La Guerre de Trente Ans

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Tournant de l'histoire européenne, la Guerre de Trente Ans liquide l'héritage économique, social, politique, religieux et territorial de la Renaissance. Dans ce troisième tome, la France entre en guerre et affirme sa suprématie vis-à-vis des Habsbourg, consacrant la victoire politique de Louis XIII, de Richelieu et de Mazarin. L'examen approfondi des négociations de Westphalie permet de suivre l'élaboration des nouvelles structures qui seront celles de l'Europe jusqu'à la fin du XVIIIe siècle.
Publié le : mardi 1 avril 2003
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EAN13 : 9782296285163
Nombre de pages : 552
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LA GUERRE DE TRENTE ANS

ill
CENDRES ET RENOUVEAU

Collection Chemins de la mémoire

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Princesse DACHKOV A, Mon Histoire. Mémoires d'une femme de lettres russe à l'époque des Lumières. . Michel BERNARD, La colonisation pénitentiaire en Australie (17881868). UMR TELEMME, La Résistance et les Européens du Sud. Patrick PASTURE, Histoire du syndicalisme chrétien international. Stefan LEMNY, Jean-Louis Carra (1742-1793), parcours d'un révolutionnaire. Jean-François CARAËS, Le Général de Castagny (1807-1900). Servir dans l'armée française sous le Second Empire.

2003 ISBN: 2-7475-2302-0

@ L'Harmattan,

HENRI SACCHI

LA GUERRE DE TRENTE ANS

III

CENDRES

et RENOUVEAU

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3
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AVERTISSEMENT

NOUVELLE ÉDITION

Le présent ouvrage: LA GUERRE DE TRENTE ANS
Tome I : L'OMBRE DE CHARLES-QUINT Tome II : L'EMPIRE SUPPLICIÉ Tome III : CENDRES ET RENOUVEAU

constitue une nouvelle édition, revue, corrigée et annotée de l'ouvrage: LA GUERRE DE TRENTE ANS
Tome I : L'OMBRE DE CHARLES-QUINT Tome II : L'EMPIRE SUPPLICIÉ Tome III : LA GUERRE DES CARDINAUX

publié en 1991 par les Éditions l'Harmattan

à Pierre, monfrère

Chapitre 1

LA FRANCE EN LICE

La déclaration de guerre et la campagne des Flandres Le jeudi 16 mai 1635, sous un soleil printanier, deux cavaliers chamarrés quittèrent le village de Neufchâtel-sur-Aisne et s'engagèrent sur la route de Vervins. Ils traversèrent les collines verdoyantes de la Thiérache puis franchirent l'Oise et la Sambre. Le long du chemin, les paysans suspendaient leurs travaux pour les saluer d'un geste. Pouvaient-ils se douter que les deux hommes, qui s'éloignaient en laissant derrière eux un nuage de poussière, allaient sur ordre du Roi déclarer la guerre à l'Espagne? Le premier cavalier s'appelait Jean Gratiolet. Il était héraut d'armes de France au titre d'Alençon. Le 12 mai, à Saint-Quentin, le roi lui avait remis une missive scellée aux armes de France qui contenait les instructions de sa mission et le texte de la déclaration qu'il devait faire aux Flamands: «Je viens vous trouver de la part du roi mon maître, pour vous dire que, puisque vous n'avez pas voulu rendre la liberté à Monsieur l'archevêque de Trêves, Électeur de l'Empire, qui s'était mis sous sa protection lorsqu'il ne pouvait la recevoir de l'Empereur, ni d'aucun autre prince, et que contre la dignité de l'Empire et le droit des gens vous avez retenu un prince souverain avec lequel vous n'avez point de guerre, Sa Majesté est résolue de tirer raison par les armes de cette offense, en laquelle sont intéressés tous les princes de chrétienté». Gratiolet était accompagné de Gratien Elissavide, «trompette ordinaire du roi», qui avait charge de l'assister en toutes circonstances. Primitivement, il avait été convenu que les deux messagers accompagneraient le roi jusqu'à Château-Thierry, où le souverain se rendait pour suivre les opérations aux frontières. Mais Louis XIII, terrassé par la fièvre, avait dû s'arrêter à Neufchâtel et les deux hommes avaient pris la route de la Belgique sans attendre son rétablissement. Ils arrivèrent à Bruxelles, devant la porte de Haut, le samedi 19 mai vers neuf heures du matin. Gratiolet revêtit alors «sa cotte d'armes au titre d'Alençon, le bâton et la toque en telle action requis», puis Elissavide emboucha sa trompette et fit entendre «les chamades à la manière accoutumée». Pour la dernière fois dans l'Histoire de France, on déclarait la guerre suivant les règles établies sous saint Louis. Au bruit des trompettes, cinq hommes de garde apparurent, bientôt suivis par le sergent-major de la ville. Gratiolet demanda à parler à l'Infant. Interloqué, le

fonctionnaire belge partit chercher des ordres au palais. Il ne revint que vers midi, alors que les Français se trouvaient toujours devant la porte, entourés maintenant d'une foule de badauds que les gardes contenaient avec difficulté. Le sergent-major avait autorisation de laisser pénétrer les deux visiteurs à condition qu'ils ôtent «les habillemens de hérault», ce que Gratiolet refusa. Pour éviter tout incident, le sergent-major les conduisit dans sa propre demeure, sur la place du Sablon, puis se rendit une nouvelle fois au palais. Il en revint une heure plus tard pour informer ses hôtes que l'audience était accordée, mais que l'heure n'avait pas pu en être fixée car le Cardinal-Infant tenait conseil avant de partir pour Louvain. Gratiolet perdit patience et exigea de savoir à quelle heure il serait reçu. À l'extérieur, la foule grossissait et s'agitait. Le sergent-major, de plus en plus embarrassé, craignait maintenant pour sa demeure et maudissait ces deux inconnus qui provoquaient si grand tapage. Une troisième fois, il prit le chemin du palais. Pendant ce temps, trois hérauts d'armes flamands étaient arrivés sur la place du Sablon et s'entretenaient avec les Français. Aimable au début, la conversation devint plus acerbe. Gratiolet menaçait de se fâcher lorsque le sous-officier belge réapparut, accompagné cette fois d'un fonctionnaire qui réclama au héraut français une marque de sa charge. Cette demande mit Gratiolet au comble de la colère. Il était déjà six heures et il n'avait pas encore obtenu l'assurance d'être reçu. Devant sa fureur, les deux Belges réclamèrent un nouveau délai et retournèrent au palais en promettant de faire hâter les choses. Gratiolet ne voulut plus attendre et tendit sa déclaration aux hérauts flamands qui la refusèrent avec dédain. Cette fois, c'en était trop. Les deux Français remontèrent à cheval. Gratiolet, dans son rapport, a raconté la suite: <<Je diets que c'estait la déclaration que je devois faire de la part du leur roy mon maistre au cardinal infant d'Espagne et jettay ladite déclaration à leurs piedz devant le logis du dit sergent-major, sur la place du 8ablon, et passant dans la grand rue je suis venu sortir à ladite porte de Haut, pour me retirer en France». Le 21 mai au matin, Gratiolet et Elissavide franchirent la frontière française au village de Larouillies, entre Avesnes et La Capelle. Ils s'arrêtèrent près de l'église. Gratiolet attacha à un poteau une copie de la déclaration de guerre puis fit prévenir le Mayeur qui se rendit sur place pour examiner le document, tandis qu'Elissavide faisait entendre «les chamades accoustumées». Bientôt, tous les clochers de Picardie se mirent à sonner le tocsin pour propager l'inquiétante nouvelle. Désormais, l'Europe entière était en feu. Le Cardinal-Infant ne répondit officiellement à cette déclaration que le 24 juin suivant, accusant la France d'avoir trahi les engagements du traité de Vervins de 1598. Suivant un plan bien établi, Louis XIII avait préparé l'entrée en guerre par plusieurs décrets contre les intérêts espagnols. Plusieurs jours auparavant, depuis Fismes, il avait demandé au Parlement de faire saisir les biens des Espagnols résidant en France, mesure qu'il expliqua ensuite au cardinal de La Valette, gouverneur de Metz: «(..) j'ay jugé à propos, pour le bien de mon service que tous les effects et marchendises qui se trouveront dans mon royaume et terres de mon obéissance appartenantes aux sujects ou vassaux du dit Roy (d'Espagne) soient saisis à la requeste de mes Procureurs généraux ou de leurs substitutz et mises en la garde de personnes qui en puissent répondre et les reprensenter toutefois et quantes il sera besoing».

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Le roi n'avait pas attendu la déclaration de guerre pour lancer ses armées contre les Pays-Bas. Les maréchaux de Brézé et de Châtillon avaient quitté Mézières au début de mai et s'étaient dirigés vers le pays de Liège avec 20.000 hommes. Leur objectif était de se joindre aux troupes hollandaises dépêchées par le stathouder Frédéric-Henri conformément au traité du 8 février précédent. Il était convenu qu'on ne livrerait pas bataille avant le 19 mai, jour de la déclaration de guerre, pour ne pas faillir aux lois de l'honneur. À Bruxelles, on s'était vivement inquiété de ces préparatifs. Le Cardinal-Infant avait ordonné l'envoi de troupes pour surveiller les frontières méridionales. Le commandement de l'armée avait été confié au prince Thomas de Savoie-Carignan (1596-1656), cinquième fils du duc Charles-Emmanuel. Bouillant, emporté et surtout très jaloux de son frère aîné Victor-Amédée, héritier du duché, Thomas avait tout d'abord accepté la charge de gouverneur de Chambéry. Mais cela ne pouvait satisfaire ses ambitions. Il avait quitté la Savoie, accusant son aîné d'être trop ouvertement francophile. Pour faire bonne mesure, il était devenu franchement hispanophile et avait émigré à Madrid, puis en Flandres où on lui avait confié un commandement. Dès le début de mai, Thomas de Savoie avait quitté Bruxelles, à la tête de 25.000 hommes et s'était porté au devant des Français afin d'empêcher leur jonction avec les Hollandais. Les deux armées se rencontrèrent le 20 mai, aux Avins, à quelques lieues au sud de Huy 1. Sans trop se soucier de stratégie, les Français se ruèrent sur les
1 Récit de la bataille des Avins par le Père Bougeant: « Comme il (Ie prince Thomas de Savoie) ne vouloit pas hazarder de bataille en rase campagne, il plaça toute son infanterie dans un vallon dont l'approche étoit défendue par des haies & de gros buissons avec une batterie de seize pièces de canon. Il rangea ensuite sa cavalerie dans une plaine derrière son infanterie pour la soutenir, & ne doutant point de la victoire si les François l' attaquoient dans un poste si avantageux, pour les attirer il fit avancer devant son infanterie quelque cavalerie dans la plaine. Les François voïant les ennemis si près d'eux se mirent en bataille. Le Maréchal de Brézé prit le commandement de l'aile droite, le Maréchal de Châtillon celui de la gauche, & ils placerent douze pieces de canon au milieu de leur infanterie, qui faisoit elle-même le centre de l'armée. dans cet ordre ils s' avancerent sans connoitre encore le nombre ni la disposition des ennemis, parce qu'ils ne voïoient devant eux que le peu de cavalerie que le Prince Thomas avoit répandu dans la plaine pour attirer l'armée Françoise. Cette cavalerie s'étant retirée aux approches des François, les haies & les buissons couvroient encore tellement les Espagnols, que les Maréchaux furent obligez de s'en approcher eux-mêmes de fort près pour les reconnoitre. Les aïant découverts dans le vallon, ils résolurent aussitôt de les faire attaquer malgré le désavantage du terrain. Après quelques volées de canon tirées des deux côtez, l'aile droite de l'armée Françoise s'étant ébranlée, se jetta avec beaucoup de courage dans les haies qui couvroient les Espagnols. Ceux-ci reçurent les François avec une égale résolution, & firent derriere les buissons un si grand feu de mousqueterie, qu'une partie de la cavalerie Françoise étonnée du bruit & incommodée de la fumée, se renversa sur l'infanterie & la mit un peu en désordre. Le Marquis de Tavannes s'avançant alors avec une autre partie de la cavalerie, chargea les escadrons ennemis avec tant de bravoure, qu'il les rompit. Pendant ce tems là le Maréchal de Brézé rallia l'infanterie, la ramena au combat, & lui fit faire une charge générale que l'infanterie ennemie ne put soutenir. Le Maréchal de Châtillon eut le même succès à l'aile gauche, où le régiment de Champagne enfonça les bataillons Espagnols, & fut bientôt imité par tout le reste de l'infanterie Françoise, tandis que la cavalerie mettoit pareillement en fuite tous les escadrons qui se présentoient devant elle. Ainsi la victoire ne balança pas longtemps entre les deux partis. Toute l'armée Espagnole défaite & rompue ne songea plus qu'à se sauver par la fuite, laissant sur le champ de bataille & dans les chemins plus de quatre mille morts, son canon, ses bagages, la plus grande partie de ses drapeaux, & un grand nombre de prisonniers de considération. » Il

Espagnols après que l'artillerie de La Meilleraie eut préparé le terrain. La fougue compensa l'impréparation et les Espagnols furent balayés, perdant 5.000 morts, 1.500 blessés, 600 prisonniers ainsi que tout leur armement et leurs bagages. Les Français n'avaient à déplorer qu'une centaine de tués. La nouvelle de cette si prompte victoire parvint au roi le 27 mai, à Château-Thierry. Louis XIII fit chanter un Te Deum dans l'église des Cordeliers. La Gazette de France écrivit que «De mémoire d'homme l'épouvante ne s'est vue si grande par toutes les contrées du Pays-Bas de la domination d'Espagne». Le 2 juin, apprenant que les Français avaient attaqué, Philippe IV déclara au Conseil d'État: « Le roi de France, défiant Dieu, la loi et la nature, a ouvert les hostilités contre moi (...)À un moment oùje tentais de réduire les hérétiques, il me fait la guerre sans raison et sans avertissement pour soutenir I 'hérésie. » Pris de court, le souverain espagnol plaçait le conflit sur le terrain religieux, espérant susciter chez les catholiques français une opposition à la guerre. Le 16 juin, à Montceaux, près de Provins, les sieurs de Briquemont et Boutard amenèrent au roi cent drapeaux, treize cornettes et trois guidons pris aux Espagnols. Ces trophées furent envoyés à Notre-Dame par le sieur Saintot, maître des cérémonies. Louis XIII ne cachait pas sa satisfaction. Cette victoire obtenue le lendemain même de la déclaration de guerre était inespérée. La reine, en revanche, montrait quelque chagrin. Evidemment hostile à l'entrée en guerre de la France contre son pays natal, Anne d'Autriche fut douloureusement atteinte par la nouvelle de la défaite espagnole et versa des larmes en présence de son époux. Celui-ci, courroucé par l'attitude de la reine, saisit quelques papiers et les jeta dans le feu en s'exclamant: «Voilà le feu de joie de la défaite des Espagnols contre le gré de la reine! ». Pendant ce temps, le 3 juin, l'armée française avait rejoint les Hollandais à Meersen, près de Huy. La coalition comptait alors près de 40.000 hommes. Conformément aux plans arrêtés à Saint-Quentin, ces forces prirent la direction de Bruxelles afin de délivrer l'électeur de Trêves, ignorant que ce dernier avait déjà été transféré à Vienne par sécurité. Les Franco-hollandais franchirent la Meuse près d'Andenne et arrivèrent le 7 juin devant Tirlemont. La petite garnison espagnole voulut résister et il fallut donner un vigoureux assaut pour l'amener à merci. En représailles, la ville fut pillée de fond en comble: les maisons furent vidées et incendiées; les femmes furent violées et les sépultures profanées. Le poète Quevedo nota avec horreur que des hosties consacrées furent dispersées et piétinées par des chevaux. L'inconduite des soldats français suscita la haine des Belges mais scandalisa aussi les Hollandais qui avaient signé des accords militaires en pensant que l'armée française aurait meilleure tenue en campagne. La déception de FrédéricHenri fut vive en découvrant que son allié n'avait pu lever qu'une bande de soudards. Du coup, des dissensions apparurent lorsque les deux armées entamèrent le siège de Louvain, le 10 juin. Ces dissensions furent aggravées du fait que l'intendance ne suivait plus et que le typhus commençait à faire des ravages. La garnison de Louvain, épaulée par la population - et particulièrement par les étudiants et les moines-, résista farouchement. Déjà épuisée, l'armée française n'insista pas et leva le siège le 14 juillet. Elle prit la direction de Ruremonde, harcelée par des paysans qui massacraient les traînards et les soldats isolés. 12

Déjà amoindris, les coalisés devaient renoncer à la prise de Bruxelles, d'autant qu'un contingent impérial de 15.000 hommes commandé par Piccolomini était venu en renforcer les défenses. Ils décidèrent alors de contourner la capitale par le nord et d'aller prendre appui sur le cours inférieur du Rhin. Les actes de vandalisme se multipliaient; la faim et la maladie frappaient. L'expédition tournait au désastre. Profitant du désarroi des coalisés, le Cardinal-Infant et Piccolomini contre-attaquèrent et enlevèrent le fort de Schenk, point stratégique au confluent du Rhin et du Waal, ainsi que plusieurs villes à la frontière des Provinces-Unies, parmi lesquelles Goch et Limbourg. De là, ils préparèrent leur entrée dans le duché de Clèves et dans les Provinces. Décimée entre Bruxelles et la Meuse, l'armée franco-hollandaise ne put rien faire pour les repousser. Durant l'été, Richelieu tomba une nouvelle fois malade et une fièvre persistante l'empêcha de s'intéresser au sort de l'armée des Flandres. Dès qu'il fut remis, à la fin juillet, il ordonna aux principaux officiers, à l'exception de Brézé, de rentrer en France. De fait, la situation des troupes ravagées par le typhus n'était plus tenable. Richelieu s'en émut auprès du roi: «Le cœur me saigne d'avoir su la misère avec laquelle l'armée de Flandre est toute périe». Pour mettre un terme aux querelles incessantes avec Brézé, Frédéric-Henri fit embarquer les restes de l'armée française à bord de navires qui avaient remonté la Meuse, au grand soulagement des populations locales. L'armée française avait donné une image désastreuse d'elle-même. Le Cardinal-Infant fut dès lors persuadé que la France n'opposerait guère de résistance à une armée espagnole bien organisée.

