La Guerre des mots : 14-18 dans les Parlements européens

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Alors que le conflit entraîne une restriction des libertés publiques et empêche la tenue d'élections, les parlements demeurent seuls susceptibles de maintenir la représentation de la nation. Comment se sont-ils adaptés aux impératifs de la guerre ? Se sont-ils soumis aux exigences militaires et civiles ? Ont-ils réussi à maintenir leurs activités ? Ces contributions nuancent les appréciations souvent négatives portées sur les différents parlements en France, en Allemagne, en Italie et en Turquie, et évaluent les effets du conflit sur la représentation parlementaire dans années vingt.
Publié le : jeudi 1 janvier 2009
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EAN13 : 9782336253183
Nombre de pages : 198
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La Guerre des mots
14-18 dans les Parlements européens

@L.HARMATTAN.2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-07715-7 EAN : 9782296077157

ParlementE

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Revue d'histoire politique

Revue publiée par le Comité d'histoire parlementaire et politique et les Éditions Pepper/L'Harmattan trois fois par an.

Créée en 2003 sous le titre Parlement(s), Histoire et politique, la revue a changé de sous-titre en 2007 pour affirmer sa vocation à couvrir tous les domaines de l'histoire politique, sous la plume de chercheurs confirmés et de jeunes doctorants. Chaque numéro est constitué de trois moments: la partie [Recherche] regroupe des articles inédits soumis à un comité de lecture, la partie [Sources] est le lieu de publication de sources orales ou écrites éclairant le dossier thématique, la séquence [Lectures] présente les compte-rendus d'ouvrages. Retrouvez la liste des numéros parus, à paraître, la procédure de soumission d'articles et les conditions d'abonnement en fin de volume. La présentation détaillée des normes éditoriales et les sommaires complets de tous les numéros sont disponible sur la page Parlement(s) du site du CHPP : www.parlements.org Les numéros sont en vente à l'unité (éditions papier et PDF) sur le site de L'Harmattan: www.editions-harmattan.fr Les articles sont en vente à l'unité sur la plate-forme Cairn (accès gratuit aux sources et aux compte-rendus, gratuité intégrale après 3 ans) : www.cairn.info

En couverture: « La rentrée de la Chambre. Le Poilu au député: Nous avons fait notre besogne, nous autres... À votre tour! », couverture du supplément illustré du PetitJournal,21 décembre 1919.

Éditions

Pepper

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L'Harmattan

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Directeur de la rédaction - Jean Garrigues Rédactrice en chef - Noëlline Castagnez Rédacteur en chef adjoint - Alexandre Borrell Secrétaire de rédaction - Alexandre Niess Éric Anceau, Marie Aynié, Frédéric Attal, Walter Badier, Christophe Bellon, Noëlle Dauphin, Frédéric Fogacci, Sabine Jansen, Anne-Laure Ollivier, Renaud Tauzin, Olivier Tort, Ludivine Vanthournout. Le comité de lecture est constitué du comité de rédaction, élargi à l'occasion à des membres du comité scientifique. Comité scientifique

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Bertrand Joly,Bernard Lachaise, Marc Lazar,

J ean-

Pierre

Machelon,

Pascal Perrine au, Gilles Richard, Jean-Pierre Rioux, Nicolas Roussellier, Jean Ruhlmann, Jean-François Sirinelli, Maurice Vaïsse, Éric Vial, Olivier Wieviorka, Michel Winock. Correspondants étrangers

Marc Angenot (Montréal), Constantin Buse (Bucarest), Maria Sofia Corciulo (Rome), Sandro Guerrieri (Rome), Rainer Hudemann (Sarrebruck), Horst Müller (Munich), Philip Nord (Princeton), Gaetano Quagliarello (Rome), Maurizio Ridolfi (Viterbe), Paul Smith (Nottingham), Henk Te Velde (Leiden), Robert Tombs (Cambridge) Directeur de la publication - Denis Pryen

Développement
Maquette

- Sonny Perseil
- Colin Pénet

La guerre des mots. 14-18 dans les Parlements européens
Éditorial par Jean Garrigues [Recherche]
coordonné par Fabienne Bock

