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La Guerre de Trente Ans

De
598 pages
Tournant de l'histoire européenne, la Guerre de Trente Ans liquide les structures économiques, sociales, politiques, religieuses et territoriales héritées de la Renaissance. Ce deuxième tome relate l'évolution de la crise et des hostilités jusqu'en 1635 et notamment l'entrée en guerre des royaumes nordiques (Suède et Danemark). L'accent est mis sur l'aspect humain du cataclysme qui s'abat alors sur l'Europe et particulièrement sur l'Empire des Habsbourg (1621 à 1635).
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LA GUERRE DE TRENTEANS

II
L'EMPIRE SUPPLICIE

Collection Chemins de la mémoire

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Princesse DACHKOV A, Mon Histoire. Mémoires d'une femme de lettres russe à l'époque des Lumières. Michel BERNARD, La colonisation pénitentiaire en Australie (17881868). UMR TELEMME, La Résistance et les Européens du Sud. Patrick PASTURE, Histoire du syndicalisme chrétien international. Stefan LEMNY, Jean-Louis Carra (1742-1793), parcours d'un révolutionnaire. Jean-François CARAËS, Le Général de Castagny (1807-1900). Servir dans l'arméefrançaise sous le Second Empire. Henri SACCHI, La guerre de trente ans (trois tomes).

@L'Hannatlan,2003 ISBN: 2-7475-2301-2

HENRI SACCHI

LA GUERRE DE TRENTE ANS

II L'EMPIRE SUPPLICIÉ

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3
1026 Budapest - HONGRIE

- FRANCE

L'Harmattan halia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

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AVERTISSEMENT

NOUVELLE ÉDITION

Le présent ouvrage: LA GUERRE DE TRENTE ANS
Tome I : L'OMBRE DE CHARLES-QUINT Tome II : L'EMPIRE SUPPLICIÉ Tome III : CENDRES ET RENOUVEAU

constitue une nouvelle édition, revue, corrigée et annotée de l'ouvrage: LA GUERRE DE TRENTE ANS
Tome I : L'OMBRE DE CHARLES-QUINT Tome II : L'EMPIRE SUPPLICIÉ Tome III : LA GUERRE DES CARDINAUX

publié en 1991 par les Éditions I'Harmattan

à Pierre, monfrère

Chapitre 1

LE TRIOMPHE IMPÉRIAL

Les irréductibles Après l'écrasante victoire de ses armes à la Montagne-Blanche, l'Empereur semblait avoir restauré son autorité, au moins dans les territoires héréditaires. Certes quelques bandes armées protestantes couraient encore mais tous les contemporains pensaient que Ferdinand II, allié à son cousin bavarois, n'aurait aucun mal à les exterminer. Ce n'était, pensait-on, qu'une question de temps. En fait, rares étaient ceux qui, à cette époque, pouvaient avoir une vue d'ensemble sur la situation européenne. L'acheminement des dépêches s'était accéléré par rapport aux siècles précédents mais, malgré tout, on ne recevait que des informations incomplètes et tardives. Ainsi la nouvelle de la victoire impériale parvint-elle à Vienne avec plus de deux semaines de retard. Les habitants de l'Empire avaient donc quelque mal à percevoir l'importance des tensions extérieures et leur influence sur la guerre qu'ils subissaient. Pourtant les querelles au sujet de la Valteline ou de la Livonie et la fin de la trêve de Douze Ans étaient comme autant de braises mal éteintes qu'attisaient la France, l'Espagne et la Suède. Géographiquement, l'Empire restait au centre de tous les conflits et ne pouvait pas échapper à l'embrasement général de l'Europe. C'est donc bien hors des frontières bohémiennes qu'il faut rechercher les causes principales de la prolongation du conflit. Néanmoins, plusieurs raisons propres à l'Empire favorisaient également la poursuite des hostilités. Tout d'abord sévissait en Bohême une crise économique sans précédent. En quelques années l'Empereur avait engagé de folles dépenses pour soutenir l'effort de guerre; les impôts s'étaient sensiblement accrus et le numéraire s'était raréfié. Les scandaleuses manipulations financières du consortium de Hans de Witte et le mouvement spéculatif qui accompagna la politique des confiscations achevèrent de détruire l'équilibre financier du royaume. Dès la fin de l'année 1621, l'effondrement des monnaies et l'inflation galopante qui en résulta provoquèrent une crise aiguë qui toucha surtout les gens des villes et les artisans. Par ailleurs, l'insécurité générale paralysait l'activité économique. Les ateliers des grandes cités industrielles comme Pilsen ou Kutnâ Hora avaient été détruits lors des premiers combats. Cette réduction d'activité faisait croître le chômage si bien que beaucoup d'hommes, pour échapper à la misère, étaient contraints de s'enrôler dans l'armée.

On savait la solde mince et irrégulière mais on avait l'espoir de s'enrichir au fil des conquêtes et des pillages. L'appât du gain lançait de plus en plus de gens sur les routes de la guerre et de l'aventure, ce qui ne favorisait pas le retour à la paix. L'extension du conflit était également due au mode de subsistance des armées. Selon les lois de l'Empire, les états, villes ou princes n'avaient pas le droit de recruter sans le consentement de l'Empereur. Mais en ce domaine comme dans beaucoup d'autres, le Habsbourg n'avait aucun moyen réel de faire respecter la loi et, dès le début du XVIIème siècle, les états se mirent à engager des troupes sans contrôle, pour peu qu'ils eussent suffisamment d'argent. Beaucoup de villes devaient se contenter de simples milices. Celles-ci, mal équipées et peu entraînées, rassemblaient de piètres soldats commandés par des officiers à la retraite ou par des fonctionnaires n'ayant jamais subi l'épreuve du feu. Dans ces conditions les villes étaient mal défendues et préféraient négocier avec les assaillants plutôt que riposter. Cette faiblesse encourageait les sièges et les pillages et favorisait la prolongation et la propagation de la guerre. Outre les armées levées à l'initiative des princes ou des états, il fallait désormais compter avec les nombreuses bandes de pillards formées spontanément autour de déserteurs ou de vagabonds sans travail. Après la dissolution de l'Union évangélique, seuls quelques petits princes bataillaient encore, à l'instar du duc Guillaume de Saxe- Weimar qui avait fondé «l'Alliance des patriotes de toutes classes», dont le but était de garantir la sécurité des états protestants et de rétablir Frédéric V sur son trône. Parmi ces princes, aucun n'était assez puissant pour lever une armée aussi importante que celles qu'avaient commandées le margrave d'Ansbach à Ulm, ou Mansfeld et Thurn en Bohême. On avait désormais affaire à des bandes aussi disparates qu'indisciplinées. Parlant de ces princes et de leurs troupes, Pagès a pu noter: «Peut-être ont-ils eu des idées généreuses, mais ils n'avaient pas les moyens de les faire prévaloir. Incapables de forcer la victoire, ils ne pouvaient que perpétuer les horreurs de la guerre. Ce sont eux qui donnent à celle-ci de 1622 à 1626 sa forme et son rythme. Ils recrutent où et quand ils le peuvent; ils entrent en campagne lorsqu'ils ont quelques milliers d'hommes sur pied et là où s'offre l'occasion. S'ils remportent quelques succès, leur troupe grossit en route. Mais il faut que le pays la nourrisse et la paie; aussi laisse-t-elle partout où elle a passé, les récoltes pillées ou détruites, les villages brûlés, les paysans terrés dans les forêts. L'hiver venu, ces mercenaires se dispersent si leur chef ne peut leur fournir de bons quartiers où ils pourront vivre à l'aise sur l'habitant et garnir leur bourse. S'ils en trouvent, au printemps suivant les hostilités recommencent. Les troupes en quartier sont aussi terribles pour le paysan que les troupes en campagne (...) Dans une pareille guerre, il ne peut être question de stratégie. Les chefs n'ont d'autres préoccupations que de reconstituer leur petite troupe à mesure qu'elle se débande, de la faire vivre, de trouver pour elle de bons quartiers d'hiver, sans considération d'amis ou d'ennemis. C'est précisément la recherche perpétuelle de quartiers qui étend la guerre de proche en proche, en même temps que les
entreprises désordonnées d'un Mansfeld ou d'un Halberstadt»

.

C'est ainsi que fut mis en pratique le terrible adage: «la guerre doit nourrir la guerre». L'Allemagne vit soudain ressurgir les ombres faméliques et inquiétantes des combattants de la sinistre «Guerre des Paysans» qui l'avait ensanglantée un 10

siècle plus tôt. L'horreur et la misère, telles des maladies contagieuses, déferlaient de nouveau sur le pays. En ces heures de déchirement, seule la violence permettait aux plus démunis de subsister. Mis à part ces considérations économiques et militaires, la plupart des princes qui osaient encore défier l'Empereur étaient mus par des raisons politiques. Beaucoup éprouvaient un sentiment de profonde humiliation, due autant à l'ampleur de la victoire impériale qu'à la révélation de leurs propres divisions. Ils s'insurgeaient contre leurs coreligionnaires qui s'étaient soumis sans combattre. Selon ces princes, une seule défaite militaire ne justifiait pas qu'on abandonnât la défense de la liberté des états. Prenant conscience de leurs devoirs envers le protestantisme et les privilèges des états, ils condamnaient la neutralité autant que la trahison, stigmatisant en particulier l'attitude du duc de Saxe. Mansfeld affirmait qu'on devait se battre contre l'Espagne, le Pape et l'Autriche. Qu'importait une première défaite: il fallait préparer la revanche. Parmi ces irréductibles, le margrave Georges-Frédéric de Bade-Durlach (15731638) avait été le premier à reconstituer des troupes après le désastre de la Montagne-Blanche. Ce calviniste intègre et pieux - qui prétendait avoir lu intégralement cinquante-huit fois la Bible - dénonçait la passivité, voire la lâcheté, de ses anciens collègues de l'Union et jurait de reprendre les armes, fût-il le seul, pour défendre la cause de Frédéric. Au début de 1622, il disposait de Il.000 hommes recrutés pour la plupart parmi ses sujets. Très différent, mais tout aussi déterminé, apparaissait le duc Christian de Brunswick-Wolfenbüttel, personnage complexe qui préfigurait quelque héros du romantisme allemand et qui allait incarner la résistance à l'absolutisme de Ferdinand II. Qui était ce prince dont on avait déjà remarqué la présence lors des assemblées mouvementées du Cercle de Basse-Saxe à Segeberg et à Lunebourg en 1621 ? Christian de Brunswick était né à Groningen, près de Halberstadt, le 20 septembre 1599, quatrième fils du duc Henri-Jules de Brunswick et de son épouse Élisabeth. En 1613, le duc Henri-Jules étant mort à Prague, l'aîné de la famille, Frédéric-Ulrich, hérita du duché. Situé au pied des ondulations du Harz, le duché de Brunswick-Wolfenbüttel rassemblait, comme beaucoup de principautés allemandes formées au Moyen-Age, nombre de fiefs, parmi lesquels l'évêché de Halberstadt, riche domaine ecclésiastique aux portes de la Saxe. L'évêque y était élu par le chapitre des chanoines qui, en l'occurrence, avait été à majorité tantôt catholique, tantôt protestante. Traditionnellement, l'administration civile de l'évêché était confiée au cadet de la famille ducale. En 1616, après la mort des deux frères qui le séparaient de son aîné, Christian fut à son tour élu par les chanoines. Un moment hésitant, il accepta finalement cette charge sur les conseils de sa mère, la duchesse douairière Élisabeth qui devait, sa vie durant, être son plus proche conseiller politique. Christian de Brunswick devint donc administrateur de l'évêché de Halberstadt, pourtant il demeurait très attiré par le métier des armes: «Je dois confesser, écrivait-il à sa mère, que j'ai du goût pour la guerre, parce que je suis né ainsi et que je l'aurai jusqu'à ma mort». Beau, enthousiaste et énergique, il montrait dans toutes ses entreprises une passion aussi irresponsable que généreuse. Brutal et emporté, aimant les beuveries, il tenait du soudard et employait volontiers un langage grossier et blasphématoire qui ternissait sa Il

réputation. Dès le début de l'insurrection bohémienne, âgé d'à peine vingt ans, il voulut entrer au service du Palatin, ce qui provoqua un conflit avec sa famille qui avait pris position en faveur de l'électeur de Saxe. Violemment hostile aux Habsbourg et au catholicisme, il accusait l'évêque de Würzburg - qui s'était officiellement déclaré neutre - d'avoir fourni des troupes à la Bavière, traitait les princes protestants et le roi d'Angleterre de «couillons» et l'archiduchesse Isabelle de «vieille putain». Dès 1618, Christian de Brunswick avait rassemblé une armée sous le commandement du maréchal Dodo von Knyphausen, lequel, faute de moyens, n'avait pas encore fait mouvement. Christian manquait d'argent et son frère aîné n'était pas décidé à lui en fournir. Seul le stathouder Maurice de Nassau lui envoya de maigres subsides. Aux assemblées de Basse-Saxe, à Segeberg et à Lunebourg, Christian se montra, aux cotés du roi de Danemark, le plus décidé à continuer le combat. Il semble bien que sa volonté se soit trouvée décuplée après qu'à Segeberg il eut rencontré la reine de Bohême en exil, la belle Élisabeth, dont on prétend qu'il tomba éperdument amoureux. Un jour, il ramassa un gant de la princesse et lui déclara avec ferveur: «Madame, je vous le rendrai dans le Palatinat». Après l'entrevue de Segeberg, Christian accéléra ses préparatifs, sans tenir compte des appels à la prudence de sa famille. Certains auteurs ont prétendu que l'attitude des Wolfenbüttel n'était que ruse destinée à cacher l'importance de la mobilisation en cours. Après son entrevue avec Frédéric V, Christian de Brunswick envoya Knyphausen dans le Palatinat pour préparer une contre-offensive avec l'aide des anciens conseillers du roi et, au début de l'été 1621, il prit lui-même en Westphalie la tête de 6.000 hommes recrutés grâce aux libéralités hollandaises. Son objectif était de rejoindre Mansfeld après avoir châtié au passage le landgrave Louis de Hesse-Darmstadt, lequel s'était rallié à l'Empereur et avait le premier réclamé un armistice général après la Montagne-Blanche. En attaquant Darmstadt, il était sûr de l'appui du landgrave Maurice de HesseCassel qui depuis longtemps convoitait les terres de son voisin. Bien que cousins, les deux princes hessois se détestaient cordialemene. Tant que l'Union évangélique avait vécu, ils avaient fait taire leur rivalité. Mais, dès que le landgrave Louis - qui était luthérien - avait fait sa soumission aux Habsbourg, son cousin calviniste de Cassel s'était empressé de rejoindre les rebelles. Réunis, Christian de Brunswick et Maurice de Hesse-Cassel préparèrent leurs plans contre Darmstadt. Il fut décidé que l'administrateur de Halberstadt attaquerait le landgraviat par le sud avec l'aide du duc Frédéric de Saxe-Altenburg, tandis que le landgrave Maurice occuperait les domaines limitrophes du comte de Waldeck, allié de l'Empereur, et du landgrave Louis. Ainsi fut fait. Pour gagner Darmstadt, Christian traversa tout d'abord les domaines de l'archevêque de Mayence, Schweickhard von Cronberg, où il donna la mesure de sa violence et de sa cruauté. Dans une lettre du 30 décembre 1621 adressée à l'infante Isabelle, le prélat exprimait sa désolation: «Christian a pénétré avec ses troupes à pied et à cheval dans mes bailliages d'Amoneburg et de Neustadt, s'est emparé de vive force de la ville d'Amoneburg, a chassé mes pauvres innocents sujets de leurs
1

Cf. L'ombre

de Charles-Quint,

note p.358

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habitations, les a pillés, dépouillés et enfin massacrés. Les uns ont été tués à coups de mousquets, d'autres ont eu la tête tranchée, d'autres les bras séparés du corps, d'autres encore ont été jetés par les fenêtres. Mes employés ont été mis en prison et menacés, enfin, il a exercé une si grande tyrannie et cruauté que c'est à tirer les larmes des yeux et que l'ennemi héréditaire de la Chrétienté, le Turc, n'aurait pu commettre plus d'abominations. Tout cela s'est fait avec l'aide et le concours du landgrave Maurice de Hesse». De tels excès valurent rapidement aux troupes de Brunswick une réputation de cruauté qui dépassait de loin celle de toutes les autres bandes armées. Christian justifiait ainsi le surnom qu'il s'était lui-même donné: «l'ami de Dieu, l'ennemi du prêtre» (Gottes Freund, der Pfaffen Feind). L'archevêque de Mayence implora le secours de Tilly mais ce dernier, retranché dans Würzburg, ne put pas intervenir. Le Wallon délégua donc le baron d'Anholt au devant des Brunswickois. Anholt fut rejoint en cours de route par le comte Henri de Bergh, qui avait levé des renforts aux Pays-Bas, ainsi que par plusieurs contingents fournis par le landgrave Louis de Hesse. C'est donc une armée forte d'environ 6.000 hommes qui se présenta en janvier 1622 devant la ville de Giessen, sur les rives de la Lahn, où Christian avait déjà pris position. L'administrateur de Halberstadt livrait sa première vraie bataille et ses soldats s'étaient jusqu'alors plus distingués dans les pillages et les tortures que dans les mouvements coordonnés. Anholt n'eut aucun mal à les balayer et à les obliger à prendre la fuite vers la Westphalie. L'expédition punitive contre Darmstadt fut remise à plus tard. Les troupes de Christian ne tardèrent pas à se révolter. À peine engagées et déjà vaincues, elles voyaient fuir leurs espoirs de butin. En outre, les crédits hollandais étaient épuisés. Pour les apaiser, Christian de Brunswick accepta de les lâcher sur les évêchés westphaliens de Münster et de Paderborn. Ce qui se passa à Paderborn défie l'imagination: les troupes ivres de sang se déchaînèrent contre les catholiques; des maisons furent pillées et incendiées par centaines; le cloître des religieuses fut profané et ses occupantes violées; la châsse d'argent contenant les reliques de saint Liboire, le protecteur de la ville, fut fondue sur ordre personnel de Christian 1.Le sac de Paderborn fut un des épisodes les plus horribles des débuts de la guerre de Trente Ans. En la circonstance, le landgrave Maurice de Hesse-Cassel avait fait preuve de légèreté en demeurant dans le comté de Waldeck avec ses 20.000 hommes au lieu de venir prêter main forte à son allié. Son attitude était d'autant moins excusable que Christian avait couru tous les risques pour lui obtenir le contrôle du landgraviat de Hesse-Darmstadt. En cas de succès brunswickois, il aurait pu faire main basse sur les territoires convoités sans s'être trop compromis vis-à-vis de l'Empereur. Le plus étonnant reste que Christian ne lui tint pas rigueur de son immobilisme. Pendant ce temps, Maximilien de Bavière préparait une riposte en s'efforçant de fournir des renforts à Tilly. Il s'était tout d'abord adressé à l'Empereur mais
1 En 1627, le conseil de la ville vota d'importants crédits pour la réalisation d'une nouvelle châsse qu'on peut encore admirer aujourd'hui.

