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La Guadeloupe de 1671 à 1759

De
272 pages
Si les études sur les provinces françaises sous l'Ancien Régime sont nombreuses, le monde colonial a été beaucoup plus délaissé. Ce livre se propose de commencer à combler cette lacune en précisant ce qu'a été la Guadeloupe de 1671 à 1759. Le sort de l'île s'est joué entre ces deux dates : une société nouvelle est apparue basée sur la culture sucrière et l'esclavage. Dans ce creuset naît ce qui, de nos jours, constitue la spécificité antillaise. Un monde qui reste profondément marqué par la France mais à qui la géographie et le devenir historique ont donné son originalité particulière. Au cours de ces 80 ans, nous verrons se dessiner progressivement le visage de la colonie. Le temps a pu passer ; toute une évolution bouleverser les grands traits économiques et sociaux de l'île, c'est durant ces quelques décennies qu'elle a acquis l'essentiel de ce qui la caractérise encore de nos jours et qui donne aux Antilles leur caractère incomparable et, parmi les îles antillaises, à la Guadeloupe toute sa spécificité.
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LA GUADELOUPE
DE 1671 À 1759

Lucien René ABENON

LA GUADELOUPE
,

DE 1671 A 1759
Etude politique, économique et sociale

Tome II

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1987 ISBN: 2-85802-802-8

TROISIÈME PARTIE

L'ÉT i}BLISSEMENT DE L'ÉQUILIBRE ECONOMIQUE ET SOCIAL (1730-1759)

Pourquoi ce titre? C'est que cette période se présente comme un aboutissement. Ce qui était en formation depuis le début du siècle est achevé et le paysage social économique et administratif ne changera plus jusqu'à la Révolution. L'année 1759 apparaît cependant comme une importante étape dans la vie de la colonie, parce que le siège de l'île va apporter certaines transformations et qu'il s'agit d'une crise qui a profondément marqué l'histoire de la Guadeloupe de sorte que 1759 est vraiment la date charnière du XVIIIesiècle, et les choses après le siège ne seront plus jamais tout à fait ce qu'elles étaient auparavant.

La population

L'ÉVOLUTION

DU PEUPLEMENT .,: LES LIBRES

Sur le plan démographique, la période étudiée est surtout remarquable par la poursuite du mouvement qui s'était amorcé antérieurement: la stagnation et même le déclin du peuplement d'origine européenne, alors que la population servile continue à augmenter. Les recensements sont très clairs à ce sujet, même si, pour essayer de masquer ce fait, ils s'abstiennent, à partir de 1733, de dénombrer les blancs, se contentant de faire allusion aux libres, de sorte que le mouvement précis de la population blanche est impossible à connaître jusqu'en 1772 où l'on recommence à recenser les différentes composantes de la population libre. Le recensement de 1731 qui oublie de noter les femmes d'origine européenne, ce qui le rend difficilement utilisable, a cependant l'intérêt d'être le dernier à faire allusion avec précision aux sauvages «libres»; 24 femmes, 29 hommes et 18 enfants vivent encore à la Guadeloupe à. cette époque. C'est tout ce qui demeure des anciens Caraïbes. Ces chiffres montrent bien qu'il est peu probable qu'ils aient prof.ondément marqué la population comme le pensent quelques Antillais. En déduisant du total de la population libre, les noirs, les mulâtres et les sauvages, on obtient le chiffre de 7 795 blancs pour 1 332 libres de couleur, au sens large de l'expression. Ce dernier chiffre paraît très vraisemblable puisque en 1730, 1 234 avaient été recensés. La population blanche aurait donc quelque peu augmenté par rapport à.l'année précédente. Dès 1732, l'évolution que nous avons signalée se précise. L'augmentation des libres est infime; elle n'est que de 86 individus pour les Européens et de 35 pour les libres de couleur; à noter que l'on parle alors de 25 sauvages libres ce qui est aberrant par rapport au chiffre précédent. En 173;3, sont uniquement recensés les libres. Et on en dénombre 9 098, soit une diminution de 350 individus. Il est peu probable que les libres 7

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de couleur aient diminué d'une façon aussi considérable en une année. Dans la décennie précédente, leur nombre avait augmenté lentement mais régulièrement et on ne voit pas pourquoi le mouvement se serait inversé. Dans le cas contraire et si l'évolution antérieure s'était continuée, on aboutirait à un chiffre d'environ 1 400 libres de couleur, ce qui nous mènerait à un chiffre d'environ 7 500 blancs. Il y a donc pour cette partie de la population un bilan démographique négatif de près de 400 individus en un an, ce qui est évidemment très important et ce qu'il

nous faudra essayer d'expliquer.
La population libre reste pratiquement stable jusqu'en 1740 : 9019 personnes en 1736, 9 173 en 1739. On peut donc approximativement évaluer le nombre des Guadeloupéens d'origine européenne à 7 700, à supposer que les libres de couleur n'aient pas augmenté. Les deux années suivantes sont plus difficiles à apprécier. Le premier recensement parle de 9 220 libres en 1740. Il y aurait donc une légère
'

progression

1

des libres. Le second, pour 1741, cite 8 750 libres ce qui

montre une population en net déclin 2. Il y a là une évolution que confirmeront les années suivantes. En 1742, il n'y aura que 9 058 libres, en 1743, 8 633, soit, selon nos critères, environ 7200 blancs. En 1748, les chiffres sont très 'voisins: 8 954 libres, mais ceux de 1749 marquent une nouvelle chute, 8 132Iibres, soit environ 6 800 blancs. Depuis 1736, en 13 ans, la population d'origine européenne aurait donc perdu près d'un millier d'individus. Le recensement de 1753 montre que le mouvement n'est pas absolument acquis puisque 9 172 libres sont recensés, ce qui nous ramène aux chiffres de 1739. Entre 1753 et 1772, aucun recensement n'existe, ce qui fait que nous ne pouvons pas suivre l'évolution démographique de l'île entre ces deux dates. Il faut cependant qu'à un moment ou à un autre, le mouvement de baisse ait été enrayé puisqu'en 1772, 12 709 Européens sont dénombrés pour 1 175 libres de couleur. Si nous prenons pour bornes de notre étude 1732 et 1772, nous pouvons mieux apercevoir l'évolution des libres.
1732
Blancs Libres de couleur 7881 1 367 1772 12 709 1 175

