La guerre du Rif

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296287792
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LA GUERRE DU RIF

Germain AYACHE

LA GUERRE DU RIF
Ouvrage publié par Evelyne-Myriam Ayache

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Du même auteur
"Études d'histoire marocaine", Smer, Rabat, 2ème édition, 1983. "Les origines de la guerre du Rif', Smer, Rabat, Ed. de la Sorbonne, Paris, 1981. "Les écrits d'avant l'indépendance", Wallada, Casablanca, 1990.

Et parmi ses articles les plus marquants: Aspects de la crise financière au Maroc après l'expédition espagnole de 1860, in "Revue historique", t. CCXX, oct.-déc. 1958. Ibn Khaldoun et les Arabes, in "Ibn khaldoun", actes du Colloque de mai 1962 à Rabat, Casablanca, s.d. La première amitié germano-marocaine (1885-1894), in "Mélanges Charles André Julien", Paris, 1964. La crise des relations germano-marocaines (1894-1897), in "Hespéris- Tamuda", vol. VI, 1965, fasc. unique. Le sentiment national dans le Maroc du X/Xe siècle, ill "Revue historique", fasc. 488, oct.-déc. 1968. Beliounech et le destin de Ceuta entre le Maroc et l'Espagne, in "Hespéris-- Tamuda", vol. XIII, fasc. unique, 1972. Société rifaine et pouvoir central marocain (1850- 1920), in "Revue historique", t. CCLIV, 2, 1975. La fonction d'arbitrage du Makhzen, in "Actes du Colloque de juillet 1977", à Durham, Rabat, 1979.

1996 ISBN: 2-7384-2445-7

@ L'Harmattan,

HOMMAGE

Il serait vain, voire même inopportun, d'écrire une préface classique à ce qui est la dernière œuvre d'un homme qui a consacré sa vie à l'histoire du Maroc et en particulier à La guerre du Rif. Cet ouvrage, qui couronne son travail de recherche après le premier volume, Les origines de la guerre du Rif, parlera de luimême aussi bien pour les spécialistes que pour les profanes, puisqu'il était lui-même autant un historien qu'un homme de communication.
A la mémoire de mon père malheureusement disparu avant de terminer le Xlème et dernier chapitre de l'œuvre présente, je me devais de la faire publier en hommage filial et pour exaucer son souhait le plus ardent.

Sa fille, Evelyne-Myriam

INTRODUCTION
Puisque le souvenir de faits aussi marquants que la guerre du Viêt-Nam ou la guerre d'Algérie pâlit déjà dans les mémoires à mesure que vieillissent et s'en vont ceux qui en furent les immédiats contemporains, il n'est pas étonnant que, vieux de plus d'un demi-siècle, l'événement qu'on appela alors "la guerre du Rif" soit tombé quasiment dans l'oubli, après avoir pourtant, et pendant des années, sou~evé lui aussi les passions d'un bout du monde à l'autre. Mais cet oubli bien naturel de la part d'un public saturé par l'actualité, ne saurait justifier le silence de l'histoire. Car l'une des mutations essentielles de ce temps aura été, avec la chute des empires, l'accès ou le retour des peuples coloniaux à un état indépendant. Or si, en gros, ce résultat ne fut acquis qu'après la deuxième guerre mondiale, il avait cependant fait l'objet de premières tentatives, vingt à trente ans plus tôt, après la révolution russe de 1917 dont il semblait d'ailleurs être l'indispensable corollaire. Et de ces tentatives, auxquelles il faut bien remonter si l'on cherche les sources, la guerre du Rif fut justement la plus poussée, la plus heureuse, celle dont l'effet, sur l'heure, fut le plus conséquent et qui, même brisée, laissa les traces les plus durables. En vérité, c'était ailleurs, vers l'Inde, la Chine, l'Indonésie, que les yeux, à l'époque, s'étaient d'abord tournés, épiant les frissons de peuples qui, là-bas, semblaient voués, par leur immensité, aux premiers rôles dans le combat prévu. Mais non, quand en Orient la fièvre retombait, ce fut aux portes mêmes de l'Europe que la crise éclata, et non du fait de grandes multitudes, mais de celui d'un très modeste peuplement. C'est en effet, presque à la vue de Gibraltar que se situe le Rif, dans le nord du Maroc dont il n'est rien qu'une sous-région, sur sa façade en Méditerranée. Et les 7

Rifains n'étaient que quelque trois cent mille quand leur guerre commença. Rien ne laissait prévoir qu'un tel théâtre pût procurer la scène et les acteurs d'un drame à la mesure de celui qui survint. Pour l'Europe, la question du Maroc était depuis longtemps réglée. A l'heure du partage, intervenu neuf ans plus tôt, la France s'était attribué, au sud, les neuf dixièmes de ce pays, cependant que l'Espagne n'en obtenait, au nord, que la bande côtière dont le pays rifain fait justement partie. Depuis lors, la mainmise effective de la France n'avait cessé ni de s'étendre ni de se renforcer sur son nouveau domaine dont, hormis les régions de la lointaine périphérie et des plus hauts massifs, elle s'était assuré le contrôle militaire. Elle y gouvernait à sa guise avec l'aide du Sultan, souverain légitime, qui lui accordait sa caution. De son côté, l'Espagne n'était allée ni aussi vite ni aussi loin. Bien que l'aire de sa zone fût beaucoup plus réduite, elle avait reculé devant l'effort qu'en exigeait la prise de possession. Pendant sept ans, l'avance de ses troupes n'avait guère excédé les abords immédiats des trois bases de départ qu'elle y avait déjà: deux très anciennes, en Méditerranée, Melilla et Ceuta, aux deux bouts de côte, et la troisième, de fraîche date, Larache, sur la frange atlantique. Mais depuis, ce retard avait été presque comblé. Deux armées opérant l'une à l'est, l'autre à l'ouest, progressaient par étapes, sans rencontrer d'opposition sérieuse. Leur jonction était donc imminente au centre de la zone. C'est alors cependant, qu'en juillet 1921, la nouvelle effarante éclata: déjà maîtresse de presque tout le Rif, l'armée de l'est venait, malgré ses vingt mille hommes, d'être taillée en pièces, et ses débris en fuite étaient en train de succomber. Comment expliquer ce désastre puisque les Espagnols n'avaient sur leur chemin que quelques paysans assurément récalcitrants, mais. qui déguerpissaient dès qu'on allait résolument à eux? Il s'était donc agi sans doute, d'un de ces accidents dont l'histoire coloniale est jalonnée de loin en loin. Mais, si tragiques qu'ils aient été, comme à Khartoum, pour les Anglais, en 1885, ou pour les Italiens, à Adoua, en 1896, ces accidents, dûs à de brèves défaillances ou à de rares coups du sort, n'avaient jamais, dans le passé, que retardé, sans l'empêcher, l'achèvement de la conquête. Pourquoi en irait-il autrement cette fois? Sur tous les plans, l'Espagne conservait, malgré sa rude alerte, l'avantage écrasant d'une nation civilisée. Elle se ressaisirait et, revenant en force, elle ne manquerait pas d'imposer pour sa part, le respect de l'Europe sur le sol africain.

