La guerre buissonnière 1936-1946

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296312630
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LA GUERRE BUISSONNIÈRE 1936-1946

Collection Mémoires du XXème siècÛ! sous la direction d'Alain Forest

Bloit, Moi, Maurice, bottier à Belleville, 1993. - Maurice Schiff, Histoire d'un bambin juif sous l'occupation nazie. Préface d'Henri Bulawko, 1993. - David Diamant, La résistance juive. Entre gloire et tragédie, 1993. - Francisco Pons, Barbelés à Argelès et autour d'autres camps, 1993. - Joseph Berman, Un juif en Ukraine au temps de l'armée rouge, 1993. - Pierre Brandon, Coulisses de la résistance à Toulouse, Lyon, Marseille et Nice, 1994

- Michel

- Charlotte

Schapira,

Ilfaudra

que je me souvienne.

La déportation

des enfants de l'Union Générale des Israélites de France, 1994. - Georges Sadoul, Journal de guerre (2 sept. 1939 - 20 juillet 1940), deuxième édition, 1994. - Pierre Leenhardt, Pascal Copeau (1908-1982). fère les vainqueurs, 1994. L'histoire pré-

- France Hamelin, La Résistance vue d'en bas... au confluent du Lot et de la Garonne, 1994. - Marcel Ducos, Je voulais seulement changer l'Eglise, 1994. - Léon Arditti, Vouloir vivre. Deuxfrères à Auschwitz, 1995. - Georges Moreau-Bellenger, Pilote d'essais. Du cerf-volant à l'aéroplane, 1995.

- Claude-Henri Mouchnino, Survivant par hasard, 1995. - Georges Moreau-Bellenger, Pilote d'essais. Du cerf-volant à
l'aéroplane, 1995.

- Philippe Barrière, Grenoble à la Libération (1944-1945). Opinion publique et imaginaire social, 1995.

@ L'HARMAITAN,

1995 ISBN: 2-7384-3883-0

Jean HOUDART

LA GUERRE BUISSONNIÈRE
1936-1946

Préface de Bertrand Poirot-Delpech de l'Académie française

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

"L'impatience est une vertu de la jeunesse. " Claude Roy

PRÉFACE

J'ai attendu quarante ans pour percer le secret de Jean Houdart. On était ainsi, dans ce qu'il appelle le «phalanstère» de Beuve-Méry et qui m'a plutôt laissé le souvenir d'un monastère laïque. On se vouvoyait. Le prénom n'avait pas cours, ni la curiosité pour l'intime du voisin de rubrique. Les sentiments se portaient stricts; forts, jusqu'à représenter plus tard le meilleur de nos vies, mais stricts. Je m'étais souvent demandé quel amusement intérieur cachait les sourires énigmatiques de notre secrétaire de rédaction. J'ai tout compris en lisant les Mémoires que voici. Il existe une dose d'ironies du sort au-delà de laquelle aucun sérieux n'est plus de mise, sur les autres et sur soi. Jugez plutôt. Ulcéré par la débâcle de juin 40, un gamin de vingt ans à peine se jure de prendre sa revanche en libérant son pays de l'occupant nazi; pas moins! Or le hasard va s'acharner à l'en empêcher. L'aventure qui était vouée à l'épique tourne à la farce de soldats ayant perdu leur régiment. Le mot déconvenue est faible. Dans cet écart entre l'intention grandiose et sa réalisation sans gloire visible, il y a quelque chose comme une fatalité métaphysique. Oui, grandiose projet! J'ai connu l'époque. Le panache y était aussi rare que le vrai café. Après l'exode classique avec matelas sur la Peugeot, ce bon scout fils de notable aurait pu préférer les études que font les dignes héritiers. Avoué comme papa, sous l' œil bleu Vosges du vieux 7

Maréchal; le programme était tracé. Trop. Sans révolte excessive, plutôt paisible de nature, le petit Houdart n'a de cesse d'abandonner son Droit pour son... devoir: gagner Londres, sauter sur un maquis, barouder en futur vainqueur. Ce besoin qui le dépasse lui-même tient du tropisme irraisonné. C'est comme ça. On reconnaît les livres réussis à ce qu'ils suggèrent des mouvements d'âmes rebelles au vocabulaire courant. Pour cerner ce qui anime Houdan, il faudrait qu'existe un terme contraire au mot «attentisme». «Activisme» signifie autre chose. C'est la tendance à s'agiter et à y contraindre son entourage. On est loin du compte. On dirait une véritable bougeotte morale. Ne pas «en être», de la revanche prochaine, devient plus qu'inacceptable: exclu. Dès lors, l'idée fixe du petit Jean de chasser l'occupant de son sol s'apparente à l'instinct des anguilles filant de la Basse Loire vers les Sargasses pour y perpétuer l'espèce. Le sort veut qu'un Atlantique de malchances contrarie sa trajectoire. Cela commence par le passage acrobatique des Pyrénées avec une poignée de copains. Même lorsque l'aventure prend sale tournure, dans les camps peu frivoles du franquisme à Figueras ou Miranda, Houdart garde un bel humour, assez pour croquer un aumônier combinard et philosopher sur la chasse aux poux. Vue par des lampistes ballotés, la vie militaire montre son absurdité, plus que dans ses règlements de caserne et ses communiqués. En Algérie, où ils parviennent, en échange de phosphates, la rivalité entre les recruteurs pétainistes, gaullistes et giraudistes rend bouffonne la noble course aux engagements. On marche sur la tête. D'ordinaire, les mobilisations s'imposent d'en haut, sous l'œil des gendarmes, et gare aux embusqués! Ici, les recrues se sont enrôlées d'elles-mêmes, et la force publique divisée retarde le moment où elles porteront les armes. Alger n'est pas le lieu rêvé pour voir clair dans ses devoirs. Il faut parfois y désener pour se battre. Le 8