En quarante ans, la population d'origine européenne a augmenté d'un peu plus de 60 % alors que dans les premières décennies du XVIIIe siècle,

1. AOM colI. G 1 497. 2. AN colI. C 7 A 14, p. 143. 9

elle doublait en vingt ans. Nous verrons par la suite que l'accroissement du nombre des blancs semble dû essentiellement à la période qui a suivi le siège et qu'entre 1732 et 1759, il y a les plus grandes chances pour que leur nombre ait diminué. La variation de la population libre de couleur est tout aussi remarquable. Jusqu'en 1732, elle avait augmenté régulièrement même si c'était lentement. Nous voyons qu'entre cette date et 1772 au contraire, elle diminue. Ce déclin paraît lié à l'évolution du peuplement européen. Tant que le nombre des blancs progresse, le danger représenté par la croissance du nombre des gens de couleur ne paraît pas trop dangereux, dans le cas contraire, on s'efforce de restreindre au maximum les affranchissements. Remarquons que le déclin du peuplement européen a des causes complexes qui ne sont pas uniquement locales. Il faut sans doute faire

intervenir ici d'abord, la prospérité que connaît la France au

XVIIIe

siècle. Les colonies ont souvent servi d'exutoire pour des populations qui fuyaient les difficultés économiques. La relative richesse qui règne alors en France fait que le mouvement d'émigration est plus limité; et de toutes façons d'autres régions coloniales concurrencent alors la Guadeloupe dans ce domaine. Il faut se rappeler que Saint-Domingue bénéficie à cette époque d'une grande expansion et que sa population européenne augmente rapidement. Il paraît plus positif pour un candidat à l'émigration de partir vers une région en plein essor que de se diriger vers une zone de moindre dynamisme. Il faut aussi sè rappeler le peuplement français du Canada. Les efforts que les autorités font à partir de 1720 pour rendre plus difficiles les affranchissements sont le fait d'une population qui se replie sur elle-même, car son expansion paraît menacée.

Au début du

XVIIIe

siècle, les affranchissements restaient relatiyement

faciles. Un cas fréquent était celui des esclaves qui, au cours des guerres,' avaient montré de grands talents militaires. Il arrivait qu'en récompense de leur bravoure on les affranchisse. Ainsi en 1703, le gouverneur général Machault écrit au ministre 3, le 12 septembre: «A l'égard des nègres qui se sont pareillement distingués par quelqu'action particulière, S.M. veut que vous les déclariez libres, en obligeant toute la colonie à se cotiser à proportion de la faculté d'un chacun pour payer aux maîtres le prix de leurs esclaves. Le nombre en doit être médiocre, et c'est à vous à les désigner sur l'indication qui en aura été faite par

MM. de Gabaret et Auger 4 et par les officiers qui les auront vu agir. »
Certes, il ne s'agit pas d'un affranchissement très largement accessible, mais néanmoins la question est envisagée d'une façon plutôt favorable.
3. AN coll. F 3 222, p. 35. 4. Gabaret était le gouverneur particulier de la Martinique, Auger celui de la Guadeloupe. 10

Un règlement du 15 août 17115 réaffirme les principales dispositions du réglement de 1685 qui permettait à tous les maîtres de libérer leurs esclaves suivant leur volonté. En 1713, sous prétexte de reprendre cet article, un nouvel arrêt présente une première limitation. Il ne fut appliqué d'abord qu'à SaintDomingue et à Cayenne. Il s'agissait de rendre moins fréquents les affranchissements. Les maîtres en effet ne pouvaient libérer leurs esclaves «sans avoir obtenu la permission par écrit du gouverneur et lieutenant général et de l'intendant pour ce qui regarde les Isles du Vent» 6. De sorte qu'il fallait que les autorités aient donné leur approbation pour que l'esclave soit libre. Cela évidemment exigeait du temps; il fallait constituer un dossier et obtenir l'autorisation du gouverneur général et de l'intendant. Rappelons qu'au XVIIesiècle suivant le Code Noir, un simple acte notarié suffisait pour affranchir un esclave et que les mulâtres jusqu'en 1687 disposaient de leur pleine liberté. Dans une lettre du 5 juillet 1729, le ministre explique à Du Poyet et à Mesnier pourquoi l'ordonnance de 1713 n'avait pas été étendue à la Guadeloupe 7 : c'est que

tout simplement l'île « n'étant pas fort éloignée de la résidence du général
et de l'intendant, ils étaient à portée d'y veiller et de donner les ordres nécessaires» . On décida en 1729 de l'étendre à la Guadeloupe et même encore de l'aggraver. C'est ce qu'explique le ministre aux autorités de l'île dans la

lettre citée précédemment:

« Je

vous recommande d'avoir beaucoup

d'attention sur les affranchissements, de n'en donner qu'avec une grande connaissance et pour causes légitimes. Il n'y a déjà que trop de nègres et

de mulâtres libres aux Iles et vous ne pouvez être trop réservés. »
Seuls le gouverneur de la Guadeloupe et le commissaire ordonnateur recevaient le droit d'affranchir les esclaves et ce droit était sévèl"ement

réglementé. En effet, le ministre précise que le roi « a attribué à compter
du jour de l'enregistrement de la présente ordonnance au gouverneur particulier et commissaire ordonnateur de ladite île, le pouvoir d'accorder aux habitants d'icelle qui s'adresseront à eux, les permissions par écrit pour l'affranchissement de leurs esclaves, et ce sans aucun frais, et lorsque les motifs qui leur seront exposés par les maîtres qui voudront affranchir leurs esclaves leur paraîtront légitimes. Veut S.M. que tous les affranchissements qui seront faits dans ladite île sans les permissions des gouverneurs et lieutenant général et l'intendant des Iles du Vent ou des gouverneurs particuliers et commissaires ordonnateurs soient nuls et que les affranchis n'en puissent jouir, ni être reconnus pour tels. Ordonne au contraire qu'ils soient réputés esclaves, que les maîtres en soient privés et qu'ils soient vendus au profit de S.M.» C'était donc limiter au maximum les affranchissements.
5. AN colI. F 3222, p. 189. 6. AN coll. F 3 224, p. 485. 7. AN colI. F 3 224, p. 489. 11