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celui-ci avait alors fort à faire avec les Hongrois. Les maigres troupes que Ferdinand II avait pu distraire du front oriental étaient destinées à aider l'archiduc Léopold qui combattait Mansfeld en Alsace. Le duc de Bavière ne reçut pas davantage de secours de Bruxelles. L'archiduchesse Isabelle fit savoir à l'ambassadeur bavarois qu'elle ne pouvait en aucun cas augmenter les effectifs de l'armée déjà engagée dans le Palatinat. Elle se contenta d'envoyer un message à Cordoba pour lui demander de coopérer le plus étroitement possible avec Tilly. En fait, les deux chefs de la Ligue ignoraient que le refus d'Isabelle tenait moins à l'insuffisance des moyens militaires qu'à de nouvelles considérations diplomatiques. Dans la perspective d'un prochain mariage entre l'Infante MariaAnna et le Prince de Galles, Philippe IV avait demandé à sa tante bruxelloise de se montrer plus conciliante avec l'Angleterre et en particulier de freiner les opérations militaires dans le Palatinat. Le roi d'Espagne se déclarait même prêt à envisager la restauration de Frédéric V pour obliger le Stuart. Maximilien de Bavière dut se plier à ces raisons et, pour montrer sa bonne volonté, affirma être disposé à approuver ce que Ferdinand II déciderait au sujet du Palatin. Moins soucieux que le roi d'Espagne de préserver des bons rapports avec Londres, l'Empereur intervint auprès d'Isabelle afin qu'elle accordât malgré tout une aide à la Ligue. Finalement plusieurs régiments s'en allèrent grossir les rangs de l'armée de Gonzalve de Cordoba. En outre, on l'a vu, le comte Henri de Bergh vint également, depuis les Pays-Bas, prêter main forte au baron d'Anholt. En définitive, pour ouvrir la campagne de 1622, Tilly - qui avait pris ses quartiers d'hiver dans les évêchés de Würzburg et de Bamberg - ne pouvait compter que sur ses propres forces, c'est à dire à peine 20.000 hommes sous ses ordres directs, plus les 12.000 hommes du corps d'Anholt qui affrontaient séparément Christian de Brunswick. C'était peu, compte tenu de l'éparpillement des bandes protestantes dans toute l'Allemagne. Au début de 1622, les opérations étaient provisoirement suspendues en Bohême. La répression avait commencé et pour longtemps il n'y aurait plus d'armée «bohémienne» pour se mesurer à l'Empereur. Mais la révolte pragoise avait provoqué une puissante lame de fond dans toute l'Allemagne, dont tous les effets étaient encore loin d'être sensibles. La guerre ne faisait que débuter dans le monde germanique et déjà l'Union évangélique avait été dissoute par le traité d'Aschaffenburg. Les protestants ne pouvaient donc résister à la contre-offensive de la Ligue qu'en ordre dispersé, ce qui explique le caractère décousu des opérations en Allemagne durant toute cette période. Trois armées aux effectifs dissemblables et éloignées les unes des autres, celle de Mansfeld en Alsace, celle de Christian de Brunswick en Westphalie et celle du margrave de Bade-Durlach dans le Palatinat, allaient désormais tenter de se regrouper pour arrêter Tilly. Si ces trois forces faisaient leur jonction, nul doute que bon nombre d'anciens membres de l'Union les eussent alors rejointes. L'électeur de Brandebourg, le duc Magnus de Württemberg, le landgrave Maurice de Hesse-Cassel ou le margrave d'Ansbach pouvaient apporter un appoint appréciable à une armée reconstituée et réunifiée. L'objectif de Tilly était donc d'empêcher cette réunification. Cela allait le conduire, au gré des circonstances et des mouvements ennemis, à courir sans véritable plan d'ensemble au devant des adversaires les plus proches et les plus 14

menaçants. À défaut du nombre, l'armée de la Ligue avait une meilleure organisation, une discipline plus rigoureuse et une expérience plus solide. Des officiers de valeur - tels que le comte Gottfried Heinrich von Pappenheim - et une importante artillerie achevaient de compenser d'éventuels déséquilibres numériques. Depuis la fin de 1621, l'armée de Mansfeld occupait ses cantonnements alsaciens de Haguenau, soumettant la ville et ses environs aux réquisitions les plus sévères. L'extrême rigueur d'un hiver précoce accrut la rapacité de la soldatesque qui se répandit autour de Strasbourg et poussa vers le sud jusqu'à Breisach et Ensisheim dans l'espoir de trouver du ravitaillement. Une nuit, depuis les remparts de Strasbourg, on put compter jusqu'à seize incendies allumés par les soudards dans les villages environnants. On prétendit qu'il n'y avait plus une maison intacte dans un rayon de deux lieues autour de Haguenau. De nombreuses églises furent détruites; des statues du Christ furent détachées des crucifix puis pendues à des arbres le long des routes. Fuyant les envahisseurs, les paysans vinrent s'entasser dans Strasbourg dans des conditions d'hygiène épouvantables. Amenés de Franconie par les soldats de Mansfeld, le typhus et la peste se répandirent avec une rapidité foudroyante, faisant plus de 5.000 morts parmi les 20.000 réfugiés. À la fin de l'hiver, l'armée de Mansfeld se retira d'Alsace, par Wissembourg et Landau, et gagna l'évêché de Spire où elle se livra aux pires exactions. L'évêque, Philipp von Sotern, dut s'enfuir. Cependant, pour Mansfeld, la position était peu sûre car les garnisons espagnoles multipliaient les opérations de harcèlement. Mansfeld décampa et passa sur la rive droite du Rhin, à hauteur de Germersheim, au sud de Spire. C'est là qu'il fut rejoint par Frédéric V, le 22 avril. Depuis plus d'un an le monarque déchu résidait à La Haye où il harcelait ses hôtes pour obtenir leur aide. Mais, avant de se lancer à l'aventure, les Hollandais souhaitaient que les protestants allemands s'entendissent pour réunir leurs forces. Ils persuadèrent Frédéric qu'il était le plus apte à favoriser cette union et le pressèrent de retourner en Allemagne pour y prendre la tête de la coalition. Frédéric n'ignorait rien des efforts diplomatiques de l'Angleterre, de l'Espagne et des Pays-Bas pour résoudre le problème palatin par la négociation, mais il n'avait nullement l'intention de rentrer dans sa capitale sous la protection des Espagnols. Il se rangea donc à l'avis du stathouder, quitta La Haye, traversa les Pays-Bas espagnols sous un déguisement, puis gagna la France et la Lorraine. Il franchit le Rhin avec Mansfeld qui s'était avancé à sa rencontre. Sur la rive droite du fleuve, rendezvous avait été pris avec le général Straiff qui devait amener des renforts de cavalerie levés en Saxe. Mansfeld ignorait que ces troupes avaient été anéanties par Tilly, le 15 avril, à Weingarten,au nord-est de Karlsruhe. Le Wallon avait en effet quitté les évêchés catholiques à la mi-mars et s'était dirigé vers la vallée du Neckar dans le but de bloquer Heidelberg. Ayant tiré les leçons de l'échec de l'année précédente, il revenait en force avec une puissante artillerie. En quelques jours, il s'empara facilement de plusieurs places autour de la capitale palatine, notamment Wimpfen et Ladenburg qu'il fit fortifier. Ladenburg fut confiée à la garde du lieutenant-colonel Adolphe von Eynatten. Plus difficile fut la conquête, le 3 avril, de la forteresse de Neckargemünde, à quelques lieues à l'est de Heidelberg, qu'il fallut enlever d'assaut après que le

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commandant de la place eut refusé de se rendre. La garnison fut massacrée. C'était la terrible et habituelle punition pour les vaincus qui avaient voulu résister. À la mi-avril, Tilly apprit qu'un contingent de cavalerie, fort de trente-huit escadrons, commandé par le général Straiff, les princes Guillaume et Bernard de Saxe-Weimar et le duc Ernest-Louis de Saxe-Lauenburg, se dirigeait vers Bruchsal afin de rejoindre Mansfeld au nord de Karlsruhe. Sans plus attendre, le général catholique se lança à la poursuite des protestants. Un premier contact eut lieu le 14 avril à Ubstadt, entre un groupe d'officiers protestants isolés et l'avant-garde de la Ligue conduite par Pappenheim. Les catholiques firent plusieurs prisonniers qui leur révélèrent que le gros de l'armée de Straiff avait dépassé Bruchsal et campait à Weingarten. Courant à bride abattue, Pappenheim tomba sur les protestants durant la nuit. Surpris dans leur sommeil, les régiments de Straiff furent massacrés sans avoir pu se défendre. Poursuivant sa marche victorieuse, Tilly s'empara alors d'Eppingen, entre Heilbronn et Bruchsal, puis de Hilsbach dont la garnison fut passée au fil de l'épée. Les choses se gâtèrent lorsque, le 20 avril, l'armée de la Ligue se présenta devant la citadelle de Dilsberg, défendue par un officier calviniste, Bartholomaus Schmidt. Par un tir vigoureux d'artillerie, les Ligueurs ouvrirent une brèche dans le mur de la ville mais perdirent beaucoup d'hommes lors d'assauts infructueux. Schmidt refusait de se rendre malgré les sommations réitérées de Tilly. Le courage de la garnison fut récompensé car les catholiques se retirèrent précipitamment plus au nord en apprenant que Mansfeld, accompagné de l'Électeur palatin, volait au secours de Dilsberg. Ils prirent position à Wiesloch pour empêcher la jonction de Mansfeld et du margrave de Bade. En abandonnant le siège de Dilsberg, Tilly montrait sa crainte d'un affrontement direct avec Mansfeld. Celui-ci le comprit fort bien et en profita pour passer à l'offensive, espérant venger la défaite de sa cavalerie à Weingarten. Le 27 avril, il envoya quelques escadrons contre le camp des catholiques, lesquels, croyant qu'il s'agissait d'une attaque généralisée, sortirent de leurs installations avec quelques pièces d'artillerie. Les escadrons protestants feignirent alors de s'enfuir, entraînant à leur poursuite plusieurs régiments bavarois. Croyant tenir la victoire, les Ligueurs dépassèrent imprudemment Mingolsheim où Mansfeld avait concentré le gros de ses forces. Les cavaliers poursuivis firent alors volte-face mais le piège se referma autour d'eux. Ils auraient été anéantis si Tilly n'avait pas effectué une vigoureuse sortie pour les dégager. Côté catholique, le bilan fut très lourd: plus de 2.000 hommes tués, blessés ou prisonniers; quatre canons abandonnés à l'ennemi. Plusieurs officiers, parmi lesquels le colonel belge Herzelles, le baron Herbersdorf et le major-général von Tungen restèrent les otages de Mansfeld. La défaite de Wiesloch stoppa momentanément Tilly qui se replia vers Wimpfen, beaucoup plus à l'est. Il abandonnait à Mansfeld tout le terrain conquis au cours des dernières semaines. Mansfeld put ainsi assiéger impunément Ladenburg où la garnison du lieutenant-colonel Eynatten lui donna du fil à retordre, ne se rendant qu'après plusieurs semaines de siège.

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De Wimpfen à Hochst, l'effritement des forces protestantes Réfugié à Wimpfen, sur le Neckar, Tilly s'était éloigné de Mansfeld mais rapproché des armées coalisées du duc de Württemberg et du margrave de BadeDurlach. Très amoindri après la défaite de Wiesloch, il demanda l'aide de Cordoba qui commandait dans le Palatinat l'ancienne armée de Spinola. Se faufilant dans les territoires occupés par les protestants, Cordoba conduisit 4.000 fantassins et vingtdeux escadrons de cavalerie auprès de Tilly. Au début du mois de mai, l'armée hispano-bavaroise ainsi rassemblée était en mesure d'affronter le margrave. On peut s'étonner que les chefs protestants n'aient pas profité de la faiblesse passagère de Tilly pour opérer leur jonction et constituer une armée unique et redoutable. En fait, les rivalités entre les trois chefs protestants empêchaient toute fusion. Mansfeld, soldat aguerri, éprouvait du mépris pour l'inexpérience militaire de ses deux alliés et refusait de reconnaître leur autorité. Christian de Brunswick et le margrave de Bade étaient séparés par la distance autant que par des problèmes de préséance et une solide animosité. La présence de Frédéric V auprès de Mansfeld n'avait rien résolu et les forces protestantes demeuraient divisées. Le margrave Georges-Frédéric de Bade-Durlach, entouré de ses deux fils, Christophe et Charles, ne disposait donc que de faibles effectifs pour affronter Tilly. Il avait cependant obtenu le concours du jeune duc Guillaume de Saxe-Weimar et de son frère cadet Bernard qui avaient levé près de 3.000 fantassins et 1.000 cuirassiers en Thuringe. Le duc Magnus de Württembergl avait aussi amené quelques milliers d'hommes en renfort. Au début de mai 1622, alors que Tilly et le Bavarois Herbersdorf s'établissaient à Wimpfen, le margrave était en mesure d'aligner plus de 20.000 hommes répartis en vingt-quatre escadrons de cavalerie et six régiments d'infanterie, appuyés par une artillerie de plus de quarante pièces de gros calibre, chiffre remarquable pour l'époque. Le nombre des véhicules de train n'était pas moins impressionnant puisqu'on comptait près de 1.800 chariots en tous genres affectés au transport des munitions, du fourrage et des vivres. En outre, on remarquait soixante-dix chariots étonnants portant chacun un petit obusier et son caisson. Ces pièces mobiles, ancêtres de nos autos mitrailleuses, qu'on ne retrouvait alors dans aucune autre armée, étaient garnies de piques de protection qui leur donnaient un air particulièrement redoutable. Ainsi pourvu, le margrave se crut assez fort pour attaquer Tilly, d'autant qu'il entendait ne pas être en reste du succès remporté par Mansfeld à Wiesloch. Le 5 mai au soir, il se présenta avec toute son armée près du village de Biberach, à proximité de Wimpfen. Il se prépara à une attaque pour le lendemain, confiant dans sa supériorité numérique et matérielle. Supériorité toute supposée puisque Tilly et Cordoba disposaient de six régiments d'infanterie et de quarante escadrons de cavalerie, soit près de 20.000 hommes également. Wimpfen, entre Heilbronn et Heidelberg, occupait un terrain plat le long d'une boucle serrée du Neckar. C'est dans cette boucle, fermée au sud par une petite rivière profonde et
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Un des deux frères cadets (avec Louis-Frédéric) du duc régnant Jean-Frédéric.

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par endroits marécageuse, le Bellingerbach, que se déroula la bataille le 6 mai 1622. Les protestants furent les premiers à déboucher sur la plaine. Négligeant des hauteurs au sud-est de la ville qui leur offraient un avantage de position, ils se rangèrent en ordre de bataille sans autre protection que les rangées de chariots et voitures. Tilly avait placé ses troupes dans l'épaisse forêt qui dominait le village d'Oberensisheim. Tôt dans la matinée, il fit avancer son armée à découvert pour prendre position sur deux lignes, en s'appuyant à gauche sur Oberensisheim. La cavalerie fut massée à proximité du village. Plus au sud, l'armée du margrave, qui lui faisait face, était adossée au Bellingerbach que seuls deux petits ponts permettaient de franchir en cas de repli. L'artillerie protestante était alignée devant l'infanterie. Elle se mit à bombarder les premières rangées catholiques sans toutefois pouvoir atteindre l'infanterie bavaroise d'Herbersdorf qui se tenait en deuxième ligne juste devant Wimpfen. Tilly, qui occupait les mamelons en face du Bellingerbach, répondit par un feu tout aussi meurtrier. La cavalerie badoise, qui n'était même pas à couvert derrière les chariots, fut écrasée sous les projectiles et dut se replier derrière les fantassins. Le margrave fit hâtivement avancer son artillerie pour mieux répondre à l'ennemi, puis entreprit d'attirer Tilly hors de ses positions dont il percevait tardivement tout l'intérêt. Mais le Wallon ne bougea pas et continua le bombardement. Un corps de cavalerie bavarois fut un moment en difficulté face aux cuirassiers badois mais le margrave ne sut pas profiter de cet avantage passager. Vers midi, la chaleur devint si forte qu'une trêve tacite s'instaura pendant deux heures. À l'abri de la forêt, les catholiques profitèrent de cette pause autrement mieux que leurs adversaires écrasés par le soleil. Vers deux heures, le margrave reprit le combat. La cavalerie du duc Magnus de Württemberg se rua à l'assaut, appuyée par un formidable feu d'artillerie. Elle fut accueillie par une triple salve de mousqueterie qui brisa net son élan. Une furieuse mêlée s'ensuivit, au cours de laquelle le duc mourut transpercé par des coups de feu et de sabre. Le margrave jeta alors dans le combat des renforts d'infanterie qui rétablirent provisoirement la situation. Il crut tenir la victoire, d'autant que Tilly simula une retraite. Mais il ne s'était pas aperçu que Cordoba, à la tête du régiment de Naples, s'était embusqué derrière un repli de terrain boisé. Partant d'Oberensisheim, sur les bords du Neckar, l'Espagnol effectua un mouvement tournant et referma le piège sur les protestants. Le margrave dépêcha un renfort d'artillerie mais les soldats de Cordoba, pour la plupart vétérans des campagnes d'Italie, ne se laissèrent pas impressionner et, bravant le feu meurtrier, se ruèrent à l'arme blanche contre l'ennemi. Les protestants se replièrent alors derrière la dérisoire barrière des voitures. Soudain, des caissons de poudre explosèrent semant la panique parmi les cavaliers badois encore debout et ouvrant une large brèche dans les défenses. Ce fut un sauve-qui-peut général. Seul le régiment du jeune comte palatin de Birkenfeld, Philipp von Helmstadt, tenta de résister en utilisant les singuliers obusiers. Mais les piquiers espagnols prirent le dessus et le comte paya de sa vie son obstination courageuse. Bousculées sur leur droite par la cavalerie de Herbersdorf, acculées au sud contre le Bellingerbach par la poussée adverse, privées du soutien de l'artillerie, les troupes du margrave n'eurent bientôt plus de salut que dans la fuite. Une retraite désordonnée s'opéra par les deux ponts trop étroits. Pour échapper à la bousculade meurtrière, certains fuyards tentèrent leur 18

chance à la nage. Le margrave en personne échappa de justesse à ses poursuivants. Vers huit heures du soir, Tilly acheva l'encerclement des vaincus. Tout était terminé. Les protestants laissaient sur le champ de bataille de Wimpfen et dans les eaux rougies du Bellingerbach près de 5.000 morts et blessés et un millier de prisonniers. Sept étendards, la totalité de l'artillerie et les chariots à pointes ainsi que les bagages personnels du margrave restaient aux mains des Ligueurs. Les débris de l'armée badoise trouvèrent refuge dans le Württemberg où Tilly, luimême affaibli par la perte de 2.000 soldats, renonça à les poursuivre. GeorgesFrédéric arriva le 7 mai au soir à Stuttgart et se plaça sous la protection du duc Jean-Frédéric de Württemberg qui tenta, sans succès, de négocier une paix honorable avec les vainqueurs. Devant l'inflexibilité de Tilly, le margrave, profondément affecté par sa défaite, ne put faire autrement que de reprendre les armes. Il rassembla les restes de ses troupes éparses et, à la fin mai, put conduire 6.000 fantassins et 1.500 cavaliers auprès de Mansfeld en Hesse. On était quand même loin de la brillante armée du début de la campagne. Durant le mois de mai, Tilly et Cordoba descendirent la vallée du Neckar par Mosbach et Eberbach. Ils apprirent en chemin la prise de Ladenburg par Mansfeld. L'affaiblissement sensible de leurs effectifs les empêcha d'envisager une, reconquête de la place. Ils décidèrent d'aller chercher séparément des renforts: Tilly regagna la Bavière où il retrouva le général impérial Caraccioli; Cordoba alla vers l'est à la rencontre de contingents envoyés par le duc de Saxe. En quittant l'Alsace pour se porter dans le Palatinat, Mansfeld avait laissé le champ libre à l'archiduc Léopold, lequel en avait profité pour assiéger Haguenau. Inquiet pour sa principale place d'armes et rendu libre par la prise de Ladenburg, Mansfeld repassa le Rhin, franchit vingt-cinq lieues en cinq jours et parut devant Haguenau au grand étonnement des Impériaux qui le croyaient encore en Allemagne. Ayant préparé ses troupes à couvert de la forêt qui entourait la ville, Mansfeld fondit sur les assiégeants. Surpris, ceux-ci s'enfuirent en désordre vers le Sundgau. Ayant délivré Haguenau et sûr de ne pas voir réapparaître Léopold avant longtemps, l'infatigable paladin repartit vers l'Allemagne. Il rentra dans Mannheim et transforma la ville en camp retranché, y installant ses magasins, ses dépôts de munitions et son quartier général. Bien que n'étant pas la capitale du Palatinat, Mannheim présentait, au confluent du Neckar et du Rhin, un intérêt stratégique beaucoup plus grand que Heidelberg. Depuis Mannheim, Mansfeld pouvait intervenir dans toute l'Allemagne. Son premier objectif fut de repartir à l'assaut du landgraviat de Hesse-Darmstadt que Christian de Brunswick - battu à Giessen quelques mois plus tôt par le baron d'Anholt - n'avait pas pu conquérir. Depuis la défaite de Wimpfen, le ressentiment des chefs protestants à l'encontre du landgrave Louis, allié de l'Empereur, s'était sensiblement accru. Le 22 mai 1622, Mansfeld quitta Mannheim à la tête de 10.000 hommes et marcha vers Darmstadt, distante de dix lieues. Arrivé de nuit devant la ville, dans le plus grand secret, il fit escalader les murailles par une poignée de soldats qui massacrèrent les gardes et ouvrirent la porte principale. Le château du landgrave fut investi; Louis de Hesse et son fils se rendirent sans résistance. Maîtresses de la capitale, les troupes de Mansfeld se répandirent alors dans tout le landgraviat et 19

