LA HONGRIE AU XXE SIECLE

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Ce volume expose différents aspects de l'évolution historique et culturelle de la Hongrie au cours d'un siècle marqué non seulement par deux guerres mondiales mais aussi par l'instauration de systèmes de domination sans précédent. Il fournit également une mise au point économique et géographique.

Publié le : jeudi 1 juin 2000
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EAN13 : 9782296413887
Nombre de pages : 352
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@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9249-5

La Hongrie au XXe siècle: regards sur une civilisation

Collection « Pays de ['Est» dirigée par Bernard Chavance
Déjà parus
Gérard ROLAND, Économie politique du système soviétique, 1989. Wladimir ANDREFF (ed.), Réforme et échanges extérieurs dans les pays de l'Est, 1990. Pierre DUBOIS, Jenô KOLTAY, Csaba MAKO, Xavier RICHET (eds.), Innovation et emploi à l'Est et à l'Ouest. Les entreprises hongroises et françaisesface à la modernisation, 1990. Jacques SAPIR (ed.), L'URSS au tournant. Une économie en transition, 1990. François BAFOIL, Entreprises et syndicats en RDA. Une histoire de l'émulation socialiste, 1991. COMMISSIONDES COMMUNAUTES EUROPEENNES,La situation économique et les réformes en Union Soviétique: stabilisation, libéralisation et dévolution des compétences, 1991. Catherine LOCATELLI,La question énergétiqUe en Europe de l'Est, 1992. Michel Roux (ed.), Nations, Etat et territoire en Europe de l'Est et en URSS, 1992. Krystyna VINAVER (ed.), La crise de l'environnement à l'Est. Pays en transition et expérience française d'une économie mixte, 1993. Elisabeth R. NAIDER, Une histoire monétaire de la Pologne, 1918-1992. Contrôle des changes et convertibilité, 1993. Marie-Claude MAUREL, La transition post-collectiviste. Mutations agraires en Europe centrale, 1994. Frédéric WEHRLÉ, Le divorce tchéco-slovaque. Vie et mort de la Tchécoslovaquie, 1918-1992, 1994. Bernard CHA VANCE, La fin des systèmes socialistes. Crise, réforme et transformation, 1994. Wladimir ANDREFF (ed.), Le secteur public à l'Est :restructuration industrielle et financière, 1995. Jacques SAPIR, Victor IVANTER (eds.), Monnaie et finances dans la transition en Russie, coédition avec les Editions de la MSH, 1995. Wladimir ANDREFF (ed.), Le secteur public à l'Est. Restructuration industrielle et financière, 1995. Régis CHAVIGNY, Spécialisation internationale et transition en Europe centrale et orientale, 1996. Christian VON HIRSCHHAUSEN, Du combinat socialiste à l'entreprise capitaliste, 1996.

Sous la direction de Thomas Szende

La Hongrie au XXe siècle: regards sur une civilisation

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

Collection « Pays de l'Est ii dirigée par Bernard Chavance

Dernières parutions

Guy BENSIMON, Essai sur l'économie communiste, 1996. Guillaume LACQUEMENT, décollectivisation dans les nouveaux Lander La allemands, 1996. Robert DELORME (ed.), A l'Est du nouveau. Changement institutionnel et transformations économiques, 1996. François BAFOIL,Règles et conflits sociaux en Allemagne et en Pologne post-communistes, 1997. Jacques SAPIR(ed.), Retour sur l'URSS. Economie, société, histoire, 1997. François BAFOIL(ed.), Les stratégies allemandes en Europe centrale et orientale: une géopolitique des investissements directs, 1997. Gilles LEPESANT,Géopolitique des frontières orientales de l'Allemagne, 1998. Cuong LE V AN, Jacques MAZIER (eds.), L'économie vietnamienne en transition: lesfacteurs de la réussite, 1998. Catherine LOCATELLI, nergie et transition en Russie: les nouveaux E acteurs industriels, 1998. Marie LA VIGNE, Économie du Vietnam: réforme, ouverture et développement, 1999.