Cette aggravation est sensible dans l'affaire du nègre André. Celui-ci avait obtenu la liberté de ses maîtres Catin Quesne et Richard Langly par acte passé devant Me Montier le 1ermars 17168. Quelque temps avant de mourir, ses propriétaires l'avaient confié au curé du Cul-de-Sac, le P. Ambroise, un capucin. Lorsque ce dernier mourut à son tour, les capucins l'envoyèrent à leur maison du Fort Royal à la Martinique où il apprit le métier de menuisier qu'il exerça pendant trois ans. A la suite de quoi, il demanda la liberté que les capucins ne voulurent pas lui accorder. Au vu de l'affaire, le procureur du roi avance que «les anciens propriétaires de l'esclave déclarent que c'est par amitié qu'ils portent audit André (qu'ils l'affranchissent) ce qui n'est pas un motif suffisant suivant la lettre de la cour à MM. de Feuquières et Blondel du 19 mars 1726» 9. De toutes façons, une liberté donnée sans permission est nulle et le

maître est alors privé de son esclave qui est vendu au profit du roi 10.
D'autre part, Richard Langly qui a disposé de l'esclave n'en avait aucun droit puisque celui-ci appartenait à sa femme. L'affaire d'autre part paraît équivoque, car le P. Ambroise aurait «engagé (Richard Langly) à lui remettre ce mulâtre encore enfant, en lui promettant de le faire passer en France pour assurer sa liberté; que pour couvrir ce dessein on en fit une vente simulée et après la mort du P. Ambroise, les capucins se sont emparés du mulâtre comme s'il était leur esclave». Le cas d'André est très caractéristique. Il s'agit d'un métis dont les maîtres ont voulu à tout prix assurer la liberté, et ceci alors qu'il était encore enfant, ce qui revient à dire qu'il n'avait sans doute rendu aucun de ces services qui, selon les autorités, justifiaient un affranchissement. «L'amitié» de Richard Langly pouvait tout naturellement être un sentiment paternel. On sait que des cas de ce type étaient très fréquents aux Antilles et qu'ils expliquent bien des affranchissements. En tout état de cause, André aurait pu faire observer qu'en 1716, date de son affranchissement, le réglement de 1713 n'avait pas été promulgué à la Guadeloupe. On sait qu'il ne le fut qu'en 1729, d'une façon tout à fait contemporaine à l'affaire dont il est ici question. Il aurait été facile de faire observer que la non rétro-activité des lois engageait à reconnaître comme valable l'acte d'affranchissement qui correspondait de toute évidence au désir de ceux qui en étaient à l'origine. C'est dans ce but qu'ils avaient confié le jeune homme au P. Ambroise, celui-ci devant le faire passer en France: l'esclavage n'existant pas en métropole, tout esclave ayant débarqué sur le sol français était réputé libre, même s'il
8. AN F 3 225, p. 291. 9. AN F 3 225, p. 291. 10. Cf. infra. 12

revenait aux Antilles. Cela d'ailleurs ne satisfaisait pas les colons qui estimaient que les esclaves ainsi libérés apportaient au retour dans les Iles un dangereux état d'esprit. C'est pour l'éviter que fut proscrit l'embarquement pour la France des esclaves, et au cas où ce départ aurait lieu, il fut déconseillé de les ramener dans les îles pour éviter toute contestation. André avait cependant contre lui trois faits contre lesquels il était difficile de lutter. D'abord ses adversaires appartenaient à un ordre religieux. Ces derniers détenaient aux îles de grands domaines et ils bénéficiaient d'une richesse et d'une influence telles qu'ils en inquiétaient les responsables de l'île. A plusieurs reprises, ils avaient essayé de limiter la progression des biens d'Eglise sans jamais y parvenir véritablement. Les curés issus de ces ordres étaient parfois si puissants que leurs intrigues paraissaient dangereuses aux autorités qui ne savaient pas comment s'en prémunir. Que pouvait un pauvre esclave contre de telles institutions? La politique officielle était aussi peu favorable à la cause d'André. Il fallait limiter le nombre des affranchis, et toute équivoque, toute ambiguïté ne pouvait que se tourner contre le plaignant. Il aurait fallu que sa cause fut excellente pour qu'il ait quelque chance de triompher. Enfin, André représentait une valeur marchande qui ne pouvait que tourner contre lui tous ceux qui étaient censés gagner à ne pas reconnaître sa liberté. Une note placée en marge de sa réclamation nous apprend en effet qu'il a 30 ans, qu'il est un habile menuisier et d'un prix considérable. Aussi la cause était-elle entendue avant même d'être jugée. Une lettre du ministre du 26 août 1738 nous apprend qu'il a été vendu 5 000 livres, somme qui servira à la construction d'un pont sur la Rivière aux Pour échapper à ces arguties, certains esclaves privilégiés parvenaient à mettre de côté un pécule qui leur permettait de se racheter à leur maître. Mais les autorités n'entendaient pas que cette solution se généralise. Ainsi la veuve Félix La Fontaine ayant affranchi de cette façon l'un de ses esclaves, le ministre écrivit au gouverneur Déclieu et au commissaire ordonnateur Marin le 30 juin 174213. Il s'étonnait que l'esclave ait pu réunir une telle somme et demandait de veiller à ce que les affranchissements ne soient pas trop nombreux. Une autre manifestation des préoccupations de la population européenne devant son déclin numérique est le souhait de renforcer la police des nègres, qui apparaissent comme de plus en plu~ dangereux. C'est à
11. AN coll. F 3 224, p. 347. L'affaire avait donc duré 10 ans. 12. Idem, p. 351. 13. AN call. B 74, p. 69. 13

Herbes 11. Une lettre du roi approuve le jugement et souhaite qu'i~ serve de jurisprudence 12.

quoi fait allusion le commissaire ordonnateur de la Chapelle dans son mémoire du 28 novembre 173014. Il s'agit par exemple de réprimer le

libertinage entre maître est esclave:

