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La Grèce dissidente moderne

De
232 pages
L'univers socioculturel de la dissidence en Grèce au cours des deux derniers siècles fournit un excellent moyen pour étudier ce que Michel Foucault appelait "la continuité des illégalismes populaires".Les bandits sociaux grecs du XIXe sont les descendants directs des prestigieux clephtes du XVIIIe (principaux artisans de l'indépendance du pays) en même temps que les ancêtres des rébétès (la "pègre" urbaine).Le même imaginaire semble traverser d'une époque à l'autre ces formations de "rebelles primitifs" que la société rejette tout en manifestant une secrète fascination pour leur mode de vie, leur univers moral ou leurs productions culturelles.
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Photo de la couverture: N. Lytras " Le laitier ", 1895, Pinacothèque nationale, Athènes

LA GRÈCE DISSIDENTE MODERNE
Cultures rebelles

Du même auteur

Théâtres d'ombres, tradition et modernité (sous la direction de Stathis Damianakos avec la collaboration de Christine Hemmet),

L'Harmattan

-

Institut IntemationaJ de la Marionnette, 1986.

Le paysan grec, défis et adaptations face à la société moderne, L'Harmattan, 1996.

cg L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-3900-8

Stathis DAMIANAKOS

LA GRÈCE DISSIDENTE MODERNE
Cultures rebelles

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItalÎa Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Ouvrage publié avec le concours du Laboratoire Dynamiques Sociales et Recompositions des Espaces (LADYSS)J CNRSUniversité de Paris X-Nanterre.

SOMMAIRE

INTRODUCTION L'UNIVERS CLEPHTIQUE TRA VESTISSEMENT ET SON

9

23

BREVE ESQUISSE HISTORIQUE DES ETUDES ETHNOGRAPHIQUES GRECQUES

29

L'EXEMPLECLEPHTIQUE L'optique intemporelle L'ethnocentrisme L'idéalisation-mythification de l'objet étudié

33 33 42 45

LE CREPUSCULE DES HEROS: LE BANDITISME FACE A L'ORDRE
BANDITISME

JACOBIN
PASTORAL

51
51

SOCIAL ET IMAGINAIRE

Un récit villageois Les fondements de deux univers: complémentarités et homologies Mode de vie et rapports avec l'espace Pratiques culturelles et univers moral Principes d'organisation sociale: le tseligato et la bande Les aspects sociaux du banditisme Le code des bandits
DISSIDENCE SOCIALE ET LEGITIMITE INSTITUTIONNELLE

51

57 60 63 67 71 79

81 86 95

Le banditisme comme lien social: bande, société locale et pouvoir Ethique du banditisme et continuité des illégalismes populaires

Du CLEPHTEDES MONTAGNES AU REBETEDES VILLES Société civile et société politique: une laborieuse symbiose Dissidence et rapports politiques Légitimation populaire de la dissidence

103 110 113 116

ORGUEIL ET DESOLATION D'UN MONDE DECHU: LES REBETES, TRUBLIONS INVETERES DE LA NOUVELLE SOCIETE DISCIPLINAIRE 123
CULTURE URBAINE ET GROUPES MARGINAUX
LA SYMBOLIQUE DU REBETIKO

123

La démarche Eléments de définition des rébétika comme patrimoine culturel urbain Sur les sous-prolétaires des centres urbains L'univers thématique, idéologique et affectif des rébétika
FADO ET REBETIKO, PEUT-ON MUSICALE REINVENTER POPULAIRE? VIES P ARALLELES LA TRADITION

137 139 141 147 153 179

187

LA CONTESTATION TOTALE: DERISION ET DEMOLITION DU LANGAGE DANS LE THEATRE DEKARAGHIOZIS Le spectacle: contexte ethnohistorique et problèmes d'approche La subversion par le langage Le héros destitué BIBLIOGRAPHIE