LES AUTEURS

Éva BRABANT -GERd Psychanalyste et historienne Kalman DEZSÉRI Directeur de recherche (Institut d'Économie Mondiale, Académie Hongroise des Sciences)
Anna GORTV AI Lectrice de hongrois à l'INALCO

Veronika GOROG-KARADY Chargée de recherche au CNRS, chargée de cours à l'INALCO Victor KARADY Directeur de recherche au CNRS, membre de l'Académie Hongroise des Sciences Georges KASSAI
,

Ancien directeur de recherche au CNRS, traducteur Pierre KENDE Ancien directeur de recherche au CNRS, membre de l'Académie des Sciences

Hongroise

Annamana LAMMEL Maître de conférences en psychologie à l'Université Paris VIII
Bernard LE CALLOC'H Chercheur, membre d'honneur de la Société Hongroise de Géographie

Andrea MOLNAR Lectrice de hongrois à l'Université Paris III

Lajos NYÉKI Professeur émérite, INALCO Maria NYÉKI Musicologue, conservateur en chef honoraire de bibliothèque

Michel A. PRIGENT Historien, chargé de cours à l'INALCO
Thomas SCHREIBER Journaliste, professeur Coëtquidan associé à l'École Spéciale Militaire de Saint-Cyr-

Janos szA VAI Professeur à l'Université Paris-Sorbonne Thomas SZENDE Maître de conférences habilité à l'INALCO

AVANT-PROPOS

L'idée de ce livre est née de soucis pédagogiques: en effet la pratique de l'enseignement du hongrois met en relief le manque de travaux de réflexion sur les divers aspects de la civilisation véhiculée par cette langue. L'extension du public attiré par les études universitaires en langue et littérature hongroises dans un milieu francophone entrâme aujourd'hui une modification dans les finalités pédagogiques. La connaissance de la réalité hongroise contemporaine devient ainsi une étape légitime et indispensable dans le déroulement des études hongroises. Il nous a donc semblé opportun de mettre entre les mains des étudiants apprenant le hongrois en France dans le cadre d'un cursus universitaire (INALCO, Paris nr, Paris-Sorbonne, Strasbourg, Lille, Lyon, Bordeaux, Limoges) un manuel de civilisation réunissant des informations et des analyses pour comprendre la Hongrie d'aujourd'hui. Car ce qui confère à un peuple sa place originale dans le monde, c'est un ensemble de productions intellectuelles et artistiques, mais aussi son histoire politique, économique et sociale avec des institutions, des modes de vie, des mythes, des habitudes. Cet ouvrage n'est pas une monographie, mais un panorama collectif avec les limites évidente s du genre. Au moins deux pièges ont dû être évités: fournir un inventaire encyclopédique à prétentions exhaustives (la variété des faits et des points de vue aurait rendu ridicule l'idée de tenter une synthèse) ou limiter l'enseignement de la civilisation à une présentation abstraite des «caractères généraux» de la culture hongroise et de l'esprit magyar. Les contributions retenues dans ce volume portent donc sur des thèmes auxquels lès auteurs hungarisants attachent de l'importance et qui n'ont pas toujours fait jusqu'à présent l'objet d'études plus profondes en langue française alors qu'ils nous paraissent fondamentaux pour la compréhension de la Hongrie. Le livre expose ainsi différents aspects de l'évolution historique et culturelle du pays au cours d'un siècle marqué non seulement par deux guerres mondiales mais aussi par l'instauration de différents systèmes de domination sans précédent. Il fourni t également une mise au point géographique et économique, fixant des données fondamentales du territoire h9ngrois, chiffres, statistiques et dates clés à l'appui, susceptibles de susciter des parallèles avec la France.

Quelles ont été les conséquences politiques et culturelles du « choc de Trianon» ? Que s'est-il passé en 1956 et quel regard l'historien peut-il porter aujourd'hui sur ce soulèvement anti-stalinien qui a fortement marqué le monde occidental et dont l'importance ne s'est pas amoindrie avec le temps? Quels ont été les principaux jalons des relations franco-hongroises? Qu'en est-il des Hongrois eux-mêmes, en particulier depuis la chute de l'Empire soviétique et le changement de régime de 1989-1990? Quelles sont les lignes de fracture traditionnelles de la société hongroise, ou sa composition ethnique et confessionnelle? Comment le système de l'enseignement s'est-il développé au XXe siècle? Comment saisir les spécificités de la littérature hongroise contemporaine ou celles du folklore hongrois dans un milieu francophone? De quelle manière les différents éléments de la langue hongroise ont-ils réagi au cours de l'histoire récente? À quelles difficultés est-on confronté lorsqu'on traduit du hongrois en français? Que doit la France aux arts hongrois ou, inversement, quel a été l'apport des artistes hongrois à la vie artistique française? Telles sont, entre autres, les question s auxquelles ce manuel propose des éléments de réponse accompagnant utilement l'analyse des œuvres littéraires et artistiques et des médias ainsi que la mise en rapport indispensable des éléments de civilisations hongroise et française correspondants telles qu'elles sont pratiquées habituellement dans les cursus universitaires de hongrois. En donnant la parole à quelques-uns des meilleurs spécialistes de la Hongrie, vivant pour la plupart en France, nous voulons sauvegarder la multiplicité des approches en ayant toujours notre public de non-spécialistes présent à l'esprit, tout en dirigeant l'attention du lecteur sur des informations essentielles. Afin d'ouvrir des pistes de réflexion, plutôt que condamner ou militer, et pour aider le lecteur à faire son chemin dans la découverte de la civilisation hongroise contemporaine tout en se méfiant des grilles de lecture uniques, une large place est faite à l'orientation bibliographique, notamment à l'intention des étudiants désireux de choisir un sujet de mémoire de maîtrise, de DEA ou de thèse dans ce secteur. Par ailleurs, un tel ouvrage peut répondre non seulement aux besoins des étudiants, mais encore d'un public plus large au moment où les échanges politiques, économiques, culturels entre la France et la Hongrie ne cessent de s'intensifier dans le cadre d'une intégration européenne. Notre volume peut venir en aide à tous ceux qui, s'intéressant, d'une manière générale, à la destinée de l' »Autre Europe », s'interrogent sur l'unicité et la multiplicité historiques et culturelles de cette région.
Certes, il aurait été passionnant de consacrer un ouvrage au présent de la Hongrie, pays entraîné aujourd'hui dans une rapide et profonde mutation par les évolutions

