//img.uscri.be/pth/9b8c5bdbf0ab2657a5b484d434d528f901c40a62
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 20,25 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La guerre du Kazym

De
318 pages
Comment s'est déroulée la soviétisation des aires boréales de la Russie ? Comment les chasseurs, pêcheurs, éleveurs de rennes qui les habitaient ont-ils réagi à la mise en oeuvre de la politique bolchevique ? C'est seulement au cours des quinze dernières années, que l'on a découvert l'ampleur de leur résistance. Jusque dans les années 1930, celle-ci s'est exprimée parfois de manière extrêmement violente. Les révoltes ont été impitoyablement réprimées et leur mémoire a été étouffée, non seulement dans le discours officiel, mais également par les victimes survivantes...
Voir plus Voir moins

L’homme est la principale richesse du Nord.
V. G. Bogoraz-Tan

AVANT-PROPOS La lutte de libération des Khantys et des Nenets est un thème auquel j’ai rêvé de me consacrer pendant plus de dix ans. La problématique des mouvements sociaux et culturels de protestation des autochtones de Sibérie occidentale au début de l’ère soviétique est excitante, mais place le chercheur devant de sérieuses responsabilités. Mes études, puis d’intenses activités professionnelles1, m’ont longtemps empêché de me concentrer sur l’objet de mon choix : l’étude de la révolte des Ougriens de l’Ob et des Nenets au début des années 1930 a été mainte fois reportée à une date ultérieure. Il arrive que ces rêves toujours remis à plus tard finissent par rester des rêves. J’ai eu de la chance. Après la soutenance de ma thèse de doctorat, j’ai bénéficié de suffisamment de temps et de disponibilité pour rassembler les matériaux collectés au fil des années en une étude homogène. Ce texte est le résultat de ce travail. J’ai été soutenu, dans la réalisation de cet ouvrage, par de nombreux amis et collègues. Avant tout je tiens à remercier mes compagnons d’expédition en Sibérie occidentale, et surtout Anzori Barkalaja, avec qui nous avons inopinément découvert, pendant notre séjour de 1991 en Sibérie, des documents concernant la guerre du Kazym. Cet ouvrage a pu être écrit grâce à l’encouragement et à l’incitation d’Eva Toulouze. Je tiens aussi à remercier mes informateurs khantys et nenets d’avoir osé aborder avec moi un sujet si délicat, ainsi que le personnel des musées et des archives de Khanty-Mansiisk, de Beriozovo et de Saint-Pétersbourg, dont la bienveillance m’a permis de rassembler les documents nécessaires à ma recherche.
Art Leete (né en 1969) a été directeur de la recherche au Musée national estonien entre 1997 et 2001. (N. d. T.)
1

10

LA GUERRE DU KAZYM

J’ai pu réaliser cette monographie grâce aux subventions accordées par la Fondation estonienne pour la recherche (Eesti Teadusfond) à différents projets successifs, qui m’ont permis de faire des recherches sur place et m’ont conduit à analyser mes matériaux : « Mutations culturelles en Sibérie occidentale » (1995), « Étude des transformations culturelles en Sibérie occidentale (1996-1997, en coopération avec Liivo Niglas), « Identité des cultures arctiques » (1998-2001, avec Liivo Niglas et Anzori Barkalaja) et « Contacts culturels dans les zones arctiques » (2002-2005, avec Liivo Niglas et Laur Vallikivi). Mes travaux de terrain en Sibérie occidentale et la collecte de sources écrites en Estonie, en Finlande et en Russie ont également été subventionnés par la Fondation estonienne pour la culture (Eesti Kultuurkapital, 2000), la Fondation Soros (1994), ainsi que l’association Tartu-NEFA (1991). J’ai été particulièrement incité à mener à bien cette monographie grâce à la bourse que m’a accordée l’Académie des sciences d’Estonie (2001).

INTRODUCTION Tous les peuples naissent libres et personne n’est en droit d’aliéner cette liberté naturelle et intemporelle. Or, si les droits de l’homme pris en tant qu’individu ont fait l’objet depuis le XVIIIe siècle de réflexions et de déclarations universellement connues, le droit à l’existence des groupes d’hommes et de leurs différentes cultures est une idée qui a eu beaucoup plus de mal à se frayer un chemin dans la conscience collective. Ceci sans doute parce que les principaux pays qui en étaient arrivés à promouvoir les droits de l’individu étaient en même temps des puissances coloniales. Il aura fallu attendre le XXe siècle et les mouvements ayant conduit à la décolonisation pour que cette idée émerge sur la scène internationale, et les décennies qui la suivent pour que les plus démunis des peuples colonisés prennent eux-mêmes la parole. Les peuples dits indigènes ou autochtones, caractérisés par une culture préindustrielle fort différente de celle qui leur a été imposée pendant des siècles, essayent désormais de faire entendre leur voix et de se rassembler dans des forums qui fassent écho à leurs revendications. C’est de ces peuples qu’il sera question dans cet ouvrage. La déclaration du Conseil mondial des peuples indigènes interdit toute discrimination de ces peuples sous quelque forme que ce soit (Déclaration 1984, en ligne). Pratiquement tous ont été soumis à leur colonisateur par la force et n’ont guère eu la possibilité de gérer eux-mêmes leur développement politique et social sur la base d’un contrat social tel que le concevait Rousseau. Ils le disent euxmêmes, par l’intermédiaire de leurs organisations, le Centre pour les études indigènes mondiales et le Quatrième projet mondial de documentation :
Il n’y a pas de question internationale qui souffre de plus de contradictions, de simplifications abusives et de pressions pour le

12

LA GUERRE DU KAZYM

maintien du statu quo que celle du statut politique des peuples indigènes. Au cours des deux derniers millénaires, ceux-ci, en tant que groupements politiques, sociaux, culturels et économiques distincts, ont été plus que quiconque victimes de doctrines inconsistantes et contradictoires en matière de relations internationales. Il n’y a pas d’autres peuples ayant subi de la part d’autrui une exploitation aussi continue que celle qu’ont connue et continuent de vivre les peuples indigènes. (Remarks 1981).

