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La Guerre de Trente Ans

De
490 pages
Tournant important de l'histoire européenne, la Guerre de Trente Ans (1618-1648) liquide les structures économiques, sociales, politiques, religieuses et territoriales héritées de la Renaissance. Ce premier tome s'attache à retrouver les causes du conflit dans l'examen des structures de l'Empire des Habsbourg. L'ouvrage analyse aussi la situation dans toute l'Europe à la veille de la guerre puis retrace les premières péripéties du drame jusqu'à la bataille de la Montagne-Blanche (1558 à 1620).
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LA GUERRE DE TRENTE ANS

I
L'OMBRE DE CHARLES QUINT

Collection Chemins de la mémoire

Dernières parutions

Princesse DACHKOV A, Mon Histoire. Mémoires d'une femme de lettres russe à l'époque des Lumières. Michel BERNARD, La colonisation pénitentiaire en Australie (17881868). UMR TELEMME, La Résistance et les Européens du Sud. Patrick PASTURE, Histoire du syndicalisme chrétien international. Stefan LEMNY, Jean-Louis Carra (1742-1793), parcours d'un révolutionnaire. Jean-François CARAËS, Le Général de Castagny (1807-1900). Servir dans l'armée française sous le Second Empire.

@L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-2300-4

HENRI SAC CHI

LA GUERRE DE TRENTE ANS

I

L'OMBRE DE CHARLES-QUINT

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris

- FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest - HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino - ITALIE

AVERTISSEMENT

NOUVELLE ÉDITION

Le présent ouvrage: LA GUERRE DE TRENTE ANS
Tome I : L'OMBRE DE CHARLES-QUINT Tome II : L'EMPIRE SUPPLICIÉ Tome III : CENDRES ET RENOUVEAU

constitue une nouvelle édition, revue, corrigée et annotée de l'ouvrage: LA GUERRE DE TRENTE ANS
Tome I : L'OMBRE DE CHARLES-QUINT Tome II : L'EMPIRE SUPPLICIÉ Tome III : LA GUERRE DES CARDINAUX

publié en 1991 par les Éditions l'Harmattan

à Pierre, monfrère

Avant-propos

En 1555, les délégués de Francfort à la Diète d'Augsbourg s'écriaient: «Que Dieu nous permette d'établir la paix en Allemagne! Nous craignons qu'un grand orage ne s'assemble dans les cieux. Que Dieu Tout-Puissant daigne le disperser!». Dieu ne le dispersa pas, les hommes le rendirent plus violent encore et un demisiècle plus tard, l'Europe entra dans le plus effroyable drame qu'elle ait connu depuis les grandes épidémies dévastatrices du Moyen-Age. Dans la première moitié du XVIIèmesiècle, il n'y eut guère qu'une année (1608) où le bruit des armes ne retentit pas en Europe. Guerres d'indépendance, révolutions, affrontements religieux, invasions ottomanes ou conflits coloniaux se succédèrent à un rythme hallucinant, aux quatre coins d'un continent déjà épuisé par les bains de sang du siècle précédent. Dans ce contexte tumultueux, la guerre de Trente Ans apparaît comme un séisme dont l'ampleur défie l'imagination, à telle enseigne que le nombre estimé des victimes civiles et militaires ne sera dépassé que trois siècles plus tard, lors de la Première Guerre mondiale. Tournant décisif de l'histoire européenne, puisqu'elle liquide les structures économiques, sociales, religieuses, et territoriales héritées de la Renaissance - voire dans certains pays du Moyen-Age - et qu'elle fixe pour un siècle et demi les frontières et les statuts des grandes puissances, la guerre de Trente Ans reste cependant mal connue. Certes, deux témoignages au moins ont fortement marqué notre mémoire historique de cette période troublée. Tout d'abord celui de Grimmelshausen ou plutôt de son héros, Simplicius Simplicissimus. Tantôt spectateur ironique ou amer, tantôt acteur douloureux de ce drame apocalyptique, ce Candide avant la lettre nous a fait côtoyer les reîtres qui dévastèrent inexorablement l'Europe pendant un tiers de siècle, en fredonnant ce sinistre refrain:
Endurer la faim, la soif, la chaleur et le froid, Travailler ou crever de misère, selon les circonstances, Exercer des violences et pratiquer l'injustice, Voilà notre vie, à nous autres, lansquenets.

Le trait incisif et tragique du génial Jacques Callot, universellement admiré, qui, selon Voiture, «a su mettre dans une feuille de papier des armées toutes entières», nous a donné une vision toute aussi déchirante des Misères et Malheurs de la Guerre. Il n'en reste pas moins que la guerre de Trente Ans n'a laissé dans bien des esprits que le souvenir confus de combats, de pillages et de misères sans liens apparents. La vaine tentative de Michelet, et de nombreux historiens à sa suite, de répartir les épisodes de ce drame en quatre périodes (palatine, danoise, suédoise, française) n'a pas suffi à faire pénétrer au cœur de l'enchevêtrement diplomaticomilitaire des événements de cette époque. L'extrême complexité des structures

politiques et constitutionnelles des pays d'Allemagne et du Danube a achevé de décourager nombre d'auteurs français. Mis à part l'ouvrage fondamental du père Bougeant (1744) qui a servi de base de documentation à toutes les études ultérieures, il faut considérer les travaux d'Ernest Denis, de Georges Pagès, et plus encore ceux de Victor-Lucien Tapié, comme les premiers (et très précieux) guides pour débrouiller l'écheveau où s'entremêlent sentiments et ressentiments religieux, ambitions politiques et appétits économiques, déchaînés par la folie guerrière. Plus on se déplace, depuis la France, vers l'est et le nord-est, là où la misère et la douleur poussèrent les hommes aux pires abominations, plus les témoignages abondent. À Saint-Nicolas-de-Port, la vision sublime d'une basilique, dont la majesté contraste avec la modestie du village qui l'entoure, nous rappelle qu'un des plus importants centres d'échange et de pèlerinage de Lorraine disparut jadis sous la botte de la soldatesque ivre de sang et de fureur. À Rothenburg, les jacquemarts de l'hôtel de ville résonnent encore du souvenir du supplice tragi-comique inventé par un condottiere en mal de distraction. Sur la plaine de Lützen le mausolée du roi guerrier, venu de Suède pour imposer la foi luthérienne à un continent tout entier, défie l'oubli. Près de Morteau, la grotte du Trésor a enfermé pour toujours sous ses voûtes les cris de plusieurs centaines de Comtois suppliciés par les troupes weimariennes. Et tant d'autres lieux encore... Non, décidément, les plaies ne sont pas totalement refermées; des mots du langage courant, nés en ces temps meurtriers, les ravivent: maraudeur, chenapan, cravater... Les documents écrits, contemporains du drame ou postérieurs, sont également beaucoup plus nombreux dès qu'on se rapproche du Rhin, du Danube ou de l'Elbe. En Allemagne, Grimmelshausen, témoin direct de la guerre l, nous a laissé une œuvre puissamment évocatrice (Les aventures de Simplicius Simpliciss imus, L'étrange Springinsfeld, La vagabonde Courage). Puis vinrent Schiller et son tableau romantique et flamboyant de la misère de l'Allemagne, Ricarda Huch mettant en scène avec vigueur, dans un ouvrage romancé, acteurs réels ou fictifs du conflit, jusqu'à Bertold Brecht ressuscitant le personnage de la Mère Courage. Autant de regards stupéfaits et épouvantés, même à plusieurs siècles de distance. Gindely et Pekar en Tchécoslovaquie, Wedgwood et Parker en Angleterre, Villermont en Belgique, et bien d'autres, ont constitué une documentation internationale trop souvent ignorée en France. À ces ouvrages généraux indispensables se sont ajoutées d'innombrables biographies des principaux acteurs du drame: Wallenstein, Gustave-Adolphe, Frédéric V, Ferdinand IL.. Au regard du
1 Hans Jakob Christoph von Grimmelshausen (Gelnhausen 1620

- Renchen,

17 août 1676) ne publia

son célèbre ouvrage Les aventures de Simplicius Simplicissimus qu'en 1669, mais il avait participé directement à la guerre, d'abord comme simple soldat, puis, à partir de 1640, comme secrétaire du colonel de Schauenburg.

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nombre d'études étrangères consacrées à cette période troublée, la bibliographie française, quantitativement du moins, reste bien mince. La présente trilogie (L'ombre de Charles-Quint - L'empire supplicié - Cendres et renouveau) s'est d'emblée rapprochée du centre de gravité (au sens géophysique aussi bien que moral du terme) du conflit, quelque part entre les rivages de la Baltique et la plaine du Pô, depuis la Lorraine jusqu'à Moscou et Constantinople. Son découpage ne répond qu'à des nécessités pratiques d'édition et n'entend nullement se substituer à la partition traditionnelle héritée de Michelet que nous avons d'ailleurs délibérément ignorée parce que simplificatrice à l'excès et arbitraire. La guerre de Trente Ans, aboutissement inéluctable des craquements et des divisions apparus en Europe à la fin du Moyen-Age, et amplifiés pendant la Renaissance, est un cataclysme dont la violence inouïe permet à elle seule de constituer une sorte d'« unité d'action ». Dès le XVIIèmesiècle, I'historien Samuel Pufendorf (1632-1694) avait introduit le terme de «guerre de Trente Ans» pour désigner la succession de conflits qui ensanglantèrent l'Europe entre 1618 et 1648. Pendant trente années consécutives, le vieux continent ne connut que la mort et la désolation et ce seul fait suffit à créer un lien puissant entre tous les événements. Cette étude s'attache bien sûr à mettre en évidence les grands courants historiques qui constituèrent la trame du conflit: les passions religieuses; les déséquilibres sociaux nés de l'extraordinaire essor des villes d'Empire et de leur bourgeoisie; la rébellion des grands féodaux allemands; l'effondrement économique, puis militaire, de l'Espagne; les mouvements stratégiques entrepris par la France pour desserrer l'étau des Habsbourg; les ambitions des royaumes nordiques attachés à étendre leur influence économique en Allemagne; le couronnement des efforts des Hollandais en guerre pour leur indépendance depuis plus d'un demi-siècle; le frein momentané mis à l'expansionnisme ottoman; le repliement sur elle-même de l'Angleterre, à la veille de la grande révolution; etc... Mais cet ouvrage s'est aussi intéressé à tous les acteurs du drame, du plus humble au plus puissant. En suivant le simple lansquenet, compagnon de Simplicius dans ses rapines et ses combats, les victimes dans leurs supplices, les jésuites dans leur entreprise de re-catholicisation, Wallenstein dans ses rêves paranoïaques, Vincent de Paul ou Pierre Fourier dans leurs inlassables démarches humanitaires, ou Louis XIII dans sa patiente construction de la monarchie absolue, ce livre tente aussi de comprendre tous ceux qui, par leurs souffrances, leur détermination, leur violence ou leur génie, à la pointe de leur épée ou dans leurs conseils, marquèrent plus ou moins profondément les différentes étapes de cette transformation dramatique et décisive de l'Occident. Tant de nations furent touchées par ces événements, tant de peuples en souffrirent, tant de consciences en furent ébranlées que l'on peut considérer la guerre de Trente Ans comme un des éléments majeurs du patrimoine historique commun à tous les pays d'Europe.

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Chapitre 1

L'HÉRITAGE RELIGIEUX

La mort de Charles-Quint 30 août 1558. L'été jette ses derniers feux écrasants sur l'Estrémadure. Le soleil n'est pas encore à son zénith, mais la chaleur est déjà torride. Accroché aux pentes arides de la Sierra de Grados, le couvent des hiéronymites de Yuste semble désert. Seul l'ordonnancement parfait des jardins évoque la présence invisible des moines. Le bâtiment lui-même, avec ses murs aveugles et ses contreforts, est austère. Il n'est grandiose que par la sérénité qui s'en dégage et le site magnifique sur lequel il a été bâti. La blancheur d'une maison modeste, nouvellement construite contre le couvent, détonne avec la patine des murs voisins. Au milieu du bruissement des oliviers et des chants des oiseaux, s'élèvent assourdies les psalmodies d'un office liturgique. Dans l'église du couvent, un catafalque a été dressé. L'assistance, toute de noir vêtue, a pris place autour de l'estrade funèbre et reprend en chœur les cantiques de la messe de Requiem. Un vieillard hiératique, en habits de deuil, se tient au centre de la chapelle avec un cierge à la main. Son air sévère, ses rides profondes, son prognathisme et sa denture gâtée enlaidissent son visage. Pourtant, malgré l'âge et la lassitude, on devine encore dans son regard la majesté et l'intelligence. Son esprit porté vers l'au-delà, il contemple froidement ses propres funérailles. Des historiens contesteront par la suite l'existence de cette étrange cérémonie. Une chose demeure certaine: à ce moment, l'âme du vieillard est déjà entrée dans la mort. Après la messe, le vieillard va s'installer pour déjeuner sur la terrasse de la maison neuve. Son regard las parcourt les immensités de la plaine qui s'étend en contrebas, couverte d'orangers et de citronniers dont le feuillage ondule doucement. Il entend, sans les écouter, les oiseaux qui chantent derrière lui dans la volière du jardin. Silencieux et solitaire, il songe à sa vie qui fuit avec l'été. Après le repas, il se fait apporter par ses serviteurs La Gloria, chef d'œuvre du Titien représentant le Jugement Dernier, et contemple le tableau sur lequel son portrait apparaît au premier rang des Élus. Il profite quelques instants de la chaleur du soleil. Puis, vers quatre heures, il embrasse d'un dernier regard la plaine et les contreforts de la sierra

Il

~t rentre dans ses appartements, souffrant d'une violente migraine. Il ne reverra jamais les sommets qui le dominent. À l'intérieur de la maison, les murs blancs renvoient la faible lumière que dispensent chichement les fenêtres en bois sombre. Des meubles sobres et sans grâce achèvent de donner à l'habitation un aspect rustique et austère. C'est dans ce cadre, dont la modestie contraste avec la richesse des palais qu'il a habités naguère, que le vieillard va attendre la mort. Trois semaines plus tard, le 21 septembre, vers deux heures du matin, il s'éteint après avoir prononcé d'un souffle «Ya es fiempo» (il est temps), puis <<Ay Jesus». Le jour même, un lis qu'il avait lui-même planté se met à fleurir soudainement, au grand étonnement des moines hiéronymites. Le glas, qui annonce sa mort et résonne dans la vallée, marque également la fin du plus grand empire que le monde occidental ait connu depuis les Romains, un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais. Charles-Quint est mort et son rêve avec lui. De la mer du Nord jusqu'à l'Adriatique, du Danube jusqu'aux terres lointaines par delà la mer Océane, l'empire des Habsbourg a connu son extension maximale sous le règne de Charles-Quint. La toile désormais trop tendue va se déchirer. Cet ensemble ne va pas s'effondrer en un jour et certains de ses éléments demeureront encore solides pendant plusieurs siècles. Mais, avec la mort du puissant monarque, disparaît à jamais l'espoir d'une unité politique au sein de cet empire. Par sa naissance, Charles-Quint avait rassemblé des territoires immenses. Sa mère, Jeanne «la Folle», fille de Ferdinand d'Aragon et d'Isabelle de Castille, lui avait apporté l'Espagne et ses territoires d'Italie et des Amériques Son père, Philippe le Beau, fils de Maximilien 1eret de Marie de Bourgogne, lui avait pour sa part légué ses droits sur l'Empire et la Bourgogne. Né dans les Flandres, attaché pendant la plus grande part de sa vie à résoudre les problèmes de l'Empire et ne voyant bien souvent dans ses domaines espagnols qu'une source de revenus lui permettant de poursuivre ses campagnes contre le roi de France ou les protestants allemands, Charles-Quint avait finalement choisi l'Espagne comme unique résidence. Sans nul doute se considérait-il d'abord comme un prince espagnol. Ne l'avait-on pas vu en 1527, à Valladolid, fêter la naissance de son fils Philippe en tuant un taureau de façon toute hispanique? Ne considérait-il d'ailleurs pas l'Espagne comme la plus belle part de ses vastes domaines, puisqu'il la légua à ce même fils qu'il aimait profondément? Plus que quiconque, Charles-Quint comprit que cet immense empire était ingouvernable par un seul homme. Aussi, préféra-t-il procéder de son vivant au partage de ses biens, gardant malgré tout le souci d'asseoir la domination de sa famille. Et ce fut la mémorable cérémonie du 25 octobre 1555. Ce jour-là, dans la grande salle de son palais de Bruxelles, l'Empereur, déjà physiquement épuisé, marchant avec une canne et s'appuyant sur l'épaule du jeune prince Guillaume d'Orange, annonça officiellement - et de façon quelque peu théâtrale - son abdication devant les princes et représentants des Pays-Bas. Son fils Philippe, présent à ses côtés, recevait ses possessions flamandes, en attendant d'être proclamé roi d'Espagne au mois de janvier suivant. Son frère, Ferdinand 1er,déjà roi de Bohême et de Hongrie depuis la mort de son beau-frère Louis II Jagellon en