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politiques, économiques, sociales et culturelles de toute une région. Toutefois, plutôt qu'une photographie de la Hongrie actuelle, il nous paraît préférable de saisir les aspects les plus variés de cette civilisation dans leur dimension historique, afm de dresser en quelque sorte le bilan d'un siècle fmissant en prenant du recul, la coupure de 1900 n'ayant pas été conçue comme une ligne d'arrêt ou comme un mur infranchissable, en particulier, pour apprécier et comprendre au mieux les enjeux de la transition actuelle. Certes, toute périodisation ou fragmentation de l'histoire comporte des dangers évidents. Déterminées de façon plus ou moins arbitraire, les périodes proposent néanmoins un panorama lorsqu'elles touchent à leur fm. Tel le XXe siècle hongrois qui, pour nous, est un objet de recherche plutôt qu'un objet donné, voué à inspirer de nombreux travaux futurs. Nous tenons à remercier ici toutes les personnes qui nous ont apporté leur aide dans les différentes phases de la préparation de cet ouvrage, et tout particulièrement Maria Delaperrière, professeur à l'INALCO, codirecteur du Centre d'Études de l'Europe médiane, Gyorgyi Maté, directeur du département de français à l'Université Janus Pannonius de Pécs, professeur associé à l'INALCO et Marianne Coulon-Antonov. Nous souhaitons qu'ainsi juxtaposées, les études réunies ici offrent une image variée sinon complète de la réalité hongroise au XXe siècle, permettant de saisir l'originalité de la civilisation hongroise - par le rappel de quelques-unes de ses grandes références identitaires - et de tracer le portrait d'un pays qui s'achemine vers une société civile ouverte. Nous espérons que dans son inévitable concision et dans sa diversité, cet ouvrage contribuera à promouvoir la hungarologie française tout en éveillant des curiosités intellectuelles pour la Hongrie.

Thomas Szende

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Parcours historique:

le XXe siècle hongrois Michel A. Prigent

Le XIX. siècle s'acheva dans les fastes du Millenium de 1896 qui semblent correspondre à l'apogée de la Hongrie historique, au terme d'un siècle qui avait vu les temps sombres de la répression habsbourgeoise et de l'humiliation nationale succéder aux journées héroïques de 1848-1849, aux espoirs de la Révolution du Printemps des peuples et à l'écrasement de la Guerre d'Indépendance. Néanmoins, au regard des drames dont le XX. siècle sera le théâtre, et auxquels les Hongrois n'échapperont pas, les festivités marquant le millénaire de l'installation des ancêtres des Magyars dans le Bassin danubien apparaissent datées, et en partie illusoires. Moment unique pour lequel le pays et d'abord Budapest - fit assaut d'élégance et de modernité: les monuments historiques du quartier du Château avaient été restaurés, la première ligne de Métro du continent menait les visiteurs à la Place des Héros, de larges avenues avaient été fraîchement tracées à travers la capitale et les immeubles flambant neufs mêlaient les styles néo-gothique, néo-baroque, néo-classique et Sécession. Moment privilégié par lequel le pays, en présence de François-Joseph, entendait
affirmer devant le monde entier