Dans une précédente version de la Déclaration des droits des peuples indigènes, établie en 1977 par la 2e Assemblée générale du Comité mondial des peuples indigènes, les leaders de ces peuples s’étaient exprimés à peu près avec la même virulence :
Nous avons passé en revue les aires envahies par les Européens. Leur intrusion a été réalisée à l’aide de différents moyens : violence directe ou indirecte, fraude, manipulation. Telles ont été les méthodes qu’ils ont utilisées pour occuper les terres des indigènes et acquérir des titres sur ce qui leur revenait de droit. Ces conditions infâmes prévalent aujourd’hui encore, sans la moindre considération pour les déclarations fondamentales des droits de l’homme des Nations unies. Les plus importantes de celles-ci sont la déclaration de l’Assemblée Générale de 1948 et la Convention des Nations unies sur l’abolition de toutes les formes de discrimination raciale. Il n’est pas question ici de persécution politique ordinaire, mais de l’utilisation par les Blancs de méthodes médiévales pour empiéter sur les droits des peuples indigènes, les exterminer et s’emparer de leurs terres. (Second 1977)1.

Les principes du droit à l’autodétermination des peuples indigènes, élaborés pour la plupart dans la deuxième moitié du XXe siècle, reposent sur la reconnaissance d’un certain droit naturel, et sont de ce fait intemporels et universels. Un certain nombre de chercheurs se sont consacrés à l’étude de cette question, et leurs travaux sous-tendent les réflexions des peuples indigènes euxmêmes. Bodley, par exemple, considère que les petites communautés ethniques non soumises formellement aux gouvernements sont,
Nous trouvons cette même opposition entre habitants originels et occupants plus tardifs dans les textes des idéologues des peuples indigènes adoptés au 3e Congrès mondial des peuples indigènes. Ceux-ci condamnent aussi la destruction des identités des peuples indigènes par les occupants étrangers (Indigenous 1981).
1

INTRODUCTION

13

sur le plan historique, « des “nations” culturelles autodéterminées dépourvues d’institutions étatiques » (Bodley 1996, p. 1148). Il souligne l’opposition totale qui existe entre les cultures tribales traditionnelles et les civilisations industrielles : comme elles représentent des entités incompatibles, le processus de modernisation n’a pas manqué de poser de graves et douloureux problèmes (Bodley 1981, pp. 2-4). Au cours des cinq derniers siècles, en effet, bien des groupes ethnoculturels autonomes ont été détruits par la force et beaucoup ont été intégrés politiquement et économiquement par les sociétés dominantes. La lutte de ces groupes périphériques pour leur autodétermination se fonde sur des revendications culturelles, qui prennent appui d’une part sur le patrimoine légué par les générations précédentes et d’autre part sur les principes universels des droits de l’homme (Second 1977 ; Petersen 1981 ; Bodley 1981, p. 2 ; Bodley 1996, pp. 1148-1149 ; Résolution d’Ohcejohka 2001). En même temps, le discours anthropologique souligne la relativité culturelle des droits de l’homme et la nécessité d’en élargir la conception (Messer 1993, pp. 221-222, 224, 227). Par rapport à l’orientation centrée sur l’individu qui caractérise la Déclaration universelle des droits de l’Homme de l’ONU, les représentants des peuples indigènes mettent en évidence, dans le cadre du Quatrième projet mondial de documentation, la nécessité d’assurer davantage la défense des droits des groupes, afin que l’État ne devienne pas pour les peuples dominants un instrument contre les indigènes devenus minoritaires. Les droits des groupes ethniques incluent le droit au territoire, au mode de vie, à la langue et au contrôle sur leur système social (Petersen 1981). En 1984, le Conseil mondial des peuples indigènes a adopté une déclaration en conformité avec les principes de la déclaration des droits de l’homme de l’ONU, dans laquelle l’autodétermination des peuples indigènes est définie de la sorte : « Tous les peuples indigènes ont droit à l’autodétermination. En vertu de ce droit, ils décident librement de leur développement politique, économique, social, religieux et culturel » (Déclaration 1984 ; Bodley 1996, p. 1149). Mais aujourd’hui encore, malgré les progrès que cette idée a accomplis dans les consciences, la réalisation des droits principaux, le droit au développement socio-économique et le droit à l’autodé-