volontaire s'improvise géopolitique pour choisir l'arme qui l'emploiera le mieux, le plus vite. Je vous laisse découvrir par suite de quelle loterie cocasse nos compères dignes de «Taxi pour Tobrouk» gagnent le Liban en camion, dans l'espoir de piloter des chasseurs, puis la Turquie, avec l'idée folle de servir dans l'escadrille franco-russe Normandie-Niemen. Des biplans font des loopings dans la nuit syrienne. Une autre guerre se déroule à l'écart de la vraie: la guerre des chimères contrariées, des désertions inédites. Et toujours cet espoir de parvenir enfin sur un front, n'importe lequel, tandis que les combats cessent enfin; sans eux! Le retour ressemble à celui d'Ulysse et de tous les périples initiatiques. L'espace parcouru et le temps passé à solliciter un destin qui refuse de se laisser forcer livrent la clef de l'énigme initiale. On se demandait quelle force irrépressible jetait le petit évadé de France à la poursuite du meilleur de lui-même; et la réponse tombe, comme un oracle antique. Le fils ne faisait qu'obéir à une droiture patriotique qui était dans le sang familial et que, avec l'aveuglement du jeune âge, il n'avait pas su deviner. Les retrouvailles finales du fils et du père donnent à ce qui pourrait n'être qu'un récit picaresque la puissance des dessillements que la mort fige en admirations inentamables. J'ai horreur des préfaces et des gentillesses entre amis dont les lecteurs font les frais. Si j'ai pris la plume pour celui qui m'a tant de fois relu naguère, c'est en pensant moins à son plaisir qu'à celui des lecteurs qui vont le suivre dans cette guerre buissonnière, vécue et écrite par un éternel jeune homme, doué du plus rare des talents: la faculté

d'étonnement.
Bertrand Poirot -Delpech de l'Académie française

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LA MÉTAMORPHOSE
J'ai treize ans. Heureux, protégé, privilégié, parfaitement insouciant, je ne peux me douter que trois mots vont suffire à assassiner mon enfance, ce dimanche 3 mai 1936. «Les Soviets, partout !» des centaines d'hommes les martèlent, ces mots, là, dans ma rue, sous mes fenêtres. Après «les Soviets», on dirait qu'ils reprennent leur souffle, comme pour hurler plus fort encore «partout !» Partout. Quoi donc? Même ici, à Melun, ma petite ville? Puis le cri change. Deux mots, cette fois: «Houdart oui, mon nom- démission !» ponctués de grands coups de poings dans les volets du salon fermés à la hâte.

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Oui, mon enfance se meurt, ce dimanche pas comme les autres. Finis les «jours du Seigneur» paisibles, avec messe, déjeuner en famille, promenade à pied en forêt de Fontainebleau, suivie du «goûter dînatoire» et de la partie de jacquet de mon père avec un vieil ami. Aujourd'hui, ma mère parle de «tourmente révolutionnaire». Je suis sûr qu'elle pense à notre ancêtre guillotiné en 1794, un an exactement après Louis XVI. Elle s'efforce, pour être digne de lui, de garder son sang-froid. Tandis que les manifestants s'éloignent, elle explique: «Ces hommes sont des communistes. Ils viennent de la Préfecture, où ils sont allés voir les résultats des élections législatives. Ils ont gagné, avec les autres partis du Front 11

