les entoure. Le combat des femmes pour la reconnaissance de leurs droits ne naît pas avec la guerre, mais il y trouve un nouvel écho; il est enfin relayé par des exemples plus nombreux et surtout plus visibles comme on pourra le voir dans les articles qui suivent. La valorisation de leur propre image a sûrement joué un rôle important dans l'engagement des femmes, leur a donné confiance et a su convaincre de nouvelles recrues de la nécessité de rejoindre les mouvements. Dans cette perspective, la guerre a pu servir de tremplin pour les groupes et les non:tbreuses associations de femmes dont l'action est de plus en plus légitime dans un monde qui change. En effet, pouvoir exprimer leurs propres aptitudes a motivé les femmes pour revendiquer ce qui, grâce aux circonstances de la guerre, apparaît comme un dû, par exemple le droit de vote ou l'égalité des salaires. Bon nombre de demandes qui pouvaient précédemment sembler radicales se présentent dans ce contexte nouveau comme tout à fait justifiées. La guerre a donc eu un effet de banalisation du féminisme dans la mesure où l'égalité entre les sexes était de plus en plus manifeste. Cette égalité est révélée sur le mode de la substitution, car les femmes prennent pour un temps la place des hommes partis au front et montrent qu'elles peuvent tout aussi bien faire. En outre, la visibilité accrue des femmes dans les secteurs économiques et politiques a sûrement permis que la coopération entre hommes et femmes puisse remplacer les rapports de domination. Cet accès accru à la vie publique va de pair avec un rôle politique et social de plus en plus important car l'espace public se politise davantage. Du patriotisme à la planification généralisée de la production, l'engagement politique que la guerre appelait a donné alors aux femmes la possibilité de montrer qu'elles pouvaient être des citoyennes à part entière, intégrées dans l'espace politique. Cette responsabilité grandissante des femmes va convaincre d'autres acteurs publics de la nécessité de les inclure dans la vie de la nation, notamment grâce au droit de vote. Cette exigence s'articule non seulement autour du dévouement dont les femmes font preuve en participant activement à l'effort de guerre, mais aussi autour de principes idéologiques que le conflit met en avant, tels que la défense de la justice ou de la démocratie.

INTRODUCTION

9

Enfin, la guerre est le premier conflit à si grande échelle. Il a à ce titre stimulé des mouvements de femmes nationaux mais aussi internationaux. La dimension mondiale du conflit a encouragé la reconnaissance d'un partage de revendications communes et a contribué à la construction d'une identité féminine, d'idéologies transnationales, d'une conscience de groupe qui transcende les différences entre peuples. Pendant ces années se développe le sentiment qu'une nouvelle solidarité est possible, nécessaire, et qu'elle symbolise peut-être l'avenir. Le combat féministe ne naît pas de la guerre, mais il y découvre un souffle nouveau, qui connaîtra peutêtre son apogée avec l'obtention du droit de vote mais trouvera aussi son aboutissement une fois le conflit achevé. C'est ce que cet ouvrage collectif se propose d'explorer, les diverses facettes du combat féministe à l'époque de la Grande Guerre, dans ses aspects théoriques et ses dimensions socio-historiques et internationales. Dans le premier article, Malie Montagutelli s'intéresse aux mutations de la société américaine dans les années 1910 et à l'impact de la mobilisation sur la condition féminine. Elle montre que les femmes de tous milieux effectuent dans les années 1910 une percée spectaculaire dans le monde du travail. La cause principale de cette révolution socio-économique est bien évidemment la Grande Guerre qui leur permet de se substituer à une main-d'œuvre masculine entamée par la conscription. Ironie de l'histoire, un conflit mondial sans précédent va faire pour la cause du suffrage féminin ce que des décennies de lutte n'avaient pu encore accomplir. Mues par le sens du devoir patriotique, mais aussi conscientes des avantages qu'offrait cette situation, les femmes sauraient prouver leur compétence dans une multitude d'emplois, certains inattendus pour l'époque (cheminots, mécaniciennes, machinistes, conductrices d'autobus ou factrices, par exemple). Elles allaient (dans la proportion de 20 %) grossir les rangs des cols bleus de l'industrie navale, aéronautique, électrique, métallurgique, mécanique, ou de l'industrie du papier, du caoutchouc, ou encore des manufactures d'armes et de munitions, entre autres. Cette forme de promotion sociale qui leur permet d'abandonner des tâches subalternes moins bien rémunérées va profiter notamment aux Afro-américaines qui quittent le Sud rural pendant la Grande Migration. La société américaine va s'habituer pendant quelques années à cette omniprésence féminine, y compris dans des métiers atypiques. La question se pose, selon l'auteur, de savoir si la guerre fut un moteur de progrès durable pour les Américaines et si les mentalités