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Ce point de vue, sur le moment, allait presque de soi. Il sembla même se vérifier quand l'afflux d'effectifs depuis la Péninsule, permit aux Espagnols de reprendre en partie, le territoire qu'ils avaient dû céder. Pourtant, très vite, il apparut que ceux-ci n'avaient plus devant eux les données familières de la situation d'antan. A l'adversaire tout virtuel qui, naguère s'effaçait quand on le défiait, s'était soudain substitué un appareil certes rudimentaire, mais dont chaque ressort, militaire, politique et administratif, se tendait à mesure qu'on lui portait des coups. Si bien que peu à peu, le vrai problème fut moins de le rçduire que de savoir comment s'en protéger. C'était en effet un Etat qui venait de surgir. Minuscule au départ, mais pugnace, il s'agrégeait l'une après l'autre, des tribus qui, la veille, isolées, apeurées, se résignaient à subir la conquête. Unis autour de Mohammed Ben Abdelkrim, choisi pour chef, et fascinés par lui, les Rifains avaient pris l'offensive, devenus assez forts maintenant pour sortir de leur petit terroir et s'en aller ouvrir eux-mêmes un second front contre les Espagnols dans l'ouest de leur zone. Mais quand après plus de trois ans de combats opiniâtres, ils les avaient, de ce côté, acculés à la mer, voilà que dans le sud, un troisième front s'était ouvert. Et cette fois, ce n'était plus l'Espagne, c'était la France qui venait de les prendre à revers. La France, c'est-à-dire la première des puissances militaires de l'époque, la plus experte des nations dans la guerre coloniale, celle qui de plus, maîtresse de tout le reste du Maroc, maîtresse aussi de l'Algérie, pesait déjà de bout en bout sur leur frontière terrestre. Or, loin de s'effondrer, et contre toute attente, là encore les Rifains prirent d'emblée l'avantage, bousculant les Français, puis les noyant dans un flot de révolte qui bientôt déferla aux abords de Taza, de Fès et d'Ouezzane. Ainsi, après quatre ans, l'Espagne n'avait pas réussi à venger sa défaite initiale. Depuis lors, au contraire, elle avait essuyé tant de nouveaux revers de la main des Rifains, qu'elle en était réduite à quémander la paix. Quant à la France, venue à la rescousse, elle n'avait pas eu meilleur sort. Elle avait même été si malmenée qu'on put croire un moment menacée l'assise de sa domination sur toute la région. Dès lors, même si l'on ne veut voir dans la mésaventure des Espagnols, au début du conflit, qu'un accident de la conquête, comment en faire autant pour tout ce qui suivit? Au temps de son essor, la conquête coloniale fut souvent cher payée quand des populations préféraient succomber plutôt que de se rendre. Mais le combat de ces irréductibles était toujours désespéré.

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Pour eux comme pour le conquérant, l'issue ne faisait aucun doute. Rien de tel, au contraire, dans le cas des Rifains. S'ils furent tout à la fin battus - puisque c'est ce qui arriva - ils avaient tant accumulé jusqu'au dernier moment, de succès militaires, politiques et institutionnels, que la victoire leur échappant des mains, les laissa bien frustrés, mais convaincus qu'ils sauraient prendre leur revanche. La page de leur histoire qu'ils venaient de remplir n'était pas la dernière d'un passé regretté, mais déjà la première d'un avenir transfiguré. Autrement dit, la guerre du Rif n'a pas été un combat de retardement. Première remise en cause du système colonial dès l'heure où celui-ci célébrait son triomphe, elle a, tout au contraire, donné le coup d'envoi de cette lutte libératrice qu'ont remportée depuis, presque tous les pays soumis du monde. D'où sa nature ou subversive ou révolutionnaire, selon le point de vue d'où on l'envisageait. Inaperçu dans les débuts, ce caractère ambivalent força brusquement l'attention quand en Espagne, une faction de l'armée s'empara du pouvoir pour sauver de justesse le régime monarchique ébranlé. C'était là en effet, indéniablement, le premier contrecoup, dans un pays d'Europe, de défaites subies par des Européens sur le sol africain. Depuis, et à mesure que s'affirma la certitude de voir l'Espagne décidément battue, l'émotion ne cessa de grandir dans le monde. Elle atteignit son paroxysme quand un sort identique menaça les Français. Cette émotion était bien sûr, toute différente suivant les lieux et les milieux. Dans les sphères dirigeantes de l'Europe, ce fut de l'inquiétude et parfois de l'alarme, car on y mesurait le danger de l'exemple que les Rifains vainqueurs auraient été pour tout ce qui alors, portait le nom de peuple de couleur. Inversement, sur de nombreux pays d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine devenus attentifs aux nouvelles du monde, ce fut un vent d'enthousiasme et de folle espérance, comme si la victoire escomptée des Rifains allait, pour chacun d'eux, mettre la liberté à portée de la main. Enfin, dans les rangs communistes, quand déjà des partis existaient ou se constituaient, et quel que fût le poids de chacun d'eux dans son pays, la guerre du Rif fut observée avec un intérêt intense. Ainsi en France où, de son fait, conflits sociaux et luttes politiques s'exaspérèrent à un point jamais vu. Ainsi encore en Russie soviétique où la révolution fragile et menacée, cherchait la main des peuples coloniaux. Ainsi enfin, dans tout l'Orient, et notamment en Indochine où les Rifains, sans s'en douter, montraient la voie d'une autre lutte en gestation. L'histoire alors, peut-elle se dispenser de retenir et de fixer l'événement qui, amorçant des changements 10