195

196 203 209 215

8

INTRODUCTION

L'univers socioculturel de la dissidence en Grèce au cours des deux derniers siècles fournit un excellent moyen pour étudier ce que Michel Foucault (1975) appelait" la continuité des illégalismes populaires" s'agissant de la période, plus ou moins longue selon les sociétés, qui précède la consolidation définitive du capitalisme face à l'organisation sociale traditionnelle. Ceci est vrai également pour l'ensemble des États-nations du Sud-Est européen dont la création au xrxe siècle fut soumise à l'étroite tutelle des grandes puissances européennes. Si, pour un pays comme la France du xrxe siècle, les "classes dangereuses" ont été longtemps confondues avec les "classes laborieuses" (Louis Chevalier, 1958), le système institutionnel imposé aux sociétés balkaniques aura rejeté dans la condition du hors-la-loi la majorité du peuple rural et urbain jusqu'aux lendemains de la dernière guerre. Tardivement introduits et défectueux dans leur application, les appareils de l'État jacobin (scolarisation nationale, conscription généralisée, système pénitencier moderne, enfin usine et salariat) mettront un temps excessivement long avant de produire leurs premiers effets afin de rendre les individus, selon encore une fois le mot de M. Foucault, " utiles et dociles". Malgré leurs particularités ethniques ou culturelles, les classes populaires dans ces sociétés vivent, d'un bout à l'autre de l'empire ottoman, en osmose très poussée qui fait que la continuité en question est partout bien visible. Valable, en principe, sur le plan synchronique, on la retrouve aussi au niveau diachronique: les bandits sociaux grecs du xrxe siècle sont les descendants directs des prestigieux clephtes du XVIIIe siècle (principaux artisans de l'indépendance du pays) en même temps que les ancêtres des rébétès (la" pègre" urbaine d'où est issu le chant rébétiko qui deviendra par la suite la musique nationale grecque par excellence) ainsi que des montreurs d'ombres ambulants (théâtre oral de Karaghiozis) qui reprendront, sur un autre plan, le flambeau de la contestation sociale. La même éthique, les mêmes valeurs sociales, le même imaginaire semblent traverser d'une époque à l'autre, tel un fil rouge invisible, ces formations de " rebelles primitifs ", pour évoquer E. Hobsbawm (1966), formations que le reste de la société 9

appréhende, rejette ou méprise, tout en manifestant une secrète fascination pour leur mode de vie, leur univers moral ou leurs productions culturelles. C'est aussi le cas, à travers de longs siècles, pour l'ensemble des peuples de la région Sud-Est européenne. Depuis les aerites et les apélates des temps médiévaux jusqu'aux maquisards de la dernière guerre, en passant par les elephtes et les armatoles, les uskoks et les haïdouks, les junaks, les zeybeks, les éfés et les brigands du xrxe et du début du XXe siècle, ou encore ces personnages emblématiques tirés du vieux fonds historique, religieux ou mythologique de la mémoire collective, (les Marko Kralievitch, les Castrioti Skanderberg, le~ Koroglou, les Tchakidji et bien d'autres), la figure du " bandit-héros" a toujours occupé une place imposante dans les traditions orales du Sud-Est européen (cf S1. Damianakos éd., 2000). Thème central, par définition, des épopées populaires, les actions du bandit-héros sont aussi relatées dans de nombreuses autres manifestations de la culture populaire: chants historiques, ballades, contes, légendes, récits biographiques, représentations théâtrales, chansons diverses. Quels sont les attributs, physiques ou moraux, que l'imaginaire des peuples assigne à ces personnages exceptionnels suivant les époques et les lieux? Quel est leur statut social? S' agitil d'individus marqués par les stigmates de la déviation, de la dissidence, de la marginalité et de la condition de hors-la-loi ou, au contraire, font-ils partie des forces censées défendre l'ordre social, politique et culturel établi? La légitimité dont ils bénéficient estelle fondée sur un pouvoir charismatique, octroyé soit par la divinité, soit par l'autorité séculaire, ou bien sur l'existence d'un "droit communautaire" solidement enraciné dans la conscience collective? Peut-on parler d'un archétype héroïque commun dont les traits maj eurs auraient traversé les siècles, de l'époque byzantine à nos jours? Quel usage les traditions savantes et les idéologies dominantes ont-elles réservé à l'imaginaire populaire héroïque (nationalismes, populismes de droite ou de gauche) après la création des États nationaux et quels sont les problèmes que pose au chercheur d'aujourd'hui un matériau oral rebelle, en principe, à la restitution écrite? 10