Richelieu face à Olivares Nombre d'historiens ont présenté l'entrée en guerre de la France comme un aboutissement normal du programme politique de Richelieu, comme un évènement voulu et souhaité par le cardinal pour affirmer l'autorité du roi et de la France devant toute l'Europe. En réalité, si la guerre lui paraissait inéluctable, il jugeait que sa déclaration en 1635 était prématurée. «C'était là, de la part du Cardinal, une décision grave, dont les conséquences pouvaient être la ruine de toute son œuvre, et l'abaissement irrémédiable du pays qu'il avait élevé si haut (.). Dans la guerre qu'il entreprenait, parce que la fatalité des évènements l'y contraignait, il ne se sentait pas absolument sûr de lui» (A.Bailly). Le fait que cet homme, qui «n'abandonnait rien à la fortune de ce que sa prévoyance pouvait lui arracher», entrât en guerre dans une situation si hasardeuse, démontre bien qu'il n'avait rien fait pour provoquer aussi rapidement l'irréparable. Richelieu ne se dissimulait pas les immenses difficultés de l'entreprise. La désorganisation de l'armée et les problèmes d'approvisionnement l'inquiétaient par-dessus tout: «Il se trouve en l'histoire beaucoup plus d'armées péries faute de pain et de police que par l'effort des armées ennemies et je suis fidèle témoin que toutes les entreprises qui ont été faites de mon temps n'ont manqué que par ce défaut». Cependant, son tempérament le portait à une confiance inébranlable qu'il faisait partager à ses collaborateurs et son entourage. Dans son esprit, l'attachement à de solides principes devait pallier nombre de difficultés matérielles. Il notait: «Pour 13

bien faire la guerre, ce n'est pas assez que d'en bien choisir l'occasion, que d'avoir bon nombre de gens de guerre, abondance d'argent, de vivres et de munitions. Le principal est que les hommes soient propres à ce à quoi ils sont destinés, qu'on sache les contenir en discipline, les faire vivre avec règle, et qu'on dépense son argent, ses vivres et ses munitions à propos. Il est aisé de donner ces préceptes généraux, mais la pratique en est difficile, et cependant, si elle est négligée, le succès d'une guerre ne saurait être heureux que par hasard ou par miracle, à quoi les gens sages ne doivent jamais s'attendre. Il n' y a pas de nation au monde si peu propre à la guerre que la nôtre. la légèreté et l'impatience qu'elle a dans les moindres travaux sont deux principes qui ne vérifient que trop, à mon regret cette proposition». Louis XIII et de Richelieu entendaient limiter au maximum les risques inhérents à cette intervention armée: pas question d'intervenir en Allemagne pour l'instant autrement que par une aide officieuse aux alliés protestants et suédois. Aussi se gardait-on de déclarer la guerre contre l'Empereur. Certes la déclaration de guerre à l'Espagne exposait la France au risque de voir Ferdinand II se dresser contre elle aux côtés de Philippe IV, mais cela n'était pas inéluctable. L'Empereur avait d'aill~urs repoussé les premières avances des Espagnols qui le pressaient d'entrer ouvertement en guerre contre la France. De plus, il ne pouvait déclarer officiellement une guerre qu'avec l'assentiment de la Diète. Or Richelieu misait sur le fait que cette dernière s'opposerait à un tel conflit pour peu que les Français ne s'engagent pas au-delà du Rhin. En réalité, il ne se donnait qu'un sursis car Le Habsbourg de Vienne entra finalement en guerre contre la France en 1637 et contre les Provinces-Unies l'année suivante. Un des problèmes majeurs de l'organisation des armées était le manque d'officiers de valeur. Richelieu s'en montrait fort inquiet: «J'appréhende fort l'âge de M de La Force et ne sait point de remède à proposer. le roi connaît mieux les gens de guerre que personne; mais quand il aura fait le tour de son royaume, il n'en trouvera pas, à mon avis, tels qu'on pourrait désirer». Faisant peu de confiance aux officiers supérieurs, il croyait «qu'étant plusieurs ils seraient moins sujets à faillir ou à manquer aux ordres qui leur seraient donnés; tant y a qu'il faisait presque toujours mettre plusieurs généraux en chaque armée». Pour la même raison, il employa à la réorganisation de l'armée plus de magistrats, d'ecclésiastiques (Sourdis, La Valette ou le Père Joseph) et de bourgeois que de militaires. Grâce à ces hommes rompus aux tâches administratives et plus probes il put soulager les officiers des problèmes d'approvisionnement et de transport qui leur incombaient jusqu'alors mais que la prolongation de la guerre et l'éloignement des champs d'opérations rendaient trop écrasants. Ainsi apparurent les intendants en campagne autour desquels se forgea peu à peu une première ébauche d'armée permanente. Grâce à ces intendants, les dépenses militaires furent mieux maîtrisées et les fraudes plus limitées. Tout comme Olivares en Espagne, Richelieu imposa bientôt aux provinces et aux villes le recrutement (toujours sur la base du volontariat) et l'entretien de régiments. Richelieu utilisa également les services de nombreux membres de sa famille, comme son beau-frère le marquis de Brézé, commandant de l'armée du Nord aux côtés du maréchal de La Force, son cousin le maréchal de La Meilleraie, grandmaître de l'artillerie, ou son neveu le marquis du Pont-de-Courlay à qui il confia le 14

commandement des galères du roi. Si l'on excepte le Père Joseph, Chavigny, puis, plus tard Mazarin et Sublet des Noyers qui eurent toute sa confiance, Richelieu ne croyait finalement qu'en ses propres capacités, ce qui le conduisait inéluctablement à vouloir tout régenter et à concentrer en ses mains tous les pouvoirs civils et militaires. Il justifiait ainsi sa «dictature» : «Il n y a rien de plus dangereux en un Etat, que diverses autorités égales en l'administration des affaires...s'il est vrai que le gouvernement monarchique imite plus celui de Dieu qu'aucun autre, on peut dire hardiment que, si le souverain ne peut ou ne veut pas lui-même avoir continuellement l'œil sur sa carte et sa boussole, la raison veut qu'il en donne particulièrement la charge à quelqu'un par-dessus tous les autres». Pourtant il commençait la guerre alors qu'il était «déjà terriblement usé, - il avait cinquante ans, et la maladie avait fait de lui un vieillard décharné, dont les yeux seuls brûlaient passionnément dans un visage de cire, - il passait les nuits et les jours en conférences avec le Père Joseph, préparant des négociations, dictant ses instructions pour les ambassadeurs, essayant de nouer à son tour les mailles d'un filet d'alliances où l'ennemi viendrait s'empêtrer» (A.Bailly). Seule son énergie
indomptable

- qui

est sans doute l'aspect le plus apparent d'un indéniable

génie -

lui permit de pallier ses faiblesses de valétudinaire. Étant également ministre des Finances, Richelieu fut directement confronté aux problèmes financiers épineux que soulevait l'entrée en guerre. Depuis son arrivée au ministère, le cardinal avait vainement recherché une réforme fiscale qui eût permis de redresser une situation désespérément déficitaire. Mais ni La Vieuville, ni Bullion, ne lui avaient apporté de réponses en la matière. L'entrée en guerre obligea donc à recourir à des expédients sans originalité: vente de charges et d'offices, augmentation des impôts et des taxes, dévaluation et altération des monnaies, diminution des rentes... Ces mesures n'allaient pas tarder à provoquer des soulèvements populaires dans tout le royaume, ajoutant aux périls extérieurs la menace permanente de révolutions de grande ampleur. Au delà des Pyrénées, la déclaration de la guerre mit soudain en évidence l'affaiblissement général du royaume. Le problème le plus aigu et le plus immédiat était d'ordre financier. Le grand projet d'«Dnion des Armes» présenté en 1626 par Olivares avait échoué, certaines provinces comme la Navarre, l'Aragon ou la Catalogne refusant de s'y associer. La répartition de l'effort de guerre demandé à tout le royaume n'avait donné que de maigres résultats. Pire encore, ce projet destiné également à assurer une cohésion et une union «nationale» n'avait pas empêché plusieurs territoires, notamment la Catalogne et le Portugal, de réclamer une plus grande indépendance vis-à-vis de Madrid et de la Castille. Les germes de sécession n'avaient pas été supprimés. Cependant, la nouvelle guerre en Italie déclenchée en 1628 et les opérations en Allemagne et aux Pays-Bas alourdissaient le déficit du trésor espagnol, d'autant que ces évènements survenaient au moment où les métaux précieux en provenance des Amériques se raréfiaient, ou même disparaissaient totalement du fait des attaques des corsaires hollandais. Olivares créa alors une junte spéciale chargée de renflouer des caisses qui avaient toute l'apparence du tonneau des Danaïdes. Il fallut lever de nouveaux impôts sur les biens de consommation comme le tabac, le sucre, le chocolat ou le papier, qui provoquèrent de nombreux soulèvements dans tout le pays. En 1631, notamment, la Biscaye s'insurgea contre un impôt supplémentaire 15

sur le sel. Le gouvernement procéda également à des ventes d'offices, réduisit les intérêts des rentes et contracta d'im~ortants emprunts auprès des banquiers génois et particulièrement des Spinola. A la déclaration de guerre il s'empressa de confisquer les biens des Français en Espagne ce qui lui rapporta un million de ducats, bien vite engloutis dans les dépenses militaires. Ces mesures insuffisantes ne purent que différer l'inéluctable banqueroute de l'État qui se produisit en 1642. Cette situation dramatique n'empêcha cependant pas Philippe IV de consacrer des sommes importantes à l'embellissement de l'Alcazar ou à la construction du Prado. Il est vrai que fort habilement, le roi avait séparé l'administration des biens de la couronne de celle des finances de l'État. La dépopulation du pays posait également d'énormes problèmes militaires, à commencer par celui du recrutement. La crise démographique amorcée sous Philippe II n'avait fait qu'empirer. Des villes comme Tolède, Ségovie ou Valladolid avaient perdu plus de la moitié de leur population entre la fin du XVIèmesiècle et la moitié du XVIIème.En 1622, devant les Cortes, Philippe IV avait reconnu: «le fondement d'un État, c'est sa population et le plus grand danger auquel est confronté ce royaume, c'est la diminution de ses habitants». La levée de troupes, outre ses aspects financiers, ne donnait que de minces résultats dans la péninsule ibérique. Les Espagnols ne servaient d'ailleurs que dans les régiments d'élite comme les fameux «tercios». Se méfiant de la fidélité des Belges et des Flamands, le gouvernement espagnol recrutait surtout en Italie et particulièrement dans le vice-royaume de Naples, le plus peuplé et aussi le plus pauvre. Les résultats restaient cependant décevants et, depuis le Milanais, Cordoba pouvait légitimement s'inquiéter: «(..)Le roi et le comte-duc se permettent de donner des ordres comme s'ils avaient ici une armée de cinquante mille hommes bien entretenue, alors que je me tue à leur répéter que je ne dispose que d'effectifs faibles, de médiocre qualité et sous-alimentés. Chaque ordre de Sa Majesté vient exiger de moi quelque chose d'impossible; il voudrait que je fasse la guerre à tout le monde sans soldats ni argent». De même, la marine, naguère encore si puissante, périclitait et ses navires n'étaient pas renouvelés. L'ambassadeur vénitien Mocenigo notait en 1631 : «il serait difficile d'affréter, Portugal et Castille compris, plus de 50 navires (..). Ce qui manque le plus ce sont les marins; il faut que l'Espagne en cherche en Flandre et dans tous les pays du Nord». Conscient de ces difficultés, Olivares n'hésitait cependant pas à se lancer dans une guerre offensive contre la France alors qu'il avait à peine les moyens d'assurer la défense intérieure. En fait, un mélange d'orgueil et de confiance en lui le poussait à continuer d'affirmer la grandeur de son pays, même face à des difficultés intérieures apparemment insurmontables. Selon lui, rien ne justifiait qu'on renonçât à la politique d'expansion qui avait fait la gloire de l'Espagne au siècle précédent. Ainsi s'adressait-il au roi: «Sire, pour le nombre des royaumes et des domaines, Votre Majesté est le plus grand roi de la terre (..) Votre Majesté est le principal appui et soutien de la religion catholique,. c'est pourquoi elle a repris les hostilités contre les Hollandais et d'autres ennemis de l'Eglise qui les appuient. Et la principale obligation de Votre Majesté est de se défendre en prenant l'offensive contre eux». Philippe IV, qui entendait comme ses ancêtres lutter pour le triomphe de la foi catholique en Europe, ne pouvait qu'approuver un 16

tel discours. Ne pouvant pourtant pas ignorer la crise qui secouait son royaume, il semblait désormais vouloir le sacrifier aux nécessités de cette noble mais terrible Reconquista. C'était là une attitude dangereuse - mais pas inconsciente - bien digne d'un Espagnol et qu'eût sans doute approuvée le héros de Cervantès. Engagé moralement dans cette politique aussi grandiose que désespérée, Philippe IV, par ailleurs sincèrement compatissant pour la misère de ses sujets, guidait inexorablement son royaume vers le gouffre. À Madrid, lors de la Fête-Dieu de 1637, un paysan fendit la foule et apostropha le roi en criant: «Il ny a pas eu de pire gouvernement depuis les Goths». Il peut sembler étrange que les folles dépenses engagées depuis des décennies pour maintenir une présence militaire aux Pays-Bas (pas moins de trois millions de ducats par an pour un budget global du royaume estimé à cent soixante millions) n'aient pas décidé le gouvernement à abandonner ces domaines septentrionaux pour se consacrer plus efficacement à la défense de la péninsule ibérique et des territoires méridionaux d'Italie. En fait, les Espagnols étaient persuadés que la poursuite de la guerre aux Pays-Bas, tout en épuisant le trésor et en créant des dettes considérables, avait aussi tenu leurs ennemis loin de la péninsule ibérique. Pour affronter ces problèmes innombrables, Olivares débordait d'activité. Levé tous les matins à cinq heures, il se confessait puis allait assister au lever du roi avec lequel il avait un entretien quotidien. Il passait le reste de la journée, parfois jusqu'à minuit, à travailler, donnant des audiences, dictant des ordres, étudiant des rapports et des courriers. Sa chambre, son bureau, sa voiture, les escaliers du palais, étaient des lieux de travail où il rencontrait chaque jour une foule de visiteurs et de fonctionnaires. Il utilisait une quantité impressionnante de cartes et une documentation abondante pour étudier les mouvements militaires à l'étranger et n'hésitait pas à recueillir les conseils de spécialistes dans les domaines où il ne se sentait pas assez compétent. Ses poches et même son chapeau étaient pleins de papiers d'Etat. Il accompagnait souvent le roi à la chasse mais, là encore, donnait des audiences à cheval ou dans sa voiture et dictait son courrier à une meute de secrétaires qui le suivaient tant bien que mal. Quatre d'entre eux avaient déjà succombé à la tâche. Lui-même était victime d'insomnie et de surmenage qui l'entraînait à de terribles accès de colère et à une irritabilité annonciateurs des troubles mentaux qui allaient marquer les dernières années de sa vie. Ses médecins lui imposaient en permanence purges et lavements qui achevaient de l'épuiser. Très marqué en 1626 par les décès successifs de son neveu favori, en qui il voyait son successeur, et de sa fille unique morte en couches ainsi que son bébé, Olivares avait en outre perdu la bonhomie qu'il affichait parfois au début de son ministère. Pour l'heure, sa puissance de travail, son intelligence persuasive, sa connaissance aiguë des problèmes et son sens politique très sûr inspiraient à tous respect et crainte. « Il est vrai que le bateau va mal, affirmait un de ses collaborateurs, mais avec d'autres capitaines nous aurions déjà péri depuis longtemps». Richelieu et Olivares conservèrent une grande estime mutuelle, qui ne les empêcha cependant pas de se méfier perpétuellement l'un de l'autre. Mais les sentiments des ministres ne reflétaient pas ceux des peuples qu'ils gouvernaient. L'antipathie entre Français et Espagnols était bien réelle, nourrie depuis des lustres par le souvenir des guerres du XVIèmesiècle et plus encore par les rumeurs qui 17

avaient circulé à l'occasion de l'assassinat de Henri IV. Avec leurs vêtements d'un autre siècle, leurs coffres lourds et leurs montures chamarrées, les Espagnols voyageant en France étaient souvent les sujets de moqueries. De même, les pèlerins français en route vers Saint-Jacques de Compostelle avaient tout intérêt à cacher leur origine s'ils ne voulaient pas être dépouillés. Si l'on excepte quelques régions comme le Languedoc ou la Guyenne, les relations commerciales entre les deux pays étaient peu développées. Rares étaient les bateaux de commerce espagnols dans les ports français et réciproquement, d'autant que la majorité des marchandises espagnoles étaient transportées par des navires hollandais - ce qui ne constituait pas un moindre paradoxe. Les Français connaissaient mieux les Espagnols des Pays-Bas ou de Franche-Comté que ceux de la péninsule ibérique. À l'inverse, obnubilés par l'alliance de la France avec les puissances protestantes, les Espagnols considéraient les Français comme un peuple sans foi, sur lequel il ne leur serait pas difficile d'imposer leur ferme volonté et leur supériorité militaire. Ainsi, ces deux mondes qui s'ignorent et qui se souviennent à peine qu'ils partagent la même religion vont à nouveau s'affronter pendant un quart de siècle. En 1635, la France et l'Espagne disposent de forces équivalentes. Cependant la première est, sans le savoir encore, en marche vers son Grand Siècle, alors que la seconde voit s'éteindre les derniers feux de son âge d'or. «Le duel entre la France et l'Espagne sera pendant un demi-siècle celui d'un peuple de paysans qui s'habitue à la guerre et y gagne - ou retrouve - d'anciennes qualités militaires et celui d'un peuple de soldats qui se meut à la guerre dans son climat préféré»
(V. - L. T apié ).

La guerre entre Épinal et Montbéliard

Au début du mois de mars 1635, conformément aux plans arrêtés à Stuttgart avec ses alliés, Charles IV de Lorraine se sépara de Gallas afin de rentrer dans son duché. À la tête de 12.000 hommes, il franchit le Rhin à Breisach et pénétra dans le Sundgau. Le duc de Rohan alerta aussitôt Brézé et La Force pour obtenir leur secours. Mais, occupés à investir Spire, les deux maréchaux ne répondirent pas à son appel. N'ayant aucun adversaire en face de lui, le duc de Lorraine put se porter sans coup férir jusqu'à la haute vallée de la Saône et enlever plusieurs châteaux et places, dont Conflans, Châtillon, Monthureux et Fontenay. L'expédition prenait des airs de marche triomphale. Les Lorrains n'avaient pas oublié leur duc. En son absence, ils avaient vu quantité d'armées ravager leur pays. Pour l'heure, ils retrouvaient un défenseur: «Tous ceux qui avaient autrefois porté les armes pour le duc et tous les Lorrains qui se trouvaient en état de les porter s'emparèrent en son nom des petites villes et de plus de cent châteaux et mettant tout le reste de la province sous contribution, et même des frontières jusqu'à bien avant dans la France, ils se rendirent si redoutables que les Français ne pouvaient tirer aucune utilité du pays, n'osant même sortir des villes où ils avaient garnison mais si cela leur nuisit beaucoup, il désola entièrement cette province». Mais, les Lorrains ne tardèrent pas à déchanter en découvrant que leur «protecteur» traînait derrière lui des soudards aussi dangereux que ceux des 18

autres armées. Au mois d'avril, le duc s'empara de plusieurs places fortes dans le comté de Montbéliard sans toutefois s'attaquer à cette ville qui était solidement défendue par une garnison française commandée par le comte de la Suze 1.Le duc remonta ensuite vers Remiremont. Dans l'intervalle, les Français avaient organisé une riposte. Non sans mal d'ailleurs car leurs quatre principaux officiers, réunis à Pont-à-Mousson au début du mois d'avril, avaient dû se séparer: le cardinal de La Valette était retourné à son gouvernement messin; Châtillon et Brézé avaient reçu l'ordre de rassembler secrètement leurs troupes à Mézières en vue d'une attaque aux Pays-Bas; enfin, le duc de Rohan, jusqu'alors affecté à la défense des places alsaciennes, s'était porté en Valteline. Seul restait le duc de La Force dont les troupes venaient de rentrer en Lorraine après l'épuisant siège de Spire. À la fin d'avril, La Force rassembla à Rambervillers et Épinal une armée de 8.000 fantassins, 900 cavaliers et 500 mousquetaires avec laquelle il entreprit de barrer la route de l'Alsace à Charles IV. Le vieux maréchal enleva alors Plombières, Fougerolles et Luxeuil, récemment évacués. Les troupes lorraines étaient toutes proches et les accrochages de patrouilles se multipliaient: des Français isolés furent massacrés par des Croates; le régiment de Batilly réussit de justesse à entrer dans Remiremont avant les Lorrains. Le gros de l'armée ducale arriva peu après et engagea le combat sous les murs de la ville. Mis en difficulté, les Lorrains se replièrent vers Montbéliard. La Force se lança à leur poursuite et s'aperçut que le duc Charles avait infléchi sa course vers Belfort. Mais La Force dut interrompre la poursuite pour attendre du ravitaillement et les renforts du cardinal de La Valette. Il s'installa provisoirement à Héricourt. De son côté, Charles IV ne resta que peu de temps devant Belfort; il se dirigea vers Champagney et Luxeuil dans le but de couper la retraite des Français. Pour se dégager, La Force marcha vers Ronchamp. Le 21 mai, dans la plaine au nord-est de Lure, il découvrit les Lorrains rangés en ordre de bataille sous les ordres de François de Mercy. Le maréchal jugea sa position trop désavantageuse pour engager le combat: «Tous nos gens, tesmoignèrent une extrême allégresse de l'espérance de combattre et de venir aux mains avec les ennemis, mais on ne le jugea pas à propos, d'aultant, que pour aller à eux, il fallaict perdre l'avantage d'un bois, où l'on avoict placé une partie de nostre armée, et entrer dans une grande plaine, dans laquelle ils pouvoyent de coté et d'aultre envelopper notre infanterie, estans plus fortz en cavalerie que nous et logés en un poste très
advantageux».

On resta trois jours face à face, sans oser attaquer, échangeant seulement quelques tirs d'artillerie meurtriers. Dans la nuit du 23 au 24 mai, le duc de Lorraine battit discrètement en retraite. Au matin, découvrant l'horizon vide, les Français se mirent à la poursuite des fuyards et les rejoignirent à l'entrée d'un défilé près du village de Fresse. Mercy avait posté là, en embuscade, près de 800 hommes qui livrèrent un combat acharné aux troupes françaises conduites par le
1 Louis de Champagne, comte de la Suze, avait été envoyé par Louis XIII à Montbéliard, au début de 1635, pour y commander les travaux du siège. Après trois semaines d'efforts, il s'était rendu maître de la place dont il était devenu gouverneur. Il était le neveu du duc de La Force.

