La guerre de course en Guadeloupe

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L'activité frénétique des corsaires au large des côtes guadeloupéennes au temps de Victor Hugues a pu évoquer à divers titres celles des terribles pirates barbaresques qui sévissaient en Méditerranée à la même époque. C'est cette aventure méconnue que l'auteur nous fait revivre ici. Il décortique ce qu'il faut bien appeler une "économie corsaire", pendant la Révolution et l'Empire en Guadeloupe. La grande et la petite histoire se rejoignent ainsi en une épopée héroïque.
Publié le : dimanche 1 octobre 2006
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EAN13 : 9782336255026
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LA GUERRE DE COURSE EN GUADELOUPE

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr
(QL'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01531-X EAN :9782296015319

Michel RODIGNEAUX

LA GUERRE DE COURSE EN GUADELOUPE
XVITf
-

XIX siècles

ou
ALGER SOUS LES TROPIQUES

Préface de Hélène SERVANT

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa

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1053 Budapest

Université

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

.A la mémoire
.A

de Joseph Rodigneaux

et de Ferdinand Turpin. la grande famille des gens de la mer.

.AAngèle.

REMERCIEMENTS

Je n'aurais probablement pas osé entreprendre un tel travail si j'avais pu entrevoir qu' il serait la cause d' autant de recherches, de voyages et, pour tout dire, de soucis. J'exprime donc toute ma reconnaissance aux personnes qui m'ont généreusement éclairé la route. Dès le début, Dimitri Garnier, Nicolas Andy, Gaston Figaro et Laure Tressens des Archives de la Guadeloupe, Monique Frêlon du service historique de la Défense (département de la Marine) à Vincennes, Magali Lacousse, conservateur au centre historique des Archives nationales, Grégoire Eldin et Jean-Yves Kind de la direction des archives du ministère des Affaires étrangères, Jacques Dion du centre des Archives d'outre-mer, Lena Animer, des Archives royales de Suède, ont grandement facilité mes recherches. Daniella Jeffry et Colette Erivan m'ont évité de commettre des erreurs dans l'interprétation de documents anglais ou américains glanés çà et là. Isabella Cabre, Céline Dambury, Denys Fortuné, Sainte-Croix Lacour, Tugdual de Langlais, Edgard Littée, Jacqueline Martin, Denise et Henri Parisis, Nicole Réache, ont apporté leur aide à un titre ou à un autre. Malgré des fonctions universitaires à l'étranger, Anne PérotinDumon a bien voulu parcourir la première mouture en prodiguant ses conseils. Un grand merci à Hélène Servant qui a accepté de préfacer cet ouvrage après avoir largement contribué à le rendre possible. Tous mes remerciements vont aussi à Bernadette et Philippe Rossignol pour leur relecture attentive du manuscrit final.

PRÉFACE

« On ne naît pas historien, on le devient. » Parodiant un adage célèbre, cette phrase s'applique merveilleusement à Michel Rodigneaux, dont le livre, Alger sous les tropiques, illustre ce que le passionné peut réaliser. Au départ, une quête généalogique comme tant d'autres dont sont témoins les services d'archives: il s'agissait de remonter le fil du temps, à la recherche d'ancêtres guadeloupéens ayant laissé leurs noms dans les registres d'état civil. Lorsque Michel Rodigneaux se découvre un ancêtre corsaire, il décide d'en savoir plus sur ce monde mythique, aux évocations fabuleuses, et ce d'autant plus que l'épisode se déroule à l'époque héroïque de la Révolution et du terrible Victor Hugues, de sinistre mémoire. C'est ainsi que, de service d'archives en bibliothèque, de Gourbeyre à Paris en passant par Vincennes, Aix-en-Provence, sans compter de nombreuses heures sur Internet à traquer les sites américains consacrés aux corsaires, Michel Rodigneaux a accumulé une documentation prodigieuse, devenant ainsi l'un des meilleurs connaisseurs de la guerre maritime, de Victor Hugues, et des relations franco-américaines au début du XIXc siècle. Tout ceci, il a su l'ordonner avec rigueur et précision, dans un ouvrage dont la lecture demeure toujours plaisante, sans que jamais la tentation de l'anecdote le sacrifie aux exigences de l'érudition. Au-delà des registres d'état civil, l'auteur a exploité une source archivistique méconnue d'une très grande richesse, conservée à ce jour aux archives départementales de la Guadeloupe sous l'appellation un peu impropre de « Fonds du tribunal des prises de Basse-Terre»]. Cet ensemble documentaire a connu en soi une épopée à la mesure des corsaires dont il narre les aventures.
1. Le Fonds du tribunal des prises de Basse- Terre. Répertoire numérique sous-série 2 L, par H. Servant et M. Rodigneaux, (à paraître). détaillé de la

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Institué à la fin du XVIIIe siècle pour juger des prises faites par les corsaires de la Guadeloupe, le tribunal des prises et de commerce de Basse-Terre a eu à traiter de nombreux dossiers impliquant des bateaux américains, réputés neutres. Suite aux réclamations américaines introduites dans le courant du XIxe siècle, le Gouvernement français finit par céder aux pressions en demandant au gouverneur de la Guadeloupe de faire parvenir à Washington tous les documents qu'il pourrait retrouver dans les archives, relatifs à cette question. C'est ainsi que, près d'un siècle après les événements, des dizaines et des dizaines de dossiers originaux furent envoyés, dans les années 1885-1890, aux États-Unis. Il s'agissait pour l'essentiel de dossiers de bateaux saisis, auxquels on avait joint, pour faire bonne mesure, quelques registres de jugements du tribunal de Basse-Terre et des registres d'actes notariés de SaintBarthélemy. Le tout devait, en théorie, faire retour à la Guadeloupe à l'issue d'un délai de deux ans. Si l'on peut penser que les Américains respectèrent leurs engagements, en revanche, les autorités françaises se soucièrent fort peu de retourner à la Guadeloupe la documentation qu'elle avait expédiée. Et c'est ainsi que les archives de la course guadeloupéenne furent remisées dans un placard de l'ambassade de France à Washington, où elles sommeillèrent pendant plus de soixante ans! Redécouvertes par Ulane Bonnel à l'occasion de sa thèse sur la guerre de course, elles finirent par regagner les Archives nationales à Paris en 1958, avant, sous la pression de Raphaël Bogat, d'être réexpédiées à la Guadeloupe en 1988, deux siècles après les faits, un siècle après leur envoi aux États-Unis! Las! le temps avait fait son œuvre, et les médiocres conditions de conservation qui furent les leurs durant tout ce temps ont considérablement fragilisé les documents, dont la consultation, aujourd'hui, est strictement encadrée. Grâce à sa formation de juriste, Michel Rodigneaux a su excellemment tirer de ces vieux papiers toute l'information qu'ils recèlent. C'est ce qui fait la richesse de son ouvrage. Après nous avoir rappelé ce qu'était ce monde quelque peu marginal de la flibuste, de la course et de la piraterie, il nous relate avec précision la politique suivie par les chefs successifs de la Guadeloupe durant cette période cruciale de son histoire qui court de 1793 à 1809, de l'ultime tentative de Collot pour contenir la révolution à la prise de l'île par les Anglais, en passant par la première abolition de l'esclavage, la «tyrannie» de Victor Hugues, les atermoiements de ses successeurs, la rébellion de 1802 et le retour à l'ordre sous Ernouf, qui sonne aussi comme un chant du cygne. Ce faisant, il nous livre une analyse fine de la vie politique

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guadeloupéenne en lui ouvrant de nouveaux horizons qui dépassent largement ceux de l'archipel. L'analyse minutieuse de la procédure juridique, depuis la prise jusqu'à sa liquidation, nous permet de suivre les corsaires tout au long de leur aventure, dont la partie terrestre est trop souvent occultée au profit du seul épisode maritime, plus porteur d'imaginaire il est vrai que les règlements de compte qui se font à quai. Au-delà, Michel Rodigneaux nous retrace l'historique de l'institution à l'origine du fonds qu'il a dépouillé, le tribunal des prises: ici encore, la démonstration repose sur une confrontation rigoureuse des sources entre la correspondance des administrateurs envoyée au ministère de la Marine et des Colonies d'une part, et les témoignages des historiens du XIX. siècle de l'autre CA. Lacour en particulier), pour parvenir à reconstituer les faits en dépassant le stade des hypothèses. Le chapitre le plus novateur se situe cependant à la fin de l'ouvrage: c'est celui consacré aux revendications américaines. S'appuyant sur les sources tant françaises qu'américaines, l'auteur suit tout le fil de la négociation, démontant un imbroglio juridique quelque peu abscons pour le non-spécialiste. On découvre au passage que l'une des raisons de la vente de la Louisiane au Gouvernement de Washington en 1803 puise ses racines, précisément, dans la fameuse polémique franco-américaine à propos des prises faites par les corsaires de la Guadeloupe! Érudit sans jamais être pédant, d'une précision remarquable, fourmillant d'anecdotes, cet ouvrage démontre qu'à celui qui sait se laisser séduire, les archives offrent un espace de recherche infini. Michel Rodigneaux, à l'issue d'un travail acharné de quatre années, a produit une synthèse qui allie les qualités du juriste à celles de l'historien et de l'archiviste. Ayant suivi de loin son cheminement, je tiens à saluer ici le résultat final, qui prouve que, si l'Histoire n'est pas une science exacte, elle repose néanmoins sur une méthode et des techniques rigoureuses que l'auteur a parfaitement assimilées. Pour l'archiviste que j e suis, c'est un plaisir de voir ainsi mise en valeur une partie des collections dont le département de la Guadeloupe m'a confié la gestion. Ce patrimoine est à la disposition de tous: Michel Rodigneaux nous démontre de la plus belle manière tout ce que l'on peut en tirer, avec un peu d'habileté et beaucoup de passion pour son sujet. Qu'il en soit remercié.
Hélène Servant Conservateur en chef du Patrimoine Directrice des archives départementales de la Guadeloupe

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INTRODUCTION

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C'était en 2002, j'essayais de reconstituer les faits d'armes de Joseph Rodigneaux, capitaine de corsaire né à Terre-de-Haut (Les Saintes), quand Hélène Servant me proposa de dépouiller des documents provenant du greffe du tribunal de première instance de Basse-Terrez et du tribunal de paix de Gustavia. En 1887, à la demande du ministre de la Marine et des Colonies3, ces papiers avaient été expédiés aux ÉtatsUnis pour faciliter l'indemnisation des propriétaires de navires capturés par les corsaires de la Guadeloupe. Puis ils étaient revenus, entre 1986 et 1988, après un séjour au centre historique des Archives nationales à Paris, sans que l'on y prêtât une grande attention. C'est la révélation des aspects inédits de ce fonds, et surtout son importance dans les relations diplomatiques franco-américaines au XIxe siècle, qui sont à l'origine de ce livre. Il a pour but de montrer comment, sous la Révolution, un gouverneur autocrate, une centaine d'armateurs affidés, autant de capitaines, peut-être davantage, une
1. Extrait du rapport fait par Thibaudeau à la Convention concernant l'instruction des marins de la République française, 18 floréal an II (7 mai 1794). Recueil des lois relatives à la Marine et aux Colonies, t. IV, p. 418. 2. Une note datée de 1972 figurant dans un dossier constitué par Raphaël Bogat est intitulée: « Les corsaires de la Guadeloupe sous Victor Hugues; prises américaines. Documents du tribunal des prises envoyés à Washington en 1886 et 1887 ». Haut fonctionnaire, Bogat était le neveu de Léon Belmont, greffier en chef du tribunal de première instance de Basse-Terre, qui fut chargé de l'expédition de ce fonds à Washington. 3. Dépêche du 7 avril 1887, ADG, 2 LI.