Voici quelques interrogations qui touchent de près aussi bien les études interbalkaniques comparées, que les nouveaux domaines de la recherche interdisciplinaire apparus récemment en sciences sociales: par sa nature même, l'objet de ce livre, le rapport conflictuel entre légitimité officielle et légitimité populaire, renvoie non seulement à la sociologie, mais aussi à l'anthropologie, 1'histoire, la science politique ou la sémiologie. En outre, il répond à des sollicitations du présent. N'assiste-t-on pas depuis quelque temps à une réactivation plutôt virulente des quêtes identitaires dans tous les pays de la région? Le " retour du héros" dans cette partie de l'Europe, contrastant singulièrement avec le recul des idéologies héroïques observé après la dernière guerre dans les sociétés occidentales bien assises, est-il à mettre sur le compte d'un réveil, aussi brutal qu'irrationnel, des nationalismes régionaux endémiques, comme certains le pensent, ou bien ne devrions-nous pas l'interpréter comme le signe d'une réaction, dans l'imaginaire, face au nouvel ordre mondial instauré depuis la chute du mur de Berlin? Comme une issue de secours symbolique face aux dangers de fusion (ou de fission) identitaire représentés par les forces de globalisation et les prétentions hégémoniques des grandes puissances? Plus peut-être que tout autre champ d'investigation ethnohistorique dans l'aire balkanique, le thème proposé ici requiert une vigilance épistémologique permanente. Celle-ci renvoie aussi bien à la construction de l'objet de recherche, la nature des sources et des matériaux soumis à l'analyse ou la démarche à suivre, qu'à certains vieux problèmes théoriques ou méthodologiques de la science sociale que la recomposition en cours de nos paysages disciplinaires éclaire d'un jour nouveau. (*) Commençons par un rappel d'ordre sémantique: le terme " héros" est absent du vocabulaire de toutes les traditions orales en question. Il s'agit d'une notion abstraite, d'une fabrication intellectuelle ignorée par le langage intrinsèquement matériel de la littérature populaire. Pour évoquer ces personnages hors de Il

commun, objets d'admiration et de vénération dans la mémoire sociale, celle-ci se sert soit directement des noms propres (leurs patronymes), soit d'un substantif désignant leur groupe d'appartenance. Cette substitution de "l'objet théorique" à " l'objet social" a des conséquences déterminantes pour notre sujet dans la mesure où, comme chacun sait, la notion de "héros" n'a pas cessé, depuis la fin du XVIIIe siècle, de donner lieu à toutes sortes de manipulations idéologiques. L'image du " bandit-héros" balkanique, restituée à partir des sources orales ou écrites n'ayant pas subi d'interventions littéraires notoires, diffère de manière substantielle des modèles avancés par les idéologies dominantes contemporaines: modèle du "héros national" construit par les Écoles ethnographiques ouest-européennes (et aussitôt repris par celles des pays du Sud-Est) ou modèle du " surhomme" universel diffusé par la littérature populiste le long des deux derniers siècles. Nous verrons plus loin les principaux traits qui semblent définir, au-delà des variations spatiales ou temporelles, l'archétype
.

du personnage glorifié dans les traditions balkaniques. Pour
l'instant, signalons seulement que ce dernier diverge sensiblement (s'il ne lui est pas ouvertement opposé) de l'imagerie recélée par les chants et les récits héroïques qui ont été recueillis (ou fabriqués) dans les pays occidentaux, depuis l'épopée ossianesque en Écosse jusqu'aux anthologies des volkslieder publiées par Herder et ses épigones, sans oublier le bardisme gallois ou celte et les sagas scandinaves (A.-M. Thiesse, 1999, P. Centilivres et alii, 1998): d'un côté, la mise en avant de l'insoumission et de la révolte contre un pouvoir (humain ou surnaturel) désigné comme assaillant à repousser plutôt qu'adversaire à anéantir, l'incertitude quant à l'issue du combat (victoire ou mort), l'insistance sur l'exemplarité de l'acte au détriment de la description élogieuse des attributs personnels (qui, souvent, sont présentés de manière négative), la marginalité du héros; de l'autre côté, l'exaltation de l'agressivité et des vertus belliqueuses, teintées de sentimentalité chevaleresque, la mise en valeur de l'écrasement de l'ennemi ou de l'idée de sacrifice pour une cause supérieure, la célébration d'une individualité lisse et sans défauts, l'insertion de l'acteur dans une généalogie bien précise (le plus souvent une dynastie ou un clan aristocratique). Il va de soi que l'acception courante du terme" héros" sera beaucoup 12