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1526, recevait pour sa part rien moins que l'Empire. En fait, la Diète n'entérina cette cession qu'en mai 1558. L'union quelque peu artificielle entre l'Espagne et l'Empire n'avait duré que le temps d'un règne. Philippe II et Ferdinand 1er comprirent rapidement que leurs domaines devaient, par la force des choses, suivre des destinées différentes. Les rapports entre les deux souverains furent désormais des plus distants. En quittant définitivement l'Empire, Charles-Quint laissait derrière lui la paix d'Augsbourg, symbole de son échec devant les protestants allemands. Pour plusieurs siècles, l'Empire allait subir les conséquences de cette paix bancale et précaire qui, par sa mauvaise application, allait être une des causes fondamentales de la poursuite des querelles religieuses jusqu'à leur aboutissement dramatique dans la guerre de Trente Ans. Après la victoire décisive de Mühlberg, remportée le 24 avril 1547 sur les troupes protestantes conduites par Jean Frédéric de Saxe, Charles-Quint pensa consolider la paix dans l'Empire en confiant l'électorat de Saxe au duc Maurice, un protestant modéré, qui avait été jusque là un de ses alliés. Mais dès 1552, encouragé et soutenu par le roi de France, le prince saxon tourna ses armes contre le Habsbourg. Ce revirement inattendu persuada Charles-Quint, déjà usé par le pouvoir, qu'il ne pourrait plus venir à bout de l'hérésie. Pire même, son armée fut écrasée le 19 mai 1552 devant Innsbruck par les forces conjuguées de Maurice de Saxe et du landgrave Guillaume de Hesse. L'empereur dut s'enfuir par le col du Brenner et trouver refuge à Villach, en Carinthie. Le richissime banquier d'Augsbourg, Anton Fugger, lui permit de reconstituer une armée avec laquelle, pressé de se venger, il mit le siège devant Metz, défendue par François de Guise pour le compte du roi de France. Charles-Quint s'épuisa en vain: Metz resta aux mains des Français et l'armée impériale décimée dut battre en retraite. Cette nouvelle défaite acheva de convaincre les princes allemands de la nécessité de conclure une paix et de l'imposer à l'Empereur. Aussi, au moment même où le Concile se réunissait à Trente pour redéfinir les dogmes catholiques, une Diète d'Empire s'ouvrait à Augsbourg. Charles-Quint, qui préparait son abdication aux Pays-Bas, était absent et s'était fait représenter par son frère Ferdinand. La Diète d'Augsbourg consacrait la volonté de paix des deux parties. Elle obligeait en fait les catholiques à faire d'importantes concessions. Une paix fut finalement signée le 3 octobre 1555 après de vives discussions, rendues plus âpres encore par le déroulement parallèle du Concile de Trente qui, lui, n'était disposé à aucun compromis. Tout d'abord était reconnu le principe «cujus regio, ejus religio»: le prince souverain d'un état pouvait y introduire sa religion et l'imposer à ses sujets. Cela revenait en corollaire à reconnaître aux princes le droit d'embrasser la Réforme luthérienne. Ce premier principe en imposait un autre: celui de la partition de l'Empire entre états protestants et domaines catholiques. D'un commun accord, on décida que cette partition serait effectuée conformément à la situation telle qu'elle existait en 1552. Les états passés à la Réforme à cette date resteraient protestants, les autres demeureraient ou redeviendraient catholiques.

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Cette paix d'Augsbourg comportait d'importantes lacunes qui allaient alimenter les querelles à venir. Tout d'abord, il n'était fait aucune place au calvinisme, essentiellement parce qu'il n'y avait eu aucun prince calviniste présent à la Diète en 1555. Pourtant les théories zwingliennes ou calvinistes, qu'on regroupait sous le terme d'«évangéliques», de même que celles très voisines de Melanchthon, faisaient des progrès manifestes depuis plusieurs décennies. L'Électeur palatin Frédéric III, chef de file des princes protestants allemands, venait d'ailleurs de s'y convertir. Les disciples du Genevois étaient surtout scandalisés par le fait que, selon la paix d'Augsbourg, un prince qui se serait déclaré en faveur de leur religion risquait la mise au ban de l'Empire; c'est-à-dire que ses sujets auraient été déliés par l'Empereur de leur obligation d'obéissance. La deuxième lacune de la paix d'Augsbourg tenait au fait qu'elle obligeait les sujets d'un prince à avoir la même religion que lui. Or, dans aucun état, il n'y eut unanimité de foi derrière le prince. Catholiques et protestants se côtoyaient en proportions variables. Légalement, tout sujet qui ne partageait pas la religion de son prince était tenu de s'exiler. Dans la pratique, de nombreux catholiques continuèrent à vivre dans les états protestants, et vice-versa. Le principe du «cujus regio, ejus religio» fut dans ces pays un des facteurs de développement des tensions entre les deux communautés. En Bohême, notamment, la majeure partie de la population était protestante alors que le roi (de facto l'Empereur) était catholique et entendait bien ne pas laisser la Réforme progresser dans ses états héréditaires. Le même problème se posa d'ailleurs dans les autres états appartenant en propre aux Habsbourg: l'Autriche et la Hongrie. La crise resta latente en Bohême tant que les empereurs montrèrent quelque modération dans leur politique religieuse, ce qui fut le cas de Maximilien II, de Rodolphe et de Mathias. Mais lorsque survint, en la personne de Ferdinand II, un roi de Bohême, puis un empereur, au catholicisme intransigeant, la révolte qui avait couvé sous les cendres de la paix d'Augsbourg éclata alors au grand jour. D'autres cas de figures semblaient tout aussi porteurs de difficultés. Ainsi, quand un prince se convertissait, ses sujets étaient tenus selon la loi à faire de même. Or e les conversions ne furent pas rares à la fin du XVlèmet au début du xvnèmesiècles, comme celle de l'Électeur palatin, puis, plus tard, du duc de Neubourg ou du margrave de Brandebourg. Ces changements de religion posaient des problèmes épineux. Jusqu'à la signature de la Paix d'Augsbourg, tout abbé ou prince ecclésiastique qui se convertissait au protestantisme transformait ses domaines en une principauté laïque qu'il pouvait alors rendre héréditaire. Les avantages apportés par cette sécularisation étaient énormes, ce qui explique les rapides progrès du luthéranisme parmi les principautés ecclésiastiques allemandes. La paix d'Augsbourg mit un terme à ces pratiques. C'était là une victoire des catholiques. La paix reconnaissait les sécularisations effectuées jusqu'en 1552 mais refusait celles postérieures à cette date. Dorénavant, tout abbé ou prince ecclésiastique qui embrasserait la Réforme se verrait priver de ses domaines au profit de l'Église romaine. En fait, cette résolution, aussi dure fut-elle pour les protestants, représentait déjà un compromis. Les catholiques les plus intransigeants avaient en effet réclamé au début de la Diète

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l'annulation pure et simple de toutes les sécularisations, même celles antérieures à 1552. C'était interdire aux protestants la possession du moindre domaine. Les représentants de la Réforme avaient explosé de colère. On était près de se séparer et de reprendre les hostilités lorsque Ferdinand 1er, qui présidait la Diète en l'absence de Charles-Quint, suggéra le compromis qui fit reconnaître les sécularisations antérieures à 1552 et institua ce qu'on a appelé depuis la «reservatum ecclesiasticum». Les protestants insatisfaits ne signèrent la Paix qu'après avoir mentionné qu'ils ne reconnaissaient aucun fondement légal à cette réserve. L'autorisation des nouvelles sécularisations, notamment d'abbayes et de couvents, et le respect des engagements pris par Ferdinand 1errelativement à celles antérieures à 1552, allaient constituer les deux principales revendications des princes protestants jusqu'au milieu du xvnème siècle. En cette matière aussi, l'ambiguïté et l'imprécision des textes ouvraient la voie aux discussions et aux affrontements. Un autre point important avait été négligé par les signataires de la Paix d'Augsbourg. Le principe «cujus regio, ejus religio» était censé s'appliquer à l'ensemble des sujets et des domaines d'un prince mais il ne donnait aucune indication quant au sort des villes, et notamment des villes libres d'Empire, qui rassemblaient une part non négligeable de la population. Le conseil des villes ne pouvait prétendre imposer une religion déterminée car, la plupart du temps, il était composé de représentants de chaque communauté. Pour autant, les villes libres ne voulaient en aucun cas dépendre d'un prince pour le choix de leur religion, et leur revendication essentielle était le droit de passer à la Réforme; droit qui ne leur était pas reconnu par la Paix d'Augsbourg puisque leur suzerain direct était l'Empereur.

Le concile de Trente Pendant que la Diète d'Augsbourg fixait pour longtemps le destin de l'Empire et consacrait le progrès de la Réforme, le Concile, réuni à Trente depuis 1545, préparait le renouveau du catholicisme et jetait les bases de ce qu'on appellera un siècle plus tard la Contre-Réforme. Dès 1530, le Pape Clément VII avait songé à convoquer la haute hiérarchie ecclésiastique afin de réconcilier les chrétiens que les idées réformées commençaient à diviser. D'ailleurs, la Diète de Nuremberg (15221523) avait déjà exprimé le désir d'un concile, considéré comme l'unique remède aux maux dont souffrait l'Église. Mais la guerre incessante que se livraient la France et l'Espagne, les deux principales puissances catholiques, ainsi que les lenteurs administratives de la curie romaine avaient retardé l'ouverture de l'auguste assemblée. Clément VII mourut en 1534. Ce fut son successeur, Paul III (Alessandro Famese), qui, le 2 juin 1536, convoqua officiellement le concile pour l'année suivante à Mantoue. Mais la guerre en Piémont empêcha la venue des pères conciliaires. Une nouvelle date d'ouverture fut fixée au 1er novembre 1542, sans plus de succès. Il fallut attendre encore trois ans. 15

Durant la longue période, de 1530 à 1545, qui sépara la décision de Clément VII d'ouvrir le concile du début effectif de celui-ci, la Réforme n'avait cessé de progresser et l'irréparable était accompli. En particulier, en 1536, Calvin avait publié à Genève son œuvre maîtresse, l'Institution chrétienne, qui ouvrait de nouvelles voies au protestantisme. En outre, les Réformés, qui étaient encore officiellement membres de l'Église romaine, avaient exigé que le concile se tînt en Allemagne et fût déclaré supérieur au Pape. Ce dernier ne pouvait pas accepter ces deux revendications et la crise qui s'ensuivit trouva sa conclusion lors de l'assemblée réunie à Ratisbonne en 1541 qui prononça la séparation d'avec Rome. Pendant ce temps, l'Église romaine parait au plus pressé pour endiguer les progrès de l'hérésie. En 1537, le Conseil sur la réforme de l'Église dressa une liste des maux dont souffrait le catholicisme. Trois ans plus tard, Paul III accepta la proposition que vint lui faire un jeune noble basque, Ignace de Loyola, de fonder un ordre entièrement dévoué au Saint-Siège et à la restauration de la vraie foi. La Compagnie de Jésus était née. Dans un premier temps, cela ne suffit pas à redresser la situation. Même l'Espagne, bastion du catholicisme, était atteinte, au dam de Philippe II. D'importantes communautés protestantes s'y étaient formées, notamment dans la région de Valladolid. Le roi favorisa alors l'action de l'Inquisition que Paul III avait réorganisée en 1542. L'Église romaine tentait par ces moyens de freiner l'hémorragie de fidèles mais le mal était profond et la guérison difficile. Ce fut donc un concile numériquement amoindri qui s'ouvrit enfin, le 13 décembre 1545, dans l'évêché de Trente, alors domaine impérial. Le choix de cette ville résultait d'un compromis destiné à satisfaire le Pape, désireux de voir le Concile se tenir en Italie, aussi bien que l'Empereur, qui souhaitait que les délégués protestants bénéficient de sa protection officielle. Plusieurs congrégations préparatoires, présidées par les légats pontificaux, avaient établi un ordre du jour et défini la méthode de vote: les évêques et les généraux des ordres religieux avaient droit à une voix par personne; les abbés à une seule pour trois; la liberté de vote et de parole était égale pour tous. La cérémonie d'ouverture eut lieu en présence de trente et un évêques, italiens pour la plupart, et trois légats: le cardinal anglais Reginald Pole, représentant la tendance réformatrice, et les cardinaux Ciocchi deI Monte (le futur pape Jules III) et Cervini (le futur Marcel II), favorables à une sévère répression à l'encontre des réformés. Au cours de la première période du concile (1545-1549), l'essentiel des travaux porta sur les problèmes doctrinaux. Les grands principes de la Réforme allemande et helvétique furent définitivement condamnés. La première résolution affirma sans ambages que la Bible n'était pas le seul fondement de la foi comme le prétendaient les protestants. Les évêques y ajoutaient en effet la notion de tradition et exigeaient le respect des écrits des Pères de l'Église, particulièrement des doctrines thomiste et augustinienne, ainsi que la reconnaissance des décisions des conciles précédents. Le problème de la justification fut aussi longuement discuté. Le «libre examen» des protestants fut sévèrement condamné et le principe de libre arbitre fut opposé à celui de la prédestination. L'offensive contre les réformés ne pouvait être plus nette

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puisque la doctrine de la justification par la foi était à la base de leur religion. De même, l'assemblée tridentine réaffirma avec force la valeur des sacrements et surtout ceux de pénitence et d'eucharistie qui avaient été remis en cause aussi bien par Calvin que par Luther. Curieusement, le concile de Trente, qui marquait pourtant un retour à l'orthodoxie des dogmes, ne condamna pas le principe de la lecture de la Bible en langue vernaculaire. Par une résolution en date du 8 avril 1546, il exigea toutefois, pour les lectures publiques et les débats théologiques, l'usage exclusif de la Vulgate (traduction latine de la Bible par saint Jérôme) dont il réclama d'ailleurs une édition officielle. Conduits par le cardinal Carafa (le futur Paul IV) et les deux théologiens du Saint-Siège (les jésuites Diego Lainez et Alfonso Salmeron), les partisans de la fermeté doctrinale triomphaient, au point que le cardinal Pole, favorable à un compromis, démissionna de sa charge de légat auprès du Concile. Parallèlement à ces mises au point doctrinales, le Concile imposa une série de réformes disciplinaires dont le but était de redonner du crédit au clergé catholique auprès des fidèles. Plusieurs décrets interdirent le cumul des bénéfices ecclésiastiques, obligèrent les évêques nouvellement promus à se faire consacrer dans les trois mois suivant leur nomination et leur imposèrent de résider dans leur diocèse, au milieu des fidèles. Le Concile rappela à ces mêmes évêques que la pastoralisation était un de leurs principaux devoirs et leur fit obligation de visiter leurs ouailles régulièrement ainsi que de réunir périodiquement des synodes provinciaux et diocésains. La parole de Dieu devait être annoncée et expliquée avec plus de régularité et de soin. Un des mérites des pères conciliaires - qui leur valut un regain d'admiration de la part de nombreux fidèles - fut de reconnaître un certain nombre d'abus antérieurs et de proposer des réformes pour y mettre fin. Ainsi, l'évêque de Venise, Girolamo Ragazzoni, put déclarer lors de la cérémonie de clôture: «On ne choisira plus, désormais, pour les grandes charges ecclésiastiques, que ceux qui l'emportent plus par la vertu que par l'ambition, ceux qui peuvent être utiles au peuple et non à euxmêmes, ceux qui servent plus qu'ils ne président». L'ignorance et l'absence de connaissances théologiques des prêtres et autres serviteurs de l'Église - qui avaient été les maux les plus graves de l'Église catholique au XVlèmesiècle et avaient laissé le champ libre aux argumentations des érudits de la Réforme - furent sévèrement condamnées et des mesures furent prises en faveur d'une formation approfondie des ministres du culte. La vénalité du clergé et la simonie furent également dénoncées: «L'avarice, ce vice le plus noir qui puisse désoler l'Église, en sera totalement écartée. Les sacrements seront tous conférés gratuitement comme il convient... Les «quêteurs d'aumône» comme on les appelait, qui déshonoraient notre religion par leur cupidité seront effacés de la mémoire des hommes (...) Un culte plus pur et plus attentif sera rendu à Dieu et ceux qui portent les vases du Seigneur seront purifiés afin de donner l'exemple aux autres.» En mars 1547, la mort de plusieurs prélats fit redouter une épidémie de typhus, ce qui entraîna l'exil du concile à Bologne où il se plaça sous l'influence directe du Pape. L'Empereur, qui combattait les protestants depuis de longues années et les