fondamentaux, avait ainsi déjà suscité par lui-même, tant d'intérêt, tant de remous, tant de passions? Tel a pourtant été le cas jusqu'à présent. La guerre du Rif a bien laissé des traces en mille écrits épars, articles de journaux, récits ou témoignages, débats parlementaires. Comment pourtant s'y retrouver dans ce fatras contradictoire qu'il resterait d'ailleurs à rassembler et à classer s'il ne s'agissait pas le plus souvent, d'un matériau inconsistant ou frelaté? Il y eut bien aussi sur l'heure, quelques publications qui embrassaient l'événement dans son ensemble. Mais ce n'étaient qu'œuvres de publicistes plus soucieux de complaire au lecteur, espagnol ou français, que de puiser aux sources ou de les contrôler. Enfin, en Espagne et en France, parurent alors quatre ou cinq livres de bonne valeur documentaire du fait que leurs auteurs avaient dirigé un moment les affaires. Ils parlaient donc sur pièces. Mais outre que ces livres ne concernent chacun, qu'une partie ou une autre de l'époque à couvrir, ce sont surtout des plaidoyers. L'auteur s'y justifie. Ce qu'il dit est précieux. Mais il ne dit pas tout. D'ailleurs, autant que les écrits avant eux mentionnés, ces livres ne s'en tiennent qu'au seul côté des choses que l'on voyait d'Europe. Quant au pays qui supporta la guerre, et aux Rifains, ses habitants, qui la menèrent, n'y sont tout au plus qu'entrevus depuis l'autre côté du prisme déformant interposé entre deux camps adverses. Puis, ce fut le silence. Des guerres perdues, celles du ViêtNam ou d'Algérie, n'ont pas cessé, longtemps après, d'être l'objet d'évocations écrites ou filmées. La guerre du Rif fut au contraire gagnée. Mais dès qu'elle s'acheva, plus personne en Europe n'en parla, comme si d'y penser eût suffi à en réveiller le démon. On parvint de la sorte à la faire oublier plus vite que les autres, sauf dans le Rif bien sûr, où les récits à la veillée, assidûment redits, allaient pourtant très vite s'altérer en légende. Ainsi en alla-t-il jusqu'à l'heure du bilan qu'il fallut bien dresser après l'effondrement du système colonial. On s'avisa alors qu'au tout début de cette universelle mutation, se situait une étonnante avant-première. C'était cette guerre oubliée, la guerre du Rif pour laquelle un regain d'intérêt ou de curiosité depuis lors s'est fait jour. Et voici qu'en réponse, reprenant ce sujet après un demi-siècle, des livres, coup sur coup, se sont mis à paraître. Au Maroc même, les uns sont faits de souvenirs plus ou moins personnels, mais chétifs et usés par le temps, tandis que d'autres sont des recueils de traditions orales, anecdotiques et qui charrient bien plus de mythes que de réalité. Hors du Maroc, ce sont des resucées de tout ce qui déjà, s'était écrit

Il

durant la guerre, avec toutes les erreurs et tous les purs mensonges que cela contenait. C'est tout ce dont disposent les jeunes générations pour étancher leur soif de savoir. Car jusqu'ici, nul historien, au vrai sens de ce mot, n'a daigné ou osé placer cette question dans son champ de recherches. Si bien que même dans les ouvrages traitant précisément de ce qu'on nomme "déc,olonisation", la guerre du Rif est proprement escamotée. C'est en fonction de cette situation que fut conçue, voilà plus de dix ans, l'idée de faire le livre qu'on va lire. Elle impliquait, on le devine, une répudiation quasi-totale, pour manque de fondement ou falsification, de l'abondante littérature qui, pendant cinq années, avait, en Espagne, en France ou autre part, été produite au sujet de la guerre et des belligérants. D'où la nécessité de se tourner ailleurs et de plonger résolument à la source première constituée par les archives des différents acteurs du drame. Source combien plus malaisée d'accès, combien plus longue aussi à exploiter, mais seule capable de livrer, goutte à goutte, à l'historien patient, les éléments dont serait fait, dans son tracé exact, le cours restitué des choses. Des divers fonds publics où dorment ces archives, à Madrid, à Paris, à Rabat, à Londres et à Genève, d'un fonds privé aussi, aimablement ouvert par son dépositaire, s'était ainsi, pour nous, dégagée peu à peu, sous des couleurs et sous des traits entièrement nouveaux, l'histoire d'une guerre où Rifains, Espagnols et Français s'affrontèrent sous les regards du monde. Et nous aurions, en conséquence, pu déjà en livrer le récit: un récit inédit, suivant dans le détail, les circonstances du conflit pour en éclairer les dessous, en saisir toute la dimension et en évaluer l'effet. Un récit qui en somme, aurait montré ce qui s'était passé, tel qu'il s'était passé. Or, il se trouve qu'une fois sorti de l'ombre et apparu sous son vrai jour, l'événement se révéla moins que jamais intelligible. Moins que jamais, car il avait, à l'origine déjà, fait pour l'histoire, figure de mystère. Pouvait-on concevoir que, coupés comme ils furent, du grand corps marocain dont ils n'étaient eux-mêmes qu'une infime partie, les Rifains aient pu mettre en danger la présence conjuguée de deux Puissances européennes? Surtout que le Maroc s'était, dans son ensemble, et alors même qu'il conservait son chef et ses institutions, soumis sans trop de peine à la domination française. On l'avait expliqué pêle-mêle, par le goût du pillage, inné dans ces tribus, par l'ambition immodérée de leur chef Abdelkrim, par les incitations ou de Moscou ou de Berlin, par de massives

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livraisons d'armes, par la présence d'experts européens. Piètres explications. Mais à défaut de mieux, on en avait usé et abusé. Voilà pourtant que l'authentique restitution des faits les effaçait d'un trait. Elle écartait absolument l'intervention de l'étranger et elle établissait que, réduits à eux-mêmes comme après eux, personne ne l'a été, les Rifains n'avaient pu se mesurer pendant cinq ans avec bonheur à une, puis deux armées européennes, qu'en unissant leurs maigres rangs et en mettant en œuvre des qualités exceptionnelles d'ordre, de méthode et d'organisation. C'est là que le mystère, au lieu de s'éclairer, devenait plus épais. Car sociologues et historiens insistent sur le fait que les Rifains, depuis toujours, étaient fractionnés en tribus non seulement très jalouses de leur indépendance, mais toujours

