La guerre, mes demoiselles 1939-1945

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Imaginez une jeune personne qui entre dans la Seconde Guerre mondiale à l'âge de douze ans et qui va la traverser sans en souffrir spécialement, si ce n'est de l'ambiance générale (celle d'une défaite), des privations communes à tous et de l'amertume d'un père blessé en Quinze, mutilé en Seize au Chemin des Dames... Sort-on indemne de deux ou trois guerres tellement récentes qu'elles n'ont encore quitté ni la chair, ni la mémoire des vivants ?
Publié le : samedi 1 janvier 2011
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EAN13 : 9782296450516
Nombre de pages : 396
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LAGUERRE,MESDEMOISELLES©L’Harmattan,2010
5-7,ruedel’Ecolepolytechnique,75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978-2-296-13788-2
EAN:9782296137882DeniseSCHUHLER-GÉNIN
LAGUERRE,MESDEMOISELLES
(unJournal, desFragments, desSouvenirs)
1939 -1945
dessinsdel’auteure:contemporains du récit
L’HarmattaneMémoiresduXX siècle
Dernièresparutions
JosephPRUDHON, Journal d'un soldat,1914-1918. Recueil des misères de la Grande
Guerre,2010.
ArletteLIPSZYC-ATTALI, En quête de mon père,2010.
RolandGAILLON, L’étoileetlacroix, De l’enfant juif traquéàl’adulte chrétien
militant,2010.
JeanGAVARD, Une jeunesse confisquée, 1940–1945,2007.
LloydHULSE, Le bon endroit:mémoiresdeguerre d’un soldat américain(1918-1919),
2007.
NathaliePHILIPPE, Vie quotidienne en France occupée:journauxdeMauriceDelmotte
(1914-1918),2007.
PaulGUILLAUMAT, Correspondance de guerre du Général Guillaumat,2006.
EmmanuelHANDRICH, La résistance…pourquoi ?,2006.
NorbertBELANGE, Quand Vichy internait sessoldats juifs d’Algérie (Bedeau, sud
oranais, 1941-1943),2005.
AnnieetJacquesQUEYREL, Un poiluraconte…,2005.
MichelFAUQUIER, Itinéraire d’un jeune résistant français:1942-1945,2005
RobertVERDIER, Mémoires,2005.
R.COUPECHOUX, La nuit des Walpurgis.AvoirvingtansàLangenstein,2004.
GroupeSaint-MaurienContrel’Oubli, Les orphelins de la Varenne, 1941-1944,
2004.
MichelWASSERMAN, Le dernier potlatch, les indiens du Canada, Colombie
Britannique,1921.2004.
SiegmundGINGOLD, Mémoires d’un indésirable.Juif,communiste et résistant. Un
siècle d’errance et de combat,2004.
MichelRIBON, Le passageàniveau,2004.Amafamille
Auxjeunesquin’ontpasconnulaguerre1938
Présentations
Ce jardin est celui de mes grands-parentsàAsnières
Il fut mon lieu de vie de 1927à1934
Nousy sommes en visite pour la dernière fois
Mes grands-parents ont vu passer trois guerres
Mes parents, deux
Moi, une
De la«Grande Guerre », ma mère est sortie veuve
mon père mutilé du bras gauche
et bourrelé de rancunes tenaces
Ils se sont rencontrés après 1920
J’ai hérité de tout cela, Grosse Bertha comprise
Je vais essayer de raconter
8Avant-propos
’ai mis du temps, cinq années peut-être,àdécider la publication de ceJrécit, moins par paresse que par conviction de son insignifiance. Car c’est
une histoire sans histoire que retraçait cet ensemble de cahiers dépiautés et
de fiches disparates;lemanque flagrant d’évènements personnels saillants
oudeparticipationauxfaitshistoriquesinduisaitun«àquoibon?»quiaurait
été celui de la sagesse...Iln’yapas dans ce corpus, pour mettrel’eauàla
bouchedemeslecteurs,d’enquêteraffinéeautourd’unevérité,jepenseàD.
Mendelsohn écrivant Les Disparus;pas le moindre dîner mondain
rassemblantdansuneatmosphèredefindumondelespeopledugratinnazicomme
dansleslivresdeMalaparte;pasdavantage desquelettes danslesplacards
ou autres cadavres occultés, menaçants résidus du Mal, vous poursuivant
sourdement tels ceux des Bienveillantes... Pas de connaissance du terrain
polonais,nigermano-russecommeenonteueGünterGrassou
VassiliGrossmann ou tant d’autres, maîtres de documents de première main et qui, de
surcroît,savaientteniruneplume...Pasdefaitshéroïquesunpeucocardiers,
pas d’anecdotes un peu croustillantes, pas de champs de batailles
apocalyptiques... mais le quotidien de cinq années de guerre sans charmenicouleur,
consigné dans le journal d’unegamine nécessairementignorante et
instinctive,dontlecombatpourlalibertéetladignitéselimitaitsurtout,commecelui
de ses copines,àtraiterses«profs»sans le respect qu’onessayait de leur
inculquer; dont les plus éclatants faits d’armes seraient de tracer
desVdûment pourvus d’une croix de Lorraine sur des véhicules allemands...
Alors?Rédiger/Nepas rédiger
?
Latentationétaitfortedemecontenterdesnombreusesoccupationsbucoliques qu’autorise une retraite paisible et jardinière:cuisiner,désherber,lire,
tricoter ou broder,dessiner ou faire de la musique, voire des mots croisés...
de se contenter des causettes entre amies et des balades du Club Vosgien...
Alors ?
Publier/Nepas publier ?
Mais dans la négative, que faire de cet océan de souvenirs, bien rangés
dans ma tête, jadis consignés sur de vilains torchons de papier de guerre,
ersatz de papier,rude et grisâtre ou jaunâtre, râpeux sous la plume:une
massedefichesdifficilesàmettreenordre,oùlachronologieseraitseulement
9
indiquéeparl’évolutiondesgraphismes,quiirontdemalenpisaveclanécessité de noter de plus en plus vite en classe... J’en avais déjà fait un semblant
declassementenpetitstaspourunerevuededétail;detempsàautre,levant
safinetêtedepetitserpenttentateur,montaitl’idée,naturelleàmonâge,que
c’était là mon héritageàtransmettre, qu’ily aurait dans ma descendance ou
dans celle de mes amies l’un ou l’autre jeune, par exemple mon
arrière-petitfils Titouan,déjà né en 2007, qui s’intéresserait, en archéologue des âmes
et des corps,àces souvenirs de grand’mère et viendraitfouiller là-dedansà
la fourchette, au pinceau de soie,avec un sourire, pour en extraire quelque
pépiteinsoupçonnée...Sijen’intervenaispaspourretrouverlesdatesdetout
cela,toutseraitperduàjamaispourtoutlemonde...Etceladurait...Lesmois
passaient...
J’attendaisquemeprennel’urgence,avantdequittercemonde,demettre
en forme, en pages, en phrases, cet amas de souvenirs délectables.
Délectables, ces inepties sur fond d’horreur ?
Bien sûr,faute de mieux:onales souvenirs qu’on peut.
Àmes yeux,ils étaientàclasser dans les «documents intéressants »,
dans la mesure où notre cellule familiale n’avait pas eu de deuil direct ou vu
s’écroulersamaison.Jusqu’àl’été1944oùuncousinsaint-cyrien, monbeau
cousin lointain mais adoré, Jean Corlu, officier magnifique, mourut
d’épuisement, avec tous ses compagnonsdecombat, après l’assaut donné pour
libérerOrly...Jelegardaiàcœurdesmoisdurant,choyantsamémoire.Après
quoi ma peine s’allégea... Il est certain que pour ceux qui ont perdu leurs
proches, un père, une mère écrasés sous les bombes, un fils disparu sur le
front russe, tout est différent, inguérissable. Pour les anciens de Tambow, y
a-t-il un pardon?Etpour ceux qui sous la menace des mitraillettes mirent le
feuàl’église d’Oradour-sur-Glane? Obligés, ensuite, de se battre dans leur
proprepayspourobtenirletitrede«MalgréNous»carsuspects,enplus,de
collaboration !
Mais voici que je mélange toutes les périodes!Car ces derniers cas, je
n’enaiprisconsciencequ’envenanthabiterl’Alsaceaulargedemavie.Dans
monadolescence,jenepouvaispasavoirconnaissancedecessituations de
l’extrême:laguerre, je ne l’ai pas vécue enAlsace mais au Mans, où je
venaisd’emménagerenjuin1939.Àl’époque,monpère,danssadétestationde
la chose germanique, prétendait que les Alsaciens ne savaient pas ce qu’ils
voulaient, regrettant la France lorsqu’ils étaient allemands et vice versa...Lui
non plus ne pouvait pas savoir:Paris est très loin de Strasbourg, n’est-ce
pas?Iln’avait rien comprisàcette merveilleuse province, lieu de tous les
dangers, passages et convoitises en temps de guerre;oùl’amour de
l’ordre
etdelasolidité(sévère,ténébreux,lourdetgermanique)ledisputesansces10seàlaséduction des Lumières françaises (logique,raison, clarté, vivacité) !
ToutcecipourfairesentiràmeslecteursquelaRéconciliationeuropéenne,
qui me paraît en définitive ressortir de ce long cheminement tracé par mes
souvenirs, n’était pas au départ un thème évident, ni prévisible:j’en fus la
première surprise. C’est une des richesses de l’écriture, lorsque les choses
vous échappent;etc’est un bonheur !