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colonel Hébron, le cardinal de La Valette et le jeune vicomte de Turenne. Le combat fit rage. Le défilé n'était plus qu'un immense brasier infranchissable. L'arrièregarde lorraine, très inférieure en nombre, fut anéantie. Cependant, l'avant-garde, en particulier la cavalerie, avait réussi à franchir le défilé. Turenne décida de traverser les flammes et de continuer la poursuite. Les Français rattrapèrent les Lorrains et engagèrent un nouveau combat, l'arme au poing. Les escadrons croates plièrent sous le choc tandis que la cavalerie française menaçait d'envelopper toute l'armée adverse. Mais les gardes du duc déchargèrent des salves de mousquets qui brisèrent l'élan de Turenne. Cependant le colonel Hébron avait réussi à occuper les hauteurs et se préparait à prendre les Lorrains à revers. Secondé par le marquis de Gesvres et le capitaine d'Orthe, Turenne en profita pour reprendre l'initiative. Cette fois l'ennemi, pris entre deux feux, rompit le combat et s'enfuit à perdre haleine. La nuit tombante obligea l'armée royale à cesser la poursuite. Les Français établirent alors leur campement près de Fresse. Le combat de Fresse avait été rude pour les Lorrains, qui, selon un rapport de La Valette, avaient perdu 512 tués - parmi lesquels le lieutenant-colonel Reynal, beau-frère de Mercy - et près de 300 prisonniers. Les Français n'étaient pas moins épuisés et, le lendemain matin, le cardinal de La Valette préféra rejoindre son camp permanent et ses magasins à La Neuvelle, près de Lure, plutôt que de tenter de rejoindre le duc de Lorraine qui avait repris la direction de Belfort. À peine La Valette eut-il rejoint le duc de La Force au camp de La Neuvelle, qu'arriva un renfort de 2000 cavaliers dépêchés par le duc Bernard de Saxe-Weimar et commandés par le marquis de Feuquières. Le duc de La Force put alors se tourner contre le comté de Montbéliard pour y reconquérir les places enlevées par Charles IV quelques semaines auparavant. En peu de temps, les Français reconquirent tout le pays. Des régiments lorrains tentèrent néanmoins de résister. C'est ainsi que Turenne et le colonel Hébron durent livrer un combat acharné pour s'emparer du château de Montjoie - sur les bords du Doubs - où le colonel de Saint-Balmont s'était retranché avec quelques hommes. La place ne se rendit qu'après quatre jours de siège. Le 8 juin, le duc de La Force marcha vers Porrentruy, défendue par le colonel de Lavergne et l'enleva après quatre jours de siège. Dans le même temps, le comte de la Suze quitta Montbéliard pour surprendre les Lorrains à Belfort. Mais il arriva trop tard. Le duc de Lorraine avait plié armes et bagages quelques jours plus tôt pour rejoindre les Impériaux beaucoup plus au nord. Ayant une nouvelle fois laissé échapper leur proie, les Français mirent fin à leur campagne. La Valette rentra à son camp de Lure et le duc de La Force regroupa ses troupes près d'Épinal. À la fin de l'année 1635, une armée impériale conduite par Colloredo tenta vainement de reprendre Porrentruy au comte de la Suze. Les résultats de cette première campagne à l'est étaient très décevants pour les Français. Ils s'étaient épuisés à poursuivre un adversaire insaisissable et n'avaient remporté aucun succès significatif. En outre, en se concentrant autour de Montbéliard, ils avaient laissé les Impériaux se rapprocher du Rhin. Paradoxalement, bien que sévèrement battu à Fresse, le duc de Lorraine avait réussi une diversion très profitable à ses alliés. À la mi-juin, en effet, les Impériaux s'étaient mis à progresser sur tous les points. De retour de Bruxelles, Piccolomini était arrivé devant Philippsburg le 10 20

juin et avait franchi le Rhin sur un pont de bateaux, à la tête de 3.000 hommes. Sur la rive gauche du fleuve, il s'était emparé d'un fort construit quelques mois plus tôt par le marquis de Feuquières et défendu par le régiment de Deux-Ponts. De là, il envoya des sommations aux villes voisines de Neustadt, Wissembourg, Landau et Germersheim qui se rendirent immédiatement. Le gouverneur de Spire, également sommé, ne disposant que de quatre régiments, préféra les retirer et se replier vers Worms et Frankenthal. En quelques jours, Piccolomini avait détruit tous les avantages acquis par les Français et les Suédois pendant les premiers mois de l'année. Toutes les garnisons suédoises au sud du Main avaient disparu. Mathias Gallas, de son côté, menaçait les ponts de Mayence et de Mannheim. Schmidberg, qui remplaçait le marquis de Tonneins comme gouverneur de Mannheim, fut obligé de détruire l'unique pont de la ville pour empêcher le passage des Impériaux. Dans le même temps, Jean de Werth avait également franchi le Rhin, à Breisach, à la tête de neuf régiments et menaçait Strasbourg. On signalait déjà ses coureurs à Graffenstaden. En outre, le duc de Lorraine, établi à Marckolsheim, avait reçu de l'Empereur d'importants renforts avec lesquels il marchait vers Remiremont. Cette fois le duc de La Force était loin et la ville n'était défendue que par quatre compagnies de Normandie. Les Français se battirent avec fougue et repoussèrent trois assauts successifs. Mais ils durent se rendre et Charles IV put faire son entrée dans Remiremont. La soudaine progression des Impériaux mettait les Français et leurs alliés en sérieuse difficulté. Le duc de Württemberg, le margrave de Bade-Durlach et les représentants de Strasbourg s'étaient rendus au camp du duc de La Force pour solliciter son aide. Bernard de Saxe-Weimar, qui s'était imprudemment séparé de 2.000 cavalierspour les envoyer auprès des Français, était menacé sur les bords du Main par les troupes de Wolf von Mansfeld. Il multipliait les messages de détresse à l'adresse des Français pour obtenir le renfort de 12.000 hommes que le roi lui avait promis. Mais les Français ne purent accéder à sa demande: La Force reconstituait à Épinal ses troupes épuisées par la campagne comtoise et le cardinal de La Valette tentait de mettre sur pied, entre Chaumont et Langres, la grande armée dont Richelieu lui avait confié le commandement, mais qui n'existait pour l'heure que sur le papier. La menace impériale sur les positions franco-weimariennes et suédoises était aggravée par un évènement politique de première importance, à savoir que les princes protestants allemands - suivant l'exemple de l'électeur de Saxe qui avait négocié avec l'Empereur dès l'automne précédent, à Pima - s'apprêtaient, s'ils ne l'avaient pas déjà fait, à reconnaître la Paix de Prague. À très court terme, les armées françaises et leurs alliées qui combattaient sur le Rhin allaient se trouver totalement isolées et subir un peu plus les conséquences politiques du désastre de Nordlingen.

La paix de Prague et la trêve suédo-polonaise Après la défaite de Nordlingen, le crédit des Suédois auprès des princes protestants allemands avait été sérieusement entamé. On ne voyait plus comment 21

ceux qui avaient été si près de faire triompher la cause évangélique en 1631 et en 1632 pourraient se remettre d'une aussi lourde défaite. L'absence du maréchal Hom, détenu par les Impériaux - il restera dans les geôles bavaroises jusqu'en 1642 - se ressentait singulièrement. La rivalité entre les principaux chefs de l'armée, l'indiscipline des soldats, naguère encore réputés pour leur obéissance, et surtout l'épuisement progressif du royaume ne permettaient plus aux Suédois de nourrir les espoirs que Gustave-Adolphe avait fait naître. De ce fait, les protestants allemands doutaient de plus en plus de pouvoir conquérir la suprématie militaire dans l'Empire. Mais leur résistance et leur détermination demeuraient telles que l'Empereur comprenait de son côté qu'il ne pourrait jamais imposer en Allemagne une monarchie absolue fondée sur le principe de l'hérédité, dont le modèle le plus achevé était fourni par la France. Tous les habitants de l'Empire étaient las de la guerre, à commencer par Ferdinand II lui-même. Ses forces physiques déclinantes et les douleurs de sa maladie l'inclinaient à conclure la paix. Mais pour un homme aussi attaché que lui à la religion catholique, toute concession faite aux protestants - et la paix nécessitait qu'il en fit - posait de dramatiques problèmes de conscience. Admettre simplement qu'une paix fût possible, c'était objectivement freiner l'élan de la Contre-Réforme. Pour éclairer sa conscience, Ferdinand II fit appel, en février 1635, à une commission de théologiens appartenant aux différents ordres religieux: jésuites, carmes, capucins et dominicains. Cette commission regroupait également les plus hauts dignitaires de l'Église et de l'État: les cardinaux Pazmany et Dietrichstein, l'évêque Antonius, les comtes Trautmannsdorf, Werdenberg et Schlick ainsi que le vice-chancelier d'Empire Stralendorf. Cette auguste assemblée fut chargée d'établir dans quelle mesure la conclusion d'une paix avec les protestants était compatible avec les exigences de la vraie foi. Elle conclut, à une très nette majorité, que la paix pouvait être conclue sans que la conscience de l'Empereur eût à en souffrir. Rassuré, Ferdinand II fit part de ses projets aux électeurs catholiques (à l'exception évidemment de l'archevêque de Trêves) et à Maximilien de Bavière qui acceptèrent l'idée d'un accord, tout en soulignant qu'il ne devait pas se faire au seul avantage de l'électeur de Saxe, premier prince protestant de l'Empire. Muni de ces avis favorables, l'Empereur écrivit à tous les princes et états allemands, ainsi qu'aux Suédois, pour les inviter à conclure la paix. De fait, la paix de Prague, qui fut signée au palais du Hradcany le 30 mai 1635 entre l'Empereur et l'électeur Jean-Georges de Saxe, était un accord juridiquement complexe. Tout d'abord ce n'était pas un traité de paix formel, puisqu'au regard du droit impérial, un état de l'Empire, tel que la Saxe, ne pouvait pas être en guerre contre l'Empereur. Tout au plus pouvait-on le considérer en rébellion. L'électeur de Saxe ne pouvait pas traiter d'égal à égal avec l'Empereur. De ce fait, la «paix de Prague» était accord qui confirmait seulement les dispositions préliminaires de Pirna en n'impliquant de prime abord que le Habsbourg et le Saxon. Aux termes de cette paix, l'Édit de Restitution, qui avait été la pomme de discorde entre les parties, voyait son application suspendue pendant quarante ans dans les domaines de l'électeur. Les biens ecclésiastiques saxons étaient provisoirement ré,Partis entre les communautés suivant l'état d'avant la promulgation de l'Edit. Il était prévu qu'avant l'expiration du délai de quarante ans, une commission composée de membres des deux religions, en nombre égal, se 22

réunirait pour arrêter définitivement cette partition. Au cas où cette commission ne parviendrait pas à un accord, on en reviendrait alors à la situation telle qu'elle était en novembre 1627, date arbitraire qui avait déjà été évoquée lors des préliminaires de Pirna. Cette disposition ambiguë présentait deux inconvénients majeurs: le problème de la répartition n'était pas vraiment réglé et sa solution était différée de quarante ans. D'autre part, l'accord ne faisait nulle mention des calvinistes, minoritaires en Saxe, qui se voyaient à nouveau exclus du partage. D'autres points plus particuliers étaient abordés. Ainsi, la propriété de l'archevêché de Magdebourg était reconnue au prince Auguste de Saxe, frère cadet de l'électeur. L'administrateur de Magdebourg, Christian-Guillaume de Brandebourg fut indemnisé de la perte des revenus attachés à l'archevêché. Enfin, toujours à Magdebourg, à la demande des habitants, la propriété de quatre charges de conseillers fut transférée de l'Empereur à l'Électeur. En contrepartie, conformément aux dispositions de Pima, l'archevêché de Brême et l'évêché de Halberstadt furent attribués à l'archiduc Léopold-Guillaume, fils cadet de Ferdinand II. Les deux Lusaces furent reconnues comme fief bohémien de l'électeur de Saxe. Un accord particulier fut d'ailleurs conclu au sujet de la liberté religieuse dans ces territoires ainsi qu'en Silésie. Sur le plan militaire, la paix de Prague prévoyait qu'une armée de tous les états fidèles serait constituée sous le commandement honorifique de l'électeur de Saxe et serait chargée de la défense des territoires allemands contre toutes les armées étrangères. Forte de soixante mille hommes, elle se présenterait désormais comme « l'armée de l'Empereur et de l'Empire ». Les troupes saxonnes qui occupaient encore quelques places silésiennes durent se ranger sous les bannières impériales, au même titre d'ailleurs que les troupes bavaroises. Une clause particulière obligea le duc de Saxe à poursuivre devant la justice un de ses sujets, le colonel Brandenstein, qui, deux ans plus tôt, avait fourni aux Suédois les moyens militaires de rançonner des domaines catholiques, notamment en Franconie. Brandenstein fut incarcéré pour dettes et mourut en 1640 dans une prison saxonne. Au-delà de cet accord bipartite, la paix de Prague était une «paix ouverte». C'est-à-dire qu'on invita tous les princes, villes et États protestants à la reconnaître pour bénéficier d'une amnistie totale. Mais beaucoup de princes ruinés par la guerre ne pouvaient se satisfaire d'une amnistie. Chacun essaya donc de négocier son ralliement de façon particulière. Pour tous, cependant, subsistait une clause commune qui ne pouvait être remise en question: celle du partage des biens ecclésiastiques, qui se ferait suivant la situation en vigueur au 12 novembre 1627. Tous les biens confisqués ou indûment appropriés depuis cette date seraient restitués à leurs anciens propriétaires. C'était reconnaître implicitement la caducité de l'Édit de Restitution de 1629 ; c'était notamment reconnaître la souveraineté de Maximilien de Bavière sur le Palatinat rhénan. De fait, la paix de Prague confirma au Wittelsbach la possession du Haut-Palatinat et la reconnaissance de la dignité électorale confisquée à son cousin calviniste. Les fils du défunt Frédéric V n'obtinrent que de maigres compensations territoriales, à condition qu'ils demeurent fidèles et loyaux à l'égard de l'Empereur. Dans l'ensemble, ces dispositions furent bien accueillies par les protestants dont certains trouvèrent ainsi le moyen de récupérer leurs domaines. Ce fut notamment le cas des deux ducs de Mecklembourg qui avaient été chassés par 23

Wallenstein et avaient recouvré leurs biens grâce à Gustave-Adolphe. Pour prix de leur ralliement, l'Empereur leur rendit tous leurs droits. Le duc de Silésie se trouva dans un cas similaire. Les différents princes ne se rallièrent pas avec le même enthousiasme. L'électeur de Brandebourg fut, par exemple, très lent à se décider, bien que, dès le mois de février 1635, une délégation de prélats, de nobles et de bourgeois était venue le supplier de s'accorder avec le Habsbourg. Ses sujets lui remontrèrent que la prolongation de la guerre qu'il avait soutenue de ses deniers, risquait en définitive de ne profiter qu'à la France et à la Suède et nullement au Brandebourg déjà épuisé. Le margrave Georges-Guillaume hésitait cependant à accéder au vœu des délégués, jugeant en particulier que les intérêts calvinistes avaient été méconnus tant par les préliminaires de Pirna que par la paix de Prague. Peu après, il reçut la visite du baron de Rorté, agent de Richelieu, dépêché par la diète de Worms pour le dissuader de se rallier à l'Empereur. Considérant finalement la détresse de son pays, l'électeur accepta de reconnaître la paix. Le landgrave Guillaume V de Hesse-Cassel était tout aussi indécis. Il savait que, s'il reconnaissait la paix, il lui faudrait rendre les territoires que son père Maurice avait conquis, l'épée à la main, en Westphalie. Il refusait pour l'heure de se prononcer. Louis XIII en profita pour lui proposer un traité d'assistance et lui envoya des subsides pour lui permettre de lever 10.000 hommes. Le duc Georges de Brunswick-Lüneburg et le duc Franz-Albrecht de Saxe-Lauenburg étaient quant à eux trop liés aux Suédois pour accepter une soumission immédiate. D'autres princes encore étaient purement et simplement exclus de l'amnistie. C'était le cas des descendants et parents de Frédéric V et notamment de son frère PhilippLudwig. Le duc de Württemberg et le margrave de Bade-Durlach, également exclus, durent supporter l'occupation de leurs domaines par des garnisons impériales. Les sujets autrichiens et tchèques qui avaient pris les armes contre l'Empereur en 1618 et tous les princes et États qui, sous la direction du rhingrave Othon-Louis et du chancelier Oxenstierna, formaient le conseil du cercle de Haute-Allemagne, furent pareillement écartés et leurs biens retenus en gage. Bernard de Saxe-Weimar se trouvait quant à lui dans une position très particulière vis-à-vis de la paix de Prague. Ses titres, ses domaines et même son grade de général n'étaient pas reconnus. En conséquence, la paix ne lui était pas «ouverte» et il se trouvait condamné à poursuivre la guerre: «Son seul royaume était son honneur et sa tente était tout son domaine. Seule la guerre l'avait rendu célèbre et redouté,. seule la guerre pouvait lui apporter la satisfaction de ses ambitions» (Schiller). Malgré ces «cas particuliers », la majorité des états et princes protestants se retrouvaient désormais dans le camp impérial, contre la Suède et la France. La paix de Prague était un pas incontestable vers la paix générale mais, dans l'immédiat, elle n'avait rien résolu. Seule une amnistie générale, sans exclusions, aurait pu rétablir l'unité de l'Empire. Privés de leurs derniers alliés, les Suédois eussent alors été contraints de quitter le pays. Au contraire, les princes tenus à l'écart de la paix n'en éprouvèrent que davantage de ressentiment, ce qui permit aux Suédois d'alimenter le feu de la guerre pendant de longues années encore. De plus, pour de nombreux protestants, la paix de Prague était une véritable forfaiture car elle n'avait accordé aucune liberté religieuse à l'Autriche. Ils en rendaient le duc de Saxe respons~ble et l'accusaient de félonie et de couardise. De même, la 24

paix avait mécontenté nombre de partisans de la Contre-Réforme qui se plaignaient qu'on eût ainsi privé l'Église de certains de ses droits inaliénables et qu'on ait rétrocédé des biens ecclésiastiques aux protestants. Les jésuites, en particulier, dénonçaient la faiblesse de Ferdinand II. Les adversaires les plus résolus de la paix de Prague furent évidemment les Suédois. Depuis la mort de Gustave-Adolphe, ces derniers entendaient mener en Allemagne une sorte de guerre par procuration. Sans renier leurs alliances, ils cherchaient néanmoins à se désengager, ne fut-ce que pour des raisons financières. Au début de 1633, le chancelier Oxenstierna avait ramené sur les rives de la Baltique les régiments proprement suédois et laissé à l'intérieur de l'Allemagne les régiments de mercenaires. C'était une première forme de repli. Le 7 janvier 1635, devant le Conseil d'État, il affirma: « Nous devons faire que cette affaire allemande soit laissée aux Allemands, qui seront les seuls à en tirer quelque bien (s'il en arrive le moindre), et par conséquent ne pas dépenser ici davantage d'hommes ou d'argent, mais plutôt tenter par tous les moyens de nous en sortir ». Pour autant, le Conseil suédois n'envisageait pas la conclusion de la paix sans obtenir un dédommagement. De ce point de vue, la paix de Prague bouleversait leurs plans. Oxenstierna avait tout fait pour éviter le ralliement de la Saxe et du Brandebourg à l'Empereur. Les Suédois étaient inquiets et amers: appelés en Allemagne par les Allemands eux-mêmes pour défendre l'Évangile et les libertés des États, ils se voyaient aujourd'hui presque totalement abandonnés. De leurs efforts, ils n'avaient tiré aucun avantage, pas même des remerciements, des princes pour qui ils avaient combattu et qui signaient maintenant la paix avec les Habsbourg. La paix de Prague ne leur attribuait aucune compensation. Sans doute saisi par quelques remords, le duc de Saxe proposa finalement un dédommagement de 1.500.000 gulden. Les Suédois exprimèrent leur déception devant cette offre si peu en rapport avec les efforts qu'ils avaient consentis et avec les besoins réels de leurs troupes. En outre cette offre offensait leur fierté. Oxenstierna répondit au Saxon par une lettre amère, dans laquelle il estimait que des provinces importantes auraient constitué un plus juste salaire pour les Suédois qui avaient offert le sang de leur roi. Il espérait en fait recevoir le duché de Poméranie, dont le vieux duc Boguslav XIV était toujours sans héritiers. Mais la paix de Prague avait dévolu la Poméranie au prince-électeur de Brandebourg lequel, en contrepartie, avait dû s'engager à interdire l'établissement des Suédois dans les forteresses du duché. Oxenstierna repoussa donc les propositions saxonnes. Cela ne fut pas du goût de certains mercenaires allemands qui servaient sous les drapeaux suédois et se seraient volontiers satisfaits des indemnités proposées par l'électeur de Saxe. En août 1635, ils manifestèrent leur mécontentement en retenant Oxenstierna en otage au camp de Magdebourg. Pour se dégager de ce mauvais pas, le chancelier promit de fournir des sommes d'argent équivalentes avant la fin de la guerre, faute de quoi les troupes seraient autorisées à venir lever des contributions en Suède. Comme le remarque G.Parker, « de ce moment, le contentement de la troupe devint pour la Suède une considération fondamentale dans toute négociation de paix ». De fait, Oxenstierna n'était pas tant gêné par l'augmentation soudaine du nombre de ses adversaires que par l'impossibilité dans laquelle il se trouvait désormais de ravitailler son armée. Nombre de magasins lui étaient dorénavant 25