s'y livrèrent à des actes de pillage et de banditisme inouïs. Les villages de Dreburg, Reinheim, entre autres, furent totalement mis à sac puis incendiés; les habitants furent soumis aux plus atroces supplices; le butin ramassé dans tout le pays fut considérable. Le landgraviat de Hesse-Darmstadt constituait maintenant un excellent point de ralliement pour les armées protestantes. Tilly ne l'ignorait pas: il se trouvait devant le même problème qu'il avait connu cinq semaines plus tôt lorsqu'il avait dû empêcher la jonction du margrave de Bade et de Mansfeld. Une nouvelle fois, il résolut le problème avec une habileté confondante. Afin d'éloigner Mansfeld du landgraviat, il feignit d'attaquer Mannheim, qu'il eut d'ailleurs été bien en peine d'enlever. Le stratagème fonctionna au mieux car Mansfeld abandonna précipitamment Darmstadt pour regagner sa ville-forteresse, sans même attendre Christian de Brunswick qui devait le rejoindre dans le landgraviat. Dès qu'il sut que Mansfeld courait vers Mannheim, au sud, Tilly fonça vers le nord pour se placer entre les deux armées protestantes. Il y eut donc un premier chassé-croisé entre les armées de Tilly et de Mansfeld. Elles étaient si proches que, au début de juin, Tilly surprit à Lorsch, dans les faubourgs nord de Mannheim, l'arrière-garde protestante. Le combat fut bref mais très violent. Plusieurs milliers de protestants furent tués ou capturés; une partie de l'immense butin collecté à Darmstadt fut récupéré. Du coup, Mansfeld n'eut plus suffisamment de forces pour faire volteface et dut courir se protéger dans Mannheim. Devant l'armée de la Ligue il n'y avait plus que celle, venue du nord, de Christian de Brunswick. Tilly décida de l'attendre sur les bords du Main. Après le pillage de l'évêché de Paderborn, Christian avait quitté la Westphalie à la fin mars. Il aurait largement eu le temps de rejoindre Mansfeld à Darmstadt s'il n'avait pas fait un détour pour piller l'abbaye de Fulda, puis l'évêché de Würzburg, qui se trouvaient sans défense après le départ de Tilly. À la mi-juin, après avoir désolé la haute vallée du Main, il se mit en route vers le landgraviat, ignorant que Mansfeld l'avait déjà quitté pour regagner Mannheim. Le rendez-vous était manqué. Tilly n'était pas loin et il fallait à tout prix que l'évêque de Halberstadt trouve un appui pour continuer sa campagne. Le 15 juin, Christian envoya une avant-garde de 5.000 mousquetaires, quatre escadrons de cavalerie et deux pièces d'artillerie, commandée par le colonel Knyphausen, attaquer la petite ville de Hochst, au sud-est de Darmstadt, qui appartenait à l'archevêque de Mayence. Knyphausen rencontra une résistance inattendue de la part des habitants. Il fut lui-même blessé et dut réclamer des renforts. L'armée de Brunswick toute entière accourut, forte de 12.000 fantassins et 8.000 cavaliers. Les habitants effrayés par un tel déploiement prirent la fuite et les protestants purent alors pénétrer dans Hochst sans coup férir et y récolter un important butin. Christian transforma la ville en camp retranché, fit construire un pont sur le Main, à hauteur de Worth, et élever des redoutes au nord de la ville. Tilly s'était encore rapproché, ayant reconstitué un forte armée grâce aux renforts du général Caraccioli et du baron d'Anholt. En outre, Cordoba était de retour à ses cotés après être allé chercher des contingents envoyés par le duc de Saxe. Le 17 juin 1622, l'armée catholique, qui comptait désormais quinze régiments d'infanterie, cent quarante escadrons de cavalerie et dix-huit canons, franchit le Main à Aschaffenburg et s'installa près de Francfort. Christian de
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Brunswick songeait davantage à mettre à l'abri le butin amassé à Fulda et à Würzburg qu'à attaquer Tilly bien supérieur en nombre. Dans la nuit du 19 juin, il massa ses troupes devant le pont de Worth, bien décidé à s'enfuir. Le passage des troupes était prévu pour le lendemain matin. Aux premières lueurs de l'aube, les protestants eurent la mauvaise surprise de découvrir que l'armée de Tilly était rangée en bon ordre sur la rive opposée et son artillerie déployée en première ligne. Les protestants ne disposaient que de trois médiocres pièces pour répondre à la vingtaine de canons de gros calibres de leurs adversaires; elles furent rapidement réduites au silence. Dans le même temps, la droite impériale accrocha sérieusement la cavalerie de Christian de Brunswick et la gauche, commandée par Anholt, enleva - après un âpre combat qui dura plus de six heures - les imposantes redoutes édifiées par les protestants. La prise des redoutes fut pour les Brunswickois le signal de la retraite. En désordre, ils voulurent regagner Hochst, mais la cavalerie bavaroise leur coupa le chemin et les obligea à tenter leur chance du côté du pont. La plus folle panique régnait. À l'approche du pont et sur le pont, on se bousculait et on se piétinait. Beaucoup de Brunswickois se noyèrent en tentant de s'enfuir à la nage. Ceux qui réussirent à franchir le pont ne connurent pas un meilleur sort car ils furent massacrés par des cavaliers croates qui avaient franchi le fleuve en amont de Worth. Pour se venger des sévices subis peu de temps avant, les villageois des alentours se ruèrent à la curée. Le massacre fut effroyable. Au soir du 20 juin, il ne restait plus rien de la fière armée de Christian de Brunswick. À la nouvelle de cette défaite, la garnison de Hochst se rendit sans plus de résistance au lieutenant-colonel d'Eynatten. Ayant appris que les Brunswickois avaient massacré femmes et enfants et torturé un prêtre en entrant dans la ville, Eynatten fit pendre de nombreux soldats de la garnison et obligea les autres à prendre du service chez les Espagnols. Au cours de cette journée funeste, les protestants avaient perdu plus de huit cents hommes tués ou blessés, plus de 2.000 prisonniers, ainsi que tous leurs bagages, munitions et armements. L'armée de la Ligue, qui n'avait été à aucun moment inquiétée, n'avait perdu que trente-cinq hommes. Avant que la bataille entre dans sa phase finale, Christian de Brunswick avait réussi à traverser le Main à gué avec cinq escadrons, à un endroit peu profond que lui avait révélé un paysan. Il se réfugia quelque temps à Bensheim où il rencontra Mansfeld qui avait assisté, impuissant et à distance, au désastre de l'armée de Brunswick. Les deux hommes rejoignirent alors l'Électeur palatin à Mannheim. En moins de quatre mois, les espoirs protestants en Allemagne avaient été balayés. Le margrave de Bade battu à Wimpfen, Christian de Brunswick écrasé à Hochst et Mansfeld sérieusement accroché à Lorsch, n'étaient plus en mesure de s'opposer à Tilly, lequel, en empêchant la jonction des trois armées protestantes, avait montré des talents de stratège indiscutables. Le découragement était total dans le camp protestant. Le margrave de Bade fut le premier à quitter la coalition. Le 22 juin, il envoya à son commandant en chefPleickart von Helmstadt (frère du défunt comte palatin de Birkenfeld tué à Wimpfen) l'ordre de licencier les troupes et de ramener son matériel de guerre dans le margraviat. Puis il regagna Hochberg, sa capitale, où il

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s'enferma en attendant le pardon impérial, lequel lui fut accordé lorsqu'il se sépara officiellement de ses alliés. Malgré cette défection, Frédéric V n'avait pas perdu espoir de reconquérir son trône bohémien ou au moins de recouvrer ses droits sur ses domaines palatins. Pourtant, sa participation au pillage du landgraviat de Hesse-Darmstadt lui avait attiré la réprobation, non seulement de l'Empereur et des princes catholiques mais aussi celle de son beau-père Jacques Iefd'Angleterre. Malgré tout, avec l'aide du roi de Danemark et de l'électeur de Saxe, le Stuart tenta de plaider la cause de son gendre auprès de l'Empereur. L'ambassadeur anglais à Bruxelles, le chevalier Weston, sollicita l'intercession de l'archiduchesse Isabelle afin d'obtenir le pardon de Frédéric ainsi qu'une suspension d'armes. La fille de Philippe II accepta de transmettre la requête à la cour de Vienne mais posa la libération du landgrave Louis de Hesse-Darmstadt comme condition préalable. Finalement, le 27 juin 1622, Frédéric relâcha son prisonnier après lui avoir fait jurer qu'il ne chercherait pas à se venger. Bientôt parvint à Bruxelles la réponse impériale aux demandes d'amnistie. Également sollicité par le duc de Saxe et par Maximilien de Bavière, Ferdinand II acceptait de soumettre la question du pardon de Frédéric à la Diète qui devait se réunir à la fin de l'année à Ratisbonne.

La fuite de Mansfeld, de Mannheim à Fleurus Mansfeld, Brunswick et le Palatin ne purent pas demeurer à Mannheim. Les vivres manquaient et le découragement des soldats était tel qu'il ne se passait guère de journée sans mutinerie ou sans désertion. De plus, après la bataille de Hochst, Tilly avait repris Ladenburg et commencé le siège de Heidelberg. Il était donc tout proche de Mannheim. Mansfeld décida de se replier vers l'Alsace et de rentrer à Haguenau. Des garnisons, composées pour la plupart des régiments anglais de Sir Horace Vere, furent laissées à Mannheim, Heidelberg et Frankenthal. Le souvenir des atrocités commises par les soudards de Mansfeld au cours de l'hiver précédent était encore trop douloureux pour que leur retour ne provoquât pas la colère des Alsaciens. Des paysans par milliers s'étaient réfugiés dans Strasbourg avec bétail, volailles et provisions. Avec ses riches demeures, son arsenal, ses magasins, ses caves remplies du meilleur vin, la ville surpeuplée excitait la convoitise de tous les partis. Menacée au nord par l'armée de Mansfeld et au sud par celle de l'archiduc Léopold, Strasbourg cherchait plus que jamais à défendre sa neutralité et le libre accès du pont du Rhin. En fait, si Mansfeld hésitait à attaquer la capitale alsacienne - qui avait été la première ville à abandonner l'Union évangélique -, c'était moins à cause d'un pieux respect de la neutralité de la ville qu'en raison de la présence de la forte coalition impériale établie dans tout le sud de la province sous l~ commandement de l'archiduc Léopold. Léopold, le turbulent archiduc qui avait ébranlé le trône de Rodolphe en 1612, était depuis 1598 - il n'avait alors que treize ans - administrateur de l'évêché strasbourgeois, titre qu'il cumulait avec celui d'archiduc du Tyrol que son frère lui
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avait octroyé en 1619. Privé de son diocèse par les protestants, largement majoritaires, qui avaient interdit la célébration du culte catholique dans la ville, Léopold avait dû se réfugier à Saverne. Bien que chassé de Strasbourg, i1 continuait de percevoir les revenus des territoires afférents à l'évêché, lesquels s'étendaient, à l'est, jusqu'aux pentes du Donon et, à l'ouest, jusqu'à Saverne. Dès 1620, pour défendre l'Alsace contre les incursions de Mansfeld, il avait fait venir des troupes du Milanais, par la Suisse et la Franche-Comté, et les avaient réparties dans le Sundgau catholique. À l'approche de Brunswick et de Mansfeld, il installa son quartier général à Rouffach, entre Colmar et Mulhouse. Les deux armées s'observaient à distance, aucune n'osant faire mouvement. L'armée impériale, la plus nombreuse, était composée de contingents italiens, francscomtois et espagnols fort disparates que l'archiduc avait du mal à commander. Aussi hésitait-il à attaquer Mansfeld, d'autant que des espions lui annonçaient l'arrivée de renforts protestants. Mansfeld profita de l'immobilité de l'archiduc pour lancer des raids meurtriers dans les villes de Haute-Alsace, sans oser toutefois attaquer Strasbourg. Obernai et Rosheim furent prises et rançonnées. Narguant les avant-postes impériaux, les troupes de Mansfeld poussèrent leurs incursions jusqu'au monastère d'Andlau, au sud d'Obernai. L'abbaye des femmes, fondée en 887 par sainte Richarde, fut pillée de fond en comble; les religieuses furent violées; le clocher, datant du XIIème siècle, fut détruit et ses cloches fondues; les sépultures des anciennes abbesses furent profanées. Le courant de sympathie dont Mansfeld avait bénéficié de la part des protestants de Basse-Alsace au début de sa campagne disparut rapidement. Les excès de la soldatesque, les pillages et les incendies exaspéraient la population. De nombreuses villes entre Strasbourg et Colmar furent dévastées par le passage des reîtres: la seule ville d'Obernai fut frappée d'une contribution énorme de 100.000 thalers qu'elle fut incapable de payer. Cependant, les troupes protestantes connurent les pires difficultés en assiégeant Saverne. Persuadée que l'archiduc Léopold ne laisserait pas investir sa ville de résidence, la garnison attendait l'arrivée des secours. Mansfeld perdit de longues semaines, pilonnant sans succès les murailles avec son artillerie. La place tint bon. Les assiégeants craignirent bientôt d'être attaqués à revers car l'archiduc Léopold avait quitté le Sundgau et marchait à la tête d'une puissante armée, renforcée par un contingent de 12.000 hommes que lui avaient envoyé Tilly et le comte d'Anholt. En effet, après avoir vainement tenté d'enlever Haguenau, Léopold avait décidé de secourir Saverne qui n'était qu'à une dizaine de lieues à l'ouest. Dans les rangs protestants, les rébellions et les désertions se multipliaient. Les soldats démoralisés refusaient de marcher à l'ennemi. Pire même, exaspérés par l'inutile présence de Frédéric V à leurs côtés, Mansfeld et Brunswick lui demandèrent leur congé. Le 13 juillet 1622, le roi déchu ordonna le licenciement des troupes puis quitta précipitamment l'Alsace pour se réfugier à Sedan auprès du duc de Bouillon. Pressé de toutes parts, Mansfeld devait conduire ses troupes hors d'Alsace. Il avait sollicité à plusieurs reprises l'aide des Strasbourgeois, faisant appel à la solidarité protestante et au fait qu'il commandait «l'armée libre pour la liberté de l'Allemagne toute entière, contre l'Espagne, le Pape et l'Autriche». L'Ammeister
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et ses conseillers accordèrent des vivres, du vin et de l'avoine, mais refusèrent toute aide militaire et interdirent le passage sur le Rhin. Avant son départ pour Sedan, Frédéric V avait adressé une ultime supplique aux Strasbourgeois: «De toutes les horreurs qui ont été commises, nous ne portons pas, nous, la responsabilité, mais ce sont les autres, qui ont donné cause à tout ce désordre». Rien n'y fit : le pont du Rhin resta fermé. Désormais bloquées, les troupes de Mansfeld ne pouvaient plus regagner l'Allemagne: Tilly, qui occupait maintenant tout le Palatinat, tenait les routes du nord; l'archiduc Léopold occupait la HauteAlsace au sud et Strasbourg coupait la route de l'est. Le seul espoir était à l'ouest, vers les Provinces-Unies. Cependant, avant de quitter l'Alsace, Mansfeld tenta à nouveau - comme il l'avait fait à Pilsen - de négocier son ralliement à l'Empereur. Au lendemain du licenciement de ses troupes par Frédéric, il écrivit à Tilly: «Monsieur, nous ne pouvons vous céler que nous, ainsi que le duc Christian de Brunswick et toute l'armée, nous avons été licenciés par le roi de Bohême, dans laforme et la manière que vous pourrez voir par la lettre ci-jointe. Dans le cas où il plairait à Sa Majesté Impériale à se servir de nous, nous sommes prêts à entrer à son service, de préférence à tout autre, pourvu que les arrérages qui nous sont dus nous soient payés (..). Dans le cas où sa Majesté Impériale ne jugerait pas à propos de se servir de nous, qu'il lui plaise du moins de casser l'arrêt de proscription lancé contre nous et accorder une amnistie générale, aussi bien aux chefs qu'à tous les soldats de l'armée,. par contre nous sortirons aussitôt de l'Empire et si vous engagez votre parole de nous obtenir cette faveur, nous évacuerons immédiatement les terres de l'Empire». Pour le condottiere, il s'agissait à la fois de se tirer d'une situation militaire dramatique et de négocier avec l'Empereur l'obtention de ce fief alsacien dont il rêvait depuis longtemps. Mais, de même qu'à Pilsen, ses propositions furent repoussées avec dédain, ce qui l'obligea à s'enfuir. Mansfeld devait d'abord traverser la Lorraine. Il avait demandé au duc Charles IV l'autorisation de pénétrer sur ses domaines, promettant qu'il n'y resterait pas plus de quatre jours. Mais, pressé par le temps, il n'attendit pas la réponse et entra dans le duché au début du mois d'août, par Sarrebourg et Fénétrange. Tout le pays fut mis à feu et à sang par les soldats poussés au désespoir. Impayées depuis plusieurs mois, affamées et vaincues, les troupes de Mansfeld se jetèrent sur la Lorraine avec une avidité meurtrière. Le pays tout entier fut plongé dans l'horreur: les villages et les fermes furent pillées et incendiées; les paysans furent torturés et les femmes violées. Le duc Charles n'avait alors aucune armée à opposer à la meute déchaînée qui poursuivit ses exactions pendant deux longues semaines. Lorsque le pays fut vidé de ses provisions, les soudards se répandirent dans les évêchés de Metz et de Verdun (qui dépendaient du roi de France depuis le traité de Cateau-Cambrésis de 1559). À l'inverse de Charles IV, Louis XIII avait les moyens de se défendre. Il envoya une armée commandée par le duc de Nevers, alors gouverneur de Champagne, au devant des importuns. N'étant pas de taille à affronter les armées du Très-Chrétien, Mansfeld préféra négocier. Le duc de Nevers y était d'autant plus disposé qu'il craignait que les bandes protestantes affamées réitèrent dans les domaines royaux les sinistres exactions perpétrées en Lorraine. Mansfeld et

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Brunswick étaient autorisés à reconstituer leurs forces aux limites de la Champagne, à condition qu'ils évacuent le pays avant la fin de l'été et que, dans l'intervalle, ils ne commettent aucun acte répréhensible à l'encontre de la population. Mansfeld n'avait guère le choix et la proposition française constituait même pour lui une véritable aubaine. Après quelques semaines passées dans la région de Sainte-Menehould et en Argonne, les protestants allemands reprirent leur marche vers les Provinces-Unies où le stathouder leur avait promis assistance et abri. Mais il leur fallait d'abord traverser les Pays-Bas hostiles où Cordoba et Spinola avaient tendu un filet de défense aux mailles serrées. Le 29 septembre 1622, après avoir traversé le Hainaut, l'armée protestante tomba sur les Espagnols de Cordoba, rangés en bataille à proximité de Fleurus, sur la rive nord de la Sambre. Les troupes de Mansfeld, nouvellement recrutées en Lorraine, manœuvraient de façon désordonnée et Cordoba n'eut aucun mal à les enfoncer. Dans la terrible mêlée qui confondit bientôt les deux armées, Christian de Brunswick eut le bras droit arraché par un boulet. Les Espagnols, beaucoup plus nombreux, traversèrent les rangs protestants de part en part. Les troupes de Mansfeld fuyaient maintenant en grand désordre vers le nord. Cordoba avait gagné la bataille mais les deux chefs protestants avaient malgré tout réussi à se frayer un passage vers les Provinces-Unies, au prix de très lourdes pertes. Tant et si bien que les deux camps revendiquèrent la victoire. Epuisées et décimées, les troupes protestantes atteignirent enfin les Provinces-Unies et se joignirent aux forces de Maurice de Nassau qui tentaient de faire lever le siège de Bergen-opZoom à l'armée de Spinola. Le bref passage des bandes de Mansfeld à travers la Lorraine avait laissé de profondes cicatrices. Des villages entiers avaient été dévastés, les récoltes avaient été piétinées, les cadavres des paysans s'étaient amoncelés. Pour autant ce n'était là que peu de chose comparé aux horreurs que devait connaître le duché à partir de 1635. Et sans doute l'histoire n'aurait-elle gardé qu'un bien vague souvenir des drames de 1622, noyés au milieu de tous ceux qui allaient frapper l'Europe pendant trente ans, si le trait génial de Jacques Callot ne les avait saisis pour la postérité. Celui qui, selon Voiture, a su «mettre dans une feuille de papier des armées toutes entières», était né à Nancy en 1592 (ou 1593). Après avoir étudié le dessin à Rome et travaillé pour le grand-duc de Toscane, il rentra au pays natal en 1621, déjà riche d'une solide expérience maniériste acquise au contact des artistes florentins. Passé maître dans l'art des eaux-fortes, qu'il révolutionna grâce à l'utilisation de nouveaux vernis, il acquit, bien au-delà des frontières du duché, une notoriété qui lui valut, en 1628, d'être désigné par Louis XIII pour immortaliser les sièges de l'île de Ré et de La Rochelle. Pourtant Callot restait profondément attaché à sa Lorraine natale et à la famille ducale. Par loyalisme envers Charles IV, il refusa, en 1631, d'illustrer l'entrée du roi dans Nancy. C'est dans son recueil de gravures des Misères de la Guerre, réalisé grâce à l'aide de l'éditeur parisien Israël Henriet, que Callot donna la mesure de son génie descriptif. Dans ses eaux-fortes, au trait dur et précis, il a montré toute l'horreur et la violence du temps, sans qu'apparaisse jamais la moindre lueur d'apaisement. Sa

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vision diffère donc sensiblement de celle de Grimmelshausen qui cache partiellement ces mêmes drames derrière une verve et des sarcasmes ravageurs. Callot mourut à Nancy le 28 mars 1635, peu de temps avant que la Lorraine connaisse les pires tourments. C'est donc dans les événements tragiques de 1622 et dans les exactions commises par les différentes armées à partir de cette année, que Callot puisa l'essentiel de son inspiration. Et aujourd'hui encore, on ne peut concevoir l'ampleur du drame de la guerre de Trente Ans, le dénuement des populations paysannes, la violence des bandes armées, sans étudier l'œuvre du grand artiste lorrain, tout comme il est difficile d'imaginer la profondeur de la haine des Espagnols à l'encontre des troupes napoléoniennes si on méconnaît l'œuvre de Goya.