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avait écrasés à Mühlberg, estima avoir un droit de regard sur l'assemblée et exigea son retour à Trente. Paul III refusa: on était au bord d'un nouveau schisme. Seule la mort du Pape, survenue le 10 novembre 1549, permit de débloquer la situation. Son successeur, Jules III, accéda au vœu impérial et fit ramener le concile à Trente en mai 1551. La deuxième session du Concile aborda le problème de la nature des sacrements et celui de la présence réelle du Christ dans la communion, en s'opposant radicalement aux points de vue protestants. Cette fois, des délégations réformées furent admises à comparaître pour présenter leurs requêtes (telles que la suppression du serment de fidélité des évêques au Pape, la subordination de ce dernier au Concile) et contester les décrets déjà approuvés. Mais ces remontrances ne furent pas entendues et les protestants se retirèrent définitivement Peu après, la prise d'Innsbruck par les troupes de Maurice de Saxe et la fuite de l'Empereur en Carinthie placèrent le Concile sous la menace des armées protestantes. Le 28 avril 1552, l'assemblée suspendit une nouvelle fois ses travaux. Ceux-ci ne purent reprendre que dix ans plus tard, surtout parce que le nouveau Pape, Paul IV( 1555-1559), très lié aux Habsbourg, était hostile au Concile, lequel ne visait selon lui qu'à saper l'autorité morale de l'Empereur. En outre, la mort de Charles-Quint puis la nouvelle guerre entre la France et l'Espagne empêchèrent la reprise des travaux conciliaires. Dans l'intervalle, les mesures adoptées lors des deux premières sessions avaient provoqué un réveil spectaculaire de l'Église: de hautes figures, dont celles de Philippe de Néri à Rome ou de Thérèse de Cepeda à Avila, œuvraient en faveur d'un renouveau de la piété et du mysticisme; les ordres religieux multipliaient leurs établissements; les fidèles retrouvaient le chemin des églises... Le 18janvier 1562, sous le pontificat de Pie IV, à l'ouverture de l'ultime session conciliaire, la présence de cent treize évêques fut une des preuves du redressement catholique. Néanmoins, quelques semaines plus tard, le Concile faillit être interrompu une nouvelle fois à la suite des décès successifs des deux légats du Pape, les cardinaux Hercule de Gonzague et Seripando. Pour les remplacer Pie IV dépêcha à Trente son meilleur diplomate et fidèle conseiller, le cardinal Giovanni

Morone
1

1,

ainsi que le cardinal de Venise, Navagero. Homme d'une grande

Giovanni Morane, fils d'un chancelier milanais, était né à Modène en 1508. Entré très jeune dans les ordres, il manifesta son goût pour la diplomatie et l'intrigue. Grâce aux appuis politiques de son père, il obtint en 1542 la charge de nonce apostolique en Allemagne. Son habileté et son opiniâtreté lui permirent de persuader de nombreux princes de souscrire à la convocation d'un Concile général. Le Pape Paul III le récompensa par le chapeau de cardinal, le nomma légat à Bologne et songea même à lui pour présider le Concile de Trente. Mais son successeur, Jules III, éloigna le brillant prélat d'Italie et l'envoya à la Diète d'Augsbourg en qualité de légat, chargé de défendre les intérêts de Rome. Le succès du cardinal excita la jalousie de plusieurs conseillers pontificaux qui l'accusèrent de compromission avec les réformés. Paul IV, adversaire impitoyable non seulement des hérésies, mais aussi de toutes les positions conciliantes, fit arrêter Morane le 23 mai 1555. On alla même jusqu'à rendre suspecte l'amitié du légat avec le cardinal Pole. Pie IV, pape plus modéré, lava Morone de ces calomnies, le tira de la prison Saint-Ange et lui confia la présidence du Concile lors de sa réouverture. Après la mort de Pie IV, en 1565, (le futur saint) Charles Borromée crut Morane digne d'être pape et lui accorda sa voix au conclave. Le nouveau pape, Grégoire XIII,

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pénétration, adroit et résolu, Morone effectua un immense travail diplomatique auprès du Concile, mais aussi auprès des cours européennes, pour faire prévaloir l'autorité du Pape sur celles des évêques et du Concile, réglant ainsi un épineux problème qui empoisonnait l'Église depuis plusieurs siècles. Il fut reconnu notamment que l'approbation et l'interprétation des décisions du Concile seraient réservées au Pape. Les évêques tentèrent ensuite de redéfinir les rapports entre l'Église et les princes temporels. En 1545, Paul III avait ouvert l'auguste assemblée en tant qu'«évêque de l'Église universelle», signifiant qu'il entendait intervenir dans les états de la chrétienté pour y mener une politique religieuse à sa convenance et notamment y nommer évêques et archevêques. Mais aucun prince, pas même le plus attaché au catholicisme, n'acceptait une telle ingérence. Charles-Quint, tout d'abord, qui avait épuisé ses forces contre les protestants, estimait que les sacrifices consentis lui donnaient le droit de gouverner ses états hors de toute intervention de
la Papauté. Ferdinand 1 ne tint pas un autre langage et empêcha la publication des
er

résolutions qui portaient atteinte aux droits des états. Philippe II d'Espagne qui avait pourtant incité le Pape Paul IV - vainement d'ailleurs - à rouvrir le Concile après sa deuxième interruption, n'accepta pas davantage de laisser Rome empiéter sur ses prérogatives et précisa qu'il n'acceptait les conclusions du Concile «que sous réserve de ses droits royaux». L'Angleterre, après le règne de la catholique Marie Tudor, décédée en 1558, s'était de plus en plus éloignée de Rome. Enfin, le roi de France, sous l'influence de Catherine de Médicis, gardait ses distances vis-àvis du Pape, et rappelait son attachement aux principes gallicans. Les frontières européennes se fermaient ainsi devant les volontés pontificales. De ce point de vue, le Concile de Trente apporta peu d'amélioration. L'assemblée approchait de son terme: tous les sujets essentiels de doctrine avaient été abordés. Le cardinal Morone, qui avait déjà englouti une fortune pour convaincre certains évêques, souhaitait quitter Trente rapidement. La séance de clôture eut lieu les 3 et 4 décembre 1563, en présence de deux cent trente sept évêques. Le Concile s'achevait dans l'enthousiasme. Pendant ces deux journées, les décrets apportant réponse aux questions posées furent lus, approuvés, puis signés par tous les participants. Lorsque les évêques se séparèrent, après une ultime messe célébrée par le cardinal Morone en l'église Sainte-Marie-Majeure de Trente, les visages de l'Église et de l'Europe avaient changé: protestants et catholiques se référaient dorénavant à des points de vue irréconciliables. Le 26 janvier 1564, par la bulle Benedictus Deus, Pie IV entérina les décrets du Concile, leur donnant ainsi force de loi. Le 13 novembre suivant, il fit publier le Professio fidei tridentina qui reformulait de façon synthétique, à usage des fidèles, les décisions dogmatiques formulées à Trente. Une innovation importante, qui montrait à quel point les pères conciliaires étaient attachés à la formation doctrinale
jaloux de l'influence de Morone, l'envoya à Gênes, puis en Allemagne. Le cardinal Morone mourut à Rome le 1er décembre 1580. Il fut une des figures les plus marquantes et les plus brillantes de la diplomatie romaine au XVlème siècle.

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du clergé, fut la création de séminaires diocésains. Avant le Concile, les jeunes prêtres séculiers étaient formés dans les universités ou les écoles des chapitres et couvents. Leur instruction théologique y était souvent négligée au profit d'études plus générales. Le clergé régulier fut pour sa part astreint à une discipline plus rigoureuse, qui visait à faire oublier les abus que les protestants avaient abondamment exploités pour discréditer l'Église romaine. Le mariage des prêtres, que certains délégués - les Français notamment - considéraient favorablement, fut interdit. Le Professio recommanda également de tenir des synodes diocésains annuels et des synodes provinciaux bisannuels. Sur le plan doctrinal, le document pontifical confirma l'existence du purgatoire, l'obligation de vénérer les saints et les images pieuses, l'indissolubilité du mariage et l'interdiction de célébrer des mariages clandestins. Enfin, il affirma le caractère universel de l'Église, centré sur la personne du Pape, vicaire de Dieu sur terre. D'autres publications, telles que l'Index des livres interdits (1564), le Catéchisme romain à l'usage des curés (1566), le Bréviaire romain, puis le Missel romain, complétèrent les premières dispositions du Professio et donnèrent des bases doctrinales à l'Église pour plusieurs siècles. Les conséquences du Concile de Trente furent considérables. Après avoir stigmatisé ses propres maux, L'Église romaine avait trouvé dans ce Concile (le dernier avant celui de Vatican II) l'occasion d'expliquer à nouveau ses principes fondamentaux. Et, si elle avait convenu de certaines erreurs passées, elle avait aussi indiqué fermement dans quel cadre devaient se maintenir les critiques et les réformes. En redéfinissant clairement doctrine et dogmes, les résolutions tridentines avaient mis un frein à l'expansion des idées réformées et servi de fondement à l'extraordinaire dynamisme dont l'Église catholique allait faire preuve jusqu'au XVIIIèmesiècle.

La Contre-Réforme

en Autriche

Le fer de lance de la Contre-Réforme dans l'Empire fut indiscutablement la Compagnie de Jésus. Fondée en Espagne en 1540 par Ignace de Loyola et quatre s'établit en Autriche au milieu du XVIème siècle avec quelques-uns de ses condisciples les plus décidés. Pierre de Hondt (nom latinisé en Canisius), né en 1521, était le fils du bourgmestre de Nimègue, Jacob de Hondt. Très tôt attiré par la théologie, il entra en 1536 à l'université de droit de Cologne où il se fit connaître par plusieurs écrits dont une traduction allemande du dominicain médiéval Johann Tauler. À Cologne, il rencontra Pierre Fabre, un des premiers disciples de saint Ignace, qui le fit entrer dans la Compagnie de Jésus en mai 1543. Ordonné prêtre en 1546, Pierre Canisius continua à Cologne ses travaux d'édition et de traduction
1 Alfonso Salmeron, Nicola Alfonso Bobadilla, Jaime Laynès, Simon Rodriguez, tous Espagnols.

de ses amis

1,

la Compagnie pénétra dans l'Empire grâce à Pierre Canisius qui

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des Pères de l'Église. L'archevêque-électeur de la ville, Hermann von Wied, qui ne cachait pas ses sympathies pour la Réforme, chercha à éloigner le jeune érudit. Ce dernier alla plaider sa cause devant Charles-Quint. Il le fit si bien que l'Empereur révoqua l'archevêque. Ce succès valut à Pierre Canisius d'accompagner l'évêque d'Augsbourg à Trente en 1547. Le jeune prêtre profita de l'interruption du Concile pour se rendre auprès d'Ignace de Loyola, à Rome. En 1549, il regagna l'Empire après un séjour à l'université de Bologne où il devint docteur en théologie. De retour à Vienne, Pierre Canisius favorisa la création d'un collège destiné à former les premiers jésuites autrichiens et fonda un foyer d'enseignement catholique. Il procéda de même à Prague quelques années plus tard. Puis il fut appelé en Allemagne du sud par les ducs Albrecht et Wilhelm de Bavière qui furent parmi les premiers protecteurs influents de la Contre-Réforme. Ces princes chargèrent le jésuite de la réorganisation de l'université d'Ingolstadt. Cette ville, alors capitale du duché, était depuis plusieurs décennies un des foyers culturels les plus influents d'Allemagne du sud, en raison notamment de la présence en ses murs du célèbre docteur en théologie, Johann Eck (1486-1543), lequel avait été un des contradicteurs de Luther. Grâce au travail de Pierre Canisius, la Bavière, et l'université d'Ingolstadt en particulier, contribuèrent au renouveau du catholicisme en Allemagne. Ce n'est pas un hasard si les souverains catholiques de la guerre de Trente Ans - Ferdinand II et son cousin Maximilien 1erde Bavière - furent tous deux formés à Ingolstadt. On constate également que les jésuites allemands au XVIIèmesiècle furent pour la plupart d'origine bavaroise. Pendant plus de trente ans, Pierre Canisius favorisa l'essor de la Compagnie de Jésus dans les territoires méridionaux de l'Empire et fut chargé par plusieurs papes de missions diplomatiques auprès des princes et évêques allemands. En 1581, il se retira à Fribourg, en Suisse, où il entretint une correspondance considérable avec les promoteurs de la Contre-Réforme dans toute l'Europe. À sa mort, survenue le 21 décembre 1597, de nombreuses villes d'Empire - dont Innsbruck, Graz ou
Olmütz (Olomouc) - avaient ouvert leurs portes aux jésuites en leur permettant bien

souvent d'y fonder un collège. L'œuvre immense qu'il avait accomplie valut à Pierre Canisius d'être canonisé en 1925. Ses efforts avaient permis au Saint-Siège de conserver la fidélité de l'Autriche, de la Bavière et de la Rhénanie. Le Pape, dont l'autorité sortait renforcée du Concile de Trente, se préoccupa d'élargir l'audience du catholicisme en Europe centrale: une nonciature permanente fut déléguée à la cour impériale; un collège germanique et un collège hongrois furent fondés à Rome pour susciter les vocations missionnaires au profit de l'Empire. Dans le même temps, malgré quelques frictions passagères avec Rome, Philippe II d'Espagne usa de son influence pour inciter ses cousins impériaux à défendre la foi catholique. Grâce à ces efforts conjugués, les progrès de la ContreRéforme furent aussi spectaculaires que rapides. À partir de 1580, dans les territoires héréditaires de l'Empereur, de fortes personnalités apparurent à la pointe du combat pour le renouveau du catholicisme. Ces personnages étaient presque tous issus des classes moyennes, et non pas de la noblesse comme cela avait été le cas en Espagne. Un des premiers à poursuivre 21

l'œuvre de Canisius en Autriche fut Georg Eder (1523-1586), un juriste bavarois qui devint recteur de l'Université de Vienne et entra au service de Rodolphe II. Si la piété d'Eder laissa souvent à désirer, il fut malgré tout, par son œuvre littéraire, sa correspondance et ses relations, un propagandiste zélé et désintéressé de la Contre-Réforme. Une autre figure importante fut celle de Georg Scherer, né au Tyrol en 1539, qui fut un des premiers jésuites autrichiens et devint prédicateur à la cour des archiducs à Vienne. Passionné de controversialisme, Scherer engagea de nombreux débats avec des pasteurs protestants et des catholiques apostats. Ses textes, édités à la fin du XVIème siècle, furent particulièrement appréciés par Ferdinand II. En Carinthie et en Styrie, les progrès furent notamment l'œuvre de deux prêtres séculiers d'origine allemande, Georg Stobaus et Martin Brenner, qui devinrent évêques, respectivement de Lavant et Seckau, et qui, suivant les recommandations tridentines, sillonnèrent sans relâche leur diocèse pour enseigner la doctrine catholique à la population. La figure la plus célèbre de la Contre-Réforme dans l'Empire à la fin du XVIème siècle et au début du XVIIèmesiècle fut sans conteste celle de Melchior Khlesl (1553-1630) qui allait jouer un rôle prépondérant dans les affaires politiques à la veille de la guerre de Trente Ans. Melchior Khlesl, qui eut droit au surnom «viceempereur», était le fils d'un modeste boulanger protestant de Vienne. Entré au collège de la ville, il étudia sous la direction des disciples de Pierre Canisius et se convertit très tôt au catholicisme. Sa forte personnalité, son autorité dominatrice et son sens de l'organisation lui valurent d'occuper rapidement des charges 1 ecclésiastiques importantes. Nommé vicaire général du diocèse de Passau en Haute-Autriche, il devint peu après chanoine de l'évêché de Breslau, puis prévôt de la cathédrale Saint-Étienne de Vienne. Dans le même temps, il fut nommé chancelier de l'Université. L'influence de Khlesl grandissait et touchait maintenant aux arcanes de la politique. Il se signala à l'attention de l'archiduc Mathias et devint son confident. Tout en s'attachant à restaurer la discipline dans l'Église d'Autriche, il travailla à défendre les intérêts du futur empereur et engagea notamment la lutte contre le Klosterrat (conseil du clergé régulier) dirigé par Wolf Unverzagt. L'affaire mérite d'être relatée, car elle permet de préciser les rapports qui existaient alors entre l'Église autrichienne et l'Empereur. En 1558, Maximilien II avait créé le Klosterrat afin de soustraire l'administration des abbayes et monastères à l'influence pontificale. Comme beaucoup d'institutions impériales, le Klosterrat fonctionnait mal, et le souverain l'avait peu à peu modifié pour en faire l'instrument d'un contrôle plus ou moins occulte de la vie religieuse dans l'Empire. Rodolphe II avait maintenu cette institution et l'avait confiée à la direction d'un de ses favoris, WolfUnverzagt. Ce
1 Le diocèse allemand de Passau englobait quelques couvents et abbayes situés au Tyrol, dont les revenus étaient âprement disputés entre l'évêque et l'archiduc. Le passage de Khlesl à Passau donna lieu à des incidents à ce sujet, et il fallut que le nonce s'interposât pour qu'une trêve fut conclue entre le bouillant prélat et l'archiduc Ferdinand de Tyrol.