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poignée de colons sincèrement républicains ou prétendant l'être, certains constitués en juges validant le combat de milliers de marins de toutes origines, sont parvenus, sans grand appui du Gouvernement ftançais, à affaiblir considérablement les flux commerciaux anglais et américains en mer des Antilles. Son second objectif est de montrer pourquoi, de 1794 à 1810, la course, érigée en institution politique et sociale, a détourné la Guadeloupe de l'activité de plantation, assignée jusqu'alors par son statut. Colons contre armateurs, villes portuaires florissantes et campagnes en friche, cultivateurs devenus, dujour au lendemain, marins de haute mer ou manutentionnaires sur les quais; autant d'antagonismes et de mutations socio-économiques que les gouverneurs, livrés à euxmêmes, durent encourager pour ne pas tomber aux mains des Anglais, ou faire disparaître pour rétablir l'Exclusif ftançais. Notre entreprise tend donc, sous un autre angle d'approche, à situer le «phénomène corsaire» dans l'histoire de la Guadeloupe car, même si des publications anciennes2, de nombreux écrits ainsi que le cinéma ont fait connaître les pirates et les flibustiers des XVIe-XVIIe siècles, hormis deux ouvrages d'Anne Pérotin-Dumon3,
1. Les articles 4 et 5 du règlement d'août ]698 sur l'Exclusif interdisaient à «tous marchands ou propriétaires de vaisseaux bâtis dans les îles françaises de l'Amérique de trafiquer dans les pays étrangers» et à «tous étrangers d'aborder avec leurs vaisseaux dans les ports et rades des îles françaises de ]'Amérique ». Ces tennes furent rappelés dans des lettres patentes d'avri11717 réservant à]a Métropole le droit d'approvisionner les colonies, interdisant à celles-ci de vendre leurs productions à l'étranger, ]e transport desdites productions ne devant se faire que par]a marine française. En 1727, un privilège fut accordé aux négociants français leur garantissant l'exclusivité du commerce entre ]a France et les colonies. La peine de galère et ]a confiscation de leurs biens étaient réservées à ceux qui favoriseraient l'accès des étrangers ou de marchandises étrangères dans les colonies. Mais les guerres, les cyclones et les tremblements de terre aux Antilles obligèrent, à partir de 1768, à suspendre les effets drastiques de cette mesure par la création de deux entrepôts ouverts au commerce étranger (Saint-Domingue et SainteLucie). En 1784, après l'indépendance des États-Unis et contre l'avis des négociants dont le roi voulait limiter les excès en matière de prix et de qualité, la France favorisa le commerce américain avec les îles en créant un plus grand nombre d'entrepôts pennettant l'importation de bois de charpente, merrains, salaisons, riz, grains, fruits et animaux vivants. On ajouta ensuite à cette liste le transport d'esclaves en provenance de Guinée. Du Commerce des Colonies, ses principes et ses lois, Versailles, 1785,1. 1. Voir aussi l'arrêt du Conseil d'État du roi du 3] octobre 1784 concernant les annements de commerce pour les îles et les colonies, Bibliothèque municipale, Pointe-à-Pitre, fonds Bogat, na 60 057. 2. Notamment: LABAT (R.P. Jean-Baptiste), Voyage aux Îsles, éd. établie et présentée par Michel Le Bris, Phébus, 1998 ; CEXMELIN Histoire des aventuriers, des boucaniers (A.), et des flibustiers d'Amérique, Paris, 1688; LE PERS(R.P.), La tragique histoire des flibustiers, écrite vers 1715. 3. PÉROTIN-DuMON (Anne), Être Patriote sous les Tropiques, Société d'Histoire de la

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EN GUADELOUPE

l'historiographie locale a consacré peu de place à la course maritime de la Guadeloupe révolutionnaire; cette activité, ses dimensions politiques et économiques, ayant probablement été considérée comme un accident de parcours dans une conception obstinément terrestre et fixiste1 du passé de cette île. Anne Pérotin-Dumon a fait ressortir le rôle de l'annement corsaire dans le développement urbain et portuaire de la Guadeloupe. Plus récemment, Frédéric Régenf a évoqué la «fonction métisse» de la marine révolutionnaire dans cette île. Tous ceux qui, avant eux, avaient abordé ce sujet, l'ont fait sous un prisme assez restreint: celui des corsaires de Victor Hugues. Comme si, dans la sphère maritime des Caraïbes, la course s'était limitée à leurs seules expéditions. Estee parce qu'il avait été marin aux Antilles avant d'être boulanger à Saint-Domingue? Est-ce encore parce que Victor Hugues ressemblait au « flibustier3 » qu'il avait été durant la guerre d'Amérique? Ou tout simplement parce que, sous son «règne)) (1794-1798), les corsaires de la Guadeloupe ont capturé un nombre impressionnant de navires? Quoi qu'il en soit, à trop associer les corsaires guadeloupéens au seul personnage de ce gouverneur, sans les situer dans le phénomène plus transcendant qu'est la guerre maritime aux Antilles, on a relégué les plus connus d'entre eux au rang de figures légendaires sans consistance historique. Mais, même limitée à la période de Victor Hugues, certainement la plus florissante, il faut se demander pourquoi aucun monument ne perpétue, en Guadeloupe, l'épopée des «forceurs de blocus )) (blockade runners) à propos desquels Gallois4a écrit ces lignes épiques:
« [...] L'audace des corsaires des Antilles, leur impudence, pour me servir du langage des journaux anglais, fut des plus affligeantes pour la GrandeBretagne. Partout où un corsaire français apparaissait, il était maître. En
Guade]oupe, Basse-Terre, ]985; La Ville aux Îles, la Ville dans l'Île; Basse-Terre et Pointe-à-Pitre, Guadeloupe (1650-1820), 2000. 1. «L'histoire de ]a Guade]oupe semble être rythmée par ]e sucre et l'esclavage », observe Gérard Lafleur en introduction de son livre Bouillante, cœur de la Côte sous le vent, p. 9. 2. RÉGENT (Frédéric), Esclavage, métissage, liberté,2004. 3. Dans La Guyane française: son histoire, 1604-1946, Cayenne, ]98], Arthur Henry prétend que Victor Hugues a été amputé d'une main à ]a suite d'une rixe dans un tripot de Saint-Domingue. Anne Pérotin-Dumon, qui a eu l'occasion d'examiner]e passeport de Victor Hugues (conservé aujourd'hui dans une collection privée), met en doute cette assertion, du fait de l'absence d'allusion à cette infirmité sur ]e document. 4. GALLOIS (N.), Les corsairesji-ançais sous la République et l'Empire, t. II, p. 461.

INTRODUCTION

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l'an XII, l'Île danoise de Saint Thomas, vrai repaire de pirates, vit se former des rassemblements de malintentionnés, que le gouverneur n'était pas en état de réprimer. Deux corsaires français viennent, les enlèvent et les mettent à la disposition du gouverneurl de la Guadeloupe. En 1804, les équipages de deux corsaires abordent la Jamaïque, se répandent dans les campagnes, rançonnent les colons, emportent un butin immense et brûlent ce qu'ils ne peuvent emporter: telle est la terreur que le nom français inspire aux Anglais, qu'ils n'osent pas les attaquer! »

On objectera peut-être que leur mémoire est toujours vivante à travers d'anciens termes de marine qui, çà et là, surnagent dans le parler guadeloupéen2. Ou, plus prosaïquement, qu'une rue de Basse-Terre (celle des Corsaires de la Guadeloupe, au bas du bourg), quatre immeubles collectifs de la Société Immobilière de la Guadeloupe (aux Abymes) portant le nom des capitaines Moëde, Grammont, Langlois et Murphy, et l' étiquette d'une marque de rhum à l'effigie, semble-t-il, de Moëde, rappellent la relation de cette île avec la mer. Mais faut-il s'en contenter3 ? Déjà, Rosemond de Beauvallon4 s'étonnait, au début du siècle dernier, du «silence gardé» sur ceux qu'il qualifiait de «vaillants successeurs des anciens flibustiers». Élargissant ce questionnement, René-Roger Annerose, ancien commandant du port de Pointe-à-Pitre, en préfaçant l'étude de Myriam Alamkan5, se demandait, avec un étonnement plus grand encore, comment un peuple d'îliens pouvait être à ce point éloigné de toute préoccupation maritime alors qu'il avait joué sur ce plan un rôle déterminant dans l'histoire des Antilles. Effectivement, l'on ne peut s'empêcher d'observer que, toutes
1. Manuel Auguste Ernouf, capitaine général de la Guadeloupe de 1803 à 1810. 2. Laguié, pour « larguer» ; I kafê rouach, « il fait des vagues» pour« houache », mot français du XVIIe siècle qui signifie le sillage d'un navire (cette expression décrit, entre autres, la démarche chaloupée d'une femme cambrée, vue de dos) ; I tini ven en vouél a-i, pour« il a du vent dans les voiles» ; koud'men (coup de main), terme propre aux pirates et flibustiers quand ils s'associent ponctuellement pour attaquer un navire; ban main on tot, (laisse-moi m'asseoir), « tot» du français « taud» : planche transversale fixe servant de siège dans un canot. 3. Dans l'un de ses ouvrages, Vieux papiers du temps des isles, Paris, 1930, Maurice Besson évoque un quartier de Pointe-à-Pitre dénommé «le Palais-Royal» où se réunissaient les corsaires de la République. « C'était, dit-il, à la fois un vaste casernement et une sorte d'étrange phalanstère, une sorte de cour des miracles. Formé de plusieurs bâtiments, de jardins et de cours, cet emplacement s'étendait de la demeure de M. Durand à la rue de la Liberté d'un côté et à la rue Bébian par derrière. » 4. BEAuvALLON (Rosemond de), Les Corsaires de la Guadeloupe sous Victor Hugues, Paris, 190I. 5. ALAMKAN (Myriam), Histoire maritime des Petites Antilles, XVIr et XVI//' siècles, Ibis Rouge Éditions, 2002.