Heidelberg et Mannheim Le départ de Mansfeld et de Brunswick vers l'Alsace avait simplifié la tâche de Tilly. Après la victoire de Hochst et la prise de Ladenburg, le général wallon put enfin se consacrer à la préparation du siège de Heidelberg. Depuis plus d'un an, sollicité de toutes parts, il avait été contraint de différer cette entreprise dont le succès eût parachevé la victoire de Ferdinand II sur la rébellion palatine. L'armée catholique se présenta le 22 juin 1622 devant l'ancienne capitale de Frédéric V et s'empara, presque sans coup férir, de quelques ouvrages extérieurs sur la rive droite du Neckar. Tilly put alors disposer son artillerie sur les hauteurs du Heiligenberg et entamer le bombardement de la ville, notamment du pont fortifié qui aujourd'hui encore enjambe le fleuve. La garnison tenta une sortie le 24 juin et réussit à ramener des vivres à l'intérieur de la ville, mais l'étau se resserra et toute sortie fut bientôt impossible. Le 7 juillet, une partie de l'armée catholique descendit le fleuve par la rive droite, le franchit à hauteur de Ladenburg, à une lieue au nord-ouest de Heidelberg et put dès le lendemain bloquer la capitale palatine par la rive gauche. La prise de la ville n'était plus qu'une question de jours. Mais Tilly dut une nouvelle fois en différer la conquête. En effet, alerté par des agents de l'archiduc Léopold, il dut prendre la direction de l'Alsace pour obliger Mansfeld à lever le siège de Saverne et à quitter le pays. De plus, le général catholique fut contraint de se séparer des troupes de Cordoba, rappelées aux Pays-Bas sur ordre de Spinola. Apprenant que Mansfeld était en fuite vers la Lorraine et la Champagne, l'armée de Tilly n'était guère allée plus loin que Karlsruhe. Elle avait pu alors reprendre le siège de Heidelberg avec l'aide des troupes de l'archiduc Léopold. Mais les Palatins avaient profité de l'éloignement provisoire des catholiques pour reconstituer leurs forces et se préparer à repousser les assiégeants. Commandée par un officier hollandais de valeur, Henri van der Merven, la garnison de Heidelberg comptait plusieurs milliers de soldats, parmi lesquels de nombreux Anglais, amenés en 1620 par le colonel Gray. Elle se battit avec l'énergie du désespoir. Le 20 août, après un combat au corps à corps de plusieurs heures, les Anglais repoussèrent l'assaut des catholiques qui tentaient de pénétrer dans la ville par le sud. Deux jours plus tard, les assiégés réussirent à détruire un convoi 26

fluvial, composé de cinq gros navires et de quatorze barges de transport, qui remontait le Neckar pour apporter du ravitaillement et du matériel au camp de la Ligue. Cependant, Tilly avait réussi à s'emparer des hauteurs du Gaisberg, au sud de la ville, et y avait disposé de puissantes pièces d'artillerie qui déchaînaient un feu meurtrier sur le château en contrebas. Par ailleurs, les catholiques tenaient depuis le début du siège les hauteurs du Heiligenberg, sur la rive opposée du fleuve, et pouvaient donc prendre la ville sous un feu croisé. Néanmoins, cette débauche d'artillerie ne suffisait pas. Multipliant les sorties, les assiégés empêchaient la progression des catholiques et détruisaient leurs ouvrages avancés. En outre, l'artillerie palatine, commandée de main de maître par Henri van der Merven, donnait une réplique cinglante aux couleuvrines et aux kartaune impériaux. Le 26 août, Tilly envoya un trompette pour exiger la reddition de la place. Mais les magistrats et le gouverneur étaient bien décidés à se défendre jusqu'au bout, persuadés que le général anglais, Sir Horace Vere, commandant de la garnison de

Mannheim, allait venir à leur secours. Tilly reprit le siège avec une vigueur
décuplée. Les boulets pleuvaient sur le château, enlevant de grands pans de muraille et semant la panique parmi la population. Le 6 septembre, une deuxième batterie fut installée sur le sommet du Gaisberg et ouvrit un feu plongeant sur les ouvrages défensifs situés près de la porte de Spire, obligeant les défenseurs à abandonner leurs postes. Quelques jours plus tard, un groupe de fantassins bavarois réussit à s'emparer d'une redoute au sud de la ville. Le 10 septembre un premier assaut fut lancé contre le château; il fut repoussé après un furieux combat. La nuit suivante, les protestants répliquèrent par une sortie meurtrière. Ils avaient déjà massacré les gardes des tranchées d'approche et s'apprêtaient à enlever un bastion catholique, lorsque Tilly apparut en personne à la tête de six cents mousquetaires et les obligea à rentrer précipitamment dans la ville. Henri van der Merven échappa de justesse à l'encerclement. Son second, le major Vermeyrre, ne parvint à se dégager qu'en tuant plusieurs Bavarois qui s'étaient jetés sur lui. Les jours suivants, Tilly lança de nouveaux assauts qui tous échouèrent devant la détermination des défenseurs. Ces derniers réussirent même, au cours d'une sortie, à s'emparer de deux casemates sur la rive droite du Neckar. Cependant la résistance des assiégés faiblissait. Les vivres et les munitions commençaient à manquer et on récupérait les boulets ennemis tombés sur la ville. Déjà les bourgeois de la ville avaient convaincu un certain nombre de magistrats de la nécessité d'un armistice. Une opposition se faisait jour entre le conseil municipal et le gouverneur militaire. Le jeudi 15 septembre, Tilly, qui vient de recevoir de nouvelles pièces d'artillerie, ordonne l'assaut général. L'artillerie se déchaîne dès le matin, préparant la ruée des fantassins. À la fin de l'après-midi, les régiments bavarois se lancent à l'attaque des trois principaux bastions au sud de la ville, tandis que les cavaliers croates de l'archiduc Léopold progressent sur la rive droite du fleuve. Après un furieux engagement, les Bavarois s'emparent des ouvrages de défense avancés. Les protestants se replient alors à l'intérieur de la ville, abandonnant les ouvrages extérieurs. Mais Tilly a fait dresser quatre pièces d'artillerie qui balaient les rangs des fuyards. Les cavaliers croates ont traversé le Neckar à la nage et sont entrés dans les faubourgs, près de la vénérable église du Saint-Esprit. 27

Henri van der Merven ordonne le repli vers la citadelle et fait fermer la poterne qui sépare la ville du ravelin du château. Obligés de se mettre à l'abri de l'artillerie de Tilly, nombre de retardataires trouvent la poterne fermée. Il leur faut se battre au corps à corps contre un adversaire supérieur en nombre qui progresse de toutes parts. Tous ces soldats oubliés, à l'instar du major Vermeyre, sont massacrés. La plus folle panique règne à l'intérieur de la citadelle. Le gouverneur rassemble à la hâte quelques bourgeois pour former une délégation en vue d'une reddition. Trop tard! Les Bavarois sont au pied des murailles. Seul un régiment anglais commandé par le chevalier Herbert tient encore un bastion à l'extrémité est de la ville, près du jardin des Faisans. Mais là aussi les assaillants sont de plus en plus nombreux et toute résistance devient inutile. Herbert est foudroyé par la mousqueterie ennemie. La ville tombe alors aux mains des catholiques. À peine cinq cents soldats ont pu se réfugier à l'intérieur du château avec le gouverneur. Pendant toute la nuit, des cris d'épouvante s'élèvent dans les rues de Heidelberg livrées à la fureur de la soldatesque. Les habitants qui n'ont pas pu s'enfuir ou se réfugier dans l'enceinte du château se terrent dans leurs caves ou tentent de sauver leur vie contre de l'argent. Malheur à celui qui essaie de soustraire ses biens à la voracité des vainqueurs. Les provisions sont pillées, les tonneaux sont éventrés, les femmes sont violées devant leurs maris et, pour finir, les soudards, ivres de sang, de bière et de vin, mettent le feu à la maison. Quoiqu'en ait dit les historiens protestants, les exactions des Bavarois restèrent limitées car Tilly sut réprimer nombre de débordements et d'excès. Il lui fut par contre plus malaisé de contrôler les Croates qui, au cours de cette terrible nuit, justifièrent pleinement leur sinistre réputation. L'aube du 16 septembre se leva sur un spectacle de désolation. Les habitants hagards fixaient silencieusement les ruines encore fumantes de leur ancien domicile. D'autres, plus chanceux, faisaient l'inventaire de ce qui leur avait été dérobé, relevant les meubles brisés et collectant les ustensiles épars. Après une nuit d'angoisse, la population constatait avec quelque soulagement que Tilly avait installé des patrouilles pour ramener de l'ordre dans la ville. Le 17 septembre, le colonel wallon Montigny se présenta à Henri van der Merven pour le sommer de se rendre. Une vive discussion éclata entre le gouverneur, toujours décidé à se battre, et les magistrats, favorables à une reddition, qui lui reprochaient maintenant de n'avoir équipé qu'une garnison trop faible. Le gouverneur essaya de reculer encore l'échéance fatale mais, le lendemain, il reçut un message du général Horace Vere lui annonçant qu'il n'avait toujours pas pu quitter Mannheim. La mort dans l'âme, le Hollandais consentit à se rendre, demandant seulement que les derniers défenseurs puissent quitter le château avec les honneurs, en emportant armes et bagages. Tilly accepta et fit escorter les Palatins vaincus jusqu'à Francfort. La chute de Heidelberg mettait fin aux espoirs des protestants allemands. La victoire de Ferdinand II était désormais totale. La fière capitale, d'où avait été lancé le défi à son autorité, était tombée et ce ne fut pas sans une certaine satisfaction que Tilly put écrire à Maximilien de Bavière: «C'est ainsi qu'avec l'appui de la bonté divine, j'ai réduit la ville et le château d'Heidelberg à l'obéissance due à sa majesté impériale». Le général wallon - à qui Ferdinand II venait de décerner le titre de comte après sa victoire à Hochst -, ne s'attarda pas à 28

Heidelberg. Le 25 septembre, il fit célébrer un Te Deum en l'église du Saint-Esprit puis mit en place une solide garnison, avant de rejoindre son armée qui avait entrepris le siège de Mannheim. Quelques jours plus tard, les premiers jésuites, et notamment les Pères Personus et Agricola, tous deux aumôniers de l'armée, ouvrirent officiellement un collège de la Compagnie dans les bâtiments mis à leur disposition sur ordre de Tilly. La Contre-Réforme pénétrait triomphalement dans l'ancienne capitale du calvinisme allemand. La célèbre université qui avait accueilli tous les grands théologiens protestants, passait sous le contrôle des catholiques et le contenu de sa riche bibliothèque était envoyé au Pape Grégoire XV. Le siège de Mannheim fut à la fois plus bref et plus dramatique. L'artillerie bavaroise avait rapidement entamé les fortifications extérieures et, compte tenu de l'importance des brèches, Tilly fut en mesure d'ordonner l'assaut dès le 18 octobre. En toute hâte, le général Vere fit enfermer l'armement et les provisions dans la citadelle. Puis il ordonna de mettre le feu aux maisons proches de la citadelle afin de faciliter le tir des défenseurs. Mais un vent défavorable communiqua l'incendie à toute la cité qui brûla pendant deux jours entiers. Lorsque le sinistre s'apaisa, les Bavarois, qui s'étaient retirés à cause de la chaleur insupportable, purent revenir à l'assaut et progresser sans rencontrer d'obstacles. Les ruines fumantes étaient vides de tout défenseur. Les catholiques furent rapidement au pied des remparts. À l'intérieur de la place, la situation était critique. La population réfugiée derrière les murs était obligée de camper en plein air dans des conditions d'hygiène déplorables. Les vivres et les provisions avaient été calculées pour subvenir aux besoins de la seule garnison. À la disette et à la soif s'ajoutèrent bientôt les épidémies. Les cadavres s'amoncelaient et on n'avait pas toujours le temps de les enterrer. Les défenseurs épuisés tentèrent une sortie nocturne, tuèrent quelques soldats catholiques, mais ne purent pas s'emparer des voitures de ravitaillement qu'ils convoitaient. Après cette tentative infructueuse, le général Vere dut se résoudre à capituler. Le 30 octobre, des émissaires furent envoyés au devant de Tilly. Le général anglais acceptait de se rendre à condition qu'il puisse bénéficier de conditions identiques à celles accordées au gouverneur de Heidelberg. Finalement, le 31 octobre, Vere sortit de la forteresse avec les restes de sa garnison. Il se retira à Francfort avec armes et bagages. Un commissaire anglais se présenta quelques semaines plus tard pour désigner les lieux d'affectation des soldats vaincus. Après ce nouveau succès, Tilly voulut enlever Frankenthal, la dernière citadelle du Palatinat encore aux mains des protestants. Il franchit le Rhin devant Mannheim et suivit la rive gauche du fleuve. En quelques jours il investit la place et commença les travaux de siège. Mais le temps se gâta et compliqua la tâche des assiégeants. De plus, la garnison de Frankenthal, pourtant moins nombreuse que celles de Heidelberg ou de Mannheim, réussit à détruire la plupart des ouvrages bavarois et à faire entrer un convoi de vivres à l'intérieur de la ville. À la fin du mois de novembre, les conditions météorologiques étant devenues exécrables, Tilly leva le siège et se retira avec ses troupes épuisées sur les domaines du comte Ernest de Nassau-Diez, au nord de Mayence, décidé à revenir au printemps suivant pour terminer sa besogne.

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En fait, l'officier belge n'eut pas besoin de reprendre le siège de Frankenthal. Jacques 1er avait suivi la progression de Tilly dans le Palatinat avec attention. Sans doute rongé par les remords, il tentait une manœuvre diplomatique désespérée pour conserver quelques lambeaux de terres à son gendre et à sa fille qu'il avait si peu aidés jusqu'alors. Pendant le siège de Heidelberg, le roi d'Angleterre avait chargé Weston, son ambassadeur à Bruxelles, d'obtenir de l'archiduchesse Isabelle un ordre de sa main qui eût suspendu les opérations de Tilly. Le 9 septembre, la régente des Pays-Bas accéda à la demande du diplomate britannique et envoya la missive attendue. Mais Tilly n'en tint aucun compte et acheva le siège de la manière que l'on sait. Jacques 1er se tint pas pour battu. Durant l'hiver, il fit une ne demande similaire au sujet de Frankenthal, toujours par l'intermédiaire de Weston. Il eut cette fois plus de chance, notamment parce que Tilly avait déjà suspendu ses opérations. Le 29 mars 1623, le roi d'Angleterre signa au nom de son gendre une convention par laquelle la place de Frankenthal fut remise pour une durée de dixhuit mois à l'archiduchesse Isabelle qui, au terme de ce délai, la remettrait à son tour à Frédéric V si aucun accord n'était intervenu d'ici là entre l'Empereur et le prince rebelle. Dès le mois d'avril, une garnison espagnole fit son entrée dans Frankenthal. Tout le Palatinat était retourné à l'obéissance de l'Empereur.

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Chapitre 2

LA DETTE DE L'EMPEREUR

La récompense de Maximilien Pendant l'année 1621, Ferdinand II avait eu de nombreux motifs de satisfaction. Tour à tour la Bohême, la Moravie et le Haut-Palatinat avaient été soumis; la paix était revenue en Autriche; le catholicisme avait de nouveau droit de cité dans les territoires héréditaires. À la lecture d'un rapport établi par le chancelier Ulm, l'Empereur avait pu également constater que la situation évoluait favorablement en Hongrie. Certes la paix signée avec Bethlen à Mikulov, en janvier 1622, n'avait été qu'un demi-succès pour le Habsbourg qui avait été obligé de céder sept comitats hongrois au prince de Transylvanie. Mais elle lui avait tout de même permis de convoquer une diète, pour la première fois depuis son élection au trône royal de Hongrie. Son récent mariage avec :Ëléonore de Gonzague lui avait fourni l'occasion d'une visite dans le royaume de saint btienne afin de présenter sa jeune épouse aux magnats. Le charme de l'impératrice souleva l'enthousiasme populaire au point que le voyage prit l'allure d'une !llarche triomphale. Malgré ces succès politiques et militaires, des difficultés assombrissaient les pensées de l'Empereur. D'abord il s'apercevait que chaque succès militaire de la Ligue alourdissait un peu plus sa dette à l'égard de Maximilien de Bavière. Certes, quelques bandes armées protestantes sillonnaient encore l'Empire et empêchaient le Wittelsbach de se prévaloir d'une victoire totale. Pour autant, il avait amplement rempli la tâche qui lui avait été confiée puisqu'il avait rendu la couronne de saint Wenceslas à son cousin viennois. Dans le courant de l'été 1622, après la victoire de H6chst, tandis que Tilly progressait vers le Palatinat, Ferdinand II comprit qu'il ne pourrait différer plus longtemps l'octroi de la récompense promise à Maximilien. Malheureusement il était incapable de rembourser les quinze millions 1 de gulden dépensés par ce dernier pour conduire la guerre pendant plus de trois ans. Les confiscations opérées en Bohême avaient davantage enrichi les partisans de l'Empereur que l'Empereur lui-même. Les coffres impériaux étaient vides et les opérations
1 Le duc de Bavière réclamait très exactement 15.080.778 gulden (florins), 40 kreutzers et un heller, à titre de dédommagement. Ferdinand II n'était d'accord que pour un remboursement de douze millions augmentés d'intérêts à cinq pour cent l'an. 31

financières réalisées par le consortium de Hans de Witte n'avaient pas apporté les résultats escomptés, surtout parce qu'elles n'étaient contrôlées par aucune administration aulique. Les accords conclus avec les plus riches de ses sujets et les dévaluations successives n'avaient pas permis de redresser la situation mais avaient au contraire suscité une forte inflation et développé le mécontentement populaire. Maximilien ne réclamait pas seulement de l'argent. Par les accords secrets de Munich d'octobre 1619, Ferdinand, pressé par les circonstances, s'était engagé à lui conférer la dignité électorale. Cette promesse ne lui coûtait rien financièrement et permettait en outre de renforcer la majorité catholique au sein du Collège électoral. Pourtant il ne l'avait pas faite de gaieté de cœur, craignant, non sans raison, que l'acquisition du prestigieux bonnet par les Wittelsbach entraîne ces derniers à convoiter la couronne impériale à plus ou moins long terme. Mais, comme avait pu en juger Lord Digby, un diplomate anglais, « ces temps n'étaient pas favorables à l'Empereur pour répondre au duc de Bavière par la pure négative ». Ferdinand avait donc promis. Le problème était désormais de savoir si, au regard de la constitution de l'Empire, il avait le droit de déposséder Frédéric V de sa dignité électorale pour la transférer au Bavarois. La question n'a de fait jamais été tranchée, ni par les contemporains ni par les historiens postérieurs. Par hasard, Mansfeld intercepta le messager porteur des instructions secrètes entre Vienne et Munich. Il s'empressa de les divulguer, soulevant ainsi une vague de réprobation chez les protestants. En mars 1622, le conseiller palatin Ludwig Camerarius les publia, assortis de commentaires virulents, dans un ouvrage intitulé Prodromus, plus connu sous le nom de Cancelleria Hispanica. Non sans quelque raison, il reprochait au Habsbourg d'avoir violé les lois fondamentales de l'Empire et enfreint la Wahlkapitulation. Comme tous les protestants, il était inquiet de voir s'instaurer un grave déséquilibre au sein du Collège électoral avec l'entrée d'un catholique en remplacement d'un calviniste. À tout le moins, il apparaissait qu'une transformation aussi importante devait être discutée par les électeurs eux-mêmes. En raison de la gravité de l'événement, l'Empereur était tenu de fournir une justification à l'éviction du Palatin. À cela les juristes impériaux répliquèrent que le Palatin avait rompu la paix dans l'Empire en s'emparant illégalement de la couronne bohémienne et que ce seul fait justifiait son châtiment. Selon eux, l'audition de Frédéric V était même inutile. Ces juristes soulignaient également une contradiction dans l'attitude des États protestants. D'après la lettre de la constitution, comme tous les sujets de l'Empire, ceux-ci étaient tenus d'assister l'Empereur dans la défense de ses droits sur la couronne de Bohême. Or la plupart des États protestants avaient failli à ce devoir et même participé à la révolution palatine. Maintenant que le sort leur était défavorable, ils réclamaient de l'Empereur le respect d'une constitution qu'euxmêmes avaient bafouée. Ils avaient fait appel à la «vénérable constitution de l'Empire» lorsqu'ils y avaient trouvé avantage; autrement ils s'en étaient moqués sans scrupules. En réalité le reproche fait par les juristes aux protestants pouvait aussi s'appliquer à l'Empereur qui, pressé par la nécessité, avait tourné cette même constitution en fonction de ses intérêts.

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Pour l'heure, Maximilien de Bavière réclamait sa récompense avec toute l'assurance et la sérénité que procure le sentiment du devoir accompli. La promesse faite par Ferdinand dans une antichambre de la Résidence ne lui suffisait plus: l'Empereur devait maintenant réitérer solennellement ses engagements devant la diète électorale. Sans ambages, le Wittelsbach rappela à l'ambassadeur impérial que l'Empereur lui avait promis, par oral et par écrit, de lui accorder la dignité électorale. Il ajoutait même que tout retard dans l'exécution de cette convention serait préjudiciable à «la bonne réputation de Sa Majesté». À ce moment, Ferdinand ne pouvait tenir sa promesse sans mécontenter les Espagnols, inquiets des ambitions dévorantes du duc de Bavière. Philippe IV et son ministre Olivares, à Madrid, ainsi que l'archiduchesse Isabelle, à Bruxelles, réclamaient qu'on rendît au moins le Palatinat rhénan, sinon à Frédéric V luimême, du moins à ses descendants. La régente des Pays-Bas échafauda même un projet étonnant: ne pouvait-on pas accueillir le fils aîné du Palatin à Vienne et lui faire épouser une des filles de l'Empereur? L'enfant qui naîtrait de ce mariage ramènerait alors le Palatinat calviniste dans le giron de l'Église romaine. Malgré son zèle religieux, Maximilien s'opposa à de telles spéculations et l'Empereur manifesta sa réprobation. Ferdinand II était confronté à un dilemme car l'Espagne et la Bavière étaient ses deux seuls soutiens et il lui était difficile de donner satisfaction à l'un sans mécontenter l'autre. En outre, à cette époque, l'Espagne préparait un traité d'alliance avec Jacques 1erd'Angleterre, beau-père de Frédéric, dans le but d'encercler la France. Dans cette optique, Philippe IV avait provisoirement adopté une attitude conciliante à l'égard du Palatin, ce qui contrariait les projets bavarois. Comme souvent lorsque surgissait une difficulté entre membres de la maison d'Autriche, le Saint-Siège intervint et tira l'Empereur de son irrésolution. Le nouveau pape Grégoire XV (Alexandre Ludovisio, ancien cardinal de Bologne), élu le 9 février 1621 à la succession de Paul V, ne cherchait qu'à parachever la victoire du catholicisme dans l'Empire. Au lendemain de la Montagne-Blanche, il avait aidé Ferdinand II à extirper l'hérésie de Bohême, par l'intermédiaire du nonce Caraffa, mettant ainsi en application une des toutes premières instructions de son pontificat: «Nous devons appliquer toutes nos pensées à tirer autant d'avantages que possible de cet heureux changement et de la situation victorieuse de nos affaires ». Pour cette même raison, Grégoire XV s'intéressa de près à la translation de la dignité électorale et apporta immédiatement son soutien à la cause bavaroise. Pour balayer les dernières hésitations de Ferdinand II, le Saint-Père chercha à obtenir l'accord de Philippe IV. Mais les négociations qui avaient lieu alors entre l'Espagne et l'Angleterre rendirent la tâche du nonce à Madrid très délicate car, pour ne pas offusquer Jacques 1er, les Espagnols restaient plus favorables au Palatin qu'au Bavarois. Pour fléchir les Espagnols et leur montrer en quelle haute estime il les tenait, Grégoire XV fit ouvrir le procès de canonisation d'Ignace de Loyola et de François-Xavier. Cela ne suffit pas. Le Pape dépêcha à la cour d'Espagne le Père Hyacinthe de Casale, un capucin français, collaborateur du Père Joseph, qui jouissait de la confiance particulière du Wittelsbach. Le moine était chargé d'obtenir une décision ferme de Madrid. Le gouvernement espagnol, très embarrassé, finit par lui répondre qu'il préférait voir le bonnet électoral palatin 33

transféré chez les Wittelsbach plutôt que chez les Habsbourg de Vienne, situation qui eût entraîné une rupture des négociations avec l'Angleterre. Le Père Hyacinthe courut alors auprès de l'Empereur pour lui annoncer que la transaction électorale ne gênait plus l'Espagne. Pour les besoins de sa mission, le Père Hyacinthe parcourut au cours de l'année 1622 plusieurs milliers de lieues entre Vienne, Munich et Madrid et échangea une correspondance volumineuse avec le duc de Bavière. Dans le même temps, le Pape avait envoyé deux autres capucins, les Pères Alexandre de Hales et Valeriano Magni, respectivement à Bruxelles et à Paris, pour plaider la cause bavaroise. Ces démarches, ainsi que celles menées à plusieurs reprises par le nonce Caraffa, convainquirent Ferdinand de réunir la Diète électorale. Cette décision, lourde de conséquences, isolait politiquement Ferdinand II. L'ambassadeur Onate lui retira aussitôt sa confiance, estimant que la nomination de Maximilien, même si elle avait reçu le consentement de Philippe IV, allait contre les intérêts diplomatiques de l'Espagne. De même, les conseillers impériaux étaient unanimes à critiquer le généreux présent que leur maître s'apprêtait à faire au duc de Bavière. Ferdinand ne les écoutait plus: il devait tenir sa promesse. Quant aux Espagnols, il se faisait fort de regagner leur confiance prochainement. Et puis, après tout, Maximilien serait désormais l'allié, pour le meilleur et pour le pire, de la maison de Habsbourg et le catholicisme obtiendrait de cette alliance une place prépondérante dans l'Empire. Le calcul de Ferdinand n'était pas faux. Néanmoins, il ne voyait pas, ou ne voulait pas voir, à cause de son prosélytisme, comme Maximilien à cause de son avidité, la nécessité de terminer la guerre au plus tôt. Des gouvernants plus lucides, comme l'archiduchesse Isabelle ou l'archevêque-électeur de Mayence - qu'on ne pouvait pourtant pas taxer de complaisance à l'égard des protestants - dénonçaient le danger d'une prolongation du conflit. Pour eux, il était évident que l'éviction de Frédéric V du Collège électoral ne pouvait qu'aggraver les souffrances de l'Empire.