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dernier était devenu une sorte d'éminence grise de l'Empereur et le renseignait sur tous les hauts dignitaires de l'Église. Il se heurta rapidement à Khlesl déjà partisan de l'archiduc Mathias. Si bien que, derrière la rivalité qui opposait Mathias et Rodolphe, se profilait une sombre querelle religieuse dont Khlesl devait sortir vainqueur en 1590. Dès lors, l'ascension de Melchior Khlesl se poursuivit, fulgurante et irrésistible. Nommé évêque de Vienne en 1598, il devint le conseiller officiel de l'archiduc Mathias à qui il suggéra de s'éloigner de la cour entre 1606 et 1609, à un moment où la situation n'était pas favorable à ses projets. En 1615, Mathias, devenu empereur, récompensa Khlesl en lui faisant conférer la dignité cardinalice par le pape Paul V. D'autres personnages méritent d'être mentionnés, notamment nombre d'abbés cisterciens ou bénédictins, tels que Wolfgang Selender à Braunau, Alexander a Lacu à Wilhering ou Simon Rupert à Lilienfeld, qui s'efforcèrent de redonner vie aux monastères plus ou moins abandonnés au cours du XVIèmesiècle. Enfin, il faut souligner l'influence d'un certain nombre de jésuites latins tels que Hurtado Perrez, premier recteur de l'université d'Olmütz, Alfonso Carrillo ou Martin Becanus, qui grâce à leur rayonnement intellectuel permirent à la Compagnie de Jésus d'obtenir une audience internationale, dépassant de loin le cadre hispanique qui l'avait vu naître. Ces hommes, dont la culture contrastait avec l'ignorance du clergé moyen, trouvèrent auprès des Habsbourg l'occasion de promouvoir la Contre-Réforme tout en acquérant personnellement des postes importants. L'un des plus fameux fut Guillaume Lamormaini (1570-1648), un jésuite d'origine belge, neveu d'un cuisinier de l'Empereur Rodolphe. Son oncle l'ayant fait venir à Vienne, Lamormaini eut accès à l'Université où il fut un étudiant brillant. Entré chez les jésuites, il enseigna dans les plus grands collèges de la Compagnie, à travers toute l'Europe: Olmütz, Vienne, Esztergom, Zsolna, Prague, Graz. Cela lui permit de nouer des relations avec les plus célèbres de ses condisciples, notamment avec Martin Becanus. Installé à Graz, Lamormaini se lia à l'archiduc Ferdinand avec lequel il eut de fréquents rapports épistolaires. Lorsque Ferdinand devint empereur, Lamormaini lui fut proposé comme confesseur par l'évêque Johann Lohelius. Ferdinand II accepta volontiers ce choix et fit du jésuite un de ses confidents les plus intimes. Le premier souci des responsables de la Contre-Réforme fut de trouver des points d'appui politiques dans l'Empire. Si on excepte le cas particulier de la Bavière, dont les ducs (Albrecht V de Wittelsbach, puis son fils Wilhelm) avaient les premiers permis l'installation de la Compagnie de Jésus, la plupart des princes catholiques montraient peu d'enthousiasme à favoriser le développement de la Contre-Réforme, surtout parce qu'ils craignaient de devenir trop dépendants de Rome. L'Empereur Rodolphe lui-même et son frère Mathias ne montraient pas l'exemple de la soumission au Saint-Siège. Le premier succès politique de la Contre-Réforme fut le soutien que lui apportèrent l'archiduc Charles de Styrie et son épouse l'archiduchesse Maria (fille du duc Albrecht de Bavière et petite-fille de Ferdinand 1erpar sa mère). Élevée par son père dans la stricte observance des dogmes catholiques, celle-ci s'enthousiasma 23

pour la doctrine de saint Ignace et favorisa l'installation des jésuites en Styrie. Mais le soutien que les archiducs apportaient à la Compagnie mécontentait leurs sujets. La diète des états styriens, convoquée à Graz en 1578, fut particulièrement houleuse. Les questions religieuses y furent discutées avec passion. Les princes et les États s'affrontèrent pour savoir si la liberté de choix religieux devait ou non être accordée aux villes. Charles profita de la discorde qui régnait et de l'inattention des représentants, pour influencer le choix des conseils municipaux, et notamment celui de Graz. Ignorant les protestations de la Diète impériale, il expulsa plusieurs pasteurs protestants (dont le virulent Jeremias Homberger), fit pression sur les conseillers et les contraignit à faire acte d'obéissance à l'Église catholique. Dix ans plus tard, soutenu par les évêques Georg St5baus et Martin Brenner ainsi que par le nonce apostolique, l'archiduc Charles était en mesure de poser à Graz la première pierre du collège des jésuites, en face de la cathédrale. Ce collège devint par la suite si important qu'en 1609, le futur Ferdinand II, fils de l'archiduc Charles, put le transformer en université. Au sud de l'Autriche, la Contre-Réforme venait de trouver sa première voie de pénétration dans l'Empire, mais cette voie demeurait étroite et incertaine. Parallèlement, d'autres mouvements de catholicisation étaient nés en BasseAutriche, où l'archiduc Ernest, poussé par les injonctions de Georg Eder, du jésuite Scherer et de Melchior Khlesl, avait pris des mesures contre les protestants. Des pasteurs furent contraints de quitter Vienne et de s'exiler, à l'exemple du calviniste Josua Opitz. Des pressions administratives et législatives furent exercées sur les conseils des villes. À Vienne même, en 1578, l'exercice du culte protestant fut interdit à l'intérieur de la ville. Les fidèles prirent alors le chemin des chapelles des châteaux du voisinage, mais Khlesl mit fin à cette pratique, en interdisant la sortie de Vienne aux protestants le dimanche. Les progrès de la Contre-Réforme restaient fragiles sauf peut-être au Tyrol, où l'archiduc Ferdinand (1530-1595) avait permis une réinstallation durable du catholicisme. La mort de l'archiduc Charles, en 1590, effaça la plupart des succès acquis en Styrie, malgré la volonté de sa veuve de poursuivre son œuvre. En BasseAutriche, l'archiduc Mathias annula même, par son indifférence, les progrès que le catholicisme avait enregistrés sous le règne de son frère et prédécesseur, l'archiduc Ernest (t1595). De 1590 à 1595, on peut donc considérer que la Contre-Réforme marqua le pas dans l'Empire, bien que plusieurs monastères, notamment ceux proches de la Bavière, soient devenus des centres de rayonnement importants. La Contre-Réforme n'avait pour l'instant touché que quelques villes et n'avait pratiquement pas pénétré dans les campagnes autrement que par des missions épisodiques de la Compagnie de Jésus. La reprise des progrès de la Contre-Réforme en Styrie et en Carinthie n'eut lieu qu'à partir de 1596 lorsque l'archiduc Ferdinand, fils de Charles et Maria, prit effectivement en main le gouvernement du pays et montra son intransigeance à l'égard de l'hérésie. De même en Haute-Autriche, les catholiques durent attendre qu'un soulèvement paysan extrêmement violent éclatât en 1597 pour s'interposer entre les nobles apeurés et les rebelles. Pour prix de leur médiation, ils exigèrent la

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restitution d'un certain nombre de biens ecclésiastiques qui leur permirent de conserver leur influence.

Bohême et Hongrie:

un renouveau difficile

Dans les autres territoires héréditaires de l'Empereur, la position des catholiques était encore moins brillante. En Bohême, où survivaient les vieilles traditions hussites, l'Église romaine avait le plus grand mal à développer son influence bien qu'elle eût récupéré l'archevêché de Prague. Mais Antonin Brus, un Morave, premier archevêque catholique de Prague depuis les guerres hussites, agit de façon timorée et ne s'opposa jamais efficacement aux hérétiques. Bien qu'il s'appuyât sur quelques grands aristocrates, son successeur et compatriote, Martin Medek, n'obtint guère plus de résultats. Les jésuites de leur côté firent un peu mieux en développant leur collège pragois, le célèbre Clementinum, où ils accueillirent des fils de familles protestantes attirés par la solidité et la richesse de l'enseignement dispensé. L'un de ceux qui contribua le plus à établir la notoriété de cet établissement fut l'Anglais Edmund Campion. Né à Londres en 1540, Campion avait pris le diaconat selon les rites de l'Église anglicane, puis s'était converti au catholicisme et était entré dans la Compagnie de Jésus en 1573. Après plusieurs voyages, il s'installa à Prague et devint professeur au Clementinum. Son ouvrage Decem Rationes, qui expliquait la nécessité d'une revalorisation du catholicisme, fut répandu dans tout l'Empire et ses cours ainsi que ses prêches eurent un succès considérable durant les années 15751580. Rentré en Angleterre, Campion fut incarcéré et jugé pour avoir écrit un virulent Traité contre les protestants d'Angleterre. Élisabeth 1ère ayant refusé sa lui grâce, il fut exécuté le 28 novembre 1581. Edmund Campion (qui fut béatifié en 1886) avait permis au Clementinum de devenir le premier centre bohémien de propagation de la Contre-Réforme. On commença d'en mesurer le rayonnement à partir de 1575. Grâce à cette première impulsion, l'évêque de Breslau, dont la puissance renaissait, conjuguant ses efforts à ceux de l'archevêque de Prague, put fonder des séminaires, installer un clergé régulier et organiser de nombreuses visites pastorales dans son diocèse. Les vieux sentiments hussites semblaient devoir disparaître. L'ordre des Prémontrés, fondé au Xllème siècle par saint Norbert, eut également une part prépondérante dans le développement de la Contre-Réforme en Bohême. Tantôt cloîtrés dans un monastère suivant des règles très strictes, tantôt exerçant des tâches pastorales séculières, les Prémontrés surent s'accommoder de la situation bohémienne et bénéficièrent du succès politique de trois de leurs condisciples. Les deux premiers, Sebastien Freitag, un Allemand imprégné des idéaux de la chevalerie de la Renaissance, et Sebastian Fuchs, se succédèrent comme tuteurs du jeune archiduc Rodolphe (le futur empereur), à qui ils dévoilèrent les aspects culturels de la Contre-Réforme. Dans leur abbaye de Brück (Breclav), au sud de la

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Moravie, ils installèrent, outre un séminaire, une imprimerie et un conservatoire de musIque. Le troisième, et peut-être le plus important de ces prémontrés influents, fut Johann Lohelius. Né en 1549, à Eger (Egra), au sein d'une famille modeste, Lohelius fut placé dès son plus jeune âge au monastère voisin de Tepl, un des premiers en Bohême à appliquer la nouvelle discipline tridentine. Grâce à la protection de l'abbé qui avait décelé en lui d'appréciables qualités, il put, malgré ses faibles ressources, entrer à l'université de Prague où il étudia sous la direction d'Edmund Campion. Dès la fin de ses études, on lui confia le monastère prémontré de Strahov, aux portes de Prague, qui périclitait dangereusement. En peu de temps, il réussit à réformer l'établissement et lui redonner son rayonnement d'antan. Multipliant les visites pastorales et les contacts avec la population, et faisant pression sur les élections des chapitres des monastères voisins, Lohelius acquit une influence très large dans toute la Bohême et se signala par son zèle contre les hérétiques. En 1602 il fit condamner, puis expulser, un imprimeur nommé Sixt Palma Mocidlansky, coupable d'avoir publié des libelles contre l'Église romaine. S'appuyant sur les résolutions tridentines, il organisa en 1605 le fameux synode de Prague qui marqua le début de la Contre-Réforme en Bohême. Plus tard, Lohelius prit avec son ami le chancelier Zdenek Vojtech Lobkovic, un ancien élève des jésuites, la tête des opposants à la Lettre de majesté que Rodolphe II avait accordée aux protestants en 1609. En 1612, abandonnant le monastère de Strahov aux soins vigilants de Caspar Questenberg, Johann Lohelius accéda à l'archevêché de Prague grâce à la protection de l'empereur Mathias et à l'amitié du cardinal Dietrichstein. S'opposant violemment aux interprétations abusives de la Lettre de majesté, il prit une grande part dans les incidents de Braunau et de Grab qui provoquèrent le déclenchement de l'insurrection bohémienne. L'autre foyer important de la Contre-Réforme était la Moravie où les traditions catholiques avaient bien résisté face aux idées nouvelles, notamment à Olmütz (Olomouc), siège du plus important archevêché du pays. La Moravie avait d'ailleurs fourni, on l'a vu, les deux premiers archevêques de Prague, Brus et Medek. Dans ce contexte relativement favorable, les jésuites purent établir à Olmütz, dès 1566, un collège qui devint par la suite une université. L'impulsion décisive fut donnée en 1598, par l'élection à l'archevêché d'Olmütz du cardinal Franz Dietrichstein, un homme énergique, issu d'une des plus riches familles de Bohême, dont certains membres étaient établis en Espagne. Franz Dietrichstein, dont l'élection fut très contestée par les protestants (surtout par l'influent Karel Zerotin), s'affirma comme un ennemi irréductible de l'hérésie et coordonna ses efforts avec ceux que Johann Lohelius déployait à Prague, participant notamment au synode de 1605. Dans le même temps, plusieurs nobles influents rallièrent la cause de la Contre-Réforme, à l'exemple de Jaroslav Martinic, Vilem Slavata - tous deux héros bien involontaires de la Défenestration de 1618 - ou de Karl Liechtenstein (1569-1627), un des plus riches propriétaires de Moravie. Cela n'empêchait pas les protestants d'être au début du XVIIèmesiècle encore largement majoritaires en Bohême. En effet, seules les trois villes de Prague,

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Breslau, Olmütz, étaient rentrées dans le giron de l'Église romaine. Le reste du pays restait profondément marqué par la tradition hussite. De ce fait, la plupart des anciens monastères catholiques n'étaient que des amas de ruines et la plupart des églises étaient fermées au culte romain. La situation en Hongrie n'était guère plus favorable aux catholiques, puisqu'un nombre important de diocèses étaient tombés aux mains des Turcs. Le Primat de Hongrie avait dû quitter l'archevêché d'Esztergom, enlevé par les Ottomans en août 1595, pour la petite ville commerçante de Tyrnau (Trnava). Les autres évêchés étaient détenus par des calvinistes. En Transylvanie, on trouvait aussi d'importants groupes de sociniens 1 et même, cas unique en Europe, un prince appartenant à la secte hussite de l'Unité des Frères. En 1560, avant même la fin du Concile de Trente, la Compagnie de Jésus tenta une timide apparition, grâce à l'appui de l'archevêque-primat Nicholas Olah et envoya dans le pays douze de ses membres (parmi lesquels un seul Hongrois) qui végétèrent pendant quelques années avant de repartir d'eux-mêmes. Une nouvelle tentative eut lieu en 1570. Cette fois les jésuites obtinrent suffisamment de résultats pour provoquer la réaction des États qui les expulsèrent. Les premiers progrès réels eurent lieu grâce au cardinal Juraj Draskovic (1525-1586), successeur de Nicholas Olah à Tyrnau. Désigné avec l'appui des États à cause de sa réputation de modération, Draskovic changea soudainement d'attitude pour se lancer dans de violentes attaques contre les calvinistes. Dans le même temps, il reçut l'appui de Miklos Telegdi, un prélat d'origine paysanne, devenu administrateur de l'archevêché d'Esztergom (titre purement honorifique puisque la ville était aux mains des Turcs). L'action des deux dignitaires catholiques permit une implantation définitive des jésuites dans le nordouest de la Hongrie. L'un des jésuites les plus actifs fut sans conteste Istvan Szanto qui établit un programme de reconquête religieuse et fit éditer une traduction magyare de la Bible pour concurrencer celle du calviniste Gaspar Karolyi, parue quelques décennies plus tôt. Les disciples de Loyola voulurent alors fonder une université mais se heurtèrent à des problèmes pratiques, notamment celui de la menace omniprésente des Turcs. Ils durent se contenter d'envoyer leurs élèves à l'université de Graz. Les jésuites tentèrent également de s'établir en Transylvanie et l'un d'eux, Alfonso Carrillo, apporta son soutien au prince Zsigmond Bathory, favorable aux Habsbourg, dont il permit l'élection en 1588. Mais la conduite scandaleuse du souverain et sa versatilité enlevèrent tout crédit à la Compagnie dans cette région. Au début du XVllèmesiècle, l'Église romaine n'avait en Hongrie que de fragiles appuis: une poignée d'aristocrates catholiques, quelques centaines de prêtres séculiers, illettrés pour la plupart, un petit nombre de moines, quelques jésuites sans ressources matérielles. Ses seuls moyens de propagande étaient les écrits
1 La doctrine antitrinitaire de Socin (Lelia Sozzini) fut introduite en Transylvanie par son neveu Fausto Sozzini (1539-1604) qui fut appelé en 1578 à la cour de Clausenburg par le prince Istvan Bathory. Fausto Sozzini fit nommer son ami François Davidi surintendant des Églises réformées de Transylvanie, avant de se fâcher avec lui et de le laisser assassiner sur ordre du prince. Suite à cette affaire, Fausto Sozzini s'exila en Pologne en 1579, laissant derrière lui des disciples très actifs