Àl’époque, ceux qui réfléchissaient éprouvaient plus de malaise que
de bonheur,àcoup sûr.Par exemple:les dommages de guerre que nous
n’avons pas subis ont sérieusement aggravé mon sentiment global
d’impunité, m’amenant aux abords de la mauvaise conscience. Vivre ici dans l’Est
de la France, où la plupart des gens ont tant donné, dans leurs biens et dans
leur cœur,n’a pas arrangé mon cas. Mais faut-il se culpabiliser parce qu’on
n’aura pas tellement souffert de la guerre?Cesentiment d’impunité est tout
relatif:secomparerauxautressurcepoint,c’estévaluerletributquechacun
aurait dû payeràl’autel de l’énorme World WarII, ce Moloch;c’est estimer
que le péage est culpabilisant s’il est trop léger... Est-ce un calcul vraiment
judicieux?Certes il n’yapas eu de justice en ce domaine:les uns ont payé,
les autres non;point d’égalité,donc;nide libertéde choix;dela fraternité ?
allons donc!chacun étant occupé en ces jours-là, sinon toujoursàsauver
sa peau, du moinsàlanourrir!Chacun pour soi!Adieu, notre Res Publica !
Placeàl’état français!Etc’était pour cinq longues années:de1940à1945 !
***
Unjourdonc,jemedécidepourunemiseenordredéfinitivedemespapiers.
C’est un jour de janvier 2007oùsouffle une de ces vigoureuses tempêtes du
eXXI siècle, pour laquellelaConférence de Paris tenue précisémentàcette
date aurait tendanceànous culpabiliser:manque d’esprit écologique, abus
deshydrocarbures,méprisdelacouched’ozone,etcetera,
nousaurionsprovoqué le réchauffement de la planète (qu’entre parenthèses nos professeurs
àl’époquenous annonçaient déjà pour la fin du siècle... Que vient-on nous
chanter aujourd’hui ?) Quittant mon jardin tout agité, je me dirige donc vers
la pièce où mes souvenirs m’attendent, étalés et classés;j’ouvre la porte.
Un puissant courant d’air s’engouffre avec moi et fait razzia, sur la table, les
étagères, le bord du divan, de tout ce qui est papier:lapièce en un instant
se transforme en maelström !... Vite fermer !! Trop tard!Quel désastre !... À
reprendreà zéro le rangement des quelques cahiers, ceux que je récupérai
dans la tourmente, ceux,plus misérables encore, achetés au Printania en
face de la charcuterie mancelle de«LaTruie qui File»pour quelques francs
pendant la guerre et surtout, l’amas des fiches volantes plus ou moins
mina11bles, datéesàladiable ou vaguement numérotées, qu’il va falloir reclasser.
Tandis que mes mains rassemblent tant bien que mal toute cette improbable
papeterie que nous n’utiliserions plus aujourd’hui, une idée réconfortante me
vientàl’esprit, qu’après tout, si la chronologie subit quelques entorses ou si
les souvenirs sont un peu en vrac, qui s’en offusquera ?
Je me mets donc en quête du premier cahier de la série, un peu moins
exécrabled’aspectquelessuivants,celuiquin’estpastropgrisdepapier,qui
possède encore sa couverture d’un bleu franc. Il dut être commencé vers la
mi-septembre1939,peuaprèsladéclarationdeguerre.Nousavionsregagné
la maison après une angoissante fin de vacances qui vit éclater le conflit ;
j’étais encore en plein chagrin d’avoir quitté Nantes, que nous adorions, pour
Le Mans, encore inexploré.D’avoir quitté surtout une amie très chère.
Laissé une vielle maison au charme fou, pour une étroite baraque moderne au
confort limité. Essayédem’apprivoiseràune nouvelle série de camarades :
j’étaiscommeunmoineauquivientd’atterrirsurunebrindille...Quittéunpays
de vin, joyeux et affable, pour une région de cidre,àlaquelleles collègues
de mon père attribuaient une réputation de froideur et de méfiance... Sottise,
bien sûr!Mais de plus, couraient des bruits alarmants comme quoi notre
beau Lycée Berthelot allait être réquisitionné et converti en Hôpital
Complémentair e!Nous étionsàlarue !
C’estalorsque devant ces deux ou trois semaines de désœuvrement
mélancolique me revintàl’esprit le conseil de mon professeur de français, chez
qui je terminai au Mans ma classe de Sixième:pour avoir un joli tour de
plume, il faut écrire régulièrement, c’estàdire tenir son journal. Ce n’est pas
que je l’adorais, madame Laroche:majestueuse, précieuse en son
élocution, plutôt austère et toujours de noir vêtue, elle m’intimidait.Mamentalité
de gamine la trouvait même partiale dans les notes distribuées...Mais l’idée
d’uncahier-journal,d’uncahier-confident,qu’oncacheraitloindesadultesme
plut.Onpourraityécriretoutcequivouspasseraitparlatête.C’étaitleplaisir
d’aligner des pattes de mouches autrement que pour faire des devoirs.
Ou
encoreundébutderomantisme,peut-être:fairesemblantd’êtrelaComtesse
deSégurassiseàsatable-à-écrireenétalantsabellerobeàcrinoline...Topelà:jeretrouvai un ancien cahier bleu inachevé et démarrai incontinent.
***
12I
Autourd’uncahierbleu
Ces morts, ces simples morts sont tout notre héritage
leurs pauvres corps sanglants resteront indivis...
(PierreEmmanuel)
1314MonJournal
Mon cher petit cahier bleu, te voilà sous ma main comme un nouvel
ami. C’est Madame Laroche, dite la MèreLaroche (pas polies, nous ?
mais elle, c’est un chameau), qui nousadit d’écrirerégulièrement.Au
moins,toi,tum’écouterassansmegrondernimefairelamorale.Alors
ilfaudraquejetecachebien(etlacachette n’estpasencoretrouvée).
Ma premièrehistoiren’est pas celle d’un succès,ôcahier.Écoute
plutôt;samedi soir comme d’habitude, p’pa et m’man nous emmènent
boirel’apéroquelque part.«Nous», c’est nous quatre, eux,moi et le
chien Nouck.ÀNantes, c’était toujours au Pont Morand,à«La Ville
de Pontarlier». Là, j’avais pris l’habitude de ne pas rester bêtement
assise avec euxàsiroter ma grenadine (Tiens, c’est bien du nantais,
ça:«Jesuisàsirotermagrenadine»).J’emportaismonverrejusqu’à
une tableoù étaitdéposéel’ILLUSTRATION;là, je feuilletais la belle
revue et je déchiffrais les«histoires sans paroles»etles légendes des
caricatures.Lireetregarderlapluieruisselersurles vitres,tandisque
le phono déversait tous les airsàlamode, Tino Rossi et Rina Ketty
et les autres... Sombreros et mantilles... J’aimais bien. Les derniers
temps, comme nous étions des clients habituels, je montais joueràla
poupée avec la fille de la propriétaire: elle avait dix ans et moi onze.
Samedi dernier donc, nous voilà partis jusqu’àArnage car il n’yapas
de bar dans notrequartier de Pontlieue.Ontrouveunpetit café, mes
parentss’attablent:Pernod,Cinzano,grenadine,commed’hab.Etqui
voilà,assisàtroisouquatretablesdenous?Deux Tommiesdel’armée
anglaise:çadonne un petitchoc de les voir;ils sont venusici faire
la guerre, il n’est pas rared’en rencontrer quelques-uns au Mans ces
jours-ci. Voir des Anglais en chair et en os!pour moi qui apprends
l’anglais, c’est extraordinaire! Ils doivent êtrestationnésàAuvours,
aucampmilitaire.Etçafaitunpetitfroiddansledosquandonypense,
qu’il pourrait se passer des choses de guerre. Pour eux et aussipour
nous.
Alors, c’est moi qui aurais bien aimé les approcher et leur parler !
Du coin de l’œil, j’observeleur uniformekaki, leurs guêtres en toile et
leurdrôledepetitcasqueplat.Platcommeunplatàlégumes.Ilsontle
15fusil accrochéàleur dossier de chaise, espérons qu’il n’est pas en état
detirer !
Je prends mon verreetjedéménage; puisquel’habitudea été prise,
gardons-la. Mes parents ne disent rien quand j’occupe une table, s’il
n’yapas trop de monde. Je me rapproche des English. Oserai-je les
saluer?Maisquoileurdire?juste:«Goodevening»?Etaprès ?
Ils n’ont pas l’alluredegens qui cherchentàparler;regardant leur
table et c’est tout.Alors même des Français, je n’oserais pas leur
parler;une fille n’abordepas les garçons. Et ceux-là sont différents des
Français.Des soldats français parleraient bruyamment, rigoleraient,
lèveraient leur verre; j’aurais encoremoins envie de leur parler!...
Ceux-cisetiennenttranquillessanspiper.Ilsontdesjoues rougesetla
peaufine;dessourcilsblondspresqueblancs.Ilssententautrementque
des soldats français, qui généralement puent la sueuràdeux ou trois
mètres.Ceuxlà,d’oùjesuis,ontunepetiteodeurd’essence.J’examine
leur casque pas du tout profond, et je me dis:çaneprotège pas de
grand-chose, ce truc là;c’est bien pour les objets qui vous tombent
dessus verticalement, ce qui ne doit pas arriver souvent;mais si une
balleouunéclatd’obusleurarrivedessusauniveauducou,c’estcuit !
Carlaguerre,c’estça,p’pamel’araconté:l’airestpleindeboutsde
métal qui voltigent et vous veulent du mal!«Alors vas-y!» que je me
dis.Ilsontsûrementlecafardd’êtrelàperdusloindechezeux,ilsseront
sûrementcontentssiunefilleleurlanceunbonsoir.Etpuisjen’osepas.