fermés. La position suédoise était d'autant plus délicate que la trêve conclue avec la Pologne arrivait à expiration et qu'une partie des troupes devrait alors être retirée des bords du Rhin pour aller surveiller l'Oder. Les Suédois ne pouvaient pas s'offrir le luxe de combattre seuls sur deux fronts aussi éloignés. L'entretien qu'Oxenstierna avait eu au mois d'avril 1635 avec Louis XIII et les promesses de secours faites par ce dernier inclinaient les Suédois à se maintenir sur le Rhin. L'entrée en guerre de la France fut pour eux un soulagement: plus question de quitter l'Allemagne. Restait à écarter la menace polonaise en renouvelant la trêve. Les Français, là encore, apportèrent une aide efficace en envoyant le comte d'Avaux comme médiateur à Varsovie. Maître des requêtes depuis 1623, cet habile diplomate s'était déjà illustré dans des missions délicates à Venise, à Rome et en Allemagne. Il arriva à la cour de Ladislas comme représentant accrédité à la fois par la France et par la Suède. Les négociations furent longues et difficiles car Ladislas IV était dans une position de force qui le rendait peu enclin aux concessions. La victoire écrasante qu'il avait remportée à Smolensk, le 24 février 1633, sur l'armée moscovite et le traité de Polanow signé en 1634, à la suite de cette victoire, avaient mis fin à la période séculaire des guerres à l'est de l'Europe. Ladislas manifestait désormais l'intention de s'allier à la Moscovie pour déclarer la guerre à la Suède dès la fin de la trêve et recouvrer le trône des Vasas. En outre, le roi de Pologne éprouvait quelque réticence à donner satisfaction à la France. Il se souvenait en effet, qu'en 1629, alors que la guerre contre la Moscovie battait son plein, la France avait conclu un traité de commerce avec les Russes, acquérant notamment le droit de tenir comptoir à Arkhangelsk, Pskov, Novgorod et Moscou. En 1630, vingt navires français (et soixante-douze en 1631) avaient ainsi mouillé dans les ports russes, au grand dam des Polonais. Il fallut tout le talent du comte d'Avaux pour venir à bout des préventions du roi de Pologne qui accepta finalement de proroger la trêve avec les Suédois. Ladislas IV posa néanmoins des exigences draconiennes: la Suède devait retirer toutes ses garnisons de la Prusse royale et rendre la Livonie dont la conquête lui avait pourtant demandé tant d'efforts. Oxenstierna jugea ces conditions désastreuses mais, pressé par la nécessité, il les accepta. Le 12 septembre 1635, à Stuhmsdorf (Sztum), en Prusse, l'acte prorogeant la trêve pour une durée de vingtsix ans fut officiellement signé. La Suède avait désormais les mains libres pour continuer la guerre en Allemagne. Richelieu n'oublia pas le rôle éminent joué par le comte d'Avaux : c'est à lui qu'il fera à nouveau appel lorsque s'ouvriront les négociations finales en Westphalie. Pour l'armée suédoise, la trêve avec la Pologne arrivait à point nommé. Depuis de longs mois en effet, Baner se battait avec l'énergie du désespoir pour obtenir du chancelier Oxenstierna des subsides et du ravitaillement. Son armée était épuisée et désemparée. Les mutineries se multipliaient au point que le maréchal avouait: «Je déplore le fait que chaque officier donne des ordres comme il l'entend». Découragé, il menaçait Oxenstierna, soit de passer au service de l'électeur de Saxe, soit de créer une milice personnelle avec les quelques soldats qui lui restaient fidèles. Heureusement, juste avant l'hiver, l'arrivée de troupes fraîches, rendues libres par la trêve avec la Pologne, permit de restaurer la discipline et de trouver quelques ressources. Baner en profita pour enlever Domitz (novembre 1635), sur les bords de l'Elbe, et écraser un parti de Saxons devant Golberg. Il installa ensuite 26

ses troupes dans des quartiers aux frontières de la Saxe, attendant que Torstensson vienne le soutenir. Pendant ce temps, les Impériaux avaient repris Augsbourg, au terme d'un siège épuisant de plus de six mois. La ville avait perdu plus de la moitié de sa population; les survivants ressemblaient à des fantômes et les derniers défenseurs étaient tombés d'inanition à leurs postes. «Pendant les trois derniers mois, ils avaient mangé des chats, des rats et des chiens, et huit semaines avant la reddition, les habitants découpaient les harnais du bétail pour les faire bouillir et les mâcher. Unefemme avoua avoir cuit et mangé le cadavre d'un soldat qui était mort dans sa maison. En dépit de tout cela, les conquérants célébrèrent leur victoire par un banquet et s'enivrèrent toute la nuit pendant que les bourgeois affamés écoutaient et se demandaient quand ils auraient quelques provisions» (c.V. Wedgwood).

Combats sur le Rhin

Bernard de Saxe-Weimar s'inquiétait des progrès impériaux. L'archiduc Ferdinand-Ernest, Gallas, Piccolomini et Mansfeld étaient maintenant tous passés sur la rive gauche du Rhin. Il y avait déjà, côté impérial, près de 20.000 fantassins et environ 12.000 cavaliers. En outre, l'Empereur envoyait 12.000 fantassins et 5.000 chevaux vers les Pays-Bas et levait encore de nouvelles troupes. Bernard de Saxe-Weimar attendait toujours les secours promis par les Français lors de la diète de Worms. Devant la poussée des Impériaux, il abandonna ses positions et partit à la rencontre du marquis de Feuquières, en direction de Sarrebruck, en effectuant quelques détours. Avec le rhingrave Othon l, vice-président du cercle de Haute-Allemagne, il se rendit à Francfort où il mit en garde les habitants contre la tentation d'accepter les propositions de paix de l'Empereur. Puis il laissa des troupes en garnison dans Worms, Mayence et Kaiserslautern. En chemin, à Frankenthal, Bernard rencontra l'administrateur du Palatinat, Philipp-Ludwig, chassé de Heidelberg par Jean de Werth. Le Palatin, accompagné de fonctionnaires en exil, demanda au duc de Weimar l'autorisation d'entreposer décemment le cercueil de son frère - le malheureux Frédéric V qui n'avait pas encore pu être rapatrié à Heidelberg, en raison des caprices de la politique. Le prince de Weimar et les Palatins rendirent les honneurs à ce mort bien encombrant, dont le cercueil fut finalement déposé dans l'église de Frankenthal. Après la cérémonie, le duc assura ses visiteurs qu'il maintiendrait plusieurs garnisons sur la rive droite du Rhin jusqu'à l'arrivée des
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Le rhingrave Othon-Louis de Salm était mort le 16 octobre 1634, à Worms, à l'âge de trente-sept ans, des suites d'une baignade dans les eaux froides du Rhin, quelques jours à peine après avoir contresigné le pacte que Français et Suédois avaient conclu à Strasbourg au sujet de l'occupation des villes rhénanes (cf. L'Empire supplicié). Six mois après son décès, sa veuve accoucha de son fils Jean X. Dans l'immédiat ses deux frères Othon (dont il est question ici) et Jean-Philippe assurèrent sa succession à la tête de ses domaines et au commandement militaire du cercle de Haute-Allemagne. 27

renforts français. Il ne leur cacha cependant pas que le ralliement de la majorité des princes protestants à l'Empereur le mettait dans une situation stratégique difficile. À Zweibrucken, Bernard de Saxe-Weimar trouva toutefois un allié fidèle en la personne de Jean II, comte palatin de Zweibrucken (Deux-Ponts), qui refusait toujours de se soumettre à l'Empereur. Le fils de Jean II combattait déjà aux côtés des Suédois; seul son âge avancé empêchait le comte d'en faire autant. Pour l'heure, Jean II et sa famille s'apprêtaient à quitter leur capitale et à gagner Metz, pour ne pas tomber aux mains de l'ennemi. Bernard de Saxe-Weimar arriva finalement à Sarrebruck pour y attendre Feuquières, l'envoyé de Richelieu, qui était allé à Chaumont presser le cardinal de La Valette d'amener une armée française sur les bords du Rhin. Feuquières arriva à Sarrebruck, seul: aucune troupe ne l'accompagnait. Le duc de Weimar fut très déçu et fit part de son amertume. Le retard des secours français était d'autant plus inquiétant que les Impériaux continuaient d'avancer: ils avaient déjà chassé de Worms et de Mayence les garnisons que Bernard y avait laissées et, en outre, Piccolomini, après avoir franchi le Rhin à Philippsburg, se préparait à assiéger Kaiserslautern. Feuquières affirma avoir convaincu le cardinal de La Valette de se mettre en route dans les plus brefs délais. Quoiqu'il en fut, ce retard obligeait le duc à modifier ses plans. Son intention fut alors de retourner protéger Francfort en coupant la route aux ravitaillements impériaux. Il comptait, pour cela, sur l'aide du landgrave de Hesse-Cassel et du duc de Brunswick-Lüneburg. Mais ces nouveaux plans furent également abandonnés, car, au moment de se mettre en route, à la mijuillet, Bernard de Saxe-Weimar apprit que le cardinal de La Valette avait enfin fait mouvement vers le Rhin, à la tête d'une importante armée. Richelieu avait travaillé sans relâche à la préparation de la grande armée rhénane. À la mi-mai, il avait décidé d'en confier le commandement au cardinal de La Valette, qui, en tant que gouverneur de Metz, avait montré de réelles qualités d'organisateur. C'était aussi une façon de récompenser ce dernier pour l'aide précieuse qu'il avait apporté lors de la Journée des Dupes. En apprenant sa nomination, La Valette avait quitté son camp de Lure et s'était rendu à Fontainebleau pour y recevoir les ordres du roi. Le 3 juillet, après son passage à la Cour, il repartait pour Chaumont où l'attendaient 18.000 fantassins et 6.000 cavaliers rassemblés depuis plusieurs mois par les marquis de Sourdis 1 et de Bellefonds et par le sieur du Hallier, homme de confiance de Richelieu. Sitôt arrivé dans le Bassigny, le cardinal déplaça sa nouvelle armée vers Metz. Le 19 juillet 1635, le cardinal de La Valette, accompagné du marquis de Feuquières, rencontra le duc de Saxe-Weimar à Morhange. Inquiet des progrès de Piccolomini devant Kaiserslautern, le duc pria le cardinal de faire avancer ses troupes jusqu'à cette ville. Les Français se mirent en route, via Sarrebruck. Il fallait se hâter car, dans l'intervalle, la situation s'était encore aggravée. Le duc Charles de Lorraine, profitant de la faiblesse de l'armée du duc de La Force, s'était en effet
1 Charles d'Escoubleau, marquis de Sourdis et d'Alluye (1558- 21 décembre 1666), maître de camp général de la cavalerie et chevalier des ordres en 1633. Il deviendra lieutenant-général en 1639, puis conseiller d'État et gouverneur de l'Orléanais. Époux de Jeanne de Monluc et frère de l'archevêque de Bordeaux.

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emparé de Remiremont après trois assauts meurtriers. Mais il y avait plus grave encore: Jean de Werth, après s'être avancé jusque dans les faubourgs de Strasbourg, avait mis le siège devant Colmar et ravageait les villages alentour tandis que Gallas investissait Haguenau à la tête d'une puissante armée; enfin, d'autres contingents impériaux menaçaient Sélestat et Montbéliard. Devant ces périls, le 20 juillet, à Saint-Germain, Louis XIII écrivit une lettre pressante au cardinal de La Valette : «~..) Il est de tout nécessaire que vous avanciez avec mon armée que vous commandez jusqu'à Sarbric, pour vous joindre à lui (le duc Bernard). Lorsque vos forces seront réunies, vous pourrez prendre résolution ensemble selon l'état des affaires... Si la place (Kaiserslautern) peut être secourue, ce sera un très grand avantage pour mes affaires, parce qu'elle est capable d'arrêter les ennemis et de les tenir éloignés de nous. ~..) Si Kaiserloutre peut être délivré, ce sera à vous de juger sur les lieux si ~..) vous pouvez faire passer mon armée plus avant que celle de mon cousin le duc de Weymar, pour essayer, en vous avançant, de délivrer Mayence.» Le 24 juillet, le cardinal de La Valette quitta Pont-à-Mousson en se plaignant déjà du manque d'effectifs, surtout dans la cavalerie, et des difficultés de ravitaillement. Au vrai, le duc de La Force lui avait «emprunté» les régiments de Turenne et de Nettancourt et ne les avait toujours pas rendus. Le vicomte de Turenne ne rejoindra l'armée du Rhin qu'à la mi-août et entrera dans l'état-major avec le grade de maréchal de camp, aux côtés du colonel Hébron et du comte de Guiche. Le 27 juillet, royaux et Weimariens firent leur jonction au village de Freimingen et se présentèrent réunis devant Sarrebrück. Les nouvelles étaient mauvaises. Gallas, ayant quitté l'Alsace, avait rejoint Piccolomini devant Kaiserslautern et s'était finalement emparé de la ville que les Français avaient trop tardé à secourir, puis avait enlevé Worms mal défendue. Le général impérial était maintenant devant Zweibrücken avec près de 6.000 cavaliers et 3.000 fantassins. Le cardinal de La Valette lança immédiatement le comte de Guiche avec huit cents mousquetaires au secours de la place menacée. Surpris par l'arrivée soudaine des Français, Gallas préféra lever le siège car il avait imprudemment laissé le gros de ses forces à Mayence. Gallas fuyait vers le nord pour échapper aux Français lancés à ses trousses. Il s'empara, en chemin, du château de Landstuhl, dont le gouverneur Schink lui ouvrit complaisamment les portes. Il tenait là une position remarquable qui commandait un étroit défilé que les poursuivants devaient nécessairement emprunter. Les Français s'étaient arrêtés à Homburg, au nord de Zweibrücken, bien avant l'entrée du défilé, pour attendre le reste de l'armée et les bagages restés à Sarrebrück. Cependant, le duc Bernard avait détaché une avant-garde de 2.000 cavaliers pour ne pas perdre la trace de Gallas. Ignorant que ce dernier tenait Landstuhl, les Weimariens s'avancèrent imprudemment dans le défilé où ils furent cueillis par un feu meurtrier. Pris de court, ils tentèrent de grimper à l'assaut de la citadelle. Mais le chemin était trop escarpé. Bien que dix fois plus nombreux que les Impériaux, les cavaliers weimariens durent s'en retourner à Homburg. Le cardinal de La Valette hésitait à avancer davantage ses troupes. Le 31 juillet, il écrivit au surintendant Bouthillier: «Aujourd'hui je suis en extrême peine, n'ayant pas assez de pain pour m'avancer en Allemagne et étant contraint de me 29

fier en la parole du duc de Weimar, lequel m'en promet bien». Le manque de ravitaillement se faisait déjà cruellement sentir. Dans une autre lettre, il insista: «Si nous étions assurés de nos vivres, nous n'aurions rien à craindre, mais il est impossible de faire venir de Metz tout ce qui nous est nécessaire». Attentif à ce problème, le roi envoya M. du Houssay et M. de Bordeaux en Champagne pour y réquisitionner du blé. Le secrétaire d'État, Abel Servien informa La Valette des décisions royales: «l'intention du Roy est d'establir deux grands magasins dans Metz et dans Nancy, à cause qu'on lui a dit que ceux de Marsal et de Moyenvic ne sont ni sûrs ni commodes». Le 12 août, alors qu'il s'apprêtait à quitter Paris pour la Lorraine, Louis XIII écrivit au cardinal de La Valette: «Je veux vous recommander ce que je vois que vous n'oubliez pas, d'assurer si bien vos vivres que la nécessité ne ruine pas nos troupes et ne les fasse pas débander, ce qui arrivera indubitablement si elles se rencontrent en des lieux où elles n'aient pas de pain. Vous êtes trop clairvoyant pour ne pas connaître combien il est important pour mon service de conserver le duc de Weimar attaché à nos intérêts. C'est pourquoi j'estime qu'il faut, en toutes façons, essayer que vous demeuriez conjoints ensemble, pourvu que ce soit en des lieux où les armées puissent subsister». Bernard de Saxe-Weimar suppliait le cardinal, toujours hésitant, de repartir à la poursuite de Gallas et de le repousser sur la rive droite du Rhin. Si les Impériaux demeuraient sur la rive gauche, argumentait Bernard, l'armée royale ne pourrait même plus se replier vers la Sarre ou la Moselle sans crainte d'être attaquée. De plus, poursuivait le duc, ses propres troupes pourraient rejoindre celles du landgrave de Hesse-Cassel qui avait promis d'intervenir. Mais il fut bientôt trop tard pour rattraper Gallas, aussi le duc proposa-t-il d'aller débloquer Mayence assiégée par Wolf von Mansfeld. Devant l'insistance du Saxon, le cardinal décida de tenter l'aventure. Le 2 août, l'armée quitta Homburg et s'engagea dans la vallée du Glan. Le cardinal fut soulagé en recevant un nouveau message du roi qui approuvait le mouvement: «Comme je ne connais ni les périls ni les incommodités de ce voyage, je remets à votre disposition de conduire mon armée que vous commandez dans les lieux que vous jugerez convenables à mon service». Le cardinal avait eu raison de suivre le plan de Bernard de Saxe-Weimar car les régions traversées regorgeaient de blé. Le moral des troupes remontait.

A Alsenz,

une petite ville du Bas-Palatinat

vidée de ses habitants,

La Valette

reçut deux nouvelles intéressantes par une dépêche du colonel Hohendorff qui défendait Mayence: les troupes du comte Wolf von Mansfeld venaient de lever le siège de la ville pour rejoindre Gallas à Worms et, par ailleurs, le landgrave de Hesse-Cassel s'était mis en marche pour débloquer Francfort. Ce message souleva une vague d'enthousiasme dans les rangs Franco-weimariens : Mayence était sauvée sans qu'on eût à se battre. L'armée royale reprit sa marche vers la grande cité rhénane. Elle traversa Kreuznach sans rencontrer l'ennemi puis se présenta devant Bingen, à quelques lieues à l'ouest de Mayence. Une garnison impériale, forte d'à peine quatre cents hommes, commandée par le colonel du Moulin, lui opposa une forte résistance. Il fallut bombarder la place pendant deux jours et ouvrir une brèche par laquelle s'engouffrèrent les troupes du comte de Guiche. La population accepta de se rendre mais le colonel du Moulin réussit à se barricader dans le château avec ses 30

troupes et continua le combat avec acharnement. Le comte de Guiche ne se rendit totalement maître de la citadelle que le 13 juin après quatre jours d'efforts. Les Français n'avaient perdu que neuf hommes, parmi lesquels le lieutenant de Chalençay. Le comte de Guébriant, capitaine des gardes, et le comte de la Suze, blessés, durent quitter provisoirement le service. Le cardinal de La Valette confia Bingen à la garde d'un régiment allemand sous les ordres du colonel écossais Jacob Ramsay, puis reprit la marche vers Mayence. Bernard de Saxe-Weimar avait pris les devants et s'était emparé de deux châteaux sur la rive gauche du Rhin, à proximité de Mayence. Déjà il faisait avancer la construction d'un pont de bateaux sur le fleuve. Il apprit bientôt avec satisfaction que 20.000 hommes, conduits par son frère, Guillaume de Saxe-Weimar, le landgrave de Hesse et le colonel Sperreuter, s'apprêtaient à le rejoindre après avoir levé le siège de Hanau. Dans le même temps, Louis XIII confirma au cardinal l'arrivée de 6.000 fantassins et 2.000 cavaliers détachés des armées de Brézé et de Châtillon qui opéraient alors dans les Pays-Bas et devaient entrer en Allemagne par Coblence. L'armée franco-weimarienne quitta Bingen le 19 août. Cinq jours plus tard, elle fit son entrée dans Mayence sans rencontrer de difficultés puisque Gallas avait abandonné le siège de la ville depuis deux semaines et s'était replié vers Darmstadt, puis Worms et Spire, avec 4.000 soldats totalement épuisés. Le cardinal de La Valette s'installa dans le palais archiépiscopal. Dès le lendemain, Bernard de SaxeWeimar vint le supplier de franchir le Rhin et de s'établir dans un camp fortifié à Hochheim, au confluent du Main et du Rhin. Le cardinal qui avait déjà perdu 3.000 hommes depuis Metz, hésitait à s'avancer plus profondément en Allemagne alors que le ravitaillement était si mal assuré. Bernard sut néanmoins le convaincre, faisant notamment valoir l'arrivée imminente du renfort hessois. Mais les troupes ne l'entendirent pas ainsi et refusèrent de passer outre-Rhin. La garde suisse, fait rarissime, se mutina, arguant que son contrat ne prévoyait pas une expédition aussi lointaine. Les désertions se multiplièrent et les gendarmes du prince de Condé refusèrent d'avancer. Utilisant à la fois la menace et la supplique, l'état-major réussit à apaiser la situation. On avait perdu un temps précieux. Les 25 et 26 août, 10.000 fantassins et 8.000 cavaliers français franchirent le pont sur le Rhin que Weimar avait réussi à terminer in extremis. Ils s'installèrent à Hochheim, tandis que les Weimariens, restés sur la rive gauche, s'établissaient à Gustavsburg, sous Mayence, dans l'ancien camp de Gustave-Adolphe. Pendant ce temps, les Impériaux n'étaient pas restés inactifs. Profitant du fait que les Hessois avaient levé le siège de Hanau, le général Melchior von Hatzfeld et le baron de Lamboy avaient attaqué Francfort. Bernard de Saxe-Weimar avait aussitôt dépêché le marquis de Feuquières dans la ville menacée afin d'encourager les bourgeois à la résistance. Dans le même temps il avait envoyé à Saxenhausen, sur la rive gauche du Main, juste en face de Francfort, le régiment du duc de Württemberg et celui de Ratilly, avec cinq cents chevaux sous les ordres du colonel Rose. Mais ces secours arrivèrent trop tard. Les bourgeois de Francfort avaient déjà entamé des négociations avec le général Hatzfeld, obligeant le gouverneur suédois, Jean Vitztum d'Ekstad, à se réfugier dans Saxenhausen. Le 19 août, les troupes impériales faisaient leur entrée dans Francfort et, quelques jours plus tard,