- et d'abord

l'Autriche

et Vienne -l'ancienneté

et la singularité d'un destin qui, au terme de mille ans d'histoire, avait conduit les Magyars à vivre dans le cadre de la Double-Monarchie habsbourgeoise. 1. La Hongrie sous le régime dualiste du Compromis de 1867 Depuis le Compromis austro-hongrois de 1867, les pays de la Couronne de Hongrie (Transleithanie) formaient une entité constitutionnelle distincte de l'Autriche (Cisleithanie) et ce système dualiste resta en vigueur jùsqu'à l'effondrement de la Double-Monarchie à l'issue de la Première Guerre mondiale. Jusqu'à l'automne 1918, la Transleithanie se présenta donc comme un État unitaire intégrant la Transylvanie, les Confins militaires et le royaume de Croatie-Slavonie; le souverain étant l'Empereur d'Autriche et devant être couronné devant la Diète, conformément à la tradition hongroise, il portait les titres de roi apostolique de Hongrie et de roi de Croa~ie-Slavonie. L'Ausgleich (compromis) - Loi XII de 1867 - garantissait « l'autonomie législative et l'indépendance de la Hongrie », et ses « droits publics constitutionnels ».

Parcours historique: le XX' siècle hongrois

Le Parlement de Budapest comprenait une Chambre des magnats (Chambre haute) et une Chambre des députés (Chambre basse) élue pour trois ans au suffrage censitaire, il votait les lois, et le gouvernement nommé par le souverain était responsable devant lui. Mais, symbole de l'unité de la monarchie aux yeux de François-Joseph, la Transleithanie et la Cisleithanie avaient en commun les ministères des Affaires étrangères et de la Guerre, ainsi que la gestion financière de ces deux ministères. Le budget commun était voté par des Délégations élues par les deux Parlements qui, une fois l'an, délibéraient séparément, communiquaient par écrit et ne se réunissaient que pour le vote, sans débat oral! Un accord annexe fixa à 30 % la quote-part de la Hongrie au financement des affaires communes: renégociable tous les dix ans, elle fut une pomme de discorde récurrente entre les parties et, en fait, les pourcentages finirent par être reconduits. La monnaie était uniforme, les Hongrois pouvant toutefois émettre le florin dans leur propre langue (forint). Par ailleurs, la Hongrie s'engageait à fournir des contingents à l'armée impériale et royale (kaiserlich und koniglich, k.u.k.) dont les unités étaient commandées en allemand, mais elle disposait de son côté d'une armée territoriale (Honvéd) dont la langue de commandement était le hongrois. La situation des nationalités était déterminée légalement depuis 1868. Le Compromis hungaro-croate - Loi XXX du 17 novembre 1868, calquée sur le Compromis austro-hongrois - accordait, en tant que « pays associé relevant de la Couronne de Saint-Étienne », une autonomie limitée au royaume de CroatieSlavonie qui disposait d'un Sabor (Parlement) aux prérogatives réduites, envoyant des députés à Budapest pour les affaires communes; mais la Dalmatie n'était pas rattachée à la Croatie et Fiume était placée directement sous autorité hongroise. Mécontents, les Croates résistèrent plusieurs années avant de se résigner et obtinrent quelques modifications en juin 1873. La Loi sur les nationalités - Loi XLIV du 6 décembre 1868 - définissait la Hongrie comme un «État national unitaire» et ses habitants comme « membres de la nation politique unitaire hongroise» qui comprenait des « citoyens de diverses langues naturelles» ; la langue d'État était le hongrois, les nationalités pouvaient utiliser leur langue dans l'administration locale et l'enseignement primaire et secondaire; leurs Églises pouvaient s'organiser librement et les individus jouissaient, en tant que citoyens, de la liberté d'association. En fait, au prétexte que le royaume de Hongrie serait seul - exception faite de la Croatie-Slavonie - à posséder des institutions historiques, la classe politique dirigeante hongroise refusait d'accorder aux nationalités les droits élargis qu'elle avait naguère revendiqués de Vienne pour les Magyars eux-mêmes. Dès lors, les nationalités ne disposaient que de droits individuels et culturels dans le cadre de l'État politique unitaire hongrois créé par le Compromis de 1867. Ceci devait continûment dresser les nationalités contre Budapest et créer un 8