Et puis s’ils se mettentàmeparler anglaisàtoute allure, et que je n’y
comprenne rien?Est-ce que je saurais seulement leur demander
d’où
ilssont?Aufond,onnesaitpasbeaucoupd’anglaisauboutd’uneannéedesixième.Danslecasprésent,jesauraisjusteleurdire:«Ilearn
English at school».«Mais vas-y donc, que je me dis;ceserait gentil
de ta part.»Ets’ils n’y tiennent pas?Tu vois bien que leur regardest
baissé, visséàleur verre. Ils ne recherchent pas la conversation. Je
coule un œil vers mes parents. Léo mon pèrea bien compris que je
faisais des travaux d’approche. Il m’encourage de la mainày aller.Lui,
il serait pour.Clémence ma mèreserait plus réservée. On ne parle pas
aux étrangers. (Je ne veux pas direaux«étrangers» des autres pays;
jeveuxdireaux«étrangers»auxquelsonn’apasétéprésentée).Mais
papa,luiilseraitpour.
Je n’ose toujourspas. Ça me chauffeàl’intérieur,l’idée de parler à
16deshommes,quejedoisêtrerougecommeuncoq.
Et finalement, je n’ai pas osé. Quelle belle occasion ratée d’essayer
monanglaisetd’êtreaimableavecnosalliés !
Jem’en voudraitoutema vie !
Le21septembre1939
Je suis contente de ma nouvelle chambre. Les parents se sont fendus
pour moi:aulieu du lit métallique de Nantes, deux tables de nuit
bas-
sesavecnichescoincentmaintenantunegrandeplaquedeboisàlatête
dulit,çafaitchicetmoderne.Plusunecommodeàtiroirs,quej’avais,
plusunenouvellearmoire-penderiedontuneporte,s’ilvousplaît,possède une glaceoù je peux me voir«enpied», comme dit maman. Tout
ça, papa l’a peint en gris Trianon, un gris qui tiresur le mauve. Pour
ledessusdelit,M’manafroncéunecretonneverteàfleursrosesetelle
acousu quelques coussins avant de partiren vacances. Ellen’a pas
peur du travail, ma petite mère. Par contre,jen’ai pas de table pour
écrire; je prends le couvercle de mon vieux coffreàjouets et je le cale
surlesbrasd’ungrandfauteuildejardincarré;enposantleslivreset
lesdicossurlelitprèsdemoi,çava. Tousmeslivresdeclassetiennent
sur l’étagèreduradiateur,qui est en pan coupé. Après,àdroite, ily a
lafenêtre,quidonnesurlesjardinspotagersduquartier.Lesoleilvient
chez moi l’après-midi et le soiràl’heuredes devoirs. C’est agréable.
Sans compter les oiseaux:lematin, je les entends chanter au-dehors
dans la vigne-viergedelatonnelle et je sais, d’après la façon dont
résonnentleurscris,queltempsilfait,pluieoucielbleu.Enfamille,ilsne
veulentpascroireça; TanteGégéenonplus;pourtantjenemetrompe
jamais... Tantpispoureuxs’ilsnemecroientpas !
J’ailaplusgrandepiècedelamaison,laplusgrandeaveclasalle à
manger,quiestendessous(etlacave,encoreendessous). Toutle reste
est plus petit: cuisine, bureau, et en haut la chambre-débarras font
moins de trois mètres de large, sur quatremètres. Si!Lachambredes
parents est presque aussi grande que la mienne, elledonne sur le
devant.Lesmurs:chezmoic’estduvertclair,çavaavecledessusdelit ;
le bureau, en bas, vert aussi; les parents, des fleurs sur fond sombre ;
lasalleàm’,beige,lacuisine,unvieuxpapierjauniàquadrillagebleu
17avec losanges aux intersections, c’est pas très beau mais on en prend
vite l’habitude. Par contre, pas de salle de bains ici;ça, c’est moche :
ilafallu reprendrel’habitude de fairesatoilettedebout au lavabo. Et
ça ne sertàrien de rouspéter.Quant aux W.C., ils sont dehors sur le
petit balcon de derrière; une planche en pitchpin percée avec un
couvercle rond en pin aussi. C’est mieux qu’à Nantes où il fallait longer
toute la maison et alleràl’autrebout du jardin. D’ailleurs je vois que
laplupartdesvoisins(tousceuxquiontune«maisonmancelle »)vont
àune cabane au fond du jardin:c’est la province!Donc fosses
septiques et pompeàmerde pour tout le quartier.Etçapue, je peuxvous le
dire! Quand on entend arriver l’engin, qui s’annonce clairement
(tapoum-ta-poum, la pompe-à-m’, la pompe-à-m’, voilà le rythme, sauf
respect), ilyaintérêtàcourirfermertoutes les fenêtres et portes!
Sinon,l’odeur,onenapourplusieursheures !
J’en aurai fini avec la maisonsijedis que le bas se présente dans
l’utile:garageàdroite, buanderieàgauche;entreles deux,laporte
d’entrée et l’escalier qui monte au niveau cuisine-salleàm’. J’ai déjà
repéré que cet escalier est infectàépousseter:plein d’angles aigus,
compliqué avec ses barreaux rainurés et ses moulures et ses plinthes.
Ça, c’est pour bibi une fois par semaine. Ma chambreaussi, je suis
priée de passer le chiffon une fois tous les jeudis. Normal. Et j’aime
bienaidermaman.Maisvivementlarentrée!Jen’auraiplustellement
detempspourépousseteralors.Unefoisparsemainemaximum.
Ah, j’oubliais:undeuxième escalier,une échelle de meunier plutôt,
monte au fond du garage jusqu’au niveau cuisine-salle-à-m’-bureau.
Onyasuspendu les balais:escalier de service. Du moins celui-là n’a
pasbesoind’êtreépousseté.Souslebalconquidonneaccèsaucabinet,
un recoin abrite un petit fourneaurond en fonte pour fairebouillir les
lessives. Voilàpourladescriptiondelamaison!
Une grande tonnellerecouverte de vigne-vierge abrite tout le début
dujardin,coincée entrelesdeuxmaisons voisines.
Le22septembre
Hier nous sommes allées aux Dames de Franceetencore plus loin
que la Place de la République pour me trouver des habits pour la
ren18trée:lejoli ensemble jupeàcarreaux jaunes et veste marronàpoils
noirs brillants, que j’aimais tant, ne me vaplus!Mes bras et mes
poignets en sortent vilainement et la jupe me serre; j’ai grandi, ce n’est
pascroyable!M’manm’aachetéungrospaletotdelainagegrisetune
jupeécossaise.Lecorsageetlajupeenlainebleuclairqu’ellem’avait
coususl’anpassémevontencore.Onverraplustardpourdutissupour
un manteau d’hiver;elle me le fera sans doute. Pour le moment, elle
me termine le grand pull commencé en vacances. Mais on s’est laissé
prendre: il n’y avait plus de cotonnade rose pour les blouses,
obligatoiresau Lycée;niauxDamesdeFrance,niaumagasindetissusplus
bas dans la rue des Minimes... Il faudra revenir;mais comme Pépère
et Mémère viennent passer une semaineici avant la rentrée, on verra
alors, en leur faisant visiter notrenouvelle ville et il suffira d’un ou
deuxjoursàmamanpourlestailler etencoudreaumoinsune.
On ne connaît encoreaucun voisin. Pourtant, j’ai vudeux filles de
mon âgeàcôté et une famille nombreuse un peu plus loin et des tout
petits en face. L’autre voisin mitoyenaété obligé de nous causer car
son chien, un blanc (de la race des Rick et Rack)asauté le grillage
pour venir attaquer Nouck!Onnes’y attendait pas!Lemonsieur,qui
est boucher,nousaexpliqué que le Jock appartenait au précédent
occupant de notremaison, qui n’en voulait plus et le lui avait laissé !
Comment peut-on faireçaàson chien? Nous avons eu pitié de cette
bête abandonnée et nous lui avons pardonné son attaque;ila dû se
demander ce que c’était que ce nouveau cabot dans sa maison! mais
biensûrilnefaudraitpasqu’illefassetouslesjours.Ettoutàcouple
Jockaprisuneracléeets’estvuattacherserréàunarbre...J’enaurais
pleuré...commequoimêmeunchienpeuttomberenenferd’uneminute
àl’autresurcette terresisonmaîtrel’abandonne !
Ducoupj’aifaitunepetitecaressesupplémentaireàmonNounouck !
(Nouck, c’est un bâtardloulou-papillon;blanc, oreilles brunes
dégradées verslenoir).
Le??septembre
Çay est. Les grands-parents sont arrivés d’Asnières;papa les a
cherchésàlagare. On lesainstallés dans ma chambre, le seul lit à
19deux places disponible, moi sur le divan de la salleàmanger;maman
etmoinousavionsdéjàpréparéleslitshier.Déjeunerjoyeuxensemble,
rôti de veau et on ne parle pas de la guerre; nouvelles d’Asnières, qui
restera toujours mon paysnatal: voilàque cette idée me frappe tout à
coup,commesijen’yavaisjamaispenséjusqu’ici.Jemedécouvredes
pointsd’attache,après ces deux déménagements:regret du joli jardin
de ma grand’mère, avec balançoire, un sycomore et toutes sortes de
fleursmagiques:Dahlias,PoisdeSenteuretDésespoir-du-Peintre;en
plus, le regret du beau quartier que nous habitionsàNantes, l’avenue
dela
Ville-aux-Roses!J’écouteavecplaisirlesnouvellesdescommercesasniéroisconnus,ceuxdelaPlacedelaComète:lesbonnesodeurs
de la Maison du Café;etlemarchand de couleurs du coin, qui s’est
enfin modernisé, dit Mémère; et au bout de notrerue Paul Déroulède,
la ferme et la laiterie où tout est blanc, et en revenant vers chez nous
au vingt-et-un,onlonge la maisondeBaldit le charbonnier,ami de
Pépère, où tout est noir,briquettes,sacs de boulets, voitureàcheval
avec les grossierssacs empilés;mamémoirefrôle encoreaupassage
l’épicerie, voisine de chez Baldit, où je m’achetais des roudoudous ;
et l’énorme école, ou pension, des Sourds-Muets qui fait faceàBaldit.