10

CLAIRE DELAHA YE

- SERGE

RICARD

évoluèrent dans un sens favorable à leur émancipation. Le constat est sévère car non seulement ['American Federation of Labor misogyne renâclait devant cette embauche féminine intempestive, mais les employeurs n'y voyaient qu'un pis-ailer auquel le retour des vétérans mettrait fin. On allait voir d'ailleurs que les femmes qui à ce moment-là ne quitteraient pas volontairement leur emploi, comme on les y incitait, seraient purement et simplement licenciées, comme ce fut le cas dans les chemins de fer et les industries directement liées à l'effort de guerre. Il en alla différemment des emplois à col blanc, considérés comme mieux adaptés au sexe faible. Si les femmes qui s'engagent dans l'armée (pratiquement fermée aux doctoresses) et la marine (le corps le plus ouvert) sont relativement peu nombreuses (standardistes, infirmières), comparées aux bénévoles et auxiliaires des associations civiles sur le front, elles frappent les esprits. De manière générale, il y eut une forte mobilisation des femmes dont l'enthousiasme et le patriotisme furent exploités par de nombreux organismes (Food Administration,Committee on Public Information, Croix-Rouge, entre autres), des combats, menés par les nombreux clubs féminins de l'époque (comme la lutte pour un salaire égal) et des avancées (création du Women in Industry Service et du Women 's Bureau), mais cet activisme, à maints égards spectaculaire, ne déboucha pas sur une redéfinition des rôles traditionnels, encore moins sur un bouleversement de l'ordre établi. L'amélioration de la condition féminine fut au total modeste, car l'obtention du droit de vote au bout du compte n'y changea rien. C'est ce que souligne l'auteur au terme d'un tour d'horizon du mouvement suffragiste dont eile rappelle qu'ils se divise et se radicalise (scission de la National American Woman Suffrage Association avec la création de la Congressional Union for Woman Suffrage), non seulement sur des questions de stratégie, mais aussi sur l'attitude à adopter face au conflit européen (fondation du Women's Peace Party) pour enfin remporter une victoire politique à haute valeur symbolique -le 19" amendement - mais aux conséquences électorales limitées. Après que les hostilités eurent éclaté la société américaine se divisa très vite, mais inégalement, entre pacifistes et interventionnistes, une fois passé un moment de flottement - auquel même le

va-t-en-guerre Rooseveltn'échappa pas2- quant aux responsa2. Voir William H. Harbaugh, Power and Responsibility: The Life and Times of Theodore Roosevelt (1961; Newtown, Conn. : American Political Biography Press, 1997), pp. 440-442.

INTRODUCTION

11

bilités respectives de l'Allemagne et des Alliés. Tout comme le peuple américain, l'industrie cinématographique eut ses états d'âme et opéra un revirement après l'élection de 1916. Clémentine Tholas nous rappelle qu'à l'image d'une opinion publique majoritairement unie derrière un président neutraliste, Hollywood connut d'abord une période pacifiste de 1914 à 1917 dont le réalisateur David W. Griffith fut la figure de proue avec Naissance d'une Nation et Intolérance. Son engagement inspira d'autres prises de position anti-guerre, comme Civilisation de Thomas H. Ince et War Brides d'Herbert Brenon. L'intervention américaine en avril 1917 entraîna une volte-face patriotique, encouragée, sinon imposée, et orchestrée à l'échelon national par le CPI de George Creel. Mary Pickford, la plus grande star du moment, devient alors sur les écrans une sorte de pasionaria des dough boys, assurant la promotion du corps expéditionnaire du général John J. Pershing, invitant à le soutenir et participant activement à la campagne nationale en faveur de son financement. Elle se dépense sans compter dans les médias, éclipsant l'engagement d'autres artistes célèbres, comme Charlie Chaplin, Marie Dressler ou Douglas Fairbanks, son futur mari, et accepte de tourner dans trois longs métrages patriotiques, notamment The Little American, que l'auteur étudie en détail. À mi-chemin entre film de propagande et film féministe, cette œuvre consacre Mary Pickford comme "la petite fiancée de l'Amérique" (America's Sweetheart), à la fois femme-enfant victorienne au charme ambigu et "new woman" subtilement subversive, préfigurant la femme moderne et libérée de la décennie suivante. Le féminisme s'internationalise à cette époque, comme le montre l'article de Daniela Rossini. Les liens transnationaux de l'une des principales organisations féministes d'Italie, le Consiglio Nazionale delle Donne Italiane (CNDI), ou Conseil national des femmes italiennes, issu du International Council ofWomen (ICW) et d'orientation libérale (à savoir laïque), sont attestés par les nombreuses rencontres auxquelles participent des déléguées italiennes avant, pendant et après la guerre, et ce jusqu'aux années trente. Moins développé et plus fragmenté que dans la plupart des pays occidentaux, le féminisme italien partage les mêmes préoccupations que celui qui se déploie dans d'autres pays: les relations entre les sexes, la question de l'égalité, de l'identité et des différences, le droit de vote. Progressiste mais modéré, et fondamentalement élitiste, sinon antidémocratique, le CNDI se distinguait du Parti socialiste à gauche et de la mouvance catholique à droite. Il prônait selon l'auteur un "féminisme pratique" qui excluait l'action