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ongmes confondues, les populations des îles ayant servi de point d'appui à la flotte britannique pendant les guerres de course aux Antilles (notamment les Bermudes, Saint-Christophe, Antigua, et la Barbade, dont l'emblème national est le trident de Neptune, à bien des égards aussi, la Martinique) ont conservé, jusqu'à présent, un lien très intime avec la mer. Mis à part la période de Victor Hugues, le système terrestre qui s'en est suivi semble avoir façonné différemment la mentalité des Guadeloupéens (exception faite de Saint-Barthélemy, les Saintes et la Désirade) au point que très souvent, face aux plus belles vues sur l'océan, leurs maisons donnent délibérément le dos à l'horizon. Est-ce parce que les populations d'origine européenne se consacraient surtout aux plantations et que la lutte contre le marronnage interdisait aux Noirs l'accès aux choses de la mer? En ce qui concerne ces derniers, plusieurs textes pourraient expliquer ce désintérêt et l'amnésie relative qui en sont résultés. Le 17juillet 1679, un arrêt du Conseil souverain de la Martinique condamnait plusieurs esclaves convaincus d'avoir pris et enlevé une chaloupe à bord d'un navire en rade, et de s'en être servis pour s'évader hors de l'île:
«... déclare le Conseil avoir usé d'indulgence envers lesdits accusés, et ordonne qu'à l'avenir un pareil crime soit puni du dernier supplice. Et pour obvier à pareil enlèvement, ordonne à tous capitaines et maîtres des navires et barques, même à tous habitants de veiller soigneusement à leurs bateaux, chaloupes et canots et de n'y point laisser les voiles, avirons et autres agrès pendant la nuit, à peine d'être responsables en leurs propres et privés noms des évasions qui pourraient se faire dans lesdits bateaux, chaloupes et canots; et en particulier, ordonne auxdits habitants, comme il a été ci-devant ordonné, de faire tirer leurs canots devant les corps de garde, ou de les faire enchaîner dans des lieux assurésl. »

Dans la même veine, en novembre 1703, une ordonnance du gouverneur de Saint-Domingue, Galiffet, défendit aux capitaines de corsaires d'embarquer « aucun nègre libre ou esclave» dans les bâtiments destinés à la course. Le gouverneur expliquait aussi que, s'agissant des libres, « leur confiscation par les ennemis occasionnait des démêlés quand on les réclamait»; et s'agissant des Noirs, il craignait que, prisonniers, ils ne guident les ennemis sur les côtes de Saint-Domingue, « qu'ils connaissent toujours très exactemene ».
1. MOREAU SAINT-MÉRY DE (Médéric, Louis, Élie), Lob: et constitutions des colonies françaises de l'Amérique sous le Vent,t. I. p. 327. 2. Ibid, op. cit. p. 706.

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En 1763, après l'occupation de la Guadeloupe par les Anglais, un mémoire attribué au procureur général Coquille fait les recommandations dont voici un extrait :
« L'expérience nous apprend que les communautés religieuses ont des Nègres facteurs, qui font leurs affaires et livrent leurs sucres, qu'ils ont, comme presque tous les autres habitants, des nègres de tous métiers, dont ils se servent non seulement pour leurs besoins, mais encore qu'ils louent à la journée ou par entreprise aux habitants qui n'en ont point et aux gens des villes et des bourgs. Au moyen de ces ouvriers nègres, que l'on trouve tous les jours, et à meilleur marché, les ouvriers blancs ne trouvent point d'ouvrage, sont obligés de quitter le pays, et empêchent qu'il n'en viennent d'autres en les assurant qu'ils n'y trouveront point à travailler. Il est donc nécessaire, pour attirer du monde dans les isles, principalement des ouvriers, de restreindre les habitants et autres à n'avoir que les ouvriers nécessaires à leurs manufactures et qu'il leur soit fait défense de les louer, sous quelque prétexte que ce soit, soit à la journée, soit par entreprise, soit enfin en les établissant dans les villages et les bourgs. [Les] mêmes défenses doivent être faites pour les esclaves matelots. L'on estime même qu'elles devraient s'étendre aux libres; ils sont toujours d'accord avec les esclaves, car dans les enlèvements et fuites il y en a toujours de complices. Outre que cette suppression d'esclaves matelots, de noirs ou mulâtres libres, procurerait des matelots blancs pour le cabotage, conséquemment des hommes au pays, elle empêcherait les enlèvements et en détruirait tous les moyensl. »

Une étude de Nicole Vanony-Frisch2 sur les métiers exercés par les esclaves au XVIIIe en a recensé plus de quatre-vingts différents. Dans les habitations, celui de «pêcheur-nageur », dont la fonction est d'approvisionner le maître en poisson frais, n'est pas exercé par les Africains. Celui de « canoteur» dans le petit cabotage côtier, «plus rapide que par les routes inexistantes ou en mauvais état », ne semble pas non plus leur avoir été confié. Mais à la Révolution, du fait de l'évolution du contexte et de la mise entre parenthèses du pacte de l'Exclusif, les colons3 rescapés, les commerçants, ainsi que les autres
1. Cité par SCHNAKENBOURG (Christian), « La Guadeloupe au lendemain de la période anglaise d'après le mémoire du procureur général Coquille (1763) », in Bulletin de la Société d'histoire de la Guadeloupe, n° 11-12 (1969), p. 11-63. 2. « Les esclaves de la Guadeloupe à la fin de l'Ancien Régime d'après les sources notariales (1770-1789) ». in Bulletin de la Société d'histoire de la Guadeloupe, n°. 63-64 (1985), p. 96. 3. C'est dans cet « état de nécessité» que le terme « colon» (du latin colo, colere, habiter, cultiver) prend toute sa signification.

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composantes de la population ont su trouver, grâce à la mer, outre des possibilités de s'affirmer, des moyens de subsistance et d'enrichissement que le système de la plantation ne procurait plus sous sa forme originale. S'agissant de la participation effective des Noirs à cette nouvelle activité fondée sur l'alliance de la guerre et du commerce, Lacourl note qu'en 1794-1795 :
« Ce fut une chose étrange: les flottes britanniques si nombreuses, sans rivales sur les autres mers, étaient tenues en échec dans la mer des Antilles par les barques de la Guadeloupe! Ni le nombre ni la surveillance des navires de guerre n'empêchaient les bâtiments de commerce ennemis d'être capturés. Les fortifications de terre ne les protégeaient pas plus que les fortifications flottantes: nos corsaires allaient les enlever jusque sur les côtes et sur les rades des îles anglaises. Nos braves marins, nègres, blancs et mulâtres, montés sur de frêles embarcations, osèrent quelquefois offrir le combat à des navires de la marine militaire. Plus d'une fois ils le firent avec avantage, afin de donner le temps à des prises convoyées de gagner le port. Jamais, depuis les anciens flibustiers, on n'avait vu tant d'audace couronnée de tant de succès. »2

En tout cas, rompant avec le désintérêt des juristes pour la guerre de course, Florence Le Guellaff a utilisé comme source principale de sa thèse les décisions du Conseil des prises de l'an VIII (1800) à 1816, ce qu'aucun chercheur n'avait apparemment fait avant elle3. Même si, par sa nature, la course relève autant de I'histoire que du droit, c'est cette méthode qui nous a inspirés pour faire revivre (certes de manière moins exhaustive) le passé corsaire de la Guadeloupe. Mais il nous a semblé surtout que la course maritime ne pouvait être dissociée ni de la guerre elle-même, ni des considérations géostratégiques qui l'ont déclenchée. Pour la période étudiée et la zone où les événements ont eu
1. LACOUR (Auguste), Histoire de la Guadeloupe (1635-1830), 1.II, p. 450. 2. Lara reprend le même thème: « [les Noirs] libérés se jetèrent dans des barques, fragiles esquifs, et partant la nuit, glissant sans bruit entre les croisières ennemies, allèrent dans les îles voisines chercher des ravitaillements. Souvent, ces marins improvisés étaient surpris, ou bien ils rencontraient des navires marchands anglais, alors ils se battaient, s'élançaient à J'abordage, détruisaient ou prenaient, ramenaient triomphalement des bateaux ainsi enlevés, des équipages prisonniers, des marchandises et des approvisionnements de toutes sortes. Ceux d'entre eux qui s'étaient ainsi faits marins, prirent goût à la course et devinrent de dangereux flibustiers montés sur des bâtiments capturés ». LARA(Oruno), La Guadeloupe, de la découverte à nos jours (1492-1900), Paris, s.d., Nouvelle librairie universelle, p. 100-101. 3. LE GUELLAFF (Florence), Armements en course et droit des prises maritimes (17921856),1999.

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lieu, la seconde, sans la première, reste incomplète, et la première, sans la seconde, manque de fondement et ne peut prétendre à une dimension historique.

Cet ouvrage comporte neuf chapitres. Dans le premier nous avons distingué, par rapport au temps et à l'espace, les protagonistes de la course: pirates, corsaires et flibustiers. Les motivations et les vicissitudes de la flibuste y sont largement développées afin de mieux faire ressortir celles, tout à fait différentes, des corsaires intervenant, près d'un siècle plus tard, sur le même théâtre d'opérations. Les chapitres II, III, IV, Vet VI, en rappelant les enjeux et les défis! de la guerre maritime en milieu colonial, montrent comment les gouverneurs y ont fait face. Ayant choisi de mettre l'accent sur les aspects stratégique et juridique de la course antillaise, les équipages corsaires n'étant que des forces subsidiaires de la guerre, nous étudions dans le chapitre VII les lois générales, les règlements et les usages locaux régissant la course sous la Révolution et l'Empire. Le chapitre VIII présente l'évolution des juridictions qui ont légitimé ou réprimé l'activité corsaire en Guadeloupe. Enfin, le chapitre IX traite des revendications américaines qui ont conduit la France, après un contentieux non encore clos en 2006 et une bataille diplomatique serrée, à indemniser les propriétaires de navires capturés en mer des Antilles durant les Gouvernements de Victor Hugues, de Desfourneaux, de Jeannet et d'Ernouf2. Il explique également en quoi les corsaires guadeloupéens sont directement impliqués dans la vente de la Louisiane par la France aux États-Unis.