en conflit les unes avec les autres, et chacune déchirée, du haut
en bas, par des luttes sanglantes de clans et de familles. Par quel miracle alors, cette menue société acéphale, plongée dans ce désordre invétéré, dans cette atavique anarchie, s'était-elle d'un seul coup, muée en un modèle d'union, de discipline et de puissance, quand, en toute logique, elle était condamnée à passer sous le joug, sinon à se détruire elle-même? Dans ses termes nouveaux, telle était donc l'énigme que nous avions d'abord à déchiffrer. Car sans ce préalable, le profit était mince de rétablir, même dans leur vérité, les faits qui constituent la guerre du Rif. Ce profit se serait ramené à vérifier que cette guerre, tenue pour coloniale, fut en réalité, une lutte libératrice du XXème siècle. Or, l'important pour l'historien, n'est pas seulement de constater ou d'établir. C'est aussi et surtout de comprendre. Constater, établir le caractère de nouveauté dont fut marquée la guerre du Rif, était certes un grand pas. Mais à quoi menait-il si l'on n'avait aussi compris comment cet élément de nouveauté a pu surgir d'une société à tout le moins retardataire, telle que celle du Maroc à l'époque, et jugée de surcroît, foncièrement inapte par le concert des historiens? Discerner au contraire, la logique historique de cette étrange implantation, voilà qui fournirait un élément à prendre en compte pour mieux saisir les changements de notre temps. Aussi, avant la guerre du Rif elle-même, ce furent ses origines qui, pour nous, s'imposèrent comme préalable objet d'étude. Objet assez considérable pour mériter un examen à lui seul réservé. Car ce que les Rifains ont fait et ont été dans la guerre concernée, ne laissait plus de place au doute. Si tout cela était décidément inconciliable avec ce que, jusqu'à présent, les auteurs nous ont dit tant des Rifains que du Maroc dont ceux-ci font partie, c'était donc un système tout entier d'idées reçues

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qu'il fallait contrôler pour fi9alement, les réviser. Ainsi en allaitil des notions relatives à l'Etat, aux rapports des tribus avec le souverain, au "fanatisme", à la "xénophobie" de la population, ainsi qu'à l'anarchie qui aurait ravagé la société rifaine. Ajoutons que la guerre avait fait émerger une figure qui reste dans l'histoire sous le nom d'Abdelkrim et qui, d'un bout à l'autre, s'est confondue avec l'événement. Vu son rôle essentiel, il était nécessaire, à son sujet aussi, de fouiller le passé pour retrouver le, sinueux itinéraire qui presque malgré lui, l'éleva vers des cimes qu'il ne soupçonnait pas. C'est à cet examen qu'ont été consacrées "Les origines de la guerre du Rif", notre précédent livre, aîné de celui-ci, et dont la gestation a retardé d'autant la mise au monde de son cadet. Mais nombre de lecteurs y auront pu prendre déjà, une connaissance raisonnée des origines réelles, logiques, intelligibles de l'étonnant conflit dont ils vont, ci-après, suivre le cours avec sans doute, moins de surprise et bien plus de profit. Quant à tous ceux dont la lecture commence ici, nous tiendrons compte du handicap en rappelant pour eux, et quand il le faudra, les conclusions de l'examen qu'ils n'auront pas suivi. Quitte pour eux, à revenir à nos démonstrations pour vérifier si, en nous faisant crédit, ils avaient eu tort ou raison.

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CHAPITRE

I

PREMIÈRES ÉTAPES DE L'OCCUPATION (1907-1914) LA FAMILLE DU CADI ABDELKRIM ALLIÉE DES ESP AGNOLS
D'Algésiras ou du rocher de Gibraltar, le Maroc est visible et si proche qu'on croirait le toucher en y tendant la main. Pourtant, même en son siècle d'or, lorsque ses armadas lui annexaient par delà l'océan, des territoires immenses, la catholique Espagne n'avait pu subjuguer ce mécréant voisin. Elle avait tout au plus réussi à l'époque, à prendre pied ici ou là, sur son rivage. Mais si, depuis, et après quatre siècles, elle y était encore, obstinément fixée, à Melilla surtout, et à Ceuta, ces positions, bardées de murs et de canons, n'étaient plus désormais, que les témoins vieillis d'une vaine entreprise. Ce que l'Espagne n'avait su faire au temps de sa grandeur, le ferait-elle dans son déclin, quand de son vaste empire il ne restait que l'ombre? Elle caressa cette espérance depuis que le Maroc, lui-même défait par les Français sur l'Oued Isly, en août 1844, apparut hors d'état de résister à toute armée moderne. Arguant alors de la priorité que devait lui donner sa séculaire implantation, elle se mit sur les rangs, entre la France et l'Angleterre, en vue d'une prise de possession. Il lui manquait sans doute, le thé, le sucre, les tissus et autres marchandises dont usaient désormais ses rivales pour frayer en douceur la voie à la conquête. Mais elle avait, à ne savoir qu'en faire, des militaires et des canons rapatriés des colonies perdues. De beaucoup plus puissants que jadis, ces moyens dispensaient du recours aux méthodes nouvelles vis-à-vis d'un Maroc épuisé. Comme au temps des croisades, ce fut donc simplement l'i'1vasion, l'annexion, la mise à la rançon qu'y pratiqua d'emblée l'Espagne, quand l'occasion s'en présenta. Ainsi, en 1860, depuis Ceuta et, depuis Melilla, en 1893. Le résultat ne fut pourtant à la mesure ni des espoirs, ni de la tentative. Par ses coups de boutoir, l'Espagne peut certes se van15