Tellement immense que si Mémèremedemande, commesouvent:«T u
m’aimescomment, dis?» je répondsinvariablement:«Gros comme
la maison des Sourds-Muets!» avant de m’affaler sur son gros corps
mou et confortable pour un énorme baiserqui faitPOUF!Cepour
quoi ellenemanque jamaisdeprotester,ravie.Déclarant cette
foisci que grande comme je suis devenue, il seraittemps que j’arrête de
l’étouffer comme ça. Avec Pépèrec’est autrechose:ilfrotte son nez
contrelemien façon Esquimaux... depuis toujours... pendant mes sept
premières années passéesàAsnières, habitant au-dessus de chez eux ;
puis il sort sa boîte de Zan pour un petit partageetlacoutume est de
dire: lui Victor:«C’est vilain d’êtregourmande. Tu le sais.»Moi :
«Ohoui,Pépère,maisc’estsibon!»
Après le repas et ces bonnes habitudes retrouvées, je déclare:«Je
vais promener Nouck.»Etelle, Lucie:«Nous allons avec toi, tiens ;
ça nous dégourdira». Léo et Clémence feront la vaisselle:très
bien.
Pépèretrottineprèsdenousdesonpasfeutrélelongdesruesduquartier,Nouck levant la patte tous les dix mètres (on est là pour ça). Il
semblecurieux,poureux,cequartiertoutenmaisonsmancelles,àpart
20quelques«modernes»comme la nôtre, étroites et hautes, sans place
perdue, qui dépassent l’ensemble. Je leur explique les maisons
mancelles, toutes sur le même plan et mitoyennes, deux pièces en bas et
un
couloirquidonnesuruneterrasseoùs’ouvrelacuisine,perpendiculaireàlamaison,puislejardinpotager.Ilpeutyavoirdepetiteschambres
mansardées en haut;pas toujours. Ce sont des maisons économiques
maisàcause d’elles, m’a expliqué papa, Le Mans est une des villes
les plus étendues de France:«Chacun sa cabaneàlapins»dit p’pa
méchamment. Je suis fièred’exposer tout celaàmes grands-parents,
quim’écoutenttoutenfaisantattentionoùilsmarchent:notrequartier
n’est même pas goudronné et cela signifie beaucoup de cailloux
sous
leurspieds:ilsn’ontpasl’airtrèsàleuraiseetprogressentensilence,
précautionneusement.Jelestrouvevieillistoutd’uncoup.Noucks’impatiente unpeu.
Plus on va vers l’Huisne, dont on voit au loin la ligne de peupliers
qui bordent la rivière, et plus les maisons sont basses et simplettes et
pluslesjardinssontgrands.Nouckaimebienallerparlà,ilfrétillecar
ilaunebonneamiedanscesparages:Mirza,bouledepoilblancfrisé,
dans une des rues juste avant la rivière. Sa maîtresse est une
MémèreChien accomplie, qui n’en finit pas de s’attendrir sur les deux toutous
blancs.Euxsefontlaconversationàpetitscouinementsetpetitscoups
delanguesouslaqueue(pascommodeàtraversdesbarreauxdebois...)
Ilseraitmalséantdecommentercette chose-làenfamille.
Au retour,je vois toutàcoup Mémèresepencher vers le sol près
d’une barrièredejardin. Que fait-elle?Elle cueille du persil!une
grossepoignéedepersil!Jem’indigne :
–MaisMémère!cen’estpasànous !
–C’estpourtamère,répond-elle. Soiscontente !
–Maisc’estdu vol,ça... TucroisqueleBonDieuaimeça ?
–Ah! Tu n’es qu’une bigote!réplique-t-elle. Te revoilà
toujours
avectonBondieudeBondieu.
Çafinitgénéralementcommeça,nosconversations.Depuismacommunion,jemefaistraiterdebigote,degrandesotteetdegrenouillede
bénitier.J’auraisdûfairesemblantderien,tiens.C’estpénible,ça!On
s’adore,bien sûr,mais on ne tarde jamaisàentrer en
bisbilles!Heureusementqueçanedurepas :
–Raconte-moi unpeutonécole,ditMémère.Jeréponds :
21–Jecrois bien que je n’en ai plus, d’école;notreLycée
vaêtreréquisitionné.Ilétaitpourtantbeau!Toutclair,enpierrecalcaireetmurs
crème, des piliers avec briques rouges décoratives:joli comme tout ;
de belles salles de classe d’où l’on voyait les grands arbres du parcet
lederrièredel’église delaCouture,quiestmagnifique...
–Toujourslareligion,hein!(Jenedaignepasrépondre:ilestexact
que de voir d’aussi près,commeréservéànous, lycéennes, le beau
chevetgothiquedeNotre-DamedelaCouturemefaisaitgonflerdejoie
et d’admiration, me transportait dans l’autremonde! Motus!C’est
monsecretdudedansdemoi,onnemel’ôterapas.)Pépère,diplomate,
changedesujet :
–Ettuescontente d’être venueauMans ?
–Ah!non!ÀNantesilsm’ontfaitsautermonprixd’excellencesous
prétexte quejepartais!Jesuisfurieusequandj’ypense !
–Ilyadequoi, convient mon grand-père, épaté de ce mauvais
traitementnonmérité.
–Ettesnouveauxprofesseurs?poursuitmémère.Ettescamarades?
Raconte-nousunpeu...
–Enunmois, je n’ai pas tout vu, tu sais!Mais j’avais déjà
une
bonnecopine:MoniqueHeurphin,qu’elles’appelle.Nousfaisionsnos
devoirsensembleàl’étudedusoiretquandletravailétaitfini,larépétitrice,une vraimentgentillecelle-là,nouslisaitles«Histoirescomme
ça»deKipling.
–Commeàdespetitsenfants !
–Etcommelagrand’mèrequ’elledevaitêtre...Onl’adorait.
–Unefemmeâgée?Répétitrice ?
–Mais oui!C’était la fin de l’année, tu vois:une récompense, ces
histoires. Et ilyaaussi un prof que j’ai adoré, c’était mademoiselle
Clément, le prof de musique. Sûr,ilnefallait pas
broncher,nisetromper!Lesamediaprès-midi,onavaitLoisirsDirigésavecelle.
–Qu’est-cequec’estqueça?faitPépère.
–Onpouvait choisir,ily en avait qui tricotaient,oudessinaient, ou
faisaient du sport. Comme Monique avait choisi Musique, je suis allée
avecelle.
–Ensommeon vousoccupaitlesamediaprès-midi,ditPépère.
–C’étaitpaslepatronage,quandmême!MissClémentnouspassait
des disques;jedevrais direUNdisque, parce que nous voulions
tou22jours le même:ças’appelait«Dans les Steppes de l’Asie Centrale»;
chaquesamedionluiaréclamé:«LaCaravane,laCaravanes’ilvous
plaît!» et elle cédait en soupirant, en faisant semblant de soupirer,je
pense qu’elle était heureuse que ça nous plaise. Et après, nous
avions
uneheuredechantchoraletc’étaitàtroisvoix,vousvousrendezcompte,àtrois voix?(Et je chante):«Dans le jardin d’monpère, Vivela
rose! Un orangier ily a, Tralala, nous voilà... Un orangier ilya; vive
la rose et le lilas.»Tous les petits refrains,là, c’étaitàtrois voix,elle
arrivaitànous fairechanter çaàtrois voix,cette Clément, une petite
bonnefemmeobligéedeporterdestalonshautspourarriverpresque à
notrehauteur,maisellesefaitrespecter,avecsonaccentdumidietson
œil qui dardeàtraversses lunettes, nous on file doux,onnebronche
pas !
–Çateplaisait,ensomme....
–C’était bien.
Ils m’écoutent gentiment, mais on sent que ça ne les atteint pas
vraiment:ils n’ont jamais dû chanteràplusieurs voix,sans cela ils
sauraientcommentçapeutvousfairevibrer,descheveuxauxtalons,au
pointqu’onn’en ressortpluspareil,quelavieestdifférenteàpartirde
cemoment-làoùl’ons’estsentitransforméeninstrumentdemusique !
etqu’onn’enfiniraplusde recherchertoutletempscetteharmonie,en
vrai avec des copines ou dans sa tête pour soi tout seul!C’est ce qui
m’estarrivéàmoi!Jesuistombéedanslesfiletsdelamusique!Quant
àl’incompréhension des grands-parents, tant pis... Quand on raconte,
tout ne passepas, on n’arrivepasàTOUT raconter!à TOUT faire
sentiràceux qui nous écoutent.C’est quelquefois rageant... mais on
n’ypeutrien !
***
Enfait,unelonguecomplicitéinexpriméeétaitentraindenaîtreaveccette
pétulantemusicienneàquil’âpretédesrelationsprof-élèvesavaitapprisàne
pas dévoiler sa sensibilité...Àmes grands-parents, j’auraisbien aimé parler
aussi du prof’ de dessin car j’adorais dessiner;mais comme il nous arrivait
de la faire enrager,j’avais peur de me trahir et j’arrêtai mes confidences pour
ce jour-là.