14

LA GUERRE DU KAZYM

termination, se heurte à bien des difficultés, car les gouvernements refusent de les reconnaître. Les raisons alléguées sont, de manière générale, la menace qui pèserait sur la souveraineté nationale si ces revendications étaient acceptées, ou bien encore leur caractère irréaliste sur le plan économique et politique. C’est pourquoi les perspectives d’autodétermination à long terme des peuples indigènes demeurent confuses (Second ; Petersen 1981 ; Messer 1993, p. 223, Bodley 1996, p. 1150 ; Résolution d’Ohcejokha 2001). En même temps, dans la recherche sur les transformations sociales, la question des droits des peuples indigènes offre un champ de réflexion des plus intéressants (Messer 1993, p. 225). Bien que l’assujettissement des peuples indigènes ait duré des siècles, le XXe siècle aura été pour eux une période de contacts et de changements culturels d’une intensité et d’un tragique sans précédent. Le caractère inégal de ces contacts est devenu aujourd’hui une vérité élémentaire reconnue par la recherche officielle en anthropologie culturelle et mise en évidence par bien des théoriciens de la culture et de la société. Bronislaw Malinowski, l’un des principaux anthropologues du XXe siècle, affirme ainsi : « Il n’y a aucun doute : le sort des peuples indigènes dans le processus de rencontre avec l’invasion européenne a été tragique » (Malinowski 1968, p. 3). Un autre grand nom de l’anthropologie culturelle, Alfred Kroeber, a formulé une opinion analogue, exprimant sa compassion envers les cultures traditionnelles destinées à disparaître :
Tous les ans, des cultures primitives meurent « sous l’influence de la civilisation ». (…) La raison manifeste de ce phénomène est en général le choc avec d’autres cultures qui présentent un « avantage » ou encore une plus grande vitalité. (…) Ces atouts peuvent être l’équipement militaire, la capacité d’organisation, l’endurance physique, la suprématie numérique, le niveau de bien-être et d’homogénéité de la société, le fanatisme, les découvertes en mécanique, les capacités d’adaptation, le niveau d’éducation ou son insuffisance. Le rôle décisif reviendra, suivant les cas, à tel ou tel de ces facteurs. (Kroeber 1997, pp. 482-483).

Samuel P. Huntington, chercheur en sciences sociales, voit dans le rapport de la civilisation et des petites communautés marginales un processus d’intensification des contacts :

INTRODUCTION

15

Au XXe siècle, les progrès accomplis en matière de transport et de communications ainsi que la dépendance réciproque globale ont immensément élevé le coût des attitudes de mise en retrait. À l’exception de petites communautés dans des village isolés, qui se contentent d’une existence à la limite de la survie, il n’est guère possible de rejeter complètement la modernisation, voire l’occidentalisation, dans un monde de plus en plus intégré. (Huntington 1999, p. 97).

Pour ce qui est des peuples autochtones du nord de la Sibérie occidentale, il est bien sûr impossible de parler, dans le contexte du XXe siècle, d’une toute première invasion de la « civilisation » ou de premières occurrences de la violation du droit à l’autodétermination. On peut d’ailleurs se demander s’il est pertinent de traiter la modernisation forcée des petits peuples du Nord en Russie dans le cadre d’une offensive de la civilisation européenne ou occidentale1. En même temps, l’implantation du pouvoir soviétique n’a pas représenté une simple poursuite des pratiques coloniales de l’époque tsariste, car elle s’est accompagnée d’un développement et d’un approfondissement considérables des rapports de domination. Il semble ainsi possible d’adopter, pour l’étude de l’histoire contemporaine des petits peuples de Russie, les mêmes modèles que pour l’histoire des peuples colonisés par les puissances occidentales. Après une période d’accalmie d’une dizaine d’années consécutive à la révolution, les problèmes politiques, sociaux et économiques, ainsi que les différences de mentalités ont conduit, au début des années 1930, à un point de non retour dans les relations entre les autochtones de Sibérie occidentale et le pouvoir soviétique, qui a eu pour conséquence l’émergence de mouvements hostiles à ce pouvoir.

S. P. Huntington distingue en effet la civilisation orthodoxe de la civilisation occidentale — or les peuples de Sibérie font partie de la sphère de la civilisation orthodoxe (Huntington 1999, pp. 38-39). Mais pour les Khantys et les Nenets, ce sont les Russes qui, en quelque sorte, représentent la civilisation de type occidental — la « frontière de la civilisation » pourrait passer entre les communautés vivant dans des bourgs modernes et celles occupant la taïga et la toundra.

1

16

LA GUERRE DU KAZYM

L’objectif de ce travail est de procéder à une analyse complexe du soulèvement antisoviétique des Khantys et des Nenets de la rivière Kazym, en Sibérie occidentale, au début des années 1930. C’est là la plus importante des actions armées entreprises dans les premières décennies de la période soviétique par les peuples du Nord. Une présentation précise de ces événements s’impose d’autant plus que les études publiées — chapitres d’ouvrages ou articles — ainsi que les textes manuscrits existants donnent des faits une image contradictoire. Il est dès lors impossible de reconstituer une image univoque et absolument fiable des faits, de même qu’il n’est pas possible d’en proposer une interprétation unique. Les auteurs qui ont écrit jusqu’ici sur ce sujet se sont surtout concentrés sur les événements, en s’inspirant de différents modèles idéologiques, parfois même favorables aux autochtones. Mais personne n’a entrepris de confronter ou d’évaluer les informations contradictoires. Or la critique des sources est essentielle pour analyser et interpréter correctement certains moments clés de ces événements. Jusqu’à ce jour, les chercheurs ont utilisé pour les désigner les termes de révolte, de soulèvement du Kazym. Or les autochtones, quand ils en parlent, appellent cet épisode de leur histoire « guerre ». C’est pourquoi j’ai donné ce titre à mon étude. Outre la recherche de la vérité historique, le traitement de ce sujet n’est pas sans importance sur le plan éthique. Les peuples autochtones de Sibérie occidentale n’ont pas eu la possibilité de faire connaître au niveau international cet événement, pour eux des plus tragiques et des plus décisifs. Il semble bien qu’il revient à des chercheurs issus d’autres cultures d’entreprendre ce travail. Il est de leur devoir d’aider la communauté internationale à prendre conscience de la violence qui a souvent accompagné, comme dans le cas de la guerre du Kazym, les mutations sociales imposées aux petits peuples. Cette révolte doit être inscrite dans un contexte d’évolutions sociales accélérées. Ces questions ont fait l’objet d’études plus générales, sur lesquelles je m’arrêterai un moment, pour passer en revue les analyses qui m’ont fourni un cadre de réflexion. Il s’agit avant tout des recherches sur l’acculturation, qui étudient l’influence directe des sociétés dominantes (coloniales) sur les peuples qu’elles rencontrent. Dans les processus d’acculturation, les