plus fortement marquée par le deuxième modèle que par le premier. Loin de témoigner d'une adhésion sans réserve aux théories " réflexives" ou "déconstructivistes" actuelles, ce constat de décalage entre catégorie notionnelle et réalité empirique est nécessaire pour éviter une conception par trop naïve du travail scientifique et pour rappeler que, en matière de recherche sur les " héros", le mythe est déjà dans le concept. Autre terrain épistémologique miné d'avance, celui du choix des sources et des matériaux à analyser ainsi que de la démarche à suivre pour saisir un objet qui a la particularité d'appartenir, à la fois, au passé et à l'expression orale. S'il est vrai que, selon le mot de Herder, "les chants sont les archives du peuple ", par quel moyen contrôler la fiabilité de leur transcription qui intervient, souvent, plusieurs siècles après leur apparition? De même, quel crédit accorder à la documentation écrite disponible sur telle ou telle époque lorsqu'on sait qu'elle a été produite par des élites sociales (ou à leur usage) et que, par conséquent, toutes les informations qu'elle peut fournir (d'ailleurs rarissimes) sur les couches populaires et leur univers culturel sont marquées par une "idéologie de classe"? À ces difficultés, inhérentes à l'objet, il faut ajouter les impasses théoriques et méthodologiques héritées des Écoles folkloriques balkaniques qui, pendant deux siècles, ont monopolisé la recherche dans ce domaine et dont la vision, en dépit des apparences, continue de peser lourdement sur les problématiques actuelles. L'approche typiquement ethnocentrique, a-historique et idéalisante-mythifiante commune à ces Écoles (legs néfaste de l'ethnoromantisme allemand), est à l'origine d'une triple ambiguïté qui hante, encore de nos jours, bon nombre d'études sur la littérature héroïque orale: ambiguïté d'abord entre célébration populaire et culte officiel, consécutive à la confiscation du héros populaire par l'idéologie dominante et sa transmutation en héros national; ambiguïté ensuite entre passé et présent impliquée par une vision téléologique de l'histoire qui considère que les enjeux actuels ont touj ours existé, alors que l'action héroïque s'inscrit dans un univers de conflits d'une toute autre nature; ambiguïté enfin entre transcriptions restant plus ou moins proches au document oral et "recensions" littéraires (inspirées par des considérations esthétiques, morales ou patriotiques), qui peuvent aller jusqu'à la 13

falsification de celui-ci ou au plagiat pur et simple. Séparer, dans ces conditions, le bon grain de l'ivraie est une opération très délicate qui nécessite l'étroite collaboration de l'anthropologue, de I'historien, du linguiste et du philologue. L'absence de contextualisation ethno-historique et l'ignorance des règles qui président à la création et à la diffusion de la littérature orale expliquent en partie les impasses en question. La tendance dominante (vieille obsession historiciste et philologique) est de traiter cette dernière comme un document écrit, une " œuvre" fixée dans le temps, originale et personnalisée. Or, on sait que les principes auxquels obéit la créativité culturelle populaire (l'improvisation, l'anonymat, l'agencement sélectif opéré par la mémoire collective) font de son" accomplissement" un moment aussi, sinon plus crucial de sa réalisation que l'apparition du " modèle originel ". Les mécanismes de transmission-diffusion font partie intégrante du processus de création, de telle sorte qu'une forme d'expression orale n'acquiert jamais sa configuration " achevée"; elle est, au contraire, en perpétuelle recomposition selon le moment historique et les milieux sociaux, la mémoire sociale vouant à l'oubli les parties qui n'ont plus de signification pour l'auditoire contemporain, tandis que d'autres parties (mots, phrases ou passages entiers) viennent les remplacer, répondant aux nouvelles expériences socio-historiques. Seul le hasard de la transcription lui confère son aspect définitif, en tout cas celui qui nous est connu et sur lequel porte le travail du chercheur. Changer un mot, remplacer un nom par un autre (procédure pourtant habituelle dans la transmission de la culture orale) peut modifier radicalement la signification d'un chant ou d'un récit populaire. Façonné et remodelé sans cesse au cours des siècles, semblable à une roche sédimentaire comportant plusieurs strates d'âges géologiques différents, le texte oral n'a pas, à proprement parler, d'histoire. Comme il a été démontré par Vladimir Propp (1983) à propos de l'historiogenèse du conte merveilleux, l'origine de ses composantes majeures se perd dans la préhistoire. Impliquées par la nature même de l'objet, les questions du rapport entre mythe et histoire, légende et événement, mémoire orale et restitution écrite ou idéologies dominantes et univers 14