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édités par Telegdi, lequel manqua rapidement d'argent et d'auteurs pour continuer ses travaux. Cependant, trois personnages donnèrent un essor inattendu à la ContreRéforme en l'espace de quelques années. Le premier fut Miklos Esterhazy, un hobereau immensément riche, dont la soudaine conversion au catholicisme, qui parut sur le moment sans importance, allait entraîner ses illustres descendants dans une alliance prolongée avec les Habsbourg, laquelle allait bouleverser pour plusieurs siècles le destin de la Hongrie. L'évêque Ferenc Forgach (1564-1615) fut lui aussi un ardent promoteur du renouveau catholique dans son pays natal. Nommé évêque d'Ezstergom en 1604, il mena une action vigoureuse et déterminante. Enfin, l'Église romaine put s'appuyer sur la forte personnalité du cardinal Peter Pazmany. Né en 1570 dans une famille protestante, Peter Pazmany avait été converti par le jésuite Istvan Szanto, promoteur de la Contre-Réforme en Hongrie. Devenu jésuite à son tour, Pazmany n'avait pas pour autant prononcé les vœux réguliers. La Compagnie l'envoya à Vienne, puis à Rome où il devint le disciple du célèbre cardinal Robert Bellarmin. L'enseignement du fameux polémiste permit à Pazmany d'approfondir ses connaissances théologiques jusqu'à devenir un des chefs de file du mouvement controversialiste. Il rentra en Autriche où il devint professeur au collège jésuite de Graz. C'est là qu'il eut pour élève le jeune archiduc Ferdinand avec lequel il se lia de façon durable, devenant son principal partisan en Hongrie. À la Diète des états catholiques de Hongrie en 1609, on retrouva Pazmany aux côtés de l'évêque d'Ezstergom du moment, Ferenc Forgach. En la circonstance, tous deux ne craignirent pas d'aligner leur position sur celle de l'opposition nationaliste protestante, espérant trouver en contrepartie des garanties pour l'exercice de leur culte. Puis, à la suite du congrès protestant de Sillein, Pazmany engagea de vives polémiques contre les docteurs de la Réforme et abandonna toute attitude tolérante. Il s'éleva violemment contre l'expulsion des jésuites: «Dans ce noble royaume, nul citoyen ne peut être proscrit sans jugement,. si l'ordre est l'inspirateur de leurs méfaits qu'on le mette en cause tout entier,. mais de quel droit le condamne-t-on sans l'entendre? A-t-on proscrit et supprimé l'ordre de la noblesse pour les trahisons et les félonies commises par certains de ses membres?» En récompense des services rendus à l'Église en Hongrie, Mathias fit nommer Pazmany archevêque d'Esztergom et cardinal-primat de Hongrie, à la mort de Ferenc Forgach, en octobre 1615. Dès lors, Pazmany fit preuve d'une fidélité indéfectible à l'égard de la Maison d'Autriche. Malgré leur petit nombre et leurs faibles moyens, les catholiques obtinrent en Hongrie des résultats plus durables et plus importants que ceux enregistrés en Autriche ou en Bohême. Profitant de la faiblesse et de l'indécision de Rodolphe II, ils réussirent trois coups d'audace qui frappèrent les protestants dans leurs intérêts les plus vitaux et créèrent les conditions de multiples affrontements. Les catholiques réclamèrent d'abord la mise en accusation par l'Empereur, sous prétexte de sédition, d'Istvan Illéshazy, un des luthériens les plus influents de Hongrie. Cette demande, partiellement acceptée par Rodolphe, allait être une des causes du soulèvement d'Istvan Bocskay en 1604. Puis les catholiques obtinrent l'insertion

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d'une loi qui interdisait toute discussion religieuse lors des séances de la Diète. Enfin, ils réussirent à faire mettre sous séquestre plusieurs temples protestants de la région de Kassa (Kosice). On comprend dès lors que le ressentiment des protestants, largement majoritaires dans le pays, ait été grand à l'encontre d'une minorité aussi agressive. Rodolphe II, et surtout Ferdinand II, devaient goûter les fruits amers de ce mécontentement.

L'Allemagne protestante et les progrès du calvinisme Depuis la mort de Charles-Quint, les rapports de force entre catholiques et protestants avaient peu évolué dans le reste de l'Empire. Si on excepte le cas particulier de la Bavière - qui constituait d'ailleurs politiquement un état très à part - et celui des électorats ecclésiastiques (Trêves, Cologne et Mayence), les protestants étaient presque partout les maîtres. À telle enseigne qu'un seul évêque allemand fut présent au Concile de Trente qui fut essentiellement une assemblée «méditerranéenne». Pour les catholiques, le mal était donc profond, ce que la paix d'Augsbourg avait d'ailleurs implicitement reconnu. La création à Rome du Collegium Germanicum en 1552 puis de la Congregatio Germanica en 1568, ainsi que la présence permanente de nonces pontificaux à la cour impériale et à Cologne n'avaient pas encore apporté les résultats espérés. Pour les catholiques allemands, le redressement ne commença qu'à partir de 1580 lorsque les princes ecclésiastiques les plus influents, comme l'abbé de Fulda et les évêques de Würzburg, Bamberg ou Eichstatt, entreprirent avec l'appui du duc de Bavière et de l'archiduc de Styrie d'interdire le culte luthérien. L'évêque de Würzburg, Julius Echter von Mespelbrunn (1545-1617), se signala comme un des plus ardents zélateurs de la Contre-Réforme en expulsant les protestants de sa ville en 1588 et en leur confisquant plus de trois cents lieux de culte. Parallèlement, il fit restaurer de nombreuses églises et fonda une nouvelle université. Son collègue l'archevêque de Trêves Johann von Schonburg chassa de la même façon de son électorat les protestants puis les juifs. Ces adversaires résolus du protestantisme se lancèrent également dans une lutte acharnée contre la sorcellerie. De fait, jamais les procès et les bûchers ne furent aussi nombreux dans l'Empire que dans les années 1590-1620 1. Au début du XVIlème siècle, l'archevêque Schonburg envoya à la mort plus de trois cent soixante personnes, compris enfants et vieillards, condamnés après des procès iniques, sur la base d'aveux extorqués sous la torture. Balthasar von Dernbach, abbé de Fulda, institua une cour de justice itinérante, conduite par un « maître des maléfices» qui poursuivit ses victimes dans tous les villages de ses domaines. En trois ans, deux cent cinquante peines de mort furent prononcées pour commerce
1 Les catholiques n'eurent pas le monopole de la « chasse aux sorcières ». Ainsi Benedict Carpzov, conseiller à la cour de Leipzig, ou le duc Henri-Jules de Brunswick, tous deux luthériens, firent dresser chacun plusieurs centaines de bûchers dans leur juridiction.

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avec le démon ou participation à des sabbats. Philipp von Ehrenberg, un des successeurs de Mespelbrunn à l'évêché de Würzburg, expédia près de neuf cents condamnés au bûcher, égalant ainsi le triste record établi en Lorraine quelques décennies plus tôt par Nicolas Rémy, le conseiller du duc Charles III. Son collègue l'évêque de Bamberg Fuchs von Domheim en brûla six cents, dont le chancelier épiscopal. Cependant, cet acharnement contre les sorciers ne valut pas aux autorités catholiques le regain de crédit qu'elles en attendaient. Les persécutions n'en continuèrent pas moins, malgré les protestations d'hommes éclairés tels que les jesuite Friedrich Speel ou même d'un autre évêque de Würzburg, Philipp von Schonbom 2, qui interdit la chasse aux sorcières dans ses domaines. Pendant cette période on nota surtout en Allemagne l'évolution de l'influence respective du luthéranisme et du calvinisme, lequel avait été ignoré à Augsbourg, parce qu'aucun prince n'était venu plaider sa cause. À cette époque pourtant, les idées de Calvin étaient déjà bien connues puisque son œuvre maîtresse, Institutio Christianœ Religionis (l'Institution chrétienne), avait été imprimée à Bâle dès 1536, soit près de vingt ans avant la signature de la paix. Mais l'influence du calvinisme avait été lente à se développer en Allemagne. D'abord parce que, Picard d'origine et réfugié à Genève, Jean Calvin ne jouissait pas en Allemagne d'un prestige comparable à celui de Luther. De plus, sa doctrine flattait moins les sentiments «patriotiques» des princes allemands. Ses conceptions austères faisaient peu appel, à leur origine, aux considérations politiques. En conséquence, les princes allemands opposés à Charles-Quint trouvaient plus facilement des justifications à leur révolte dans le luthéranisme, étant entendu que le soulèvement armé de Zwingli, qui avait entraîné la mort de ce dernier, restait une référence essentiellement helvétique. Les princes allemands avaient été marqués par la formation de la Ligue de Smalkalde. Fondée en 1531 à l'initiative du duc Jean-Frédéric de Saxe et du landgrave Philippe de Hesse, avec l'appui occulte du roi de France, cette Ligue s'était fixée pour but de défendre par les armes les libertés politiques et la doctrine luthérienne, la seule influente à cette époque. La Ligue de Smalkalde avait pris exemple sur Ulrich Zwingli, qui avait levé les armes dès 1528 contre les cantons catholiques favorables aux Habsbourg. Pour autant, sur le plan religieux, elle n'avait pas embrassé les thèses zwingliennes et était restée d'inspiration luthérienne. Les rudes combats que la Ligue mena contre Charles-Quint confirmèrent ses membres dans l'idée que le luthéranisme était bien le seul ciment idéologique de la résistance politique et militaire à l'Empereur. La situation se modifia soudain en 1559 avec la conversion au calvinisme de l'Électeur palatin Frédéric III (1515-1576). L'évènement était important car celui-ci était le premier des électeurs laïques à la Diète, et donc, eu égard à la constitution de l'Empire, le chef désigné des protestants allemands. Sa conversion amena un
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Les procès en sorcellerie avaient déjà été vigoureusement condamnés à la fin du XYlèmesiècle par le médecin calviniste Johann Weyer, protégé du duc de Juliers.
sera archevêque-électeur de Mayence de 1647 à 1673.

2 Philipp von Schonborn

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progrès sensible du calvinisme, grâce au rayonnement de l'université de Heidelberg ainsi qu'à l'arrivée dans le Palatinat de nombreux réfugiés, notamment français et hollandais. En outre, Frédéric III apporta une aide financière et militaire importante à Guillaume d'Orange et aux protestants hollandais révoltés, ce qui lui valut le redoutable honneur d'être considéré par Ferdinand 1ercomme un des plus grands ennemis de la Maison de Habsbourg. Si bien que de nombreux princes allemands constatèrent que le calvinisme devenait la religion la plus efficace pour animer la résistance contre l'Empereur. De plus, le luthéranisme commençait à se diviser entre ceux qui prônaient un attachement fidèle à la pensée de Luther et ceux qui penchaient pour l'humanisme plus libéral de Philipp Melanchton. En conséquence, les fils des princes fréquentaient en nombre croissant l'université de Heidelberg où le fanatique David Paraüs leur enseignait que Calvin se souciait autant du pouvoir temporel que Luther. Le calvinisme suscitait donc un vif engouement et nombreuses furent les conversions à la fin du XVlème siècle et au début du XVllème. Les amis et conseillers de l'Électeur palatin Frédéric IV, tels que le prince d'Anhalt, le comte Jean IV de Nassau 1, le landgrave Maurice de Hesse-Cassel, les margraves de Bade-Durlach, de Kulmbach et d'Ansbach se convertirent tous en l'espace de quelques années. Dès 1609, on le verra plus loin, les calvinistes se sentirent assez puissants pour créer l'Union évangélique, copie de la Ligue de Smalkalde, sans faire appel, dans un premier temps, aux luthériens. En 1614, la cause évangélique connut en Allemagne des progrès décisifs grâce à la conversion de l'électeur JeanSigismond de Brandebourg. Parmi les trois électeurs protestants (Palatinat, Saxe, Brandebourg) il y avait désormais deux calvinistes alors qu'il n'yen avait aucun moins de cinquante ans plus tôt. Si les calvinistes étaient loin d'être majoritaires dans l'Empire, ils étaient cependant devenus les plus influents et avaient été rejoints par les disciples de Melanchton. Cela entraîna un renversement du rapport des forces entre protestants tel que, au début du XVllèmesiècle, les princes calvinistes étaient les seuls véritables opposants à Rodolphe, alors que l'électeur de Saxe, chef de file des luthériens allemands, faisait plutôt figure d'allié des Habsbourg. Avec une insistance croissante, les princes calvinistes réclamaient une extension de leurs libertés constitutionnelles ainsi que l'octroi d'un statut comparable à celui que la paix d'Augsbourg avait conféré aux luthériens. De l'accumulation de leurs revendications et des folles ambitions qu'ils firent germer dans l'esprit influençable de Frédéric V allait naître le tragique conflit de 1618.

1 Jean IV de Nassau-Dillenburg (1536-1606), frère cadet de Guillaume d'Orange, fut jusqu'à sa mort un des conseillers les plus influents de Frédéric IV. Il se convertit au calvinisme en 1606. Son beaufrère, le comte Jean-Albert de Solms Brauenfeld (t 1623), nommé chambellan de la Cour palatine en 1602, suivra fidèlement le jeune Électeur Frédéric V dans son aventure bohémienne, puis dans son exil après la Montagne-Blanche.

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Chapitre 2

LE TESTAMENT POLITIQUE

Le Saint-Empire romain germanique Au sortir des guerres de religion, le Saint-Empire romain, selon André Maurois, n'était plus qu'un mot. Un mot, certes, mais quel mot! Un mot encore chargé du poids énorme de la tradition et du prestige qui faisait de l'Empereur le prince temporelle plus important de la Chrétienté. Toutefois, si l'aura du souverain était demeurée intacte, les querelles incessantes avaient fait de l'Empire une entité politique et constitutionnelle plus floue que les royaumes de France, d'Angleterre ou même d'Espagne. Comment en était-on arrivé à cette déliquescence? En se faisant couronner empereur à Rome par le pape Léon III, Charlemagne avait espéré renouer avec les traditions de l'ancien empire romain et sauver l'unité morale et religieuse d'un Occident chrétien menacé par les Barbares. Pendant tout le IXèmesiècle, l'empire carolingien fut donc, dans un cadre territorial beaucoup plus étendu, la continuation du grand empire romain. La composante germanique de cet empire resta jusqu'en 924 extrêmement limitée: toutes les structures politiques et religieuses trouvaient leur appui à Rome, à Aix-la-Chapelle, ou dans ce qui avait été la Gaule. Mais en 924, la mort de l'empereur Bérenger de Frioul, dernier carolingien, modifia l'équilibre politique. Son successeur, Otton 1er,roi de Germanie, était un Allemand de la dynastie de Saxe. En 955, en écrasant les envahisseurs magyars sur les rives du Lech, celui-ci affirma l'existence de forces politiques et militaires authentiquement germaniques, et fut à l'origine du Saint-Empire romain de nation germanique, comme l'ont appelé par la suite les historiens. La naissance de cet empire fut officialisée par le couronnement d'Otton par le pape Jean XII. À l'avènement des Ottoniens, le Saint-Empire différait du point de vue territorial de son prestigieux prédécesseur. Il comprenait le royaume de Germanie, composé de six duchés (Bavière, Souabe, Saxe, Franconie, Lorraine et Bohême, ce dernier duché devenant royaume au XIIèmesiècle), et le royaume d'Italie, morcelé à l'infini, sur lequel l'autorité impériale restait quasiment nulle. En 1038, le Saint-Empire s'agrandit du royaume de Bourgogne, par suite de l'extinction de la dynastie royale

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burgonde. Dès lors, le centre de gravité de cet ensemble se déplaça vers l'Allemagne. Comme son modèle des temps anciens, le Saint-Empire romain germanique prétendait à l'universalité, c'est-à-dire à la domination et au gouvernement de tout l'Occident, et entendait même rassembler tous les peuples communiant dans la civilisation chrétienne latine. Cette ambition fut celle de tous les empereurs dont Otton III (980-983-1002) qui porta la guerre aux quatre coins de l'Europe pour la justifier. En fait, le pouvoir impérial s'exerçait de façon purement théorique dans beaucoup de régions et sur de nombreux peuples qui admettaient la présence de l'Empereur, mais nullement son intervention permanente. À ce sujet, la langue allemande établit une distinction capitale entre le Reich, domaine immense dont l'Empereur était le suzerain nominal, mais où son autorité était bien souvent inexistante, et le Kaisertum, qui englobait l'ensemble des pouvoirs et prérogatives que la constitution et les usages reconnaissaient aux successeurs de Charlemagne. L'inorganisation des institutions nuisait au maintien de la cohésion dans l'Empire et empêchait l'extension de l'autorité aulique. En dehors de l'Empereur, qui constituait une institution à lui seul, et de quelques chanceliers, il n'y avait aucun autre fonctionnaire impérial pour veiller à l'application des décisions du souverain. Ce dernier gouvernait les territoires allemands avec le titre purement honorifique de roi de Germanie, sans aucun service administratif, puisque seules existaient quelques charges d'officiers et de ministres ainsi que la Diète, le Reichstag, qui rassemblait les seigneurs et les hauts prélats. De plus, l'Empereur était roi en Allemagne, mais ne possédait dans ce pays aucun domaine lié à sa charge hormis les fiefs qu'il détenait à titre personnel ou familial. Selon la constitution du Reich, le candidat au trône impérial devait préalablement et obligatoirement être élu roi de Germanie par le collège des princes-électeurs (Kurfürsten), généralement issus des grandes familles ducales. Cette élection donnait également droit au titre, tout aussi honorifique, de roi des Romains. Ainsi pourvu, l'Empereur allait se faire sacrer par le Pape, à Rome, où il recevait en surplus les couronnes royales d'Italie et de Bourgogne, territoires sur lesquels son influence était quasiment nulle. Le principe héréditaire, qui fit la force des monarchies occidentales, n'étant pas reconnu dans l'Empire, chaque changement de règne rendait donc primordial le rôle des princes allemands et du Pape, et ouvrait la voie à des affrontements entre les grands feudataires. De tels usages rendaient difficile la poursuite d'une politique de longue haleine. Cependant tous les empereurs eurent les mêmes préoccupations, à savoir le renforcement de leur autorité en Allemagne et la soumission des Italiens. Otton 1er chercha tout d'abord à contrôler l'attribution des charges et prébendes sur tous ses domaines. Pour ce faire, il en confia une grande partie à des évêques et des prélats, ce qui supprima le caractère héréditaire des charges afférentes. En conséquence, l'Empereur, conformément d'ailleurs à la tradition carolingienne, fut amené à nommer lui-même les évêques. Le Pape en fut fort contrarié, et la Querelle des Investitures qui s'ensuivit, empoisonna pour plusieurs siècles les rapports entre l'Empire et le Saint-Siège: l'Italie devint l'enjeu de ce dramatique conflit.