INTRODUCTION

17

peuples autochtones ne sont pas uniquement récipiendaires passifs de mutations sociales : ils se comportent en participants actifs dans la communication culturelle. La prédominance imposée des coutumes et du mode de vie de la culture coloniale suscite de nombreuses réactions culturelles, dont les mouvements de revitalisation (Bock 1996, pp. 301-302), dont il sera question dans la dernière partie de cette recherche (cf. p. 241). D’après Ralf Beals, l’objectif des études sur l’acculturation est d’identifier les principaux processus culturels en cours. Beals fait remarquer que, pour les chercheurs, les contacts culturels peuvent avoir plusieurs débouchés : l’acceptation (assimilation), le syncrétisme et la réaction. Ils se sont concentrés sur la réponse des autochtones aux influences culturelles, entre autres sur différents mouvements de renaissance des cultures autochtones (Beals 1997, pp. 363-364). La guerre du Kazym, elle aussi, peut être vue comme une réaction à la pénétration rapide et globale d’une civilisation différente. Pour John Bodley, l’acculturation est toujours à mettre en relation avec les choix imposés aux indigènes dans le processus de modernisation. Les sociétés menacées d’extinction renoncent à exister en tant que cultures, choisissant la survie au niveau individuel. Toutes les cultures autonomes préfèrent être laissées tranquilles. De manière générale, les peuples autochtones, en l’absence d’interférences extérieures, ne désirent ni « se civiliser » ni renier leur culture. Bodley reconnaît néanmoins que la position inverse se rencontre également, et qu’il y a des cas où les peuples autochtones choisissent d’eux-mêmes la « civilisation ». Mais à son avis, pour des cultures autonomes relativement stables, l’opposition aux changements est un phénomène sain, justifié. Les principales stratégies de réaction amènent ces peuples à ignorer les contacts, à rester à l’écart ou encore à lutter ouvertement (Bodley 1981, pp. 14-21). Cet auteur explique l’action des puissances coloniales par un schéma à trois niveaux. Tout d’abord, les frontières géographiques et l’initiative des relations entre les représentants de « la civilisation » et les indigènes sont retirées au contrôle de ces derniers (action des missionnaires, des marchands, flux d’immigration, etc.), après quoi vient l’intervention d’une force militaire supérieure en nombre, la dernière étape étant l’établissement d’un

18

LA GUERRE DU KAZYM

contrôle administratif pacifique sur les communautés assujetties (Bodley 1981, pp. 23 et suiv.). Franklin Frazier (1968) estime que les transformations culturelles interviennent par étapes dans différents domaines successifs. Le premier touché est celui de l’organisation écologique de la société, puis vient le tour de l’économie, de la politique et enfin des domaines social et culturel, le tout allant le sens de l’établissement de relations de sujétion de plus en plus institutionnelles. La première étape est marquée par le début des contacts entre les représentants de la culture traditionnelle et ceux de la civilisation européenne. L’étape suivante est celle du conflit, puis viennent les transformations de l’environnement physique et biologique, suivies par la mise en place d’un système d’esclavage ou de toute autre forme de travail forcé, par la restructuration de l’économie et l’installation d’une administration coloniale ; enfin, l’organisation sociale et la culture se voient elles aussi transformées. L’ordre des étapes peut d’ailleurs être bouleversé. Et l’un des éléments les plus mobiles, c’est le conflit, qui peut éclater à n’importe quel moment. P. W. Preston voit dans ces mutations culturelles un processus d’instauration de nouvelles structures politiques et économiques, de réorganisation des institutions sociales et d’altération des formes de compréhension culturelle. En même temps, il y a pour lui une contradiction dans le fait que l’identité des individus et des communautés est considérée comme permanente, alors que l’on distingue dans la culture des transformations systématiques infinies (Preston 1997, pp. 3-5). La théorie marxiste soviétique a, elle aussi, tenté d’expliquer les mutations culturelles. Bromleï, en effet, observe que dans les cas de « transformations à caractère évolutif de composantes précises du système ethnique, alors même que le système en tant que tel se maintient, il conviendrait d’appeler les variantes de ces processus ethniques « ethnoévolutionnistes ». En revanche les processus caractérisés par la solution de continuité devraient être appelés par convention « ethnodiscrets ». Ils jouent un rôle important dans les processus ethnogénétiques qui mènent les individus à une nouvelle étape dans l’ethnicité. Ce sont ces phénomènes qui ont déterminé la formation des premières communautés ethniques. Et ils continuent à opérer même de nos jours. Qui plus est, la naissance de