«

Outre le scandale public que cause

une débauche si outrée et qui fait le sujet des plaintes continuelles des curés, jugez Mgr, de la condition de la plupart des femmes de ce pays-ci, qui non seulement se voient méprisées de leurs maris pour de viles esclaves, mais même, sont tous les jours insultées par ces créatures sans

pouvoir en espérer de justice.
Il faudrait aussi revenir

»

à des lois somptuaires

qui répriment
«

la

tendance au luxe de certains esclaves particulièrement favorisés:

La

tolérance dans laquelle on est de souffrir que les nègres portent des habits bourgeois et les négresses des toiles fines, mousselines brodées, perse et bijoux d'or n'est pas moins à réprimer... Il y a telle de ces négresses qui porte plus de 3 000 livres de hardes et se croit par là en droit de mépriser les blanches que leur peu de fortune oblige d'être vêtues plus simplement. Cette ordonnance est la source de l'insolence des nègres et du libertinage des négresses qui n'ont d'autres moyens ~ue celui-là de satisfaire la passion démesurée qu'elles ont d'être magnifiques et l'envie d'être vues des autres. Il est essentiel de tenir ces sortes de gens dans leur état d'esclaves, en ne leur permettant de porter que des toiles de Vitré ou de Saint-Georges ou grosse toile peinte de province, ce qui en augmentera considérablement le débit. Ordonnez que les hardes de celles qui seront trouvées en contravention seront confisquées, et défendez très sûrement aux marchands de rien leur vendre sans consentement de leur maître. Elles n'ont d'autres moyens d'acquitter tout ce qu'elles prennent à crédit qu'en

se prostituant et en volant leur maître.

»

Tout cela prouve d'ailleurs que par des moyens, licites ou non, certains esclaves se trouvaient en possession de sommes importantes qui leur permettaient non seulement de se bien vêtir lorsqu'ils le désiraient, mais même parfois de se racheter si leur maître n'y faisait point d'obstacle. Cette stagnation de la population d'origine européenne, comment est-elle expliquée par les autorités officielles? Nous avons vu que, dès 1730, le gouverneur Dupoyet en rend compte. Deux ans plus tard, en envoyant le recensement de 1731, le 2 avril 1732, il

note

15

:

« Vous

trouverez un peu moins d'hommes que dans celui de
»

l'année passée. Quelques-uns se sont retirés à la Martinique, à cause du grand commerce qui s'y fait et du peu qu'il y a ici. D'autres ont été à la

Dominique sans mon consentement...

Les causes profondes du mouve-

ment semblent échapper au gouverneur. Il ne met en ligne de compte que les activités commerciales de la Martinique et il n'explique pas pourquoi certains se dirigent vers la Dominique. Nous avons dit qu'elle était une de ces îles neutres qui n'appartenaient à aucune puissance et ceux qui
14. AN coll. C 7 A 11, p. 110 v". 15. AN coll. C 7 A 12, p. 27. 14

ne parvenaient pas à s'adapter dans des colonies plus évoluées y trouvaient fréquemment refuge pour y tenter leurs chances. Le ministre pensait qu'une sage administration pourrait enrayer le mouvement. Ainsi il écrivit au gouverneur Larnage, le 4 février 173716 : «J'ai été fâché de voir dans le recensement de la colonie que vous m'avez envoyé une diminution d'hommes dans la colonie. Et je souhaite d'avoir lieu dans celui que j'attends pour la présente année que cette perte aura été réparée. Je suis toujours bien persuadé que par la douceur et par la sagesse de votre gouvernement, vous contribuerez autant qu'il vous sera possible non seulement que les habitants établis dans cette colonie n'en sortent

point, mais encore pour en y attirer de nouveaux.

»

En fait, rien n'y fit, et les autorités en vinrent à incriminer les cyclones qui furent à la vérité particulièrement nombreux au cours de cette

période. Le ministre au nouveau gouverneur de l'île Déclieu 17 : «J'ai
remarqué avec peine dans le recensement de la Guadeloupe que vous m'avez envoyé, des vestiges de l'ouragan de 1738 par rapport au nombre d'habitants. Mais il est à craindre que le nouvel ouragan dont la colonie vient d'être affligée n'occasionne encore des diminutions bien plus

considérables.

»

Par la suite cependant, le ministre commença, semble-t-il, à se rendre compte des raisons de l'évolution démographique. Revenant sur le

problème le 17 octobre 1742, il avance 18 : «J'ai vu avec peine par le
recensement que vous m'avez envoyé, la diminution survenue dans le nombre d'hommes portant armes à la Guadeloupe. Cette diminution ne peut sans doute être attribuée qu'à la sortie de chefs de famille qui auront pris le parti d'aller porter leur établissement ailleurs, puisque le nombre assez considérable qu'il y a depuis quelques années de garçons audessous de 14 ans devrait comme vous l'avez observé occasionner de l'augmentation dans celui des hommes portant armes. Il est pourtant à espérer que cette cause de diminution n'aura été que passagère et que la colonie se rétablissant des fléaux qu'elle a essuyés, ses habitants pourront y soutenir leurs établissements et qu'il pourra même y en venir de nouveaux; les conjonctures actuelles devraient être favorables pour y en attirer des îles neutres... Vous ne devez rien négliger de tout ce qui pourrait contribuer à attirer de nouveaux habitants dans votre gouvernement. Et c'est sur quoi il est inutile de vous rien recommander. Votre zèle m'est assez connu pour être

persuadé que vous y ferez tout ce qui pourra dépendre de vous.