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Présentation par Fabienne Bock Nicolas Roussellier Le Parlement français et la Première Guerre mondiale Charles Ride! Le scandale des embusqués. Le Parlement français dans la tourmente (1914-1918) Alexandre Niess Les Régions libérées à la Chambre: des textes et des hommes (1916-1925) Vahakn N. Dadrian et Alexandre Niess L'État, le parti et les parlementaires turcs face au génocide arménien (1908-1916) Carlotta Latini « Parlement et gouvernement sont une seule et même chose ». Prorogation des sessions parlementaires et recours aux commissions de contrôle en Italie (1914-1918) Torsten Oppelland Les débats sur la guerre sous-marine et la neutralité américaine au Reichstag (1914-1917) Nicolas Patin La guerre au Reichstag: la génération du front entre en politique? [Sources] Le député Viollette défend les prérogatives parlementaires en matière d'économie de guerre. Rapport du 29 décembre 1916, présenté par Fabienne Bock [Varia] Christophe Maillard, Pierre Biétry (1872-1918), un parlementaire iconoclaste Anne-Laure Anizan, Paul Painlevé: le savant et le politique Pascal Marchand, La déclarationdepolitique généralea-t-elle vécu? [Lectures] [Résumés

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Éditorial
L'année 2008 a vu la fièvre commémorative envahir le travail des historiens, et la revue Parlement(s) n'a pas échappé à la contagion. Mais nous avons tenté de combattre cette maladie mémorielle par le seul vaccin vraiment efficace, celui de l'innovation scientifique. C'est pourquoi, après Mai 68, nous abordons le thème de la «Grande Guerre» dans une perspective originale, celle de la vie parlementaire. Sous la direction de Fabienne Bock, dont chacun connaît les travaux pionniers sur le «parlementarisme de guerre », une équipe de chercheurs français et étrangers nous offre un dossier tout à fait inédit sur les mécanismes, les représentations et les grandes thématiques de la délibération en temps de crise, aussi bien en France qu'en Allemagne, en Italie et dans l'Empire ottoman. Dans une approche fonctionnaliste, Nicolas Roussellier (Sciences Po) souligne le contraste entre la vitalité du nouveau parlementarisme inventé en 1914 et la représentation négative qui en a été faite, tandis que Carlotta Latini (Camerino) démonte la mécanique d'un parlementarisme italien sous contrôle gouvernemental. Du côté de l'histoire des débats et des représentations, Charles Ride! (Évreux) s'intéresse aux ambiguïtés du «Parlement des embusqués », à la fois accusé et accusateur. Alexandre Niess (Orléans) analyse la question des «régions libérées» pendant et après la guerre. Associé à Vahakn Nadrian (Arlington), il montre comment l'idée du génocide arménien s'est imposée dans la vie politique turque. Torsten Oppelland (Iéna) étudie les débats du Reichstag sur la guerre sousmarine, conduisant à l'abdication fatale des partis face à l'état-major. Enfin, Nicolas Patin (paris Ouest) montre l'arrivée de la « génération du front» au Reichstag, dans l'immédiat après-guerre, et les conséquences politiques et idéologiques de ce tournant parlementaire. Trois articles «varia» complètent ce numéro de Parlement(s). Les deux premiers se situent dans une approche biographique, Christophe Maillard (paris Ouest) s'intéressant au cursus parlementaire de «l'iconoclaste» Pierre Biétry, fondateur avant la Grande Guerre du syndicalisme jaune, tandis qu'Anne-Laure Anizan (Sciences Po) analyse la carrière de Paul Painlevé, un savant en politique, devenu dans l'entredeux-guerres une figure de référence de la nébuleuse républicaine. Quant à l'article de Pascal Marchand (Toulouse III), qui clôt ce volume, il montre, en s'appuyant sur l'analyse lexicale des déclarations de
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politique générale sous la yo République, que les évolutions récentes confirment l'hypothèse d'une présidentialisation. Ce dossier inédit sur la Grande Guerre, ainsi que les trois «varia» qui l'accompagnent, confirment, s'il en était besoin, la diversité et la richesse des approches possibles sur le champ d'histoire politique qui est le nôtre, autour de la délibération.