INTRODUCTION

19

nouvelles ethnies n’est pas le propre de notre époque, mais se poursuivra dans l’avenir, tant que l’humanité ne sera pas devenue une communauté culturelle homogène » (Bromleï 1973, p. 153). La guerre du Kazym peut être vue, dans cette perspective, comme un « bond » permettant le passage à une « nouvelle étape dans l’ethnicité ». La théorie de Bromleï en effet ne précise pas si le passage à de nouvelles étapes se fait par la violence ou non. Youri Lotman estime que pour tout système sémiotique, la question principale est son rapport au monde extérieur, ainsi que la relation entre statisme et dynamisme. Celle-ci pose aussi le problème de l’acquisition d’un niveau de développement garantissant une identité (Lotman 2001, p. 9). Cet auteur illustre les mutations rapides dans la société par la métaphore de l’explosion, qu’il oppose à l’idée de stabilité de la culture :
Comme nous l’avons dit, le moment de l’explosion semble être décroché du temps et ouvre la voie à l’étape suivante, celle du mouvement perpétuel, marqué par un retour sur l’axe du temps. Mais l’explosion provoque toute une série d’événements en chaîne. Elle aboutit avant tout à l’émergence d’un paradigme d’événements également possibles. Mais un seul d’entre eux est destiné à se réaliser et à devenir fait historique. (Lotman 2001, p. 71).

Pour Lotman, la société russe était, depuis la deuxième moitié du XIXe siècle, en plein état d’explosion créatrice, et cela avait abouti à « l’atomisation des individus en une grande quantité d’individualités ». Au milieu des années 1920, la révolution avait été suivie par une période d’immobilisme, et la société avait vu se fixer un idéal identitaire (Lotman 2001, pp. 76-77). Or, souvent, les évolutions de la société russe ne se manifestaient en Sibérie qu’avec un certain retard. Ceci nous amène à voir dans la guerre du Kazym, bien qu’en apparence elle évoque une explosion, un événement ayant permis d’étouffer une éventuelle évolution de la société khantye. À la multiplicité des possibilités incontrôlées de développement a été opposée une série de mutations officiellement définies. Pourtant, à long terme, le danger « d’explosion » demeure. Dans cette étude, l’analyse de la guerre du Kazym sera placée dans un cadre temporel et idéologique plus large. Dans une pre-

20

LA GUERRE DU KAZYM

mière partie, je présenterai un aperçu des processus sociaux concernant les peuples du Nord dans la Russie soviétique et en Union soviétique entre le début des années 1920 et la fin des années 1930. Je me concentrerai sur l’activité des organes spécifiques mis en place pour les gérer, sur la fondation des « bases culturelles », ainsi que sur les problèmes liés à l’éducation et à la vie économique. L’objectif de cet aperçu est de suivre la résistance locale des autochtones du nord de la Sibérie occidentale dans son contexte. Bien des problèmes essentiels dans la genèse du soulèvement avaient mûri des années durant. Le traitement complexe de l’arrière-plan de la révolte répond également aux exigences fonctionnalistes évoquées par Malinowski, d’après lesquelles la recherche ethnographique doit traiter de toutes les dimensions sociales, culturelles et psychologiques dans leur entrelacement total, qui ne permet pas de comprendre un phénomène si on ne prend pas en compte tous les autres (Malinowski 1966, p. xvi). La deuxième partie est consacrée à la reconstruction la plus correcte possible des événements de la guerre du Kazym, ainsi qu’à l’analyse des faits dans le détail. La non-exhaustivité des sources et leur caractère contradictoire m’imposent de procéder avec une attention toute particulière, avec beaucoup de prudence. Cette description analytique occupe dans mon étude une place centrale. J’essayerai de présenter l’ensemble des faits qui me sont connus et de les utiliser pour fonder des réflexions plus générales. La troisième partie verra l’analyse des problèmes clés que pose cette révolte et qui sont cruciaux pour son interprétation. Certaines dimensions nécessitent un traitement développé et distancé du cadre événementiel, car elles ne sont pas directement liées à tel ou tel détail factuel, mais à l’ensemble des faits. Je passerai ainsi en revue les personnalités des responsables de la révolte, les éléments revitalistes dans la résistance, son influence sur la perception de l’histoire par les traditions orales. Les causes contextuelles avaient déjà été traitées au premier chapitre, mais un élément essentiel sera présenté ici, une fois que les faits seront connus du lecteur, et sans lequel leur compréhension resterait superficielle : il s’agit de l’étude des mentalités des Khantys et des Nenets, ainsi que des barrières interculturelles. L’incompréhension mutuelle par les autochtones et par les responsables soviétiques des actes des uns et des