»

A la vérité, le ministre paraît assez peu au courant de la situation économique de la colonie. Il évoque le désir d'indépendance des colons et les séquelles des ouragans mais il ignore complètement la crise des
16. AN colI. C 7 A 12, p. 27. 17. AN B 70, p. 132. 18. AN colI. B 74, p. 152. 15

cultures secondaires et les effets de la baisse des prix du sucre. L'insuffisance des arguments du ministre apparaît fort bien si l'on fait intervenir l'évolution de la population libre de la Martinique 19. Il est facile de s'apercevoir que dans cette dernière île, la population des libres n'a augmenté que de 386 individus entre 1730 et 1755. C'est absolument négligeable en 25 ans. A la Martinique tout comme à la Guadeloupe et exactement pour les mêmes raisons, la population libre a stagné. On voit que la supériorité relative de l'île du sud sur le plan commercial n'a été d'aucun effet dans ce domaine et que, sous ce rapport, la Martinique n'est pas mieux servie que sa voisine. Tout au plus peut-on dire que pour elle le brusque coup d'arrêt que nous avions marqué pour la Guadeloupe en 1725 n'apparaît pas et que le mouvement a une beaucoup plus grande amplitude que dans l'île voisine. A la Martinique, la population libre connaît un premier maximum en 1727, puis pendant cinq ans elle va diminuer. Pendant dix ans, de 1732 à 1742, elle reprendra son essor, contrairement à ce qui se passe à la Guadeloupe, puis à partir de 1742, nouveau déclin. On voit donc que, dans l'ensemble, les conséquences des cyclones sont bien moins catastrophiques à la Martinique qu'à la Guadeloupe et qu'il est peut-être plus facile d'expliquer le déclin démographique après 1742par les difficultés de la politique étrangère, les bruits de guerre, les conflits, le blocus des Antilles, la diminution de la navigation bloquant le recrutement de la population de l'île qui décline fortement. Tout cela est cependant insuffisant pour rendre compte -de l'évolution démographique des deux îles qui, si elle n'est ni parallèle ni complémentaire, n'en va pas moins dans le même sens. Plus favorisée que la Guadeloupe sur beaucoup de points, la Martinique a connu exactement la même stagnation de sa population libre. Il faut bien avouer que la seule explication vraiment satisfaisante d'un mouvement d'une telle ampleur ne peut être que le déclin irrémédiable de la petite propriété face au triomphe de la grande exploitation sucrière. Nous avouons ne pas voir d'autres explications plausibles à ce fait. Ce qui nous mène à dire que les conséquences de la révolution sucrière ont été beaucoup plus lentes à se faire sentir et certainement beaucoup plus progressives qu'on ne l'imagine généralement. Le mouvement de concentration des terres débute dès la fin du XVIIesiècle. Mais il ne commence à manifester ses conséquences démographiques qu'à partir des années 1720, sans doute parce que jusqu'alors la totalité des terres n'était pas exploitée et que la grande propriété pouvait encore s'étendre sans trop nuire aux petits exploitants. Au contraire, à partir de cette date, le terroir eXploitable ayant été à peu près entièrement conquis, la progression des grands domaines ne pouvait plus se faire qu'au détriment des
19. Cf. M. C. Schnakenbourg, Statistique pour l'histoire de l'économie de plantation en Martinique et e.n Guadeloupe; BSHG n° 31, le' trimestre 1977.
16

petits. Cela nous conduit à comprendre pourquoi c'est si tardivement que se produit la diminution du nombre des petits colons qui aurait dû être sensible beaucoup plus tôt. Les autorités n(: s(:mblent pas être parvenues à percer ce mystère. Elles donnent du mouvement toutes sortes d'explications. Elles vont jusqu'à avancer des raisons fiscales, comme Longvilliers de Poincy, le gouver-

neur de Marie-Galante dans sa lettre du 8 février 173220 où il explique la
fuite des habitants vers les îles neutres par l'absence de capitation et la possibilité du commerce étranger. Nulle part dans la correspondance officielle on ne voit figurer les véritables raisons du phénomène qui de toute évidence sont d'origine économique et sociale. Le gouverneur Déclieu qui pourtant, dans bien des domaines, s'est révélé comme un homme de valeur, n'a pas été mieux inspiré que les autres. Il ne put rien pour enrayer le mouvement. Le gouverneur général Caylus raconte à ce sujet dans sa lettre du 26 avril 174921 : «M. de Clieu 22gouverneur de la Guadeloupe est actuellement ici, où il est venu voir ses amis avant de s'embarquer pour France23. Il m'a remis les recensements de son gouvernement pour les années 1748 et 1749, desquels j'ai l'honneur de vous envoyer copie. Il constate de ces états que le nombre des hommes portant armes a augmenté de 77, celui des garçons de 51, mais les autres états ont diminué puisqu'au total le nombre des blancs qui était en 1748 de 8 918 n'est plus cette année que de 8 619.» Le gouverneur général commet d'ailleurs deux erreurs à ce sujet. D'une part, les deux recensements fournissent le nombre non pas des blancs, mais des libres. Or, nous l'avons vu, ces libres de couleur représentent plus de 1 000 individus. Il faut donc minorer d'autant les chiffres fournis. D'autre part, les calculs des états ont été mal faits et les additions exactes nous fournissent des chiffres différents de ceux que cite Caylus: respectivement 8 954 et 8 132, ce qui fait que le déficit de la population est encore plus grand que ce que note le gouverneur général. Nous aurons l'occasion de revenir sur l'économie de l'île. Il faut cependant noter qu'à première vue ce déclin démographique ne résulte pas de difficultés économiques, puisque le nombre des esclaves augmente ou reste stable, puisque les vivres progressent24, mis à part le manioc cependant, et que le seul secteur agricole qui paraisse en difficulté est le coton. Le déclin de la population d'origine européenne s'accompagne en effet de l'augmentation de la population servile.
20. AN coll. C 7 A 12, p. 17 va. 21. AN colI. C 8 A 58, p. 250. 22. Il l'était depuis 1737; on écrit aussi bien de Clieu que Déclieu. 23. Souvent malade, il fit plusieurs voyages en France. 24. Les habitations strictement vivrières demeuraient, mais les vivres cultivées dans les grandes habitations progressaient.