ter d'avoir hâté la fin du vieux Maroc indépendant. Mais ce faisant, elle secouait un arbre dont d'~utres qu'elle ramasseraient les fruits. De la faiblesse accrue de l'Etat marocain, c'est en effet la France, l'Angleterre et l'Allemagne qui seules tiraient parti, en étendant sur le pays l'emprise économique et l'influence politique qui le mettraient un jour à leur merci. C'était donc elles entre qui la partie se jouait. Et c'est entre elles qu'après de rudes marchandages, elle s'acheva au profit de la France à qui le champ fut laissé libre, au prix de concessions et de compensations faites à ses partenaires. Quant à l'Espagne dont les armes n'avaient pu qu'arracher quelques arpents autour de Melilla et de Ceuta, qui n'avait donc pas d'autre gage à faire valoir que cette présence négligeable, elle eût été laissée pour compte, sans le parti que les Anglais s'avisèrent d'en tirer. Car maîtres du passage devant leur base de Gibraltar, et décidés à le rester, ceux-ci n'avaient pu se résoudre à laisser le Maroc aux Français, qu'en leur fermant à tout le moins, l'accès à l'autre rive du détroit. Et le moyen choisi avait été la création d'une zone tampon. Voilà comment, aux termes ou dans l'esprit des deux accords passés durant l'année 1904, avec l'Angleterre et l'Espagne, la France dut renoncer à tout le littoral méditerranéen, de l'Atlantique aux confins algériens, cependant que l'Espagne, inoffensive et sans danger pour l'équilibre régional, s'en voyait désignée comme virtuelle propriétaire. *** Côté français, la concession était amère, et jamais le Parti colonial ne s'en accommoda. C'est pourtant en Espagne que la formule avait de quoi désenchanter une opinion imbue de propagande africaniste. On l'avait fait rêver d'une expansion nouvelle qui eut mené l'Espagne jusqu'aux confins du Sahara. Or, voilà que l'empire convoité était presque en entier réservé aux Français. Le peu qui en restait méritait-il la peine et la dépense qu'exigerait sa prise de possession? Et le comble, c'était que l'Espagne s'en irait par delà le Détroit, interdire aux Français la côte marocaine, pour asseoir en deçà, la maîtrise des Anglais sur la sienne! Quoique dissimulée par le pouvoir et ses tenants, cette humiliante vérité s'insinuait dans les esprits et minait la foi dans les cœurs. Aussi, jamais depuis, l'aventure marocaine ne put-elle en Espagne, obtenir le soutien populaire suffisant. Plus grave encore, il lui manquait le franc soutien des financiers et des industriels, habituels bénéficiaires de l'action colo16

niale, et donc ses promoteurs actifs, résolus, efficaces. C'est qu'en Espagne, l'industrie n'avait encore strictement rien à vendre aux Marocains. Et d'où eût-on tiré les excédents de capitaux à exporter quand, lui-même, le pays se trouvait gravement tributaire des fonds de l'étranger? Malgré ces conditions précaires, le Roi et les partis qui alternaient à son Gouvernement, ne pouvaient se résoudre à l'idée d'un retrait de l'affaire marocaine. Car plus encore, depuis la perte toute récente des Philippines et de Cuba, les militaires, tous regroupés en Péninsule, grouillaient dans les casernes, oisifs et mécontents. Et s'il n'était pas du tout simple de s'en défaire, c'était encore moins indiqué, puisque l'armée était le seul recours face au danger croissant des luttes ouvrières et du ferment séparatiste. Par contre, les lauriers qu'elle irait moissonner au Maroc, permettraient d'occuper cette armée, de justifier son existence, de lui rendre prestige, de la tenir en mains et de faire du même coup, prévaloir dans le peuple, le sentiment patriotique sur les facteurs de division. Bientôt d'ailleurs, la Conférence d'Algésiras qui, en 1906, rassembla sur son sol les Puissances de l'époque, confiait à l'Espagne une mission de police dans les ports marocains, la hissant de la sorte, au niveau de la France, qui partageait cette mission, et cautionnant d'avance son entreprise, au nom du monde civilisé. L'heure était donc venue des réalisations. Quelles en étaient les conditions? Simple bande côtière allant de l'Océan et du Détroit jusqu'à la Moulouya, soit trois cents kilomètres environ, d'ouest en est, avec un hinterland de soixante kilomètres de profondeur moyenne, la zone dévolue à l'Espagne repr~sentait moins du vingtième de celle que s'adjugeait la France. Etait-ce à dire que la conquête en serait faite à peu de frais et que la part était ainsi taillée à la mesure des forces espagnoles? Si on le crut, ce fut par ignorance des vraies données de la situation. Au sud, la France trouvait de riches et vastes plaines où débarquer, se déployer. s'organiser, vivre sur le pays et durer tout le temps nécessaire pour choisir à son heure, les points d'accès à travers les montagnes de la lointaine périphérie. Par contre, au nord, c'est la montagne qui envahit et qui recouvre presque toute l'étendue de la zone espagnole. Le croissant dessiné par le massif rifain, s'y inscrit en effet, au plu~ juste, finissant dans la mer d'un côté, et débordant de l'autre chez les voisins français, pour ne laisser aux plaines que l'espace exigu de quelques baies, 17

dont celle d'Alhucemas, ou la bordure de ses chaînons de pointe: mince liséré à l'ouest, avec deux petits ports, Larache et Azila, et à l'est, un morceau du pays désolé des Beni Bou Yahi. En aucun cas, la tâche ne pouvait être aisée de s'emparer d'une chaîne aussi longue, aussi haute et dans l'ensemble, aussi massive. Mais c'était bien plus vrai avec les maigres éléments dont disposaient les Espagnols. La logique en effet, eût été, si la conquête devait se faire, de mener sur les flancs des actions convergentes depuis le pied des deux versants, autrement dit, depuis la mer et depuis l'intérieur, pour fractionner l'ensemble en tronçons susceptibles d'être investis isolément. Or, cela pour l'Espagne, était hors de question. Même en courant le très grand risque de débarquer au nord, sur un rivage si inhospitalier, quel répondant ses forces auraientelles eu sur le versant sud, opposé, dont l'accès obligé depuis la zone française était fermé pour elles? L'occupation de vive force, si l'on devait y recourir, devrait par conséquent s'effectuer depuis les deux bases existantes, Melilla, tout à l'est, et Ceuta, à l'extrême opposé du système. Quant aux deux positions qu'avait encore l'Espagne dans l'intervalle, les îlots de Badis et Nokour, elles étaient excellentes pour les contacts et pour l'observation, mais en dépit de leur proximité des côtes, elles seraient négligeables pour le soutien d'une offensive. C'est dire en somme, que faute d'empoigner, comme il aurait fallu, les cornes du croissant, on en serait réduit à en pincer les pointes. Il ne pourrait s'ensuivre que des déboires. *** Au départ cependant, nul ne pouvait prévoir dans quelle mesure l'occupation se ferait par la force ou par des voies plus pacifiques, ni quelle serait sa forme, quand elle aboutirait. Cela dépendait pour beaucoup de la France qui entendait rester maÎtresse à bord d'un navire où l'Espagne ne serait embarquée qu'en second. Or, la France elle-même n'avait pas dissipé toutes les incertitudes de l'entreprise. Dans son Acte final, la Conférence d'Algésiras avait très ostensiblement mentionné le Sultan, prenant en compte et proclamant en somme, sa souveraine autorité. Ce n'était de sa part, nullement un souci de préserver l'indépendance marocaine dont au contraire, ses décisions faisaient litière. Mais le maintien d'une fictive indépendance servirait de barrière en deçà de laquelle la France devrait se cantonner, pour laisser aux Puissances, ses rivales, une place égale dans le pays. Autrement dit, le monopole qu'elle escomptait depuis 1904, al18

lait par là, lui échapper. Et pas moyen de le reconquérir, à moins de contourner l'obstacle et de rentrer dans le pays avec l'aval du souverain. Manœuvre difficile sous le regard des concurrents européens, de l'Allemagne surtout, directement intéressée. Il y faudrait inévitablement user de force armée, mais à coups mesurés et sournois, noyés sous un nuage de ruses politiques. Et quelle serait la réaction des Marocains eux-mêmes? Dans une situation aussi complexe, la faible Espagne ne pouvait guère que se glisser dans le sillage du partenaire français en se serrant à lui et en calquant sur lui ses propres gestes. Mais avec quel succès? C'est à l'épreuve qu'on le verrait.