Vint donc la guerre, qui nous priva non seulement de nos jolis bâtiments
maisdetoutcequ’ilsrenfermaientcommematérieléducatif.Siledessinn’en
23souffrit pas trop, les sciences, la musique furent sabrées:tous les
instruments et appareilsfurent misàl’abri dans de lointains placards, si possible
souterrains,àl’abridespillages,desbombesetbientôt,hélas,horsdeportée
de l’ennemi.Ilnous fallut apprendre (et être interrogées en compositions
trimestrielles) sans jamais ouïr la moindre note de Rameau, Bach, Mozart ou
Beethoven hormis celles que nous solfiions nous-mêmes. Pas plus
d’expériencesscientifiquesqued’auditionsmusicales.Ensixansdelycée,j’assistai
en tout et pour toutàune dissection d’œil de cochon (classe de troisième) ;
àlaproduction de soufre pâteux dans un cristallisoir (seconde)
etàunphénomène de réflexion de bougie dans une vitre, qui devait nous inculquerla
notion d’image réelle et d’image virtuelle (seconde également). Ah!j’oublie
l’étude deschampsmagnétiques avecdelalimaille defer
sebaladantsurun
carton(classedepremière).L’écorchéduLycéeBerthelotneressortitdescaves que lorsque nous-mêmes entrâmes en classe de Philo pour la deuxième
partie du baccalauréat. Ce fut une unique, tardive, historique, grimaçante et
stérile confrontation, en janvier 1945 !
La musique ne fut pas plus favorisée. Borodine dut se taireàtout jamais
encesmurs.Sousl’égided’unemademoiselleClémentdésolée,nousdûmes
étudierl’histoiredelamusiqueetsavoirparcœurlanomenclaturedesopéras
italiens(souventànotrecorpsdéfendant !)sansêtrecapablesdedifférencier
Verdi de Monteverdi... Rossini fut pour nous lettre morte;nous ne
connaissionsmêmepasl’argumentdeslivretsd’opéras... Toutn’étaitqu’abstraction...
Cela putàl’occasion nous entraîneràquelque rébellion. J’en ferai le récit en
tempsvoulu.Heureusementpourmoi,monpèreavaitfaitsonservicemilitaire
àRouen, probablement entre 1911et1913. Une municipalité intelligente et
soucieuse de culture offrait alors aux troufions une place d’Opéra gratuite
tous les dimanches en saison. Privilégiée sans le savoir,jegrandis parmi les
grands airs d’Opéra et d’Opérettes, tantôt fredonnés, tantôt beuglés par mon
père qui avait la voix juste et le tempérament gratuitement lyrique:« Manon
Lescaut »,«Carmen »,«Lakmé »,«Rigoletto »,«lesSaltimbanques »,«le
PaysduSourire », «Faust », «laTosca », «Werther », «laVeuve
Joyeuse », et autres«Pêcheurs de Perles»fournirent le paysage sonore de ma
jeunesse.
Mais revenonsàl’école. En guise de documents, nous ne connûmes que
nos manuels scolaires:tout sur le papier.Devilains manuels scolaires, à
l’exceptionpeut-êtredesfasciculesdeSciencesNaturellesdeBouletetObré
dont les croquis et les schémas avaient au moins le mérite de la clarté...
surpapierexceptionnellementblanc.Maisquandjeconsidèreaujourd’huiles
photosquiillustraientlestextes,jen’encroispasmesyeux.Laquadrichromie
n’était pas encore employée, bien entendu;histoire, géographie, sciences
ou manuel de français nous offraient du noir et blanc de mauvaise qualité, à
24peine mieux que des photos de journal!Des vues qui n’incitaient pasàaller
voir sur place!Nul ne semblait s’en formaliser,puisqu’onneconnaissaitpas
mieuxàl’époqueque ces douteux noirs-et-blancs !...
Etnous,privéesdevoyagesetd’ouverturessurlemonde,nousenvînmes
àrêver,àbâtir,àcirculer en esprit sur ces infâmes photos. Dans mon livre
de Latin, tiens:jem’extasiais sans fin sur la vague, vaguissime photo des
tombeaux de la Voie Appienne. J’y musardais jusqu’à oublier la pièce où je
metrouvais.Ilmesemblaittoucherdelapaumelatiédeurdusoleilromainsur
les antiques dalles de calcaire blanc, abritées sous l’ombrelle majestueuse
d’un pin tutélaire. En quelques années, nous devînmes des champions de
l’escapade;notre esprit s’entraîna au vol international;notre imagination se
vit pousser des ailes et acquit durant ces cinq années de frustrations des
capacités prodigieuses. Les phrases limpides du«DeViris Illustribus Urbis
Romae»nous embarquèrent pour de bonàtravers le Latium. La musique
des phrases latines, mise en valeur par la prononciation distinguée de
Madame Castillon, nous entraîna vers d’autres temps, d’autres mœurs, d’autres
climats,jusqu’auxracinesdenotreproprelangue...Bienentendu,nousétions
trop jeunes pour en avoir conscience. Je me souviens qu’en cinquième, la
leçon de latin commençait souvent la matinée. Les fessesàladure sur
une planche froide, nous entamions donc la journée par une bonne séance
d’analyse des cas... C’était comme un jeu, un puzzle, et soudain,àforce de
méthode, le sens surgissait... avec un fin sourire triomphal du professeur.
C’était bien !
Avant neuf heures, surgissait aussi une menue dame-concierge en blouse
àcarreaux et cheveux secs et frisottants (oh! les permanentes, pardon!les
«indéfrisables»del’époque !), transportant un registre plus grand qu’elle
pour l’appel et l’enregistrement des absentes. L’œil malin, elle nous gratifiait
toujours d’un petit sourire complice et se forgeait des idées très justes sur
l’autorité de nos profs d’après le silence ou le chahut qui entourait son
passage...
***
le4octobre1939
Çayest,jesuisencinquième.
Mais je travaille exactementàl’autrebout de la ville. Au Lycée de
garçons.Montesquieu.Ilssesontsérieusementpousséspournousfaire
delaplace;nousontoctroyéla«courdesMarronniers»etlesclasses
quisontautour.Lesarbressontmagnifiques.
25Doncjeprendsl’autobusauboutdelaruedePréau.(Toutlemonde
dit«rrued’prréau»,(accentsarthois)enfaitc’estlarueDesPréaux...
vacomprendre...) Bon, deux bons kilomètres de bus par la Mission et
la rue Nationale, je descends Place de la République et ensuite, j’ai
encoreunbon kilomètrepour traverser tout le centre-ville jusqu’à la
Place des Jacobins, traverser la Place des Jacobins en diagonale,
remonterlarue LionelRoyer,unbout de la rue Saint-Vincent et enfin on
y est. Nous entrons par la porte du Petit Lycée. Il faudra partiràsept
heuresetdemieauplustardpourarriveràl’heure.
Les copines de l’an dernier étaient toutes là, une ou deux en plus,
peut-être: des réfugiées,une Lorraine, une Alsacienne. Mais alors,
mesenfants,quandonavucetteaffrositédebâtiment-caserne,ons’est
vraimentdemandésionnerêvait pas. Nous étions forcées de
regarder autour de nous:solides barreauxàpresque toutes les fenêtres du
rez-de-chaussée,c’est une prison ou quoi?etlacouleur des murs, un
vieux crépi gris beigesale;les pierres calcaires qui bordent fenêtres
etportes:tailladéesparlespotachesd’ici.Etalorslecomble,c’esten
entrant dans la classe:une salle en escalier,chaquerang s’assiedsur
le sol du rang de derrière,pas de sièges, une simple planche vissée au
sol. Quant aux planchers, ils sont gris, usés, râpésàl’extrême... Pour
les profs, une espèce de chairegothique pour s’installer,unperchoir,
unecaissecommeuncasteletdeguignol:onmontes’asseoirlà-dedans
àtroisouquatremarchesdehaut!derrière,unearmoirevitréeavecle
hautpointu entriangle, c’est ce quime fait penseràGuignol.
Unefois
là-dedans,certainesn’endescendrontpasavantlafindel’heure,sûrement!embusquéesdansleurforteresse!Maislecombleducomble,ce
sont nos tables:àchaquerang, une énorme planche de bois extra-dur
montéesurpattesenferbienduretfroid.Orcebois,ildoitêtrelàdepuis
plusd’unsiècle!Ilestpolimaisnoirci,taraudé,griffé,percé,entailléà
coupsdecanifsetcouteauxdepoche,desnomsgravés,desinscriptions
inachevées,desdessinspatiemmentcreusés,destrouscompletsenplus
du
Troudel’Encrierdutempsjadisenporcelaineblanche,lequeladepuislongtempsdisparu;l’encrier,pasletrou,naturellement!Certains
de ces motifs ont dû prendreune année entièredecours de latin, ou de
maths,oudelangues,pourêtretravailléscommeça...oubiend’autres
générationslesontcontinuésd’unansurl’autre...Enfinpournous,il y
adesperspectives dedéchiffrage sil’ons’ennuieauxcours !
26Unesurveillante vient nousdicter notreemploi dutemps et
nousannoncer que de toute façon, nous n’aurons cours que le matin...àmidi,
terminé. Ah, bon. Et pas le droit de poser des questions. La liste des
profs?Vous l’aurez plus tard: on ronchonne toutes ensemble, peine
perdue. Nous voilà sous la menace de mauvaises notes si nous
insistons.C’esttoutcequ’ellessaventfaire.