17

Rappelons que ce déclin est dû à trois causes. D'une part la disparition de la petite immigration; celle en particulier des engagés qui avait joué autrefois un tel rôle dans la constitution du peuplement de la colonie. Le nombre en avait rapidement diminué depuis la fin du XVIIesiècle. Au XVIIIe siècle, les engagés disparaissent purement et simplement aux Antilles. Cela est dû surtout à la situation particulière de ces îles car il semble bien que le mouvement continue à se produire ailleurs et en

particulier vers le Canada 25.
La population européenne aurait pu aussi bien s'accroître naturellement, car dans la période dont nous parlons, la colonie a acquis son équilibre démographique. Les recensements nous montrent que l'équilibre des sexes existe à peu près: s'il y a encore une légère prépondérance de la population masculine, elle n'est pas telle qu'elle ait pu avoir de lourdes conséquences sur la natalité.
1730 Hommes portant armes Garçons blancs Garçons -12 ans 1 100 1 124 1 416 1736 1253 1497 1 638 4388 1 636 1072 1 603 4311 1748 1202 1 361 1 5452. 4108 1 587 1 273 1 704" 4564

3640

Femmes et veuves blanches Filles à marier Filles -12 ans

3265

1202 763 1300

Notre étude sur la population libre de deux paroisses de la Guadeloupe nous montre que dans l'ensemble le taux de nuptialité dans les îles est satisfaisant 27.Les mariages sont cependant fort tardifs, 30,6 ans pour les hommes et 24,1 ans pour les femmes. Ce retard à la nuptialité est un frein à un essor démographique très vigoureux. La natalité paraît être cependant relativement élevée puisque nous avons trouvé une moyenne de 5,4 enfants par famille, alors qu'une enquête semblable sur le village cela on peut inférer qu'il n'existait pas de limitation des naissances. Comment alors expliquer le déclin démographique? C'est que sans aucun doute il faut ajouter au bilan migratoire négatif, les effets d'une mortalité infantile particulièrement élevée due à une situation clima25. mars 26. 27. 28. Cf. G. Debien, Les engagés pour le Canada partis de Nantes (1725-1732) RHAF, vol. 33, na 4, 1980. Pour 1748, filles et garçons de moins de 14 ans. La population libre de deux paroisses de la Guadeloupe, RFHOM, 3' trimestre 1973. E. Gautier et L. Henry, La population de Crulai, paroisse normande, Paris, 1958.

normand de Crulai donnait une moyenne de 4,2 enfants par famille 28. De

18

tique peu favorable et à des conditions d'hygiène déjà insuffisantes en métropole mais dont les conséquences devenaient catastrophiques aux Antilles. L'accroissement naturel très faible ou négatif ne parvenait pas à combler le déficit dû aux départs et à la diminution de l'immigration.
L'ÉVOLUTION DÉMOGRAPHIQUE: LES ESCLAVES

La population servile ne connaît pas de tels problèmes. Elle continue à augmenter régulièrement. Remarquons tout de même que cette progression est beaucoup moins rapide que lors de la période précédente. De 1730 à 1748, la situation que nous avons évoquée précédemment se poursuit. Les autorités continuent à gémir sur le faible nombre de négriers qui desservent l'île et elles n'hésitent pas parfois à affirmer que le nombre des esclaves diminue. C'est par exemple le cas du gouverneur Dupoyet qui, envoyant le recensement de 1730, avance29 : «Vous y trouverez le nombre d'hommes augmenté de près de 100, mais aussi celui des nègres payant droits diminué d'environ 300, car il ne vient ici aucun navire négrier. Depuis près de ttois ans que je suis ici il n'en est venu qu'un petit qui n'avait que 136 esclaves, et le peu qu'on en a tiré de la Martinique n'est pas suffisant pour remplacer les morts, outre qu'il y a eu à la Grande-Terre un grand nombre de nègres marrons qui s'étaient attroupés en différentes bandes, qui ont fait beaucoup de désordres et dont

plusieurs ont été tués dans les bois et d'autres faits mourir par la justice.

»

En fait, la régularité de la progression du nombre des esclaves aboutit à ce que le poids démographique de la population noire s'accroît continuellement par rapport au reste de la population. En 1710 les esclaves représentent 66 % de la population. En 1720" "68 0/0" " En 1730" "75 0/0" " En 1740" "78 %" " En 1750" "82 %" " Cela rend évident la poursuite de la contrebande touchant les esclaves. De nouveau le ministre admoneste les autorités de l'île. S'adressant à l'intendant d'Orgeville le 23 juillet 1737, il écrit30 : «J'attends que vous me rendiez compte des jugements qui auront été rendus sur la prise faite par la patache de la Guadeloupe du bateau chargé de 22 nègres étrangers, atterrissant sur le Fort Royal de la Martinique et sur celle que les employés du bureau de la Basse Terre Guadeloupe ont pareillement faite du bateau poussant droit sur la rade et chargé de 27 nègres d'origine étrangère. Je ne doute cependant point que ces deux prises ne soient

confisquées.

»

.

29. AN coll. C 7 A Il, p. 139. 30. AN coll. B 65, p. 271.

19

1...;..

Le ministre ne se fait aucune illusion sur l'importance du trafic des esclaves venant de l'étranger. Il écrit au gouverneur Larnage, le 4 février 173731 : «J'ai été fâché de voir dans le recensement que vous m'avez envoyé une diminution d'hommes dans la colonie... L'exactitude avec laquelle vous me marquez qu'on a travaillé à ce recensement doit sans doute avoir contribué à procurer l'augmentation qui s'y trouve pour les esclaves, mais il est à craindre que le commerce étranger n'en soit la principale cause n'ayant point été introduit de nègres par aucun

vaisseau marchand.

»

Il est vrai que le ministre ne semble pas trop s'en

formaliser car il continue: «Le roi trouvera bon qu'on ne recherche point les habitants qui peuvent être dans le cas suivant la promesse que vous leur avez faite. Et S.M. vous recommande cependant de ne vous point relâcher des soins que vous vous donnez tant pour empêcher le commerce étranger que pour assurer la fidélité des déclarations que les habitants

doivent faire pour le Domaine.

»

Il semblerait que cette promesse de Larnage soit à rapprocher du tremblement de terre de 1737 qui obligea à tempérer un peu l'exclusif. En effet, au même moment, le ministre proposa au commissaire ordonnateur Marin par sa lettre du 10 décembre 173732 :« Il y a tout lieu de croire que les 11 nègres qui ont été saisis par le Receveur du Domaine chez les Srs Rucapel et Morin proviennent de commerce étranger, mais puisqu'il n'y a pour eux de preuves suffisantes pour en prononcer la confiscation, vous avez bien fait de prendre le parti de donner six mois au receveur du Domaine pour justifier son accusation et d'obliger les Srs Rucapel et Morin de donner caution de la valeur de ces nègres. Je pense que vous veillerez à ce que le Receveur du Domaine se donne les soins convenables pour découvrir s'il est possible des preuves qui puissent vous mettre dans le cas de faire un exemple dans cette occasion et que vous m'informerez de . .

ce qui se passera sur cela.