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enlevaient Saxenhausen, après avoir obtenu la capitulation du général-major Vitztum. Le duc de Württemberg était encore loin. La prise de Francfort inquiétait les Franco-weimariens installés à Mayence, les deux villes n'étant distantes que de six lieues. L'objectif de Bernard de SaxeWeimar était maintenant de provoquer une bataille générale afin de briser l'élan des Impériaux. Pour cela, il comptait sur l'aide du landgrave de Hesse et du duc Georges de Brunswick-Lüneburg. Pour les décider, il dépêcha auprès d'eux le comte Jacob de Hanau, beau-frère du landgrave, et le major Witterstein. Mais, ayant appris la chute de Francfort, le Hessois avait pris les devants en écrivant au cardinal de La Valette: «J'ay prié M de la Boderie de vous dire bien particulièrement ce qui en est et le mémoire que je luy ay baillé vous esclaircira des raisons qui nous obligent de croire que la conjoncture de nos troupes avec les vostres et celles de mon cousin M le duc de Saxe de Weymar ne sera ny advantageuse pour le bien public ny aussy aucunement possible.» Les Franco-weimariens se retrouvaient seuls pour affronter l'ennemi, ce qui ne les encourageait guère à s'enfoncer plus à l'est. Les Impériaux se faisaient d'ailleurs chaque jour plus pressants. Dans la nuit du 6 au 7 septembre, ils tentèrent de rompre le pont de bateaux en face de Mayence en faisant dériver un brûlot sur le fleuve. Les gardes du pont sonnèrent l'alarme et les assaillants furent repoussés ainsi que le brûlot. Le pont était sauvé, ce qui évitait aux troupes françaises de se retrouver totalement isolées sur la rive droite du Rhin. Pour décourager une nouvelle attaque, les Français lancèrent plusieurs contre-offensives. Le 8 septembre, le comte de Guiche défit plus de 3.000 Croates près de Hochheim, mais le 13 septembre, Turenne et Feuquières, qui s'étaient avancés jusque sous les murs de Francfort, furent cernés par Lamboy et Hatzfeld. Les Impériaux se jetèrent contre les régiments de Feuquières qui ne furent sauvés que par une vigoureuse contre-attaque de Turenne. Au cours de la mêlée, le général Hatzfeld fut grièvement blessé et dut être évacué vers l'arrière. La Valette se trouvait dans une situation de plus en plus inconfortable, n'ayant toujours reçu aucun secours. Richelieu lui avait pourtant promis le renfort des troupes de M. de Bellefonds, mais ces dernières étaient restées à Metz, car le ministre songeait maintenant à les utiliser en Lorraine, notamment pour dégager Sierck, menacée par les troupes ducales. De plus, la disette faisait des ravages. Il n'y avait plus un seul village, dans un rayon de dix lieues autour de Mayence, qui pût fournir du ravitaillement. Offenburg, le commissaire-général aux vivres de l'armée weimarienne, et Bouault, son homologue français, étaient incapables de parer aux besoins. Le dénuement de l'armée était tel qu'il n'était plus question d'attaquer Gallas, solidement retranché entre Worms et Spire. Bernard proposa alors de retourner du côté de Trêves ou Coblence, dans l'espoir d'y trouver des vivres. De nouvelles difficultés surgirent. Le duc, qui avait englouti une fortune pour mener campagne, réclama soudain à la France de nouveaux subsides, à hauteur de quatre millions de livres. Jamais, pas même à Gustave-Adolphe, Louis XIII n'avait accordé une somme aussi considérable que la situation financière du moment empêchait d'ailleurs de verser. De sordides négociations s'engagèrent entre le duc de Weimar et le cardinal de La Valette. Exploitant les circonstances, les Impériaux firent miroiter au duc, par l'intermédiaire d'un officier hessois, les avantages qu'il aurait à passer au service de l'Empereur. Les discussions menaçaient d'être longues 32

car le cardinal et le marquis de Feuquières avaient reçu comme consigne de Paris de ne pas promettre plus de 3.200.000 livres. Gallas, profitant de la mésentente de ses adversaires, quitta les environs de Worms, rappela à lui les troupes qui n'étaient pas indispensables au siège de Mannheim et marcha vers Mayence. Du coup, les alliés en oublièrent leur querelle et hâtèrent le retour de l'armée française sur la rive gauche du Rhin. Le 17 septembre, les troupes du cardinal quittèrent leur camp de Hochheim et franchirent le fleuve. Le lendemain, les Weimariens levèrent leur camp de Gustavenburg, après avoir confié la garde de Mayence à huit régiments commandés par le colonel Hohendorff. L'armée en retraite traverse Wolfsheim, puis franchit la Nahe, le 19 septembre, par le pont de Kreuznach. Le duc de Weimar effectue un détour par Bingen pour y embarquer, par voie fluviale, un gros canon destiné à Coblence, puis il rejoint les Français devant Kreuznach. Mais ses soldats, qui auraient souhaité rester à Mayence, menacent de se rebeller. Le duc doit réprimer un début de mutinerie et tue, en la circonstance, de ses propres mains, un des meneurs nommé Vloff. Les esprits s'apaisent. Les généraux décident alors de se retirer vers Metz, par Meisenheim et Saint-Avold. Le 21 septembre, Turenne se porte à l'avant-garde avec deux régiments suédois et une compagnie de chevau-légers. Dans la soirée, près du hameau de Handreheim, il tombe sur 4.000 cavaliers croates sous les ordres de Colloredo. Les Français, surpris de se trouver si près de l'ennemi, craignent de se trouver nez à nez avec le gros de l'armée. Pourtant, avec la promptitude de décision qui fera sa réputation, Turenne ordonne l'attaque. Il prépare la charge de la cavalerie en ouvrant au canon et au mousquet des brèches sanglantes dans les rangs ennemis puis se lance en avant. Le combat fait rage. Les Impériaux surpris par la fougue française perdent pied et s'égayent. Ils laissent sur le champ de bataille 200 morts et 300 prisonniers, parmi lesquels le colonel Bender et des officiers de la chambre du prince Casimir, frère du roi de Pologne. Les régiments italiens du duc de Toscane et de Francisco de Gonzague ont été taillés en pièces. En outre, les Impériaux abandonnent treize pièces d'artillerie. La victoire de Turenne n'était que très partielle. Gallas, qui n'avait pas participé au combat, tenait Meisenheim et coupait la route des Français. L'état-major, préférant l'éviter, décida d'effectuer un détour par Sobernheim et de brûler une partie des convois afin de récupérer des chevaux pour tirer les canons. Le reste des bagages fut dirigé vers Metz, par Ottweiler. Le 22 septembre, l'armée reprit sa marche mais son arrière-garde fut attaquée par 2.000 Croates. Grâce à la présence d'esprit de M. de Nettancourt qui sut promptement organiser une contre-attaque, le pire fut évité. Le lendemain, on repartit vers Vaudrevange, près de Sarrelouis, où on espérait souffler un peu. Mais, sous l'effet d'une pluie battante, les chemins s'étaient transformés en bourbiers. Il fallut se résoudre à abandonner une partie de l'artillerie. Le jour suivant, l'armée franco-weimarienne dut traverser un défilé très étroit, propice aux embuscades, pour atteindre les rives de la Nahe. Sous la protection de M. de Vennes et de la cavalerie suédoise, ce délicat passage fut franchi sans heurts. Il fallait faire vite car les Croates harcelaient l'arrière-garde. Partout à l'horizon s'élevaient les fumées des villages incendiés. Le 24 septembre, l'armée arriva à Birkenfeld. On sollicita le comte palatin pour qu'il prenne en dépôt les dernières pièces d'artillerie, mais, par crainte des représailles des Impériaux, le comte refusa. Il fallut noyer les canons dans un 33

étang. Le surlendemain, les Franco-weimariens exténués parvinrent enfin sur les hauteurs de Vaudrevange après avoir repoussé, grâce à Turenne, une nouvelle attaque de Croates. Il fallait maintenant franchir la Sarre. Le gouverneur de Vaudrevange, M. de Nels, fit construire un pont de bateaux et ravitailler les troupes. Dans le même temps, M. de Vaubécourt, alerté par le cardinal de La Valette, avait quitté Metz à la tête de 2.000 cavaliers, afin d'aider au passage de la Sarre. M. de Bellefonds agit pareillement. Mais ces secours arrivèrent trop tard. Le 27 septembre, l'armée franco-weimarienne avait traversé le fleuve et quitté Vaudrevange. Mais Gallas avait également franchi la Sarre, plus en amont, avec 8.000 cavaliers et cherchait à couper la route de Metz. Les Français durent alors faire un détour pour franchir la Nied par le pont de Boulay. Dans l'après-midi, alors que l'avant-garde, les gendarmes de Condé, et les bagages avaient déjà passé le pont, neuf régiments impériaux et six compagnies de dragons croates tombèrent sur la cavalerie franco-suédoise commandée par le colonel Hébron, le généralmajor Taupadell et le major-comte de Rittberg. Les Français allaient ployer, lorsque Guébriant, qui commandait l'arrière-garde, surgit avec quatre cents mousquetaires et pénétra dans les rangs ennemis. Les salves meurtrières des mousquets brisèrent net l'élan des cavaliers croates. Les troupes du colonel Hébron se ressaisirent et lancèrent une vigoureuse contre-attaque. Les Impériaux ne purent résister et s'enfuirent à toutes jambes, abandonnant de nombreux morts et blessés. Malgré la violence du choc, les Français n'eurent que peu de dommages. Ils perdirent tout de même trois officiers de valeur: le marquis de Mouy, lieutenant des gendarmes, et les lieutenants de Cahuzac et de Londigny. Les vainqueurs restèrent à Boulay jusqu'au lendemain, puis se répartirent dans plusieurs villages autour de Metz. Démoralisées par l'échec de Boulay, les troupes de Gallas étaient épuisées. Cependant, pour empêcher l'acheminement par les Franco-weimariens des secours destinés aux garnisons restées sur le Rhin, Gallas et Gonzague décidèrent d'attaquer Sarrebrück avec 6.000 hommes. Pressentant le danger, MM. de Bellefonds et d'Argenson avaient dès le début de septembre envoyé le marquis de Colligny de Cressia défendre la ville et soutenir son gouverneur, M. de Bonnemare. Le 16 septembre, les premiers régiments impériaux arrivèrent devant les murs. Le 18, Cressia tenta vainement une sortie pour desserrer l'étau des assaillants. Les assiégés crurent cependant être venus à bout de la patience des Impériaux lorsque ceux-ci levèrent leur camp, dans la nuit du 20 au 21 septembre. Ce n'était qu'une manœuvre: ils réapparurent deux jours plus tard. Le 25 septembre, M. de Bonnemare adressa un ultime message au cardinal de La Valette: «Les bourgeois de notre basse ville voulaient se rendre quand l'ennemi nous investit,. ceux de la haute ville parlent assez mal à propos, et nous sommes ainsi dans la méfiance et toujours nuit et jour sous les armes». On ne put envoyer aucun secours à Sarrebrück. La mort dans l'âme, le marquis de Cressia et le gouverneur durent capituler. Les Impériaux se dirigèrent alors sur Vaudrevange qu'ils enlevèrent après cinq assauts, courageusement repoussés par le gouverneur, M. de Nels. Lorsque celui-ci tomba entre les mains ennemies, le cardinal de La Valette intervint auprès du roi afin que la rançon fût payée. Puis Gallas enleva Saint-Avold. Les troupes

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françaises stationnées à Metz ne pouvaient dorénavant plus communiquer avec l'Allemagne rhénane.

Louis XIII en Lorraine Tandis que le cardinal de La Valette et le duc de Saxe-Weimar connaissaient des fortunes diverses sur les bords du Rhin, les combats s'étaient poursuivis en Lorraine. Après la prise de Remiremont, le duc Charles avait assiégé Rambervillers en évitant de trop s'approcher d'Épinal aux mains des Français. La petite cité vosgienne n'avait résisté que quelques jours avant de laisser entrer le duc qui y avait installé son camp. Après avoir ravagé les environs de Colmar et de Sélestat, Jean de Werth, à la tête de 3.000 cavaliers, avait quitté l'Alsace par le col de Sainte-Marie, puis enlevé Saint-Dié et Raon, avant d'effectuer sa jonction avec le duc. Disposant désormais de troupes suffisantes, Charles de Lorraine put lancer des offensives en différents points. Le colonel Maillard fut envoyé dans les environs de Nancy pour réquisitionner des vivres, tandis que François de Saligny, seigneur de Leymant, maréchal de camp du duc de Lorraine s'empara de SaintMihiel, au début du mois de juillet. Louis XIII était très préoccupé par les succès ducaux et plus encore par l'attitude de la population lorraine qui manifestait une totale fidélité à Charles IV. Dans un pays qui lui était entièrement acquis, ce dernier n'aurait aucun mal à rejoindre les Impériaux. De plus, l'inefficacité des troupes du duc de La Force qui n'avaient pu conquérir que la petite ville de Darney, près d'Épinal, au mois de juin - inquiétait également le roi. Tant qu'il dut suivre les opérations en Flandres, il se fit représenter en Lorraine par François de l'Hospital, seigneur du Hallier, qui fut chargé de reprendre l'armée en main. Richelieu, bien que malade et alité, suivait de près la mission de du Hallier et l'encourageait, par courrier, à nettoyer le pays lorrain, «châtiant ceux qui sy sont révoltés, faisant raser les petites places qui ne devaient pas être gardées et mettant de petites garnisons où il sera nécessaire ». L'arrivée du futur maréchal de l'Hospital en Lorraine ne suffit pas à dissiper le profond malaise de l'armée. Ce malaise tenait pour beaucoup à la personnalité du commandant en chef, le duc de La Force. Jacques Nompar de Caumont, duc de La Force, maréchal de France en 1622, était né en 1555, sous le règne de Henri II. À quatre-vingts ans, il lui était bien difficile de commander une armée aussi indisciplinée que celle que le roi lui avait confiée en Lorraine. Il fut rapidement dépassé par les évènements et ne put empêcher désertions et actes de désobéissance. La situation était si critique que Louis XIII, dès son retour des Flandres, dut prendre des mesures draconiennes. À la fin du mois de juillet, il fit promulguer par Richelieu une ordonnance contre les officiers absents, sans motifs ou congés autorisés. Il y en avait pas moins de cent cinquante. Des sanctions très sévères, telles que la dégradation des armes et de la noblesse pour les nobles et la peine des galères pour les roturiers, furent prises. Louis XIII justifia sa sévérité dans une lettre à Richelieu: «Je vous renvoie l'ordonnance contre les officiers

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absents: je l'ai signée. Elle est un peu rude, mais aux extrêmes maux, il faut d'extrêmes remèdes». Les maux étaient en effet extrêmes, à commencer par la désorganisation des troupes. Le roi, déjà consterné par l'inconduite de son armée en Flandres, écrivit le 5 août à Richelieu, sur un ton désabusé: «C'est une chose étrange que la légèreté des Français. Je crois que le meilleur remède pour faire revenir les officiers à leurs charges est ce que vous proposez (..) Pour ceux qui ont demandé congé, on leur peut donner trois semaines pour revenir, comme vous êtes d'avis. Si le marquis de La Force fait le mécontent, M d'Angoulême étant arrivé là, je lui voudrais permettre de revenir. Je vois aussi le peu d'armes qu'il y a dans notre cavalerie,. c'est pourquoi, pour faire exemple, et aussi qu'on y gagnera la moitié, ne payer ceux qui n'ont point d'armes que comme carabins, et les chefs aussi des compagnies qui n'en ont point du tout». Ne pouvant congédier La Force dans l'immédiat, le roi lui imposa la présence de plusieurs hauts officiers. Malgré le vif déplaisir qu'il en éprouva, le vieux maréchal dut partager son commandement avec le duc d'Angoulême, le négociateur du traité d'Ulm de 1620. Le roi envoya également en Lorraine son cousin Condé. Henri II de Bourbon, prince de Condé, qui ne s'était montré brave dans sa vie que le jour où il avait osé enlever son épouse Charlotte de Montmorency à la passion amoureuse de Henri IV, s'illustra tristement lorsque, à la mi-juillet, il reprit la ville de Boulay aux Lorrains et fit pendre toute la garnison. Après ce haut fait, le prince rejoignit l'armée en Allemagne. Louis XIII était maintenant décidé à rétablir la situation de son armée dans le duché. À peine rentré des Flandres, il se prépara à repartir. Le 19 juin, à Rueil, il rendit visite à Richelieu convalescent et lui fit part de son intention de se rendre en Lorraine. Après un court séjour à Fontainebleau, puis à Saint-Germain, il revint à Rueil pour confier à Richelieu le commandement de Paris, de l'Ile-de-France, de la Normandie et de la Picardie, pendant le temps qu'il serait en guerre. Quelques jours plus tard, depuis Chantilly, il prit la route vers l'est. Son armée, rassemblée à Saint-Dizier, devait compter à l'origine 24.000 fantassins français, 12.000 Suisses, 6.000 cavaliers et 5.000 gentilshommes volontaires. En réalité, elle se réduisit à des effectifs bien inférieurs. Dépendant officiellement du duc de La Force, elle était effectivement commandée par MM. du Hallier, d'Arpajon et par Adrien de Montluc, comte de Cramai!.. Au fur et à mesure qu'il approchait du théâtre des opérations, Louis XIII se rendait compte de l'état de dénuement de son armée. Toutes les lettres qu'il écrivit alors à Richelieu sont pleines de ses remarques consternées: «Mon Cousin, je suis
très fâché d'être contraint de vous écrire qu'il n y a à Saint-Dizier, ni trésorier ni

munitionnaire et que toutes les troupes y sont sur le point de se débander s'il ny est pourvu promptement. Pour moi, sans cela, je n'oserai y aller à cause des plaintes et des crieries que j'aurai de tout côté, ce à quoi je ne pourrai remédier». (à Monceaux, le 4 septembre). Une autre lettre, du 14 septembre, écrite à Châlonssur-Marne: «Nous n'avons encore nulles nouvelles d'argent, ni de commis des vivres. J'ai envoyé 4.000 livres au Hallier pour faire fournir des vivres aux troupes à mesure qu'elles arriveront, attendant le dit commis (..) Depuis que j'ai achevé ce mémoire, M le Garde des Sceaux, qui prend un très grand soin des vivres, me vient assurer que nous en aurons pour 10.000 hommes et pour vingt 36

jours, bien qu'il ny ait ici ni argent ni munition. Il est nécessaire de nous envoyer de l'argent tant pour l'armée que pour les achats de blé et de voitures, achats qu'il faut faire avant que les pluies viennent. (..) Le trésorier de l'extraordinaire est arrivé avec 48.000 livres seulement; voyez si c'est pour faire subsister les troupes. Je vous prie dy faire pourvoir promptement, le Hallier me mandant que les troupes qui sont arrivées sont sur le point de se débander, ce que voyant, j'ai encore envoyé 2.000 écus au Hallier pour leur faire fournir du pain. 40 charrettes de blé sont arrivées à Nancy. Les munitionnaires en ont pris la moitié pour l'armée et renvoyé le reste sans escorte (que je crois pris à l'heure où je vous écris) et cela contre les ordres que je leur avais donnés... Si ils en usent ainsi, il
n y a plus moyen d'envoyer des convois à Nancy, faute de chevaux. Je leur écris ce

qui m'en semble bien sèchement». La situation se compliquait du fait qu'il fallait maintenant ravitailler l'armée d'Allemagne qui retraitait vers la Sarre. Par Château-Thierry, Epernay, Châlons-sur-Marne et Vitry-le-François, Louis XIII, accompagné du comte de Soissons, arriva le 20 septembre à Saint-Dizier où l'attendait l'armée. Le jour même il décida d'assiéger Saint-Mihiel: «Nos espions qui reviennent de Saint-Mihiel rapportent qu'il ny a que mille hommes dedans. Si cela est, je ne crois pas qu'ils nous attendent. M le comte partira dimanche avec l'avant-garde, et moi lundi avec la bataille. Nous fussions partis dès samedi, mais les vivres qui ne peuvent être si tôt prêts nous en ont empêchés». Enrichie au fil des siècles par le commerce du drap et de l'orfèvrerie, SaintMihiel était en 1635 une des principales villes du duché. Grâce à son pont sur la Meuse, elle revêtait une grande importance stratégique à l'entrée du Barrois. Une garnison de 2.500 hommes, sous les ordres de M. de Lénoncourt, en assurait la défense. Le 23 septembre, le comte de Soissons investit la ville, persuadé qu'elle se rendrait sous peu. Le 27 septembre, le roi quitta Saint-Dizier et s'approcha à son tour de Saint-Mihiel, par Bar-le-Duc. Il établit son camp à Kœur, sur une boucle de la Meuse, au sud de Saint-Mihiel et organisa lui-même le siège, plaçant même l'artillerie de La Meilleraie, réduite, il est vrai, à quatre pièces. Il était bien décidé à enlever rapidement la place, comme le confirme la lettre adressée le 26 septembre au cardinal de La Valette: «M le Comte est parti ce matin pour aller à Bar; il s'avancera ensuite vers Saint-Mihiel. Je partirai demain pour Bar où j'attendrai des nouvelles. J'ai dit un mot à M Bouthillier d'un discours que me fit hier le comte de Cramail ; je vois que son dessein est de tirer les choses en longueur, ce que j'empêcherai autant que je pourrai». La ville résista en fait plus longtemps que prévu mais la population, impressionnée par l'arrivée du ro~poussa finalement M. de Lénoncourt à capituler. Le 2 octobre, Louis XIII relatait les dernières péripéties du siège à Richelieu: «Je ne m'étais pas trompé quand je vous ai mandé que nous aurions la place mardi. Ils se sont rendus ce soir... ils doivent remettre la place demain à 9 heures. Sans la crainte du désordre du côté de La Meilleraie, on les eût forcés dès midi; mais nous avons jugé plus à propos, pour conserver quantité de vivres, qui sont dans la ville, et des chevaux, qui serviront pour nos vivres, d'en user comme nous avons fait. Des quatre canons que nous avions, il s'en est éventré deux dès les premiers quarante coups; ce qui a été cause que je n'ai osé m'opiniâtrer à les avoir à discrétion». Le 3 octobre, le roi fit son entrée dans Saint-Mihiel. Malgré les promesses faites à M. de Lénoncourt, la garnison fut sévèrement châtiée et dix soldats 37