1. Nous employons ce teOl1edans le sens que Toynbee lui a donné dans l'expression « défi-et-réponse ». «Au contraire de l'effet d'une cause, écrit ce très grand historien, la réponse à un défi n'est pas invariable et, par conséquent, n'est pas prévisible. Un défi identique peut susciter une réponse créatrice dans certains cas mais non dans d'autres. » TOYNBEE (Arnold), L'Histoire, p. 156. 2. BONNEL (UIane), La France, les États-Unis et la guerre de course (1797-1815), 1961.

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Carte des Antilles

situant le théâtre des opérations

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I. PIRATES, CORSAIRES ET FLIBUSTIERS

D'un coup, ils montent à l'abordage, généralement deux à deux, avec leplus proche de let/rs amis, d'où leur nom de Frères de la côte'. ))

((

Souvent l'imagerie populaire assimile les pirates, les corsaires et les flibustiers à des brigands de haute mer. En vérité, bien qu'ils se distinguent les uns des autres, on a du mal à les définir réellement du fait qu'ils exercent le même métier, comme d'ailleurs l'officier de marine en temps de guerre. Il n'y a, en effet, aucune dissemblance entre un « navire pirate », un « navire corsaire» et celui d'un flibustier. Ce sont des embarcations à faible tirant d'eau et rapides; munies de peu d'artillerie, elles doivent «courir» - d'où le terme de course - afin de rattraper les bâtiments, les doubler, puis les forcer à s'arrêter, ou alors fuir quand la résistance est trop forte. Leurs hommes utilisent des armes (sabre d'abordage et poignard) et des tactiques identiques pour maîtriser l'équipage. En l'occurrence, il vaut mieux se maintenir derrière le navire poursuivi pour ne pas se trouver sous le feu latéral de ses batteries. Si le navire se rend, la prise se déroule tranquillement; dans le cas contraire, c'est parfois un combat jusqu'au dernier sang. Cependant, lorsque l'on oppose le corsaire ou le flibustier au pirate, on s'aperçoit que les deux premiers jouissent d'un statut juridique capricieux qui peut, n'importe quand, n'importe où, les ramener dans la troisième catégorie dont ils ne sont, à la vérité, qu'une espèce « assagie ». Ainsi le pirate, considéré de tout temps comme le pire des bandits, devient un corsaire ou un flibustier parfaitement en règle dès qu'il reçoit une lettre de marque2... l'inverse étant tout à fait possible
1. VERGÉ-FRANCHESCI (Michel), « Des bandits pas si sympathiques ». Historia, juillet 2002, p. 53. 2. Ce document temporaire, délivré en général pour une campagne, légalise son activité

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s'il continue de courir sans cette commission. « Que cet ancien bandit, observe Michel Vergé-Franchesci, réussisse avec le même sabre d'abordage sa nouvelle carrière de corsaire, le voilà promu capitaine de vaisseau du roi, tel Abraham Duquesne le Vieux, pirate redoutable, corsaire talentueux puis respectable officier de Louis XIIII ! »

DÉFINITIONS ET LÉGENDES

Le pirate Aussi vieille que la marine, opérant dans le temps et l'espace, la piraterie est liée au banditisme, au commerce maritime, à des opérations de guerre entre nations, à la colonisation et, inévitablement, à la traite négrière2. Plus qu'un thème de roman ou de film, il s'agit d'un phénomène historique aux ramifications complexes, et l'on peut dire que le pirate3 a donné naissance au corsaire et au flibustier. Dès 1476, le roi d'Espagne Alphonse V, en accord avec le roi de France Louis XI, caractérisait les pirates comme étant « des gens qui se mettent en armes pour faire la guerre sur mer à tous ceux qu'ils rencontrent, amis ou ennemis du roi ». Ensuite, assimilés à des criminels internationaux, ils furent présentés comme « des bandits qui
et lui confère, ainsi qu'à son équipage, le statut de prisonnier de guerre s'il est capturé. Le droit d'accorder des commissions et des lettres de marque est une prérogative exclusive du Gouvernement. Le mot marque vient de marquis, qui était un officier militaire préposé à la défense des frontières (marches). La commission en guerre autorise le capitaine d'un vaisseau, appartenant à un particulier ou à l'État, à courir sur l'ennemi ou se défendre lorsque la guerre est déclarée. La lettre de marque est accordée à des particuliers dont les vaisseaux ou autres effets ont été pris ou arrêtés par les sujets d'un autre État, «hors le fait de guerre» ; elle est donc donnée en représailles. Pour la période révolutionnaire, c'est le décret du 2 février 1793 qui a fixé le modèle des commissions et des lettres de marque. Sur ce point, voir BOUCHER (P.B.) Institution au Droit Maritime, 1803. I. Ibid, op. cit., p. 57. 2. Éric Saugéra, dans son ouvrage Bordeaux, port négrier (XVI/'-XIXe siècles), Paris, 1995, rappelle que, sous le Directoire et le début du Consulat, et parallèlement aux expéditions de traite classiques partant de cette ville, des corsaires bordelais se sont spécialisés dans la prise de navires négriers britanniques: «Ces négriers [une quarantaine] étaient capturés aux trois stades de leur parcours: soit avec la cargaison de traite d'Angleterre en Afrique, soit avec la cargaison humaine d'Afrique en Amérique, soit avec la cargaison coloniale d'Amérique en Europe» (p. 117-122). Est-ce un hasard si l'esclavage et la course ont été abolis en France à peu près en même temps, 1848 pour l'un, 1856 pour l'autre? 3. 1tElpatT]ç (peiratès) signifie en grec « qui saisit violemment».

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ne respectent ni lois ni règlements et qui, en temps de paix ou en temps de guerre, arraisonnent et pillent [pour leur propre compte] les vaisseaux de toutes nationalités, y compris la leur », quand ils ne razzient pas les côtes. À la notion d'attaque en mer s'ajoute celle du pillage à terre. Dans l'Antiquité, la piraterie commence autour de la Méditerranéel où, pour les individus comme pour les États, elle est un moyen de se procurer des ressources; elle s'étend ensuite à la Manche et, avec les découvertes maritimes de la fin du Moyen Âge, aux côtes d'Afrique et de Madagascar, au golfe Persique, à l'océan Indien, puis à l'Atlantique. Au XVIe siècle, les richesses des colonies d'Amérique continentale incitent des bourlingueurs à courir dans la mer des Antilles pour s'emparer des navires espagnols et portugais. On parle alors du Frison pillant les côtes de la mer du Nord et de la Manche, du barbare celles de la mer Noire, du Barbaresque d'Afrique du Nord opérant sur les côtes de Provence pour combattre les Infidèles, ou du flibustier quand il dévaste Vera Cruz, Carthagène ou Maracaibo. En Extrême-Orient, entre 1540 et 1565, ce sont des pirates japonais, les wokou, qui attaquent les côtes et les jonques chinoises. Près de Canton, des pirates chinois, les tankas, font eux aussi régner la terreur maritime en même temps que ceux de Formose. Au Canada, cette pratique commence en 1613, lorsque Samuel Argall attaque Port-Royal en Acadie. Parmi les corsaires anglais basés à Terre-Neuve et en Nouvelle-Angleterre, on trouve les frères Kirke, qui prennent Québec en 1629. Des corsaires français aussi, s'installent à Port-Royal et à Louisbourg, parmi lesquels Pierre Le Moyne d'Iberville qui, en 1696-1697, incendie la ville de Saint John's et sème ensuite la terreur le long des côtes de Terre-Neuve. Des corsaires britanniques quittent, entre 1756 et 1815, les ports d'Halifax, de Liverpool, de Shelburne, d'Annapolis Royal, de Saint Andrews et de Saint-Jean pour courir dans la Caraïbe jusqu'au Venezuela. Sur toutes les routes maritimes où transitent de l'or et des épices, « la violence est le lot quotidien des gens de mer ». D'où la création de flottes de guerre2 - c'est devenu une affaire militaire - pour lutter contre la piraterie qui constitue une menace permanente pour les échanges des États européens avec leurs colonies. Une ordonnance de 1584 déclare que « le supplice [des pirates] doit être la roue ». En mer comme à terre, à défaut de roue, on les pend. Et l'on considère licite de les spolier sans aucune possibilité d'action en justice de leur part. Mais
1. SESTIER (l-M.), La Piraterie dans l'Antiquité, p. II-III. Voir aussi JACQUIN (Philippe), Sous le pavillon noir. Pirates etflibustiers, 2003. 2. Et de l'assurance maritime.

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à partir des xV' et XVIe siècles, les guerres incessantes, perpétuant des représaillesl maritimes, ont conduit ces mêmes États à définir les conditions objectives distinguant la course légitime de la piraterie, pour faciliter la tâche des institutions chargées de juger l'une comme l'autre.

Le corsaire
Contrairement au pirate, le corsaire2 n'attaque qu'en temps de guerre les navires ennemis ou ceux de pays neutres faisant du commerce illicite. C'est un marin - disons plutôt un marin mercenaire - qui se loue, lui et son équipage, à une autorité constituée moyennant une commission en guerre ou lettre de marque. Patrick Villiers3 le définit comme « l'auxiliaire d'une marine légale ». En effet, depuis le Moyen Âge, la faiblesse relative de leurs forces maritimes a souvent entraîné les États européens - c'est le cas de la France - à déléguer à des particuliers le soin de combattre en mer à leur place. Une telle mission était confiée généralement à des marchands qui, refusant l'obstacle à leur négoce que représentaient les guerres fréquentes, mais forts d'une commission du roi, armaient volontiers des navires afin de compenser par les prises les pertes dues au ralentissement des activités portuaires pendant les hostilités. Pour Martens\ la course se définit comme une expédition de particuliers:
« [...] qui, munis d'une pennission particulière d'une des puissances belligérantes, annent à leurs frais [ce qui correspond à un investissement en capital-risque] un ou plusieurs vaisseaux, dans le dessein principal de courre sus à l'ennemi et d'empêcher les sujets neutres de faire avec l'ennemi un commerce regardé comme illicite. Il se peut qu'une seule et même personne fasse à la fois les frais du vaisseau et des munitions et commande ce vaisseau en capitaine [...] Mais généralement quelques
1. Au Moyen Âge, l'armateur dont un navire avait été capturé par un État ennemi saisissait en représailles le bateau d'un marchand de cet État. 2. Au XVIIc siècle, le R.P. Pierre DAN, dans son Histoire de la Barbarie et de ses corsaires, 1637, a suggéré de rapprocher ce mot de corse, «nom du peuple qui habite l'île de Corsegue, l'une des principales de l'Italie, située en mer Méditerranée, entre la Barbarie et la côte de Gênes, qui est l'État dont elle dépend ». Mais tous les étymologistes s'accordent à reconnaître qu'il vient du latin currere, courir. 3. VILLIERS (Patrick), Les corsaires du littoral, Dunkerque, Calais, Boulogne, de Philippe II à Louis XIV (1568-1713), p. 16-17. 4. MARTENS (Georges-Frédéric de), Essai concernant les armateurs, les prises et les reprises, p. 17. L'auteur fut conseiller à la cour du roi d'Angleterre et enseigna à la faculté de droit de G5ttingen.