12

CLAIRE DELAHA YB - SERGE RICARD

politique directe et condamnait les méthodes violentes des suffragettes anglo-saxonnes. Traversé comme partout par des courants pacifistes et nationalistes que la guerre exacerbe, l'internationalisme des femmes se transforme en Italie, après la défaite de Caporetto, en pro-américanisme militant, porté et alimenté par la propagande du CPI qui diffuse outre-Atlantique l'idéal wilsonien et promeut le Rêve américain de la "nouvelle femme" émancipée

-

avec

le concours

sur

place

de Guglielmina

Ronconi

et Maria

A. Loschi, deux féministes qui prolongent et amplifient sur le terrain populaire, de façon très médiatique, l' œuvre du Comité Creel. Aux États-Unis, nous démontre Hélène Quanquin, l"'heure des femmes a sonné", selon la formule popularisée par Carrie Chapman Catt dans son célèbre discours de 1916. Comme le révèle nombre d'articles, certaines suffragistes américaines allaient "revisiter" la guerre de Sécession et en tirer des enseignements pour d'une part justifier leur neutralité dans le conflit et d'autre part redéfinir les relations entre les sexes et réécrire l'histoire du mouvement. Le sous-texte de Catt renvoyait au traumatisme de la défaite du ISe amendement dont les militantes avaient entretenu le souvenir. Il importait par conséquent que cette nouvelle guerre ne serve pas à nouveau de prétexte pour les priver du droit au suffrage. Il était donc hors de question que la participation à l'effort de guerre soit obtenue sans contrepartie. L'histoire ne se répéterait pas, même s'il fallait pour cela se disputer l'héritage de Susan B. Anthony, comme le firent la National American Woman Suffrage Association (NAWSA) et le National Woman's Party (NWP). L'auteur rappelle avec justesse à l'issue de son analyse du discours suffragiste sur la guerre pendant le premier confit mondial que celle-ci figure comme un important jalon dans l'histoire du mouvement féministe américain. L'internationalisme libéral et la question annexe du patriotisme comme données centrales du féminisme pendant la Grande Guerre font l'objet d'une étude théorique très fouillée dans l'article d'Andrew Johnston. Ce dernier examine la pensée pragmatiste de George Herbert Mead - féministe lui-même - qui, contre toute attente, va devenir le chantre d'une guerre" démocratique" et celle des pacifistes Emily Balch et Jane Addams pour qui leur condition de femmes reste déterminante dans leur appréhension d'un ordre international viable - trois penseurs partageant au départ des prémisses voisines dont les chemins finiront par diverger. L'auteur fait valoir à juste titre que, contrairement aux idées reçues, les