La Députation de Ratisbonne Au mois de novembre 1622, Ferdinand II réclama la convocation d'une assemblée des princes à Ratisbonne. Il ne s'agissait pas d'une diète d'Empire puisque tous les princes, états et villes n'étaient pas convoqués, ni d'une diète électorale, puisque les électeurs n'étaient pas les seuls sollicités. Parmi les princes conviés, beaucoup déclinèrent l'invitation; parmi les électeurs, seuls l'archevêque de Mayence, le vieux Schweickard, et l'archevêque de Cologne, Ferdinand de Bavière - qui avait quelque raison de venir soutenir les intérêts de son frère -, effectuèrent le déplacement. Jean-Georges de Saxe resta à Dresde et se fit représenter par un ambassadeur, au contraire de l'électeur de Brandebourg qui non seulement refusa de quitter Berlin mais négligea d'envoyer un délégué. Enfin, le nouvel archevêque de Trêves, Philipp von Sotern (qui venait de succéder à Lothar von Metternich, décédé à la fin de 1622), argua de sa mauvaise santé et des conditions météorologiques défavorables pour ne pas rejoindre l'Empereur. Par ailleurs, le landgrave Louis de Hesse-Darmstadt fut le seul prince protestant à se 34

rendre en personne à Ratisbonne: les menaces que Mansfeld et Brunswick faisaient planer sur son landgraviat le rapprochaient de plus en plus de l'Empereur. Le 24 novembre, Ferdinand II fit son entrée solennelle à Ratisbonne, avec tout le faste qu'il convenait pour souligner l'importance de la Députation qui s'ouvrait. Les archives de la ville ont conservé la trace de l'éblouissant spectacle offert à la population, laquelle, n'ayant pas encore souffert de la guerre, manifestait un enthousiasme sincère: « Tout d'abord se trouvaient dans les rues par lesquelles l'Empereur devait passer, de chaque côté, 2.000 bourgeois rassemblés autour de cinq étendards. Seul en tête chevauchait le capitaine de la ville, suivi par deux trompettes municipaux et sept cavaliers du service du capitaine, puis six trompettes salzbourgeois, douze pages habillés suivant l'usage romain, soixantequatorze cavaliers, un grand nombre d'écuyers appartenant au service de l'évêque de Bamberg, trente représentants de la noblesse, cinq cosaques vêtus de fourrure, douze chevaux dirigés par des hommes à pied, cinq serviteurs impériaux, douze chevaux de parade avec de magnifiques selles brodées, huit palefreniers, douze pages habillés de velours noir, un trompette et douze tambours. Ensuite venait le landgrave Louis de Hesse à cheval, suivi de vingt-huit représentants de la noblesse, quatorze cavaliers roturiers, douze lansquenets à pied, six écuyers. Derrière cette longue avant-garde venait l'Empereur lui-même, précédé de cinq hérauts, et suivi par le maréchal d'Empire comte Pappenheim brandissant son épée nue. Ferdinand chevauchait sous un dais doré orné des aigles impériales. Après la garde du corps impériale venait l'Impératrice, assise seule dans une voiture. Cinq voitures remplies de femmes de chambre la suivaient, ainsi que deux trompettes et cent gardes à cheval. L'Empereur et l'Impératrice sont descendus devant la cathédrale où ils ont pénétré, accueillis par l'évêque, et où une imposante musique fut jouée». Après ce brillant prélude, de longues journées s'écoulèrent avant le début de l'assemblée. Ferdinand espérait que quelques princes allaient répondre à sa convocation. Il attendit en vain. La plupart d'entre eux refusaient de cautionner ce qu'ils considéraient comme une violation de leurs libertés. Maximilien était également impatient. À quatre milles de la ville, il attendait à la tête de ses troupes la nouvelle de son élévation au rang de prince-électeur. Le temps lui semblait long, d'autant que ses soldats supportaient malles rigueurs de l'hiver. Les débats commencèrent au début du mois de janvier 1623. Ils devaient se prolonger pendant près de deux mois. Les discussions portèrent à la fois sur le sort qu'il convenait de réserver à Frédéric V et sur la translation de la dignité électorale à Maximilien. Sur ces deux points, les opinions divergeaient sensiblement. Par l'intermédiaire de son ambassadeur Onate, l'Espagne s'opposait maintenant à tout châtiment à l'encontre du «roi d'un hiver». Philippe IV, qui projetait de marier sa sœur Maria-Anna au prince de Galles, se montrait favorable à la restauration de Frédéric afin de satisfaire Jacques 1erd'Angleterre, père du promis et beau-père du banni. Le comte d'Onate fit même planer la menace du retrait des troupes espagnoles engagées aux côtés de la Ligue et de l'armée impériale. L'archiduchesse Isabelle abondait dans le même sens. Son représentant à Ratisbonne demanda une suspension d'armes provisoire d'un an, en attendant la signature d'un traité de paix définitif. L'archiduchesse, qui s'était d'ailleurs entretenue à ce sujet avec deux commissaires anglais et avec l'ambassadeur 35

Weston, proposait de rendre Heidelberg au Palatin et d'occuper elle-même Mannheim et Frankenthal pendant un an. Si au bout de ce délai la paix n'était pas signée, Heidelberg serait restituée à Tilly et les deux autres villes au Palatin. Tout le monde repoussa ce projet, à commencer par Tilly lui-même qui avait quitté le Palatinat en laissant le commandement de ses troupes à Herbersdorf et s'était rendu à Ratisbonne au mois de décembre. Malgré tout, on l'a vu, une convention au sujet de Frankenthal fut conclue au mois de mars 1623 entre le roi Jacques 1eret l'archiduchesse Isabelle. Ferdinand II voyait se multiplier le nombre des opposants à sa politique, y compris parmi les princes catholiques. En revanche, il reçut le soutien officieux du duc Jean-Georges de Saxe qui s'était pourtant déclaré l'année précédente en faveur de Frédéric. Mais, pendant la Députation, le Saxon avait chargé son représentant, le margrave Jean-Georges de Jagerndorf, de remettre un message à Ferdinand II dans lequel il l'assurait «que Sa Majesté ne devait attacher aucune importance aux déclarations officielles de l'Electeur de Saxe; que celui-ci avait exprimé dans ses entretiens le vœu que l'Empereur poursuivît sa victoire, châtiât exemplairement l'usurpateur du trône bohème et fit du bonnet palatin ce que bon lui semblerait». Bien que les protestations d'obéissance de l'électeur fussent toujours sujettes à caution, Ferdinand était du moins sûr que les luthériens saxons ne contrarieraient pas ses projets immédiats. Le légat du Pape, le cardinal Montorio, apporta également un appui indirect à Ferdinand II en déclarant que les alliances et les intérêts des personnes ne l'intéressaient guère mais qu'il venait seulement pour voir «comment l'Église catholique pourrait être consolidée et promue», ce qui revenait implicitement à soutenir les ambitions bavaroises. Le 13janvier 1623, la question de l'élévation de Maximilien de Bavière au rang d'électeur fut officiellement posée à la Députation. Elle fut très mal accueillie. L'archevêque de Mayence la trouva dangereuse et préjudiciable à la restauration de la paix, quels que fussent les droits de l'Empereur à modifier la constitution. Schweickard manifesta son mécontentement et ses regrets pendant toute la durée de l'assemblée et n'assuma qu'à contrecœur les obligations protocolaires de sa charge d'archichancelier d'Empire. Cependant, le légat pontifical estimait que si l'archevêque de Mayence acceptait le projet de translation électorale, le duc de Saxe suivrait son exemple. Aussi déploya-t-il tous ses talents diplomatiques pour persuader Schweickhard d'accéder à ce qui était finalement le vœu du Pape. L'argument eut son effet et le Mayençais vota finalement en faveur de la translation, après avoir obtenu l'assurance que Rome l'assisterait en cas de guerre sur ses territoires. Le comte d'Ofiate, de son côté, renouvela ses menaces et quitta précipitamment Ratisbonne. Mais la brouille entre Vienne et Madrid ne dura que peu de temps puisque, quelques mois plus tard, les projets de mariage angloespagnols furent rompus: définitivement fâché avec Jacques 1er,Philippe IV renoua les relations traditionnelles entre les deux branches de la famille des Habsbourg. Pour l'heure, les débats se poursuivaient avec passion. Le comte palatin de Neubourg protesta contre la nomination de Maximilien, estimant que ses propres liens de parenté avec Frédéric V lui donnaient davantage de droits à la dignité électorale qu'au Bavarois. De plus, étant catholique lui-même, il considérait que les intérêts de l'Église romaine au sein du Collège électoral seraient aussi bien

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défendus, ce qui était d'ailleurs l'avis de l'archevêque de Mayence. Devant une telle opposition, Ferdinand II dut accepter un compromis. La charge électorale ne serait remise à Maximilien qu'à titre viager et non plus héréditaire comme cela avait été prévu. À la mort de Maximilien, une diète serait convoquée pour déterminer à quel descendant de Frédéric V seraient restitués le Palatinat et la dignité électorale. Ainsi amendée, la proposition impériale fut acceptée par la majorité des délégués. Le 25 février 1623, Maximilien de Bavière reçut enfin le chapeau d'électeur tant convoité, au cours d'une cérémonie solennelle qui conduisit les princes depuis l'hôtel de ville jusqu'à la cathédrale Saint-Pierre. Mais beaucoup de regret, et même de rancœur, se lisait sur le visage de la plupart des invités. Le duc de Bavière lui-même était mal à l'aise. Il lui était difficile, voir impossible, de se réjouir ostensiblement. À l'hôtel de ville, il prononça quelques mots de remerciement à l'attention de ceux qui avaient permis sa nomination, mais le cœur n'y était pas. Maximilien était trop fin politique pour ignorer les conséquences de sa promotion mais il était aussi trop ambitieux pour la refuser. D'ailleurs, pour quelle raison y aurait-il renoncé puisque ses armées étaient partout triomphantes? Au Pape, qui avait si efficacement soutenu ses intérêts, le duc de Bavière écrivit: «Votre Sainteté a non seulement favorisé la réussite de cette affaire, mais elle l'a directement effectuée par ses exhortations, par son autorité, par l'activité de ses démarches,. elle doit être attribuée entièrement à lafaveur et à la vigilance de Votre Sainteté». Grégoire XV, qui se réjouissait de voir la diète électorale désormais composée de cinq catholiques pour seulement deux protestants, répondit par des mots enthousiastes: «La fille de Sion peut enfin secouer de sa tête les cendres de deuil et se revêtir d'habits de fête! ». Jamais les relations entre la Bavière et le Saint-Siège ne furent meilleures qu'après la Députation. Les Wittelsbach s'acquirent la reconnaissance pontificale en réinstallant le clergé catholique dans de nombreuses villes d'Allemagne du sud. Dès 1624, grâce à l'action de l'archevêque-électeur de Cologne, Ferdinand de Bavière, et de son ami Johann Fuchs von Dornheim, tous les évêchés de Thüringe, de Bamberg à Paderborn, étaient retournés au catholicisme. En outre, Ferdinand de Bavière avait fondé à Coesfeld, en Westphalie, un collège de jésuites qui préparait le retour de la religion romaine en Allemagne du nord. De cet établissement sortirent de nombreux missionnaires qui se répandirent jusqu'aux fiefs protestants de Halberstadt ou Magdebourg et, vers le nord, jusqu'au Danemark et en Norvège. Tilly avait quitté Ratisbonne et regagné Heidelberg le 22 mars 1623. Il put constater que, en quelques mois, sous la conduite du Père Agricola, les jésuites avaient accompli des progrès considérables: leur collège était fréquenté par un nombre croissant d'étudiants et de nombreux fidèles reprenaient le chemin des églises. Le Wallon arriva à temps pour assister au déménagement de l'inestimable bibliothèque de l'Université calviniste qui venait d'être offerte par Maximilien au Pape, à la demande du légat Montorio. Le Saint-Père avait suffisamment soutenu les intérêts bavarois pour mériter un tel présent. Le bibliothécaire du Vatican, Léon Allatius, quitta bientôt Heidelberg à la tête d'un imposant convoi de plus de cent mulets, chargés des précieux manuscrits, qu'il conduisit jusqu'à Rome après un épique voyage à travers les Alpes. Grégoire XV ne vit jamais ces livres car il 37

mourut le 8 juillet 1623 quelques semaines avant leur arrivée. Peu après, Tilly retourna à Ratisbonne où Maximilien, auréolé de sa nouvelle dignité, avait retenu les membres de la Ligue avec lesquels il souhaitait examiner la situation militaire. Car, malgré toutes les défaites subies par les protestants l'année précédente, non seulement la guerre ne s'était pas arrêtée mais Mansfeld et Brunswick étaient rentrés dans l'Empire. Maximilien avait besoin de financer de nouvelles expéditions militaires. Chaque membre de la Ligue accepta de reconduire les accords d'Augsbourg de 1621 et de continuer à verser des subsides au moins égaux aux précédents. Le nonce du Pape promit un subside mensuel de 20.000 florins et l'équipement d'une armée de 2.000 hommes, mais Grégoire XV réduisit sa participation à 6.000 florins seulement. De son côté, Ferdinand II fournit une aide militaire précieuse en envoyant à Tilly, dans le Palatinat, trois régiments d'infanterie et deux de cavalerie, sous les ordres du comte Rombaldo Collalto, un Italien originaire du Frioul qui avait connu une rapide promotion après la mort de Bucquoy. Collalto partit en compagnie d'autres officiers de valeur tels que les comtes Jean de Nassau-Hadamar ou de Schonburg. En se séparant ainsi de son état-major, l'Empereur montrait qu'il n'éprouvait plus aucune inquiétude quant à la sécurité de ses états héréditaires. Enfin, l'assemblée de la Ligue dépêcha un agent nommé Moreus auprès de l'archiduchesse Isabelle pour solliciter l'envoi d'un contingent destiné à renforcer les troupes du comte d'Anholt, sensiblement affaiblies par de longs mois de campagne ininterrompue. Tilly reçut quant à lui mission de chasser une nouvelle fois Mansfeld et Brunswick hors de l'Empire et de maintenir les princes du nord, devenus singulièrement remuants, dans une sage neutralité. À la fin du mois de mars 1623, les princes catholiques quittèrent Ratisbonne. Maximilien rentra à Munich où il fut accueilli triomphalement par la population. Des fêtes somptueuses, comme seuls les Bavarois savent les organiser, prolongèrent la joie de leur duc. Ferdinand, pour sa part, avait pris la route de Prague. C'était la première fois qu'il visitait ses sujets de Bohême depuis son élection et les tragiques événements de 1618. Le voyage fut des plus sombres. Partout, ce n'étaient que champs abandonnés, villages et villes dépeuplés, fermes incendiées ou en ruines. Plus de paysans ni de troupeaux. La vie semblait s'être retirée. De place en place, quelques hobereaux et seigneurs, pour la plupart enrichis par la politique de confiscation et de redistribution des terres, venaient saluer l'escorte impériale et lui proposer l'accueil pendant quelques jours. Ferdinand II fut reçu au château royal de Prague par le fidèle Liechtenstein qui eut à cœur de lui montrer les progrès accomplis par la Contre-Réforme. Dès le début de l'année 1623, l'Université - le fameux Carolinum - avait été remise aux mains des jésuites, à l'instar des autres établissements scolaires du royaume qui avaient été replacés sous l'autorité du clergé catholique, essentiellement des carmes et des prémontrés. De même, toutes les églises de la capitale avaient été rendues au culte catholique. Dans l'église Notre-Dame de la Victoire, l'empereur put faire ses dévotions devant la statue de l'Enfant Jésus qu'il avait offert aux carmes, au lendemain de la victoire. Au moins en apparence, Prague était redevenue une place forte du catholicisme. 38

Dans le reste du royaume, une politique tout aussi draconienne avait eu raison des ultimes résistances. Les pressions religieuses furent terribles. La population de Tabor, l'ancien fief hussite, fut convertie de force et dut assister, sous peine de lourdes sanctions, aux fêtes pascales de 1623 ; à Jicin, non content d'édifier une nouvelle église - copiée sur Saint-Jacques-de-Compostelle - , Wallenstein envisagea la création d'un évêché. On raconta même que sur ses domaines de Krakovec, le terrible comte Kolovrat conduisait ses paysans à l'église à coups de trique. Tous les protestants du royaume furent lourdement imposés et réquisitionnés. De nombreuses villes durent héberger et entretenir des troupes d'occupation. En maints endroits, prévenus de l'arrivée de la soldatesque, les habitants préférèrent brûler leurs maisons et se réfugier dans les forêts. À Kutna Hora, un des foyers de l'insurrection au cœur du bassin minier, chaque habitant fut frappé d'un impôt triple de celui des autres Bohémiens. Beaucoup d'ouvriers s'exilèrent; les mines furent abandonnées jusqu'à ce que le gouvernement, privé de ces importantes sources de revenus, acceptât de retirer ses troupes après trois ans d'occupation. À Prague, l'empereur put apprécier la prospérité dans laquelle vivaient les nouveaux maîtres de la Bohême, c'est-à-dire tous ceux qui l'avaient aidé à reconquérir son trône et en avaient été largement récompensés. Ces loyaux et riches sujets avaient transformé la ville en un immense chantier. Partout s'élevaient de somptueuses résidences et des immeubles de rapport. Dans le quartier de Mala Strana, Ferdinand entrevit notamment le splendide palais dont Wallenstein venait d'entamer la construction grâce aux bénéfices qu'il avait tirés de sa participation au consortium du banquier de Witte. L'architecte italien Andrea Spezza dut faire démolir une vingtaine de maisons et leurs jardins ainsi que le four à briques communal pour bâtir cette luxueuse résidence. Le 21 mars 1623, Ferdinand profita de son séjour à Prague pour convoquer les

principaux membres du consortium, à savoir Hans de Witte, le juif Jacob Bassewi
et Liechtenstein, et leur signifier que les accords monétaires conclus en janvier 1622 ne seraient pas reconduits et qu'il reprenait le monopole de la frappe des monnaies. L'opération avait été des plus fructueuses mais sa prolongation n'eût fait qu'aggraver une crise économique déjà trop sensible. L'empereur regagna Vienne à la fin du mois de juin, très impressionné par les désolants spectacles découverts à travers la Bohême méridionale.