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particuliers s'associent pour faire les frais du vaisseau et des munitions et conviennent avec I'tIDd'eux, ou avec un tiers, de le choisir pour capitaine commandant le vaisseau armé; alors les premiers s'appellent armateurs et le dernier, commandeur. »

La privatisationl de la guerre maritime, déjà contestée avant la Révolution, fut remise en cause par l'Assemblée législative: en mai 1792, Kersaint, en tant que rapporteur du « comité marine et diplomatique », soumit à celle-ci un projet de décret supprimant la course. Il justifiait sa proposition en ces termes:
« Considérant que la guerre, étant l'acte le plus éminent de la souveraineté des peuples, ne peut se faire légalement que par les nations elles-mêmes et non par les particuliers et pour leur compte, qu'il est de l'intérêt de toutes les nations policées de l'Europe de proscrire et d'abjurer l'usage de faire la guerre par la voie des corsaires ou armateurs particuliers parce que cet usage entraîne nécessairement après lui la violation des propriétés et du droit des gens, et que n'étant soumis à d'autres règles qu'à celle que lui donne la plus aveugle des passions, l'avidité, il est fréquemment accompagné d'actes d'inhumanité; considérant que la course menace également les nations belligérantes et les nations en paix; [.. .] qu'entretenant l'esprit d'injustice et le penchant au dol et à la fraude, elle oppose au développement des principes propres à l'amélioration de l'espèce humaine... »

Non seulement l'Assemblée n'adopta pas le texte, mais bien plus, les députés, favorables au maintien des corsaires, proposèrent que des primes et des récompenses soient accordées à ces derniers quand ils ramèneraient dans les ports de la République des bâtiments ennemis chargés de subsistances2. Il faut dire que l'Europe menaçait la France révolutionnaire d'une guerre généralisée, et que la flotte française paraissait nettement moins importante que celle des Anglais. De plus, les finances publiques étant déficitaires, on voit mal comment l'Assemblée aurait pu prendre une autre décision, sachant par ailleurs que la course a toujours été relativement rentable pour les États qui l'ont pratiquée: elle minimisait le budget de leur marine et procurait
1. En anglais, corsaire se dit privateer. 2. Décret du 2 février 1793 : Recueil des lois relatives à la Marine et aux Colonies, t. III, p. 292. On notera que, quelques mois plus tôt (le Il août 1792), 1'Assemblée nationale avait supprimé les primes et encouragements accordés depuis 1784 pour la traite, au motif qu'elles étaient « contraires aux principes de 1aliberté ».

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des ressources prélevées sur la liquidation des prises. Enfin, les bateaux saisis venaient renforcer la flotte marchande du pays capteur. C'était oublier aussi que, dès la fin du XVIIe siècle, la tactique consistant à courir sur les bâtiments commerciaux ennemis avec des navires privés ou ceux de l'armée navale régulière fut une constante dans la stratégie maritime française.

Le flibustier
Au début du XVIIe siècle, le flibustier ne se différencie guère du pirate: comme lui, il agit pour son propre compte, sans contrôle d'aucune autorité et donc sans lettre de marque. L'originalité de ces marins est qu'ils se regroupent en un corps constitué, formant une véritable société nantie de règles, que sa reconnaissance comme force maritime, puis son recrutement par les puissances belligérantes, finissent par légaliser, alors que le pirate continue de demeurer hors-Ia-loil. En tout état de cause, avec ou sans commission, la flibuste se cristallise autour de trois éléments:
1° La guerre de course en mer des Antilles contre l'Espagne; 2° La conquête de territoires îliens au détriment de cette dernière; 3° L'implantation dans ou à proximité d'une position stratégique, en l'occurrence, celle des côtes nord de Saint-Domingue, car les vents favorables et les courants contraignaient les navires espagnols venant du Mexique, de Carthagène et de Veracruz à emprunter soit le détroit de Floride, soit le passage du Vent, entre le sud de Cuba et la partie ouest de Saint-Domingue.

On notera que, même si Saint-Christophe avant 1600, puis les Saintes en 1625, ont servi de base corsaire, les Petites Antilles, plus bas dans l'arc antillais, n'ont pas joué un rôle marquant dans le dispositif flibustier. Alors que l'inverse se produisit avec les corsaires aux XVIIIe
J. Les Espagnols utilisent le tell11ede corsario pour désigner le corsaire d'Europe ou le flibustier. Les Anglais, eux, appellent le flibustier commissionné boucaneer et le pirate free-boater. 2. Le père Labat relate cependant le voyage qu'il fit entre la Martinique et la Guadeloupe à bord d'une barque conduite par un capitaine flibustier. Ce mot est à prendre avec réserve car l'auteur l'utilise indistinctement avec celui de corsaire: «La barque qu'il montait était bell11udienne, très bonne voilière ; il avait quatre-vingt-dix bons hommes et six canons. C'était plus qu'il n'en fallait pour attaquer un galion d'Espagne ou un anglais de quarante canons. Nous mîmes en panne devant le Prêcheur où, selon la bonne

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et XIxe siècles, lorsque l'ennemi ne fut plus espagnol, mais anglais ou américain. Dans 1'histoire de la course maritime, la flibuste occupe donc une place à part. En tant que phénomène social à la fois terrestre et marin: le flibustier désigne surtout le corsaire qui réside! et opère dans l'espace maritime antillais, d'abord à Saint-Domingue ou dans les îles proches puis, dans un second temps, en Jamaïque et dans ses parages. La découverte de l'Amérique et de ses richesses, dès le XVIe siècle, a attiré en mer des Caraïbes pirates et corsaires qui pillent en toute impunité les cargaisons, sans que les plaintes réitérées de l'Espagne y changent grand-chose2. Il faut cependant attendre le siècle suivant, quand la France, l'Angleterre et la Hollande entreprennent de s'installer dans les is/as inutiles négligées par les Espagnols au profit du Pérou, du Mexique et de leurs autres colonies américaines, pour que la course s'y développe réellement. Cependant, entre 1600 et 1630, les expéditions corsaires - qui partent d'Europe pour venir s'y réapprovisionner après des mois de campagne dans l'Atlantique - sont progressivement remplacées par des armements basés dans les îles françaises et anglaises d'Amérique (la Tortue, toute la côte nord-ouest de Saint-Domingue, l'île à Vache, les îles de Providence, San Andrès, Turks et Caïcos), toutes régions vidées ou presque de leurs habitants pour diverses raisons: déportations massives orchestrées par l'Espagne dans le cadre de sa lutte contre la contrebande hollandaise, envoi de main-d'œuvre
coutume de nos flibustiers, ils ont toujours quelque affaire, surtout ceux qui ont encore quelque argent, car les lois de la bonne flibuste ne permettent pas d'en porter en mer, et quand on se trouve dans le cas, il faut au plus vite le dépenser dans un cabaret. » LABAT, op. cit., p. 435. I. On trouve par exemple dans les registres paroissiaux de Pointe-Noire (Guadeloupe), à la date du 10 janvier 1711, la mention de la sépulture de Jean Raymond,jlibustier, natif de la paroisse du Croisic (Loire-Atlantique). 2. Gabriel Marcel, Les Corsaires français au XVIe siècle dans les Antilles, Paris, 1902, p. 6-11, rappelle que la course a commencé en Atlantique dès la découverte de l'Amérique, En 150I, le roi d'Espagne prescrit la construction de caraques pour donner la chasse aux corsaires. En 1513, une cédule royale est adressée aux officiers de la Casa de contratacion, leur ordonnant d'envoyer deux caravelles pour garder les côtes de Cuba. Mais la première expédition corsaire connue qui soit arrivée aux Antilles est celle de Panllentier qui, pour le compte de l'armateur Ango, s'y rendit entre 1520 et 1526, après le Brésil et Terre-Neuve. En 1522, le corsaire Jean Fain captura en Atlantique une barque venant des Antilles, chargée de cinq quintaux d'or fin, deux quintaux de perles, 300 cuirs de bœufs sauvages et deux caisses de casse - fruit (en forme de gousse)

du cassier, ou canéficier,dont la pulpe est un laxatif -

destinés à des marchandsde

Séville. Entre 1563 et 1567, John Hawkins entreprend trois opérations de traite aux Antilles. La déportation des Africains et le commerce triangulaire a commencé vers 1510.

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dans les mines du Cibao, dans la partie orientale de Saint-Domingue, épidémies... Toujours est-il qu'au début du XVIIe siècle, la côte nordouest de cette île apparaît comme une étendue sauvage, quasi déserte, où prolifèrent à loisir des animaux sauvages ou redevenus tels, chevaux, bœufs, porcs et chiens, abandonnés par les conquérants. Se constitue ainsi une réserve importante de nourriture, source de profit pour les boucaniers et principal vivier des futures opérations flibustièresl. La flibuste attire une population composite où se mêlent des Indiens caraïbes ayant fui les colonisateurs, des nègres marrons, des Blancs non espagnols (boucaniers) chassés par les nouveaux maîtres. Tout ce monde, rejeté en marge de la nouvelle société, trouve là le lieu idéal de sa survie d'abord, de son expansion ensuite. D'autres vinrent grossir leurs rangs: colons français et anglais de Saint-Christophe expulsés par les Espagnols, aventuriers européens de tout poil, - normands, basques ou bretons en rupture de ban, soit pour des raisons économiques (pauvreté, famine), soit pour fait de religion (protestants), soit encore pour échapper à une condamnation judiciaire -, sans oublier les engagés, ces fameux « 36 mois» expédiés par la France2 comme agents colonisateurs, qui fuyaient la férule de maîtres abusifs et violents. Bref, on l'aura compris, au milieu du XVIIe siècle, la côte nord-ouest de Saint-Domingue est devenue l'asile d'une population bigarrée formée d'hommes, tantôt marins, tantôt paysans, prêts à tout pour assurer leur survie et pourquoi pas, leur fortune. La conquête de la Jamaïque par les Anglais en 1657 renforce considérablement la société flibustière. La position stratégique de cette grande île, à l'entrée du passage du Vent, facilite, faute de le verrouiller totalement, le contrôle des flux de navires ennemis allant de la NouvelleEspagne en Europe ou inversement. Le système voit s'accroître ses effectifs3 et son équipement, permettant des expéditions et des razzias de grande ampleur en Nouvelle-Espagne et sur la Côte Ferme4. Pour survivre, les flibustiers s'imposent un système de fonctionnement spécifique, a priori anarchique, mais en fait, assez
1. MOREAU(Jean-Pierre), « La Course ou flibuste dans les Antilles, seconde période, 1600-1630 », in La France-Amérique (XVl'-XVIIl' siècles), p. 259-273. 2. Les Anglais s'engageaient pour neuf ans. 3. En 1681, la population de la partie française de Saint-Domingue est estimée à 4336 Blancs, 210 affranchis et 2 102 esclaves. Voir FROSTIN(Charles), Les révoltes blanches à Saint-Domingue aux XVI1' et XVIIIe siècles (HaW avant 1789). 4. La Tierra Firma s'étendait du sud de Panama à la partie nord-ouest de l'Amérique du sud; aujourd'hui Panama, Colombie et Venezuela. Voir NERZIC(Jean-Yves) et BUCHET (Christian), Marins et Flibustiers du Roi-Soleil, Carthagène 1697.