Populaire. Ils veulent imposer à la France le régime des Soviets, comme en Russie. Pour eux, votre père est un ennemi. Ils veulent le cl1llsserde la Mairie, où il travaille tant depuis douze ans.» Soudain pour moi héros de roman, mon père nous raconte sobrement, le lendemain, comment les manifestants ont envahi l'Hôtel de Ville, et jusqu'à son bureau de Maire, frappant sa table de leurs poings en lui hurlant sous le nez de céder sa place. Je l'imagine bien, droit comme un I, son fin visage impassible, ses yeux bleus derrière les lorgnons légendaires à Melun, fixant ces hommes, les désarmant finalement par cette même dignité, cette même noblesse qui en font pour moi un père un peu lointain. Encore un jour ou deux et le Front Populaire va faire irruption dans le salon familial. Installé sur le piano, le monumental poste de radio, modèle 1936, scande le nom du chef du Parti Socialiste acclamé à Paris par une foule immense: «Blum, Blum, Blum, Blum...» Un grondement de tonnerre qui nous pétrifie. Bientôt, comme un belliqueux petit coq, je me dresse contre le «Front Popu», les Soviets, «les communards», toisant avec mépris et bousculant dans la rue ceux de ses partisans qui arborent l'églantine, leur symbole, à la boutonnière. Attitude puérile du gamin très rapidement imprégné de la violence inouïe des luttes politiques de l'époque, de la haine déchaînée contre Léon Blum, devenu chef du gouvernement. Ma troupe de Scouts de France, les scouts catholiques, n'échappe pas à cette atmosphère de guerre civile. Nous campons en juillet dans les Alpes, à Saint-Pierre de Chartreuse. Le 18, arrive la nouvelle du début de la «reconquête» par le Général Franco d'une Espagne qui, 12

elle, a donné dès février de cette même année 1936, la majorité au «Frente Popular». Sur la place du village, avec quelques camarades, c'est une explosion de joie, un vrai délire, un subit enthousiasme pour ce Général hier inconnu dont nous sommes sûrs qu'il va bien vite mâter les «rouges». Vive la guerre civile fraîcheet joyeuse! Déjà, à l'instar de l'un de nos chefs, certains, dont je suis, idolâtrent Mussolini, le dictateur italien, sont ravis de faire le salut fasciste, de chanter «Giovinezza» comme les jeunes du même âge enrégimentés par le «Duce», ces «ballilas», sortes de scouts, dont ils se sentent frères. Comment alors ne pas s'enthousiasmer aux premiers succès, «pour Dieu et la patrie», des troupes franquistes, ces nouveaux croisés qu'ils brûlent d'imiter? Mon enthousiasme ne trouvait aucun écho à la maison. Je n'ai pas le souvenir que mon père m'ait jamais parlé de la guerre civile espagnole, et ma mère ne se serait pas aventurée seule sur ce terrain. L'Espagne devint mon jardin secret, et la personnalité de mon père me sembla plus lointaine encore. Et contradictoire. «Républicain modéré», sur les panneaux électoraux, il n'était pas «modérément républicain» à la Mairie. Profondément catholique, je ne l'en vis pas moins s'insurger contre un prédicateur qui affirmait seul valable le mariage religieux, et il disait que la meilleure preuve de l'existence de Dieu était que la foi ait pu survivre à tant de fautes de l'Eglise. Fervent patriote, homme d'ordre, je savais qu'il avait pris parti dans sa jeunesse pour le Capitaine Dreyfus, dans l'affaire qui opposa pendant dix ans avec une extrême virulence les défenseurs de l'officier, faussement accusé de trahison au profit de l'Allemagne, au camp acharné à sa perte où se mêlaient aux nationalistes brandissant la «raison d'état» et 13

«l'honneur de l'armée» les antisémites de toujours et la majorité des catholiques. 1914, c'est le même «dreyfusard» qui s'engage. Pourtant, il est réformé parce que très myope. Et il a déjà 35 ans, est marié, père de trois petites filles dont l'aînée n'a que trois ans et demi. Il a pignon sur rue avec son étude d'avoué, mais il ne juge pas possible de rester tranquillement chez lui quand tant d'hommes partent. Et que choisit-il ? L'infanterie, pas l'intendance. A lui les tranchées, la Marne, Verdun. Parti simple soldat, il gagne au combat ses galons de lieutenant. Et qui le notable melunais fréquente-t-il au retour? Un camarade de Bobigny, la «banlieue rouge», dont le nom figurait dans le Carnet B, cette liste des «éléments subversifs». Aux histoires guerrières d'anciens combattants, mon père préférait raconter des scènes du genre de celle où son camarade «rouge» réconfortait le très jeune et tremblant prisonnier allemand qu'il venait de faire en lui disant: «Faut pas avoir peur comme ça, mon p'tit gars, on va pas tlaire de mal». Autre guerre, même humanité. Dès 1940 ou 41, aux bonnes âmes que n'émouvait pas la condition particulièrement dure pendant l'occupation des détenus de droit commun à la prison centrale de Melun, souffrant plus que tout le monde des privations, mon père ne craignait pas de faire honte en disant: «Ils ont été condamnés à la détention, pas à la mort par lafaim et lefroid». Voilà l'homme qui, pendant la guerre civile d'Espagne, lisait «l'Aube». «L'Aube», c'était ce petit journal chrétiensocial, dans la mouvance Marc Sangnier, qui s'était attiré l'hostilité aussi bien des conservateurs et de l'extrême-droite que de la gauche laïque. Rien à voir avec la démocratie chrétienne arrivée, triomphante. Ses lecteurs était surtout des curés de campagne et des instituteurs qui le soutenaient à bout de bras de leurs maigres dons, de souscription en souscription. Son éditorialiste était Georges Bidault (oui, 14

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