La Grande Saga des Tavernois-Jackson - 1re époque

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Ce roman historique retrace sur deux siècles l’incroyable aventure de deux familles, l’une française, l’autre chinoise, qu’un destin hors du commun réunira au Nouveau Monde, pour former un « Empire dynastique américain » : les Tavernois-Jackson. Ils franchiront les mers et les océans, acteurs ou victimes des plus grands bouleversements engendrés par ce vent de liberté soufflant sur les sociétés, déclenchant sur son passage, révoltes et révolutions.
Du port de Nantes vers les côtes africaines, Jean Tavernois, le patriarche de cette dynastie aux origines modestes, fils de tonnelier français, embarquera dès l’âge de sept ans en qualité de moussaillon.
De traversées en naufrages, devenu capitaine en moins de trente ans, il amassera une fortune colossale grâce à la traite négrière. Installé dans la Petite-Hollande, élu député du Tiers état, il sera bien malgré lui la victime des affres de la terreur, et rejoindra dans un exil forcé, ruiné, le Nouveau Monde. Ses deux fils, Marc et Philippe, dans cette période trouble fuiront une autre révolution, celle des esclaves de Saint-Domingue. Contraints, pour sauver leurs vies, d’abandonner la plantation caféière familiale, ils émigreront jusqu’aux contrées fertiles du Mississipi.
De l’Empire du Milieu, jusqu’aux îles de Sumatra et Bornéo, Mei, jeune aristocrate Mandchou, pourtant pressentie future épouse impériale, choisira avec un certain courage de s’affranchir définitivement du luxe dangereux des murs dorés de la Cité interdite. Elle préfèrera assumer un destin de femme libre, encouragée dans ses choix par son grand amour, Zihao, misérable paysan, devenu par ses seules connaissances des sciences médicinales « Haut Castrateur » au service de l’Empereur.
Sans se retourner, affrontant les redoutables pirates de la Mer de Chine, de Beijing à Pondichery, nous les suivrons dans leur incroyable aventure qui les conduira jusqu’aux rives du Delaware en Pennsylvanie. Ils deviendront, grâce à un ami commun des Tavernois, citoyens Américain. Alors Mei et Zihao, sous le nouveau nom de Jackson, partiront à la conquête du Nouveau Monde.

Incroyable et stupéfiante saga familiale, riche en couleurs et en aventures, illustrant à merveille cette citation du Marquis de Lafayette : « Une fois lancée, la balle de la liberté fera le tour du monde. »

Maud Tavernois-Jackson, leur arrière-petite-fille, la cinquantaine triomphante et ancien mannequin fraîchement élue Sénatrice de New-York, nous raconte...


Publié le : vendredi 18 décembre 2015
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EAN13 : 9782334032186
Nombre de pages : 374
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ISBN numérique : 978-2-334-03216-2

 

© Edilivre, 2016

Citation

 

 

« Une fois lancée, la balle de la liberté fera le tour du monde. »

MARQUIS DE LA FAYETTE

Chicago
Été 2012

— Silence plateau, antenne dans une minute, caméra trois… Oprah, c’est à vous !

— Bonsoir. The Oprah Winfrey show est heureux d’accueillir ce soir, et pour la première fois dans cette émission, en sa nouvelle qualité de sénatrice de l’État de New York, Maud Tavernois-Jackson.

Sur le plateau de télévision, une standing ovation suivie d’un tonnerre d’applaudissements salua l’arrivée triomphante de Miss Maud comme son public la surnommait depuis plus de vingt ans.

Très émue, mais sûre d’elle, Maud, sublime dans un smoking Yves Saint Laurent décrocha alors son sourire éclatant, si spontané, qui aujourd’hui faisait partie intégrante de son image.

— On ne vous présente plus, Maud Tavernois Jackson, Miss Maud pour vos fans et vos électeurs et je sais qu’ils sont nombreux ce soir à nous regarder.

— Merci Oprah. Je suis très heureuse et très émue d’être avec vous ce soir. Je profite de ma présence sur votre plateau, pour saluer et remercier toutes celles et ceux qui m’ont fait confiance, qui m’ont soutenue durant toute cette longue et difficile campagne sénatoriale.

— Maud, comment devient-on à cinquante-cinq ans, sénatrice de New York, après avoir été un top model de renommée internationale, diplômée de Harvard, reconvertie depuis vingt-cinq ans dans les affaires ? Le magazine Forbes vous a, en 2012, classée au rang de dix-septième femme la plus riche du monde, trente-deuxième fortune américaine. Votre fortune personnelle est évaluée à un peu plus de neuf milliards de dollars. Vous aviez tout. Alors, pourquoi décider de prendre des risques aussi importants en entamant une carrière politique ? Le moins que l’on puisse dire, c’est que vous avez su faire une entrée fracassante dans un milieu radicalement masculin, difficile et où personne ne vous attendait.