Du reste, je n'ignore pas qu'il y a bien des gens qui sont dans l'usage d'acheter des partis de nègres des capitaines négriers, et qu'à la faveur de ces achats, ils distribuent ensuite beaucoup de nègres qu'ils tirent de l'étranger. Je sais aussi que la navigation de Saint-Martin sert souvent de prétexte et donne même des facilités pour ces sortes de commerce. Et j'ai recommandé dans toutes ces occasions à MM. de Champigny et d'Orgeville d'y veiller. Je ne saurais trop vous recommander aussi de donner une attention continuelle à freiner cet abus à la Guadeloupe. » Si dans l'ensemble dès cette époque, les autorités ferment à demi les yeux sur le trafic des esclaves de contrebande, elles n'en veulent pas moins faire semblant d'intervenir pour calmer les réclamations des négociants de France. C'est dans ce but que fut adopté l'arrêt du 12 octobre 173933visant ceux qui pour faire la contrebande des esclaves se livraient à de fausses
31. AN coll. B 65, p. 240. 32. AN colI. B 65, p. 29. 33. AN coll. B 68, p. 76. 21

déclarations, prétendant aller vendre des nègres à Saint-Domingue et allant en fait se pourvoir dans les îles étrangères. Pour éviter cet inconvénient, auquel il était difficile de remédier, on décida d'interdire purement et simplement le commerce des esclaves entre Saint-Domingue et les lIes du Vent. En fait, il semble bien qu'une telle ordonnance ait été inexécutable. Si l'on ne pouvait et peut-être si l'on ne voulait pas empêcher la contrebande entre les îles françaises et l'étranger, on ne voit pas comment il aurait été possible de faire disparaître le cabotage touchant les esclaves entre Saint-Domingue et les lIes du Vent. Cela revenait à créer un nouveau type de commerce prohibé, sans que les ordonnances aient plus de chances d'être observées qu'elles l'avaient été auparavant. Certains négociants de France n'étaient d'ailleurs pas tellement fâchés de voir les négriers anglais faire un travail qu'ils jugeaient eux-mêmes beaucoup moins rentable qu'on ne le croit communément. Le milieu du XVIIIesiècle a été en effet l'âge d'or du grand commerce colonial, celui où le fameux commerce triangulaire bat son plein. C'est au cours de cette période 1730-1750 que les expéditions négrières françaises ont été les plus nombreuses, du moins si l'on se réfère à la période qui nous occupe. Et pourtant, on ne peut qu'être surpris par le nombre relativement faible des expéditions qui répondent au schéma classique. Dans le trafic bordelais par exemple, M. P. Butel nous prouve clairement que l'armement en droiture à destination des îles d'Amérique prédomine largement sur toute autre forme d'échange34. Quant aux expéditions complexes, beaucoup plus qu'avec la côte d'Afrique, elles se font avec les colonies espagnoles de la Terre Ferme, avec les côtes espagnoles avec escale à Cadix, avec l'Irlande où l'on va chercher du bœuf salé et la Nouvelle France qui fournit la morue, aliment de choix pour la population antillaise. Le commerce circuiteux finalement ne semble jouer qu'un rôle bien modeste, ce qui explique aussi l'insuffisance des négriers dans les ports des petites Antilles. Le trafic des eslaves n'était vraiment rentable pour les négociants français que lorsqu'il s'agissait de contrebande. Dans ce cas en effet, la concurrence des négriers anglais mieux armés que les Français ne se faisait plus sentir. C'est sans doute ce que veut dire le ministre lorsqu'il écrit à l'intendant Delacroix, le 7 janvier 174035 : «J'ai remarqué que nonobstant la disette de négriers français dont vous vous plaignez, le dénombrement des nègres augmente chaque année. Vous m'avez observé dans une autre de vos lettres que cette augmentation provenait d'une plus grande exactitude dans les dénombrements. Cette raison peut y avoir quelque part, mais il est certain comme je vous l'ai dit d'ailleurs que l'introduction des noirs par la voie du commerce étranger y a contribué plus que toute autre chose.
34. P. Butel, Le trafic bordelais. 35. AN colI. B 70, p. 3.

22

Au surplus, les négociants de France entendent trop bien leurs intérêts pour ne pas envoyer des bâtiments négriers à la Martinique lorsqu'ils pourront espérer d'y faire leur traite avec avantage et qu'ils n'auront

point à craindre la concurrence des Anglais dans ce domaine.

»

En effet, les bateaux qui transportent la marchandise en droiture vers les ports des Petites Antilles rentabilisent leur voyage en ayant recours à la contrebande des esclaves. La même lettre continue à propos des navires qui font leur commerce avec la côte d'Espagne: «Il n'est pas vraisemblable qu'ils préfèrent de faire leur retour en argent, sur quoi ils ne peuvent avoir qu'un médiocre bénéfice, lorsque sur les mulets et sur le cacao, ils sont assurés de faire des profits considérables. Et il n'y a pas lieu que ceux qui reviennent sur leur lest ou avec une modique cargaison de mulets ou de cacao n'introduisent furtivement des nègres ou d'autres marchandises prohibées et vous ne sauriez trop faire veiller à la conduite