professeur

Jean Garrigues, à l'université d'Orléans, président du CHPP

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Fabienne

Bock Présentation

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Nicolas Roussellier Le Parlement français et la Première Guerre mondiale Charles Ride! Le scandale des embusqués. Le Parlement français dans la tourmente (1914-1918) Alexandre Niess Les Régions libérées à la Chambre: des textes et des hommes (1916-1925) Vahakn N. Dadrian et Alexandre Niess L'État, le parti et les parlementaires turcs face au génocide arménien (1908-1916) Carlotta Latini « Parlement et gouvernement sont une seule et même chose. » Prorogation des sessions parlementaires et recours aux commissions de contrôle en Italie (1914-1918) Torsten Oppelland Les débats sur la guerre sous-marine neutralité américaine au Reichstag (1914-1917) Nicolas Patin La guerre au Reichstag: entre en politique? et la

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la génération du front 104

Présentation
Fabienne Bock
Professeur à l'université de Paris-Est Marne-la-Vallée Laboratoire « Analyse comparée des pouvoirs}) (paris-Est) Fabienne.Bock arobase univ-mlv.fr

« Faites un roi, ou bien faites la paiX}) écrivait le socialiste Marcel Sembat peu avant que n'éclate la guerre de 1914. Il exprimait ainsi son peu de confiance dans la capacité des régimes parlementaires - et particulièrement celui de la nr République - à diriger un pays en guerre. Pacifiste, il agitait la menace d'un renversement de la République parlementaire pour convaincre l'opinion et les dirigeants politiques d'œuvrer pour la paix. Pourtant force est de constater que les institutions parlementaires ont survécu au conflit dans tous les pays qui les avaient mises en place dans les décennies précédant le conflit, alors même que la guerre qui ravageait l'Europe dépassait, tant par sa durée que par la mobilisation totale qu'elle imposait, tout ce que les hommes du début du xxe siècle - et Sembat en premier - avaient pu imaginer. En Grande-Bretagne, en France, en Italie, en Allemagne, les institutions n'ont pas été modifiées, aucune dictature ne s'est imposée. S'ils n'ont

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pas été consultés sur l'entrée en guerre - à l'exception du Parlement italien en 1915 - les Parlements ont été convoqués dans les tous premiers jours du conflit pour voter les crédits de guerre et ils se sont ensuite réunis avec une assez grande régularité jusqu'à la signature de l'armistice!. Cependant quand ils ont abordé la question du pouvoir durant la guerre, les historiens ont d'abord porté leur attention sur l'irruption d'un nouvel acteur, le pouvoir militaire, sur ses liens avec l'exécutif civil, et ils ont mis l'accent sur le déplacement du centre du pouvoir qui s'est ainsi opéré au détriment du législatif et de sa fonction de contrôle des gouvernements. Ce phénomène n'est nullement contestable et l'analyse globale des États belligérants ne peut évidemment pas être envisagée sans que soit prise en compte cette reconfiguration des pouvoirs. Il n'en est pas moins licite de prêter attention à ce qu'a été la vie parlementaire dans un moment où toute expression démocratique étant considérablement limitée par la promulgation - dès les premiers jours du conflit - de lois très restrictives des libertés publiques et par l'impossibilité durant 4 ans d'organiser des élections, les Parlements restaient les seules instances qui pouvaient maintenir une certaine représentation de la nation. Dès lors on doit s'interroger sur les modalités de leur adaptation aux impératifs de la guerre patriotique, de leur soumission ou de leur résistance aux diktats des militaires ou aux exigences des gouvernements civils, de leur capacité à maintenir une activité législatrice et à contrôler l'exécutif. Depuis quelques années, des études sont d'ailleurs venues nuancer les appréciations assez négatives portées sur les différents Parlements et révéler quelques paradoxes. Le rôle du Reichstag en particulier a été reconsidéré: l'étude très fine de Torsten Oppelland s'inscrit dans l'analyse des prises de positions par lesquelles le Parlement allemand tente de s'approprier la fonction de contrôler le Chancelier que lui refusait la constitution impériale et donc de « parlementariser », à la faveur de la guerre, la constitution du Reich. De même, Carlotta Latini, tout en reprenant la formule « Parlement et gouvernement sont une seule et même chose» et en signalant la mauvaise volonté de l'exécutif à convoquer la Chambre des députés, insiste sur le rôle des commissions parlementaires de contrôle et sur le laboratoire institutionnel et juridique qu'a constitué la vie politique italienne durant la Grande Guerre. Pour la France, Charles Ridel montre comment les débats sur la question des « embusqués» et la législation qui en découle révèlent la volonté des députés de participer à la conduite de la guerre mais aussi
I Seule exception majeure, le Parlement de Vienne ne s'est plus réuni après juin 1914.