Doncnousn’enconnaissonsquetroispourlemoment:Castillonpour
le latin, Pontoiseenfrançais;Brossard (entrevue l’an passé;sympa),
pour les Sciences Nat’. J’espèreque nous allons retrouver Mzelle
Clément pour la musique, et MzelleHerment en dessin: j’adorais leurs
coursenjuindernier.MzelleHermenttrouvetoujoursquelquechosede
biendanscequenousdessinons:elleencouragetoutlemondecomme
ça, en passant tranquillement de l’uneàl’autre pendant toute l’heure
de dessin. Par exemple en juin dernier,jen’avais pas eu le temps de
finirdepeindreunbaigneurnègreencelluloïddessinéd’aprèsnature:
son maillot rouge est restéàmoitiépeint; les bras et les jambessont
encore au crayon.Alors elle m’a mis un huit sur dix en disant:«Mais
lesdessinsn’ontpasbesoind’êtretoujoursfinis... »
–Ah,non?(jeluidisçatouteéberluée).Une idéeme vient :
–Ah?!... Tiens, mais c’est un des proverbesàmon père, ça:«le
27mieux est l’ennemi du bien. Il faut savoir s’arrêter.» Et elle de répéter
son«évidément»:
–Mais non, évidément, me dit-elle.Çalaisse un espace pour
imaginer,et vousrisquezdetoutgâcherencontinuant.
C’était la gloire! j’avais réussiàlui fairedire«évidément»sans
mêmel’avoircherché;àlagrandejoiedetoutelaclasse,quis’estmise
àpouffer en catimini. Voilà un heureux moment:elle était contente,
et
nousaussi!
J’aidesremords,noussommesunpeuvilainesavecelle,commechaquefoisqu’unprofpeutêtreprisendéfaut:ornousavonstrouvédeux
tout petits défautsàsacuirasse:lepremier, c’est qu’elle ne
s’aperçoit pas que nous passons ses coursàsuçoter des petites dragées de
chewing-gumbonmarchésentantlafleur,quenousachetonsdeuxsous
àlaplus proche boulangerie et dont nous faisons commerce au cours
de dessin.Ledeuxième, c’est ce mot«évidément»que nous aimons
tellement lui entendredire: c’est rigolo, quand même:quand elle dit
28ça, on pourrait croireque le français n’est pas sa langue maternelle.
Alors, nous lui posons toutes sortes de questions«évidentes» jusqu’à
ce que le fameux mot sorte de sa bouche. Elle doit quelquefois nous
trouveridiotesavecnoscascadesdequestionsimbéciles...Maission y
arrive,c’estletriomphe !
Lundi 11octobre1939
J’ai reçu la gazetteàlaquelle on m’a abonnée, ça s’appelle
BENJAMIN. La guerreserait presque sympathique, là-dedans: ils sont
patriotes et pleins d’entrain. On nous vante le
GénéralGamelin,commandantenchef des forces alliées, on décritsacarrièreàpartirde
Saint-Cyretonencourage les gensàbaptiser leurs enfants nés
maintenant«Gamelin», ou même«Gameline»pour les filles.«Adoptez
de nouveaux prénoms». Moi, ça me paraît plutôt farfelu et déplacé.
Pour moi, la guerre, ce n’est rien de gai. Papa m’a fixéles idées une
fois pour toutes là-dessus en me racontant jadis des tas d’histoires de
cadavresdans la boue des tranchées (et les dictons faussement gais,
du genre«Ça pue?Mais non!LECADAVRE D’UNENNEMI SENT
TOUJOURS BON!» Quellehorreur,entrenous!... Ou bien des
plaisanteries du genre:«Çatrouillottedrôlement;’yaunBochecrevé
par là?»etavec l’accent du midi, la réponse:«Eh!Nan!C’est le
camamm’bèreu du caporaleu!»). Il ne raconteplus tellement ces
histoires classiques qui m’ontravagée plus d’une fois dans mon enfance,
maisjesaisqu’ilestécrouléde voirqueça recommenceaujourd’hui...
On voit passer en ville un tas de convois militairesanglais. Toute
cette couleur kaki dans nos rues, on n’a pas encorel’habitude. Il y
adeux semaines, quand les grands-parents étaient encorelà, nous
descendions la rue Nationale en bus pour rentrer chez nous, et tout
àcoup l’autobus s’est rangé pour laisser passer un convoi militaire.
«Qu’est-ce qui se passe?» demande Mémèrequi était assise et donc
ne voyait pas grand-chose au-dehors. Moi, debout:«C’est un
convoi
quipasse.»Elle:«Oùça,oùça?Jenevoisrien.»Moi:«Maislà,les
camions...»Elle:«Ah!jecroyaisquetuparlaisd’unconvoimortuaire;jecherchais un enterrement, moi!» Bizarre! Moi, je voulais voir
des Tommies. Chacunses convois!Jenesavaispas si je devaisavoir
29honte de ce que disait grand’mèretout haut dans l’autobus... enfin...
c’estdéjàdupassé.
Nous avons Berthe BrossardenSci-Nat’. Quelle chance, disent les
camarades:elleestbien,etintéressante.Aussiladécorons-nousdetas
de surnoms sympathiques, depuis BéBé, la p’tit’Berthe, jusqu’à
Berthe-aux-Longs-Pieds.Etcelle-làn’hésitepasànousparlerdetout:de
la guerre, par exemple. Mais pour elle, la guerre, c’est surtout 1914,
car elle était jeune alors et s’était engagée dans la Croix Rouge
comme infirmièreaux armées. Elle nousaparlé de ça ce matin car nous
pleurionsnotrebeaulycéeBerthelotdevenuhôpital.En14,c’étaittout
autrement;elle nous dit les conditionsdepauvreté et d’inconfort
incroyablesdanslesquelleslesblessésétaienttransportésetsoignés;les
bandes de charpie qu’on avait pour les panser. Et comme elle ne
palabrepas gratuitement, elle nous ramène doucementànotreprogramme
de cinquième(Insectes, Invertébrés et Plantes sans Fleurs;cematin,
c’était justement l’étude de la Mouche);la voilà qui nous raconte que
les blessés avaient d’énormes plaies infectées et même «habitées»,
dixit BB, grouillantes d’asticots!Sur nos hurlements d’horreur,elle
nous calme et annonce le plus paisiblement du monde, la bouche en
cœur,avecsonairdoctoralautantquepince-sansrire,que«ceslarves
deMouches,c’étaientnosplusprécieuxauxiliaires,quinettoyaientles
plaiesetconsommaientlepus».RRRah!Pouec!jenecroispasqu’on
vas’ennuyeravecelle !
Mais je l’aime déjà tout plein:elle aurait pu soigner mon père, qui
aété blessé et soigné en 16, si gravement qu’il n’est plus retourné au
front:plusdecoudegauche,égale:impossibilitédetenirunfusil:une
chancepourluiensomme...C’estluiquiledit,pasmoi!Illuiestresté
là-dedans un petitassortiment d’éclats d’obus qu’il me fait toucher de
tempsentempsàtraverssapeau.Brrr !
Jeudi12octobre39
Avant-hier un camarade, pardon, je devraisdireuncollègue de
bureau de papa, nous avait invitésà venir faireconnaissance avec sa
famille:les deux papas sont amis depuis des années, ils travaillaient
30ensemble chez KERVOLINEàAubervilliers. Mais quand la Standar d
FrançaisedesPétrolesestarrivée,elleaavalétouslespetitsKervoline
etadispersé les employés,bim-bam, aux quatrecoins de l’horizon.
C’est commeçaquep’pas’est vuexpédieràNantesen rentrantde
vacances en septembre 1935:«Génin, vous commencezàNantes lundi
prochainàhuitheures.»(Cesandouilles,aditpapa,s’ilsl’avaient dit
plus tôt, nous aurions peut-êtredéjà trouvéunlogement en rentrant de
Vendée).Ilparaît quelessociétés américaines, c’est comme ça:flitch,
flotch,expéditionrapidepourtouspays.Etlesgenssontbienforcésd’y
aller!MonsieurDémont,lui,jenesaispasoùilavaitabouti...
Bref maintenant, quatreans après, les voilà tous les deux nommés
auMans!Nousn’avionsjamais rencontré leurs filles, quisontdemon
âge, paraît-il:denouvelles amies?? (On va voir,que je me disais.)
Nousvoilàdoncenroutemardisoirpourunapéritifamical.Ilshabitent
loin, loin!J’avais dit que mon Lycée(enfin,«mon», c’est beaucoup
dire) je croyais donc que le lycée de garçonsétaitàl’autrebout de la
ville... Ah bien, ouiche!Ilfaudra que je révise ma géographie de la
villeduMans!Onpassedevant«mon»lycée,on
remontetoutel’avenue de Tessé, on enfileune rue, la rue des Mailletsjecrois, puis la rue
des Fontaines, interminable, et on roule, on rouleàn’en plus finir.Un
brind’angoissequandmême,quandonnesaitpascequ’on vatrouver
derrièrelaporte après le coup de sonnette... Eh bien oui, ilyadeux
filles,uneAnne-Marieblondeetsouriante,unegrandedetroisième;et
uneDenise(commemoi!)blondeencoreplusclairbienpeignée;mais
toute menue et visiblement plus jeune:j’ai appris plus tardqu’elle va
seulement entrer en sixième. Elleades longues jambes comme un
cabri,dessocquettesblanchesetune robedepiquéblancimpeccable,on
secroiraitchezles«PetitesFillesModèles»,elleal’airsisage!Alors
les grands parlent, parlent, parlent et nous, assises sur le borddenos
chaises, nous sommes terriblement intimidées et nous ne trouvons rien
ànous dire. Si nous étions seules sans les parents ce serait sans doute
différentmaislà,franchementnousnoustrouvonsbêtesetgênées;pas
Anne-Marie, mais celle-cis’est mise dans un coin avec une leçon à
repasser!Onnous sert des jus de fruits au jardin en faisant des tas de
façons et de politesses... Je la trouveintimidante, la maman Démont.