Michel A. Prigent

contentieux d'autant plus lourd que la politique de magyarisation se faisait de plus en plus pressante, notamment dans le domaine scolaire. Ainsi, entre 1880 et 1913, si le nombre total des écoles élémentaires augmenta de 7,6 % dans le royaume de Hongrie, celles où le hongrois était langue exclusive s'accrurent de 85 % tandis que celles de langues non hongroises diminuèrent de 54 % ! Certes, la place centrale faite à l'État-nation unitaire était alors courante en Europe, en France ou en Allemagne notamment, et l'École jouait un rôle fondamental dans cette conception qui impliquait la mise en œuvre d'une politique systématique d'assimilation, mais l'erreur de la classe dirigeante hongroise fut d'avoir voulu réaliser à court terme l'assimilation des minorités, et surtout dans le cadre d'un État multinational (la Transleithanie) où elles représentaient pratiquement la moitié de la population.
Les nationalités en Hongrie avant 1914 selon la langue maternelle déclarée Hongrie seule, sans la Croatie-Slavonie 1880 1910 % Nombre % Nombre 54,5 6 404 070 46,6 9 944 627 16,1 2403 041 17,5 2948 186 10,7 1 855451 13,5 1 946 357 1 870 772 13,6 1 903 357 10,4 4,6 4,1 639 986 744533 2,6 2,5 353 229 464 270 1,6 1,7 223 054 313203 13 749 603 100 18264 533 100 avec Croatie-Slavonie 1910 Nombre % 48,1 10050571 14,1 2 949 032 9,4 1 967 970 9,8 2 037 433 8,8 1 638 354 2,3 472 587 2,3 469255 20691 673 100

Nationalités Magyars Roumains Slovaques Allemands Croates+Serbes Ruthènes Divers Total

De profondes transformations économiques et sociales intervinrent également car le développement capitaliste, qui bénéficia de l'afflux de capitaux étrangers, se traduisit notamment par un triplement du revenu national en trente ans et bouleversa les structures de production traditionnelles, demeurées jusqu'alors très archaïques. L'essor industriel fut soutenu, en particulier dans le secteur agro-alimentaire (minoteries, sucreries, distilleries), mais si les effectifs dans le secteur secondaire quintuplèrent en trente ans pour dépasser les 625 000 personnes à la veille du conflit mondial, plus de 60 % de la population active travaillaient encore dans l'agriculture. La période dualiste fut aussi caractérisée par une vive expansion démographique, une croissance urbaine sans précédent et une forte émigration: environ deux millions de personnes quittèrent la Transleithanie durant les deux décennies précédant la Première Guerre mondiale (parmi lesquelles un tiers seulement de Ma~yars) et les trois quarts s'installèrent définitivement à l'étranger, surtout aux Etats-Unis et au Canada. Néanmoins, en un demi-siècle, la Transleithanie vit sa population augmenter de 36 %, soit un accroissement de 26 % chez les ruraux contre 93 % chez les 9

Parcours historique: le XX' siècle hongrois

citadins. Budapest, dont le nombre d'habitants quadrupla et dépassa le million, draina les flux les plus importants de cet exode rural, elle accueillit ainsi plus de 30 % des effectifs ouvriers du pays et se présentait, à l'instar de Vienne, comme une capitale hypertrophiée. Ces mutations accélérées contribuèrent grandement à ébranler les cadres traditionnels de la vie sociale et politique qui demeurait toutefois extrêmement hiérarchisée: héritage de la société des ordres nobiliaires, elle était encore dominée par plus de deux cents familles appartenant à la haute aristocratie, par près de mille cinq cents familles de la noblesse aisée et environ cinq mille familles de l'ancienne noblesse moyenne. Il convient d'y ajouter les quelques centaines de très riches banquiers et entrepreneurs, qui étaient rarement «Magyars de sang» (Juifs et Allemands surtout) mais de plus en plus largement magyarisés, et dont la réussite ne manquait pas d'attiser la jalousie et le ressentiment social et politique. Enfin, la petite noblesse (gentry) jouait également un rôle très important: ses membres (environ trois cent mille familles) éprouvaient de plus en plus de difficultés à tenir leur rang et étaient contraints d'exercer des fonctions dans l'administration, l'armée et l'intelligentsia; souvent aigris, intolérants et rétifs au changement, ils adoptèrent fréquemment des positions conservatrices, ultranationalistes, voire antisémites. Indissociable des profondes transformations économiques, le processus de différenciation sociale généra de nouveaux clivages - entre « mercantilistes» partisans du libéralisme et «agrariens» attachés au protectionnisme par exemple - et contribua à l'apparition de nouvelles forces politiques aux côtés du Parti libéral de Istvan Tisza et du Parti de l'Indépendance et de 48 de Ferenc Kossuth, ainsi que du Parti national ou du Parti populaire catholique. Le Parti social-démocrate, qui s'était constitué de façon autonome dès 1890 sur des bases proches de celles de l'austro-marxisme, parvint à élargir régulièrement son audience dans le monde ouvrier et au-delà grâce à sa propagande en faveur du suffrage universel; en revanche, il demeura ambigu sur la question de l'autonomie des nationalités et ne milita pas en faveur d'une réforme agraire comportant une redistribution des terres. L'organisation politique et sociale du monde rural était, quant à elle, beaucoup plus cahotique et rendue très difficile par la répression qui frappait les initiatives en direction de la petite paysannerie pauvre, c'est-à-dire environ deux millions de journaliers et saisonniers auxquels il faut ajouter un million de paysans endettés ou vivant chichement sur des microfundia. Dans les campagnes, les mouvements prenaient périodiquement le caractère d'explosions de misère secouant la Grande Plaine hongroise (la « zone des tempêtes »), telles les grandes grèves de moissonneurs de 1905 ou 1906. Istvân Nagyatâdi SzabO créa le Parti des Petits-Propriétaires en 1909.