INTRODUCTION

21

autres est certainement l’un des mécanismes qui ont le plus compté dans le déclenchement du soulèvement. J’ai déjà abordé à plusieurs reprises, dans des études plus ou moins longues, la lutte des Khantys et des Nenets contre les transformations sociales et politiques imposées par le pouvoir soviétique dans les années 1930 (Leete 1994, 1996, 1997, 1998, 2001). Mais tous ces écrits se limitaient soit à présenter superficiellement les événements, soit à en traiter tel ou tel aspect particulier. D’autres auteurs ont marginalement traité cette question. La guerre du Kazym a fait l’objet d’une étude en anglais de la chercheuse américaine Marjorie Mandelstam Balzer (1999, pp. 99-119), dans laquelle elle renvoie aux rares travaux parus en russe, dont le plus récent est la présentation contenue dans l’ouvrage d’Andreï Golovniov Cultures parlantes (1995, pp. 165-178). Il est intéressant de noter que les deux auteurs, la chercheuse américaine et l’ethnologue russe, s’efforcent de reconstituer la trame événementielle de la guerre dans une perspective favorable aux autochtones. Si je cite souvent la recherche de Balzer, c’est avant tout parce que ses remarques sont en grande partie fondées sur le résumé de l’acte d’accusation des participants à la guerre du Kazym. Le fait est que l’ethnologue russe Aleksandr Pika a copié dans les archives le texte de ce résumé et lui en a fait parvenir une copie. C’est pourquoi, dans une certaine mesure, on peut considérer le texte de Balzer comme une source première. Pour sa part, l’aperçu présenté par Golovniov est précieux également en raison de ses sources — le résumé de l’acte d’accusation ainsi que d’autres sources d’archives d’accès difficile. La chercheuse khantye Evdokia Nemysova a cependant critiqué chez Golovniov le fait qu’il n’a fait appel qu’à des documents soviétiques et ne présente nullement les points de vue des autochtones (Ogryzko 1998, p. 459). Il faut en tout cas reconnaître que Golovniov renvoie à ses sources de manière impeccable, alors que souvent, à la lecture du texte de Balzer, on peut se demander si les informations qu’elle présente proviennent d’une source d’archives ou de la tradition orale. Ceci montre que la chercheuse américaine a tendance à traiter ces deux types de sources de manière identique, sans les soumettre à la moindre critique spécifique.

22

LA GUERRE DU KAZYM

Bien que les sources proches du parti communiste soviétique soient extrêmement tendancieuses, elles n’en contiennent pas moins des informations intéressantes et utilisables. C’est le cas de l’étude de D. Kopylov et V. Retounski intitulée Histoire de l’organisation du parti de la région de Tioumen (1965). Je me suis beaucoup appuyé également sur les travaux manuscrits d’Arkadi Nikolaïevitch Loskoutov1 — d’une part ses souvenirs et d’autre part des extraits de documents sur les événements étudiés (OKM, Loskoutov 1-9) —, qui constituent un ensemble d’une centaine de pages. Les œuvres de Mikhaïl Boudarine sont elles aussi fort importantes (Boudarine 1968, 1976, 19872), malgré le caractère idéologiquement tendancieux de ses essais — ceux-ci contiennent en effet des informations que je n’ai pas trouvées dans les autres sources. J’ai utilisé également des documents d’archives que j’ai trouvés au musée d’histoire locale de Khanty-Mansiisk, ainsi que dans quelques autres archives locales de Sibérie occidentale. Dans les archives de l’arrondissement autonome de Khanty-Mansiisk (OGA) j’ai trouvé les souvenirs de Lidia N. Astrakhantseva,

A. N. Loskoutov (1906-1981) a commencé à enseigner à l’école de Kazym en 1931. Plus tard, il en est devenu directeur et il est resté à ce poste jusqu’en 1936, année où la base culturelle a été fermée. À partir de 1963, il a dirigé le Musée d’histoire locale de Khanty-Mansiisk. Il a participé à la guerre du Kazym du côté des Russes et a consigné par écrit ses souvenirs dans les années 1960. Ses feuillets ne sont pas datés, mais comme ils font référence à l’ouvrage Histoire de l’organisation du parti de la région de Tioumen, publié en 1965, et non en 1966 comme l’affirme Loskoutov, nous pouvons supposer qu’ils ont été rédigés entre 1967 et 1969. Ils sont arrivés au musée en 1984 sous forme d’archives familiales (Loskoutov 1, 1). Avant l’ouverture de l’école de Kazym, Loskoutov travaillait à l’internat de Sartynia, auprès des Mansis de la Sosva du nord, où, en 1931, il avait rencontré l’archéologue et ethnographe V. N. Tchernetsov (Istotchniki 1987, p. 136). 2 L’ouvrage de Boudarine sur les tchékistes est paru à trois reprises (Boudarine 1968, 1976, 1987). Bien que les titres soient différents, le contenu des trois livres est le même mot pour mot. Le genre indiqué sur la page de garde est « essais documentaires et littéraires ».