Cen’estpasqu’ellen’estpasgentille,maiselleesttellementdécidéeet
bavarde.Elles’occupedelaCroix-Rouge,d’envoyerdespaquetsàdes
31soldatsmobilisés... Quelqu’undit :
–Tunedisrien,Denise ?
LesdeuxDenise lèvent latêteensembleetlesgrandsrient.
J’osequandmêmedemandersinousnous reverronsàl’école.
–Non ma fille, sûrement pas, réplique MadameDémont. Les nôtres
vontàSaint-Julien.
On explique ça un peu longuement. Je suis déçue. En somme, nous
n’avonspas grand-chose en commun, alors!Mais Monsieur Démont,
quiestunhommecalme,commepapa,annonce :
–Denise (Démont) va vous jouer quelque chose au piano;sielle
veut,etsiça vousplaît.
–Jecrois bien que ça me plaît!dis-je. Moi j’avais commencé le
pianoàAsnières,maisdepuis...(Suivent encoreuntasd’explications).
Denise,lapetite,quis’étaitpréparée,nesefaitpasprier;elleposeun
livredemusiquesurlepiano,l’ouvreavecunpetitsourireetcommence
àjouer:cequ’ellejoueestunmorceaupourlesenfants,naïf,gracieux,
comme une petite danse, mais déjà assez rapide:ilyabeaucoup de
croches parmi les noires et le morceau fait quatrepages:Anne-Marie
viendra lui tourner la page au moment voulu. Je regarde par-dessus
son épaule le nom du compositeur;jedéchiffre«Clementi»mais ça
ne me dit rien de spécial, sauf que c’est joli et que ça vatrès bien à
cette petite Denise si appliquée. Quand elle plaque le dernier accor d
triomphalement, mesparentsseconfondentencompliments. C’est vrai
qu’ellen’afaitaucunefaussenote!Jesuisunpeujalousemaisçasert
àquoi ?
Pendantle retour,jeréfléchis...Enfinjen’enaipastirégrand-chose
decette visite;seulementlanécessité desemontrertrès bienélevée et
de faireunpeu de chichis quand on vous présenteàdes gens. Mais ils
habitent vraiment loin de nous:y aura-t-il des lendemains?Etavec
ce Saint-Julien... Quelle idée, de ne pas vouloir alleràl’école
publique...Moije n’aijamais penséàcela... qu’est-ce qu’ils lui reprochent,
àl’école publique ?
En tout cas, demain je rechercherai mes anciens livresdepiano et
j’essaieraidem’y remettre.
***
32De retouràlamaison, dîner et révisiondes leçons, non sans
avoir
aidé,commetouslessoirs,àvoilertouteslesfenêtresàcausedelaDéfensePassive:silemoindrerayonlumineuxfiltre,onrisqueuncoupde
sonnetteduChefd’Ilotqui vientnousprierd’obscurcircomplètement.
avecmonfrèreJean
nousquatreavecmabelle-sœur Marguerite
33Dimanche15octobre
J’ai fini ma rédac et je saisàpeu près ma leçon d’histoire: «le
Code et Sainte-Sophie, c’est par là que le nom de Justinienaduré. »
Savoir expliquer ça... encoredixverbes irréguliersàrevoir en anglais
et c’est tout.Alors, mon cher cahier,tu veux des nouvelles de l’école ?
En
voici.
Enmaths,nousavonsMlleLegendre.Rienàredire,elleestimpeccable, elle explique bien et quand on récite, ce n’est pas de l’à-peu-près
qu’elle
veut,maisdumotàmot.Jesupposequ’ilfautenpasserparlà,
lesmathscen’estpasunjeu.Etalorscetteannée,oncommencel’algèbre,àreprésenterlesnombrespardesxetdesy(pourquoipaszoudes
p, ou des f, je vous demande un peu?) Jusque là je ne vois
pasàquoi
çarimeetMoniqueHeurphinrâlequ’ellen’ycomprendrien.Ilfaudra
quejeluiexpliqueunjourcequemoijecomprends,oucroiscomprendre... Mlle Legendre, c’est comme l’algèbre:àprendre, pasàlaisser !
il n’yapas intérêtàdécrocher!Elle nous regarde avec insistance,
nous fait un œil rondàtravers ses jolies lunettes brillantes;cen’est
paspournousembêter,c’estpourvoirsichacuneacompris.Sagrande
inquiétude, c’est que nous ne comprenions pas et là, j’ai l’impression
qu’elle pourrait s’énerver.Cequi est dangereux,car on pourrait alors
fairesemblant d’avoir compris... Son œil rond, ce n’est pas un œil
méchant, du tout;elle est avant tout sérieuseethonnête, on le sent;elle
veutnousvoirréussir.Ellenousattendetnefilepascommeunedératée
si elle sent que nous sommes dans le flou. Enfin, en maths,l’angoisse
estauprogramme.
Enfrançais,c’esttoutlecontraire:c’estdugâteau.Chaquenouveau
texte, c’est comme d’aller faireuntour de manège. MadamePontoise,
elle ne rigole pas non plus, mais elle nous fait étudier de si belles
chosesquetoutsepassedansleplaisir,autantquedanslacrainte.Pourle
moment c’est Verhaeren. C’est si beau, ces vers, et cela paraît si facile
queçadonneenvied’enécrire.Parexemple larécitation dujour :
Les peupliers et les roseaux
Du bord de l’eau
Sont pleins d’oiseaux...
Et dans le bourgaux clairs volets
Ils se dispersent en vols follets...etainsidesuite.
34C’est curieux comme çaal’air facile!Mais ses oiseauxàlui, ils
volent. Ceux que j’ai essayédemettreen vers, ils ne décollaient tout
simplement pas!Ilya de la magie là-dessous, pas possible!Moi,
c’était lourdetmaladroit,pascroyable!(Directementàlacorbeille).
En anglais, écoute bien,ôcahier car moi, j’aime bien l’anglais;il
yaquelques délices dans notrelivre,cesont premièrement les dessins
et les photos, puis les petits poèmes et les chansons d’enfants
(NurseryRhymes)quifigurentdansles«interchapters».Maislesleçonsdu
Carpentier-Fialip sont monotones et barbantes. En sixièmeàNantes,
j’avais le livre de Roger&qui déjà?Roger&Wormald, je crois;au
moinsilracontaitdeshistoiresd’écoliers,sagesoupas,etdeleurchat
et de leurs copains;ça vivait et ça causait. Le chat,ilavaitlesourire
et les yeux fermés: une pageàcontemplerlonguement!Lelivre de
cette année... pouh!après des révisions comme«Lecalendrier
indique la date», (et en avant les jours et les mois), nous en sommesàla
leçondeuxetenvoiciunextrait:«leschaussettestrouéesdevrontêtre
reprisées;les chaussures seront portées chez le cordonnier pour être
ressemelées. Car si vos semelles sont trouées vous sentez l’humidité
et vous vous enrhumez.» Et cela, il faut le réciter gravement comme
s’il s’agissait d’une affaired’état. Avec MadameGélineau, on ne va
pas rirebeaucoup... Heureusement, elleaunnom amusant, et bien sûr
que nous l’appelonsLaGélinotte. Et puis, autrechose, elle porte un
chapeau noir,qu’elle n’enlèvejamais,etqui ressemble aux chapeaux
desprofesseursanglais,calotteenpointesurlefrontetpuisuntrucen
feutre par dessus;ilnemanque que le gland qui pendouillerait d’un
côté...Bref,ilfautbiens’amuserunpeu!Enanglaisnoussommesune
quinzaine;les«Cinquièmemodernes»(cellesquinefontpasdelatin)
sont avec nous. Moniquey est aussi. Il n’y enaqu’une qui se donne la
peine de prononcer les TH comme il faut:c’est Michelle Laquittant :
àsurveillercarellenousfaitunsaleœilànousles«classiques»etça
pourrait donner une rivalité dans le futur.Monique et moi, on s’exerce
donc au TH en se tirant mutuellement la langue. Mais avec ce
bouquin Carpentier-Fialip, on n’aura rien de plusàraconter aux rares
Tommiesqu’onpourraitparhasardapprocher.Imaginonsquenousles
abordions en disant:«Hello!Les meubles du salon sont le sofa, les
fauteuils, les guéridons et les étagèresàlivres»,qu’est-ce qu’ils
penseraientdesjeunesFrançaises ?
35ven20octobre39
Politesses de Lycée.
La déesse cachée, en embuscade, la Toute-Puissante de ce Lycée
Montesquieu-Filles, c’est la même que celle de l’an dernier,celle du
Lycée de Filles Berthelot, rue Berthelot. J’ai
nommé«MadâmelâDirectrisse».Enfait, notreTerreur.LaToute-Noire(cheveux,lunettes,
zyeux,fourrures, escarpins, bas, gants). Pas «ater», le noir-mat en
latin, mais «niger», le noir-brillant, comme nous l’expliquaitnotre
prof de latin de sixième,«ater»étant l’origine du mot«atroce»et
«niger»...etcetera !