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Michel A. Prigent

La vie politique et parlementaire fut marquée durant les premières années du siècle par de nombreuses crises au cœur desquelles se trouvait toujours la question nationale qui se cristallisait alors sur les problèmes du contingent militaire hongrois et de la langue de commandement dans « l'armée impériale et royale ». L'Empereur François-Joseph qui considérait que les affaires militaires et diplomatiques appartenaient à son domaine réservé fut inflexible et habile. Dans un premier temps, entre 1903 et 1905, il s'appuya sur un gouvernement Istvan Tisza pour refuser de satisfaire les exigences des leaders du Parti de l'Indépendance; puis, dans un second temps, il manœuvra et menaça ces derniers, qui animaient la nouvelle Coalition devenue majoritaire au Parlement, d'accorder le suffrage universel qui leur aurait fait perdre les élections du fait du vote hostile des minorités. François-Joseph les conduisit ainsi à capituler, et les quatre années durant lesquelles la Coalition dirigea le gouvernement se caractérisèrent par une intransigea~ce accrue à l'égard des mouvements sociaux et des minorités nationales qui s'organisaient, et envisageaient de plus en plus de faire aboutir leurs revendications en dehors du royaume. En réalité, cette attitude du personnel politique en place, qui conjuguait raidissement social, crispation nationaliste et surenchère verbale, semblait largement compensatoire et prisonnière de schémas politiques dépassés, elle illustrait à sa manière les limites du dualisme et ne tranchait guère avec les pratiques du parti de Tisza qui revint au gouvernement à partir de 1910 et développa néanmoins une politique plus ouvertement légitimiste à l'égard du souverain et favorable à l'alliance avec l'Allemagne. Au total, le Dualisme connaissait une crise politique chronique qui risquait de conduire à la paralysie totale du système parlementaire et de déboucher soit sur un autoritarisme

croissant du pouvoir « à la Tisza », soit sur l'instauration du suffrage universel
remettant en cause à terme la suprématie de la noblesse magyare. À l'épreuve des transformations économiques et sociales, les bases du Compromis de 1867 apparaissaient entamées tandis que, à la veille du conflit mondial, les éléments d'un renouveau possible commençaient à poindre avec une véritable refondation du Parti de l'Indépendance sous la direction du comte Mihaly Karolyi, d'orientation réformiste, démocratique et francophile, ou avec la fondation du Parti radical à l'initiative du grand penseur et sociologue Oszkâr Jaszi. Ce processus qui exprimait une réelle dynamique de modernité et de rupture avec les archaïsmes des forces traditionnelles prit naissance dans les cercles humanistes, progressistes et libres-penseurs (souvent liés à la francmaçonnerie) de l'intelligentsia urbaine; cet élan s'incarna dans des revues comme Huszadik Szazad (Vingtième Siècle, créée en 1900) ou Nyugat (Occident, créée en 1908) dont la figure de proue fut le poète Endre Ady qui réunit autour de lui des talents aussi remarquables que Zsigmond Méricz, Mihaly Babits, Frigyes Karinthy ou Dezsô Kosztolanyi, et exerça une influence notable sur une fraction de la jeunesse du pays. Par ailleurs, dans le même 11

Parcours historique: le XX' siècle hongrois

temps, s'affirmèrent des clivages politiquement et culturellement marqués entre « citadins» et « ruraux », entre éléments « cosmopolites» et « nationaux », qui allaient s'avérer durables au fil des ans.
2. Le traité de Trianon et la disparition de la Hongrie historique