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Tous les empereurs ottoniens menèrent la guerre au-delà des Alpes. Le dernier d'entre eux, Henri II le Saint (1002-1024), bien que favorable à l'accroissement du pouvoir temporel de l'Église, ne transgressa pas cette règle et entreprit plusieurs campagnes dans la péninsule. À la mort d'Henri II, le pouvoir impérial échut au duc Conrad de Franconie qui réussit à rendre la couronne héréditaire pour un siècle. Les Franconiens poursuivirent l'œuvre de renforcement de l'autorité impériale inaugurée par leurs prédécesseurs. Conrad II (1024-1039) s'occupa peu des affaires italiennes et œuvra surtout en Allemagne. Son successeur, Henri III (1039-1056), retourna en Italie, ce qui ne l'empêcha pas de se rapprocher des évêques et du pape. Henri IV (1050-1056-1106), qui dut s'humilier en 1077 devant le pape Grégoire VII à Canossa, s'appuya quant à lui sur les représentants de la moyenne noblesse allemande, à qui il confia des charges importantes. Le seigneur de Beuren, Weiblingen et Staufen reçut ainsi le duché de Souabe; on en verra les conséquences plus loin. En agissant de la sorte, l'Empereur prenait ses distances avec Rome et faisait rebondir la querelle des Investitures. Henri V (1106-1125) continua la lutte contre la Papauté mais dut accepter en 1122 le concordat de Worms qui accordait au Pape l'investiture spirituelle des évêques et à l'Empereur la seule investiture temporelle: tout le processus de contrôle des évêchés était anéanti. Deux partis apparurent alors en Allemagne. Il y avait, d'une part, ceux qui détenaient leurs pouvoirs et leurs charges de l'Empereur et se rassemblaient autour de la famille de Staufen et Weiblingen, et, d'autre part, ceux qui préconisaient un rapprochement avec l'Église, groupés autour des ducs de Bavière, les Welf. L'histoire du Saint-Empire au cours des XIIèmeet XIIIèmesiècles allait tourner autour des rivalités entre ces deux factions. La querelle s'étendit même en Italie où les partisans de l'Empereur furent désormais connus sous le nom de gibelins (déformation de Weiblingen) et ceux du Pape sous le nom de guelfes (déformation de WeI!). Les règnes de Lothaire III (1125-1137), allié des Welf, et de Conrad III (11371152), un Staufen, furent remplis de ces luttes stériles qui n'eurent d'autres résultats que de ruiner l'autorité de l'Empereur. Frédéric 1erBarberousse (1123-1152-1190) entreprit de redonner à l'Empire son prestige, en s'appuyant, comme Henri IV, sur les membres de la noblesse germanique. Il créa de nouveaux duchés - dont celui d'Autriche qui remplaça le margraviat héréditaire - qu'il attribua à ses plus fidèles vassaux. La manœuvre était habile car elle permettait d'affirmer la primauté de l'Empereur sur le Pape. Tout aussi habilement, Frédéric 1er alla en Italie faire reconnaître ses droits par les villes, ce qu'il obtint au terme de la Diète de Roncaglia en 1158. Ces villes italiennes fournirent le gros des troupes gibelines lors des guerres civiles ultérieures, montrant ainsi leur fidélité aux engagements pris avec l'Empereur. De son vivant, Frédéric 1erréussit à faire reconnaître son fils Henri VI comme son successeur sur le trône impérial. À sa mort, en 1190, l'empire germano-italien avait retrouvé tout son éclat. Cependant les guerres d'Italie avaient épuisé financièrement l'Allemagne, ellemême profondément divisée après la condamnation du Welf Henri Le Lion par un tribunal royal. À la mort de Henri VI, en 1197, la situation était si confuse que les

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princes-électeurs, n'ayant pu s'entendre, désignèrent deux monarques: un Welf, Otton IV de Brunswick, et un Staufen, Philippe de Souabe. La guerre civile reprit de plus belle, réduisant à néant tous les efforts de restauration de Frédéric 1er.Après l'échec de ces deux règnes, le pape Innocent III favorisa l'élection de Frédéric II, roi de Sicile, fils de Henri VI, qui lui paraissait seul capable de redresser la situation, bien qu'il fut membre de la famille Staufen, laquelle était en principe opposée à Rome. Frédéric II de Hohenstaufen, qui fut élu en 1220, fut une des figures les plus fascinantes du Moyen-Age. Il reprit les grands projets de son grand-père Frédéric 1er et s'appliqua à refaire de l'Empire une entité politique puissante. Mais son origine sicilienne lui fit préférer l'Italie à l'Allemagne, qu'il négligea trop, accordant trop facilement des libertés aux princes et villes allemandes. Raffermir l'autorité impériale en Italie, c'était provoquer une guerre avec le Pape. Or, Innocent III était un adversaire aussi redoutable que déterminé, qui refusait de laisser un prince temporel empiéter sur ses prérogatives. La lutte entre Frédéric II et le Saint-Siège fut d'une rudesse extrême; ce qui n'empêcha pas l'Empereur d'entreprendre une croisade en Terre Sainte, au terme de laquelle il coiffa la couronne des rois de Jérusalem déposée en l'Église du Saint Sépulcre. Frédéric II, qui illumina son époque par son raffinement et sa culture, mourut en 1250, laissant l'Empire exsangue, l'Italie en proie à la guerre civile, l'Allemagne morcelée et la Bourgogne totalement oubliée. À cette date, l'Empire Romain germanique, tel que l'avaient conçu, voulu ou rêvé les princes du Haut Moyen Age avait vécu. Pendant la période de confusion et de désordre qui suivit la mort de Frédéric II - que les historiens ont dénommé le Grand Interrègne (1250-1273) -, les papes s'attachèrent à écarter les Staufen et leurs partisans gibelins du pouvoir impérial, ce qui les conduisit à favoriser l'élection de princes étrangers incapables, comme Guillaume de Nassau, Richard de Cornouailles ou Alphonse de Castille, qui obtinrent la couronne impériale par corruption. Le principal souci du Souverain Pontife et des princes-électeurs consista à cette époque à choisir un souverain qui ne les gênât pas et ne résidât pas en Allemagne ou en Italie. En 1273, les électeurs crurent faire un choix anodin en octroyant la couronne à Rodolphe 1erde Habsbourg, qui n'avait jusque là guère marqué la vie politique de l'Empire. Mais le nouveau souverain eut tôt fait de donner la mesure de ses ambitions. Comme on le verra plus loin, il s'attacha à revaloriser la charge impériale. Après lui, les électeurs eurent soin d'écarter les Habsbourg trop ambitieux et attribuèrent la couronne aux Luxembourg et aux Wittelsbach plus attentifs aux intérêts des princes. Ces empereurs dociles, privés de moyens politiques et militaires, comprirent qu'il était illusoire de vouloir maintenir leur autorité en Italie. Peu à peu un processus irréversible s'engagea: les empereurs renoncèrent à se mêler des affaires de la péninsule. L'Empire devenait plus germanique que romain. En revanche, les grands féodaux de Germanie acceptaient de plus en plus mal l'intervention du Souverain Pontife dans les affaires allemandes. On allait vers une «laïcisation» de l'Empire. En 1338, sous le règne de Louis IV de Bavière - qui fut un des derniers empereurs à combattre en Italie - les princes-électeurs et la Diète réunis à Rhens,

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déclarèrent que le roi de Germanie élu était le souverain légitime de l'Empire, sans même qu'il ait besoin d'être reconnu et couronné par le Pape. C'était une rupture complète avec l'ancienne conception de la monarchie universelle. Désormais, l'Empereur était le chef du monde germanique et non plus celui de toute la Chrétienté. Rodolphe 1er de Habsbourg avait été le premier à promouvoir cette «germanisation» de l'Empire. Louis IV et son entourage la reprirent et approuvèrent la déclaration de la Diète de Rhens. Mais c'est son successeur au trône impérial, le roi de Bohême Charles IV qui développa et consolida cette idée en donnant à l'Empire une constitution qui officialisa la séparation d'avec le SaintSiège. En fait, Charles IV, un des plus brillants souverains de son siècle, restait très attaché à son royaume bohémien et se souciait beaucoup moins de son rôle d'Empereur. Élu roi de Germanie en 1347, il ne devint empereur qu'en 1355. Lorsqu'il se fit couronner à Rome par un légat du pape Innocent VI, il montra bien que cette cérémonie n'était qu'une marque de déférence à l'égard du Saint Père, mais qu'elle n'avait aucune signification politique. Après la cérémonie, il quitta définitivement l'Italie qu'il jugeait ingouvernable. L'année suivante, Charles IV promulgua la fameuse Bulle d'Or, ainsi nommée à cause de l'ampoule dorée qui contenait le sceau impérial. Dans ce document, il exprimait les raisons pour lesquelles il voulait rompre avec les anciennes traditions et redéfinir les rapports entre le Saint Empire et le Saint-Siège. La Bulle d'Or fut le plus important et le mieux élaboré des recueils de lois du Moyen-Age allemand. Omettant volontairement de mentionner les prérogatives pontificales, elle définissait pour plusieurs siècles les conditions d'un nouvel équilibre dans l'Empire et les structures constitutionnelles de ce dernier. Accessoirement, elle décida que l'élection impériale se ferait à Francfort. Par la Bulle d'Or, Charles IV ne se contentait pas de prendre ses distances vis-à-vis du Pape; il reconnaissait aussi l'existence d'une nouvelle situation politique dans l'Empire. Cependant, en consacrant ses efforts au redressement de la Bohême, il avait négligé l'Allemagne et déséquilibré les zones d'influence de l'autorité impériale, en permettant au reste de l'Empire, et surtout aux villes, d'acquérir plus d'indépendance. L'émancipation des centres urbains n'était pas un phénomène nouveau. Les guerres civiles, l'affaiblissement progressif des empereurs, l'anarchie du Grand Interrègne avaient incité les villes à se regrouper dans des organisations défensives de type corporatiste. Devenues riches, ces dernières s'empressaient de monnayer de nouvelles franchises et de plus larges privilèges, jusqu'à obtenir pour leur cités le statut tant convoité de ville libre d'Empire. L'un des mérites de la Bulle d'Or fut de reconnaître cette situation nouvelle et de donner aux villes la place politique qui leur revenait defacto. Par ailleurs, en empêchant la Papauté d'intervenir dans les élections impériales, le décret de Charles IV ouvrait la voie à une transmission héréditaire de la
couronne, dont les Habsbourg allaient être les bénéficiaires.

A l'aube

du XVIIème

la constitution léguée par la Bulle d'Or était toujours en vigueur. Il nous faut maintenant l'étudier plus en détail.

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La Diète La Bulle d'Or avait en premier lieu redéfini le rôle et le fonctionnement du Reichstag. Cette nouvelle définition n'avait rien de révolutionnaire. Elle ne faisait que consacrer un état de fait en augmentant le pouvoir du collège des villes et en réduisant à sept le nombre des princes-électeurs qui n'avait cessé de décroître au cours des siècles; les papes eux-mêmes ayant favorisé cette réduction afin de contrôler plus facilement le collège électoral. Même si elles étaient loin d'être satisfaisantes, les réformes promues par Charles IV correspondaient mieux aux nouvelles réalités politiques de l'Empire. Dès 1356, avait donc été institué un collège des princes-électeurs comprenant sept membres: trois ecclésiastiques (les archevêques de Mayence, Trêves et Cologne) et quatre électeurs séculiers (le roi de Bohême, le comte palatin du Rhin, le duc de Saxe, et le margrave de Brandebourg). Le droit d'élire l'Empereur était conféré pour toujours à ces sept électeurs qui conservaient par ailleurs les droits régaliens des autres grands seigneurs de l'Empire, à savoir battre la monnaie et lever des impôts. En outre, les électorats laïques devenaient héréditaires et indivisibles. Parmi ces sept électeurs, l'archevêque de Mayence recevait le titre d'archichancelier d'Empire (Erzkanzler), qui équivalait à celui de directeur de la Diète et lui donnait notamment le droit de s'opposer à la convocation de celle-ci. En revanche, seul l'Empereur conservait le droit de la convoquer. L'archevêque de Mayence était donc le deuxième personnage de l'Empire et avait la préséance sur les autres électeurs. Une autre particularité du collège électoral était la présence en son sein du roi de Bohême. Depuis 1526, la Bohême faisait partie des territoires héréditaires des Habsbourg et tant que cette famille détint la couronne impériale, le roi de Bohême ne fut autre que l'Empereur lui-même, ce qui compliquait les rapports qu'il pouvait entretenir avec les six autres électeurs. Pour remédier à cet inconvénient, les six électeurs avaient pris l'habitude de se regrouper au sein de l'Union électorale, qui n'avait aucun fondement constitutionnel, mais que l'Empereur était bien obligé de tolérer, dans la mesure où il lui était plus facile de négocier avec cette union réduite qu'avec tous les princes et états. Les rapports au sein du collège électoral avaient bien entendu évolué au fil du temps et les querelles religieuses y avaient pénétré comme dans les autres institutions contemporaines. Tant et si bien qu'on était, au début du XVIIèmesiècle, obligé d'établir une distinction entre les électeurs catholiques (les trois archevêques et le roi de Bohême) et les électeurs protestants. De ce point de vue, le comte palatin du Rhin jouait un rôle prépondérant, dans la mesure où il était depuis 1559 le chef de file et le protecteur des calvinistes allemands. La possession de la dignité électorale par le comte palatin avait d'ailleurs été une des raisons de la survivance du calvinisme en Allemagne, dans la mesure où, exclus de la paix d'Augsbourg, les évangélistes auraient été persécutés sans cette puissante protection morale. Le rapport de forces entre catholiques et protestants dans le collège électoral était à cette époque l'élément fondamental de l'équilibre politique dans l'Empire. De

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ce fait, le bannissement par l'Empereur Ferdinand II du comte palatin Frédéric V et son remplacement par le catholique Maximilien de Bavière allaient être les
événements politiques majeurs de l'histoire de la guerre de Trente Ans.

A tel

point

que les Habsbourg ne réussiront à apaiser les protestants qu'en rendant la dignité électorale aux Palatins et en créant un huitième siège pour les Bavarois.

A

ces considérations

politiques,

s'ajoutaient

au sein du collège électoral

des

données familiales qu'on aurait tort de sous-estimer. À une époque où les liens familiaux créaient des obligations contraignantes, il n'était pas anodin de constater par exemple que l'électorat de Cologne revenait par tradition à la branche cadette des Wittelsbach de Bavière et que le comte palatin était lui-même issu de la branche protestante de cette famille. C'est-à-dire que les ducs de Bavière, avant même d'obtenir la dignité électorale pour leur maison, pesaient déjà de tout leur poids sur le premier collège de la Diète et de l'Empire. Quoi qu'il en soit, le collège électoral tel qu'il avait été défini par la Bulle d'Or était une entité précise, au rôle bien déterminé. Le deuxième collège de la Diète, celui des princes, était, malgré la Bulle d'Or, beaucoup plus difficile à cerner. D'abord parce que les principautés qui y étaient représentées, laïques ou religieuses, étaient très nombreuses. On en dénombrait près de trois cents. Encore ce nombre variait-il consécutivement à des cas de déshérence ou des regroupements de territoires. De plus, ces principautés étaient de taille et d'importance très inégales. Comme le note Pagès, il était difficile de comparer des états tels que le duché de Bavière ou le margraviat de Brandebourg avec ceux d'un simple abbé ou d'un hobereau, qui pouvaient n'être que des cantons à peine peuplés de quelques centaines d'habitants. Pour pallier cette diversité par trop criante, on avait subdivisé le collège des princes en trois sous-collèges: celui des archevêques, abbés et abbesses (car les femmes abbesses et notamment des bénédictines furent membres du Reichstag), celui des ducs et landgraves, et enfin le collège des comtes, barons, et burgraves. Un tel ensemble présentait de multiples particularités. L'une était qu'un seul prince pouvait bénéficier de plusieurs voix dès lors qu'il possédait plusieurs états immédiatement vassaux d'Empire. Ce fut par exemple le cas du margrave de Brandebourg également possessionné dans les duchés bas-rhénans. En revanche, comtes, barons et burgraves ne disposaient pas de voix individuelles mais d'une voix collective, ce qui supposait un accord préalable, pas toujours facile à réaliser, entre les intéressés. Une assemblée aussi disparate favorisait rivalités et affrontements car des états et des principautés aussi inégaux avaient souvent des intérêts contradictoires, les petits états étant davantage enclins à défendre coûte que coûte leurs libertés spécifiques, leurs privilèges et leur indépendance. Le seul critère donnant droit à une voix au Reichstag, n'était pas la taille ou l'importance mais la notion d'«immédiateté». Les princes et états qui n'avaient d'autre suzerain que l'Empereur bénéficiaient de cette immédiateté et pouvaient donc être représentés. Cette notion fut étendue aux villes. En négligeant les critères d'importance au profit de considérations juridiques, on arrivait au paradoxe de voir siéger à la Diète des princes de peu de pouvoir ou des petits états immédiats

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d'Empire alors que d'autres, plus riches et plus puissants, mais ne relevant pas directement de l'Empereur, restaient des «médiats» d'Empire et n'étaient pas représentés. Les villes, qui constituaient le troisième collège, avaient largement bénéficié de la promulgation de la Bulle d'Or, laquelle avait consacré constitutionnellement le formidable essor économique, intellectuel et politique qu'elles avaient connu pendant tout le XIIIèmesiècle. L'influence des villes libres s'était accrue en raison du souci qu'avaient les bourgeois d'échapper à l'anarchie qui régnait dans l'Empire. Dans l'immense chaos où s'affrontaient rois et antirois, guelfes et gibelins, paysans et seigneurs, elles constituaient des havres de stabilité qui répondaient à un besoin vital. Pour sauvegarder cet ordre social, les villes conclurent des alliances défensives, puis regroupèrent leurs intérêts économiques dans des associations dont la Hanse fournit le modèle le plus achevé en Allemagne du nord. Toute l'histoire de la Réforme allemande et de la pénétration des idées nouvelles

dans les milieux aisés de la société montre l'importance prise par ces villes

1.