— Très sensible aux préoccupations des électeurs, je suis aujourd’hui sénatrice de l’État de New York pour apporter des réponses claires aux besoins de tous les citoyens de cette ville. Parce que je crois au changement, la mise en œuvre de mon programme s’oriente résolument vers une nouvelle ère, celle de la différence.

— Maud, permettez-moi de vous interrompre, avant que vous ne vous lanciez dans les détails de ce programme qui a déjà fait couler beaucoup d’encre. Croyez-moi, je vous souhaite très sincèrement d’être en mesure de tenir vos promesses électorales. Mais ce soir, Maud, ce n’est pas la politicienne qui nous intéresse, mais la femme qui se cache derrière cette personnalité si forte, si étonnante et qui semble invincible. Tout semble vous réussir, avant de vous lancer en politique, vous avez pendant vingt-cinq longues années occupé la présidence d’un des plus grands groupes pharmaceutiques mondiaux, Research Trust Pharmaceutic Investment. Une des rares sociétés qui, bien avant que cela ne soit à la mode, a su mener une véritable politique de développement durable en misant sur la recherche menée par des entreprises individuelles, sur leurs valeurs fondamentales intrinsèques, bien plus que sur les secteurs à la mode, la tendance des marchés ou encore celle de l’économie.

— C’est vrai, Oprah. J’ai un sens très aigu de l’éthique et aucune inhibition vis-à-vis de l’argent, mais j’estime que nous ne pouvons créer des richesses que sur des valeurs concrètes… Des hommes, des idées, de l’innovation, et certainement pas sur des montées de testostérone de traders dans des salles de marchés. J’ai eu l’immense bonheur de travailler avec des actionnaires partageant mes idéaux.

— En 1981, Times Magazine et Vogue International vous consacrent leur couverture en qualité de femme la plus belle du monde… Est-ce à vos origines multi-ethniques que vous devez cette consécration unanime et cette fascination des photographes ? J’aimerais, ce soir, pour notre public, que vous nous disiez tout, Maud. La rumeur prétend que vous êtes la descendante directe d’une impératrice chinoise, d’un Jacobin révolutionnaire français, mais aussi d’une riche famille de planteurs de café, d’un sorcier vaudou et d’un grand chef sioux… rien que cela.

— Vous savez, Oprah, les rumeurs, il faut les laisser courir.

— Certes, mais elles contribuent tout de même très largement à agrémenter la part de mystère qui vous entoure. Est-ce qu’un jour, vous accepterez de lever un peu ce voile, rien que pour nous permettre d’entrapercevoir qui vous êtes vraiment ? Je pense que le public aimerait mieux vous connaître, Maud. Je pense qu’il aimerait savoir qui se cache réellement derrière cette femme qui, même si elle incarne à elle seule le rêve américain, a su se révéler si fragile… Je pense notamment à ce tragique accident d’avion où vous avez perdu vos parents et où l’on vous a découverte ce jour-là sans fard, sans masque… si vulnérable.

— Bien plus intéressante qu’une simple biographie tournant autour de ma petite personne, c’est vrai qu’il faudrait peut-être que je consacre un peu de temps à écrire l’histoire de ma famille. C’est une incroyable aventure, une saga familiale sensationnelle qui s’étend sur deux siècles de rebondissements, d’audace, de traversées de mers et de continents et parfois même, d’âpres combats. Elle résume à elle seule tout ce pour quoi je me bats, ce en quoi je crois au plus profond de mon âme et ce que je suis vraiment.

— C’est-à-dire ?

— Comme le dit une magnifique chanson française, je pense que tous les hommes naissent libres et égaux en droits, et ce, quel que soit le pays où ils naissent. Mes ancêtres se sont battus pour ce grand principe. Oui, je crois en la liberté, je crois fondamentalement en l’homme et en son pouvoir de changer le cours des choses, de renverser l’ordre établi s’il est mis en place et dirigé par l’absurde et l’iniquité. Mes ancêtres, ma famille ont eu ce pouvoir extraordinaire de changer radicalement leur environnement. Ils l’ont fait, au prix de tous les sacrifices et quelques fois en offrant leur vie.