lorrains furent pendus. On fit mille prisonniers, mais beaucoup s'échappèrent les jours suivants avec la complicité des habitants. Louis XIII ne goûta guère ce premier succès car l'armée, plus indisciplinée que jamais, ne pouvait déjà plus contrôler la ville. Déçu, il écrivit le 4 octobre à Richelieu, depuis son camp de Kœur : «Mon Cousin, vous saurez par M Bouthillier les résolutions que nous avons prises ce matin avec mon cousin le cardinal de La Valette. Je suis au désespoir d'être contraint de quitter ce pays sans avoir fait quelque chose de bon. Si j'espérais, en demeurant un mois à Bar ou à Saint-Dizier, pouvoir ramasser des troupes, j'y demeurerais volontiers... Je suis bien fâché de vous dire qu'il ne faut faire nul état de notre noblesse volontaire que pour faire perdre l'honneur à celui qui voudra entreprendre quelque chose de bon avec eux, où il y aura la moindre fatigue à faire: quand on les veut envoyer seulement à trois heures d'ici, tirant vers Metz ou Nancy, ils murmurent, jurent et disent tout haut qu'on les veut perdre et qu'ils s'en iront. Voyez à quoi en est réduit celui qui commande une armée dont les principales forces sont composées de telles gens, comme la mienne est à cette heure. Cela m'a fait résoudre à m'en retourner à Saint-Dizier, après avoir donné tous les meilleurs ordres que j'ai pu en ce pays, selon les forces que j'avais songé à avoir des étrangers, les Français n'étant nullement propres à faire la guerre dans ces pays-ci. Je ramène avec moi les 16 compagnies des gardes, les 4 suisses et mes chevau-légers et gendarmes, dont il y en a plus de 70 à pied, le reste n'ayant que des bidets, leurs bons chevaux étant morts, et les Croates leur ayant pris, en revenant, tout leur bagage près de Vaudrevanges, j'espère les remettre en peu de temps en état de servir. Pour en revenir à mon premier discours, je ne sais avec quel visage j'aborderai à Paris, ayant fait si peu de chose». Le roi établit dans Saint-Mihiel trois régiments d'infanterie et deux compagnies de chevau-légers et nomma M. de Thianges, maréchal de camp, gouverneur de la place. Par petites étapes, il reprit la route de Paris, tentant de persuader quelques gentilshommes de prolonger leur service. Il repassa à Vitry-le-François, à Châlons, puis s'arrêta au château de Baye, propriété de son ancien favori Baradas, lequel venait de passer plusieurs années au service de Wallenstein. Par la Ferté-sousJouarre et Livry, il regagna Saint-Germain, où il arriva le 22 novembre. Ainsi se terminait la campagne lorraine de Louis XIII. Pendant son absence, un important traité avait été signé entre la France et le duc de Saxe-Weimar. Lassé d'attendre les subsides promis par ses alliés, ce dernier avait dépêché à Paris un de ses confidents, M. de Ponica, ancien gouverneur de Franconie, pour solliciter Richelieu et les autres ministres. Des négociations s'engagèrent qui révélèrent les appétits weimariens. Dans l'immédiat, pour apaiser le duc, Richelieu accorda des acomptes: 4.800 livres au colonel Hohendorff, 20.000 écus au duc lui-même. Weimar fut furieux d'une telle aumône et exigea sur-le-champ 100.000 autres écus. Richelieu ne pouvait ignorer «qu'on ne peult faire la guerre contre l'empereur sans l'assistance des Allemands». Craignant la rupture des négociations avec M. de Ponica, il écrivit à Chavigny : «Si cela est, nos affaires iront fort mal,. car ledit Weimar nous quittera et s'accommodera avec les ennemis, et aujourd'hui, dans l'épouvante et la dissipation des troupes, nous n'avons point de cavalerie que la sienne,. lafrançoise des deux armées, sans les étrangers qui sont à la solde du roi, ne faisant que quinze cents chevaux de sains ,. car la noblesse s'en va sans qu'il soit possible de la retenir. Par là vous pouvez 38

juger s'il est nécessaire de traiter avec Weimar». Finalement, le 27 septembre, à Saint-Germain, un traité fut signé entre Bullion, Bouthillier et Servien, d'une part, et M. de Ponica, d'autre part. Le duc Bernard recevait une rente annuelle de quatre millions de livres jusqu'au retour de la paix, une pension personnelle de 150.000 livres sa vie durant, ainsi que des droits de suzeraineté sur le landgraviat de HauteAlsace et le bailliage de Haguenau. En contrepartie, Bernard de Saxe-Weimar s'engageait à entretenir une armée de 12.000 fantassins et 6.000 cavaliers, pour servir les intérêts de la France en Allemagne. La France payait ses alliés au prix fort. Attiré par la manne française, Jean de Werth songea un moment à quitter le service de l'Empereur pour celui du Très-Chrétien et engagea des tractations secrètes avec La Valette, mais l'affaire n'eut pas de suite. La guerre en Lorraine n'était pas terminée pour autant. Les succès de Gallas à Sarrebruck, Vaudrevange et Saint-Avold, inquiétaient les Français qui, dorénavant, ne pouvaient plus communiquer avec Mayence. On redoutait également que le général impérial marchât sur Marsal et Vic, portes d'entrée de la Lorraine. Les plus pessimistes le voyaient déjà en Champagne, sur la route de Paris. La situation était d'autant plus préoccupante que le duc de Lorraine, quittant son camp de Rambervillers, s'était avancé jusqu'à Pont-Saint-Vincent, aux portes mêmes de Nancy. Louis XIII et Richelieu convinrent qu'il fallait à tout prix repousser Gallas au-delà du Rhin et expulser Charles IV hors de son duché. Pour cela, on donna ordre à La Valette et à Weimar de joindre leurs forces à celles des ducs de La Force et d'Angoulême qui stationnaient entre Lunéville et SaintNicolas-de-Port. Le Il octobre, les chefs de l'armée franco-weimarienne tiennent un conseil de guerre à Nancy. Ils décident de s'établir entre Vic et Moyenvic pour couper la route de la Champagne à Gallas. Mais le même jour, celui-ci s'est emparé de Zweibrucken avec l'aide des troupes de Charles IV venu le rejoindre. Les armées réunies marchent maintenant vers Dieuze, par Sarrebruck et Saint-Avold. Pour lés contrer, Bernard de Saxe-Weimar quitte Vic et rejoint le duc de La Force à Nancy. Les Impériaux progressent toujours. Le 18 octobre, Gallas franchit la Seille à Dieuze et arrive au hameau de Marimont. Tout indique qu'il se prépare à combattre les Français désormais tout proches. Le cardinal de La Valette est à Bouxières-aux-Chênes ; La Force et Angoulême campent à Champenoux. Le 23 octobre, à Rueil, Richelieu écrit à La Valette: «Je vous avoue qu'ainsy qu'un mauvais évènement mettrait nos affaires en grand désordre, un bon succès seroit capable de les mettre à un haut point». Le 24 octobre, les forces royales se rejoignent dans une plaine entre Arracourt et Juvrecourt, au nord de Lunéville. L'armée réunie compte plus de 20.000 fantassins et 15.000 chevaux. Mais les Impériaux ne semblent plus souhaiter l'affrontement. Leurs effectifs - environ 10.000 fantassins, 8.000 cavaliers et 7.000 Croates, Hongrois et Polonais - sont maintenant très inférieurs à ceux de leurs adversaires. Ils se contentent d'opérations de harcèlement. Ainsi, deux mille cavaliers polonais conduits par le colonel Kossecki attaquent la cavalerie suédoise. Leur assaut échoue et leur colonel, grièvement blessé, est capturé. Il mourra quelques jours plus tard. Les Franco-weimariens répliquent par quelques coups de mains, enlevant notamment le château de Boisemont auquel ils mettent le feu.

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La supériorité numérique des Franco-weimariens eût été un avantage en cas de bataille; elle devint vite un inconvénient eu égard au ravitaillement. La maladie faisait des ravages et La Valette devait constater: <<Nous e saurions mettre plus n de trois cents chevaux sains en vingt-deux compagnies. Il y en a beaucoup plus avec les malades. L'infanterie se conserve mieux». L'armée ne pouvait rester indéfiniment sur le pied de guerre en face d'un ennemi insaisissable. Le cardinal et le duc proposèrent d'enlever Dieuze mais les autres officiers préconisèrent un repli vers Vic et Moyenvic. «Le défaut de pain, l'impatience de la noblesse et diverses autres raisons, écrit La Valette le 31 octobre, nous ont fait venir à Vic et passer la Seille. Je crois que si nous eussions pu camper huit jours et nous retrancher, nous eussions ruiné l'armée des ennemis: mais il ny a pas eu moyen. Peut-être que les nécessités et les maladies des ennemis les obligeront àfaire ce à quoi nous les eussions forcés.» Pendant près de trois semaines, la situation n'évolua guère. les Impériaux restaient toujours dans leurs retranchements, anéantis par les privations et les épidémies, tandis que les Franco-weimariens multipliaient les escarmouches. Le 7 novembre, Turenne s'empara de Viviers que défendait M.de Bioncour. Quatre jours plus tard, La Valette, Weimar et le duc de La Meilleraie bousculèrent un parti de 4.000 Croates établis à Vergaville. Mais cela ne suffisait pas à venir à bout de l'adversaire. La poursuite de cette guerre d'usure semblait compromise. Les vivres manquaient et, de plus, la noblesse de l'arrière-ban arriva le 12 novembre au terme de ses engagements et menaça de quitter l'armée du duc de La Force. Les ducs de Bellegarde et de La Meilleraie tentèrent de retenir les nobles mais n'obtinrent qu'une prolongation de leur contrat de cinq jours seulement. Ainsi privés de la plupart de leurs officiers, La Force et Angoulême décidèrent de regagner Nancy sans en référer au cardinal de La Valette, lequel jugea par la suite très sévèrement cette retraite. Le 15 novembre, le duc de La Force se crut obligé de justifier sa décision en écrivant à Bouthillier pour lui expliquer que le départ de la noblesse rendait impossible toute prolongation des combats. Mais le Surintendant des Finances, pas plus que le roi, ne fut convaincu. Le duc de La Force fut désavoué et son prestige sérieusement atteint. Le roi songea même à le destituer mais la pénurie d'officiers lui fit différer la sentence. Le duc d'Angoulême, quant à lui, fut assigné à résidence dans son château de Grosbois. La retraite du duc de La Force était d'autant moins pardonnable que, quelques jours après son retour à Nancy, les troupes de Gallas abandonnaient leurs positions et se repliaient les unes vers Trêves, les autres sur le Rhin, après avoir abandonné leurs malades et blessés aux environs de Dieuze et des étangs de Lindre. Poussés par le désespoir, les Impériaux répandaient la terreur sur leur passage, incendiant les villages qui ne pouvaient pas leur fournir de ravitaillement. Aiguillonnés par la faim, ils avaient pris une telle avance, que les Franco-weimariens renoncèrent à les poursuivre. Le 12 novembre, l'armée impériale en guenilles s'emparait de Frankenthal et, trois jours plus tard, entrait dans Saverne après avoir obtenu la reddition de M. de Buire. La prise de Saverne et du château voisin du Haut-Barr constituait un succès important car, suivant l'avis de La Valette, «sans la prise de Saverne, l'armée de Gallas était entièrement ruinée, car ils n'eussent su par où se retirer». De fait, les Impériaux coupaient désormais la route de l'Alsace aux

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Français et s'offraient également la possibilité d'assiéger Colmar, Haguenau, Sélestat ou Benfeld. L'armée de Charles de Lorraine n'est pas dans un meilleur état que celle de Gallas. Pour l'heure, elle se replie vers la Franche-Comté. Le duc de La Force, pour faire oublier sa fâcheuse conduite, se lance sus aux Lorrains. Il bouscule Jean de Werth qui tente de s'interposer, puis enlève Vézelise. La garnison impériale a juste le temps de se réfugier dans le château voisin de Vaudémont, solide citadelle accrochée à un piton rocheux. La Force prépare déjà le siège de la forteresse, lorsqu'un capucin vient lui annoncer que le colonel Béru, commandant de la garnison est prêt à se rendre si on lui accorde des conditions honorables. Après de courtes négociations, les sept cents hommes de la garnison quittent le château et gagnent la frontière bourguignonne sous bonne escorte. Dans le même temps, le comte de Gassion enlève Charmes et Neufchâteau sur ordre du vieux maréchal. Toute la Lorraine méridionale est à nouveau aux mains des Français. Fort de ces succès, le duc de La Force put demander sa mise à la retraite. Son fils, le marquis de La Force le remplaça provisoirement à la tête de l'armée. Ayant retrouvé la faveur royale, le vieil officier participa en 1636 au recrutement de troupes pour défendre Paris menacé par l'offensive espagnole en Picardie, puis se retira en ses domaines périgourdins que Louis XIII érigea en duché-pairie en 1637. Il mourut à Bergerac le 10 mai 1652, à l'âge de quatre-vingt-dix-sept ans. Le cardinal de La Valette n'avait pas suivi La Force, préférant rester à ChâteauSalins pour ôter aux Impériaux la tentation de prendre Vic ou Marsal. Avant de se retirer dans ses quartiers d'hiver, il enleva Dieuze où Gallas avait laissé une petite garnison. Il se retira ensuite à Metz, puis à Toul où il établit son quartier-général. Le roi de France était beaucoup plus embarrassé pour accorder des quartiers aux troupes weimariennes dont la réputation déplorable les faisait repousser par toute la population. Louis XIII fit part de ses soucis à La Valette: « Vous pouvez être assuré que si les Weimariens, selon leur habitude, vivent comme ils le font en Lorraine, de brigandage et de rapines, j'aimerais mieux voir l'ennemi dans mon royaume». Finalement, on autorisa le duc Bernard à installer ses troupes sur la rive droite de la Moselle, entre Sierck et Thionville, ce qui leur permettait de tirer leur subsistance du Luxembourg. Mais les Impériaux ne voulaient pas laisser piller ce pays. Le duc de Lorraine et Piccolomini, avec l'aide de 4.000 Polonais arrivés en renfort, harcelèrent les Weimariens pour les éloigner de Luxembourg. Sans secours, le duc lâcha prise et se retira finalement entre Meuse et Marne, près de Gondrecourt. Déjà les officiers français préparaient la campagne suivante. La présence de Gallas à Saverne faisait planer de lourdes menaces sur Colmar et Sélestat où les garnisons françaises, commandées respectivement par MM. de Manicamp et d'Hocquincourt, risquaient à court terme de manquer de ravitaillement. Au cœur de l'hiver, le comte de la Suze s'en alla reconnaître l'état des quartiers ennemis autour de Colmar, tandis que M. de Manicamp effectuait plusieurs sorties pour desserrer l'étreinte des Impériaux.

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Le drame lorrain et le sac de Saint-Nicolas-de-Port L'hiver s'annonçait particulièrement rude et les armées n'avaient d'autre souci que de trouver des quartiers suffisamment ravitaillés. Mais le mouvement incessant des troupes avait épuisé la Lorraine à un point qui, aujourd'hui encore, défie l'imagination. Le duché avait déjà cruellement souffert lors du passage de Mansfeld en 1622. Mais ce drame, si puissamment évoqué par les dessins saisissants de Jacques Callot, ne fut rien à côté de celui que connut la région au cours des années 1635-1636. Le marquis de Beauvau, historiographe de Charles IV, écrivait quelques décennies plus tard: «L'année 1635 a plus causé de calamités à la Lorraine que toutes les précédentes, parce qu'elle fut inondée de toutes les bêtes dont parle l'Apocalypse, savoir de l'écume des Nations, Polonaises, Hongroises, Bohémiennes, Allemandes, Suédoises, Lorraines, françaises, Italiennes et Espagnoles à qui le Duc la laissa à l'abandon». De fait, tandis que les Français sévissaient sur la Meuse, l'armée impériale de Mathias Gallas avait repris Saint-Avold, puis avait déferlé dans tout le pays messin, jusque sous les remparts de Metz. Parmi tous les actes de pillage et de brigandage qu'elle commit alors, la mise à sac de Saint-Nicolas-de-Port fut sans doute un des plus horribles. siècle, des chevaliers lorrains ramenèrent de Terre Sainte une À la fin du XIIème relique de Saint-Nicolas et la déposèrent dans une basilique qu'ils firent spécialement édifier à Port, un petit village situé sur la rive sud de la Meurthe, à quelques lieues à l'est de Nancy. Peu à peu, Saint-Nicolas-de-Port attira des foules de fidèles et, à leur suite, de marchands. La ville prit de l'expansion et devint le plus important centre de pèlerinage de la Lorraine, accueillant des foires annuelles de réputation européenne. Aux Xyème et XYlèmesiècles, une nouvelle basilique, aux proportions imposantes, remplaça le vieil édifice où Jeanne d'Arc était venue prIer En septembre 1633, on l'a vu, Louis XIII et Richelieu avaient séjourné à Port pendant le siège de Nancy. Le 26 septembre 1633, le jour même où le roi entrait dans la capitale lorraine, Anne d'Autriche faisait un pèlerinage à Saint-Nicolas, en compagnie de la sœur du duc Charles, la romanesque Henriette de Yaudémont. La ville connaissait ses dernières heures de gloire. Bientôt vinrent les troupes d'occupation françaises qui rançonnèrent les habitants, tandis que l'intendant de justice aux armées, Gobelin, prélevait des otages parmi les notables et les faisait enfermer dans les geôles nancéennes. Mais tout cela n'était qu'une pâle introduction au drame qui frappa la ville deux ans plus tard. Au matin du 4 novembre 1635, alors que les troupes de Gallas amorçaient leur retraite vers l'Alsace, environ trois cents cavaliers, «les uns habillés à l'allemande, les aultres à la crubate (croate) et estans tous différents de langage», pénétrèrent dans Saint-Nicolas-de-Port et envahirent maisons, églises et couvents. «Ils se présentèrent à toutes les portes de la grande église, lesquelles n'estant pas ouvertes furent à l'instant rompues à coups de hache..., ils mirent en pièce tous les coffres, buffets et armoires... ce jour là ils ne prirent que deux calices et ce entre les mains d'un religieux, qui les avait retirés des mains d'un prestre qui célébrait au maistre d'autel et n'eust pas le temps d'achever». Des sépultures furent profanées.
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Les jours suivants, la soldatesque s'en prit aux habitants, les frappant de coups de nerf de bœuf ou de sabre, et leur ôtant leurs habits. Ils n'épargnèrent ni les prêtres, ni les religieuses. Pendant une semaine, l'épouvante régna sur la ville. Les soudards «y violèrent les femmes, y tuèrent les prêtres qu'ils trouvaient célébrants, qu'ils assommèrent à coups de chandeliers et de calices qu'ils avaient en main». Des religieuses subirent les derniers outrages et furent traînées nues, attachées à la queue des chevaux. Le 10 novembre, les premiers incendies furent allumés dans les maisons des notables. Le lendemain, jour de la Saint-Martin, «parust le feux sur le grand église, et estoit si violent et impétueux qu'à moins de deux heures toute ceste machine de bois qui couvrait la voulte et les tours et qui tenoit pendues onze cloches fust consumée et mise en poudre... Ne s'est découvert du métail des cloches qu'environ une vingtaine de livres... Tous les plus beaux et plus riches meubles de bois de l'église furent bruslés». Pour rendre l'édifice plus combustible, les incendiaires avaient graissé la charpente avec du saindoux. Lorsque la horde sauvage se retira enfin, le Il novembre, la ville était rasée aux deux tiers et on n'y voyait plus «qu'un embarras et confusion de pierres qui ostaient toute figure et ressemblance de bourg». De nombreux habitants avaient péri: «En a-t-on rencontré bon nombre grillés dans leurs maisons,. les autres massacrés à coups de sabre et de hache,. les autres enveloppés dans les ruines et grand nombre couchés par les rues, à demi mangés des chiens et des chats qui en faisaient curée.» (Mémoires du marquis de Beauvau). Jamais la ville vidée de ses habitants ne se remit de ce drame. Des 1659 ménages recensés en 1624, il n'en restait plus que 45 en 1639 et Nicolas du Grant, clerc-juré, pouvait écrire à M. de Villarceaux, intendant du roi en Lorraine: «N'i reste pas maintenant environ deux cenz bourgeois, encore gens pauvres». Une partie du trésor de la basilique et le bras reliquaire de Saint-Nicolas échappèrent miraculeusement au pillage. Le 31 mai 1636, Louis XIII donna 10.000 livres «pour estre employées aux plus urgentes et nécessaires réparations de l'église dudit lieu de Saint-Nicolas, bruslée et ruinée par les troupes des ennemis». Mais cela ne suffit pas à faire revenir les fidèles. Le pèlerinage périclita et les foires disparurent. La ville retomba pour toujours dans l'anonymat et, aujourd'hui encore, le voyageur non averti s'interroge sur la présence d'une église aussi grandiose dans une localité aussi modeste. La responsabilité de ce drame a été très contestée. On affirma que les troupes du cardinal de La Valette et du duc de Weimar y eurent leur part. Dom Gabriel Bigot, un religieux lorrain, écrivait dans son journal: «Les uns disent que les Suédois furent les auteurs de cette désolation, les aultres les gens de Gallas. Quoy que c'en soit, c'estoient des Allemands». Nulle surprise à ce que le religieux assimilât tout envahisseur à un Allemand. On peut plus vraisemblablement penser qu'il s'agissait d'un ramassis de soudards, en majorité croates, qui s'étaient écartés de l'armée de Gallas en retraite vers l'Alsace. Peu après, des régiments croates furent d'ailleurs signalés sur la Meuse, qu'ils franchirent à Consenvoye, en aval de Verdun. D'autres bandes ravagèrent, pendant la fin de l'année, la région de Nancy. Les Croates et les Impériaux n'eurent pas le monopole des exactions en Lorraine. Plus au sud opéraient des bandes suédoises, résidus de la grande armée de Gustave-Adolphe, que Bernard de Saxe-Weimar avait le plus grand mal à réintégrer dans son armée. L'une de ces bandes était commandée par Jean de Gassion. Né à Pau le 20 août 1609 d'une noble et ancienne famille béarnaise, cet 43