INTRODUCTION

13

femmes, notamment les pacifistes, ont été partie prenante de la diplomatie, rut-elle officieuse et parallèle. On le voit bien avec le voyage de Balch et Addams à La Haye et, à cette occasion, leurs rencontres avec belligérants et neutres en Europe, ainsi que leurs audiences avec le président Wilson. Les trajectoires respectives de Mead, Addams et Balch, leurs analyses, leur engagement et leur cosmopolitisme sont disséqués et comparés. On retrouve, entre autres, les influences de William James, John Dewey. W.E.B. Du Bois, Franz Boas. Émerge alors un substra t conceptuel de la période qui complète utilement la dimension socio-historique que le présent volume a choisi de privilégier. Serge Ricard revient sur l'étonnant égalitarisme de Theodore Roosevelt à l'égard des femmes qui ne l'incita que sur le tard, et avec maintes réserves, à prendre fait et cause pour le suffrage féminin. Sa conversion date de ses désaccords, dès 1910, puis de sa rupture en 1912 avec le Parti républicain. Ce n'est que lors de son combat contre la diplomatie wilsonienne qu'il s'engagera résolument dans une franche défense du droit de vote pour les Américaines. Sans pour autant mettre en cause la sincérité de ses convictions, il n'est pas interdit de penser que sa détestation du Président fut peut-être un facteur non négligeable car il était tentant de se démarquer de lui sur un sujet devenu d'une actualité brûlante. À vrai dire, longtemps dominera chez lui une conception traditionnelle du rôle de la femme, mère au foyer, de même qu'une vision conservatrice du suffrage qu'il ne voit aucune raison d'élargir tant certaines catégories de citoyens sont incapables de l'exercer avec discernement. Ce n'est qu'après son départ de la Maison-Blanche qu'il évoluera, au contact de Jane Addams notamment, vers une conception plus moderne du rôle de la femme et de ses droits. Mais jusqu'en 1912 il affichera sa "tiédeur" pour le suffrage féminin et son manque d'enthousiasme pour la cause. À partir de 1916, son discours se radicalise et il en devient un chaud partisan, en partie sans doute pour des raisons d'opportunité politique, d'une part parce qu'il a pris le pouls de l'opinion publique, d'autre part parce qu'il est revenu dans le giron républicain et que son opposition au Président se durcit. Woodrow Wilson pour sa part était trop fin politique pour ignorer plus longtemps l'évolution de l'opinion et les nouvelles conditions créées par le conflit mondial. Claire Delahaye part de son allocution devant le Sénat en faveur du droit de vote des femmes pour explorer le contexte politique du moment et le contenu de son argumentation, notamment l'articulation entre la

14

CLAIRE DELAHA YE

- SERGE

RICARD

guerre et le suffrage féminin. Leur participation à l'effort de guerre a rendu le droit de vote inéluctable bien que, paradoxalement, leur rôle social marqué par le genre puisse être invoqué pour les en priver. Le patriotisme, clé de la citoyenneté, se révèle à double tranchant, d'où le dilemme des suffragettes, piégées par cette aporie, qu'elles collaborent avec le gouvernement, comme la National American Woman Suffrage Association, ou qu'elles l'affrontent, comme le National Woman's Party. L'auteur souligne l'ambivalence du rapport entre la Grande Guerre et la démocratie, s'agissant de l'un des gouvernements les plus répressifs de l'histoire américaine, et insiste sur l'influence de Carrie Chapman Catt qui, dans la correspondance suivie qu'elle entretint alors avec le chef de l'État, n'eut de cesse de lui rappeler les répercussions internationales qu'aurait l'adoption du 1geamendement et le devoir de l'Amérique, fidèle en cela à sa mission historique, de promouvoir la démocratie dans le monde. La construction du discours politique et idéologique du 28e président est suivi pas à pas et analysé en profondeur à partir du moment où il déclare son soutien à la cause des femmes: "révélation" de la guerre et postulation d'un nouvel ordre mondial, conception eschatologique de la politique, herméneutique de la démocratie, universalisme. Au total, conclut l'auteur, Woodrow Wilson, dans son discours au Congrès, défend une vision de la démocratie universelle, internationale, unificatrice et sociale, mais qui a ses limites dans la mesure
où la dimension raciale est exclue

-

ironique

inversion

de l'adop-

tion du ISe amendement qui fit alors des Noirs une priorité au détriment des femmes. Le rôle et le positionnement des femmes dans le mouvement pacifiste international est une problématique récurrente de ce volume, que David Patterson, spécialiste américain de la question, développe amplement en s'appuyant sur une recherche originale. Avec le déclenchement de la Grande Guerre, les femmes qui jusquelà n'avaient joué que des rôles secondaires dans le mouvement en devinrent des actrices essentielles. L'auteur entend replacer dans leur environnement social et politique les militantes pacifistes américaines et européennes durant les années de guerre et montrer leur importance dans la naissance d'un pacifisme transatlantique, ainsi que la vision qu'elles avaient d'elles-mêmes en son sein. Sont rappelés le grand congrès international pour la paix de La Haye, et la naissance des organisations pacifistes féminines en Europe, ainsi que les pressions qu'elles exercèrent sur les gouvernements neutres pour promouvoir une médiation du conflit et