— Maud, vous en avez trop dit pour en rester là, donc la rumeur était vraie : l’un de vos aïeuls, peut-être ce fameux planteur français, a participé à la Révolution française ? Était-il au procès de Louis XVI ? A-t-il commandité son exécution ? Mais ne dirigeait-il pas aussi une plantation avec de nombreux esclaves ? Est-ce là votre idée de la liberté et de l’égalité ?

— Oprah, je vais très certainement vous décevoir mais tout n’est pas si simple, et le temps qui m’est imparti dans votre émission ne suffirait pas à vous conter cette incroyable et fabuleuse histoire. Malheureusement, ou heureusement, tout n’est pas blanc ou noir. Il faut parfois toute une vie teintée de nuances pour comprendre, pour accepter de s’être trompée et enfin pour se pardonner et arriver à aimer. Je n’ai pas dit que tous mes ancêtres étaient des saints, tant s’en faut… Certains ont commis de lourdes et graves erreurs en leur temps, mais ces erreurs ont été réparées par leurs fils ou lavées par un profond repentir, aussi tardif soit-il. Je n’ai rien à cacher, Oprah. Oui, le père de mon arrière-grand-père possédait l’une des plus riches plantations de Louisiane. Oui, son domaine n’aurait jamais prospéré sans le sang et la sueur versés de dizaines d’esclaves déportés des côtes africaines. Mais ma mère était aussi une arrière-petite-fille de ces mêmes esclaves, arrachés à leur terre, leur village, séparés de leur femme et de leurs enfants et déportés dans d’atroces souffrances sur une terre qui leur était étrangère.

— Mesdames et messieurs, je vous demande d’applaudir une fois de plus Maud Tavernois-Jacskon, sénatrice des États-Unis et femme de cœur que nous retrouvons immédiatement après une page de publicité.

— Avec ce vol direct, nous devrions être à la maison en moins de neuf heures.

— Comme toujours tu as été brillante, mon amour.

— Arrête, j’en veux terriblement à Oprah. Mais qu’est-ce qui lui a pris avec cette histoire d’esclavage, non mais tu te rends compte… Heureusement que nous n’étions plus en période électorale : un coup pareil, c’est à te faire perdre dix points dans les sondages.

— Écoute, elle ne fait que son boulot. Cela fait maintenant plus de vingt ans qu’elle dure avec son show. Tu ne crois tout de même pas que c’est en servant la même soupe tous les soirs. Elle informe, elle investigue, elle est sans concession, elle fait son job… point.

— Tu as certainement raison, mais je me suis sentie mal à l’aise d’un seul coup. C’est comme si tout mon passé familial remontait sans prévenir à la surface. Après tout, je n’en suis pas responsable de ce passé de dingues. Ce n’est tout de même pas de ma faute si j’appartiens à une famille de tarés, de monstrueux tarés !

— Oh, là, là ! Je crois que mon petit poussin est fatigué, qu’il a besoin de repos, alors il va se détendre… S’il vous plaît, mademoiselle, pourrions-nous avoir une coupette de champagne ?

— Bien sûr, monsieur, avec le plus grand des plaisirs, immédiatement après le décollage, et je vous demanderais d’avoir l’extrême gentillesse de bien vouloir attacher votre ceinture.

— Mon amour, pourquoi dis-tu que ta famille est monstrueuse ? Je ne comprends pas.

— Oh… J’ai juste accroché dans la magnifique galerie familiale, les portraits d’un serial killer, d’une empoison­neuse, d’un négrier et de deux esclavagistes… Mais à part ça… peace and love. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

— Mais c’est quoi cette histoire ? Je pense que tu exagères un peu.

— Oui, bien sûr, mais ce n’est pas totalement faux. Et des journalistes en mal de sensationnel ou un candidat revanchard pourraient me faire un tort considérable.

— Alors là, mon amour, tu n’as plus le choix, cette histoire, ton histoire, cette fantastique saga familiale, il va falloir que tu l’écrives et rapidos… Tu voulais t’offrir Oprah et son show pour l’audience. Mon ange, ce qui marche dans un sens marche obligatoirement dans l’autre. Pour le meilleur et pour éviter le pire, écris cette histoire avant qu’elle ne te rattrape et que tu ne t’enlises dans d’incessants démentis ou procès à deux balles. Et puis tu n’as rien à craindre, tu as complètement raison, dès lors que tu ne caches rien, on ne peut pas te reprocher un passé familial vieux de deux cents ans.