1

INTRODUCTION

23

épouse du président du comité exécutif du raïon 1 de Beriozovo, Petr Astrakhantsev, qui a été au cœur de la péripétie la plus tragique de la guerre du Kazym. Elles ont été écrites en 1934 et 1978. La partie principale de ces mémoires a été rédigée tout de suite après la fin de la révolte et, de ce fait, lui est pratiquement contemporaine. En même temps, Astrakhantseva n’a pas participé aux événements et puise ses informations, comme elle le dit elle-même, auprès « des organes compétents ». Dans ces mêmes archives, nous trouvons également le compte-rendu d’activité pour 1934 du comité exécutif du raïon de Beriozovo (OGA, f.111, n.1, d.9), dans lequel, il est vrai, il n’y a pas grand-chose sur la guerre du Kazym. Aux archives du Musée d’histoire locale de la région de Beriozovo (MB), j’ai pu utiliser les courtes mémoires de Popov (1982), qui a été guide des délégations russes à l’époque de la guerre du Kazym, ainsi qu’une copie du résumé de l’acte d’accusation du procès des participants. La plupart de ces matériaux d’archives représentent des souvenirs des participants aux événements ou de leurs contemporains et, de ce fait, ne diffèrent pas fondamentalement des sources orales. Au cours de mes travaux de terrain de ces dix dernières années, je me suis efforcé de collecter des souvenirs sur la guerre du Kazym ou d’autres informations à son sujet transmises par la tradition orale. J’y suis en partie parvenu. Il est vrai que l’interprétation aussi bien des mémoires contenues dans les archives (et écrites par des représentants du pouvoir soviétique ou par leurs proches) que
Pour la désignation des subdivisions administratives, je pars de la terminologie originale, sans tenter de traduire les termes russes (utilisée par exemple in : Jean Radvanyi, La nouvelle Russie. L’après-1991 : un nouveau « temps des troubles », Masson/Armand Colin, 1996). C’est ainsi que sont utilisés ici les termes suivants : raïon, district, le niveau inférieur ; okroug, unité administrative rassemblant différents raïons, en l’occurrence deux okrougs nationaux seront mentionnés (surtout celui d’Ostiako-Vogoulsk, qui sera renommé en 1940 Khanty-Mansiisk, et qui est grand comme la France, et accessoirement l’okroug national YamaloNenets). Ils sont inclus actuellement tous deux dans l’oblast de Tioumen, mais ont été rattachés au cours de l’histoire à d’autres unités plus larges appelées soit oblasts soit kraïs, soit gouvernements (en russe gubernija). (N. d. T.)
1

24

LA GUERRE DU KAZYM

des récits de Khantys et de Nenets soixante ou soixante-dix ans après les faits pose des problèmes particulièrement ardus du point de vue de la reconstruction de la vérité historique. En tout cas, ces souvenirs nous aident à comprendre la manière dont les représentants des deux parties ont vu ou voient encore les événements. Nous disposons aussi de deux recueils de documents consacrés à la soviétisation de la Sibérie occidentale. Il s’agit d’abord d’un ouvrage publié à Tioumen en 1994 et intitulé Les destinées des peuples de l’Ob et de l’Irtych (Destinées 1994), qui présente des textes officiels sur la vie de la région qui nous intéresse. C’est une mine de documents en rapport étroit avec le contexte de la guerre du Kazym. Cependant, cette anthologie de près de deux cents pages ne permet pas de se faire une idée claire du soulèvement : elle ne contient aucune information sur ses éléments clés. Cette incohérence du choix de documents sur la principale révolte antisoviétique de la région mérite d’être notée. En effet, le recueil contient beaucoup plus d’informations sur l’autre mouvement essentiel des années 1930, la « Mandala » des Nenets du Yamal. Cela signifie peut-être que, dans les années 1990, la guerre du Kazym demeurait encore pour les historiens soviétiques un thème particulièrement délicat, qu’ils essayaient de contourner. Il n’est peut-être pas inutile de relever le fait que le responsable de cette édition, D. Kopylov, est l’un des auteurs de l’histoire du parti de la région de Tioumen mentionné ci-dessous (cf. p. 22). Le deuxième recueil de documents a été publié à Moscou et a pour titre Une Vendée sibérienne (Sibirskaïa Vandeïa). Il est très complet, mais le premier volume de cette série, pour l’instant le seul paru, aborde seulement les années 1919-1920. Les documents qu’il contient reflètent la politique sibérienne de la Russie soviétique ainsi que son expression concrète lors de la révolte de la Sibérie occidentale en 1919-1921. Il nous permet ainsi d’avoir un aperçu de la situation politique et sociale en Sibérie occidentale au début du pouvoir soviétique, ce qui est d’une très grande importance pour l’analyse de la guerre du Kazym. La question de la critique des sources, de la fiabilité des matériaux d’archives et des textes publiés, ainsi que de leur mode d’évaluation mérite d’être posée à part. Le sujet de cette étude est réellement d’une grande complexité : au cours de mon travail, j’ai

INTRODUCTION

25

dû très souvent m’interroger sur la conformité éventuelle des données contenues dans les documents consultés avec la vérité historique. Cette question se pose avec une acuité toute particulière pour les épisodes dont nous avons des récits différents, ce qui arrive en fait très souvent. Pour l’essentiel, nous pouvons évaluer les matériaux existants conformément à ce qu’estime l’ethnologue russe Andreï Golovniov : « Les fonctionnaire de l’OGPOU (du NKVD, du KGB) qui ont participé à la répression des révoltes et ont plus tard porté sur elles un jugement s’efforcent dans leurs conclusions de rassembler un maximum de preuves du caractère contre-révolutionnaire des actes de leurs adversaires. C’est pourquoi ces documents, malgré leur traitement tendancieux, contiennent un grand nombre d’informations factuelles » (Golovniov 1995, p. 165). Il faut pourtant reconnaître que, même pour ce qui est des faits, les matériaux russes et soviétiques ne sont malheureusement guère exhaustifs. Cela m’a contraint à utiliser des sources relevant de genres différents, voire à aller chercher les moindres allusions écrites aux événements en question. C’est ainsi que j’ai fait appel également à quelques textes littéraires, parmi lesquels le récit écrit par l’ethnologue khantye Tatiana Moldanova « Le monde du milieu d’Anna de Malanga » (Moldanova 1993)1. Ce récit provient de la tradition orale de la famille de l’auteur et repose, comme l’observe dans ses remarques introductives l’ethnologue Nadejda Loukina (Loukina 1993, p. 62), sur un fait réel. Il raconte comment, après l’arrestation de son mari accusé de participation à la guerre du Kazym, une femme khantye restée seule dans la forêt s’efforce de survivre avec ses enfants dans de très dures conditions. J’ai considéré que les rares allusions que nous trouvons dans ce récit aux événements centraux de la guerre du Kazym étaient fiables, d’autant qu’elles sont la plupart du temps confirmées par d’autres sources. L’utilisation de ce texte en tant que source est justifiée entre autres par le fait que bien des auteurs ayant abordé cette question font référence aux essais de Boudarine sur les tchékistes, écrits eux aussi dans un genre indéterminé, parfois clairement littéraire. Or, dans les deux cas, les auteurs sont aussi des
Cette nouvelle est parue également sous le titre « Solitaire dans son petit nid » (Moldanova 1995, Ogryzko 1998, pp. 459-461).
1