Le retour de Mansfeld en Frise La guerre avait donc repris. Comme le remarquait à cette époque le chancelier de Bavière, Jocher, conseiller privé de Maximilien, «on poursuit la guerre, mais on ne sait plus dans quel but on doit la faire». Alors qu'on aurait pu les croire définitivement vaincus, Mansfeld et Brunswick inquiétaient à nouveau les positions de l'Empereur. Après la bataille de Fleurus, les deux aventuriers avaient réussi à rejoindre l'armée de Maurice de Nassau et l'avaient aidé à chasser les forces espagnoles de Spinola qui assiégeaient la place de Bergen-op-Zoom, point-clé à l'entrée des Provinces-Unies, entre Anvers et La Haye. 39

Les deux Allemands se rendirent ensuite à La Haye où ils furent accueillis triomphalement par la population et par les États-Généraux. Ils y retrouvèrent Frédéric V et sa famille, installés dans la capitale hollandaise depuis plusieurs mois. Les États-Généraux souhaitaient voir les deux condottieri reprendre la guerre dans l'Empire car la sécurité des Provinces passait par la poursuite des hostilités. En effet, si la maison d'Autriche était engagée militairement en Allemagne, elle serait obligée de réduire ses effectifs sur les frontières bataves. Pour l'heure, Christian de Brunswick était inapte à reprendre le combat. Blessé au bras droit depuis la bataille de Fleurus, il éprouvait de violentes crises de fièvre. Craignant que la gangrène l'emportât, ses médecins décidèrent de l'amputer. Pendant plusieurs semaines il resta alité entre la vie et la mort jusqu'à ce qu'une amélioration sensible de son état lui permit de reprendre de l'activité et de faire à nouveau la cour à la belle Élisabeth, dont le souvenir ne l'avait pas quitté depuis leur première rencontre à Segeberg. Le coruscant paladin fut-il l'amant de la reine déchue? Rien ne permet de l'affirmer. Ce qui est sûr, c'est qu'il repartit en campagne au mois de janvier suivant en arborant un étendard orné d'une curieuse devise qui mêlait la foi la plus intransigeante et la passion adultère: «Tout pour Dieu et pour elle». Mansfeld n'avait pas attendu la guérison de son compagnon d'armes. Dès le mois de novembre 1622, il avait quitté la Hollande avec une armée de 10.000 fantassins et 2.000 cavaliers, équipés et soldés par les États-Généraux. Après avoir traversé la Gueldre, il fit un passage aussi rapide que ravageur dans l'évêché de Münster. L'affaire était sans risques et il n'y avait même pas besoin de franchir le Rhin. Remontant vers le nord, l'aventurier occupa Meppen qu'il fit fortifier. Le but de ces manœuvres était de protéger la frontière nord-est des Provinces-Unies, limitrophe des territoires de l'archevêque de Cologne, par laquelle pouvaient surgir les armées catholiques. Poursuivant sa course le long des rives de l'Ems, Mansfeld occupait maintenant toute la Frise allemande. Très influencée par Cologne, cette région était un des rares bastions catholiques d'Allemagne du nord. La plupart des princes locaux, tels que le comte Anton Günther d'Oldenbourg ou Enno d'Ostfriesland entretenaient des rapports étroits avec Bruxelles. Mansfeld leur fit une guerre impitoyable, rançonnant les populations et occupant les places fortes telles que Leer, Aurich ou Cloppenburg, afin de protéger les frontières des Provinces-Unies. Il s'acharna à dépouiller de ses biens le comte d'Ostfriesland, coupable à ses yeux d'avoir des liens de parenté avec Tilly. La Frise allemande, qui avait été jusqu'alors épargnée par la guerre, fut mise à sac en quelques semaines, si bien que le problème du ravitaillement se posa très rapidement aux envahisseurs. Protecteur traditionnel des comtés catholiques frisons, l'archevêque de Cologne fit appel au comte d'Anholt et à Cordoba pour chasser Mansfeld du pays. Les troupes d'Anholt étaient alors stationnées dans les comtés de Marck et de Ravensberg, au sud-est de Münster. En janvier 1623, elles se préparèrent à marcher au devant de Mansfeld lorsqu'elles apprirent que Christian de Brunswick venait de quitter la Hollande à son tour et marchait sur Osnabrück, également fief de l'archevêque de Cologne. Anholt fut donc obligé de rester en Westphalie. Désormais sans alliés, le comte d'Oldenbourg préféra composer avec Mansfeld et proposa à ce dernier sa médiation afin d'obtenir de l'Empereur son pardon et la 40

fin de son bannissement. Désireux de mettre un terme au conflit, Ferdinand II accueillit favorablement la demande d'Oldenbourg. Le duc de Bavière ordonna même à Tilly de suspendre ses manœuvres contre Mansfeld tant que le résultat des négociations ne serait pas connu. Mais Ferdinand exigea comme préalable à toute amnistie que le chef protestant licenciât ses troupes. Ne pouvant accepter une telle solution qui l'eût mis à la merci de ses adversaires, Mansfeld resta sur le pied de guerre. Tout cela avait demandé du temps. Christian de Brunswick en avait profité pour quitter La Haye et faire avancer ses troupes jusqu'à Osnabrück, qu'il avait rançonné et pillé, plus par habitude que par nécessité. Puis il s'était emparé de plusieurs passages sur la Weser et notamment de Rinteln qu'il avait fait fortifier. Mais cette nouvelle campagne suscita une vive opposition au sein même de la famille de l'administrateur de Halberstadt. En prenant les armes contre l'Empereur, le bouillant Christian avait concentré sur le duché de Brunswick- Wolfenbüttelles foudres de Tilly. Cela n'était pas du goût du duc régnant, Frédéric-Ulrich, frère aîné de Christian, ni de la duchesse douairière Élisabeth, qui redoutaient une riposte impériale contre leurs domaines. Le duché n'était pas de force à affronter les armées réunies de la Ligue et de l'Empereur. À la demande de la duchesse Élisabeth, Frédéric-Ulrich convoqua son frère à Halberstadt afin de le raisonner, ignorant encore que Christian, loin de se soumettre, venait de louer les services des ducs Jean-Ernest et Guillaume de Saxe-Weimar et du duc Frédéric de SaxeAltenburg. Ces princes avaient en effet levé leurs propres régiments. Mais, ne pouvant plus ni les entretenir ni les nourrir de leurs deniers, ils avaient voulu se mettre au service du duc de Saxe, sans savoir que ce dernier négociait secrètement avec l'Empereur. Éconduits à Dresde, les princes avaient alors proposé leur aide à Christian de Brunswick. Ce dernier, enthousiaste, les invita à installer leurs troupes à Groningen, à quelques lieues à l'est de Halberstadt où il avait laissé sa propre armée. Les ducs de Weimar amenèrent 4.000 fantassins et 1.000 cavaliers et le duc Altenburg deux régiments d'infanterie. L'armée brunswickoise pouvait maintenant envisager des objectifs plus importants que la seule défense du duché. Accompagné de son grand-maréchal Dodo von Knyphausen, Christian de Brunswick se rendit à la fin du mois de mars 1623 à l'invitation de son frère et de sa mère. Cette dernière tenta vainement de le dissuader de poursuivre le combat en lui rappelant les cuisants échecs des deux années précédentes. Sans davantage écouter sa mère, le jeune prince et son officier présentèrent les grandes lignes de leur stratégie. Il s'agissait de pénétrer en Bohême puis de faire alliance avec Bethlen Gabor, voir avec les Turcs. Pour entamer des négociations avec le Sultan, Brunswick comptait sur l'aide du comte Thurn, exilé à Constantinople depuis la Montagne-Blanche. Allié aux Hongrois, Brunswick eût alors pu faire mouvement pour prendre les armées de Tilly dans un étau. La jonction des armées était prévue en Bohême ou en Moravie. Le plan était grandiose, trop sans doute, et partant peu réaliste. Devant l'insistance de sa mère, Christian promit de prendre l'avis de ses officiers avant d'entamer le moindre mouvement, puis il rejoignit son armée. Visiblement ébranlé par les suppliques de sa famille, Christian de Brunswick rassembla ses officiers pour leur annoncer qu'il envisageait de solliciter le pardon de l'Empereur. Jean-Ernest de Saxe- Weimar protesta énergiquement. À ses yeux, il 41

ne pouvait y avoir aucun compromis entre des princes évangéliques et le Habsbourg. Le jeune Frédéric d'Altenburg renchérit en affirmant qu'on ne pouvait dissoudre l'armée rassemblée à Groningen sans avoir combattu. Bernard de SaxeWeimar - frère cadet du duc Jean-Ernest 1 et cousin de Frédéric d'Altenburg manifesta sa réprobation en quittant la salle de réunion sous prétexte qu'il avait entendu suffisamment de bavardages. Pour Christian de Brunswick, la question était tranchée: il lui fallait se battre et trouver encore de nouveaux alliés. Il fallait chercher ces derniers dans le nord de l'Allemagne où le roi Christian IV de Danemark tenait un rôle de plus en plus important. Le coup de force politique réalisé par Ferdinand II à Ratisbonne avait provoqué une vive inquiétude parmi tous les princes protestants. L'infante Isabelle avait affirmé à l'Empereur au lendemain de la Députation que l'attribution de la dignité électorale à Maximilien allait entraîner une forte agitation et de violentes querelles en Allemagne. Elle ne se trompait pas. Déjà les ducs de Brunswick et de Mecklembourg, les princes de Basse-Saxe et les principales villes hanséatiques, telles que Hambourg, Lübeck et Brême, affirmaient conjointement que les libertés politiques et religieuses étaient menacées et que toute l'Allemagne du nord risquait de se retrouver sous le joug papiste si elle ne se défendait pas. Tous songeaient à reconstituer une organisation comparable à la défunte Union évangélique, mais chacun souhaitait la diriger à sa façon. De fait, la plus grande confusion régnait parmi tous ceux qui auraient dû s'unir contre le péril commun. Au-delà des divergences traditionnelles entre calvinistes et luthériens, ressurgissaient de vieilles querelles féodales, notamment au sein de la famille de Brunswick dont les trois principales branches, Celle, Lunebourg et Wolfenbüttel, se haïssaient cordialement. Le duc Georges de BrunswickLunebourg, notamment, faisait tout pour écarter son jeune cousin Christian du commandement des armées du cercle de Basse-Saxe, lequel cercle, pour se mettre à l'abri de représailles, avait résolu de confier le généralat aux deux princes simultanément. Mais tandis que le duc Georges affirmait officiellement vouloir rester dans l'obéissance à l'Empereur, son jeune cousin essayait quant à lui d'entraîner les membres du cercle dans une guerre ouverte contre les Habsbourg. Face à ces divisions, le roi de Danemark - qui était membre du cercle de BasseSaxe en tant que duc de Holstein - avait beau jeu de se présenter comme le fédérateur des états protestants du nord. Depuis longtemps il ambitionnait d'étendre son influence dans le nord de l'Allemagne et surtout de contrôler le
1 De son mariage avec la princesse Dorothée d' Anhalt-Zerbst (t 1617), le duc Jean de Saxe-Weimar (chef de la branche ernestine de la maison de Saxe, décédé en 1605) avait eu huit fils: 1°) JeanErnest 1er (1594-1626), duc de Saxe-Weimar de 1605 à 1626; 2°) Frédéric (t 1622); 3°) Guillaume « le Gros », duc de Saxe-Weimar de 1626 à 1662 (t) et père du duc Jean-Ernest II de Saxe-Weimar (1627-1683) ; 4°) Albert (t 1644) ; 5°) Jean (t 1628) ; 6°) Ernest 1er « le Pieux» (t 1675) ; 7°) Frédéric-Guillaume (t 1619) ; 8°) Bernard (16 août 1604-18 juillet 1639), qui fut une des figures marquantes de la guerre de Trente Ans. En 1641, le duc Guillaume créa les duchés de Saxe-Eisenach et de Saxe-Gotha, au profit de ses deux frères survivants (respectivement Albert et Ernest).

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commerce de la Weser, de l'Elbe et de Hambourg. De plus, il avait obtenu pour son fils cadet Frédéric le poste de coadjuteur de l'évêché de Brême en septembre 1621, puis, deux mois plus tard, celui de Verden. Ces deux évêchés étaient les plus riches d'Allemagne du nord. Peu après, Christian IV avait réussi à convaincre les princes protestants qu'il était le seul à pouvoir défendre leurs intérêts faces aux menaces impériales. Pour autant il n'était nullement décidé à prendre lui-même les armes. Il cherchait surtout à susciter de nouveaux ennemis à l'Empereur tout en se présentant comme un fidèle vassal, au titre du Holstein. Ainsi, il encourageait le cercle de Basse-Saxe à lever une importante armée et promettait secrètement des subsides au duc de Brunswick-Wolfenbüttel ainsi que 4.000 hommes de troupe au duc de Brunswick-Celle. Mais, dans le même temps, craignant que l'Empereur doutât de sa fidélité, le souverain danois refusait de prendre le commandement d'une armée de 15.000 hommes que lui proposait le margrave de Brandebourg pour entrer en guerre. On peut d'ailleurs noter au travers de cette proposition que le Hohenzollern essayait également de lutter contre la maison d'Autriche par prince interposé. Cependant, bien qu'il s'en défendît, Christian IV s'était déjà trop engagé pour rester longtemps encore en marge du conflit. Il lui faudrait bientôt tirer lui-même les marrons du feu qu'il entretenait. Tandis que les princes d'Allemagne du nord s'interrogeaient sur la conduite à tenir, les opérations avaient repris à proximité des frontières du landgraviat de Hesse-Cassel. L'année précédente, on s'en souvient, le landgrave Maurice avait ravagé les domaines du comte de Waldeck, allié de l'Empereur, à la tête d'une armée de 20.000 hommes. Après avoir rançonné le pays sans défenses, il s'était bien gardé de prêter main forte à Brunswick dans le Palatinat pour ne pas trop se compromettre vis-à-vis de l'Empereur, tout en gardant la possibilité de partager les lauriers éventuellement glanés par son allié. Battu à Giessen, Christian de Brunswick n'avait guère apprécié la duplicité du landgrave et l'avait menacé de ravager ses domaines s'il livrait passage aux armées ennemies. La position du landgrave Maurice devint plus inconfortable encore lorsque Tilly lui ordonna, au mois d'avril 1623, de laisser passer les troupes du général Herbersdorf à travers la Hesse À la suite de l'assemblée de la Ligue à Ratisbonne, le Wallon avait en effet reçu pour consigne d'empêcher la jonction de l'armée du landgrave avec celle du duc de Brunswick. Dans le même temps, Cordoba devait partir vers la Frise orientale pour surveiller les mouvements de Mansfeld. Les ordres reçus à Ratisbonne furent confirmés par les électeurs de Mayence et de Cologne qui convoquèrent Tilly à Aschaffenburg pour s'entretenir avec lui des dispositions à prendre. D'un commun accord il fut décidé que l'armée de la Ligue, confiée pour l'heure à Herbersdorf, pénétrerait en Hesse pour châtier le landgrave Maurice, puis porterait secours au baron d'Anholt, dont les positions dans les comtés de Marck et de Ravensberg s'affaiblissaient. Sans plus attendre, Tilly quitta Aschaffenburg et rejoignit son armée. Le 26 mai, il pénétra dans le landgraviat de Hesse-Cassel et occupa Hersfeld dont il fit son quartier-général et où il fut rejoint par les ducs Franz-Albrecht de Saxe-Lauenburg et Adolphe de Holstein. Pendant ce temps, le landgrave courait réclamer l'aide de Christian de Brunswick. Craignant de voir leurs territoires envahis de la même façon, les princes du cercle de Basse-Saxe se rangèrent en majorité à l'avis du duc Georges de 43

Brunswick-Lunebourg qui refusait de se laisser entraîner dans une aventure militaire contre l'Empereur. Christian de Brunswick cria à la trahison, fustigea les lâches qui voulaient se soumettre à Ferdinand, mais rien n'y fit. Le duc de Lunebourg resta sur ses positions et Christian quitta les princes trop timorés, abandonnant le commandement de l'armée du cercle au seul duc Georges. Malgré tous ses efforts, il n'avait pas réussi à dresser les princes du nord contre les Habsbourg. En fait, pour ces princes, Christian n'était qu'une «tête brûlée». Son crédit était sérieusement entamé par le fait que son frère aîné, le duc régnant Frédéric-Ulrich, déclarait ne rien vouloir entreprendre contre l'Empereur et soulignait que son frère cadet agissait contre sa volonté et celle de leur mère. On devait d'ailleurs découvrir bientôt que cette dernière entretenait une correspondance avec le duc FranzAlbrecht de Saxe-Lauenburg qui combattait aux côtés de Tilly. Désavoué par sa propre famille, Christian de Brunswick ne pouvait espérer recevoir l'appui de princes très respectueux du droit d'aînesse. Christian IV jugea le moment favorable pour lancer une offensive diplomatique afin d'accroître son influence et son prestige auprès des membres du cercle de Basse-Saxe. Il sollicita de l'Empereur une amnistie en faveur du jeune administrateur de Halberstadt, ce qui était une façon indirecte de redonner à celuici de l'importance au moment où son influence déclinait. Ferdinand II ne fut pas dupe mais, comme il espérait encore mettre fin au conflit par la négociation, il se garda de repousser la demande danoise. Il ordonna à Tilly d'examiner directement avec le cercle de Basse-Saxe les conditions de l'amnistie et lui enjoignit de ne pas franchir les frontières saxonnes tant que dureraient les pourparlers. Brunswick fut pris au dépourvu par la bonne volonté de l'Empereur. Comme il n'avait pas l'intention de déposer les armes, il fit monter les enchères en réclamant que l'amnistie s'appliquât à tous les officiers et soldats de son armée. Exaspéré par ces exigences, Tilly invita les membres du cercle, réunis en assemblée extraordinaire à Lunebourg, à faire pression sur Christian de Brunswick pour qu'il accepte les conditions impériales. Il leur demanda également, en cas de refus de Christian, de joindre leurs milices aux armées impériales. Mais l'officier catholique ignorait que la division était consommée entre les princes et l'aventurier et que ce dernier n'avait plus de raisons de se plier aux exigences du cercle. À quelques semaines d'intervalle, l'Empereur avait accordé son pardon à Mansfeld et à Christian de Brunswick mais aucun des deux princes n'avait saisi cette opportunité. Après un temps d'incertitude, la guerre reprit de plus belle.

Le désastre de Stadtlohn Au début du mois de mai 1623, Christian de Brunswick quitta ses solides positions de Groningen et de Rinteln pour s'avancer jusqu'à Northeim, entre Cassel et Hanovre, où il installa son quartier général. Puis il se porta jusqu'à Dessau, à la frontière de la Saxe et du Lunebourg. Là, il reçut la visite du landgrave Maurice de Hesse-Cassel, venu solliciter son aide pour empêcher l'entrée de Tilly sur ses domaines. Mais Christian n'avait ni l'intention, ni le temps, de secourir le 44

landgrave. Pour l'instant, il ne songeait qu'à remonter le cours de l'Elbe et pénétrer en Bohême pour y rassembler les opposants à l'Empereur. Alors il aurait pu soulever les états héréditaires en faisant alliance avec Bethlen Gabor et les Turcs. Mais, ce plan, qu'il avait présenté deux mois plus tôt à son frère et à sa mère, nécessitait tout d'abord de traverser la Saxe. Le 6 juin, Christian demanda officiellement à l'électeur l'autorisation de pénétrer dans ses domaines. Jean-Georges de Saxe refusa sèchement. La mauvaise réputation des troupes de l'administrateur de Halberstadt étant parvenue jusqu'à Dresde, l'électeur envoya des troupes protéger ses frontières et expédia même un message à Tilly pour l'informer de la situation. Le chef catholique quitta précipitamment Hersfeld le 15 juin et s'avança jusqu'à Eschwege, aux portes de la Thuringe. Il était désormais à moins d'une semaine de marche des positions de Brunswick. Mais en poussant plus avant, il courait le risque de voir Christian attaquer les principautés de Basse-Saxe. Aussi préféra-t-il renouveler ses offres d'amnistie, par l'intermédiaire du cercle de Basse-Saxe. Peu de temps après, Tilly envoya une lettre à Frédéric-Ulrich, le menaçant d'envahir le duché de Brunswick-Wolfenbüttel s'il n'obtenait pas la soumission de son frère cadet. Il réclama également que le duc lui fournît des commissaires pour accompagner son armée et lui assurer le ravitaillement nécessaire. Les démarches, apparemment bienveillantes, de l'Empereur et du général étaient habiles car, sous couvert d'amnistie, elles visaient à rendre le roi de Danemark, les princes de Basse-Saxe et le duc de Brunswick, responsables de la poursuite de la guerre. Ces princes, qui avaient multiplié les déclarations d'obéissance à l'Empereur, étaient mis en demeure, pour prouver leur bonne foi, d'obtenir la soumission du turbulent administrateur de Halberstadt. Face à ce dilemme, chaque prince réagit différemment: Christian IV ne souffla mot; Frédéric-Ulrich protesta avec véhémence contre les menaces de Tilly; l'assemblée de Lüneburg, quant à elle, désavoua officiellement Christian de Brunswick le 23 juillet 1623, en le sommant d'accepter l'amnistie générale et de licencier ses troupes ou bien de quitter l'Empire. Elle autorisa également le duc Georges de Brunswick-Lunebourg à joindre ses troupes à celles de Tilly qui faisaient mouvement vers Wolfenbüttel. Christian de Brunswick était plus isolé que jamais, d'autant que Mansfeld, attardé en Frise orientale, était trop loin pour l'aider. Il dépêcha le comte de Wittgenstein auprès du landgrave Maurice de Hesse-Cassel pour solliciter des secours. Mais, se rappelant la façon dont il avait été éconduit à Dessau, le landgrave refusa de bouger. L'administrateur de Halberstadt céda au découragement lorsqu'il apprit quelques jours plus tard que Tilly s'était emparé du château de Friedland, propriété du duc Frédéric-Ulrich, au sud de G6ttingen, et menaçait son quartier général de Northeim. Le 21 juillet, Christian de Brunswick abandonna Northeim et ses projets de reconquête de la Bohême. Il fallait fuir et, une nouvelle fois, les Provinces-Unies restaient le seul havre possible. Il marcha donc vers le nord-ouest avec ses 16.000 fantassins, ses 5.000 cavaliers et ses seize pièces d'artillerie. Le 24 juillet, il établit son campement dans le monastère de Stein, près de Hameln, sur la rive droite de la Weser. L'armée catholique marchait sur ses talons et des accrochages se produisaient entre régiments isolés. Le grand-maréchal Dodo von Knyphausen