— Cette histoire, je l’ai déjà écrite, il y a cinq ans. À la mort de mes parents, je suis tombée tout à fait par hasard, dans le grenier, sur une volumineuse correspondance entre Jean Tavernois et ses deux fils, ainsi qu’un journal tenu par mon arrière-arrière-grand-mère, Mei, côté chinois. Leur histoire, sur fond de Révolution et d’abolition de l’esclavage m’a donné envie d’aller plus loin. C’est en poussant mes recherches historiques que j’ai découvert l’existence de Mei et Zihao, la branche chinoise. J’ai eu envie de raconter ça, c’est tout. Cela m’a pris un été, j’étais seule et profondément abattue par la disparition de mes parents. J’ai lu toute cette correspondance et laissé filer mes doigts sur le clavier, sans grande prétention, simplement avec l’envie, en racontant, de me raccrocher à cette famille, dont j’ignorais presque tout jusqu’à ce terrible accident. De ma profonde douleur, de la peur de me retrouver seule au monde est né cet été-là ce manuscrit. Je n’ai jamais eu le temps de le faire publier ou je n’en ai jamais trouvé le courage, et puis je ne suis pas certaine du style. Après tout, je ne suis ni journaliste, ni écrivain.

— Mais c’est génial. Dès notre retour, je contacte un de mes amis éditeurs et je lui transmets ton manuscrit. Dans quinze jours, il est en librairie. De toute façon, tu n’as plus le choix.

Maud ouvrit son portable, cliqua sur l’une de ses icônes et tendit son iMac à John.

— C’est pas vrai, ne me dis pas que tu te balades avec « ça » dans ton portable. Mais t’es complètement inconsciente… Un portable ça se perd, ça se vole… Bref, imagine un instant que…

— Non, je ne préfère pas. Mais avant ce soir, tu sais mon amour, tout ceci n’avait pas autant d’importance.

— Eh bien, huit heures de vol… J’ai de quoi m’occuper.

Ire partie

Liberté, Égalité, Fraternité

 

1reépoque
Sous le royaume de France

1740-1795

Jean Tavernois

Installée à Nantes depuis des générations, la famille Tavernois devait sa toute récente fortune au négoce maritime et plus précisément à la traite des nègres.

Aujourd’hui riche bourgeois, Jean Tavernois n’en restait pas moins fils et petit-fils de tonneliers.

Condition qui ne l’empêcha pas de s’engager, dès l’âge de huit ans en qualité de mousse sur la Dauphine, navire marchand faisant cap sur Saint-Domingue.

Son goût très prononcé pour le grand large, sa probité, son courage et son enthousiasme à la tâche, lui valurent très tôt la confiance de ses quartiers-maîtres.

En moins de vingt ans, Jean avait rapidement gravi les échelons, passant de matelot pilotin à premier lieutenant, pour finir capitaine.

Il jouissait d’une solide réputation d’honnête homme dans tous les ports de France, et ne restait à quai entre deux expéditions plus de temps qu’il ne le souhaitait.

C’est alors qu’un événement politique et militaire changea radicalement le cours de sa vie, transformant sa condition de vaillant, mais modeste marin au long cours, en riche armateur.

Rentré de Léogane1 depuis peu, il pressait le pas, ce matin-là, vers la Bourse du commerce de Nantes.

Le visage buriné par le soleil et l’air marin, ses yeux bleu lavande et ses cheveux d’un blond solaire maîtrisés en catogan, lui conféraient un charme non démenti par une démarche assurée et un sourire enjôleur.

Pas un jupon nantais, du simple coton jusqu’à la dentelle de Calais la plus raffinée ne savait lui résister.

Ses charmes, tout comme sa réputation, dépassaient depuis longtemps déjà les remparts de Nantes.

Ce matin-là, deux riches négociants lui avaient fixé rendez-vous pour l’entretenir d’une affaire de la plus haute importance.

Jean connaissait bien monsieur de la Broue Hornais, l’un des armateurs.

Ambitieux, sans limite, bouffi d’orgueil, ne rêvant que de noblesse et d’honneurs, il avait acheté dix ans auparavant une charge de conseiller secrétaire du roi d’une valeur de soixante mille livres.

Dès lors marquis, il disposait d’une fortune évaluée à un demi-million de livres.

Le marquis, d’un âge plus que canonique, avait sur ses cinquante dernières années financé avec succès plus de deux cents expéditions à destination de la Guinée et de Saint-Domingue, où il possédait une des plus belles plantations de l’île avec à sa tête environ cinq cents esclaves.

La guerre avec les Anglais et quelques malheureux naufrages avaient néanmoins suffi à fragiliser considé­rablement ses liquidités, l’obligeant à imaginer une association, ce qui l’ennuyait prodigieusement.

Pourtant, ce matin-là, Jean lui trouva une mine parfaitement réjouie, presque fébrile.