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la prise en compte des accusations dont ils sont l'objet dans une partie de la presse et sans doute de l'opinion publique. Cette manifestation d'antiparlementarisme corrobore les conclusions de Nicolas Roussellier qui relève que, si le Parlement n'a pas démérité durant le conflit, son rôle n'a pas été reconnu: il a perdu la bataille de l'image et l'antiparlementarisme n'a connu de répit ni pendant ni après la guerre. En ce 90e anniversaire de l'armistice, l'Assemblée Nationale affiche sur son site un hommage à Clemenceau et la liste des députés tombés durant le conflit; elle met aussi en ligne le compte-rendu des séances des Comités secrets de 1916. Peut-être n'est-ce pas tout à fait suffisant pour restaurer le prestige du Parlement... d'hier et d'aujourd'hui. Dépassant la stricte période de la guerre, Alexandre Niess analyse la représentation à la Chambre et au gouvernement des Régions libérées et les mesures prises à leur égard entre 1916 et 1925. À travers une enquête extrêmement fouillée, il montre comment la question et les hommes qui la portent se démarquent d'abord du reste de la représentation nationale mais perdent dès 1924 leur spécificité. Ce sont aussi des hommes qui ont fait la guerre qu'on retrouve siégeant dans les Parlements européens au cours des années 1920 et 1930. Partant d'un affrontement qui opposa en 1932 Goebbels au SPD qu'il qualifiait de « parti de déserteurs », Nicolas Patin s'est interrogé sur l'expérience de guerre des députés au Reichstag durant la République de Weimar, la moitié des 1600 députés élus entre 1919 et 1932 ayant participé aux combats et 200 d'entre eux ayant laissé des témoignages écrits. Croisant statistique et prosopographie, Nicolas Patin montre toute la complexité de ce rapport à la guerre et de son expression au Reichstag. On ne peut que souhaiter que des études analogues soient menées sur les autres pays. Enfin, c'est avec un intérêt tout particulier qu'on suit l'étude de Vahakn N. Dadrian et d'Alexandre Niess sur « l'État, le parti et les parlementaires turcs face au génocide arménien ». L'historiographie de la Grande Guerre s'est largement concentrée sur le front occidental et bien des études mériteraient d'être entreprises sur les fronts d'Orient. Quant au Parlement turc, il est bien peu connu. L'approche longue de la question du génocide arménien - 1908-1916 - et du rôle joué par les parlementaires turcs dans ce crime ouvre donc un champ nouveau dont on ne peut que souhaiter qu'il soit largement exploré dans l'avenir.

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Le Parlement français et la Première Guerre mondiale
Nicolas Roussellier
Maître de conférences à l'lEP de Paris et HDR. roussellier arobase noos.fr

D'évidence, le Parlement de la nr République avait tout à redouter d'une guerre!. Les risques qui pesaient sur lui étaient nombreux et convergents: la restriction de la liberté et de la publicité de ses débats, au nom du principe du secret, la diminution du temps de ses sessions, la pénurie générale d'informations sur les opérations militaires, la dictature du haut commandement et, plus généralement, le renforcement de l'exécutif. En théorie pourtant, le Parlement avait un moyen simple
1 Certains des éléments de cet article reprennent des analyses faites dans notre (dir.),

contribution « Le Parlement dans la tourmente 1914-1940» in Jean Garrigues Histoire du Parlement de 1789 à nosjours, Paris, Armand Colin, 2007.