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défit une petite troupe catholique commandée par le duc Franz-Albrecht de SaxeLauenburg, lequel fut capturé. Dans les bagages de l'ennemi, outre une importante somme d'argent, Knyphausen trouva des lettres qui établissaient que la duchesse Élisabeth, la propre mère de Christian de Brunswick, entretenait des relations épistolaires avec le duc de Saxe-Lauenburg, allié déclaré de l'Empereur. Sans doute le duc Frédéric-Ulrich, le frère de Christian, était-il déjà au courant de ces courriers. Devant ce qui avait tout l'air d'une trahison, les Weimariens menacèrent de quitter la coalition et Christian, ulcéré, eut le plus grand mal à les retenir et à rétablir le calme. Quelques jours plus tard, un émissaire des États de Basse-Saxe se présenta au monastère de Stein pour sommer, une ultime fois, Christian de Brunswick d'accepter le pardon de l'Empereur, comme il avait d'ailleurs promis de le faire. L'ambassadeur précisa à l'intention des ducs de Weimar et d'Altenburg que l'Empereur, dans sa grande clémence, étendait son pardon à tous les partisans de l'évêque de Halberstadt. Si Christian refusait de se soumettre, il devrait alors quitter le cercle de Basse-Saxe et chercher d'autres quartiers pour ses troupes. Tilly approchait, menaçant de submerger la Basse-Saxe avec ses Croates, ses Wallons et ses Cosaques. Il appartenait à Christian de Brunswick d'éviter à sa patrie une telle calamité. Le prince hésitait. Profitant de l'ouverture faite par l'ambassadeur, Knyphausen tenta à son tour de le persuader, lui remontrant la supériorité numérique écrasante de la Ligue. Il rappela à Christian qu'en cas de défaite, le cercle de Basse-Saxe n'offrirait aucun asile. Le fier aventurier refusa une nouvelle fois de se soumettre et décida, en accord avec le duc Guillaume de Saxe-Weimar, de poursuivre sa route vers les Pays-Bas. Le 28 juillet, avant de quitter la Basse-Saxe, Christian renonça officiellement à sa charge d'administrateur de Halberstadt et la transmit à son oncle Christian IV de Danemark, avec le secret espoir d'obliger ainsi ce dernier à soutenir sa cause. Le même jour, l'armée protestante franchit la Weser à Hameln avec la même rapidité que les rats mirent à se jeter dans l'eau à la suite du légendaire joueur de flûte. Les fuyards récupérèrent alors les soldats laissés en garnison à Rinteln, puis se dirigèrent vers Osnabrück où Christian avait également laissé quelques troupes lors de son passage au mois de janvier précédent. Tilly avait deviné les intentions de son adversaire et courait pour lui barrer le chemin à travers la Hesse et la Westphalie. Le 30 juillet, les catholiques franchirent à leur tour la Weser, à hauteur de Haxter, à dix lieues au sud de Hameln. Le lendemain Tilly fut rejoint à Horn par les contingents d'Anholt. Les troupes réunies traversèrent alors le légendaire et grandiose Teutoburger Wald, par des chemins hasardeux et mal dégagés. Le 2 août, elles débouchèrent dans les grandes plaines de Westphalie, à hauteur de Halle. L'ennemi était tout proche et, dans tous les villages, on découvrait les traces, souvent sanglantes, de son passage. Épuisés par leur fuite, éparpillés sur plusieurs lieues, les protestants réussirent à franchir l'Ems à Greven, dans la matinée du 4 août. Ils savaient les catholiques tout proches mais ignoraient leur position exacte. Tilly se présenta devant Greven quelques heures à peine après leur passage et, le soir venu, aperçut de loin leur arrière-garde. Pour les protestants, la situation était tragique. Après trois semaines d'une course effrénée, pendant laquelle ils avaient dû abandonner quantité de blessés et de traînards, ils étaient enfin arrivés en vue de la frontière hollandaise et
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du salut. Encore une journée de marche et ils seraient en sécurité. Maurice de Nassau avait d'ailleurs fait avancer des troupes vers la frontière pour protéger leur entrée. Hélas, il était trop tard! Tilly était déjà là et bloquait le passage. Pendant la journée du 5 août, l'armée protestante se lança dans une fuite éperdue vers la frontière. Mais déjà une importante avant-garde de cavalerie, soutenue par cinq cents mousquetaires et commandée par le colonel Avandagne, engagea le combat et obligea les fuyards à s'arrêter pour se défendre. Les catholiques furent repoussés après une âpre lutte, mais la course folle des protestants fut néanmoins stoppée net. Il leur fallut livrer bataille. Au matin du 6 août 1623, non loin du hameau de Nienburg, la cavalerie brunswickoise, lancée par le comte de Styrum et par le jeune comte Thurn, bouscula l'avant-garde de Tilly. Mais le baron d'Anholt veillait: il ordonna à sa propre cavalerie d'aller secourir les régiments en difficulté. Une terrible mêlée s'en suivit. Après une heure de lutte, l'assaut protestant fut repoussé. Les escadrons de Brunswick furent taillés en pièces. Styrum fut jeté à terre, roué de coups et laissé pour mort (il survécut) tandis que Thurn, grièvement blessé, réussit de justesse à échapper à la furia des cavaliers d'Anholt. En fait, Styrum et Thurn s'étaient sacrifiés pour tenter de retarder Tilly et permettre au gros de l'armée protestante de franchir la frontière hollandaise. S'ils avaient tenu seulement quelques heures de plus, l'armée de Christian de Brunswick eût pu être sauvée. Malheureusement les héroïques cavaliers n'avaient pas résisté suffisamment longtemps et l'ex-administrateur aperçut l'ennemi derrière lui alors qu'il atteignait Stadtlohn, sur les bords du Berkel. Pendant un court moment, les proscrits crurent pouvoir se sauver en franchissant le cours d'eau. En effet, sur la rive opposée s'ouvrait un défilé, dominé par des collines abruptes, d'où il leur aurait été aisé de tenir les catholiques en respect. La frontière hollandaise n'était plus qu'à deux lieues, au débouché du défilé. Tandis que l'armée désordonnée courait vers l'ouest et vers le salut, Christian et le duc de Weimar ordonnaient à Knyphausen de tenir l'entrée du défilé jusqu'à ce que tout le monde soit en sûreté. Knyphausen n'eut même pas le temps de se mettre en place. Il fut balayé par Anholt qui entraînait à sa suite les cuirassiers du duc de Holstein, ceux d'Herbersdorf, commandés par le comte Werner de Tilly, et plusieurs régiments d'infanterie. La défense de Knyphausen plia en quelques instants. Aussitôt, les régiments catholiques qui n'avaient pas encore été engagés se ruèrent à l'attaque derrière Anholt. Tous voulaient participer à la curée. Déjà les premiers cavaliers catholiques avaient franchi le défilé et se répandaient dans la plaine. À l'appel du duc Guillaume de Saxe-Weimar et de Christian de Brunswick, les fuyards avaient interrompu leur course vers la Hollande, avaient fait volte-face et s'étaient rassemblés tant bien que mal pour affronter le déferlement de l'adversaire. À bout de souffle, démoralisés et désorganisés, ils ne pouvaient plus lutter qu'avec l'énergie du désespoir. Les rangs brunswickois s'effondrèrent les uns après les autres sous la poussée des Impériaux. Bientôt, du côté protestant, on ne chercha même plus à résister mais seulement à échapper au massacre. Des compagnies entières imploraient grâce. L'affreux massacre se poursuivit pendant deux heures. Puis des trompettes s'en allèrent aux quatre coins du champ de bataille sonner la fin des combats. L'armée protestante n'existait plus. Le 7 août, Tilly dressa l'impressionnant bilan de l'affrontement: 47

«Les tués, du côté de l'ennemy, montent à 6000 ou environ, et entre iceulx un ducq de Saxe Weymar et plusieurs capitaines et officiers,. nous avons gagné toute l'artillerié, qui estait de seize grosses pièces et 4 mortiers, grande quantité de munitions et de bagages, quelques 60 drapeaux et 8 cornettes. Les prisonniers de marque sont un aultre ducq de Saxe- Weymar, frère ainé du susdict, qui est grièvement blessé, un ducq de Saxe-Altenburg, qui est celluy qui l'année passée avait levé un régiment pour sa Majesté catholique, un comte de Loewenstein, un comte de Wittgenstein et un Rhingrave, colonel, un jeune comte de Schlick, le comte Henri d'!senbourg, général de l'artillerie, le commissaire-général Francq, les colonels Spez, May et Sidon, la plupart des lieutenants-colonels capitaines et officiers de l'infanterie et pardessus d'iceulx plust de 4000 soldats. Le ducq Christian est retiré vers Brevoort avecq quelques trouppes de cavallerie, que les miennes fatiguées du chemin des journées passées n'ont sceu attaindre. Des nostres y sont demeurez quatre capitaines de cavalerie et un d'infanterie et peu de soldats ». Les prisonniers de marque furent envoyés sous bonne escorte jusqu'à Vienne ou Minden où ils attendirent le versement de leur rançon. Quant aux simples soldats, ils eurent à faire le choix traditionnel entre l'exécution capitale ou l'enrôlement sous les drapeaux des vainqueurs. La défaite de Christian était totale. Après avoir quitté le champ de bataille en compagnie du jeune comte Thurn, quelques instants seulement avant la percée décisive des catholiques, l'aventurier de Halberstadt avait réussi à gagner la Hollande. Moins de 2.000 hommes, hagards et désemparés, purent le rejoindre à Arnhem quelques jours plus tard. Pendant ce temps, à l'autre extrémité de l'Empire, les protestants connaissaient d'autres revers aussi dramatiques. Leurs plans du début de la campagne misaient pour une large part sur le concours du prince de Transylvanie. Celui-ci avait toujours considéré le traité de Nikolsburg, signé en janvier 1622 avec l'Empereur, comme un simple chiffon de papier. Retiré à Clausenburg (Cluj), il avait renoué ses alliances contre l'Autriche et sollicité l'appui de l'Angleterre, de Venise, de Constantinople et même de la France. L'effervescence qui régnait en Allemagne lui donnait l'occasion d'entrer à nouveau dans le jeu politique. Le plus urgent pour lui était de se rapprocher du Sultan pour éviter toute mauvaise surprise sur ses arrières. Mais ce rapprochement n'était pas aisé car les relations entre la Porte et la Transylvanie s'étaient sensiblement dégradées. En 1622, le sultan Osman II avait été assassiné par des janissaires et remplacé par son oncle, Mustapha 1er, âme du complot, qui avait promis aux troupes révoltées une guerre immédiate pour étancher leur soif de butin. Scandalisé par la signature du traité de Nikolsburg, le nouveau sultan menaça de punir Bethlen Gâbor, lequel dut se disculper d'avoir négocié avec l'Empereur sans l'avis de la Porte. Il dépêcha à Constantinople, deux agents, Toldalaghy et le comte Thurn, qui furent chargés d'offrir au Sultan le versement d'un tribut de 10.000 ducats dont le paiement avait été suspendu en 1621. En outre, le prince de Transylvanie fit de nombreux présents au grand-vizir Meré Hussein. Ces arguments convainquirent le Turc qui ordonna aux pachas de Kanisza, Temesvar et Erlau de se mettre avec leurs troupes à la disposition de Bethlen Gâbor. Peu de temps après, les ambassadeurs d'Angleterre, de Venise et des ProvincesUnies, s'engagèrent à verser au Transylvain un subside mensuel de 40.000 thalers 48

pendant toute la durée de la guerre. Toute l'Europe protestante fondait à nouveau ses espoirs sur Bethlen. Plusieurs princes allemands demandèrent à Mansfeld et à Christian de Brunswick de mener la campagne de 1623 de concert avec lui. En particulier, Mansfeld devait se porter en Silésie pour se rapprocher de Bethlen. Fort de ces appuis, Bethlen Gabor avait rassemblé près de 80.000 hommes, Roumains, Cosaques, Turcs et Valaques, près de sa capitale. Au début du mois d'août, il avait envahi la vallée de la Tisza et fixé son quartier-général à Grosswardein. Puis il s'était avancé vers Presbourg, espérant soulever la population hongroise comme il l'avait fait en 1619. Mais l'état d'esprit avait bien changé. Les nobles et les paysans avaient fait leur soumission à l'Empereur et bénéficiaient, depuis la diète de Presbourg de l'année précédente, d'une paix et d'une prospérité relatives qu'il n'entendaient pas abandonner pour suivre celui qui avait été la cause de tant de leurs malheurs. Devant cette hostilité inattendue, Bethlen résolut de marcher vers la Moravie, ignorant que Christian de Brunswick, au lieu de se rapprocher de lui comme convenu, avait quitté la Basse-Saxe et avait été écrasé à Stadtlohn. Les Heiduques et les cavaliers tartares franchirent les frontières bohémiennes et se répandirent jusqu'à Olmütz. Mais l'Empereur avait préparé un comité d'accueil. Les généraux Wallenstein et Jérôme Caraffa s'étaient solidement installés sur les rives de la Morava, entre Hodonin et Gading. Bethlen les attaqua avec sa cavalerie mais fut repoussé après avoir subi de lourdes pertes. Il essaya alors d'affamer ses adversaires en organisant un blocus mais ses troupes se montraient de plus en plus indisciplinées et incapables de suivre ses ordres. Le blocus échoua. Les désertions se multiplièrent. La nouvelle du désastre de Stadtlohn fut bientôt suivie par celle de l'approche d'une armée de 2.000 hommes conduite par le général Collalto que Tilly avait dépêchée au secours de Caraffa. En outre, Mansfeld avait dû renoncer à son expédition en Silésie. Bethlen n'avait plus d'espoir, d'autant qu'une nouvelle révolution de palais survenue à Constantinople rendait l'aide ottomane incertaine. Il donna l'ordre de battre en retraite et envoya des émissaires à Neusohl pour négocier un armistice de deux mois avec le gouvernement hongrois. L'affaire fut conclue le 17 novembre, ce qui n'empêcha pas les Turcs et les Tartares qui se repliaient vers Bude de se faire tailler en pièces par une armée austro-hongroise commandée par le comte Mik1ôs Esterhâzy. Plus d'un millier de captifs que les Turcs emmenaient avec eux furent ainsi libérés. Une nouvelle fois, Bethlen Gabor n'avait pas justifié la confiance que de nombreux princes protestants avaient mise en lui. Il est vrai que cette fois il pouvait arguer du fait que ses alliés turcs s'étaient montrés peu entreprenants. Toujours est-il que, deux ans après avoir capitulé devant l'Empereur en signant le traité de Nikolsburg, le prince de Transylvanie se trouva à nouveau dans la nécessité de négocier. L'ambassadeur impérial Kurtz von Senftenau posa des exigences très dures: l'évacuation immédiate de la Hongrie; la libération des prisonniers chrétiens encore aux mains des Turcs et la renonciation aux duchés d'Oppeln et de Ratibor. Après la déroute des Brunswickois et l'effondrement des projets militaires des protestants allemands, Bethlen n'avait guère le choix. Le 1er mai 1624 il renouvela le traité de Nikolsburg et renonça une nouvelle fois à toute

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prétention sur la couronne de saint ~tienne. La coalition protestante était balayée d'un bout à l'autre de l'Empire. Christian de Brunswick eut beaucoup de mal à se remettre du désastre de Stadtlohn. En quelques semaines il avait dû non seulement abandonner ses rêves de reconquête de la Bohême mais aussi renoncer à tous ses titres et honneurs dans l'Empire. Au comble de l'abattement, il n'eut pas le courage d'aller jusqu'à La Haye annoncer lui-même sa défaite à Frédéric V. Il n'osait pas non plus rencontrer la reine Élisabeth pour laquelle il s'était tant et si mal battu. Il rejetait la responsabilité du désastre sur Mansfeld qui s'était maintenu prudemment en Frise orientale au lieu de venir lui prêter main forte. Cependant, au bout de quelques semaines, il alla proposer ses services à Maurice de Nassau. La plupart des rescapés de Stadtlohn furent intégrés dans les troupes hollandaises. Mais, habitués à l'indiscipline et aux pillages, ils se rendirent rapidement insupportables à leurs hôtes. Le stathouder demanda alors à Christian de renvoyer ses soldats en Allemagne, auprès de Mansfeld. Le Brunswickois, qui ne souhaitait pas rencontrer son ancien allié, confia le commandement de ses troupes au comte Hermann von Styrum qui les conduisit en Frise orientale pendant le mois d'octobre 1623. Vainqueur à Stadtlohn, Tilly put concentrer tous ses efforts contre Mansfeld qui occupait la Frise orientale depuis plusieurs mois. Il occupa tout d'abord Meppen dont il chassa la garnison. Mansfeld fit appel au stathouder qui lui envoya un renfort de 1.600 hommes et de vingt-huit pièces d'artillerie, sous le commandement du comte Ernest-Casimir de Nassau. En occupant Emden, à l'embouchure de l'Ems, le cousin du stathouder assura un débouché maritime aux troupes protestantes poursuivies par la Ligue. Mais Tilly avançait ses pions. Après Meppen, il s'empara de Werdenburg, à l'ouest de Brême, et obligea Mansfeld à se rapprocher d'Ernest-Casimir et à s'enfermer dans la ville de Leer. L'armée de la Ligue tenait maintenant une ligne Meppen-Brême, de l'Ems jusqu'à la Weser, et isolait ses adversaires aux confins nord-ouest de l'Allemagne. Pour l'heure on s'observait de loin. Sûr de tenir sa proie, Tilly profitait d'une relative accalmie pour approvisionner ses troupes grâce aux libéralités du comte d'Oldenburg et aux réquisitions opérées dans la riche ville de Brême. La présence des troupes de Tilly à proximité immédiate du Holstein inquiétait vivement Christian IV. Mais plutôt que de demander un retrait des forces catholiques, le roi de Danemark préféra entamer des négociations avec le bâtard protestant pour qu'il évacuât la Frise et mît ainsi le Holstein à l'abri d'éventuelles représailles catholiques. Tilly ne pouvait qu'approuver pareille initiative. Sûr de lui, il exigea même que Mansfeld rendît toutes les places qu'il occupait encore. Les négociations tripartites traînaient en longueur, ce qui ne tarda pas à mettre le général de Maximilien en difficulté dans la mesure où le temps se dégradait et où il devenait de plus en plus malaisé de subvenir aux besoins des troupes. De plus, les effectifs avaient été dangereusement réduits par le départ de 2.000 cavaliers qui, sous les ordres de Collalto, s'en étaient retournés en Hongrie pour appuyer Wallenstein et Caraffa contre Bethlen Gabor. La mort dans l'âme, le chef catholique dut abandonner ses positions, pourtant avantageuses, avant même la fin des négociations. Il se replia dans le comté de Ravensburg. Le départ inespéré des troupes catholiques permit à Mansfeld de quitter librement la nasse dans laquelle il s'était laissé enfermer. Il prit la tête de plusieurs 50

régiments qui s'en allèrent razzier Münster, Osnabrück et Minden, et en envoya d'autres, sous le commandement du terrible colonel Limbach, assiéger la ville de Friesoythe, entre Leer et Brême. Malgré la fureur de ses assauts, Limbach échoua contre la résistance opiniâtre des deux cents soldats bavarois et espagnols qui encadraient la milice de la ville, sous les ordres du colonel wallon Blanckaert. Après plusieurs tentatives infructueuses, Limbach renonça à prendre Friesoythe et se retira le 20 décembre dans le bourg voisin d'Oldenoythe. Mais les catholiques avaient déjà réagi. Anholt, resté dans la région au contraire de Tilly, envoya un régiment de trois cents hommes, sous les ordres du colonel Erwitte, renforcer la garnison de Friesoythe. Le jour de Noël 1623, Erwitte lança une offensive contre Oldenoythe. Après de furieux combats dans les faubourgs, les protestants mirent le feu pour freiner la progression des assaillants et se retranchèrent dans le cimetière où ils se défendirent avec énergie. Cette résistance acharnée, qui leur coûta deux cent cinquante hommes, fut vaine. Les catholiques se rendirent maîtres de la place et firent de nombreux prisonniers parmi lesquels le colonel Limbach en personne et le fils du comte de Solms. Ce fut un coup terrible pour Mansfeld dont les effectifs étaient tombés au plus bas. À peine pouvait-il compter sur un millier de fantassins et autant de cavaliers. Cependant Tilly ne connaissait pas une situation plus enviable. Mis à rude épreuve au cours des mois précédents, le comté de Ravensberg se révéla incapable de subvenir aux besoins des troupes du vainqueur de Stadtlohn, d'autant qu'il hébergeait déjà le corps d'armée espagnol du comte von Rittberg. Tilly n'eut d'autre ressource que de se jeter sur le landgraviat de Hesse-Cassel. Incapable de se défendre et craignant pour sa vie, le landgrave Maurice quitta Cassel au début du mois de janvier 1624 et alla visiter plusieurs princes du cercle de Basse-Saxe pour implorer leur secours. Tilly eut des difficultés à faire régner l'ordre parmi ses soldats tenaillés par le froid et la faim et dut réprimer plusieurs mutineries. Il est vrai que certains officiers, à l'instar des ducs de Saxe-Lauenburg et de Holstein, ne montraient pas le bon exemple à leurs soldats. Au cours de son séjour hivernal en Hesse, le chef wallon put faire entériner par une cour de justice, l'attribution de la principauté de Marburg au landgrave Louis de Hesse-Darmstadt qui prit ainsi une revanche facile sur son cousin en fuite. Par ailleurs, l'abbaye de Hersfeld fut confisquée au profit de l'évêque catholique de Fulda.