Le marquis lui présenta un certain Pierre Le Gouanec, propriétaire d’une manufacture de toile de coton à Angers.

— Tavernois ! Mon brave ! Nous venons de vivre sept années de guerre avec ces chiens d’Anglais qui nous ont, croyez-nous, laissés exsangues. Mais notre roi, dans sa grande intelligence, vient d’abandonner à ces scélérats le Sénégal, terre dont à l’évidence nous n’avions que faire, en échange de la libre circulation de nos navires sur nos chères côtes africaines. Nous allons de nouveau pouvoir troquer avec les roitelets nègres et acheter en direct toute la main-d’œuvre dont nous avons besoin. Ces marchands d’esclaves portugais nous ont coûté plus en piastres que dix naufrages en haute mer. Des brigands, des voleurs ! Rendez-vous compte, l’année dernière encore, il nous arrivait de débourser jusqu’à trois mille livres par esclave !

L’haleine lourde et fétide, le marquis s’agitait, tout à l’excitation d’une prochaine perspective de fortune retrouvée.

— Nous venons de nous associer avec le sieur Le Gouanec pour armer un solide navire et nous décidons de vous en confier le commandement, Tavernois. Votre réputation nous incite à vous faire confiance. Mais prenez garde, l’affaire est de la plus haute importance, rien à comparer avec vos précédentes expéditions. Nous avons armé un brick de huit cents tonneaux !

— Mais c’est quatre fois plus qu’à l’ordinaire ! s’étonna Tavernois.

— Notre grand âge ne nous permet plus la timidité, il nous faut rattraper ces longues et interminables années gâchées par ces sept ans de guerre futile. Ce bâtiment est splendide, vous verrez. Nous avons doublé ses coques de plaques de cuivre. Ainsi, nous améliorerons notre sillage en mer et surtout nous résisterons aux tarets lors des multiples mouillages africains.

— Que sont les « tarets » ? demanda Le Gouanec, novice à toutes affaires maritimes.

— Ce sont de petits mollusques qui s’accrochent sur la coque des navires et peuvent aller jusqu’à la percer. Nous avons vu plusieurs fois des navires sombrer en mer pour moins que ça… expliqua Tavernois

— Vous voyez, Le Gouanec, répondit le marquis d’un air satisfait, je vous l’avais dit, notre homme connaît parfaitement son affaire.

— Huit cents tonneaux… Tout de même, monsieur le marquis, cela reste inhabituel !

— Non, au contraire, ce tonnage est précis et calculé. Vous aurez besoin de place pour les marchandises de traite et pour l’embarquement des captifs noirs. Quant au retour, il nous faut de la place pour les denrées tropicales : chocolat, café et balles de coton assureront nos bénéfices. Vous devrez dans un premier temps constituer votre équipage, mais attention, veillez à doubler les effectifs. Sur une base de huit cents tonneaux, une centaine d’hommes devrait suffire.

— Une centaine d’hommes ! s’exclama Le Gouanec. Mais, monsieur le marquis, sauf tout le respect que je vous dois, ne craignez-vous pas que cela fasse un peu beaucoup ?

D’un air agacé par cet associé visiblement inculte et hermétique aux affaires de traite, Tavernois, expliqua :

— Alors que trente marins suffiraient largement en droiture vers Saint-Domingue, dites-vous que chaque mouillage constitue un risque majeur de désertion de nos marins, sans parler de la maladie et de la mort. Notre cargaison d’esclaves requiert un équipage spécial : il nous faudra de solides gaillards, des hommes forts et disciplinés. Prêts à mater la moindre révolte des nègres à bord. Des hommes de confiance. J’embarquerai mon frère Émile comme second, mes cousins comme lieutenants, enseignes et officiers mariniers. Pour le reste, mes vingt années de navigation m’ont permis d’acquérir suffisamment d’amis à Nantes et dans d’autres ports pour garantir un équipage fiable et laborieux. Je connais deux bons chirurgiens qui feront l’affaire. Mes cousins recruteront les maîtres charpentiers et mon père, les tonneliers et les voiliers.

On devinait à la mine réjouie du marquis, qu’au vu de l’assurance et de la détermination de Tavernois, il était définitivement conquis. La soif de réussite de Jean était légendaire, sa survie personnelle aussi. Navigateur émérite, bon commerçant, il était réputé sans état d’âme. Et le marquis savait, mieux que quiconque, que cette qualité était indispensable pour mener à bien cette expédition.