éthique populaire sont au cœur de la problématique des études publiées ici. Quel est l'apport de I'histoire à la formation de l'imaginaire populaire et, inversement, quelle est la part occupée par ce dernier dans la construction de I'histoire, en particulier de I'histoire nationale? Si tout le monde semble unanime pour reconnaître un fondement historique aux personnages héroïques ou aux" faits" dont parlent les textes oraux, tout en regrettant la carence d'une documentation écrite contemporaine à leur apparition, en revanche les avis sont plutôt partagés quant à la nature de la "vérité" recélée et quant aux fonctions idéologiques remplies respectivement par le mythe et par l'histoire. Cependant, reconnaître l'existence de liens étroits entre expression orale et histoire ne résout pas le problème du " sens" attribué par la première à la seconde ni, à plus forte raison, celui de la "fonctionnalité idéologique" de l'une ou de l'autre dans leur contexte social et historique. Y a-t-il une" conscience historique" à découvrir soit dans" l'intention" du discours oral, soit dans la façon dont celui-ci est reçu et compris par l'auditoire? Les pratiques ou les valeurs sociales en vigueur sont-elles reflétées, réinventées, déformées ou ouvertement invalidées par le texte analysé? Les chants et les témoignages évoqués le long des études qui suivent à propos des clephtes, des bandits, des rébétès et des montreurs d'ombres grecs suggèrent des réponses chaque fois différentes selon le cas et le moment historique. Toutefois, il ne faut pas conclure que l'oralité d'un texte suffit pour l'exclure d'une quelconque expérience historique et pour le placer automatiquement dans le domaine du mythe. La mémoire sociale possède un sens de l'histoire, certes différent de celui que professe la tradition savante, mais pas moins réel pour autant. (*) Est-il possible de dresser un portrait tant soit peu cohérent du héros balkanique, portrait qui résumerait les principales caractéristiques que lui attribue l'imaginaire populaire à travers les âges et les lieux, tout en se préservant des oripeaux déformants dont il est gratifié par les folkloristes nationaux ou les romanciers inventeurs du surhomme moderne? Peut-on parler d'un archétype 15

héroïque commun aux traditions sud-est européennes, d'un continuum diachronique qui relierait entre eux les personnages célébrés pour leurs qualités et actions exceptionnelles, depuis les lointains apélates jusqu'aux dissidents du début du XXe siècle? Derrière la variété déconcertante des cas individuels recensés, derrière la diversité des représentations populaires (souvent contradictoires) quant à la manière d'être du héros, il y a une profonde unité de vision qui renvoie aussi bien au statut de dissident social reconnu à celui -ci, au type d'activités et aux rôles qu'il est censé exercer, qu'aux attributs physiques ou moraux qui lui reviennent et les valeurs qu'il doit défendre. Ce constat n'a rien d'étonnant lorsqu'on sait que pendant plusieurs siècles, avant d'être séparés par les barrières du nationalisme et dressés les uns contre les autres, les peuples balkaniques ont vécu sous des régimes agraires identiques, générateurs des mêmes conflits, et partagé une culture orale commune, transcendant les clivages confessionnels, linguistiques ou ethniques. Les mêmes ballades populaires, les mêmes chants et les mêmes légendes, agrémentés des mêmes expressions « formulaires », des mêmes motifs et jusqu'aux mêmes vocables, circulent incessamment, en plusieurs centaines de versions, d'une tradition locale à l'autre ou d'une langue à l'autre. Les bardes polyglottes qui se déplacent à travers les Balkans ou les montreurs d'ombres ambulants, capables d'adapter leur spectacle selon l'auditoire local tiennent un rôle décisif dans ce processus de syncrétisation. Mais quelle est la spécificité de la dissidence en question, en quoi la condition hors-la-loi du héros s'inscrit-elle dans un ensemble de règles (explicites ou implicites) prévues et gérées par le système social en place? Le bandit-héros s'impose en interlocuteur du pouvoir, plus encore il est quelqu'un qui a la capacité de traiter avec celui-ci d'égal à égal. Quel est le fondement de ce pouvoir? Il y a, bien sûr, sa force hoplique organisée, très sérieusement prise en considération par les puissants du moment, sa vocation hégémonique aussi; toutefois l'élément déterminant qu'il faut souligner consiste en ce qu'il est le détenteur d'une légitimité populaire, opposée point par point (au niveau des valeurs défendues) à la légitimité officielle. Ces deux types de légitimité ont pendant longtemps coexisté dans la mesure où ils résument la 16