*** Hormis Tétouan, Larache, El Ksar, Azila, Chechaouen, cinq petites villes toutes situées à l'ouest, la zone convoitée par l'Espagne avait un peuplement entièrement rural formé de soixantesix tribus. Vu le très bas niveau où les moyens de production y restaient confinés, c'est la tribu qui, en effet, demeurait au Maroc, la formation sociale et politique de base. Le type en variait selon les conditions du milieu naturel. Dans le nord du pays, elle était sédentaire. Groupant, dans les limites d'un territoire à leur mesure, quelques milliers d'individus, cultivateurs, éleveurs, artisans, unis par tous les liens d'une vie en société, elle était pour ses membres, le point d'attache et la petite patrie. Ils en géraient eux-mêmes toute la vie intérieure dont les aspects divers se débattaient publiquement sur le forum qu'offrait chaque semaine, la tenue des marchés. Mais cette autonomie ne se confondait pas avec l'indépendance. Contrairement à ce qu'on a trop souvent dit, les tribus ont toujours reconnu le Sultan comme le chef d'un Etat dont elles faisaient indissolublement partie. Pourquoi, sans cette appartenance, auraient-elles, celles du nord notamment, défendu cet État dont elles tenaient depuis des siècles, les avant-postes, face aux chrétiens de Melilla et de Ceuta? Comment, sans l'aide du Sultan, auraient-elles pu continuer la lutte? Et auraient-elles, sans son autorité, su conserver à leur action l'indispensable cohésion ? Le siège que la tribu des Anjera et celles des Guel'ia poursuivaient sans relâche, la première à Ceuta, et les secondes à Melilla, était si rigoureux que les balles claquaient dès qu'aux créneaux une ombre se montrait. Situation toujours tendue qui témoignait d'un sentiment patriotique farouche et vigilant, et qui le propageait jusque dans les tribus éloignées de l'action. Aussi,
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dès que l'Espagne entreprit à Ceuta, de poser les jalons de l'agression de 1860, se heurta-t-elle aux Anjera spontanément dressés. A eux seuls, dépendant, ceux-ci ne comptaient faire que du retardement jusqu'au moment où, l'invasion se prononçant, d'autres tribus viendraient à la rescousse, accourues de partout à l'appel du Sultan. C'est ainsi en effet, que cette fois encore, les choses se passèrent. Mais ce fut la dernière. Cruellement battu à deux reprises en quinze années par les Européens, le pouvoir marocain n'allait plus désormais, s'aventurer à appeler le peuple aux armes. Soumis dès lors inexorablement aux pressions conjuguées des Puissances, et finissant toujours par leur céder, il voyait son crédit ruiné dans le pays et ne savait plus employer ses maigres forces qu'à frapper ses sujets s'ils refusaient la démission. Tel fut précisément le cas à l'égard des tribus qui s'opposaient autour de Melilla, au grignotage effectué à leurs dépens, par la garnison espagnole. Loin d'obtenir l'appui qu'à leurs yeux le Sultan leur devait, elles ne virent chaque fois ses soldats arriver, que pour leur faire céder ce qu'à lui seul, leur ennemi n'avait pas pu leur arracher. A trop se répéter, la chose aboutirait à la désaffection, à la colère, à la recherche enfin, de solutions nouvelles. Quoi d'étonnant alors, si à l'orée de notre siècle, toute la région correspondant en gros à la part du Maroc promise aux Espagnols, se trouvait engagée dans des chemins aventureux? Quatre groupes de tribus s'en partageaient l'ensemble. La moitié ouest était peuplée de Ghomara sur son versant méditerranéen, l'autre versant, en face de l'Atlantique, appartenant en gros, aux Jebala. De façon symétrique, la moitié est était peuplée de Senhaja au sud, cependant que le nord, face à la mer, était le Rif proprement dit, le pays des Rifains. Les deux moitiés vivaient alors séparément, deux expériences parallèles. Dans l'ouest, où la carence du pouvoir laissait le champ libre au désordre, un condottiere du nom de Risouni, avait surgi et, par des coups hardis contre les étrangers, s'était acquis dans les tribus un grand prestige qui lui permit de les ranger sous son autorité. A l'est aussi, un autre personnage, Jilani Zerhouni, connu surtout par le surnom de Bou Hmara, s'était dressé pour sauver, disait-il, le pays de l'emprise des chrétiens. Mission qui, à l'en croire, lui revenait en tant que fils et héritier de Moulay el Hassan, le précédent Sultan défunt. Quant au Sultan régnant, Abdelaziz, il le traitait d'usurpateur indigne. Fermant les yeux sur l'imposture et retenant son seul programme, toutes les tribus de l'est l'avaient reçu, faisant de lui leur vrai Sultan libérateur.