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pour éviter la relégation au rang de simple spectateur: en utilisant la loi sur l'état de siège du 3 avril 18782 il pouvait siéger en permanence et par-là même exercer un contrôle étroit sur les actes du pouvoir exécutif, sanctionner les abus éventuels, participer au premier rang à la mobilisation de la nation et à l'effort de guerre3, un peu sur le modèle conventionnel. S'il rejeta un tel recours et accepta sa mise à l'écart pendant les cinq premiers mois de la guerre, c'est peut-être qu'une majorité de parlementaires, gauche comprise, avait intériorisé le nationalisme d'avant-guerre, au moins en partie, et accepté ainsi un nouveau partage des tâches entre les pouvoirs publics. La nation ne faisait plus la guerre par l'intermédiaire de son Parlement comme du temps de la République jacobine mais comptait sur la double efficacité du pouvoir exécutif civil et du commandement militaire. Si les deux chambres eurent un début de guerre pour le moins difficile, elles surent pourtant réagir assez vite et s'organiser de manière remarquable à partir du mois de janvier 1915, dès leur retour en session ordinaire. C'est là l'un des apports fondamentaux de la thèse de Fabienne Bock: l'invention d'un « parlementarisme de guerre» qui permit aux deux assemblées de se replacer au cœur de l'effort de guerre. Et, si l'on fait le bilan en 1918, le Parlement avait incontestablement apporté une contribution de premier plan à la Victoire; par le contrôle exercé sur les services administratifs et notamment les services de l'administration militaire, par son œuvre législative illustrée par la « chasse» aux embusqués, par le maintien d'un débat politique qui permit l'évolution des orientations politiques (par exemple la définition de buts de guerre modérés) et l'ajustement de la composition des gouvernements, par son esprit général de mobilisation enfin. D'ailleurs, le simple fait d'avoir évité tout écroulement ou tout changement du régime, contrairement à ce qui s'était passé lors des guerres d'invasion précédentes (en 1814 et 1815 puis en 1870), signale le rôle décisif du Parlement en temps de guerre. La guerre n'avait pas accouché d'une monarchie ni même d'une forme plus ou moins républicaine de dictature temporaire de salut public. Le problème, c'est que ce bilan, plutôt à l'avantage des assemblées, ne fut jamais véritablement établi. Ni par les contemporains, ni vraiment par la suite. À elles seules, les actions du parlement ne firent
2 Bulletin des lois de la Ripubliquefrançaise, série 12, t. 16, n0383, pp. 338-339. 3 C'est la thèse que défend Jules Mont dans un livre paru en 1916, La Défense nationale et notre Parlement, Paris, Librairie académique Perrin, p. 104. Curieux livre, à la fois très critique contre les parlementaires accusés d'incompétence mais qui regrette aussi l'absence d'un Parlement fort, capable de contrôler les pouvoirs du Gouvernement et ceux du commandement militaire.

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pas sens; elles contredisaient un changement général de la « culture politique» des Français, un changement aussi diffus et difficile à saisir que redoutable par ses effets; l'esprit public n'était plus favorable au parlementarisme. Face aux chefs militaires, face au pouvoir exécutif emmené par Clemenceau, le Parlement avait perdu une bataille essentielle: celle de son image. C'est donc dans ce contraste entre la « réussite» de son parlementarisme de guerre et la dégradation de son image publique qu'il faut tenter de comprendre la place du Parlement entre 1914 et 1918.

L'épreuve des premiers mois
L'effacement volontaire fut la première épreuve à laquelle dut faire face le Parlement. Cette mise en retrait apparaît d'abord comme la rançon d'un échec; celui de 25 ans de débats sur les moyens de préparer le régime parlementaire à l'éventualité d'une guerre. Un quart de siècle de discussions qui n'avaient abouti à aucun résultat4. Les propositions avaient pourtant été nombreuses puisque même le fameux Eugène Pierre, secrétaire général de la Chambre des députés pendant quarante longues années de 1885 à 19255, avait avancé la sienne en 1890, sans plus de succès que les autres6. Il y avait là comme un impensé de la tradition républicaine. En bonne théorie démocratique le pouvoir civil devait primer le pouvoir militaire, mais, faute d'avoir rien prévu le Parlement laissait dans la pratique une très large latitude au commandement militaire en cas de conflit?