contradiction primordiale, le conflit maj eur qui traverse les sociétés sud-est européennes depuis l'empire romain j usqu' au lendemain de la création des États nationaux: le conflit qui met face à face le pouvoir central et les vieilles autonomies paysannes. Qu'elles se fassent la guerre ou qu'elles négocient, les deux légitimités procèdent sur la base d'une reconnaissance mutuelle explicite. La solution chaque fois adoptée résulte d'un compromis traduisant le rapport de forces existant, rapport qui exprime, au niveau local, l'interpénétration profonde de la société civile et de la société politique et inclut une multitude de groupes, réseaux ou corps constitués (collectivités villageoises, unions territoriales, parentèles, clientèles, corporations, confréries religieuses, etc.) possédant chacun un fragment de pouvoir. Dans cette situation d'équilibre instable entre dépendance et autonomie, le héros assume une fonction clé qui le rapproche des notables locaux traditionnels. Un notable sui generis évidemment puisque aux normes distributives d'autorité habituellement établies sur la propriété, il substitue, lui, sa force hoplique, mais un notable malgré tout compte tenu de sa participation, au même titre que les autres, à un jeu de pouvoir qui n'a qu'un seul objectif: garantir à sa société d'appartenance un maximum d'autonomie dont il est le bénéficiaire. S'il est vrai que les collectivités locales balkaniques ont fonctionné, durant des siècles, comme des entités" para-étatiques organisées" (N. Pantazopoulos, 1993), disposant d'une autogestion économique, politique, juridictionnelle, culturelle etc. inégalée, ne serait-il pas logique d'admettre qu'elles ont pu organiser aussi une force paramilitaire chargée de défendre cette quasi souveraineté face à l'extérieur? Rebelle et, à la fois, élément intégrateur, le bandithéros est identifié avant tout par sa condition marginale marquée, le plus souvent, par les stigmates d'une origine sociale subalterne ou d'un handicap initial: errant, célibataire, parfois buveur et d'une extrême brutalité, il est à l'écart des normes sociales en vigueur, même celles qui ont cours dans sa propre communauté d'origine. Ces" carences" sont compensées par un certain nombre de dons exceptionnels (physiques, intellectuels ou moraux) d'une remarquable uniformité à travers les lieux et les époques. Le courage, la vigueur, la force physique, l'invincibilité (hormis les cas de trahison), la magnanimité et la générosité de l'âme, la soif de 17