Donc, quand Miss Bolnat arrive, elledéboule en général comme un
obus et on ne la voit pas toujours entrer.Mais on sait tout de suitequi
estlà:laclassed’unseuljetsemetbrutalementdebout.Pasbesoinde
l’ordreduprof’(qui d’ailleurs se lèveelle aussi avec le même
empressement!):toutlemondeau«gardeà vous,fixe!»
Sielleadresselaparoleàquelqu’unenparticulier,lapersonnevisée
doitfaireunpasenavantousortirdurang.C’estfacileengym,cardu
plus loin qu’elle la voit, la prof’donne un léger coup de sifflet et hurle
«Rassemblement!»: nous sommes toutes sur une ligne en moins de
dix secondes. Un pas en avant, donc, et nettement;pieds joints, garde
à vous. Écoute de la semonce, ou du conseil, ou du message. Salut
plongé:«Oui, Madame la Directrice»ou:«Non, Madame la
Directrice». Un pas en arrière quand c’est fini. Nettement, sans trébucher,
pour regagner sa place dans la ligne. C’est plus difficile sans regarder
derrièresoi:lapremièrefois, l’émotion aidant, j’ai failli m’asseoir
par terre. C’était en juin, ma tunique de crépon blanc, tenue du lycée
de Nantes, jurait avec la tunique bleue bordée de rouge des copines !
«Elle»avait eu vite fait de me repérer!Ma voisine (c’était Elisabeth
Huet,unenerveuse,unecraintive,etàpartirdelànousavonstoujours
été amies et nous nous plaçons côteàcôte en dessin) me soufflait les
gestesàaccomplir,heureusement!ToutesuniescontrelaTerreur !
Enfait«elle»nedoitpasêtresimauvaisequecela!maisellenous
impressionnevraimentcarsadictionestimpeccable,distinguée,même.
Son langage, le choix des mots, sa façon recherchée de fairesortir les
mots!Tout ça nous domine de haut. Nous sommes les fourmisàses
pieds!Etcetteobligationdugardeàvous!çanousfaitbattrelecœur !
36Est-ce que ces usages remontentàlacréation des lycées, sous
Napoléon,nousa-t-ondit ?
Mais le cérémonial pour nous effacerdevant les profs
estàpeine
plusléger:supposonsqu’onarriveàlaporteduPetitLycéerueSaintVincent, c’est-à-diretous les matins, et supposons qu’un prof soit en
vue, ce qui n’est pas rare; nous avonsà: 1°) dépasser la porte 2°)
nous retourner3°) attendreimpérativement que ledit prof (profànous
ou prof inconnuedenous);attendre, et des fois c’est long, la rue est
en pente;attendredonc que cette Personne alourdie par sa serviette
bourréedemanuelsetdepaquetsdecopiessoitparvenueàunmètreou
un mètrecinquante de nous et de la porte; 4°) effectuer alors un salut
plongeant en disant, assez fort pour êtreentendues,mais pas trop fort
quandmême:«Bonjour,Madame».Lorsqu’elle aurafranchileseuil,
nouspourronsenvisagerdel’enjamberànotretourmaisnousn’aurons
pas le droit de doubler la Personne, quels que soient notrehâte ou
notreretard, avant de nous trouver,trente mètres plus loin, dans la cour
des Marronnierspour rejoindreles camarades!... Sinon... mauvaises
notes.Oumême, Tableaud’Honneurenlevé. Hou !
Dimanchele22oct.
Jediscommeçaàpapa :
–Explique-moi,p’pa.Àquoionpeutvoirqu’onestenguerre,àpart
lesconvoismilitairesquipassentetnotrelycéeconfisqué?Etbiensûr,
laDéfensePassiveetlesfenêtres voilées lesoir.
–Ilnesepasse rien en France, ma petite fille, et c’est tant mieux
pournous... Tusais,leshorreurs,onn’estpaspressédeles voir...Cela
suffitquenombred’hommesjeunessoientmobilisés,non ?
–Mais les Allemands, qu’est-ce qu’ils font?Ilnefaudrait pas en
avoirpeur ?
–Eux,ils s’occupent... S’ils ne font rien, c’est qu’ils ne sont
probablement pas prêts... Tu as pu voir dans les journaux au début octobre
qu’Hitler fêtait sa victoiresur la Pologne;dont il n’a fait qu’une
bouchée.
–Maisnous,onnefaitrien ?
–Tun’aspeut-êtrepasluouentenduauxinformationsquenousavions
37pénétré en Sarre. Mais si j’en crois les mêmes journaux,onenest
ressorticommeonyétaitentré,auboutd’unmoisetquelque.
–Onsefaisaittaperdessus ?
–Même pas, vois-tu... Onafait juste un petit aller-retour sans
conséquences.
–Histoiredes’occuper ?
–Oudefairesemblant... C’est déprimant de rester sans rien faire,
n’est-cepas?Alorsonfaitbougerlestroupes...
–C’estoù,laSarre,enfait ?
–C’estdéjàl’Allemagne;àl’estduLuxembourg.PrendstonAtlas...
Ça se passait dans le bureau, où p’pa se tient habituellement. C’est
une petite pièce tout en long, au-dessus du garage, mais onaréussi
àmettrelà-dedans, en enfilade le long des murs:legrand bureau,
la
petitetablepourlamachineàécrire,lepianoetlabibliothèque.Etencoreunfauteuildejardin.Et:lamachineàcoudredem’man.Jepique
unetêtedanslabibliothèque :
–Tumedonnesunlivreàlire,p’pa,s’teplaît ?
Il fouille un peu dans cette armoireaux livresetmesort«LaFéérie
Cinghalaise », de Francis de Croisset, et«Jeanne d’Arc» de
Joseph
Delteil.
–Tiens,àtonâgetudoiscommenceràpouvoirlireça.
–Merci,p’pa.
J’emportemontrésordansmachambre.Ilsappartiennentàunecollection qui s’appelle«LeLivre d’Aujourd’hui», ils sont agréables
à
manipuler,engrospapierunpeujaune,épais-mousseuxcommedubon
papieràdessin,etillustrésdegravuressurbois.J’aidequoifaireavec
deuxlivres!(Jesuisfièrecarjusqu’ici,jen’avaispasdroitàcettecollection).
Mais je remets le plaisir de lireàplus tard, car le dimanche soir,
nousavonsreprislesbonneshabitudesdessoiréesd’hiveràNantes,de
jouer aux cartes. Une fois toutes les fenêtres obscurcies (c’est devenu
facile,unehabitude),nousjouonsàlamanille,touslestrois,etmaman
fait quelquefois semblant de vouloir tricher,pour nous taquiner,elle
mouillesonpouceetpinceseslèvres,cen’estpasbonsignepournous.
Quand«çasuffit»,ilsfontun«écarté»touslesdeuxpapaetmaman,
oubienmamanveutpréparerledîneretc’estmoiquijoueàlabataille
38avec papa. Ça le barbe un peu. Ou encorejemanipule les pièces de
l’échiquier, toute seule sur le divan de la salleàmanger et je rêve. Sur
lescarreauxdubeléchiquierbrunetblond,jedisposelespiècesàmon
goût, sans m’occuper des règles;les belles pièces noires, luisantes,
vernies,etlesblanchesjaunecrémeuxenbuispoli:jemefabriquedes
paysages magiques avec Châteaux,Chevaux,Garde-fous,que je
peuple avec mes personnages de rêve; commelaPrincesse Coquette de
mon enfance...oudes perspectives fantastiques de Contes de Fées, en
me couchantpour avoir mes yeuxàlahauteur du plateau de
marqueterie;commelorsque j’étais plus petite et que je me racontais de cette
façon«Alice au Paysdes Merveilles », avec la Reine Noireettous les
personnagesquejevoulais.C’estfoucequ’ellessontbelles,cespièces
de bois;elles font précieux:c’est d’un luxequi n’en finit pas. On a
de la chance de posséder ça. L’échiquier,c’est mon frèreJean qui l’a
rapporté de son apprentissageàNeaufles... mais ça, on n’en parle
pas
trop,carcen’étaitpasunsuccès...
C’estlehalld’entréedenotrebeauLycéeBerthelotquiavaitundallagedechâteau,noiretblanccommeunéchiquier:c’étaitvraimentun
hallsuperbe,entourédegrandesfenêtressurtoussescôtés;unhallde
premièreclasse. Mais si Miss Bolnaty paraissait soudain (son bureau
donnantsurcehall,ilétaitnaturelqu’elleyfasseparfoisirruption,
reconnaissons-luienledroit),ilyavaitdequoimourirdefrayeur:tiens :
jeplaquelaReinedesNoirssurleplateauettouslespetitspions,qu’ils
soient noirs ou blancs, s’écroulentàlafois devant la belle grosse
Reine Noire(niger,nigra, nigrum)duluisant Jeu d’Échecs. Nigra, voilà !
«Tumassacresl’échiquier?»demandepapa.
Mais«Elle» ne se laisseraitcertainement pas
démonter.Elleprendrait ses grands airs et dirait:«Non, Mesdemoiselles, ne me parlez
pas d’échecs. Vous devezvous tenir le front haut et ne songer qu’au
succès.Àvotresuccès.Surtoutentempsdeguerre.Croyez-moi.»Voilà
ce qu’elle nous dirait, de son ton magistral, notreRegina Nigra fière
et noireetlefront haut. Je me garde bien de répondreàpapa mais je
rangedélicatementlespiècesdanslecoffretrougeetjefileàlacuisine
mettrelecouvert.
Combatsterminéspouraujourd’hui.
Suiteàdemain au Lycée Montesquieu. Avec Monique Heurphin et
ElisabethHuet,mescomplices.
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