INTRODUCTION

15

obtenir une réforme de la diplomatie internationale dans le monde d'après-guerre; on citera les rencontres avec tous les Premiers ministres et ministres des Affaires étrangères d'Europe, et le pape Benoît XV. En même temps, souligne David Patterson, bien que féministes, certaines des pacifistes aux États-Unis et en Grande-Bretagne n'estimaient pas moins souhaitable de coopérer avec des hommes partageant les mêmes idées; beaucoup d'ailleurs occupèrent des positions de responsabilité dans des groupes antiguerre à dominante masculine. Les partisans de la paix allaient se tourner de plus en plus vers le président Woodrow Wilson et, pendant la période de neutralité américaine, eurent au moins vingt et un entretiens privés avec lui, dont treize accordés à des délégations comportant des femmes. L'auteur conclut par deux observations d'ordre général sur le pacifisme militant. La première a trait au fait que les mouvements pacifistes, fût-ce il y a près d'un siècle, sont par nature sujets à controverse. La seconde est que les historiens qui étudient d'importantes questions de sécurité nationale, des crises diplomatiques ou des guerres semblent souvent supposer que les pacifistes sont des idéalistes coupés des sources du pouvoir, donc incapables d'exercer quelque influence que ce soit sur la politique étrangère, et négligent par conséquent, ou minimisent, leurs activités. Pourtant, l'interaction fréquente des activistes avec le président américain eut sur lui un impact à la fois positif et négatif et mérite d'être incluse dans toute évaluation de la diplomatie wilsonienne. En cela il rejoint le propos liminaire d'Andrew Johnston sur les a priori de certains historiens du wilsonisme. Dans le dernier article de ce volume, Florence Binard élargit et complète notre champ d'étude en s'intéressant par le menu aux féministes britanniques et à l'après-guerre. On retrouve bien évidemment des similitudes avec le contexte américain. La contribution des femmes à l'effort de guerre fut encensée; élevées au rang d'héroïnes, on leur sut gré d'avoir mis entre parenthèses leur lutte pour le suffrage et donné la priorité au devoir patriotique. La fin du conflit et la dépression de 1921 sonnèrent le glas de leurs espérances et de la reconnaissance de la nation. Le retour à "l'ordre sexuel" et à la discrimination socio-économique dans les années vingt fut brutal: on reprocha à la femme "moderne" d'usurper les emplois masculins et de négliger son rôle premier de procréatrice, érigé en "vérité scientifique", par les théoriciens de l'eugénisme entre autres, sur fond de déséquilibre démographique et de baisse de la natalité dont elle était tenue responsable.

16

CLAIRE DELAHA YE

- SERGE

RICARD

Nombre de femmes se rallièrent à cette conception et le mouvement se divisa en "anciennes" et "nouvelles" féministes, les secondes réactualisant au nom d'un certain pragmatisme la notion traditionnelle de "complémentarité" des sexes. L'auteur conclut que les féministes des années de guerre, ou old feminists, furent les grandes perdantes de cet affrontement dont il résulta, au total, un recul pour la cause des femmes. Les contributions à ce volume dans leur ensemble mettent en lumière les différents aspects du féminisme tels que définis par Nancy Cote. Elle énonce en effet trois niveaux autour desquels le féminisme vient s'articuler: la revendication d'une égalité entre les hommes et les femmes, la remise en cause de la féminité comme construction culturelle et l'action collective qui suppose une communauté d'intérêts et une identité partagée. La Grande Guerre illustra parfaitement la dynamique de l'engagement féministe selon ces critères. Elle constitua ainsi un moment privilégié au cours duquel les femmes eurent l'impression de vraiment faire l'Histoire.
.:. .:. .:.

3. Nancy Cott, The Grounding of Modern Feminism (New Haven: Yale University Press, 1987), pp. 4-5.

Malie MONTAGUTELLI
Sorbonne Nouvelle (Université Paris III)

LES AMÉRICAINES ET LA PREMIÈRE

GUERRE

MONDIALE

It is a commonly held belief that women enjoyed more freedom and gained some independence during the two world wars of the 20th century. This assumption has often justified itself in the fact that with the men gone to war they were called upon to keep the economy running. In 1920, the ratification of the 19th Amendment was invoked as infallibly proving the theory right. The present essay questions this belief with relations to World War One. Even though in a surge of patriotism many women answered the call and took jobs that often were atypical and volunteered in many fields of activity, for the most part they resumed their position as housewives when the war came to an end. As for the 19th Amendment, it came to be thanks to the struggle led by feminist militants, a struggle that started back in 1848 at the Woman's Rights Convention of Seneca Falls, N.Y., and continued uninterrupted until ratification. What is more, if we look at the feminine condition after the war, we find confirmation that men and the vast majority of women resumed the former positions and roles they were traditionally assigned by social norms and mores. In the end, the war was that special point in time where social rules could be momentarily suspended to allow the nation to find the proper response to the emergency situation it had to face.