justice, de dignité et d'intégrité humaine, l'amour de la liberté, le mépris de la mort et le sens de l'honneur, sont parmi les vertus héroïques le plus souvent mentionnées par les analyses qui suivent. Mais il ne faut pas se méprendre sur le sens réel de ces valeurs intrinsèquement polysémiques. Esprit anti-héroïque par vocation, Karaghiozis (version grecque du Karagoz turc) en sait quelque chose en construisant son spectacle sur le jeu, parfois imprévisible, des significations multiples véhiculées par ces notions. À l'image de ce dernier, le héros populaire ne se réalise que dans la mesure où il représente une contre-éthique située aux antipodes de l'éthique dominante et bien loin de l'idée de sacrifice au nom d'une" noble cause" que lui attribue la littérature romantique. Il ignore toute loi écrite et toute règle pour ne se plier qu'aux seules contraintes qui émanent des disciplines collectives immémoriales organisant la vie paysanne. Son individualité est une individualité interchangeable, vouée à la défense de l'ordre communautaire en conflit perpétuel avec l'ordre institué. Il est, avant tout, l'incarnation de l'aspiration universelle des paysans dominés à l'insoumission et à la révolte. (*) Pour la Grèce moderne, l'esprit héroïque véhiculé par les chants clephtiques disparaîtra définitivement avec l'extermination des dernières bandes de brigands vers la fin des années 30, suite aux mesures draconiennes prises par la dictature de Metaxas de 1936. Mais, entre-temps, deux autres formes de culture rebelle vont naître et s'enraciner cette fois-ci dans les centres urbains, exprimant, chacune à sa manière, la continuité de la dissidence sociale: les chants des rébétès (rébétika, sing. rébétiko) et le théâtre populaire d'ombres (Karaghiozis). Apparus vers la fin du XIXe siècle et en création permanente tout au long de la première moitié du XXe siècle, les rébétika grecs résument la poétique des marginaux et des déracinés qui affluent pendant cette période dans les grandes villes ou les ports de part et d'autre de la mer Égée. Souvent comparés aux urban blues américains, au tango argentin ou au fado portugais, ils disent la solitude, l'errance, l'exil, le mal de vivre et d'aimer du laissé-pour-compte de la société contemporaine, mais aussi sa 18

fierté, sa quête de dignité et sa révolte contre le sort qu'on lui fait subir. Comme ceux-ci, ils sont nés dans des lieux malfamés que fréquente la "pègre" urbaine: tavernes, fumeries de haschisch, prisons, cabarets ou maisons de tolérance. À leur instar, il feront l'objet du mépris le plus total de la part de la société bien pensante ainsi que des multiples interdictions policières qui les contraindront à vivre, pendant longtemps, dans une situation de quasi clandestinité. Comme eux, enfin, à un certain moment de leur parcours historique, ils seront" découverts" par des élites nationales à la recherche de nouveaux sons, d'exotisme et de spontanéité, découverte qui les transformera en chansons à la mode tout en les vidant de leur sémantique sociale. Pris en charge par l'industrie du disque, irrémédiablement falsifiés aussi bien dans leur forme que dans leur symbolique, ils disparaîtront définitivement dans les années 50. Depuis, leur destin est scellé par l'ambiguïté fondamentale qui accompagne toutes les entreprises de récupération culturelle de la création orale (on l'avait déjà vue d'ailleurs à propos du chant clephtique) : qu'il s'agisse d'arrangements musicaux et littéraires ou de soi-disant" études" menées dans l'esprit de l'École ethnographique grecque, la perception du rébétiko oscille constamment entre la reconnaissance de sa profonde altérité sociale et le souci d'affirmer à travers lui l'identité nationale. Fallait-il l'admettre comme l'expression privilégiée des bas fonds et des " asociaux" des centres urbains ou le considérer comme incarnation par excellence de l' ethos du néo-hellène ? Il est évident que la seule voie pour lever la contradiction est celle qui fut effectivement suivie, à savoir la folklorisation de ces chants, l'aliénation de leur surface signifiante par rapport à leur signifié, leur métamorphose en mythe contemporain. La contestation exprimée par le spectacle de Karaghiozis s'inscrit dans un tout autre domaine, celui du langage. Ce qui ne manque pas de poser à l'analyse de nouveaux problèmes méthodologiques. Faut-il privilégier la forme plutôt que la structure dans l'étude du théâtre d'ombres grec? À l'analyse de celui-ci, selon les démarches de Vladimir Propp et de Claude Lévi-Strauss, ne vaut-il pas mieux préférer une lecture sous les tirs croisés des 19