Imprégnées par l'esprit de la Réforme et par le mercantilisme, ces cités devinrent de véritables républiques urbaines dont les réclamations en matière d'autonomie et de libertés avaient crû en même temps que leur prospérité. Ces villes étaient pour la plupart administrées par un Conseil (Burgrat) élu, au sein duquel le bourgmestre (Burgmeister) avait un rôle prépondérant. Les premières dépenses engagées par une ville devenue prospère étaient consacrées à l'entretien d'une milice et à l'édification de fortifications, symbole de leur indépendance, dont on retrouve de nombreux vestiges aujourd'hui encore en Allemagne, parmi lesquels l'admirable Ho/sentor de Lübeck. Les villes entendaient se donner leurs propres lois dont elles auraient été les gardiennes. Parmi ces villes florissantes, celles de la Hanse étaient les plus puissantes. La Hanse, fondée au début du XIIIèmesiècle à Visby dans l'île de Gotland, avait été la première association de marchands en Allemagne. Elle avait connu un développement fulgurant à partir de 1241, lorsque Lübeck, deuxième ville d'Allemagne, avait conclu un accord décisif avec Hambourg, plaque tournante des échanges commerciaux entre la mer du Nord et l'Europe centrale. Depuis, les accords entre les ports et les villes du nord de l'Allemagne s'étaient multipliés, entraînant le développement du commerce en direction des Flandres et de l'Angleterre. Parallèlement, ces villes avaient réclamé et obtenu, grâce à leur richesse, davantage de libertés politiques. Elles avaient notamment acquis le privilège de pouvoir confirmer ou infirmer la désignation du roi de Danemark. Lübeck avait conquis une telle puissance politique que son bourgmestre, véritable chef de guerre, n'hésita pas à combattre le roi Waldemar IV de Danemark au cours de deux guerres maritimes en 1361 et 1362, puis de 1367 à 1370.
1 Importance relative car les plus importantes comptaient seulement quelques dizaines de milliers d'habitants. Cologne avec 30.000 habitants environ était la ville la plus peuplée d'Allemagne. Puis venaient Lübeck, Hambourg, Nuremberg, Magdebourg et Augsbourg qui atteignaient à peine 20.000 âmes.Francfort,ville des électionsimpériales,ne comptaitque 10.000habitants.

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Les villes hanséatiques, dont le commerce était essentiellement tourné vers la Baltique et la mer du Nord, constituaient un ensemble économique quasiment indépendant de l'Allemagne centrale. L'esprit républicain s'y était développé avec beaucoup plus de rapidité et d'ampleur que partout ailleurs. Toutefois, durant toute la guerre de Trente Ans, les préoccupations de ces cités restèrent avant tout économiques, et leur participation au conflit demeura limitée. Elles se jugeaient suffisamment indépendantes de l'Empereur et de son élection pour n'avoir pas à se soucier ni des difficultés des Habsbourg, ni des rapports de force au sein du collège électoral. En revanche, l'entrée en guerre de Christian IV de Danemark, puis celle de Gustave-Adolphe de Suède les amenèrent à adopter une position plus nette en faveur de l'Empereur, puisque les deux royaumes nordiques étaient parmi leurs plus sérieux rivaux commerciaux. Cependant, dès le début du XVIIèmesiècle, la concurrence danoise et hollandaise avait entraîné le déclin irrémédiable de la Hanse. Le prestige de la Hanse ne saurait faire oublier l'existence de nombreuses autres associations. Sous le règne de Charles IV apparut notamment la ligue des villes de Souabe qui compta jusqu'à quarante membres à la fin du XIVèmesiècle. En 1381 naquit la Confédération des villes du Rhin, tout aussi nombreuse, mais qui eut plus de difficultés à obtenir des privilèges politiques. D'autres ligues plus modestes ne rassemblaient que quelques membres désireux de se défendre contre d'éventuels envahisseurs ou des bandes de pillards. On trouvait également représentés dans le collège des villes, les domaines minuscules des chevaliers d'Empire, les Reichsritter, dont les belliqueux ancêtres avaient au fil des siècles rassemblé par les armes quelques territoires autour d'un château fort ou d'une petite ville, et qui prétendaient depuis à une représentation à la Diète. Héritiers du système féodal, ils étaient surtout nombreux en Allemagne du sud. Toutefois, même en incluant cette constellation de petits domaines, le collège des villes était loin de posséder autant de représentants que celui des princes et des états, ce qui l'empêchait en conséquence de jouir des mêmes pouvoirs. En effet, les trois collèges siégeaient séparément, ce qui constituait un obstacle majeur au bon déroulement des débats: celui des villes n'était appelé à délibérer que lorsque les deux premiers s'étaient mis d'accord sur une résolution commune. Et même à ce moment là, les villes ne pouvaient modifier la résolution; elles pouvaient juste l'accepter ou la rejeter. On conçoit à travers cette description des trois collèges, que le fonctionnement de la Diète était compliqué et lourd. C'était, nous dit Pagès, «...une assemblée où l'on parle beaucoup, où l'on écrit plus encore (car d'un collège à l'autre les communications se font par échange de mémoires) et qui agit peu. Les questions de préséance, les arguties juridiques qui se répondent de mémoire en mémoire, y prennent un temps considérable et prolongent indéfiniment des délibérations qui souvent n'aboutissent pas... ». Le seul point commun à tous les membres disparates de la Diète demeurait leur vassalité à l'égard de l'Empereur ce qui, vis-à-vis du droit féodal, leur donnait droit à la protection armée de ce dernier en cas d'agression étrangère. Aucun prince ou état de l'Empire n'était encore assez

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puissant au début du XYllèmesiècle pour assurer lui-même sa défense, si bien que la tentation d'une rupture avec l'Empereur disparaissait dès que se profilait une menace extérieure. Mais sitôt le danger passé, les plus ambitieux ne manquaient pas, chaque fois que les circonstances s'y prêtaient, d'affermir leur autorité et d'accroître leur indépendance par l'héritage, le mariage ou la force. Cette attitude fut en particulier celle de l'électeur de Saxe pendant toute la Guerre de Trente Ans. La Diète fonctionnait mal et avait en conséquence des pouvoirs réels très limités. Dans un Empire, où bouillonnaient les ferments de division, elle apparaissait très mal adaptée au sortir des grandes guerres de religion du XYlème siècle. Peu à peu, à son insu, d'autres structures s'étaient développées bien qu'elles n'eussent pas le même fondement constitutionnel. Le morcellement infini de l'Empire était depuis longtemps source de très nombreux conflits. Cet état de fait indisposait tout autant certains princes, qui souhaitaient agrandir leurs domaines pour décourager des rivaux plus faibles, que l'Empereur, qui ne savait plus où donner de la tête pour ramener à la raison les hobereaux toujours en querelle. Dès la fin du Xyèmesiècle, Maximilien 1ercréa dix

circonscriptionsterritoriales qu'on appela des Cercles 1. Dans l'idée des Habsbourg,
ces cercles devaient assurer une plus grande sécurité collective de l'Empire en regroupant des états, souvent minuscules, incapables de se défendre séparément. La raison d'être de ces cercles était donc essentiellement d'ordre militaire. L'Empereur, n'ayant nulle intention de mettre à leur tête des seigneurs susceptibles un jour de le concurrencer, confia la conduite politique de chacun d'eux à une assemblée, le Kreistag, où étaient représentés les seigneurs et les villes. Le découpage de l'Empire en cercles restait très arbitraire. Il n'empêcha d'ailleurs en rien les guerres intérieures aussi bien qu'extérieures, pendant tout le XYlèmesiècle et notamment sous le règne de Charles-Quint, si bien qu'une autre division fit apparaître des états territoriaux. À la suite de regroupements consécutifs à des mariages, des héritages ou à des situations de déshérence, certains domaines seigneuriaux avaient pris une extension considérable au point de constituer de véritables états, organisés autour des trois ordres traditionnels (clergé, noblesse et villes) auxquels venait exceptionnellement s'adjoindre, comme au Tyrol, un ordre de paysans. Les représentants de ces ordres siégeaient dans une diète locale, le Landtag 2, véritable réplique, à échelle réduite, du Reichstag. L'existence d'un Landtag accroissait le prestige d'un état mais posait des problèmes au prince qui le
1 Les dix cercles étaient les suivants: Autriche, Bourgogne (regroupant les Pays-Bas et la FrancheComté), Franconie, Bavière, Électorats du Rhin (Cologne, Trêves, Mayence, Palatinat), Souabe, Westphalie, Haute-Saxe, Basse-Saxe et Haut-Rhin (regroupant l'Alsace, la Lorraine, la Hesse et les quelques possessions savoyardes telles que Chambéry). Il est à remarquer que les principautés du
nord de l'Italie, qui étaient considérées comme des «fiefs d'Empire»

- dont

l'Empereur

pouvait

2

héréditaires - ne faisaient partie d'aucun cercle. En remarquant que les mots Reichtag ou Landtag contiennent le mot Tag (jour), on peut se souvenir que, dans l'ancienne France, de nombreuses assemblées extraordinaires furent appelées des «jours» (cf. les Grands Jours d'Auvergne ou du Languedoc sous le règne de Louis XIV). Tout naturellement, ce mot est associé étymologiquement à sa forme latine «Diète».

conférer l'investiture - ainsi que la Bohême, la Silésie et la Moravie - qui étaient des territoires

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gouvernait. Le Landtag, qui votait les impôts, était notamment maître des finances princières et avait de ce fait des moyens de pression importants. Si bien que le prince en ses états, se trouvait confronté aux mêmes problèmes que l'Empereur face au Reichstag. Les états ecclésiastiques avaient acquis au cours du XVlème siècle une importance tout aussi grande. Contrairement à certains états laïques, qui restaient «médiats» d'empire malgré leur importance, les états ecclésiastiques étaient tous «immédiats», gouvernés par leur évêque, qui n'avait d'autre suzerain temporel que l'Empereur. Les privilèges de ces évêques étaient énormes puisque les principautés ecclésiastiques étaient des entités politiques au même titre que les laïques, ce qui conférait à leur titulaire un pouvoir temporel qui s'ajoutait à sa dignité religieuse. Elus par les chapitres des chanoines de chaque état, les évêques étaient parmi les seigneurs les plus puissants de l'Empire. L'évêché, par nature, n'étant pas transmissible héréditairement, la succession d'un évêque défunt donnait souvent lieu à des compétitions dans lesquelles la religion avait fort peu à voir. Les évêchés de Bamberg et de Würzburg, parmi les plus riches de l'Empire, étaient particulièrement recherchés par les princes catholiques tandis que ceux de Minden et de Halberstadt excitaient la convoitise des protestants. Souvent, les évêchés n'étaient pas limités aux villes où se trouvait la cathédrale et englobaient des territoires parfois très vastes. Ainsi l'évêché de Strasbourg s'étendait à l'ouest de la ville jusqu'à Saverne et aux pentes du Donon. Les avantages financiers d'une telle extension étaient évidents. Afin de limiter les excès, il avait été admis par l'Église que certains domaines ecclésiastiques resteraient toujours sous l'autorité des membres d'une même famille, généralement des fils cadets. Ainsi la branche cadette de la famille des Wittelsbach avait-elle régulièrement fourni plusieurs archevêques de Cologne.

L'Empereur

Face à une telle mosaïque d'états, d'évêchés, de cercles, de villes, l'Empereur ne pouvait avoir qu'un rôle d'arbitre et de médiateur, dont les ambitions personnelles étaient limitées par la Diète, détentrice des cordons de la bourse. En fait, ce que les princes attendaient de l'Empereur ce n'était pas tant d'arbitrer leurs querelles que d'assurer la défense de l'Empire contre les périls extérieurs et surtout contre le premier d'entre eux: le péril turc. Pour le reste, L'Empereur n'était nullement un maître absolu, comme pouvait l'être le Très-Chrétien ou le roi d'Angleterre, mais plutôt une sorte d' «organe» de l'Empire au même titre que le Reichstag. L'Empereur ne bénéficiait pas des avantages que le principe héréditaire conférait au roi de France, par exemple. L'élection restait toujours un obstacle, même si après 1440, la couronne du Saint-Empire revint presque toujours à un Habsbourg. Après cette date, la seule possibilité de l'Empereur pour assurer l'avenir de sa famille était de désigner son fils ou un proche parent mâle comme roi des Romains.

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Mais là encore, la procédure n'était pas simple car cette nomination devait être ratifiée par le collège des sept électeurs. En cette circonstance, comme lors de sa propre élection, l'Empereur devait faire des concessions aux membres du collège toujours en quête d'un surcroît d'indépendance ou de nouvelles libertés. Le roi des Romains était alors associé à la dignité impériale sans toutefois partager l'autorité de l'empereur régnant. Lorsque ce dernier mourait, la succession n'était pas réglée d'avance puisque le roi des Romains devait à nouveau passer devant le collège des électeurs pour obtenir le titre impérial. Les Habsbourg eurent parfois plus de mal à maîtriser l'élection du roi des Romains que celle de l'Empereur. Ainsi, l'élection impériale de Ferdinand III en 1638 ne présenta guère de difficultés alors que quelques années auparavant son père avait été obligé de faire d'importantes concessions aux électeurs pour lui obtenir le titre royal. Les Habsbourg connurent une autre difficulté puisque, pendant trois quarts de siècle, ses représentants sur le trône de l'Empire moururent sans héritier direct, ce qui donna lieu à de sombres querelles familiales. L'obsession d'une descendance hantait l'esprit des empereurs. À ce sujet, Charles-Quint écrivait à son fils Philippe, en 1548 : <<Le moyen le plus sûr pour un prince de n'importe quel pays de conserver lafidélité de ses sujets et de ses vassaux est d'avoir des enfants qui, étant pour ainsi dire garants de la stabilité et de la nature durable de chacun des Etats appartenant au prince, donnent ainsi l'espoir aux peuples d'avoir des seigneurs qui les gouvernent bien». Mais l'inviolabilité des lois fondamentales de l'Empire empêchait le plus puissant souverain de son temps de réaliser ce que Hugues Capet avait réussi en France dès le Xèmesiècle, à savoir rendre la couronne héréditaire. L'Empereur pouvait s'en consoler en se rappelant que, d'une certaine manière, il demeurait le descendant de Charlemagne et d'Otton 1er.En lui survivait le vieux rêve de l'unité de l'Occident chrétien. Et finalement, ce poids de la tradition lui conférait une dignité qui, en dernier ressort, face aux opposants les plus résolus, restait indiscutable et indiscutée. Ceci explique en partie pourquoi Luther reprocha aux partisans de Zwingli de s'élever contre Charles-Quint et contre la dignité impériale alors que lui-même ne s'était opposé qu'à l'Église (ce qui était somme toute vrai, bien qu'il eût suscité des opposants armés à ce même Empereur). L'Empereur est le premier de tous les princes mais lui-même reste un prince et, en tant que tel, possède à titre personnel des biens et des états régis par la loi héréditaire (Erbliinder). Il n'y a pas contradiction dans la mesure où ces droits princiers sont d'origine féodale et que tous les empereurs sont issus de vieilles familles dont la puissance s'est établie bien avant qu'un de leurs membres accédât au trône. La chance des Habsbourg et l'origine de leur extraordinaire ascension tient beaucoup au fait qu'ils s'étaient appropriés, à partir du XIVèmesiècle, des états très importants tels que la Bohême, la Hongrie, la Moravie et le Sundgau alsacien et les avaient transformés en fiefs héréditaires. La possession en propre de ces états fut pour beaucoup dans le maintien de cette famille sur le trône à partir de 1440. Face aux états turbulents et indisciplinés, l'Empereur, bien qu'auréolé par sa majestueuse dignité, ne disposait que de peu de moyens pour asseoir son autorité.