Pendant les années 1910, l'histoire des femmes et des mouvements féministes aux États-Unis traverse une période riche d'événements, durant laquelle les Américaines, de toutes origines et de tous milieux sociaux, font des percées dans le monde du travail grâce à des circonstances extraordinaires amenées par la Grande Guerre en Europe. Leur succès le plus éclatant est sans conteste la ratification du XIX. Amendement à la Constitution, le 18 août 1920, qui leur reconnaît le droit de vote. Cette victoire est le fait d'une lutte ininterrompue depuis la Convention pour le droit des femmes à Seneca Falls en 1848.

18

MALlE MONTAGUTELLI

Les guerres ont souvent donné aux femmes l'occasion de sortir de la sphère domestique et leur ont offert des possibilités d'activités, professionnelles ou non, auxquelles elles n'auraient jamais pu prétendre en temps de paix. Comme l'a si bien exprimé Harriot Stanton Blatch, fille d'Elizabeth Cady Stanton, dans une phrase devenue célèbre de son ouvrage Mobilizing WomanPower publié en 1918: "Quand les hommes s'en vont en guerre, les femmes partent au travail"!. La mobilisation des hommes, les forces vives du pays, a à chaque fois entraîné un manque de main-d' œuvre dans tous les secteurs d'activité, que ce fût dans l'agriculture, le commerce ou les industries - et non seulement dans les industries liées à la guerre elle-même. En cela, la Première Guerre mondiale n'a pas fait exception: pour faire face à une demande en main-d' œuvre accrue, les femmes furent sollicitées et elles répondirent à tous les appels, motivées par un sentiment de patriotisme spontané et enthousiaste et par une appréciation très réaliste des opportunités qui se présentaient à elles. Au-delà des faits, il s'agit de déterminer les motivations des uns et des autres à accorder une place aux femmes tant sur le marché du travail que dans les programmes gouvernementaux de soutien à l'effort de guerre. L'engagement des femmes a-t-il amené des acquis véritables quant aux opportunités professionnelles et dans les rapports sociaux? En bref, la guerre fut-elle le moteur d'un progrès durable pour les Américaines? Pour nous permettre de proposer une réponse à cette dernière question, sans doute faudra-t-il s'interroger, en conclusion, sur la présence ou non d'une évolution notoire dans les mentalités à propos de la place de la femme dans la société américaine des années 1920 et au-delà. Ce domaine d'étude est riche de sources, primaires et secondaires. En effet, une grande quantité de documents écrits et photographiques est conservée à la Bibliothèque du Congrès à Washington. Tous montrent la diversité des activités des femmes durant la Grande Guerre ainsi que leur patriotisme et aussi leur militantisme. Dans les États, on peut également consulter une masse d'archives faisant état des activités et projets menés à un niveau local ou régional. Les associations féministes conservent elles aussi leurs propres archives. Par ailleurs l'historiographie des mouvements fémi-

1. Cité dans Michael E. Parrish, Anxious Decades: America in Prosperity and Depression, 1920-1941 (New York: Norton, 1992), p. 140.

LES AMÉRICAINES

ET LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE

19

nistes et de la condition féminine pendant intéresse est considérable2.