La traversée de l’océan était pour les cargaisons d’esclaves une épreuve absolue. Quasi insoutenable. Arrachés à leur famille, à leur village, nus, entravés, marqués au fer rouge, ils étaient embarqués comme du bétail, entassés dans des cales aveugles et étouffantes.

Dans une semi-obscurité, à trois ou quatre hommes par mètre carré, les captifs, allongés à même le bois, ne pouvaient espérer se tenir debout, enfermés sous un entrepont d’une hauteur d’à peine un mètre quatre-vingt.

La promiscuité humide, le mal de mer, les vomissures et les déjections empuantissaient tout, faisant prospérer les maladies.

Le manque d’hygiène, la dysenterie, les fièvres et le scorbut rendaient les traversées morbides. Le capitaine devait être fort et impitoyable, pour un juteux bénéfice. Il ne fallait surtout pas dépasser les quinze pour cent de perte humaine.

On embarquerait donc chirurgiens et médecins, dont les tâches seraient « d’assainir » l’atmosphère avec de savantes vapeurs de vinaigre, de juguler d’éventuelles épidémies et de contrecarrer diverses maladies.

— Nous vous apprendrons à traiter avec les chefs de tribus locales. Nous en connaissons quelques-uns, cela nous aidera pour démarrer.

— Monsieur le marquis, attention, j’ai ouï dire dans des tavernes que le commerce a considérablement évolué ces dernières années. Certains aujourd’hui ne se contenteront peut-être plus des cadeaux d’antan.

— Oui, très certainement. Il vous faudra peut-être improviser, Tavernois. Nous comptons sur votre talent de fin négociateur. Pour votre aide, nous tenons d’une relation éloignée quelques documents qui devraient vous éclairer sur le négoce avec ces nègres. Bimbeloteries, verroteries, pièces de tissu et surtout eaux-de-vie et liqueurs, tout y est minutieusement répertorié. Vous devrez charger des pièces de tissu pour l’Angola, surtout des velours, des damas et des satins. Il vous faudra choisir des motifs très colorés, des grandes fleurs de préférence. Préférez le rouge vif et le bleu. La traite se faisant essentiellement avec du tissu, prévoyez au moins six cents pièces de toiles indiennes. Vous en verrez tous les détails avec le sieur Le Gouanec. Il vous faudra également des articles de mercerie, bijouteries montées avec des pierres fausses, couteaux, miroirs, sonnettes et grelots.

Devant l’air ahuri de Jean, qui visiblement ne comprenait pas à quoi pouvaient servir tous ces articles de « bazar », le marquis crut bon préciser fermement :

— Tavernois, je vous prie de bien vouloir considérer l’affaire avec intérêt, et ce, dans les moindres détails. De grâce, faites-nous confiance. Il vous faudra non seulement prévoir les marchandises nécessaires à la traite, mais vous devrez intégrer aussi l’achat des denrées du pays et les nègres que vous emploierez pour le déchargement et l’embarquement. Il y va de la réussite de l’entreprise. La moindre négligence nous serait fatale. Le sieur Le Gouanec vous confiera un inventaire précis et votre itinéraire.

Cela faisait maintenant près de quatre heures que le marquis s’agitait.

Trop bien nourri, gras, fat, la sueur perlait sur son front. Il déplia sans grâce et bien maladroitement une carte Bellin et posa son index bouffi et moite :

— Pour votre première escale, vous mouillerez au port de Cabende, sur la côte d’Angola, entre le pays de Congo et celui des Cafres. Nous connaissons très bien le roi, vous serez accompagné d’un interprète qui vous attendra sur place. Il conviendra de saluer le roi et de lui faire les présents d’usage, à lui et au masouque et à son manbouq. En principe, pour ce premier voyage vous devriez réussir à charger cent cinquante têtes, en une seule escale. Prévoyez dix à quinze pour cent de pertes pendant le voyage jusqu’à Saint-Domingue, mais pas plus, sinon gare… vous entameriez notre bénéfice. Si vous savez mener promptement votre affaire, vous devriez être de retour en moins de douze mois.

Il lui en fallut plus de vingt-quatre !

Les informations du marquis étaient totalement dépassées et erronées. La conjoncture de la traite des esclaves n’était pas si évidente et certainement moins aisée que l’on avait bien voulu le lui laisser supposer.

Sur place, aux abords des sites et comptoirs traditionnels, il y avait déjà une très longue file d’attente composée de négriers rivaux, pour la grande majorité des Britanniques et des Portugais, très implantés et fortement agacés par cette soudaine concurrence française.

Le nouveau traité entre la France et l’Angleterre avait eu pour effet négatif de démultiplier en quelques mois le volume d’acheteurs.