officier de valeur s'était d'abord signalé dans le Piémont puis était passé au service du roi de Suède et avait participé en 1631 à la bataille de Breitenfeld. Après la mort du Lion du Nord, il rentra en France avec son régiment et apporta son soutien au duc de Weimar, tout en conservant une certaine indépendance de mouvement. Au moment du sac de Saint-Nicolas-de-Port, il se signala pour sa part en pillant la ville de Charmes, au sud de Nancy, d'une façon tout aussi effroyable. L'église fut envahie par les soudards. Les fidèles qui s'y étaient réfugiés - en majorité des femmes, des enfants et des vieillards - furent massacrés. Les soldats se répandirent dans toute la ville, pillant, violant et incendiant. Son forfait accompli, Jean de Gassion alla mettre son régiment au service du maréchal de La Force. Le pillage de Charmes ne l'empêcha pas de devenir maréchal de France en 1643, après la bataille de Rocroi. Non loin de Charmes, plusieurs villages furent également mis à sac par d'autres bandes suédoises. Ce fut le cas de Sainte-Barbe et de Chazelles où les villageois durent se réfugier dans leurs églises fortifiées pour échapper au massacre. Les Suédois s'étaient répandus par petits groupes jusque dans les Vosges. Pendant l'hiver 1635-1636, toute la montagne fut mise à feu et à sang. Les rares mouvements de résistance de la population furent réprimés sauvagement. Cependant, près de Fraize, au pied du col du Bonhomme, les montagnards engagèrent un combat terrible contre les pillards suédois et les massacrèrent. Ce n'est qu'un siècle plus tard, sous le règne de Stanislas, qu'on découvrit, en ouvrant la route du col du Bonhomme, le charnier, témoignage de la résistance des Vosgiens. Les choses n'allaient guère mieux dans le nord de la Lorraine. Après le combat de Vaudrevange, les troupes de Bernard de Saxe-Weimar s'étaient répandues sur la rive droite de la Moselle, entre Sierck et Thionville. Peu avant Noël, elles franchirent le fleuve au pont de Moulins, incendièrent l'église de Châtel-SaintGermain, puis pénétrèrent à Briey. Bien tardivement, les Weimariens établirent leurs quartiers d'hiver à Étain, près de Briey. Ils n'en partirent qu'au début de mars 1636, laissant derrière eux une ville exsangue: «Toutes les maisons étoient dérompues et ruynées, pleines d'immondices, tant de personnes que des chevaux, joint que pendant tout ledit temps, il fit des pluyes continuelles qui rendoient tant de fanges et d'immondices par les villes, villages et chemins, qu'on ne pouvoit allez ny venir» (P.Vuarin). Les soldats lorrains, tout aussi affamés que leurs collègues étrangers, en vinrent à piller leur propre pays. Ce fut le cas des troupes du colonel Maillard (c'est lui qui avait arrêté l'archevêque de Trêves), dont la réputation de cruauté se répandit dans tout le duché. À Vigy, entre Boulay et Metz, il fit incendier toutes les maisons et granges pour punir les habitants de n'avoir pas voulu héberger ses soldats. De nombreux villageois furent brûlés vifs. Les troupes de Jean de Werth n'agirent pas mieux aux environs de Saint-Dié. Toute la Lorraine gémissait sous les tortures et les assassinats. La vie semblait s'être retirée. En 1635, Henri Champion, curé d'Ottonville, près de Metz, pouvait consigner sans exagération dans son registre paroissial: «Nous étions égorgés par les Suédois, les Lorrains pillaient tout, les Impériaux nous traitaient en ennemis, les Messins ne nous portaient aucun secours... Malgré une sauvegarde que nous avions obtenue des habitants de Thionville et de Sierck, nous étions constamment en butte aux incursions de soldats pillards qui nous enlevaient chaque jour une 44

grande quantité de bétail. Une cohorte du marquis de Bade ravit d'un seul coup trois cents bœufs, cinq cents porcs et cinquante chevaux. Ils tuèrent le pasteur des bœufs et peu s'en fallu qu'ils ne me tuassent aussi, moi, le pasteur des hommes. La même cohorte enleva ensuite vers la Saint-Martin, soixante vaches et vingt chevaux. J'obtins moi-même, sur la demande de mes paroissiens, du duc Charles de Lorraine, campé à Boulay avec son armée, la confirmation de la protection de notre village, et cependant je ne pus empêcher que nos récoltes ne fussent saccagées et que la moitié du village ne fut incendiée par les troupes du baron de Blainville, de Lenoncourt et de Mercy qui, semblables à une nuée de sauterelles, anéantirent tout durant l'espace de dix jours. Ce qui avait échappé à la sauterelle fut ensuite dévoré par la chenille, c'est à dire par l'armée des Croates et des Hongrois qui séjourna pendant plus de six semaines dans la vallée de la Nied et anéantit presque tous les villages par la dévastation et l'incendie. Confondant tout dans sa rage, elle ne tenait compte ni de la qualité des personnes, ni de l'âge, ni du sexe,. les objets cachés ou enfouis étaient partout découverts et enlevés, tout ce qui restait encore de bétail était emmené. On n'entendait parler de tous côtés que de jeunes filles violées, de mères assassinées et d'hommes mis à la torture». Les crimes de la soldatesque n'étaient pas les seuls fléaux de la Lorraine. Dans leur sillage les armées et les bandes de pillards amenaient les épidémies de typhus, de peste ou de dysenterie. La peste qui sévissait en Lorraine à l'état endémique eut une recrudescence brutale en 1630 dans les environs de Nancy et de Toul. Dans cette dernière ville, on dénombra en 1631 près de 3.000 morts par épidémie. À l'époque, le seul moyen connu pour tenter de sauver un pestiféré consistait à le gaver de viandes et de matières grasses, afin de retarder la déshydratation de l'organisme. Ce n'était qu'un remède de riche, très aléatoire et applicable seulement s'il y avait de la nourriture disponible. Les pillages des armées en campagne rendaient bien souvent impossible un pareil traitement. On ne tentait plus de guérir les pestiférés: on les isolait, loin des villes, dans des cabanes en bois, les «loges», qu'on incendiait après la mort des malades. La peste semblait toutefois avoir régressé depuis 1633. L'épidémie se ralluma dès 1635, notamment autour de Metz et de Montmédy où passèrent nombre de bandes armées. Selon l'historien lorrain J.Bauchez, contemporain du drame, on enterrait à Metz, au cours de l'automne 1635, près de 300 personnes certains jours. Il y aurait eu près de 6.000 morts au mois de novembre. Un recensement sans doute plus vraisemblable fait état de 1.720 morts à Nancy et de 555 à Charmes dans la même période. «Auparavant, note le curé d'Ottonville, on avait des procès pour acquérir et posséder des terres; cette année (1635), on se disputa avec acharnement l'espace pour un tombeau. Partout les cimetières furent remplis et agrandis, quoique souvent, à Boulay, dix ou douze corps fussent inhumés dans une seule fosse. Dans les villages, un grand nombre attendirent pendant huit jours, beaucoup attendirent même des mois, et dans quelques maisons quatre ou cinq cadavres restèrent sans sépulture. La peste, la famine, la fièvre de Hongrie et d'autres calamités semaient la mort de tous côtés». Au moment de la retraite de Gallas vers Saverne, MM. de la Faye, lieutenant de la compagnie des chevau-légers, et Fabert, aide de camp, furent envoyés par le cardinal de La Valette pour inspecter les positions ennemies. Aux abords des étangs de Lindre, ils découvrirent un spectacle désolant. Quelques tentes étaient 45

encore debout, remplies de soldats morts ou blessés ou de femmes et de soldats malades, incapables de se lever, qui se traînaient à leurs pieds pour réclamer à boire. Les étangs étaient pleins de cadavres et dégageaient une odeur pestilentielle. La Valette écrivit à Bouthillier: « Vous ne pourriez croire la perte que les ennemis ont faite. On fait compte de 20.000 hommes. Je ne sais si le nombre est si grand, mais il est vrai que dans le village de Basse-Lindre, qui peut être de soixante feux, nous y avons trouvé près de cinq cents corps morts ou personnes qui étaient prêtes de mourir». Quarante ans plus tard, les habitants refusaient encore de pêcher dans les eaux maudites. La mort ne faisait plus de distinction entre les bourreaux et les victimes.

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Chapitre 2

L'ANNEE DU CID OU LA GUERRE TOTALE

La guerre entre Metz et Colmar Durant l'hiver 1635-1636, les états en guerre intensifièrent leurs préparatifs en vue d'une nouvelle campagne. Le grand dessein des Habsbourg se précisait. Malgré les exhortations à la paix du pape Urbain VIII, navré par l'affrontement des grandes puissances catholiques entre elles, l'Espagne et l'Autriche étaient résolues à mener de conserve une vaste opération d'enveloppement du royaume des lys. L'armée de Gallas attaquerait en Lorraine et en Alsace avec l'appui du duc de Lorraine, tandis que le Cardinal-Infant et Piccolomini pénétreraient en Picardie. Les objectifs des Français n'étaient pas moins clairs. Il leur fallait d'abord défendre les frontières picardes et flamandes, les plus fragiles du royaume. L'échec de la campagne de 1635 dans les Pays-Bas interdisant une nouvelle offensive à court terme, il fallait au moins empêcher le passage des Espagnols. En revanche, sur tous les autres fronts, les Français étaient résolus à passer à l'offensive, aussi bien en Allemagne avec l'aide du duc de Saxe-Weimar, qu'en Italie, en Suisse ou en Franche-Comté. En outre, la conquête des îles de Lérins par les Espagnols au mois de septembre précédent appelait sur mer une réponse cinglante que le commandant de la flotte du Levant, Henri d'Escoubleau de Sourdis, au demeurant archevêque de Bordeaux, fut chargé de préparer. Au début de l'année 1636, l'attention du roi et du cardinal se porte surtout sur les bords du Rhin et en Lorraine où la coûteuse campagne précédente n'a rien résolu. Gallas, dont les troupes s'étirent entre Oppenheim et Montbéliard, tient fortement Saverne et menace Sélestat, Colmar, Benfeld et Haguenau, dernières places françaises en Alsace. Ses alliés ne sont pas loin. Les douze régiments du général Hatzfeld sont stationnés sur la rive droite du Main, entre Mayence et Babenhausen. En janvier 1636, aux portes de Mayence, ils assiègent et enlèvent le camp de Gustavsburg, établi en 1631 par le défunt Gustave-Adolphe comme base de surveillance de l'Allemagne rhénane, où Bernard de Sxae-weimar avait réinstallé 5.000 défenseurs en août 1635. L'armée de Colloredo a ses quartiers dans l'archevêché de Trêves. Non loin de là, le général Gronsfeld et Jean de Werth ont installé seize régiments bavarois autour de Trêves, Ottweiler et Coblence, tandis que Piccolomini menace les Pays-Bas avec vingt-deux régiments répartis à Aix-IaChapelle, à Juliers et dans l'archevêché de Cologne. En outre, Charles IV est à Homburg, près de Francfort. Bien que disséminées et mal ravitaillées, ces armées 47

constituent une menace considérable car la plupart d'entre elles peuvent converger en quelques semaines vers l'Alsace. Louis XIII et son chancelier Abel de Servien ont déjà envoyé plusieurs messages au cardinal de La Valette pour le presser de secourir les quatre dernières garnisons françaises en Alsace. Installé depuis plusieurs semaines à Saint-Mihiel, le prélat prépare une expédition pour secourir Colmar. La dure leçon de l'expédition de Mayence l'a rendu vigilant quant au ravitaillement. Il n'est pas question de passer en Alsace sans emporter vivres et chevaux en suffisance, pour les besoins de l'armée mais aussi pour ceux des garnisons menacées ou assiégées. Les voitures emporteront «avoine et bottes de foin jusqu'au-delà des montagnes d'Alsace, lesquelles étant passées, le sieur de Manicamp assure que l'on y trouvera quantité de vivres et de fourrages». M. de Manicamp, le gouverneur de Colmar, affirme également avec optimisme que l'expédition ne présente aucune difficulté et qu'il suffit que La Valette se mette en marche. Le cardinal se montre plus réservé et demande avis à Bernard de Saxe-Weimar, au cours d'un entretien qui a lieu le 10 janvier, à Saint-Mihiel, pour d'ultimes mises au point. Le duc plaide pour l'envoi de secours. Le cardinal donne alors l'ordre de départ. Cependant, Piccolomini n'a pas perdu de temps. Avec un renfort de 4.000 cavaliers polonais et de neuf régiments croates détachés de l'armée de Gallas, il a quitté Namur et s'approche des frontières lorraines avec 12.000 cavaliers et 8.000 fantassins. Les Impériaux sont déjà à Montmédy. Le duc Charles de Lorraine n'est pas en reste qui avance jusqu'à Thionville et s'apprête à rejoindre Piccolomini. Les troupes weimariennes installées dans la région de Briey et d'Étain doivent quitter leurs quartiers d'hiver précipitamment et se retirer entre Fresnes et Toul. La Valette hésite: doit-il renoncer à l'expédition alsacienne pour se joindre à Bernard et contre-attaquer les Impériaux? Le Il janvier, il informe Richelieu de sa décision: «Toutes ces alarmes ne m'empêcheront pas de suivre le dessein de secourir Colmar et Schlestadt». D'ailleurs, comme pour lui donner raison, les Impériaux ont suspendu leur marche pour se livrer à un pillage systématique. Le duc de Weimar, soutenu par l'armée que le comte de Soissons doit amener de Champagne, s'opposera donc aux Impériaux dans le pays messin, tandis que le cardinal partira pour l'Alsace. À la mi-janvier, La Valette quitte Saint-Mihiel pour prendre à Toul le commandement de 3.200 hommes de pied et de 1.250 cavaliers, détachés pour la plupart des armées du comte de Soissons et du duc de La Force. Puis il se rend à Vézelise chercher trois régiments weimariens et enfin à Épinal où l'attendent les convois de ravitaillement. Les troupes s'avancent alors vers les sommets vosgiens enneigés. Bernard de Saxe- Weimar est désormais seul pour défendre les côtes de Meuse et le Barrois. Profitant de ce que les bandes de Piccolomini et de Jean de Werth sont plus préoccupées par la mise à sac des villages et des fermes que par sa présence, il lance des attaques limitées mais foudroyantes. Il repousse notamment un parti de Croates du général Adam Forgach 1 tombé à l'improviste sur les
1 Adam Forgach (1601-1681) était le fils de l'ancien Palatin de Hongrie Zsigmond Forgach. Il fut élevé à la dignité de comte par l'Empereur en 1640 puis devint maréchal. Il termina sa vie comme chef de la justice hongroise. Son propre fils Simon (1669-1730) entrera en rébellion contre les Habsbourg.

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quartiers du rhingrave Philippe-Casimir, commandant de la cavalerie weimarienne. Une autre fois, il poursuit jusqu'aux frontières du Luxembourg deux régiments ennemis dont celui du colonel lorrain Mercy, tue cinq cents hommes et enlève plus de mille chevaux ainsi qu'un précieux butin. Quelques semaines plus tard, au début de février, il écrase le régiment de cavalerie hongroise du colonel Robey et les Croates du colonel Briofski. Mais ces succès - très partiels d'ailleurs - n'empêchent pas les Impériaux de rester maîtres du terrain pendant le premier semestre de 1636 et d'écrire une des pages les plus sombres de l'histoire de la Lorraine. Le 27 janvier, ils occupent Longwy. Rendus furieux par les attaques du duc de Weimar, les Croates se vengèrent en assiégeant Sancy, entre Étain et Briey. Mais les farouches cavaliers n'eurent guère de talent, ni de patience, pour mener à bien un long siège et la garnison résolue, animée par des officiers français, réussit à les chasser. Briey n'eut pas la même chance. «Les Impériaux assiégèrent Briey, pillèrent cette ville et en brûlèrent la plupart des maisons. Ils coupèrent la langue à tous les hommes et à tous les jeunes gens qu'ils y trouvèrent et violèrent toutes les femmes et toutes les filles qui ne purent s'échapper. Quant aux petits enfants de six à sept ans, ils les pendirent à des

branches d'arbres. Poussés par une cruauté inouïe, les soldats de Ferdinand II
baillonnèrent quelques hommes, leur ouvrirent la bouche et y introduisirent de l'eau de fumier. Voyant qu'ils ne pouvaient leur donner ni or ni argent, ils sautaient à pieds joints sur leur ventre, et l'on entendait de loin le bruit que faisait leurs entrailles en s'entr'ouvrant. Plus de quatre-vingts de ces malheureux moururent. Les enfants de l'âge d'un an, eux-mêmes, n'échappaient pas à lafureur des Impériaux et, bientôt la prévôté de Briey devint déserte. Tous ceux qui purent le faire se réfugièrent avec leurs bestiaux dans les bois, ou dans les villes comme Metz, Thionville, Morange, Pont-à-Mousson et Verdun». Les témoignages sur les atrocités commises par les Impériaux pendant cette période laissent pantois: «On estimait bien heureux ceux qui ne passoient que par le tranchant de leurs sabres au prix de ceux qu'ils pendoient, qu'ils brûloient à petit feu, qu'ils écorchoient et attachoient par les génitoires après des arbres et les laissoient ainsy pendus» (Journal de Pierre Vuarin, garde-notes à Étain). Toute la région messine fut ainsi mise en coupe réglée pendant les premiers mois de 1636 : «Les chemins où ces nations étrangères passoient, estoient tout parsemés de corps morts, l'un estoit crevé, l'aultre rôti, l'un la teste coupée, l'aultre la langue, les bras jetés l'un çà et là, les pendoient les pieds en hault lès cheminées, les faisant mourir à l'estouffée de lafumée, les autres morts dans lesfours» (J.Bauchez). Partout régnait la terreur. À Hanonville-sous-Ies-Côtes, entre Verdun et Metz, des cavaliers croates assiégèrent une ferme fortifiée et réclamèrent la reddition des paysans armés qui la défendaient. Devant le refus de ceux-ci, «les Hongrois se vengèrent sur le village qu'ils mirent en cendres après y avoir tué hommes, femmes et enfants». À Vigny, au nord de Metz, les habitants qui avaient voulu s'opposer au pillage mené par le colonel Maillard furent sauvagement réprimés. Le colonel Maillard «mit le feu par tout les maisons et granges dudit villaiges, tellement qu'à ce cruelle spectacle, il y eut plusieurs bestes brûlées en étable et plusieurs petits enfants et gens malades dans leur lict qui ne se purent sauver». Il semble bien que