Le destin de la Hongrie bascula avec la Première Guerre mondiale qui lia totalement son sort à celui de la dynastie et de ses alliés, avant de redessiner la carte de l'Europe et celle de ses propres frontières. Après l'assassinat de l'archiduc héritier François-Ferdinand de Habsbourg à Sarajevo, le 28 juin 1914, Istvan Tisza hésita devant la menace russe puis, sensible aux pressions de Vienne et de Berlin, soutint l'ultimatum impérial à la Serbie et engagea résolument le royaume dans le conflit, dans un climat de ferveur patriotique que connaissait l'Europe entière. La mort de François-Joseph, le 21 novembre 1916, constitua pour la Double-Monarchie un tournant psychologique autant que politique dans cette guerre interminable car, survenant après 68 ans de règne, elle sembla marquer la fin d'un monde. En 1917, les tentatives de paix séparée de l'Empereur Charles 1"-- Charles IV comme roi de Hongrie - n'eurent pas plus de succès auprès de l'Entente que les contacts privés de Mihaly Karolyi en direction de la France: Vienne manquait de moyens, et Budapest plus encore, pour peser sur l'issue des combats qui dépendait beaucoup plus des capacités allemandes, de l'entrée en guerre des États-Unis et de l'impact des révolutions en Russie. D'une part, les derniers mois de guerre virent se conjuguer en Hongrie les difficultés économiques, l'agitation sociale (grèves générales de janvier et juin 1918) et l'immobilisme politique dans l'instabilité ministérielle (après la démission de Tisza en juin 1917) ; d'autre part, dans le même temps, les mutineries (à Pécs en mai 1918), les désertions et l'effervescence des nationalités apparurent comme les prémices de l'effondrement militaire et de l'éclatement de la Double-Monarchie vaincue à l'automne 1918. Enfin, durant la guerre, les représentants à l'étranger des nationalités avaient multiplié les contacts et développé des réseaux de sympathisants à leur cause dans les pays de l'Entente. Ce travail patient de lobbying, mené notamment par des hommes comme les Tchèques Benes et Masaryk, finit par porter ses fruits et, en mai 1918, les États-Unis, bientôt suivis par les autres alliés, se montrèrent convaincus de la nécessaire disparition de la Double-Monarchie afin de permettre la création d'un État tchéco-slovaque, de la Pologne et d'un État réunissant les Slaves du Sud àutour du royaume de Serbie. Dès lors, avec la défaite des Empires centraux, le sort de la Hongrie historique était scellé, ou du moins était-il tout entier placé entre les mains des vainqueurs. À Budapest, le 25 octobre 1918, Mihaly Kârolyi et ses partisans fondèrent avec les radicaux et les sociaux-démocrates un Conseil national qui revendiqua la 12

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paix séparée, l'indépendance, le suffrage universel, la réforme agraire et le droit des nationalités à disposer d'elles-mêmes, alors que celles-ci créaient leurs propres Comités nationaux qui proclamèrent leur séparation d'avec la Hongrie entre le 27 et le 30 octobre. Jour où les manifestants de Budapest portèrent au pouvoir Karolyi lors de la «révolution des reines-marguerites» qui vit tragique « bavure» isolée -l'assassinat de Tisza! Le Dualisme avait vécu mais le nouveau gouvernement hongrois dut en assumer sa part d'héritage devant les vainqueurs, d'abord selon le cadre général fixé pour l'ensemble de la DoubleMonarchie défunte par l'armistice signé à Padoue le 3 novembre, puis selon la convention militaire de Belgrade, signée le 13 novembre par Karolyi et le général Franchet d'Espérey, qui imposa des conditions territoriales très sévères à la jeune Hongrie indépendante en autorisant les troupes serbes, roumaines et tchécoslovaques à occuper une large partie du territoire national. La République, proclamée le 16 novembre, fut d'emblée placée en position délicate car, dans les jours qui suivirent, le ministre français des Affaires étrangères Stéphen Pichon désavoua Franchet d'Espérey et ne considéra le gouvernement Kârolyi que comme une simple «autorité de fait ». Le nouveau régime peina donc à obtenir une reconnaissance internationale alors qu'il était confronté à une situation intérieure difficile. Les conditions économiques et sociales se dégradaient, la pénurie régnait et le chômage augmentait, créant un terrain favorable à l'agitation du Parti des Communistes de Hongrie fondé le 24 novembre par Béla Kun et d'autres anciens prisonniers de guerre en Russie ralliés au bo1chévisme, tandis que les ultranationalistes dénonçaient la capitulation de Mihaly Karolyi face à l'Entente, à Prague, Belgrade et Bucarest: son propre parent, Gyula Kârolyi, dirigeait à Szeged les forces conservatrices qui menaient un travail de sape dans l'armée et dans l'administration! Élu président de la république le 11 janvier 1919, Mihaly Kârolyi tenta d'établir un État de droit dans le pays en proie au désarroi et mit en œuvre en février une réforme agraire radicale, procédant même au partage de ses propres domaines, mais il dut parallèlement faire face aux multiples pressions des vainqueurs qui lui portèrent le coup fatal le 20 mars avec la note VLX.En effet, le chef de la mission militaire de l'Entente exigea, au nom de la Conférence de paix, dans un ultimatum exécutoire dans les 24 heures, l'évacuation de nouveaux territoires sur une profondeur de 100 km afin, dans la logique du « cordon sanitaire» voulu par Foch, de placer sous le contrôle des militaires roumains la voie de chemin de fer menant au territoire soviétique. Ne pouvant accepter, le gouvernement Berinkei démissionna et Karolyi annonça son intention d'en désigner un nouveau dirigé par le Parti social-démocrate... lequel était en train de négocier la fusion avec les dirigeants communistes emprisonnés depuis un mois pour tentative de subversion! La confusion était à son comble quand, le lendemain 21 mars, la démission de Mihaly Kârolyi fut rendue publique dans une proclamation lue par Béla Kun qui « remet le pouvoir entre les mains du prolétariat »... et que Kârolyi nia toujours avoir signée! 13