26

LA GUERRE DU KAZYM

chercheurs qui, l’un comme l’autre, prennent appui sur des éléments de la réalité historique. Vraisemblablement, la plupart des faits sont effectivement reflétés dans ces sources de manière adéquate. J’ai fait appel également à des textes littéraires de l’écrivain khanty Eremeï Aïpine : son roman Les Khantys ou l’étoile de l’aube (1990), ainsi que ses nouvelles « Le message divin » et « Le médecin russe. Un récit de Yossif Sardakov » (1995). Dans ces textes en effet, nous trouvons des allusions aux événements de la guerre du Kazym ou à d’autres circonstances liées à la résistance des autochtones. Pendant l’été 2002, au moment où je mettais sous presse l’édition estonienne de cet ouvrage (Leete 2002), je n’ignorais pas qu’Aïpine avait consacré tout un livre à la guerre du Kazym, qui en était encore à l’état de manuscrit. Malgré tous mes efforts, je n’ai pu prendre connaissance du texte avant la publication de mon étude. La version française en était à l’étape de la toute dernière révision quand Eremeï Aïpine m’offrit son dernier roman, La mère de Dieu dans les neiges ensanglantées (2002). Cette œuvre littéraire contient une multitude de références aux événements historiques et, à la fin de l’ouvrage, l’auteur ajoute même un choix d’extraits de documents d’archives inédits. Les observations d’Aïpine sur le déroulement général des événements ainsi que l’abondance de détails passionnants qu’il contient ne me permettent pas de faire l’impasse sur cette œuvre accablante qui reflète en profondeur l’univers mental des autochtones et les conflits dus à la pénétration soviétique en Sibérie. L’analyse des informations transmises par l’auteur (que faut-il considérer comme invention littéraire, comme folklore, comme élément documenté ?) n’est pas simple et s’articule organiquement avec de nombreux développements de ma recherche. Compte tenu du moment où je rédige ces lignes, je ne puis bouleverser complètement l’ensemble du texte et je me limiterai à proposer une brève analyse du roman d’Aïpine à l’annexe 3. Ces commentaires auraient été certainement encore plus pertinents si j’avais eu l’occasion de discuter de ces questions avec l’auteur. Pour l’instant, je dois me contenter d’observations reposant sur mes recherches et sur les hypothèses soulevées.

INTRODUCTION

27

De manière générale, quand mes sources présentent les événements de manière contradictoire, j’ai opté pour les hypothèses confirmées par le plus grand nombre de sources indépendantes, mais je n’ai pas manqué de présenter, dans le texte ou bien en note en bas de page, le problème de choix auquel j’ai été confronté.

PREMIÈRE PARTIE

LE CONTEXTE DES LUTTES DES AUTOCHTONES DE SIBÉRIE DANS LES ANNÉES 1930

Dans les luttes des peuples indigènes, le principal enjeu a toujours été la préservation du contrôle sur le territoire, l’obtention de l’accès à l’instruction, à la médecine contemporaine et aux ressources économiques, tout en évitant le paternalisme et sans perdre la maîtrise des évolutions socioculturelles. En général, ils luttent contre les exigences du développement que leur imposent les États, les entreprises multinationales, les structures religieuses officielles et certaines organisations non gouvernementales (Indigeneous 1981 ; Messer 1993, pp. 236). Nous pouvons examiner le contexte du soulèvement du Kazym dans un cadre s’inspirant de celui-ci ; mais dans ce cas, l’unique institution en cause est l’État. Cela dit, les problèmes, dans leur expression concrète, sont identiques à ceux qui caractérisent l’ensemble des manifestations de résistance des peuples autochtones du monde. En effet, les programmes de développement élaborés par les gouvernements à l’intention des peuples indigènes ont toujours eu comme objectif (direct ou indirect) de leur imposer des mutations culturelles (Bodley 1981, p. 5). Dans les années 1920-1930, de profondes transformations ont eu lieu dans la vie des peuples de la taïga et de la toundra de Sibérie occidentale — les Nenets, les Khantys et les Mansis. Dans ces processus, la guerre du Kazym, en 1933-1934, apparaît comme un véritable tournant. Loskoutov propose certes une autre périodisation, et situe le tournant entre 1930 et 1934 (OKM, Loskoutov 1, f.33). Je m’en tiens pourtant à une datation plus étroite. C’est en effet pendant ces deux années que la lutte a connu ses formes les plus actives. Les tensions sociales s’étaient accumulées pendant toutes les années 1920, suscitant en permanence des mini-conflits. Mais traiter toute cette période comme une époque de soulèvements voire de guerre ouverte serait exagéré. Même le comité du