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de tous les envahisseurs qui ravagèrent la Lorraine, les Croates furent considérés comme les plus redoutables. Les Lorrains prononçaient d'ailleurs «Cravates», ce qui donna naissance au mot «cravater» - très significatif -, ainsi qu'au mot «cravate» qui désigna le foulard que ces cavaliers avaient en usage. Ils n'eurent cependant pas le monopole des atrocités et, pendant la «guerre de Dix Ans» en Franche-Comté, les Suédois devaient largement utiliser le supplice de l'ingurgitation du purin qui fut désormais connu sous le nom de «rasade suédoise». À ces violences physiques s'ajoutaient, en corollaire inéluctable, les épidémies, la désolation des cultures et la famine qui faisaient souvent davantage de victimes que le seul passage des armées. Ces horreurs effacèrent dans la mémoire des Lorrains les souvenirs des drames antérieurs, si bien que les générations ultérieures firent dater de la période de la Guerre de Trente Ans, les disparitions de villages entiers, les séquelles des épidémies, le dépeuplement durable du pays, même si ces phénomènes étaient antérieurs à cette époque. Des légendes nouvelles naquirent; d'autres se greffèrent sur de plus anciennes. On oublia bien souvent que la peste et le typhus avaient sévi avant l'arrivée des Croates. La guerre en Picardie rappela vers le nord la sinistre cavalerie croate qui quitta le pays messin au cours de l'été 1636 pour se répandre dans la prévôté de Montmédy où de nouvelles atrocités furent perpétrées. Ainsi, le curé d'Avioth, Jean Delhotel a pu consigner sur les registres paroissiaux «que nous n'avons point veu en l'an 1636, l'an que nous disons de la mortalité, l'an des Granates, l'an de cruaulté, de martirs exercés par ces cruels et barbares à l'endroit des créatures, sesjour nant si longtemps dans ses pays, rançonnant, blessant, tuant les personnes, les faisant souffrir des tourments incroyables que la plupart en sont morts, après les avoir pillé et emporté tout ce qu'ils avoient en la meilleure part». Toujours à proximité de Montmédy, les Croates firent brûler trois cents personnes qui s'étaient réfugiées dans l'église de Meix-devant- Virton. Remontant vers les Flandres, ils mirent à sac Carignan et les villages avoisinants. Dans le pays dévasté où sévissait la «malfaim», des rumeurs abominables circulaient. Après avoir épuisé glands, racines, «chiens, chats, vieux cuirs et autres immondices» le peuple affamé en était arrivé à des pratiques anthropophages. Le marquis de Beauvau le mentionne dans ses Mémoires: «On a même vu plusieurs femmes réduites à la dure nécessité de manger leurs propres enfants, pour ne pas mourir de faim, s'entredisant l'une à l'autre: aujourd'hui, je mangerai la part du tien, demain, tu auras aussi part au mien». Le 26 janvier 1636, les troupes du cardinal de La Valette franchirent le col du Bonhomme et se présentèrent devant Kaysersberg, obligeant les Impériaux à lever le siège de la place qu'ils poursuivaient depuis plusieurs mois. Dès le 27 novembre précédent, M. de Manicamp avait envoyé à Kaysersberg une garnison commandée par le sieur de Méry, lieutenant au régiment de Normandie, afin de faciliter le franchissement des Vosges aux troupes royales. Mais les habitants, attachés aux privilèges impériaux, n'étaient nullement prêts à supporter les Français. Le 4 décembre 1635, ils ouvrirent leurs portes à sept cents soldats impériaux. Méry et ses soldats se réfugièrent dans le château féodal qui domine la ville et y livrèrent une résistance acharnée à un contre dix. Les Impériaux voulurent faire venir un canon de gros calibre pour bombarder le château mais Manicamp, depuis Colmar, 50

lança une contre-attaque qui permit d'enlever la pièce d'artillerie et réussit à faire pénétrer un renfort de vingt-cinq dragons auprès de Méry. Le siège durait maintenant depuis sept semaines et Méry, bien que chassé de la cour du château, tenait toujours vaillamment le vieux donjon bâti par Frédéric II. Le 2 janvier, les Impériaux, apprenant que La Valette approchait de Plainfaing, furent contraints de lever le siège avec de lourdes pertes. Le cardinal de La Valette fit son entrée dans Kaysersberg. Craignant des représailles, les habitants s'étaient barricadés dans leurs maisons ou enfuis. Le lendemain, le prélat secourait Manicamp dans Colmar, mais les habitants ne se montrèrent guère plus enthousiastes que ceux de Kaysersberg. Comme tous les citoyens des villes de la Décapole, les Colmariens étaient attachés à l'Empereur, dans la mesure où celui-ci, fort éloigné, ne faisait guère sentir son autorité. Si bien que seul le magistrat de la ville et quelques conseillers accompagnèrent M. de Manicamp au-devant du cardinal. Sitôt arrivé à Colmar, ce dernier se préoccupa de compléter le ravitaillement de la ville ainsi que celui de Sélestat: il renvoya une partie de ses chevaux pour former un nouveau convoi à Épinal et fit enlever du blé à Benfeld, mieux pourvue. Enfin, il dépêcha le sieur Bartolley à Strasbourg pour obtenir des magistrats la livraison d'une part de leurs réserves. Peu après, le cardinal entra dans Ribeauvillé puis dégagea Sélestat menacée par les Impériaux de Jean de Werth. Ceux-ci se retirèrent sans combattre à l'approche des Français. Peu à peu, les Impériaux épuisés évacuaient l'Alsace. M. de Manicamp put ainsi s'emparer de Guémar après quatre jours de siège. Il en confia la garde à M. de Méry, le valeureux défenseur de Kaysersberg. De son côté, le général Rantzau avait poussé ses troupes jusqu'aux faubourgs de Strasbourg dans l'espoir d'y réquisitionner cinq cents chevaux destinés à Benfeld. Il tomba par hasard sur un parti ennemi, tua une centaine de soldats et obligea le reste à se replier sur Saverne. M. d'Hocquincourt compléta ces succès en chassant les Impériaux qui assiégeaient Dambach. Au début de février 1636, les Français étaient maîtres du cours de l'Ill, d'Ensisheim jusqu'à Strasbourg. Le cardinal de La Valette se rendit alors à Benfeld où il fit renforcer les défenses, puis il adressa aux Strasbourgeois une nouvelle demande de ravitaillement en faveur de Haguenau. Craignant des représailles françaises, les Strasbourgeois acceptèrent, bien à contrecœur, de former des convois de vivres et de fourrages qui furent dirigés sur Colmar, Sélestat, Haguenau, Benfeld et Dachstein. Ces provisions furent complétées par le convoi enfin arrivé d'Épinal. Ces progrès dans le ravitaillement montraient que La Valette avait tiré les leçons de la malheureuse expédition de Mayence. L'efficacité des armées passait par une solide organisation de l'intendance. Par manque de temps et d'argent, les Français avaient sous-estimé ce point tant dans les Flandres qu'en Allemagne. Suite à ses visites sur les théâtres des opérations, Louis XIII n'avait désormais de cesse de corriger les erreurs passées. Grâce à une meilleure organisation de l'approvisionnement, La Valette reprit ainsi le contrôle de la majeure partie de l'Alsace en quelques semaines. Menacé de toutes parts, Gallas dut quitter Saverne, où il ne laissa qu'une faible garnison, et se replier vers Landau, Spire et Worms. Le cardinal de La Valette profita de ce répit pour regagner Épinal le 15 février. Il se prépara aussitôt à repartir vers Paris où il souhaitait solliciter de nouveaux 51

subsides auprès du roi. L'intendance avait à peu près suivi, mais cela avait coûté très cher. Précédé par le comte de Guiche, qu'il avait chargé d'annoncer son arrivée à la Cour, La Valette arriva à Toul le 17 février, puis se dirigea vers Paris, en compagnie du marquis de Feuquières. Louis XIII et Richelieu réservèrent au cardinal un accueil chaleureux et le félicitèrent. Ils furent plus gênés en expliquant que l'état des finances ne permettait pas d'accorder les subsides réclamés. À Paris, La Valette put rencontrer le nouveau duc de Parme, Odoardo Farnese, venu également solliciter l'aide du roi pour empêcher que le marquis de Legafies, gouverneur espagnol de Milan, pénètre dans ses domaines. N'ayant pas plus d'argent pour l'Italie que pour l'Alsace, Louis XIII ne fit que de vagues promesses. Faute d'argent, Farnese demanda au moins que le maréchal de Toiras - qui vivait en exil à Turin depuis sa disgrâce - soit autorisé par le roi à secourir Parme. Mais Louis XIII ne voulut pas s'engager sur ce point. Malgré toutes ces déconvenues, Odoardo Farnese réussit à intéresser aux affaires italiennes le cardinal de La Valette qui promit d'intercéder auprès de Richelieu dès que la situation financière le permettrait. Le 18 mars, le duc de Parme reprit la route de l'Italie: on lui avait réservé les plus grands honneurs, ayant eu même le droit de rester couvert en présence du roi, mais pour autant il ne ramenait rien de concret. Pendant ce temps, Bernard de Saxe-Weimar avait quitté l'armée, également pour se rendre à Paris et y obtenir la confirmation des dispositions du traité de Saint-Germain. Les clauses concernant ses droits sur l'Alsace méritaient d'être précisées puisque la situation militaire dans la région avait singulièrement évolué en faveur de la France. Craignant que cette venue fît quelque peu oublier leurs propres mérites, le cardinal de La Valette et Feuquières essayèrent vainement de dissuader le duc de rencontrer le roi. Le 7 mars, le comte de Guiche accueillit le duc de Weimar à Meaux. Dans la soirée, une réception fastueuse attendait Bernard au château de Champs-sur-Marne, où s'étaient rassemblés les plus grands noms de la noblesse française, dont le duc de la Trémoïlle. Le lendemain, Bernard de SaxeWeimar fit son entrée dans Paris, entre deux haies de carrosses, alignés depuis le château de Vincennes jusqu'aux portes de la capitale. Il s'installa avec son escorte à l'Arsenal, l'ancienne demeure de Sully, que Louis XIII avait fait embellir pour y loger ses hôtes de marque. Le roi accorda deux audiences, au cours desquelles, le duc resta couvert, au grand étonnement des courtisans. La première eut lieu le Il avril au château de Saint-Germain. Elle ne consista qu'en un échange de compliments et d'amabilités, sans aucun résultat concret. Weimar s'en retourna à Paris pour y mener grande fête. La seconde eut lieu le 21 avril à Chantilly. Louis XIII reçut le duc, juste après s'être entretenu avec l'ambassadeur suédois Grotius. Celui-ci, comme tout son gouvernement particulièrement le chancelier Oxenstierna -, reprochait à Bernard de SaxeWeimar d'avoir conclu un traité avec la France à titre personnel, sans tenir compte des intérêts suédois. Impressionné par les griefs de Grotius, le roi de France reçut le duc de Weimar fraîchement, lui reprochant notamment les désordres causés par ses troupes dans le Barrois, faisant état de plusieurs plaintes au sujet de vols de chevaux. Plus grave encore, des officiers weimariens avaient enlevé des civils français pour en tirer rançon comme s'il se fût agi d'ennemis. Face à ces reproches, le duc ne put que protester de sa fidélité et de son attachement à la France. Il repartit aussitôt après pour Paris où il resta encore un long mois à festoyer, au 52

grand déplaisir du roi qui aurait voulu le voir rejoindre son armée. Le duc se rendit également à Rueil pour y rencontrer Richelieu. Plus chaleureux que le roi, le ministre témoigna sa satisfaction et assura le Weimarien de son soutien. À Paris, Bernard de Saxe- Weimar reçut la visite de l'ambassadeur anglais et celle de Grotius. Les plus hauts personnages du royaume se pressaient à l'Arsenal pour y rencontrer le célèbre mercenaire et discuter de la manière de conduire les armées. Un jour où le Père Joseph - qui se piquait de stratégie - désignait du doigt sur une carte les places d'Allemagne qu'il convenait d'enlever, Weimar, visiblement agacé, répliqua: «votre doigt ne vaut pas un pont». Bernard de Saxe-Weimar quitta Paris le 25 mai et s'en retourna à son camp de Vézelise, plutôt déçu par l'accueil du roi. Néanmoins, il pensait que, s'il réussissait à prendre des places fortes alsaciennes à ses ennemis, il pourrait, a fortiori, les conserver contre la volonté de ses alliés. Le 21 mai, le cardinal de La Valette avait aussi quitté la capitale et regagné Toul. Le siège de Saverne Pendant le séjour du cardinal et du duc à Paris, les Impériaux avaient fait mouvement. Chassé par l'irruption des Français à Colmar, le général Colloredo était remonté au nord vers le cours de la Moselle. Poursuivi par Gassion, il accéléra sa marche. Le 17 mars près de Raon, il se trouva devant un contingent français commandé par le marquis de La Force. Bien qu'inférieurs en nombre, les Français prirent l'avantage, bousculèrent les Impériaux et capturèrent Colloredo en personne. Le marquis de La Force envoya un de ses aides de camp, M.de Belsunce, porter la nouvelle à son père et au roi. Le nouveau secrétaire d'État à la Guerre, Sublet des Noyers, fit connaître la satisfaction du gouvernement: «Le roi et M. le cardinal ont témoigné si publiquement l'estime qu'il font de votre valeur et de votre mérite que vous devez avoir un extrême contentement». Ce succès n'éloignait cependant pas les Impériaux. Certes, Gallas, après avoir quitté Saverne et conduit ses troupes vers Spire, était parti à Vienne pour y élaborer de nouveaux plans avec le conseil aulique. Mais, malgré son absence, le général Gotz s'était emparé de Coblence après plusieurs semaines de siège, obligeant la garnison française du comte Charles de Bussy-Lameth à se réfugier à Philippstal. Dans le même temps, le général Lamboy resserrait son étreinte autour de Hanau et construisait un nouveau pont sur le Main pour enlever la ville. Les Impériaux construisaient également un fort entre Spire et le Rhin et un pont de bateaux entre Worms et Mayence. En outre, ils avaient sensiblement renforcé les garnisons de Molsheim et Sarrebourg. Sur tous les points, les Impériaux et leurs alliés reprenaient l'offensive. Le 29 mai, le margrave de Bade s'emparait du château de Kreuznach défendu par une garnison weimarienne de quatre cents hommes sous les ordres du gouverneur Stauff. Plus de la moitié des défenseurs furent débauchés et enrôlés sous les bannières badoises, tandis que Stauff et le reste de ses troupes se retiraient vers Metz, laissant les domaines du comte palatin de Birkenfeld aux mains de l'ennemi. Plus au sud, les forces réunies de Gallas et de l'archiduc Ferdinand investirent Haguenau où s'était enfermé M. d'Aiguebonne. L'offensive impériale était d'autant 53

plus dangereuse que les places rhénanes encore aux mains des Franco-weimariens, de Mayence à Breisach, ne pouvaient plus être ravitaillées. Seuls Philippsburg et les environs de Strasbourg constituaient encore des greniers appréciables. Pendant ce temps, de retour de Paris, le duc de Saxe- Weimar et le cardinal de La Valette s'étaient rencontrés à Void, entre Toul et Ligny, pour fixer les objectifs de la nouvelle campagne. Il fut convenu que le cardinal marcherait sur Haguenau, par Sainte-Marie-aux-Mines, pour secourir M. d'Aiguebonne, tandis que le duc concentrerait ses troupes à Vézelise et avancerait par Phalsbourg et Saverne pour détourner l'attention de l'ennemi. Le comte de Guiche, chargé de lever de nouvelles troupes, rejoindrait le front plus tard. Enfin, sur ordre du roi, le duc de Weimar fournirait 1.500 cavaliers au cardinal pour l'aider à secourir Haguenau. La Valette retrouva son armée à EpinaI et partit, dès le 3 juin vers l'Alsace avec 3.000 fantassins et 2.000 cavaliers, entouré de quelques brillants officiers: le colonel Hébron, le comte de Guiche, le vicomte de Turenne, le baron de Sirot et le comte de la Suze. Avec un tel état-major, l'expédition militaire se transforma en marche triomphale. Le 5 juin, Hébron bouscula un parti de Croates et le poursuivit jusqu'à Plainfaing. Le lendemain, à la tête du gros de l'armée, le cardinal enleva Saint-Dié, défendue par le sieur d'Arbois, et y laissa une garnison de cent dragons du régiment de Leyen. Le 6 juin, l'armée française entame l'ascension du col de Sainte-Marie, rendue difficile par le manque de chevaux de charge. Elle s'étire sur les chemins escarpés. Le lendemain, elle arrive à Sainte-Marie-aux-Mines, totalement vide d'habitants en raison d'une épidémie de peste. On est obligé de rester dans la ville empoisonnée pour attendre l'arrivée de chevaux de trait. Des régiments partent en avant-garde. Ainsi celui du comte de la Suze a pu entrer en contact avec M. d'Aiguebonne et constater que les routes menant à Haguenau sont dégagées. Le colonel Hébron est envoyé à son tour en reconnaissance. Devant Molsheim, il découvre un groupe de cavaliers croates conduit par le colonel Ludovic. Il engage le combat et oblige les Croates à déguerpir. Mais ces derniers s'aperçoivent bientôt que les soldats de Hébron préfèrent vider les caves de Molsheim que de les poursuivre. Le colonel Ludovic fait alors volte-face et lance ses troupes dans une vigoureuse contre-attaque qui chasse Hébron de la ville. Par deux fois, le Suédois rassemble ses soldats et tente de remettre pied dans Molsheim. Le général Rantzau, appuyé par cent cinquante du colonel anglais Humes, charge à son tour les Croates et réussit à se maintenir quelques instants dans la ville avant d'être repoussé. Il faut un ultime assaut des régiments du comte de la Suze, de Batilly et de Vantoux, arrivés à la rescousse pour chasser définitivement les cavaliers de Ludovic, après trois heures de combat acharné. Les Impériaux laissent dans Molsheim de nombreux tués et blessés ainsi que trois cents chariots. Bien que limité, le combat de Molsheim eut un tel retentissement que les Impériaux quittèrent leurs positions de Weiler, Brumath et Pfaffenhofen pour se replier sur Wissembourg ou repasser le Rhin. La route de Haguenau était maintenant ouverte devant les Français. Le 9 juin, La Valette traversa Brumath et, le lendemain, put introduire des secours dans Haguenau. De son côté, Turenne, envoyé à Wissembourg à la tête de six cents hommes, avait défait plusieurs garnisons impériales. Manicamp, le gouverneur de Colmar, avait levé des troupes dans sa ville et à Sélestat. Puis il 54

avait attaqué Marckolsheim et Ensisheim. Les Français reprenaient ainsi peu à peu l'avantage en Alsace. En Allemagne aussi, la situation se modifiait au profit des alliés de la France. Tenté à la fin de 1635 de se rallier à la paix de Prague, le landgrave Guillaume V de Hesse-Cassel avait finalement renouvelé un accord avec la France et la Suède, en signant avec le marquis de Saint-Chamond, ambassadeur extraordinaire de Louis XIII à Cassel, un traité par lequel il s'engageait à lever 3.000 hommes de pied et 2.000 cavaliers. Ainsi constituée, l'armée hessoise, conduite par le général Melander et le sergent-général Bekermann, se joignit bientôt, dans les environs de Hamm en Westphalie, à une importante force suédoise de 10.000 hommes,

commandée par le général Lesley

1.

Les coalisés firent mouvement contre le

général Gotz, qui assiégeait Hermannstein et surtout contre le général Lamboy qui avait investi Hanau. Le 22 juin, Suédois et Hessois se présentèrent devant Hanau et enlevèrent quatre fortins élevés au pourtour de la ville par les Impériaux. Lamboy dut se réfugier dans une mauvaise forteresse sur les bords du Main, où il fut assiégé à son tour. Hanau délivrée fut ravitaillée aussitôt. Le général Gotz, surpris par le succès suédois, préféra lever le siège d'Hermannstein. Seules poches de résistance impériales à l'ouest du Rhin, la citadelle de Saverne et le château voisin du Haut-Barr tiennent toujours tête aux troupes de Bernard de Saxe-Weimar. Au lendemain de l'entrevue de Void, celui-ci a rejoint son armée à Vézelise pour constater son triste état. Il ne dispose plus que d'un demi-mois de solde et manque de pain. Malgré ces difficultés, les soldats sont décidés à se battre, car « la peste est si grande dans la Lorrène et dans le Barrois, que les troupes du duc ayment mieux se mettre en campagne que de demeurer dans les garnisons». Sans plus attendre, le duc se met en route et délivre ChâteauSalins, assiégé depuis deux jours par les troupes lorraines du capitaine La Chapelle (environ 200 cavaliers et 300 fantassins). Puis Bernard s'avance jusqu'à Dieuze où il laisse une partie de ses bagages pour faciliter sa marche. Là, il reçoit un renfort de onze cornettes de cavalerie et de 1.200 hommes de pied ainsi que du blé que La Valette lui a envoyé depuis Pont-à-Mousson. Ainsi pourvu, le mercenaire saxon poursuit son expédition de façon fulgurante. Il s'empare de Sarrebourg, défendue par deux régiments croates, puis contourne Phalsbourg, dont le château est trop bien défendu par les Impériaux, et arrive enfin devant Saverne avec son avant-garde. Il inspecte les fortifications et réussit à s'emparer d'un ouvrage d'approche où il laisse quelques défenseurs. Il repart alors chercher le gros de son armée qu'il installe au pied de la citadelle du Haut-Barr. Le 10 juin, à la nuit tombée, il fait escalader la forteresse par quelques téméraires. Les sentinelles sont neutralisées et les portes ouvertes. Le Il juin, les Weimariens pénètrent dans le château. La garnison impériale et quatre régiments croates n'ont eu que le temps de se réfugier dans Saverne. Les Weimariens tiennent la citadelle mais les Impériaux regroupés dans la ville sous les ordres du colonel Mühlheim sont décidés à se défendre farouchement. Le duc Bernard fait installer un gros canon pour bombarder la ville. Mais plutôt que
1 Le général Alexander Lesley Cou Leslie), officier écossais originaire de l' Aberdeenshire, était un parent du major Walter Leslie Ct1667) qui avait participé à l'assassinat de Wallenstein et servait dans l'armée impériale. 55

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