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C'est dire qu'à l'heure de son intervention, l'Espagne trouvait en face d'elle, non le Sultan lui-même, mais deux pouvoirs locaux qui étaient au contraire, quoique différemment, rebelles à son autorité: celui de Risouni, à l'ouest, et de l'autre côté, celui du prétendant Bou Hmara - Zerhouni. Comment alors, ne pas tenter de s'aboucher avec chacun de ces deux hommes, en profitant de leurs soucis et de leurs ambitions, pour s'associer à leurs affaires, gagner leur amitié et obtenir leur connivence à chaque pas d'une pénétration effectuée sans bruit? Ainsi en alla-t-il à l'ouest où la démarche obtint un franc succès. Risouni tout d'abord, s'était montré récalcitrant, et quand, dans les années 1907 - 1908, Abdelhafid fut hissé sur le trône pour mieux défendre le pays que n'avait fait son frère, Abdelaziz, déchu, il s'était rallié à lui avec éclat, obtenant en retour, l'investiture sur les tribus qu'il commandait en fait. Cela ne faisait pas l'affaire des ~spagnols dans la mesure où Risouni, réintégré dans l'appareil d'Etat, ferait corps avec lui contre les étrangers. Voilà pourtant que cet Etat, en la personne d'Abdelhafid, céda bientôt lui-même sur toute la ligne aux étrangers, en acceptant les conditions d'Algésiras, en endossant les dettes d'Abdelaziz, en s'enfonçant encore plus bas dans le gouffre aux emprunts, en accueillant enfin, en mai 1911, l'envahisseur français jusque dans Fès, la capitale. Il était vain dès lors, de s'entêter, et Risouni ne ferma plus l'oreille aux conseils amicaux d'Espagnols qui l'avaient prévenu, en lui faisant d'ailleurs sentir la chance des Marocains du Nord, si, s'ouvrant à l'Espagne, ils seraient grâce à elle, soustraits à la domination française. Argument qui en somme, ne semblait ni spécieux, ni dépourvu d'attrait. Nul doute que la France, confiante dans sa force, imposerait un joug pesant à ceux qui lui seraient assujettis. Mais l'Espagne, aux moyens trop modestes pour songer à régner, ne pourrait que chercher à se faire accepter sur la base d'un échange mutuel de services et du partage des profits. Pourquoi donc refuser la tutelle de l'Espagne si, laissant Risouni gouverner les tribus dont il était officiellement le chef, elle l'aidait simplement, par ses moyens modernes, à tirer du pays toutes les richesses qu'il recelait? Et pourquoi, en échange, lui refuser le juste prix de ses services ? Voilà comment, en juin 1911, vingt jours après la chute de Fès au pouvoir des Français, Risouni accueillit dans le port de Larache, les troupes espagnoles qui débarquèrent sans coup férir. De là, il les mena à El Ksar el Kébir dont elles purent s'emparer juste avant les Français. Enfin, il leur ouvrit les portes d'Azila où se trouvait le siège de son gouvernement.

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Ainsi l'Espagne jusque-là, n'avait eu que deux bases, Ceuta et Melilla, en Méditerranée, pour entreprendre sa conquête. Elle allait maintenant, avoir aussi Larache, sur la côte atlantique. Outre le gain territorial, en lui-même appréciable, compte tenu de l'hinterland acquis, cette base offrirait sur le plan militaire, le nouvel et très grand avantage de permettre une action conjuguée avec celle du versant opposé. A cela s'ajoutait l'alliance de Risouni qui tenait sous sa poigne, et au nom du Sultan, toutes les tribus de la région. A condition de lui fournir argent et armement, il répondrait de la sécurité du corps d'occupation et ferait accepter à ses gens la mise en place civile et militaire, de tout l'appareil espagnol. C'était, avant la lettre, et sur le plan local, une fort heureuse application de la formule que les Français, l'année suivante, imposeraient à Fès, et au Sultan lui-même, sous le nom de "Protectorat". Indiscutablement, l'Espagne avait, de ce côté, remporté un succès. *** Des fruits aussi faciles ne l'avaient pas comblée à l'est. Là pourtant, Zerhouni - Bou Hmara s'était de lui-même approché pour lui tendre la main. Le faux sultan était venu dresser son camp tout contre Melilla, dans la casbah de Zelouane. Il est vrai que de là, il regardait aussi vers l'Algérie et les Français. C'était pourtant sa douane, à la frontière de Melilla, qui remplissait surtout les caisses de son trésor. Aussi, poussait-il les tribus à

commercer avec cette cité où se constituait une colonie de
commerçants rifains. Il en résulteràit des conséquences durables du fait des liens ainsi noués. Zerhouni cependant, eut le tort de forcer la cadence. C'était pour se garder contre les étrangers, Espagnols en premier, que les tribus l'avaient suivi. Or, non seulement il n'avait pas bronché quand les Français, en mars 1907, avaient, tout près de là, pénétré à Oujda, mais c'est lui qui ouvrit peu après, son propre territoire en y cédant aux Espagnols un gisement minier aussitôt mis par eux en chantier et relié par voie ferrée à Melilla. Pour les tribus, dès lors, quelle différence avec l'autre sultan, Abdelaziz, désavoué par elles, et contre qui Casablanca, pour des raisons voisines, se soulevait au même moment? Aussi, quand juste après, de Marrakech, Abdelhafid eut sonné le rappel pour le combat libérateur, c'est vers lui désormais, que toutes elles se tournèrent. Briguant lui-même le trône, Zerhouni ne pouvait se tirer de ce pas en imitant le ralliement spectaculaire de Risouni. Pour 22

garder sous sa loi les tribus infidèles, il n'avait qu'un recours, la terreur. Il disposait à cet effet, d'un appareil de répression très suffisant dans la mesure où il aurait affaire à chaque tribu séparément. Car les tribus n'avaient entre elles aucun organe de liaison. Seul, le Sultan était à même de les unir pour une action commune. Or ici, le Sultan, c'était lui. En août 1908, quand déjà tout le nord savait qu'au sud, Abdelhafid venait de triompher, Zerhouni ne crut plus devoir temporiser. Sous un chef redouté, Moul Oudou, il envoya ses mercenaires en tournée punitive. Une à une, les tribus traversées, d'est en ouest, furent soumises à rançon et à levée de contingents pour aller tout au bout, châtier la dernière, celle des Beni Ouriaghel, la moins docile, mais aussi la plus grosse et la mieux structurée. Or là, l'événement prit un tour imprévu. Loin de s'offrir aux coups de MouI Oudou, les Beni Ouriaghel l'accueillirent en ordre de bataille. Ils lui tuèrent beaucoup de monde et le jetèrent hors de chez eux. L'assaillant s'en revint, déconfit cette fois, à travers les tribus qu'il avait malmenées. A mesure qu'il passait, celles-ci, enhardies, lui emboîtaient le pas et harcelaient sa marche. Si bien qu'au terme du chemin, elles se trouvèrent fortuitement toutes réunies et partageant la même hostilité. L'échec de Zerhouni aboutissait ainsi au fait exceptionnel d'une coalition spontanée des tribus. Contre elle, il ne pouvait se maintenir longtemps. Début décembre 1908, il décampa en direction du sud où sa fin l'attendait dans les prisons d'Abdelhafid. *** En lui, les Espagnols perdaient un de leurs atouts maîtres. Privés des bons offices dont il les gratifiait, ils allaient au contraire affronter le courroux de tribus qui l'avaient expulsé en raison justement, de ses bons rapports avec eux. Des tribus au surplus, qui, s'étant rencontrées, avaient pu mesurer leur force dans l'union et semblaient résolues à demeurer ensemble. On en avait le clair indice dans le choix opéré par elles-mêmes, en leur sein, d'un chef, Mohammed Ameziane, qui méritait d'être écouté, qui réussit très vite à l'être et qui, face à l'Espagne, pourrait dûment parler et décider au nom de tous. Aussitôt, Ameziane avait fait allégeance au nouveau souverain, Abdelhafid. Mais ce faisant, il attendait de ce dernier une stricte application de son programme libérateur. Contrairement à Risouni, il n'entendait ni renoncer à mi-chemin, ni transiger avec les Espagnols. Contre ceux-ci d'ailleurs, les tribus soulevées 23