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réglementé par des usages et une coutume basée, dit-on, sur des principes de libertél, l'équité dans le partage des prises, l'élection du capitaine et des officiers - ce qui n'est pas le cas pour les corsaires dont le capitaine est choisi par l'armateur -, l'interdiction du vol entre « frères », et des primes2 proportionnelles aux risques pris pendant l'abordage. L'activité se répartit entre la chasse, la pêche, la piraterie et la course légale. Le boucanier « chasseur-planteur» qui fume la viande et le poisson nécessaires aux expéditions en mer, le contrebandier qui écoule les produits des pays étrangers, les rapines et les prises, l'habitant qui cultive du tabac, des haricots, des bananes, du mil, des patates et du manioc, complètent avantageusement ce mode de vie presque autosuffisant, d'essence à la fois terrestre et marine, qui spécifie bien les « Frères de la Côte ». Un récit anonyme, relatant le voyage du capitaine Charles Fleury dans les Indes occidentales, décrit les boucaniers comme des hommes « qui n'ont autre métier qu'à tuer des bœufs, à cause de quoi on les nomme masteurs, c'est-à-dire tueurs ». Ils utilisent pour ce faire une sorte de long bâton ferré, qu'ils nomment lana.
« À un des bouts est emmanché un fer, qui est fait en forme de croissant, lequel tranche fort par le dedans d'icelui. Lors qu'ils vont à la chasse, ils mènent grande quantité de gros chiens qui, ayant découvert le bœuf, l'amusent en tâchant à le mordre et tournoyant continuellement à l'entour de lui; cependant le masteur vient qui, avec sa lana, lui coupe le jarret de derrière, et ainsi le bœuf tombe en vie sans pouvoir se relever et, s'il en veut davantage, il continue ainsi sa chasse. Ils sont tellement dispos qu'ils sont aussitôt arrivés à la bête que leurs chiens, combien que le plus souvent ce soit en un pays fort incommode. Ayant assez abattu de ces taureaux, ils les dépouillent de leur cuir, ce qu'ils font avec une telle habileté, [...]. Après ils étendent le cuir pour le faire sécher au soleil (car ils ne tuent pas ces bœufs pour les manger, mais seulement pour en accommoder le cuir). Les Espagnols vont en certains temps charger les navires de ces cuirs, qui sont de grand prix3. »

1. Voir à ce sujet, REDIKER (Marcus), L'utopie pirate, et SERNA (Pierre), Libertalia ! Debout les damnés de la mer, in Pirates etfiibustiers des Caraïbes, éd. Hoëbeke / Centre culturel Abbaye de Daoulas et musée national de la Marine, 2001. p. 154-194. 2. Cette prime spéciale sera instituée par Victor Hugues dans ses deux règlements sur la course. 3. Unfiibustier français dans la mer des Antilles (1618-1620), éd. présentée par JeanPierre Moreau.

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Les Frères de la Côte sont-ils une confrérie compagnonniquel ? Certes, les récits de voyage ont raconté le «baptême de Neptune» imposé pendant la traversée aux candidats en route vers l'île de la Tortue, qui les régénérait, telle baptême chrétien, au sortir du « vieux monde ». Parodie ou initiation véritable permettant aux impétrants fébriles, allant affronter un « nouveau monde », de se reconnaître et de s'entraider en cas de besoin? L'hypothèse n'est pas invraisemblable mais reste à démontrer. Outre l'appellation de fières, on sait que les boucaniers ou flibustiers s'attribuaient volontiers des surnoms: le Basque, l'Olonnais, Cachemarée, à l'instar des compagnons du Tour de France. Mais, compte tenu de leur origine interlope, n'est-ce pas plutôt (aussi), pour ceux qui ont fait les quatre cents coups dans les villes et ports d'Europe, une manière de dissimuler leur véritable patronyme? Les récits contemporains, inspirés des écrits d'CExmelin, repris et arrangés par les romans du XIX. puis le cinéma aujourd 'hui, ont idéalisé et popularisé des figures légendaires2 telles que François Leclerc dit « Jambe de bois », ou Michel le Basque et François l'Olonnais, qui prirent Maracaibo en 1666. On a découvert ainsi l'histoire de Manwell et Henry Morgan qui pillèrent en 1667 Curaçao puis Porto Bello. Ce même Morgan qui, appuyé par Pierre Hantot dit le Picard, compagnon de l'Olonnais, attaqua ensuite Maracaibo et Panama: il rassembla pour ce faire à l'île à Vache, en décembre 1670, la plus grosse flotte (36 bâtiments, 1 846 hommes) jamais mise en œuvre pour une expédition dans l'histoire de la flibuste. Sharp et Coxon, Van Hom, Grammont et Laurent de Graff, Oxenham, JohnHawkins, Francis Drake, tantôt corsaire, tantôt pirate, Diego el Mulato3, Cornélius Schouten, Jan Hendricksz et
I. Association de gens du même métier, fondée sur la solidarité, la transmission d'une tradition initiatique et le partage de signes de reconnaissance. 2. Dans un article intitulé« L'or, le sang, le rhum... ou une utopie? », Elven Hunter remarque que beaucoup d'histoires sur leur compte ont été entretenues par les flibustiers eux-mêmes afin de réduire leurs risques au combat. Montés sur de petits bâtiments, disposant de peu de canons et d'hommes pour les alléger, ils lançaient des histoires exagérées sur le sort réservé à leurs victimes. Barbe-Noire, par exemple, surgissait, lors des abordages, dans un nuage de fumée produit par de longues allumettes de soufre placées sous sa coiffe. Apercevant ce diable hurlant, les équipages, bien que plus nombreux, se rendaient parfois sans grande résistance. La légende de bateaux fantômes était accréditée, ajoute l'auteur, par le fait que les flibustiers se servaient du mauvais temps comme d'un allié. Les tempêtes séparant souvent les convois, ils se contentaient alors de poursuivre, dans la brume, un bâtiment isolé, et d'attendre que l'équipage terrorisé se rende. 3. Appelé aussi Diego Lucifer, ce capitaine, apparemment d'origine cubaine, servit la cause des Hollandais en mer des Antilles puis, en 1653, celle des Français. Voir MOREAU

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Piet Heyn, autant de noms qui claquent comme un panache. Ils nous livrent parfois une image réductrice des flibustiers, bandits postés à la Tortue, leur base principalel, pour attaquer les convois espagnols chargés d'or. Leur intrépidité leur a valu un capital de sympathie indéniable auprès du public, qui préfère oublier les excès de cruauté, sans doute conformes aux mœurs de l'époque, dont ils s'accompagnaient. À vrai dire, le problème vient surtout de l'attitude des Gouvernements face à ce phénomène émergent. Les contemporains ont stigmatisé le comportement ambigu de la France qui, tantôt condamne la flibuste, tantôt la récupère à son profit. Ainsi, le père Charlevoix2 observe qu'elle se les attacha et les traita comme sujets: « Le gouverneur français de la Tortue leur accorda des commissions pour la chasse, pour la pêche, pour la guerre, sans cependant les assujettir à aucun règlement. Et le Roi, qui semblait d'abord désapprouver ces commissions, ne s'en servit pas moins d'eux dans ses guerres... ». Martens, quant à lui, s'indigne:« On ne sait si on doit être plus scandalisé de la complaisance de la France ou des cruautés dont cette horde a souillé ses entreprises les plus hardies. Mais telle était alors la jalousie de commerce que, pour la satisfaire, on vit [...] la nation la plus civilisée, la plus jalouse de son honneur et de sa dignité, acheter le secours de ces scélérats en Amérique. .. », ce que Pierre Chaunu traduit en une formule lapidaire, qui traite la flibuste « d'association internationale du crime d'origine française3 ». Tour à tour« corsaires dont l'activité aurait dégénéré en piraterie », «scélérats en Amérique », «auxiliaires de la Marine », «premiers fondateurs des colonies européennes dans les Antilles », les flibustiers constituent indéniablement un phénomène à part, ce qui leur permet d'occuper - certes pour peu de temps - un rôle stratégique essentiel dans la rivalité économique et maritime qui déchire l'Europe du XVIIe siècle, celle de la guerre de Trente Ans comme celle de Louis XlV. Il importe donc de nuancer le propos.

(Jean-Pierre), Pirates, Flibuste et Piraterie dans la Caraïbe et les Mers du Sud (15221725), p. 68-75. I. La plupart des flibustiers vivent surtout à proximité des lieux de chasse, c'est-à-dire sur la côte nord de Saint-Domingue où l'on dénombre une vingtaine d'établissements en 1654. La Tortue occupe une fonction stratégique, car c'est le lieu de résidence du gouverneur, habilité à délivrer les lettres de marque. L'île fut réellement une base flibustière entre 1640 et 1675. 2. CHARLEVOIX (R.P.), Histoire de l'isle espagnole ou de S. Domingue..., 1.II, p. 145. 3. CHAUNU (Pierre), L'Amérique et les Américains, p. 113.