L’accueil des chefs de tribus locales s’en était considérablement ressenti ; certains devenaient de plus en plus exigeants, voire hostiles.

La forte demande d’esclaves déboucha naturellement sur une pénurie de captifs, entraînant inévitablement des prix de traite extravagants.

Tavernois, aventurier dans l’âme, s’adapta avec une rapidité et une audace stupéfiantes.

Excellent navigateur, il mouilla son navire dans les rades foraines, non protégées des éléments naturels : les récifs et ressacs devenaient hasardeux voire périlleux, donc beaucoup moins fréquentés.

Il descendit tout le long de la côte et multiplia les mouillages.

Plein d’audace, il n’hésitait pas à franchir en chaloupe la barre qui déferlait dangereusement le long du rivage.

Il ancrait parfois son brick à l’entrée des rivières, s’insinuant à l’intérieur des terres.

N’hésitant pas, avec quelques hommes armés de mousquets, à s’engager pendant des jours et des nuits entiers de marche dans une jungle hostile, au hasard de contrées inconnues. Certain de sa bonne étoile, il finissait toujours par croiser des tribus locales.

Sauvages hostiles ou dociles, peu lui importait. Intrépide et courageux après les premières palabres échangées avec le chef ou roitelet, déballant ses articles de bazar, il passait commande de nègres.

Le temps pour ces roitelets de capturer dans des villages voisins la précieuse cargaison commandée, et la traite s’organisait.

Tavernois, en qualité de commerçant avisé, comprit très vite que les innombrables richesses que décelait l’intérieur des terres, ne se cantonnaient pas uniquement aux esclaves, mais que l’on pouvait sur ces côtes, qui du reste portaient leur nom, trouver et acheter des richesses extraordinaires : or, ivoire, malaguette (poivre) et autres trésors exotiques.

Sa fortune était faite…

À des milliers de kilomètres de là, en France, par une froide nuit, terrassé par une crise de goutte plus douloureuse qu’à l’accoutumée, le marquis rendit l’âme.

L’état de ses chairs tuméfiées jusqu’aux genoux, rouges et brûlantes, crevassées par endroits, putréfiées à d’autres, laissait supposer une délivrance souhaitée et attendue.

Le marquis mourut comme il avait vécu… avec éclat et panache.

Sa maisonnée fut à peine triste, son épouse de trente ans sa cadette soulagée et enfin libre, et les domestiques indifférents. Seule sa fille, son unique enfant, semblait affectée.

On l’enterra, lui et sa mémoire, très vite, avec les hommages dus davantage à sa fortune qu’à son rang.

De retour à Nantes, certain de sa nouvelle stratégie de traite, les cales remplies d’or, d’épices et d’ivoire, Tavernois n’eut aucun mal à convaincre Le Gouanec d’une nouvelle et fructueuse association.

Ensemble, trente années durant, ils armèrent plus de cent cinquante navires qui écumèrent la longue façade littorale africaine : plusieurs milliers de kilomètres, des rivières du Sud au delta du Niger, se prolongeant de chaque côté du fleuve Congo, dans les pays du Loango et d’Angola.

Tavernois, non sans orgueil, racheta la plantation du marquis et épousa sa fille sur le tard.

Il est vrai que la fortune du marquis, en l’absence d’héritier mâle régnant sur ces terres, souffrait considérable­ment de mauvaise gestion.

Madame la marquise, encore fraîche et insouciante, brillant esprit, migra à Versailles. Très vite, elle fut très en vue à la cour du roi.

Elle et sa fille unique dépensaient sans compter : toilettes, parfums, équipage, rien n’était trop beau pour les satisfaire.

Madame mère brillait par son esprit, mais n’y entendait rien au jeu d’argent. Elle ne se connaissait pas de rivale à la cour pour perdre des fortunes en quelques heures avec autant d’élégance et d’insouciance.

L’alliance avec Tavernois, certes roturier mais outrageusement fortuné tombait donc à pic. Mademoiselle Clémence était laide, de nature corpulente, héritage de feu son illustre père. Elle souffrait même d’une verrue fort disgracieuse sur l’aile du nez.

Elle était néanmoins pourvue, comme sa mère, d’un esprit vif et d’une intelligence rare.

Totalement insignifiante à la cour, de retour sur ses terres, curieuse de tout, elle avait fait de son salon nantais l’un des endroits les plus en vue de la province.

Elle régnait sans partage sur une petite cour composée de philosophes, d’érudits et même d’encyclopédistes.

De Nantes à Quimper et bien au-dessus de la Loire, il était de la dernière mode et du nec plus ultra d’être convié à ses dîners où flottaient des idées humanistes d’un genre nouveau.