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L'administration impériale, on l'a souligné, était réduite à sa plus simple expression. Plus grave encore, il n'y avait pas d'armée impériale. Seules étaient régulièrement soldées quelques maigres troupes chargées de la sécurité personnelle du souverain et de sa capitale. Dès lors, l'Empereur avait recours, en cas de besoin, aux armées levées par quelque prince allié qui, bien entendu, se faisait payer largement ses services. Maximilien de Bavière et Wallenstein se montrèrent les pourvoyeurs de troupes les plus exigeants de la guerre de Trente Ans, au point de créer de graves problèmes politiques à Ferdinand II. L'Empereur aurait pu facilement pallier cette carence en levant des impôts. Mais il ne recevait de crédits que par l'intermédiaire de la Diète et des États qui trouvaient là un moyen de monnayer leurs exigences politiques ou honorifiques. De ce point de vue, l'histoire du règne de Charles-Quint est pleine de ses démêlés avec les princes qui mettaient peu d'empressement à financer les guerres étrangères et les expéditions contre les Barbaresques. L'Empereur éprouvait autant de difficultés à soutirer de l'argent aux états immédiats qu'aux états héréditaires dont il était le suzerain direct. Faute d'argent, il ne pouvait entretenir qu'un petit nombre d'officiers et de fonctionnaires pour faire appliquer les décisions de la Diète. Compte tenu de ces difficultés, il évitait au maximum de se mêler des querelles entre les princes et intervenait seulement lorsqu'on réclamait son arbitrage. Ce fut le cas lorsque éclata l'affaire de succession des duchés bas-rhénans de Juliers et de Clèves ou lorsque Maximilien de Bavière demanda à Rodolphe II de mettre la ville libre de Donauworth au ban de l'Empire et de lui retirer ses privilèges. L'Empereur avait peu d'influence administrative à l'intérieur des états, mais conservait malgré tout la haute main sur les organes centraux de justice et d'administration, institués officiellement par Maximilien 1erlors de la Diète de Worms de 1495. Le premier de ces organes était la Chambre de justice impériale (Reichskammergericht), sorte de tribunal de première instance pour les différends entre «immédiats» d'Empire. Cette Chambre rendait ses arrêts au nom de l'Empereur, responsable de la désignation de son président. En dehors de cette attribution, l'Empereur avait au sein de cette Chambre beaucoup moins d'influence que les Etats, si bien que les plus importants d'entre eux s'efforçaient d'avoir leurs propres organes judiciaires, totalement indépendants de l'Empereur. De ce fait, la Reichskammergericht, s'était transformée en cour d'appel. Plus importante était la Chancellerie d'Empire (Reichshofkanzlei), dont Maximilien 1eravait calqué le modèle sur une institution propre à l'Autriche. La Reichshofkanzlei était une sorte de ministère central, chargé d'examiner les grandes questions politiques. Elle était dirigée par l'archichancelier d'Empire qui était de droit l'archevêque-électeur de Mayence. Il faut souligner à nouveau l'importance de ce dernier puisqu'il cumulait cette charge avec celle de directeur de la Diète et de directeur du collège des Princes. Cependant, le rôle de l'archichancelier au sein de la Reichshofkanzlei se trouva plus que limité car les empereurs avaient pris l'habitude de choisir directement leurs ministres parmi leurs favoris et leurs confidents.

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Pendant la guerre de Trente Ans, le conseil de guerre aulique (Hojkriegsrat) allait jouer un rôle primordial dans l'organisation de la défense de l'Empire. Lorsque disparurent les premières armées impériales de Bucquoy et de Dampierre, le conseil continua à diriger les opérations des armées mercenaires. Son influence ne saurait être sous-estimée puisque, sous la présidence du comte Schlick, il obtint la destitution de Wallenstein, laquelle fut un épisode déterminant du conflit. Il y avait également le conseil aulique pour la justice, le Reichshofrat, également transposé d'une administration autrichienne. Ce conseil complétait la Chambre de justice impériale dans la mesure où il était appelé à juger les princes et états immédiats d'Empire pour des problèmes tels que l'attribution de privilèges, les contestations autour des droits féodaux, les querelles de succession. Sa compétence s'étendait sans distinction à tous les états, héréditaires ou non. Ses membres étaient choisis par l'Empereur et ne pouvaient être que des sujets de l'Empire, à l'exclusion de l'Espagne ou de l'Italie. À la Diète de Worms, Maximilien 1eravait également obtenu l'attribution d'un subside permanent pour les caisses impériales. Il avait alors fondé une chancellerie aulique pour les finances (Reichshofkammer), dirigée par sept trésoriers qu'il désignait lui-même. De ce fait, l'Empereur n'avait aucun mal à utiliser à son gré les sommes amassées. Ce système dura jusqu'en 1500, date à laquelle la Diète réunie à Augsbourg imposa une tutelle à Maximilien après son échec contre les Suisses. Plus d'un successeur de l'empereur vaincu allait trouver cette tutelle fort encombrante. La plupart de ces organes administratifs auliques étaient donc la réplique à une plus grande échelle de modèles autrichiens. En les créant, Maximilien 1ern'avait eu d'autre but que d'asseoir l'autorité de la maison de Habsbourg aussi fermement dans l'Empire que son lointain ancêtre Rodolphe 1erl'avait fait en Autriche. Pendant cinq siècles, l'Histoire allait donner corps à son ambitieux projet.

La maison de Habsbourg (A.E.I.O.D.) En 791, Charlemagne avait créé la marche de l'Est de la Bavière (Ostmark), à l'extrémité orientale de son immense empire. Périodiquement ravagé par les invasions des Avars, ce territoire échut par le traité de Verdun à Louis, dit «le Germanique », un des trois petits-fils de l'empereur. Mais, plus intéressé par la Saxe et la Bavière dont il avait également hérité, Louis le Germanique délaissa l'Ostmark, dont les vallées difficilement accessibles et les montagnes escarpées l'attiraient peu. Pendant plus d'un siècle, le pays fut ravagé par les invasions des barbares venus de l'est. Après les Avars, à la fin du IXèmesiècle, survinrent les terribles Magyars qui, fixés dans la plaine hongroise, ne dédaignaient pas de faire des incursions dans les marches orientales. En 955, l'empereur Otton 1ermit un terme à leurs exactions en les écrasant à la bataille du Lechfeld (près d'Augsbourg). En 973, il confia la défense de la marche

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frontière à Léopold (ou Liutpold) de Babenberg. Agrandie de quelques territoires arrachés aux Hongrois, la marche prit le nom d'Ostarichi et fut définitivement détachée de l'état hongrois qui commençait à prendre forme à l'est. Léopold s'installa à Melk sur les bords du Danube, là même où se dresse aujourd'hui la grandiose abbaye de Jakob Prandthauer. De là, le margrave pouvait surveiller aussi bien les gorges de la Wachau que le Wienerwald, portes d'entrée du monde occidental. L'Autriche devenait ainsi le bastion avancé de l'Occident chrétien. Pendant plus d'un siècle, la dynastie des Babenberg allait régner sans discontinuer sur l'Autriche, la coloniser, l'organiser et la défendre. Faisant appel à des moines bénédictins ou à de puissants seigneurs tels que les Starhemberg, les Babenberg établirent une puissance politique non négligeable dont le destin se confondit souvent au cours du Moyen-Age avec celui du Saint-Empire qui l'englobait. Lors de la querelle entre les partisans des Welf et des Staufen, le margrave Léopold IV (1136-1142) reçut le duché de Bavière de l'empereur Conrad III qu'il avait soutenu dans sa lutte contre les Welf. Mais le successeur de Léopold IV, Henri II Jasomirgott (1142-1177), fut contraint de rendre le duché de Bavière en 1156 à Henri le Lion, duc guelfe de Saxe, lequel fut chassé à son tour par l'empereur Frédéric 1erBarberousse (1152-1190). Ce dernier attribua finalement la Bavière à Otton de Wittelsbach - fondateur de la dynastie qui devait régner jusqu'en 1918 - et érigea le margraviat héréditaire en duché d'Autriche au profit de Henri II Jasomirgott. Celui-ci quitta alors Melk et établit sa capitale à Vienne. Léopold V (1177-1194), fils de Henri II, reçut en héritage le duché de Styrie, qui fut rattaché définitivement à celui d'Autriche, tout en gardant une autonomie administrative et une capitale propre, Graz. Ainsi se dessinaient les futurs territoires héréditaires, entre Hongrie et Bavière. La dynastie des Babenberg s'éteignit en 1246 à la mort de Frédéric le Belliqueux qui avait hérité de ce surnom pour s'être opposé militairement à l'empereur Frédéric II de Hohenstaufen. Quatre ans après, l'Empereur disparut à son tour, ce qui ouvrit la période confuse et anarchique du Grand Interrègne, aggravée encore en Autriche par la disparition des Babenberg. Le roi de Bohême Ottokar II Premysl (1253-1278) profita de la désorganisation des forces impériales pour s'emparer de l'Autriche et de la Styrie (1257), puis de la Carinthie et de la Carniole (1269). C'est au cours de cette période de désarroi qu'apparut Rodolphe de Habsbourg. Sa famille, dont on retrouve les premières traces autour de l'an mil en Souabe méridionale, s'était établie dans le canton d'Aargau, en Suisse alémanique, au début du XIèmesiècle. Elle y avait fait construire la forteresse de Habichtsburg (château de l'autour) dont elle avait gardé le nom. Grâce à cette puissante base militaire, les seigneurs de Habichtsburg purent étendre leurs possessions en Suisse ainsi qu'en Haute-Alsace. Les Habsbourg semblaient cantonnés paisiblement dans leurs domaines lorsque survint la crise de succession en Autriche et dans l'Empire. En 1273, pour mettre un terme au Grand Interrègne, le pape Grégoire X, favorisa l'élection de Rodolphe de Habsbourg que peu de seigneurs connaissaient. Le choix du Pape s'expliquait par le fait que Rome avait trop souffert de la politique «italienne» de Frédéric II et cherchait maintenant un empereur davantage

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préoccupé par le sort de l'Allemagne, qui ne s'ingérât pas dans les affaires de la péninsule. Quant aux électeurs, ils n'étaient pas fâchés de voir enfin un seigneur allemand succéder à des princes étrangers qui n'avaient dû leur élection qu'à leur richesse et à la corruption. Las des querelles italiennes, Rodolphe s'attacha à renforcer le pouvoir impérial en Allemagne et, à titre personnel, s'intéressa de près à l'Autriche qu'il voulut attribuer à sa famille. Il prit les armes contre le roi de Bohême Ottokar II et le chassa du duché grâce à une victoire écrasante remportée à Marchfeld en 1278. L'Autriche et la Styrie devinrent les biens inaliénables et héréditaires de la Maison de Habsbourg en 1282. Cependant, Rodolphe 1er,qui mourut en 1291, ne réussit pas à rendre la dignité impériale héréditaire au profit de sa famille. Après le court règne de Adolphe de Nassau (1292-1298), le duc Albert, fils de Rodolphe réussit toutefois à se faire élire empereur. Son règne marqua le début des guerres contre les cantons suisses, qui devaient aboutir, près d'un siècle plus tard, à la naissance de la confédération helvétique. Mais les princes allemands et les Électeurs commencèrent à redouter l'influence grandissante de la maison de Habsbourg et, en 1308, à la mort d'Albert 1er, ils eurent soin d'élire un prince d'une autre famille, en l'occurrence celle de Luxembourg. Les Habsbourg profitèrent de cette période pour installer définitivement leur autorité en Autriche. En 1335, bien qu'éloignés du trône impérial, ils acquirent la Carinthie, la Carniole, et l'Istrie, en produisant un certain nombre de documents aussi vagues que discutables et en faisant valoir le Privilegium Maius. Ce privilège, qui selon eux avait été accordé par Otton 1erà Léopold de Babenberg mais dont nul n'avait pu retrouver la trace, rendait les archiducs d'Autriche maîtres de droit des territoires de l'Empire tombés en déshérence. Au demeurant, la Carinthie et la Carniole gardèrent toujours un statut particulier, conservant leur propre capitale - respectivement Klagenfurt et Laibach (Ljubljana) - des privilèges locaux, une législation, un gouvernement et des coutumes originaux. Pendant près d'un siècle et demi, les Habsbourg se trouvèrent écartés du trône impérial qui échut alternativement à des membres des familles de Luxembourg ou de Wittelsbach (ces derniers ayant développé parallèlement le duché de Bavière, jusqu'à en faire un état rival de l'Autriche). En 1438 enfin, le duc Albert V d'Autriche, succéda à son beau-père Sigismond de Luxembourg sur le trône impérial, inaugurant une quasi-hérédité de cette dignité dans la maison d'Autriche. En cinq siècles en effet, le trône impérial échappa une seule fois aux Habsbourg lors de l'élection en 1742 d'un Wittelsbach, Charles-Albert de Bavière. Désormais, l'ambition et la puissance des Habsbourg n'allaient cesser de croître. Frédéric III (1440-1493) exprima fort bien cette ambition dans sa fière devise A.E.I.O.U., qui pouvait se transcrire aussi bien en latin «Austriœ est imperare orbi universo» (Il appartient à l'Autriche de dominer l'Univers) qu'en allemand «Alles Erdreich ist Osterreich untertan» (Toute la terre est sujette de l'Autriche). Frédéric III confirma le Privilegium Maius que la dynastie des Luxembourg avait refusé de reconnaître, légitimant de la sorte tout nouvel accroissement des possessions de sa

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famille. Le plus étonnant reste que cette domination fut effective sans que les Habsbourg eussent recours à des guerres de conquête. Un subtil jeu d'alliances permit en effet un agrandissement exceptionnel de leurs domaines. C'est ainsi qu'en 1496, le mariage de Maximilien 1er,fils de Frédéric III, avec Marie de Bourgogne, fille de Charles le Téméraire, permit à l'Autriche de prendre le contrôle de tous les Pays-Bas (c'est-à-dire la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg actuels) et de s'imposer jusqu'au XVlllèmesiècle comme le rival direct du royaume de France. On était loin du petit fief du canton d'Aargau. Ce processus d'unions dynastiques justifiait pour plusieurs siècles la célèbre formule «Bella gerant alii,. tu feUx Austria nube! » (D'autres font la guerre, toi heureuse Autriche, conclus des mariages !). De son mariage avec Marie de Bourgogne, Maximilien 1ereut un fils, Philippe le Beau, qui devint duc de Bourgogne et épousa Jeanne, fille des souverains d'Espagne, Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille. Le frère aîné de Jeanne étant mort, celle-ci recueillit la succession des Rois catholiques. Le fils aîné de Philippe le Beau et de Jeanne la Folle reçut ainsi un extraordinaire héritage rassemblant l'Empire, les Pays-Bas, l'Espagne et ses possessions en Italie, et son immense empire colonial. Ce fils, Charles, naquit à Gand le 24 février 1500. Il succéda en 1519 à son grand-père Maximilien 1ersur le trône impérial sous le nom de Charles V. L'Europe venait de trouver son maître. Son frère cadet, Ferdinand, fit de son côté un mariage du plus haut intérêt en épousant Anne, fille du roi de Bohême et de Hongrie, Louis II Jagellon. Lorsque ce dernier mourut, sans héritier mâle, en 1526, sur le champ de bataille de Mohacs, Ferdinand se retrouva, sans l'avoir cherché vraiment, à la tête des deux plus puissants royaumes d'Europe centrale. Les territoires des Habsbourg en Europe connurent grâce à ce nouvel héritage leur extension maximum car peu de temps après eut lieu la grande division bipartite. Par son testament politique, CharlesQuint réserva à son fils Philippe la plus belle part de ses domaines, ceux du moins auxquels il était le plus attaché, pour des raisons aussi bien politiques que sentimentales. C'est ainsi qu'il lui légua non seulement l'Espagne et ses colonies mais également les Pays-Bas, la Franche-Comté et le Milanais, afin de lui permettre de surveiller la France plus étroitement. Cette division favorisait évidemment la branche espagnole de la Maison de Habsbourg. Charles-Quint était persuadé que les liens au sein de la Maison d'Autriche étaient suffisamment forts pour que les destins de l'Espagne et de l'Empire restent étroitement liés. Son calcul se révéla partiellement faux car Philippe II se désintéressa tout à fait des affaires de l'Empire et n'eut que peu de rapports avec son oncle Ferdinand 1er. Il se querella même avec ce dernier et surtout avec Maximilien II, son cousin, parce qu'il les trouvait trop indulgents à l'égard de l'hérésie protestante. La division politique de l'Empire de Charles-Quint fut donc consommée et la distinction apparut entre Habsbourg d'Espagne et Habsbourg d'Autriche. Mais les nombreux mariages qui eurent lieu par la suite entre les membres des deux branches de cette même famille montrent que le grand projet de monarchie universelle de Charles-Quint n'avait pas été si vain. En remettant l'Espagne à son fils et l'Allemagne à son frère, Charles-Quint n'avait nullement fait

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