4 Voir

Fabienne

Bock,

Un parlementarisme de guerre, 1914-1919,

Paris, Belin, 2002,

chapitre 1 «Le débat sur le fonctionnement du régime en temps de guerre (18891914) », pp. 19-47. 5 Voir Avant-propos de Pierre Avril et Jean Gicquel dans la reproduction du fameux Traité: Eugène Pierre, Traité de droit politique, électoral et parlementaire, Paris, Éditions Loysel, 1989, p. I. 6 Du pouvoir législatif en temps de guerre, Paris, 1890. Eugène Pierre proposait de remplacer les deux assemblées par deux comités (l'un pour la Chambre de 286 membres, l'autre pour le Sénat de 153) siégeant en permanence, sans publicité des débats et se consacrant uniquement à l'examen des textes intéressants la défense nationale. Le texte d'Eugène Pierre est confronté à certaines propositions émises par des parlementaires avant 1914 dans Mermeix, Au sein des Commissions, Paris, Librairie Ollendorf, 1924,pp. 17-18. 7 Le décret du 28 octobre 1913 accordait la «conduite des opérations» aux généraux même si la « conduite de la guerre» du point de vue de ses objectifs restait au pouvoir civil. Voir Pierre Renouvin, Les formes du Gouvernement de guerre, Paris, Presses universitaires de France, Publications de la dotation Carnegie pour la paix internationale, 1925, p. 15 et p. 77.

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Certes l'effacement parlementaire reposait sur l'hypothèse d'une guerre courte, et c'était dans ce cadre que la majorité des députés et des sénateurs acceptait la « dictature» de l'état-major. Ce fut dans ces circonstances que l'esprit d'Union sacrée entraîna les deux assemblées au début de la guerre. Lors de la séance du 4 août, elles votèrent non seulement leur ajournementS mais aussi le renoncement à tout véritable contrôle sur les dépenses de guerre9. Les chambres voulaient montrer l'exemple du sacrifice et les parlementaires pratiquaient une forme d'autocensure en acceptant de se retirer de la scène politique; ils avaient intériorisé l'antiparlementarisme qui avait fortement progressé avant la guerrelO. Ajoutons que la critique du parlementarisme par des parlementaires eux-mêmes venait surtout des rangs de la droite; conservateurs, anciens révisionnistes et nationalistes mêlés. Le spectacle des divisions inhérent au régime parlementaire devait attendre, selon eux, le retour de la paix. Il ne faudrait cependant pas exagérer l'image d'un effondrement des assemblées. Cet effacement était de nature plus publique que politique; bon nombre de parlementaires continuèrent d'agir en coulisses et alimentèrent la traditionnelle marmite à rumeurs. Leurs critiques étaient d'ailleurs dirigées aussi bien contre le Gouvernement1l que contre le commandement militaire. Ils n'attendaient pas la fin des hostilités pour tenter d'intervenir au cœur de l'effort de guerre12. Si, sur
8 L'ajournement signifie que les présidents des deux Chambres peuvent décider d'une