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Chapitre 3

L'HEURE DE RICHELIEU

Mansfeld reprend les armes Durant l'hiver 1623-1624, après les défaites répétées des protestants, il sembla que la guerre allait se terminer faute de combattants et que les diplomates allaient dorénavant conduire les événements à la place des militaires. Tous les princes et états appelaient la paix de leurs vœux. Cependant, qui pouvait raisonnablement croire à une amélioration de la situation après avoir assisté, par exemple, aux débats confus de la Députation de Ratisbonne? Les plus ardents à souhaiter la fin des combats étaient ceux qui avaient tiré de la guerre les plus grands avantages et espéraient faire entériner leurs nouvelles conquêtes par une paix générale. C'était évidemment le cas de l'Empereur et surtout de Maximilien de Bavière, nouvel Électeur palatin, qui souhaitait installer sereinement sa suzeraineté dans ses nouvelles possessions du Palatinat et des duchés de Juliers et de Clèves. Mais le transfert litigieux de la dignité électorale, l'occupation militaire du Palatinat, l'expulsion et la spoliation de Frédéric V, constituaient de véritables déclarations de guerre au protestantisme international, aussi inacceptable pour les réformés que l'insurrection bohémienne de 1618 l'avait été pour les catholiques. Le déséquilibre qui s'était instauré en Allemagne au profit des Austro-bavarois n'était pas seulement un danger pour les protestants allemands. Toutes les puissances européennes qui tentaient depuis des décennies de limiter l'influence des Habsbourg s'inquiétaient de cette nouvelle situation. De ce seul fait, la poursuite de la guerre, et plus encore son élargissement, étaient inévitables: en ce début d'année 1624, la guerre marquait seulement une pause. Les rapports, dépêches, projets de traités, qui circulèrent durant cette période à travers l'Europe, grâce à des diplomates, des religieux ou de simples courriers, envisageaient déjà une reprise du conflit. Dans ce contexte, Frédéric V conservait l'espoir de récupérer le trône de Bohême et son titre électoral. En novembre 1623, il dépêcha son conseiller Ludwig Camerarius à Stockholm 1 pour sonder les intentions du roi Gustave-Adolphe.
1 La cause palatine avait un avocat permanent à la cour de Suède, en la personne duc Jean-Casimir de Zweibrücken (t1652), beau-frère de Gustave-Adolphe et aussi de Frédéric V, qui résidait à 53

Camerarius loua les vertus de « piété, prudence et résolution» du souverain et ne douta pas qu'il avait toute les qualités pour prendre la tête d'une alliance protestante contre les Habsbourg. Gustave-Adolphe donna d'ailleurs à Camerarius son accord de principe à la reconquête de la Bohême pour autant qu'il puisse rassembler une coalition des puissances européennes. Pour l'heure, cependant, l'Allemagne semblait pacifiée. Éternel aventurier, prisonnier de son image héroïque, Mansfeld était le dernier à résister à l'Empereur. Encore s'apprêtait-il à abandonner ses positions frisonnes. Christian de Brunswick, quant à lui, négociait les conditions du licenciement de ses propres régiments. Il avait en effet essayé de regagner le Brunswick après le désastre de Stadtlohn mais, devant le refus du comte d'Oldenburg de le laisser traverser ses domaines, il avait entamé des pourparlers avec le baron d'Anholt. Il avait demandé à ce dernier de lui prêter une somme de 9.000 thalers pour payer l'arriéré de solde de ses troupes. Pressé de se débarrasser des pillards protestants, Anholt avait accepté, exigeant en contrepartie de ce prêt que Christian congédie immédiatement ses soldats et fasse sa soumission à l'Empereur. Brunswick avait effectivement dispersé ses soldats mais, au lieu de gagner le Danemark comme on pouvait s'y attendre, il était retourné en Hollande dans l'espoir de lever de nouvelles troupes. Quelques semaines plus tard, Mansfeld le rejoignit à La Haye. L'Empire était désormais vide de toute armée protestante. Principal artisan de cette victoire totale, le comte de Tilly fut comblé d'honneurs, tant par l'Empereur que par le duc de Bavière. Il reçut la seigneurie de Breiteneck, en Bavière, par laquelle il devint prince immédiat d'Empire et obtint un siège à la Diète. De plus, Philippe IV lui adressa une lettre autographe dans laquelle il le félicita chaleureusement de la victoire de Stadtlohn. Les membres de la Ligue furent moins généreux et le Wallon dut batailler ferme pour obtenir de l'assemblée réunie à Augsbourg en avril 1624 le paiement des 20.000 thalers qu'on lui avait promis lors de la précédente seSSIon. Pour autant, l'Empereur et son cousin bavarois sentaient leur position mal assurée. La translation de la dignité électorale au duc de Bavière, imposée par Ferdinand II lors de la Diète de Ratisbonne, n'avait toujours pas été ratifiée officiellement par la Saxe et le Brandebourg. Certes, Jean-Georges de Saxe avait apporté son soutien officieux à la politique impériale - ce dont il avait été récompensé par la cession des Lusaces, au titre d'indemnité pour ses frais de guerre. Mais il importait surtout au Habsbourg que le Saxon reconnaisse officiellement le nouvel Électeur palatin. L'Empereur estimait qu'il n'aurait alors aucun mal à obtenir la soumission du margrave de Brandebourg qui était lié à son voisin saxon par de nombreux traités. Ce en quoi, il se trompait. Au début de l'année 1624, les États de Haute et Basse-Lusace, prêtèrent serment de fidélité à leur nouveau suzerain, Jean-Georges de Saxe. Ferdinand II et Maximilien jugèrent le moment favorable pour entamer des négociations, par l'intermédiaire du landgrave Louis de Hesse-Darmstadt, gendre de l'électeur. Le landgrave était redevable à l'Empereur de l'acquisition de la principauté de Marburg, longtemps contestée par son cousin de Hesse-Cassel. Darmstadt accepta
Stockholm depuis la chute de ce dernier. Jean-Casimir était le frère du duc Jean II de Zweibrücken (1604-1635). 54

donc avec empressement son rôle de médiateur et se rendit au début du printemps à la cour de Dresde où il plaida la cause de Maximilien de Bavière. Le duc de Saxe accepta de reconnaître le nouvel électeur à condition que les troupes de la Ligue évacuent les territoires des princes évangéliques et que la dignité électorale puisse revenir aux héritiers de Frédéric V à la mort de Maximilien. Il était impossible à l'Empereur d'accepter la première condition du Saxon. Aussi fallut-il recourir à une nouvelle médiation: celle de l'archichancelier d'Empire, l'archevêque-électeur de Mayence Johann Schweickard, ami personnel de Jean-Georges de Saxe. Malgré son grand âge et ses infirmités, Schweickard accepta de s'entremettre. L'entrevue, très solennelle, eut lieu au début du mois de juillet 1624, au château de Schleusingen, en Thuringe, en présence du landgrave Louis de Hesse, du comte Tilly, du duc de Saxe-Cobourg, du comte palatin de Birkenfeld, du comte Jean-Frédéric de Hohenlohe, de l'ambassadeur espagnol Ofiate et de nombreux autres seigneurs. Au bout de plusieurs semaines de négociations, le duc de Saxe accepta de reconnaître l'élévation du Bavarois au rang d'électeur et multiplia les déclarations de fidélité à l'Empereur. À Vienne, l'annonce de la soumission de Jean-Georges fut accueillie avec enthousiasme. Mais Ferdinand II devait bientôt découvrir que l'électeur luthérien, par ses déclarations, n'avait engagé - et d'ailleurs fort peu - que sa propre personne et pas ses coreligionnaires. Après son succès diplomatique, l'archevêque de Mayence se rendit à Nuremberg, sous la protection de Tilly, afin de recevoir le serment de Maximilien au cours d'une cérémonie solennelle dans l'église Saint-Sébald. Le duc de Bavière fut ainsi définitivement installé dans sa nouvelle dignité. Contrairement aux calculs de Ferdinand II, la diplomatie impériale fut par contre impuissante à convaincre le margrave de Brandebourg. Le chancelier Eggenberg avait dépêché à Berlin le margrave d'Ansbach-Bayreuth afin de recueillir l'agrément de l'électeur calviniste. Ansbach trouva Georges-Guillaume de fort méchante humeur, n'ayant pas apprécié que son voisin saxon ait donné son accord à l'élection bavaroise sans l'avoir consulté préalablement. Les deux électorats étaient en effet liés par des traités qui prévoyaient qu'aucun des deux ne conclurait d'alliances séparées. S'estimant offensé, le Hohenzollern repoussa la demande d'Ansbach. Certains historiens catholiques ont laissé entendre que le margrave d'Ansbach qui avait été un des chefs de la défunte Union évangélique - n'aurait pas appuyé suffisamment les arguments et les propositions de l'Empereur. Bien qu'ayant officiellement fait sa soumission après la Montagne-Blanche, et bien que jouissant de la confiance de Ferdinand II, Ansbach aurait manqué de conviction vis-à-vis d'un coreligionnaire. Rien en fait ne permet d'affirmer que l'entrevue de Berlin se soit déroulée ainsi. Quoi qu'il en soit, le Brandebourg restait provisoirement fidèle à la cause du Palatin. Peu après, le 23 octobre 1624, il conclut, conjointement avec le landgrave de Hesse-Cassel, le duc de Saxe-Weimar et le duc de Brunswick, une alliance défensive avec les Provinces-Unies. Outre ce revers diplomatique, l'Empereur avait un autre souci. Il constatait en effet avec inquiétude qu'il ne pouvait plus entretenir son armée. Les caisses étaient à nouveau vides. Plus grave encore, les princes et états de la Ligue, qui s'étaient réunis à Augsbourg en avril 1624, pour déclarer notamment que 55

Heidelberg et Mannheim resteraient sous leur contrôle, se révélaient incapables de poursuivre leur effort de guerre. En accord avec Maximilien de Bavière, ils décidèrent de licencier une partie de leurs troupes. L'archiduchesse Isabelle, ayant besoin de renforcer ses propres effectifs, proposa alors d'enrôler les soldats disponibles, lesquels partirent aux Pays-Bas. Ainsi, au moment où l'Empereur croyait avoir définitivement restauré son autorité, il se trouvait dans l'impossibilité de poursuivre son effort militaire. Jusqu'alors, lorsque ses caisses avaient été défaillantes, il avait pu compter sur l'aide de son cousin bavarois. Mais cette fois, épuisé par six années de guerre, Maximilien n'avait plus les moyens de lever de nouvelles troupes. En outre, comblé par sa nouvelle dignité électorale, le Wittelsbach était moins déterminé à se battre, estimant qu'une nouvelle campagne ne lui rapporterait rien de plus. Pour l'Empereur, cette situation était d'autant plus préoccupante que Mansfeld et Brunswick s'apprêtaient à réapparaître dans l'Empire. En effet, alors que tout le monde les croyait hors de combat, le vaincu de Stadtlohn et le mercenaire proscrit avaient en quelques mois retourné la situation à leur avantage. Au début de 1624, les positions de Mansfeld en Frise orientale n'étaient plus tenables. Depuis un an qu'il occupait le pays, il en avait épuisé toutes les ressources. La faim et la dysenterie tenaillaient ses troupes. Malgré le renfort des 6.000 hommes du colonel Styrum que lui avait adressé Brunswick au mois d'octobre précédent et ceux amenés par le comte Ernest de Nassau, le mercenaire protestant avait vu ses effectifs fondre avec une inquiétante rapidité. Depuis longtemps déjà, il ne pouvait plus verser aucune solde. Les soldats mécontents, qui ne pouvaient même plus s'adonner au pillage, s'étaient débandés en quelques semaines. La défaite du colonel Limbach à Oldenoythe, la menace constante des troupes d'Anholt et les désertions obligèrent Mansfeld à quitter le pays. Il fit entasser tout le butin accumulé pendant une année d'occupation sur deux navires hollandais qui avaient remonté le cours de l'Ems jusqu'à son camp de Leer. Mais le comte Enna d'Ostfrise, dont les territoires avaient été pillés par les troupes protestantes, n'entendait pas se laisser ainsi dépouiller. Il alerta les habitants d'Emden et leur bourgmestre, Peter von Fischer. Ceux-ci bloquèrent l'embouchure de l'Ems, s'emparèrent des deux vaisseaux et récupérèrent les précieuses richesses, ainsi que plusieurs pièces d'artillerie. Ainsi dépossédé, Mansfeld en fut réduit à négocier son départ avec les États de Frise orientale. Il exigea le versement de 300.000 florins et la restitution du butin, promettant en contrepartie de remettre ses places fortes aux Hollandais - dont on avait demandé la médiation -, de licencier ses troupes et d'évacuer le pays. Les États frisons accordèrent la somme convenue mais refusèrent de rendre la cargaison des deux navires. Mansfeld s'inclina et quitta la Frise après avoir laissé la forteresse de Leer à la garde d'un contingent hollandais. Les comtes d'Anholt et d'Oldenburg, lui ayant interdit le passage à travers la Westphalie, il prit la direction des Provinces-Unies en compagnie du comte Ernest de Nassau. Mansfeld chercha alors à profiter de la dégradation des relations angloespagnoles et des nouvelles dispositions manifestées par le gouvernement français pour obtenir de l'aide à Londres et à Paris. Il n'ignorait pas que Jacques 1er, brouillé avec Madrid, cherchait à se concilier les bonnes grâces de son parlement 56

en renouant les relations traditionnelles avec les protestants allemands. Ernest von Mansfeld traversa donc la mer du Nord et arriva dans la capitale anglaise à la fin du mois de mars 1624. Frédéric V l'ayant chargé de remettre une lettre à son beaupère, il se rendit tout d'abord à Hampton Court où il eut la confirmation que la position de Jacques 1er à l'égard des problèmes allemands avait sensiblement évolué. Le roi d'Angleterre savait que le mariage du prince de Galles et de l'Infante ne se ferait plus. De plus, l'opinion populaire et celle du Parlement étaient animées par une vague de puritanisme hostile à un rapprochement avec une puissance catholique. L'affaire du mariage raté donnait au Stuart le moyen de satisfaire ses opposants sans pour autant leur donner l'impression de leur avoir cédé. Aussi abandonna-t-il du jour au lendemain sa politique hispanophile pour se rapprocher des Provinces-Unies. Mansfeld reçut un accueil enthousiaste à la cour des Stuart. Bien qu'affaibli par la maladie qui allait l'emporter quelques mois plus tard, Jacques 1erfit tout pour satisfaire son hôte et lui conféra l'ordre de la Jarretière. Pour soutenir le Palatin, l'Angleterre promit de former deux corps d'armées: le premier, fort de six mille hommes, serait envoyé en Hollande aux côtés de Maurice de Nassau; le second, constitué de douze régiments, serait confié à Mansfeld pour poursuivre la guerre en Allemagne. En outre, d'importants subsides devaient être alloués. Mais les promesses du souverain anglais ne furent pas immédiatement suivies d'effets. Jacques 1ermanquait d'argent pour financer une guerre et le Parlement, secoué par une grave crise politique, n'était pas décidé à voter de nouveaux impôts. Le mercenaire se tourna ensuite vers la France où il arriva au début du mois d'avril. Il se rendit à Compiègne où Louis XIII séjournait depuis plusieurs semaines. Mais le paladin protestant tombait mal. Accaparé par la crise qui secouait son Conseil, le roi de France refusa de le recevoir, conseillé en cela par le Surintendant des Finances, le duc Charles de La Vieuville. Celui-ci, qui était pour quelque temps encore le membre le plus influent du Conseil royal, se sentait en effet menacé par les intrigues de Richelieu. Aussi se gardait-il de prendre des décisions trop compromettantes. Mansfeld se heurtait à un mur. Quelques jours après l'arrivée de l'officier allemand, pour flétrir l'incapacité de La Vieuville, Richelieu donna son avis sur la politique étrangère en publiant un pamphlet anonyme mais très facilement identifiable: «Votre Majesté doit résoudre hardiment les choses qui regardent sa conservation,. elle doit voir librement Mansfeld, maintenir ses alliés sans s'arrêter aux spéculations des moines et du Nonce, lesquels ne voient que l'intérêt du Pape et non celui de votre service. Si chacun ne se mêlait que de son métier, les vaches en seraient bien mieux gardées». Malheureusement pour Mansfeld, Richelieu n'était pas encore aux affaires et son avis n'avait pas encore un poids suffisant. Toutefois, sentant venir l'heure de la disgrâce, La Vieuville jugea plus prudent de suivre en partie les conseils du cardinal. Des subsides furent promis au condottiere et aux Provinces-Unies. À la fin du mois d'avril 1624, rassuré et décidément infatigable, Mansfeld retourna à Londres où il eut la surprise de rencontrer Christian de Brunswick, venu également solliciter l'aide du roi d'Angleterre.

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L'ancien administrateur de Halberstadt avait beaucoup changé. Le désastre de Stadtlohn l'avait plongé dans un état de prostration dont il n'était sorti qu'au bout de plusieurs mois pour conduire une petite armée jusqu'aux frontières des évêchés catholiques bas-rhénans. Mais, compte tenu de l'absence du colonel Styrum parti rejoindre Mansfeld en Frise, ses troupes étaient trop faibles pour espérer un succès significatif. Au début du mois de décembre 1623, après quelques semaines de marche et de rapines, Christian, plus abattu que jamais, était retourné à La Haye où il avait multiplié les visites à Frédéric V et à Élisabeth. La reine déchue demanda à son soupirant d'aller en Angleterre pour supplier son père d'intervenir en Allemagne. C'est ainsi que Christian de Brunswick se retrouva à Londres, en compagnie de son ancien allié. Lui reprocha-t-il de l'avoir abandonné avant la bataille décisive? On peut le supposer. Malgré tout, les deux hommes convinrent de rechercher des renforts chacun de leur côté et de les réunir sur les bords du Rhin. Brunswick partit à son tour vers Paris réclamer de nouveaux subsides et des troupes fraîches; Mansfeld, pour sa part, était décidé à rester à Londres jusqu'à ce que les secours promis par Jacques 1ersoient effectivement prêts. Cela demanda plusieurs mois. Le Parlement anglais fut convoqué à partir du 8 juin 1624, afin de voter un nouveau budget militaire. Entraînée à la fois par l'enthousiasme de Buckingham et par sa propre passion hispanophobe, la chambre des Communes vota un crédit de 300.000 livres. Les parlementaires, qui n'avaient pas abandonné leurs querelles avec le roi, ordonnèrent que la somme, au lieu de transiter par les caisses royales comme il était d'usage, soit versée directement à des trésoriers désignés par la chambre, laquelle ne délivrerait l'argent que sur ordre du conseil de guerre. Au même moment, Mansfeld apprit avec satisfaction la conclusion du traité franco-hollandais de Compiègne. Les promesses qui lui avaient été faites à Paris avaient désormais toutes chances d'être tenues. Le mercenaire protestant devait maintenant passer son armée dans le Palatinat. L'affaire était délicate car la frontière des Provinces-Unies était soigneusement gardée par les forces de Tilly. Mansfeld envisagea tout d'abord d'entrer en Allemagne par l'Alsace, ce qui lui aurait permis de récupérer les quelques garnisons qu'il y avait laissées. Encore fallait-il pour cela que le Très-Chrétien l'autorise à débarquer sur ses côtes puis à traverser son royaume. Fort des assurances reçues lors de son passage à Paris, il crut que cette autorisation ne soulèverait pas de difficultés, d'autant que, le 10 décembre 1624, la France et l'Angleterre avaient signé le traité de Cambridge qui préparait le mariage de la princesse Henriette, sœur de Louis XIII, avec le prince de Galles. Mais c'était compter sans la subite dégradation de la situation politique dans le royaume des Bourbons. Suite à un nouveau soulèvement des huguenots, sous la conduite du duc de Rohan et de son frère, M. de Soubise, le gouvernement ne pouvait plus accepter le passage de troupes protestantes étrangères à travers le royaume. Richelieu - qui venait enfin de supplanter La Vieuville - refusa tout net, malgré la sympathie qu'il avait témoignée à Mansfeld quelques semaines plus tôt. Mansfeld, peu réaliste, s'adressa alors à l'archiduchesse Isabelle pour lui demander rien moins que le libre passage à travers les Pays-Bas. Au moment où Spinola connaissait les pires difficultés devant Breda, l'autorisation de la régente eût constitué une véritable trahison. L'Allemand n'eut plus d'autre solution que de 58

débarquer en Hollande: il avait perdu un temps précieux. Au début de mars 1625, la flotte transportant les douze régiments anglais quitta Chatham, avant-port militaire de Londres, et fit voile vers la Zélande. Le stathouder, qui essayait de dégager la citadelle de Breda assiégée par Spinola, accueillit les troupes de Mansfeld avec enthousiasme et les installa dans la forteresse de Bergen-op-Zoom d'où elles purent surveiller les manœuvres espagnoles. Mansfeld jugeait cependant ses effectifs trop faibles pour les engager dans une bataille contre Spinola et préférait attendre les renforts que Brunswick avait promis de lui amener. De son côté, le prince manchot avait eu du mal à rassembler des troupes. En France, l'aide royale lui avait été momentanément refusée en raison du soulèvement de Rohan. Il réussit malgré tout à lever plusieurs régiments de cavalerie grâce au concours du duc de Bouillon. Brunswick conduisit sa modeste armée jusCLu'à Calais où une flotte de cent navires de transport hollandais l'attendait. A peine les navires eurent-ils gagné la haute mer, qu'ils furent pris dans une violente tempête. Plusieurs embarcations surchargées d'hommes et de chevaux sombrèrent, tandis que d'autres se trouvèrent rejetées vers les côtes anglaises. Ballottés par les flots démontés, les navires perdirent leur route. Les vivres n'ayant été prévus que pour une courte traversée, beaucoup d'équipages connurent la faim et la maladie. Lorsque Christian arriva devant Bergen-op-Zoom, il restait à peine deux mille hommes valides. De plus, de nombreux chevaux étaient morts en mer. Les deux armées réunies de Mansfeld et de Brunswick ne pouvaient pas aligner suffisamment d'effectifs pour entrer en action et, déjà, il ne restait plus rien de l'aide anglaise. En apprenant ce désastre, Frédéric V et la reine Élisabeth comprirent que leur retour à Heidelberg - et à plus forte raison la restitution de leur dignité électorale était sérieusement compromis. Cette amère constatation ne fit qu'ajouter au désarroi du roi déchu, lequel se remettait à peine du chagrin provoqué par le décès du comte de Solms. Son ami et conseiller, qui l'avait suivi fidèlement dans sa dramatique équipée bohémienne, était en effet mort à La Haye au début de mai 1625 en le laissant plus désemparé que jamais. Au cours de l'été, pourtant, les deux exilés reçurent quelque réconfort grâce à l'arrivée à La Haye d'un ambassadeur suédois venu leur apporter un message du roi Gustave-Adolphe. Ce dernier se déclarait prêt à prendre la tête d'une coalition contre l'Empereur et à soutenir les intérêts de Frédéric en Allemagne. En fait, Gustave-Adolphe n'était pas encore en état d'entrer en lice. Il n'envoyait cette missive que pour empêcher son rival Christian IV de prendre le premier l'initiative d'un rassemblement des forces protestantes. C'était peine perdue car le roi de Danemark était déjà prêt à entrer en Allemagne.

La brouille anglo-espagnole L'irruption du souverain danois dans la guerre, bientôt suivie de celle de son voisin suédois, devait profondément modifier le caractère de la guerre en la propageant aux quatre coins du continent. Certes, on continuait, dans chaque parti, de faire référence à la révolte bohémienne mais on espérait, dans toutes les cours 59