la période qui nous

Pendant les années de guerre en Europe, la situation aux États-Unis est dominée par un ensemble complexe de priorités et d'influences de nature politique et économique qui affecte profondément la société américaine. Dans ce contexte, en ce qui concerne les femmes, nous pouvons discerner deux grands groupes: les militantes activement engagées pour la cause des femmes et la masse de celles qui ne l'étaient pas3. On peut également établir des distinctions entre celles qui furent embauchées sur le marché du travail, celles appartenant à un autre large groupe qui, lui aussi, travaillait, mais à des activités bénévoles - dans les programmes de soutien à l'effort de guerre - et enfin une minorité de femmes engagées dans des activités professionnelles directement liées à la guerre. Nous étudierons ces trois groupes et nous verrons ensuite comment se situèrent les militantes au sein de ceux-ci, quels furent leur attitude face à l'engagement de leur pays dans la guerre et le rapport qu'elles entretinrent avec le pouvoir en place. À l'époque, les États-Unis voient leurs industries se développer et, de plus à partir de 1915, le pays connaît un regain d'activité industrielle et commerciale en raison du soutien économique apporté aux forces alliées. D'autre part, la campagne de préparation à la guerre, qui commence l'année suivante, crée de nouveaux emplois dans les industries liées à l'armement. Enfin, à partir de 1917, la mobilisation entraîne des vacances d'emploi dans de nombreux domaines d'activité. Au total, deux millions de soldats américains sont mobilisés et partent pour le front. En ce qui concerne la présence des femmes employées dans la vie active, en 1917, elles sont à peu près 8 millions et environ un million supplémentaire va arriver pour la première fois sur le marché du travail. Beaucoup d'entre elles vont avoir, grâce à la demande accrue en main-d'œuvre industrielle, la possibilité d'entrer dans des secteurs d'activité qui leur étaient jusque-là fermés. Pour bon nombre d'entre elles, c'est là une chance d'améliorer leurs
2. Voir par exemple, parmi une multitude de sites, http://frank.mtsu. edu/ -kmiddlet/history /women.htlm 3. Le terme "militante" est ici employé dans son acception française. Dans l'historiographie du féminisme américain et britannique, il renvoie à la branche radicale du mouvement.

20

MALlE MONTAGUTELLI

conditions de travail, en abandonnant souvent des emplois subalternes pour des emplois à col bleu mieux rémunérés. C'est le cas, notamment, des Afro-américaines qui jusque-là étaient en majorité employées comme domestiques ou, dans le Sud, travaillaient également dans des exploitations agricoles et qui viennent gonfler les rangs de ceux qui quittent le Sud rural pour les centres industriels du Nord au cours de la Grande Migration. Ces femmes venues des basses classes de la société trouvent à s'employer dans l'industrie navale, aéronautique, électrique, métallurgique, mécanique, dans l'industrie du papier, du caoutchouc, dans les manufactures d'armes et de munitions, etc. Une enquête effectuée par le ministère du Travail (Department of Labor) montre qu'un peu plus de 20 % de la mamd' œuvre dans ces industries sont des femmes4. En ville, elles conduisent les autobus ou bien livrent le courrier. Elles sont présentes dans les usines, sur les chantiers, sur les voies publiques. L'effet de nouveauté créé par ces femmes exerçant des métiers atypiques est très positif; c'est une présence sympathique qui séduit les foules, en amusant certains sans doute; la presse s'intéresse beaucoup à elles, leur consacrant de nombreux reportages. Toutefois, les enquêtes du ministère du Travail montrent qu'en moyenne ces ouvrières sont payées à peu près la moitié des salaires perçus par les hommes occupant les mêmes emplois. Malheureusement, elles ne reçoivent guère de soutien de l'organisation syndicale AFL, l'American Federation of Labor, qui, misogyne, ne voit pas cette présence féminine d'un très bon œil. Tant les leaders syndicaux, Samuel Gompers en particulier, que le gouvernement, les employeurs, et même que bon nombre de femmes elles-mêmes, semblent considérer que la plupart d'entre elles ont été engagées dans le seul but de combler momentanément le manque en main-d'œuvre que cause la mobilisation et qu'elles sont implicitement censées quitter ces emplois lorsque la guerre aura pris fin. D'ailleurs, dès la fin du conflit, les syndicats lancent des appels pour les inciter à le faire spontanément afin de laisser la place aux vétérans à leur retour. Il s'ensuit qu'un bon nombre d'entre elles sont licenciées, en particulier celles qui avaient été engagées dans l'industrie ferroviaire et dans les

4. Maurine W. Greenwald, Women, War and Work; The Impact of World War I on Women Workers in the United States (Westport, Conn. : Greenwood, 1980), p. 21.