nouvelle convocation. Cependant, le décret de clôture intervint le 3 septembre. Dès lors, seul le Gouvernement par un nouveau décret pouvait convoquer les Chambres (pour une session extraordinaire) avant le deuxième mardi du mois de janvier, date de la session ordinaire. 9 Ce qui sera confirmé lors du vote du 23 décembre 1914 en session extraordinaire: une majorité de 561 députés, socialistes compris, vote six douzièmes provisoires, cas exceptionneL 10F. Bock, op. cit., p. 47. 11Le gouvernement remanié le 26 août est faussement appelé gouvernement d'Union sacrée: il réalise la réconciliation entre les fractions de l'ancien « parti républicain» du XIX. siècle (d'où l'entrée de deux socialistes, Guesde et Sem bat, et de représentants des républicains modérés, de centre droit comme Alexandre Ribot) mais les progressistes, les catholiques, les conservateurs et nationalistes ne sont pas intégrés dans la formule. 12 Un exemple peut-être inatrendu et qui prouve que la « culture» parlementaire pouvait aller loin à droite: Maurice Barrès. En septembre 1914, il décide de ne pas aller à Bordeaux: dès le 19, il effectue une visite aux champs de bataille de la Marne. Il s'intéresse particulièrement aux conditions d'évacuation des blessés et aux structures de soin qu'il juge défaillantes. Du 4 au 14 octobre, il est dans la partie libre de l'Alsace et en Lorraine en tant que membre fondateur du Secours national. Il tire de ces visites un rapport sur l'imperfection des services sanitaires qu'il adresse au président de la

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le plan symbolique, les services de la Chambre et du Sénat avaient dû obéir aux injonctions de l'état-major et quitter la capitale pour Bordeaux, il semble bien que la fuite forcée ne concernait pas la majorité des députés et sénateurs13. Certains étaient retournés dans leur circonscription pour se placer au milieu de leurs concitoyens et jouer le rôle d'organisateur civil et de lien entre la population et les autorités militaires 14. D'autres préférèrent rester à Paris pour former des contrepouvoirs. Deux groupes en particulier se constituèrent, celui des « représentants de Paris» et celui des « départements envahis»; ils revendiquaient haut et fort le droit de rester dans la capitale et d'agir pour la défense nationale soit auprès de Gallieni, le gouverneur militaire de Paris (qui comptait aussi autour de lui des députés mobilisés15 et se posait en rival de Joffre), soit pour organiser une collecte en faveur des réfugiés. Les enjeux symboliques étaient au cœur de la démarche: les parlementaires ne voulaient pas laisser le champ libre aux militaires, car ils estimaient que leur place était auprès de leurs concitoyens. Lieu même où s'incarnait la nation politique, le Parlement n'aurait pas dû céder face à la peur d'une invasion ennemie. Dès que cela fut possible, . 16 . 1es assem bl ees s empresserent d e regagner P ans. " Il semble que la rancœur des parlementaires à l'égard de l'état-major fut largement partagée, bien au-delà de la gauche nostalgique du modèle de la Convention. Selon plusieurs témoignages, la fuite à Bordeaux raviva l'antiparlementarisme alors que les assemblées n'avaient guère eu le choix17. Aussi, le président de la Chambre, Paul Deschanel, un

République et au ministre de la Guerre, le 2 novembre. Voir L'Œuvre de Maurice Barrès, annotée par Philippe Barrès, t. 18, Mes Cahiers, Août 1913-Décembre 1918, Librairie Plon (première édition en 1936-1938), Club de l'Honnête Homme, 1968, pp. 215-218. 13 Aucune comptabilité n'a été faite cependant, à notre connaissance, du nombre de parlementaires présents à Bordeaux. 14Surtout dans le cas de cumuls de mandats; s'ils étaient maires par exemple. 15Et son chef de cabinet civil est le sénateur Paul Doumer. 16 Le personnel des Assemblées put regagner Paris le 16 novembre pour celui de la Chambre et le 7 décembre session extraordinaire les guerre, 1914-1915, Paris, G. 17 Bainville écrit dans son pour celui du Sénat. Le Parlement fut convoqué pour une 22 et 23 décembre. Voir René Samuel, Le Parlement et la Roustan, 1918, pp. 31-33. journal le 12 septembre: « on pense que le gouvernement

aura à cœur de rentrer à Paris le plus tôt possible. Son hégire a produit un effet déplorable.» (cf.] acques Bainville, La Guerre démocratique. Journal 1914-1915, Paris, Bartillat, texte établi, présenté et annoté par Dominique Decherf, 2000, p.92). La presse de droite glosait sur les supposées largesses prises par certains membres du Gouvernement. Principal visé: Malvy qui aurait passé le plus clair de son temps au restaurant Le Chapon fin. Beaucoup d'historiens reprennent cela mais l'enquête reste à faire.

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