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Pour définir la flibuste, Frostin1 s'attache à l'espace maritime, la Caraïbe, où elle a opéré aux XVIe-XVIIe siècles, tandis que Moreau2 retient la période où les armements se fixent à la Tortue et sur la côte nord-ouest de Saint-Domingue dans les premières décennies de 1600. En réalité, les deux lectures se complètent, en dépit de l'interprétation que l'un ou l'autre accorde à la notion de course légale. Mais l'approche horizontale de Frostin, moins restrictive dans le temps, le conduit à cerner, sous deux aspects, la spécificité de la flibuste en tant que phénomène sociologique, historique, et politique: 10 d'une part, la petite flibuste, phénomène permanent, antérieur et postérieur à 1600, mélange de piraterie et de contrebande qui sévit d'abord près des côtes du Brésil, puis se déplace vers les îles caraïbes pour s'y fixer. Tout au début, l'objectif essentiellement mercantile de navigateurs dieppois et rouennais consiste à ramener en Europe, après des pillages à terre ou en mer, du bois rouge, des carets3 et du cuir dont les tanneries françaises ont beaucoup besoin; 20 d'autre part, une grande flibuste à vocation plutôt guerrière, phénomène temporaire qui intervient, à partir du XVIIe siècle, durant les hostilités entre pays européens.
C'est dans ce contexte que la France, l'Angleterre et la Hollande, tout en combattant fermement le commerce interlope - donc la petite flibuste, son facteur essentiel -, encouragent la grande à courir légalement sur les navires marchands ou les galions espagnols regroupés en général à La Havane avant de se diriger vers les Açores. Marins et capitaines passent d'ailleurs sans état d'âme d'un rôle à l'autre. Ceux qui se sont enrichis par la course - contrairement à la légende, ils ne sont pas très nombreux -, encouragés par les gouverneurs, deviennent habitants quand se renforce la société de plantation, tout en investissant allégrement dans des opérations de petite flibuste afin de gagner encore plus. À tout prendre, le commerce interlope avec la Nouvelle-Angleterre, la Jamaïque ou Cuba, s'avère beaucoup plus rentable qu'avec la France

1.

FROST1N, op. cit.,

2. MOREAU (Jean-Pierre), La Course ou Flibuste dans les Antilles, Seconde Période, 1600-1630), in La France-Amérique (XVF-XVIIF siècles), op. cit., p. 259. 3. Écailles de tortues de mer utilisées pour la fabrication de peignes ou pour recouvrir des coffrets ou des « cabinets de liqueurs ». Cf. JULIEN (Charles-André), Les Voyages de

découverteet lespremiers établissements(XV - XVI' siècles).

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ou l'Espagne. Ainsi, relayant les navires bostoniensl qui commercent dans la zone, les petits flibustiers permettent aux planteurs et négociants de la partie française ou espagnole de contourner le régime de l'Exclusif jugé trop contraignant. Pour les Blancs de Saint-Domingue, la flibuste devient l'expression de la lutte pour la liberté commerciale2. Ainsi assagis, sédentarisés, les flibustiers d'hier, naguère auxiliaires du pouvoir, se muent petit à petit en force de contestation contre ce qui constitue l'essence même du fait colonial, suffisamment puissante encore à la fin du XVIIe siècle pour contraindre le Gouvernement à composer avec eux, comme il le fit en octobre 1671, en accordant l'amnistie générale aux habitants révoltés de la Tortue et de Saint-Domingue:
« Les ordres que nous avons donnés pour fortifier et accroître les colonies établies dans les îles de la Tortue et de Saint-Domingue, le soin que nous avons pris de leur donner des marques d'une protection royale et d'une autorité paternelle en établissant une Compagnie pour faire commerce réciproque et avantageux entre eux et nos sujets de ce royaume, nous avaient donné lieu de croire qu'après tant de bienfaits nous n'aurions pas de sujets plus affectueux qu'eux [...] Cependant, nous avons appris avec beaucoup de déplaisir qu'à la persuasion des ennemis de notre Couronne et de quelques malintentionnés d'entre eux, ils se sont engagés dans une révolte, qu'ils ont commencé par traiter avec deux navires hollandais [...] ; enfin, portant leur insolence jusqu'à l'extrémité, ils auraient fait refus d'obéir à nos ordres3... »

L'évolution de la situation politique en Europe4, l'essor et la stabilisation en même temps de la colonisation, expliquent le déclin de la flibuste qui s'amorce vers 1680, quand l'Angleterre et la France jugent de concert que les flibustiers nuisent « au commerce pacifique et à l'économie de plantation en plein développement ». En réalité,
1. Tenne générique pour désigner les bateaux annés à Boston et dans les autres ports des colonies anglaises d'Amérique du Nord. 2. La révolte du gaoulé (<< conspiration, révolte» en créole) qui éclate en Martinique en 1717 résulte des mêmes causes. Voir PETITJEAN-ROGET (Jacques), Le Gaoulé. La révolte de la Martinique en 1717. On sait aussi que c'est une lutte semblable qui déclencha, un siècle plus tard, la révolte de ses treize colonies d'Amérique contre l'Angleterre.
3. MOREAU DE SAINT-MÉRY, op.cit., 1. I. p. 249.

4. En 1648, les traités de Westphalie mirent fin à la guerre de Trente Ans qui déchirait l'Europe depuis 1618 en réorganisant politiquement le Saint-Empire; ils furent complétés en 1661 par le traité des Pyrénées qui concluait le conflit particulier francoespagnol en fixant la frontière entre ces deux pays. En 1670, un traité entre l'Angleterre et l'Espagne décrète la fin de la flibuste et amnistie les flibustiers.

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échappant à tout contrôle, les «républiques flibustières» que sont devenues l'île de la Tortue ou Port-Royal en Jamaïque, inspirent de la peur aux puissances qui les avaient institutionnalisées. Les Anglais et les Français, décidés à renouer de bonnes relations avec l'Espagne, veulent assurer désormais la liberté de son commerce maritime. Flibustiers et pirates doivent donc se soumettre ou entrer dans l'illégalité. C'est dans ce même esprit que l'on interdit aux boucaniers, sous peine de galère, d'entrer dans la partie espagnole de Saint-Domingue «pour y tuer aucuns bestiaux, ni prendre aucuns chevaux». En 1679, le roi de France nomme gouverneur de Marie-Galante Charles d'Angennes, marquis de Maintenon - un ancien commandant de flibustier! - et moyennant le monopole du commerce avec les colonies espagnoles de la Caraïbe. Il lui confie la double mission de dresser les plans hydrographiques des ports espagnols qu'il visitera et de combattre les flibustiers, conjointement avec le gouverneur de SaintDomingue. En escale à la Martinique, le marquis de Maintenon écrit le 8 novembre 1681 à Colbert, alors secrétaire d'État de la Marine et des Colonies, pour lui rendre compte de la première croisière qu'il a entreprise entre juin et septembre, au cours de laquelle il a confisqué la commission de plusieurs flibustiers:
« [...] De St Domingue, j'ai fait route au cap de La Vella et ai touché dans toutes les escales qui sont depuis ledit cap jusques à Cartagène contre la rivière de la Hache, la Rancherie où l'on pêche les perles, Mérides et Ste Marthe, et Cartagène où j'ai trouvé les galions et l'armade [armada] de Barlevante qui avaient mis une telle abondance de marchandises qu'elles étaient à meilleur marché qu'en Europe de cinquante pour cent; et les interlopes des Hollandais etAnglais qui sont les navires qui vont en Guinée sans passeports des Compagnies, ayant mis les nègres à un si bas prix qu'il n'y a pas moyen de s'y trouver en les donnant de même [...] La saison me pressant, je fis route pour La Havane. Et au cap St Antoine, j'ai rencontré un corsaire de la Tortue que j'ai pris. Il avait une commission du sieur de Pouensy [Poincy] pour prendre: elle est datée du mois de février de cette présente année. J'ai donné ma barque à l'équipage pour les ramener à St Domingue sans leur avoir fait tort et ai mené à La Havane le navire corsaire avec le capitaine pour faire voir aux Espagnols les bonnes intentions de Sa

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Majesté. Et après cela, débouquant par le canal de Bahama, j'ai rendu le navire au capitaine à cause de sa commission que j'ai gardée pour vous la remettre si vous souhaitez, Monseigneurl. .. })

Il repart au début de janvier 1682 et croise cette fois au large de Grenade. À l'entrée du golfe de La Trinité, il arraisonne un corsaire commandé par le capitaine Cachemarée qui lui remet sa commission. Malgré tout, cinq ans plus tard, flibustiers et pirates continuent de sévir dans la zone. Comme la flotte de guerre française se révèle insuffisante à les combattre efficacement, le roi opte pour des mesures d'apaisement dans l'espoir de les amener à résipiscence. Le 9 mars 1687, Cussy, gouverneur des îles de la Tortue et de SaintDomingue, décrète par ordonnance une amnistie générale:
« Sur ce qui nous a été représenté par les principaux officiers, que quelques personnes mal intentionnées, ennemies du repos public, avaient répandu un faux bruit, par lequel ils exposaient que nous étions dans la résolution [identique à celle adoptée par les Anglais] de confisquer tous les bâtiments et les biens des flibustiers qui aborderaient dans les ports et les rades de notre Gouvernement, même les faire punir en leur personne, ce qui est tout à fait opposé aux ordres de Sa Majesté qui, par une bonté particulière, veut bien les recevoir à miséricorde et pardon, leur donnant une amnistie de toutes les fautes par eux commises et de toutes les prises qu'ils ont pu faire sur les amis et alliés de la Couronne, aux conditions qu'ils retourneront dans les ports, et qu'ils cesseront leurs pirateries en se rendant habitants ou en s'adonnant au négoce de la mer. À ces causes, et pour nous conformer ponctuellement aux ordres de Sa Majesté, nous déclarons et protestons à tous les flibustiers en général et en particulier qu'ils peuvent se rendre dans les ports et rades de ce Gouvernement, leur promettant de la part du Roi qu'il ne leur sera fait aucun tort ni sur leurs biens, ni en leur personne et même qu'on leur donnera un temps raisonnable pour payer leurs dettes peu à peu, au moyen qu'ils se rangent à leurs devoirs. Et comme la plupart peuvent être éloignés et qu'ils ne peuvent, sitôt informés des intentions de Sa Majesté, nous leur avons accordé six mois pour tout délai, à compter du jour de la publication des présentes, que nous enjoignons et ordonnons à tous les officiers des quartiers de faire lire, publier et afficher, à ce que personne n'en ignore2. })

Cussy rappelle ici le marché déjà proposé aux flibustiers de SaintDomingue: cesser définitivement la course, se reconvertir en colons ou
1. Journal du voyage de M de Maintenon en Amérique B 9, f" 215-241. 2. MOREAUDE SAINT-MÉRY,op. cit., t. 1, p. 452. (1681-1682), CHAN, Marine,