LES AMÉRICAINES

ET LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE

21

industries dont la production participait directement à l'effort de guerre. Pour la majorité de ces ouvrières à col bleu, la guerre aura donc été un moment où elles auront pu sortir des rôles convenus dans lesquels la société américaine les cantonnait jusque-là et montrer leurs capacités dans des contextes et des activités inhabituelles. Elles ont pu provoquer chez certains une remise en question des rôles traditionnels jusque-là assignés aux hommes et aux femmes dans la société américaine en prouvant qu'elles étaient tout aussi capables que les hommes. Parce qu'elles ont efficacement accompli les tâches qui leur étaient confiées, elles ont fait avancer leur cause auprès du ministère du Travail. Ce dernier décide d'ailleurs en 1917 d'ouvrir un nouveau service, Women in Industry Service (WIS), qui fonctionne jusqu'en 1919 afin de s'occuper plus particulièrement du sort des travailleuses. La direction en est d'abord confiée à Mary Van Kleeck, féministe et sociologue de formation. Cette nouvelle branche du ministère fonctionne comme un comité de réflexion: il fait des recommandations et conseille les industries employant des ouvrières, établit certaines normes dans le but d'améliorer leurs conditions de travail en milieu industriel. Parmi les propositions de réforme, il y a la journée de huit heures, un salaire égal à travail égal, un salaire minimum, l'interdiction du travail de nuit, des pauses au cours de la journée de travail, ainsi que pour les repas, et l'aménagement d'installations sanitaires adéquates. Le WIS ne possède, il est vrai, aucune autorité légale lui permettant d'imposer ces normes sur tous les lieux de travail, mais il parvient néanmoins à en faire accepter assez largement le principe. En reconnaissance de l'utilité de ce service, le ministère décide de prolonger son action par la création, le 5 juin 1920, du Women's Bureau, toujours en existence aujourd'hui, dont la tâche doit être de définir des normes et des politiques qui permettront d'assurer le bien-être des travailleuses, d'améliorer leurs conditions de travail, d'augmenter leur efficacité et d'accroître leurs chances de trouver de bons emplois"5. On note donc ici un effet durable de l'entrée temporaire des femmes dans l'industrie. D'autre part, la Women's Trade Union League, qui depuis 1903 s'emploie à éduquer les femmes au syndicalisme, travaille
Il

5. Une grande partie des dossiers et documents du WIS fut détruite par un incendie en 1930. Ce qui reste des notes, journaux et dossiers de Mary Van Kleeck se trouve aux Archives nationales.

22

MALIE

MONTAGUTELLI

de concert avec le WI5, poursuivant les mêmes objectifs d'amélioration des conditions de travail et la lutte contre l'exploitation des femmes et participant même à des campagnes en vue de l'obtention du droit de vote6. À côté de ces femmes présentes dans de nouveaux domaines d'activités, bon nombre de leurs congénères trouvent des emplois à col blanc, dans des secteurs normalement considérés comme appartenant à la sphère féminine. Les besoins engendrés par la guerre multiplient ainsi les postes de standardistes téléphoniques, secrétaires ou employées de bureau, et dans ces secteurs-là les femmes tendirent à conserver leur place une fois la paix revenue. La guerre eut donc ici pour effet direct l'augmentation rapide et permanente des emplois à col blanc pour les femmes (entre 1910 et 1920, le nombre total de ces emplois va plus que doubler alors que les emplois de domestiques vont diminuer). En 1920, parmi les femmes travaillant à l'extérieur, le plus grand nombre était employé à ce type de travail, plutôt que dans l'industrie ou comme domestiques. Enfin, des femmes vinrent combler les manques de personnel dans les administrations, dans les banques, ainsi que dans les professions libérales - notamment dans les métiers liés au droit, à la justice et à la santé. Au cours des années de guerre, féministes et ouvrières défendent la cause du salaire égal à travail égal pour les ouvriers des deux sexes. Une agence gouvernementale créée par Woodrow Wilson pour arbitrer les différends entre employeurs et ouvriers, le National War Labor Board, fait, elle aussi, pression sur le patronat pour obtenir l'égalité des salaires. Toutefois, Eleanor Flexner, dans son ouvrage pionnier sur l'histoire du mouvement féministe et l'obtention du droit de vote par les femmes7, défend une thèse intéressante, mais difficile à vérifier: si cette agence a aussi ouvertement défendu l'égalité des femmes dans le travail, ce fut, selon cette historienne, dans l'espoir qu'en imposant des charges élevées pour les employeurs, ceux-ci réduiraient le nombre de femmes au travail. Dans cette optique, ces dernières n'étaient des recrues intéressantes que lorsqu'elles coûtaient deux fois moins cher que les hommes à leurs employeurs.
6. La WUTL sera dissoute en 1950. 7. Eleanor Flexner, Century of Struggle: The Woman's Rights Movement in the United States (New York: Atheneum, 1959). Révisé en 1975, cet ouvrage fait toujours autorité aujourd'hui.