théories sémiologiques de Michel Foucault, de Roland Barthes et d'Umberto Eco? Prenant le contre-pied des idées communément admises que le Karaghiozis grec est à ranger parmi les genres narratifs, l'analyse répond à ces questions par l'affirmative et propose quelques jalons pour une approche du Karaghiozis centrée sur sa surface signifiante totale, son langage aussi bien verbal que visuel. Abandonner l'analyse structurale (syntagmatique ou paradigmatique) au profit de l'analyse formelle permet, en effet, de réorienter la recherche du côté des aspects les plus significatifs de ce spectacle populaire insolite, à savoir les processus d'élaboration du sens, et implique de le considérer comme le lieu par excellence d'une triple transgression: transgression, d'abord, de " l'ordre du discours" par son mépris ostensiblement affiché des lois et des règles d'après lesquelles la société institue et légitime le pouvoir de ce dernier (tout en conjurant ses dangers), et construction d'un contre-discours situé aux antipodes du discours dominant; transgression, ensuite, de la parole mythique contemporaine au moyen du détournement des procédures qui président à sa constitution en "système sémiologique second ", détournement conduisant à sa démythification radicale et à l'émergence d'un troisième système sémiologique, celui du méta-mythe; transgression, enfin, du modèle établi du héros par la réfutation systématique des traits fondamentaux que lui attribue, depuis deux siècles, la tradition du roman dit populaire et mise en place d'un nouveau personnage: l'anti-héros. Dans un univers de signes réglementés, ordonnés et maîtrisés, l'irruption de la parole subversive de Karaghiozis restitue au discours son" caractère d'événement ", abolit la tyrannie du signifiant sur le signifié, subtilise le mythe (de la même manière que celui-ci subtilise le langage) pour nous le retourner déformé et inoffensif, réintroduit la politique et rend à la langue ses droits illimités à la liberté. Les textes présentés dans les pages qui suivent retracent l'itinéraire social suivi en Grèce par ces cultures rebelles, essentiellement au cours des deux derniers siècles. Écrits à 20

différentes époques et destinés à être lus par des publics différents, ils n'évitent pas certaines formulations itératives qui, en dépit des fusions ou des coupures opérées par l'auteur, restent peut-être perceptibles dans cette présentation globale. Le lecteur se montrera, espérons-le, indulgent. (*)

(*) Je tiens à exprimer ici mes vifs remerciements à Mme MarieAlix Carlander (LADYSS, CNRS) pour son aide à la préparation de ce manuscrit.

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L'UNIVERS CLEPHTIQUE ET SON TRAVESTISSEMENT

En raison même de sa constitution théorique et méthodologique, la laographiel traditionnelle grecque (désignée aussi sous les vocables de laographie officielle, académique ou romantique) ne s'est intéressée que très épisodiquement au "peuple des campagnes" reconnu pourtant comme le support exclusif de la création culturelle, objet de ses études. Cependant, certaines représentations sous forme d'images stéréotypées, d'idées générales (implicites ou explicites) ou d'attitudes ambiantes ne sont pas absentes dans l'œuvre des laographes grecs tout au long de l'histoire de la discipline qui commence avec N. G. Politis, son fondateur (fin du XIXe siècle), et poursuit son enseignement jusqu'à nos jours avec les représentants des tendances dominantes de l'Académie et de l'Université d'Athènes. Ces représentations qui, malgré un effort constant d'évacuation du sujet, semblent hanter l'ensemble de la littérature ethnographique, pourraient faire l'objet d'une étude particulière à travers l'analyse de contenu de quelques dizaines de milliers de travaux (théoriques ou empiriques, recueils, guides de recherche, etc.) qui ont vu le jour jusqu'à présent; étude mettant à jour les mécanismes historiques qui en construisent les fondements idéologiques et politiques. La connaissance approfondie de cette dernière composante essentielle de l'édifice ethnographique grec, qui est aussi celle de la plupart des écoles ethnographiques nationales de l'Europe du XIXe siècle inspirées de la tradition allemande, est en effet la condition nécessaire pour introduire la coupure épistémologique radicale et salvatrice, et conduire les études laographiques grecques à la rencontre des sciences sociales modernes. À défaut d'une telle analyse de contenu dont l'ampleur, fûtelle limitée à un corpus représentatif des travaux publiés, nécessiterait un travail de longue haleine, nous pourrions peut-être chercher à en déceler quelques éléments parmi les images avancées dans certaines proclamations théoriques et méthodologiques, dans certaines analyses ou dans certaines professions de foi concernant
1 De laos, peuple et graphein, écrire.