avaient pris les devants. Elles les avaient chassés de leurs chantiers miniers et ferroviaires quand encore les travaux s'y menaient avec l'aval et sous la garde de Zerhouni. Et c'est alors que pour l'Espagne, le recours à la force avait dû s'enclencher. Car elle ne pouvait pas, bien sûr, rester sur cet échec, et la mine pour elle, n'était en l'occurrence, qu'un enjeu de départ. Ayant donc renforcé sa garnison de Melilla, elle fit d'autorité reprendre les travaux, tant à la mine que sur la voie ferrée. C'était fin mai 1909. Puis, d'embuscade en escarmouche et en actions de représailles, on aboutit, courant juillet, à l'ouverture d'une véritable guerre. La lutte était très inégale. Face aux fusils, aux mitrailleuses et aux canons des forces espagnoles, que pèseraient ces groupements improvisés de paysans rifains dont beaucoup ne venaient qu'avec des coutelas ou des massues cloutées, cependant que les autres manquaient de munitions? En fait, si la campagne s'acheva bien à l'avantage des Espagnols puisqu'en novembre, ils avaient pris un territoire entourant Melilla dans un rayon de vingt-cinq kilomètres, le résultat avait coûté très cher: quatre mois de combats soutenus pied à pied par une armée de quarante-trois mille hommes et dont certains s'étaient soldés, dans les débuts surtout, par des revers retentissants, pour n'arriver en fin de compte, qu'à refouler le gros de l'ennemi, sans le détruire ni le soumettre; des combats qui de plus, avaient eu en Espagne une profonde répercussion en donnant occasion à la terrible insurrection de Barcelone demeurée dans l'histoire sous le nom mérité de "Semaine sanglante". Du côté marocain, c'était bien la défaite, compte tenu du territoire perdu et du fait non moins grave que tous les combattants étaient rentrés chez eux. Car c'étaient tous des paysans, et nul ne pouvait à leur place, ensemencer les champs. Comment dire cependant qu'ils avaient résisté en vain? Si l'ennemi n'avançait plus, c'est qu'il était à bout de forces. Qui l'avait épuisé sinon eux? Et fallait-il compter pour rien les changements opérés en eux-mêmes ou dans leurs propres rangs? Ces quelques mois leur avaient tant appris! Ils savaient maintenant se comporter sous les obus et la mitraille, et ils savaient comment se procurer cartouches et fusils en les prenant à l'ennemi. Mais le plus important, c'est qu'en Mohammed Ameziane, ils avaient su choisir un véritable chef. Pour les unir, les soutenir et guider leur action, ils avaient tout d'abord, mis leur espoir dans leur nouveau Sultan, Moulay Abdelhafid. Or, celui-ci leur avait dit de faire la paix, autrement dit, de se soumettre! Aussi, et puisque leur attente était comblée sur place par un des leurs, Mohammed

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Ameziane, ils savaient maintenant, qu'ils pouvaient, comme ils devaient, ne plus compter que sur eux-mêmes. *** Ce bilan, Ameziane, avant tous, l'avait fait. D'où sa confiance intacte et son pouvoir accru de conviction. Il disposait d'un long répit, l'Espagne ayant beaucoup à faire pour réparer ses pertes, organiser l'occupation du territoire conquis et négocier avec Moulay Abdelhafid pour qu'il appose à sa présence un sceau de légitimité. L'année 1910 et une partie de la suivante furent donc mises à profit par Ameziane pour refaire, mais alors sciemment, cette union des tribus que seules les circonstances avaient précédemment groupées contre Zerhouni tout d'abord, contre l'Espagne ensuite. Le résultat fut qu'en septembre 1911, toute une armée, levée dans le secret, surgit de l'ombre et, franchissant le Kert, fondit sur l'ennemi qui tenait l'autre rive. Et de nouveau, ce fut la guerre. Une guerre oubliée, en raison semble-t-il, de sa fin indécise. Elle n'en avait pas moins fait rage durant huit mois, et revêtu surtout un caractère jusqu'alors inconnu. Deux ans plus tôt, c'était, en bonne règle, le colonisateur qui avait eu, de bout en bout, et malgré des échecs, l'initiative du combat, tandis que les Rifains, même en contre-attaquant, ne s'étaient battus qu'en retraite. Or, cette fois, c'était inversement, l'élément autochtone, le Rifain qui, de lui-même et à son heure, avait pris l'offensive. Puis, ce fut lui qui conduisit la guerre, répétant ses assauts jusqu'au cœur de l'hiver, cependant qu'en dépit des renforts qui affluaient d'Espagne, l'occupant n'arrivait qu'à maintenir tant bien que mal ses positions, sans parvenir ni à contre-attaquer, ni à essouffler l'adversaire. Et déjà, dans son dos, la révolte grondait. Position périlleuse dont nul ne sait où elle aurait conduit, si la mort d'Ameziane, survenue au combat, n'avait soudain, mais inopinément, brisé l'élan des Marocains. Trop heureux d'en finir, l'Espagnol lui non plus, n'avait pas insisté. Voilà comment, en mai 1912, la lutte avait cessé sans vainqueur ni vaincu. Mais la paix, pour autant, n'était pas rétablie. Sans l'ascendant d'un homme de la taille d'Ameziane, chef aimé, reconnu, obéi et incarnant leur volonté commune, les tribus savaient bien qu'elles n'avaient plus moyen d'agir ensemble comme l'exigeait la guerre menée par elles depuis huit mois. C'est pourquoi à sa mort, elles avaient perdu foi et déposé les armes. Il n'en reste pas moins qu'elles avaient avec lui, depuis 1908, réalisé de riches expériences. Elles s'étaient par deux fois, heurtées à cette force
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