Le profit colonial réussissant à merveille, la famille Tavernois était devenue riche, très riche.

Certes, si toute la noblesse de province se pressait pour fréquenter assidûment le salon de madame, la condition de monsieur son époux, si riche soit-elle n’en était pas moins roturière.

Les nobliaux locaux ne manquaient pas une occasion de le lui rappeler.

Élégamment ou pas, Jean vivait très mal ces remarques incessantes et se plaignait souvent à son épouse de leur caractère humiliant.

Depuis dix ans, n’ayant plus grand-chose à faire en mer et sur terre, ses affaires étant gérées au mieux par son associé, Jean s’essayait en politique.

Il ne rêvait pas d’honneur, mais de pouvoir. En quelques mois, son épouse et ses dîners mondains lui avaient complètement tourné l’esprit.

On y parlait de liberté politique, on y rêvait d’abolition de privilèges et de charges qui, soit dit en passant, ne se distribuaient plus aussi facilement que par le passé.

Il en était à sa quatrième demande, perdue dans une très haute indifférence royale.

Jean avait beau être un bourgeois richissime, la noblesse locale n’entendait pas abandonner si facilement ses prérogatives sur l’autel de ses ambitions politiques. D’autant que trop souvent les idées de ses convives écrivains et philosophes l’encourageaient très fortement à une effervescence réformatrice très mal appréciée par la noblesse locale.

Jean se sentait totalement exclu de la vie politique de sa cité et de sa région et en souffrait.

Sa récente fortune n’y changeait rien.

Ses idées nouvelles, si ambitieuses pour lui, pour la ville et pour le pays, ne récoltaient que les suffrages des adeptes de la loge maçonnique où il avait été convié depuis sa récente fortune.

L’arrivée quasi inopinée d’un citoyen américain, Benjamin Franklin, allait définitivement mettre le feu aux poudres.

Sa destinée, celle de sa famille et de toute sa descendance allaient en être à jamais bouleversées.

Madame Tavernois préparait minutieusement avec ses amis écrivains parisiens, depuis des mois, l’arrivée de cet hôte américain.

Monsieur de Beaumarchais, très grand ami de madame Tavernois, l’avait convaincue d’organiser chez elle un souper fin afin de recevoir dignement l’inventeur brillantissime, le scientifique de génie, le philosophe et politicien averti. La traversée atlantique serait très certainement périlleuse pour notre ambassadeur américain. Il aurait très certainement à échapper à la marine anglaise qui ne rêvait que de s’offrir sa tête. Une halte à Nantes avant l’arrivée à la cour de Louis XVI était une évidence.

Pour le repos du vieil homme, et pour le reste…

Il fallait des armes, des hommes, des bateaux, bref, de l’argent.

La maison des Tavernois, avec sa situation, son commerce et sa fortune, était donc toute désignée pour servir les intérêts de notre émissaire.

La France et le Nouveau Monde avaient une ennemie en commun : l’Angleterre. La France se devait de soutenir militairement l’Amérique en l’aidant à se soustraire du joug anglais.

Tout était prêt, organisé ; même l’audience du roi était programmée. Celui-ci, curieux d’inventions et de mécanismes nouveaux — on lui avait assuré que Benjamin Franklin savait maîtriser la foudre — brûlait d’impatience de recevoir ce génial inventeur.

L’hôtel des Tavernois était donc en pleine effervescence… Situé sur l’île Feydeau, dans le quartier cossu de la Petite Hollande, il dominait par son élégance l’ensemble des hôtels déjà très cossus de la place.

La magnifique façade s’érigeait, fière et hautaine et s’ouvrait sur une vaste cour carrée.

Les réceptions, composées de trois vastes salons, d’une somptueuse salle de bal reliée à une salle à manger s’ouvraient sur l’avant.

Les pièces de la vie quotidienne avec ses services donnaient sur l’arrière.

L’hôtel possédait de grands balcons en fer forgé, lui concédant ainsi une vue imprenable sur les quais et ponts de Nantes.

Madame Tavernois s’affairait, régnant d’une digne fermeté sur ses domestiques.

Pour accueillir monsieur Franklin, tout devait être parfait.

C’est donc d’un pas décidé qu’elle se dirigea ce matin-là vers les cuisines, s’enquérant auprès de son maître d’hôtel du menu qu’il convenait de mettre en place pour ce souper fin. Il se devait d’être spécial, élégant et surprenant. Clémence Tavernois estimait que le charme, la grâce et la grandeur d’une maison s’affirmaient par le sens du détail.

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