de ceux qui sont dans le cas. »
A partir de 1744, les hostilités entre la France et l'Angleterre reprenant, l'approvisionnement des lIes en vivres et en esclaves deviendra plus difficile. Le gouverneur de Caylus envisagera alors de permettre certaines importations de nègres étrangers et c'est le ministre qui interviendra pour le lui déconseiller dans une lettre du 1er août 174636 : «Je sens que les représentations que vous m'avez faites par vos ordres du 26 février sur le besoin où peuvent se trouver les Isles et par rapport aux vivres, et par rapport aux nègres qui ne sont pas sans fondement. Dès le commencement de la guerre, j'ai prévu que tant qu'elle durerait, il pourrait se trouver des circonstances où l'on serait obligé d'avoir recours à des voies extraordinaires pour se procurer ces deux objets.» Néanmoins, le ministre observe: « 1) les temps ne sont pas venus où il pourrait être nécessaire de recourir à l'étranger pour introduire des nègres aux lIes. Du côté du commerce français, l'on n'a pas perdu toute espérance d'en faire la traite en Guinée. Il pourra encore se faire des entreprises en Guinée et du côté des habitants, dans la situation actuelle où ils se trouvent, leur besoin le plus pressant n'est pas celui des nègres: il y en aurait même fort peu qui fassent état d'en acheter. 2) Dans le cas où l'on se trouverait absolument forcé de se servir des étrangers, le Roy ne permettrait point la voie que vous proposiez de l'introduction directe des nègres hollandais dans nos îles. Cette voie serait susceptible de tant d'abus et il serait si difficile de s'en garantir quelque soin qu'on pût y apporter que S.M. ne saurait s'y prêter. Il en résulterait d'ailleurs un préjudice considérable pour la couronne de France et elle exciterait des plaintes générales dans le royaume. 3) On pourra lorsqu'on sera obligé d'en venir là, prendre des arrangements, pour procurer des nègres aux îles sans s'exposer aux mêmes abus, sans l'extension aux mêmes inconvénients dans les conséquences. »
36. AN coll. B 83, p. 70. 23

Il s'agit donc bien d'un refus d'ouvrir les îles aux nègres provenant de l'étranger, mais d'un refus tellement circonstancié qu'il montre le chemin parcouru dans ce domaine en quelques dizaines d'années. Auparavant, la seule réaction que faisait naître l'introduction d'esclaves de contrebande était la répression. Maintenant les autorités expliquent longuement pourquoi une telle introduction serait défavorable à la colonie. Comme en plus elles ferment les yeux lorsque la loi est violée sur ce plan, on peut être certain que la contrebande des esclaves n'était plus réprimée d'une manière véritablement énergique. Les autorités semblent même envisager de permettre cette forme de commerce dans un temps peut-être proche. A la fin de la période, il sera d'autant moins question d'en revenir à la sévérité d'antan que la guerre limitant très considérablement le grand commerce et particulièrement celui touchant les esclaves, pour la première fois de leur existence, les Petites Antilles vont voir le nombre de leurs esclaves stagner et même diminuer. La Guadeloupe en est affectée:
NOMBRE D'ESCLAVES À LA GUADELOUPE

1751 1752 1753 1755

41 41 41 41

703 026 026 14037

La Martinique

n'échappe pas à la crise:
NOMBRE D'ESCLAVES À LA MARTINIQUE

1751 1752 1753 1754 1755

65 64 65 65 65

905 875 257 323 718"

Les Antilles étaient cette fois-ci touchées dans leurs œuvres vives car jamais un fait aussi grave ne s'était produit auparavant. Le fait que la Martinique n'ait pas été épargnée révélait la profondeur de la crise. Il faut d'ailleurs noter que dès la fin des années 1730, l'île connaissait un certain marasme dont se font l'écho le gouverneur général Champigny et

l'intendant Delacroix le 10 juillet 173939:
37. M. C. Schnakenbourg, article cité. 38. AN coll. C 8 A 50, p. 79. 39. AN coll. C 8 A 50, p. 79. 24

« Nous

ne pouvons nous

empêcher de réitérer nos plaintes et nos représentations sur l'abandon où nous sommes de la part des négriers français. Non seulement les négociants de France qui font le commerce de la côte de Guinée arment la plupart pour Saint-Domingue, mais encore ils adressent des contreordres pour le peu de ceux qu'ils nous avaient destinés... Trois négriers venus à Saint-Pierre depuis deux ou trois mois sont partis sur le champ sans seulement daigner rendre leurs devoirs à l'intendant et aux commandants qui étaient sur le lieu et pouvaient avoir des paquets à leur remettre

pour Saint-Domingue.

»

La contrebande qui avait si longtemps permis de se pourvoir en main-d'œuvre finit elle aussi par se tarir. Le gouverneur Déclieu le constate le 10 mai 174340: «Quant à l'introduction des nègres de l'étranger, j'oserais vous assurer, Mgr, qu'il n'en est pas entré trente dans mon gouvernement depuis l'ouragan de 1740. Ils sont premièrement devenus très rares chez les Anglais nos voisins depuis leur guerre avec l'Espagne et ceux qui nous viennent de la Martinique qui ne sont apparemment ni les plus jeunes, ni les plus beaux étant achetés 1 100 livres presque comptant par le peu d'habitants en état d'en acheter; ne fournissent-ils point encore une bonne preuve qu'il n'en vient point

d'ailleurs? Ils ne seraient vraisemblablement pas si chers.

»

Le gouverneur général Bompar et l'intendant Hurson en vinrent même pour lutter contre la pénurie des esclaves à prendre une ordonnance obligeant les négriers fréquentant les Iles du Vent à y vendre leur queue de cargaison. Dans une lettre du 23 mai 1753, le ministre montre que ces mesures «tendent à empêcher l'introduction de nègres étrangers et qu'en même temps elles peuvent contribuer à gêner les capitaines et les géreurs

dans les ventes frauduleuses qu'ils pourraient être tentés de faire» 41.
Le ministre expliquait aussi les raisons de la disette de main-d'œuvre servile, Elles ne tiennent pas uniquement à l'état de guerre: «La cause de cette disette vient de plus loin. Et ce sont les difficultés qu'on a éprouvées dans la traite des nègres aux côtes même de l'Afrique. (En marge est noté: ces difficultés provenaient principalement des mouvements qu'il y a eu dans l'intérieur de quelques parties de ces côtes et qui ont rendu pendant quelque temps les esclaves assez rares. Cette rareté a fait manquer en tout ou en partie plusieurs des armements qui avaient été faits pour cette traite. Et ces mauvais succès joints aux autres pertes que les négociants ont souffertes depuis la guerre dans le commerce des lIes ont ralenti les opérations.) Mais je suis informé que depuis plusieurs mois les armements pour les côtes de Guinée ont été multipliés dans nos ports. Il ne faut pas douter que s'ils réussissent comme il y a lieu de l'espérer, la traite des nègres ne reprenne faveur. Les négociants n'ont pas besoin d'être excités aux opérations qui leur sont nécessaires et il n'en est point dans le
40. AN colI. C 7 A15, p. 5 vO. 41. AN colI. B 97, p. 37. 25