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s'adonner au cabotage, sinon, devenir des forbans avec les risques que cela comportel. Les plus méfiants choisissent d'aller sévir sur d'autres eaux: le Pacifique2, l'océan Indien - notamment dans l'île de SainteMarie3-, et même en Atlantique nord4.Le 21 août 1688, le même Cussy rend compte à Seigneley, successeur de Colbert au secrétariat d'État de la Marine et des Colonies, de la situation de flibustiers prisonniers en Jamaïque où ils ont été arrêtés à la suite de la proclamation du roi d'Angleterre abolissant la flibuste aux Antilles. Ce texte nous livre au passage quelques renseignements chiffrés sur la flibuste à la :findu XVIIe siècle:
« J'avais assuré V. G. [Votre Grâce] par ladite lettre du 3 juin qu'il était arrivé le 20ejuillet (20ejour de) [sic, pour le 20 mai] au Petit-Goâve 42 de nos aventuriers de la mer du Sud5 qui devaient être suivis immédiatement de 60 autres. Et, en effet, il en arriva 75 presque en même temps à la Jamaïque où ils ne furent pas plus tôt à terre qu'ils furent arrêtés et mis en prison, tout leur argent ôté jusqu'au dernier sol, le gouverneur faisant
1. Étymologiquement, le forban désigne celui qui s'est mis hors du «ban », c'està-dire de la zone d'autorité (et de protection) de son seigneur. Dans la hiérarchie, le forban se situe au-dessus du pirate, qu'il dépasse en horreur et en exécration; il n'a aucune clémence à attendre en cas de capture. Cf la mésaventure d'une frégate anglaise qui, en 1735, eut pour cadre Marie-Galante. Racontée par un dénommé Vitey dans une lettre adressée à Jean-Baptiste Gonove-Roux, commerçant à Marseille, cette histoire a été publiée le l'' juin 1957 dans le Bulletin n° I de la Société d'études historiques et culturelles, dont le président, Mario Petrelluzzi, fut un ardent vulgarisateur du passé corsaire de la Guadeloupe. 2. Le docteur A. Henry raconte comment, en 1688, des flibustiers, « les uns par hasard, d'autres qui aspiraient au repos après avoir vécu la belle aventure », vinrent grossir à Rémire la population de la Guyane à côté d'une vingtaine de galériens et de 400 Indiens Arouas du Brésil mécontents du mauvais traitement infligé par les Portugais. «Ces flibustiers avaient abandonné leur capitaine dans le Pacifique, étaient partis dans deux canots pour la Californie, dans l'espoir de faire une prise. Déçus de n'y rien découvrir, [...] ils prirent la résolution de .doubler le Magellan, [...] longeant la côte, ils arrivèrent au Brésil, puis à Cayenne où la plupart d'entre eux achetèrent des habitations. » HENRY, op. cU., p. 49-50. 3. Comme Anjouan, Sainte-Marie (proche de Madagascar, située donc sur la route des navires venant des Indes) remplit les mêmes fonctions que l'île de la Tortue. Elle devient alors la base de centaines de forbans et d'aventuriers. Mais à cause de la position géopolitique de cette zone que les puissances européennes ne contrôlaient plus, l'Angleterre dut leur déclarer la guerre en olliant aux repentis un marché similaire à celui proposé antérieurement par la France aux flibustiers des Caraïbes. 4. Ce fut le cas du capitaine Jacques Goin de Beauchesne, flibustier devenu corsaire qui, sur Le Prudent, participa, avec l'aval de Louis XIV, à la destruction de la flotte baleinière hollandaise réfugiée au Spitzberg (bataille de la baie aux Ours, 6 août 1693). 5. L'océan Pacifique.

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donner à chacun un escalin' par jour pour leur subsistance. Dans cette extrémité, quelques-uns ayant sauvé quelque argent le voulurent sacrifier tant pour eux que pour leurs camarades. Pour cet effet, ils frétèrent une barque pour venir ici me donner avis de leur détention, me faisant connaître que le duc d' Albermalle ne pouvait les élargir et que cette affaire dépendait absolument de sieur Robert Holme qui était porteur des ordres de Sa Majesté Britannique pour arrêter tous pirates qui sont en mer. [...] J'ai eu nouvelle depuis deux jours qu'il était arrivé au Cul-de-Sac un flibustier qui s'est sauvé de la Vera Crux [Vera Cruz] il y a environ deux mois, lequel rapporte comme tous les autres que les Espagnols continuent toujours à construire des demi-galères de toutes grandeurs, dont il y en a qui portent 200 hommes; et qu'il reste encore à la Vera Crux 104 flibustiers qui furent pris avec [le capitaine] Bréha, qui travaillent tous les jours aux fortifications, et cruellement traités en les enfermant toutes les nuits dans la prison, et qu'il y en a encore 45 ou 50 qui ont la ville pour prison, qu'il y a 5 ou 6 ans qu'ils y sont, auxquels les Espagnols reprochent qu'ils sont des chiens et gens sans âme qui ne sont réclamés de qui ce soit. C'est ce qui m'oblige, Monseigneur, de vous réitérer mes très humbles supplications pour ces misérables qui méritent justement les peines qu'ils endurent, mais qui sont cependant les sujets de Sa Majesté, qui ne peuvent être délivrés que par un vaisseau du Roi qui irait de sa part, comme font tous les ans les Anglais. C'est ce que ces pauvres misérables

espèrent que V.G. aura la bonté et la charité de leur accorder... 2 » On perçoit bien ici les hésitations du pouvoir royal, tiraillé entre le désir d'assurer la tranquillité sur mer - garante de la prospérité du commerce - et l'intérêt à tenir en réserve une flotte capable tant de mener une guérilla maritime que de ruiner le commerce de l'ennemi. Quelques années plus tard, en 1702, le roi rend une nouvelle ordonnance allant toujours dans le sens de la clémence:
« Sa Majesté ayant été informée que quelques engagés et habitants de Saint-Domingue, qui avaient été excités de se faire forbans, ont demandé grâce et la permission de revenir dans la colonie pour y tenir à l'avenir une meilleure conduite; et voulant leur faire ressentir des effets de sa clémence ordinaire, elle a permis et permet au sieur de Galiffet, commandant dans l'isle de Saint-Domingue, de recevoir les dits habitants, engagés ou soldats [...], leur accordant une amnistie entière, en les déchargeant des peines établies pour les crimes de piraterie dans lequel ils sont tombés3. »

1. Petite monnaie de cuivre de faible valeur. 2. CAOM, C9A I. 3. MOREAUDE SAINT-MÉRY,op. cil. p. 683-684.

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Il est vrai que le contexte politique a de nouveau changé: en acceptant le testament de Charles IV et en nommant son petit-fils, le duc d'Anjou, roi d'Espagne sous le nom de Philippe V, Louis XIV s'est une nouvelle fois aliéné l'Angleterre. La guerre se déroule aussi sur mer et la marine royale française ne peut se hisser à la hauteur de sa rivale anglaise. Elle a bien besoin de l'appoint des corsaires de tout poil pour sauver ce qui peut encore l'être. L'Angleterre, elle, a tranché - en apparence du moins - décrétant la peine de mort et la confiscation des biens contre les flibustiers de la Jamaïque, aidée en cela par une flotte omniprésente en mer des Antilles. C'est ce qui entraîne la mise au point rassurante de Cussy à l'adresse des flibustiers de Saint-Domingue, dans le préambule de son ordonnance de 1687 précitée. Il n'est cependant de règle qui ne souffre d'exception et la Couronne britannique transige parfois. Ainsi Morgan, pour sauver sa tête, est contraint de lui abandonner une partie de ses biens et d'acheter sa grâce... ce qui lui vaut d'ailleurs ensuite le poste de gouverneur de la Jamaïque! Le roi de France aussi pratique la confiscation des biens de ses flibustiers refusant l'amnistie, mais il attend leur décès. Par exemple, par brevet d'août 1699, il gratifie les sieurs de Salabery, maître ordinaire de la Chambre des comptes, et Pontchartrain, ministre et secrétaire d'État, en leur faisant purement et simplement don de tous les biens meubles et immeubles, et en quelques lieux et pays qu'ils se situent« des habitants et flibustiers de Saint-Domingue, morts depuis le 1ernovembre 16981». En définitive, la présence permanente des forces navales anglaises met en fuite les derniers récalcitrants; et même si, en 1697, le baron de Pointis utilise 1 600 flibustiers de Saint-Domingue aux côtés des armées royales pour piller les entrepôts de Carthagène, la flibuste, en tant qu'arme autonome de guerre maritime et outil de colonisation, vit ses derniers jours. Elle disparaît en tant que système autonome dans les années 1720-1730 mais, on le sait, pas sa légende. Près d'un siècle plus tard, le 20 juin 1800, le chef de bataillon Guiton Maulivrier, retiré aux Invalides, suggéra au ministre de la Marine et des Colonies, la création d'un corps de soldats matelots portant le nom deflibustiers.

1. Ibid. 2. Le cursus de cet officier révèle des similitudes frappantes avec celui de Victor Hugues: tous deux ont vécu à Saint-Domingue, ont possédé des esclaves; ils ont participé à la guerre d'Indépendance de l'Amérique et commandé des flibustiers à cette occasion. Il n'est pas impossible qu'ils se soient rencontrés.

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« Les éléments de ce corps, écrit-il, se trouvant dans les gens de mer au service de la France et dans les troupes destinées à la Marine pourraient être grossis rapidement par des colons descendants des anciens flibustiers; ils saisiraient avec empressement cette occasion de reprendre un nom qui a illustré les premiers fondateurs des colonies européennes dans les Antilles. Quant à moi, ancien militaire et colon, j'ai été porté d'observer et de connaître ceux qui restèrent des anciens Frères de la Côte. J'ai vécu au milieu d'eux, j'ai même eu l'honneur d'en commander pendant la guerre d'Amérique. »

Et derechef, quelques semaines plus tard, Maulivrier revint à la charge en écrivant ceci le 12 août 1801 :
« La saine politique, la gloire nationale exigent que le Gouvernement fiançais saisisse tous les moyens propres à restaurer la Marine si utile à la prospérité des colonies et, par une conséquence, nécessaire au commerce, sans lequel la France ne serait en Europe qu'une puissance secondaire. L'expérience a prouvé, et prouve tous les jours, combien les dénominations influent sur les caractères et les actions des hommes [...]. Les grenadiers, les dragons, par l'effet de la seule dénomination, se croient obligés d'être plus braves que le commun des soldats. Le nom de flibustier serait peutêtre au-dessus de toutes les dénominations connues, I'histoire, la réputation de ses intrépides aventuriers, leurs succès éclatants aux Antilles, doivent enflammer tous ceux qui combattront sous la qualité de flibustierl. »

Sa démarche est restée sans suite. Il faut dire qu'à partir de 1730 environ, la flibuste ne recouvre plus la réalité de la course antillaise. Maulivrier tentait de la régénérer.

1. SHD (DM), GGl 33, Mémoires et Projets, Troupes de la Marine, p. 1. F. Le Guellaff, op.cit., signale l'existence, aux Archives nationales, d'un courrier similaire, non daté, émanant d'un dénommé Drouet, auquel les membres du Directoire ne donnèrent pas suite non plus.

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