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Le pouvoir tomba en fait entre les mains du nouveau Parti socialiste de Hongrie qui fonna un Conseil révolutionnaire de Gouvernement de trente Commissaires du Peuple (parmi lesquels le philosophe Gyorgy Lukacs aux Affaires culturelles) et un Directoire de cinq membres dont l'homme fort était Béla Kun, chargé des Affaires étrangères. Le programme d'inspiration bolchévique prévoyait l'alliance avec la Russie des Soviets, des mesures en faveur de l'instruction publique et de la protection sociale, la nationalisation des établissements financiers et des entreprises de plus de vingt salariés, ainsi qu'une réfonne agraire, laquelle provoqua toutefois la colère des paysans car elle préconisait la nationalisation des grands domaines et refusait le partage des terres. La jeune République des Conseils se berça en partie d'illusions quant à l'issue possible de ses contacts avec l'Entente. Clemenceau, en accord avec la thèse du «cordon sanitaire» de Foch, était totalement favorable à une intervention militaire mais il cherchait à gagner du temps afin de pennettre aux troupes roumaines et tchécoslovaques d'agir efficacement, et aux éléments conservateurs hongrois de s'organiser derrière l'amiral Horthy, ministre de la Guerre du « gouvernement de Szeged» dirigé par Gyula Karolyi. Pendant ce temps, pour faire face au mécontentement grandissant du fait de la pénurie et de l'inflation ainsi qu'aux entreprises de déstabilisation dont l'origine se trouvait à Szeged, la République des Conseils mit en œuvre une « terreur rouge» menée par les Lenin-fluk (les « gars de Lénine»). L'Armée rouge hongroise, après quelques succès isolés en juin, fut dans l'impossibilité de résister en juillet face aux troupes roumaines et tchécoslovaques, et aux unités de l'amiral Horthy. Divisé politiquement, le Directoire révolutionnaire démissionna le 1eraoût, deux jours avant l'entrée des troupes roumaines à Budapest. Mihaly Karolyi avait tenté durant 171 jours de mettre en place un régime démocratique et républicain, la République des Conseils de Béla Kun vécut 133 jours. L'une et l'autre de ces entreprises avaient bien peu de chances de durer dans les conditions créées en Europe centrale par la défaite et l'effondrement politique de la Double-Monarchie. Au premier avait manqué une reconnaissance par les démocraties qui eût pu asseoir son autorité afin de donner plus de crédit à SOHprojet, et au second, pour le moins, une classe ouvrière plus importante, une audience suffisante et une orientation politique moins sectaire! Durant les semaines suivantes, les groupes paramilitaires dirigés entre autres par Gyula Gombos menèrent une « terreur blanche », marquée notamment par des débordements antisémites, contre les éléments révolutionnaires qui n'avaient pu se mettre à l'abri à l'étranger. L'amiral Miklos Horthy s'affinna alors comme l'homme fort du pays: il parvint à obtenir de l'Entente, impatiente d'un «retour à la normale» ouvrant la voie à la signature de la paix, 14

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l'évacuation par les Roumains de Budapest dans laquelle il entra deux jours plus tard, le 16 novembre 1919, un an après la proclamation de la République! Les élections générales de janvier 1920 donnèrent la majorité à une alliance des Nationaux-Chrétiens et des Petits-Propriétaires, puis le Parlement rétablit les institutions traditionnelles du pays et, sous la pression de l'Armée, procéda le 1..mars 1920 à l'élection de l'amiral Horthy comme Régent du royaume de Hongrie. Les dignitaires du régime étaient légitimistes et favorables à une restauration de la monarchie, et la régence leur apparut d'abord comme une solution d'attente satisfaisante. Néanmoins, après les deux tentatives de «retour» du roi Charles IV, en mars-avril puis en octobre 1921, et devant l'hostilité des Alliés et des pays limitrophes, le Parlement hongrois vota le 6 novembre 1921 une loi détrônant les Habsbourg, faisant du pays un «royaume sans roi» ! Entre temps, il revint au nouveau pouvoir de faire face à la « catastrophe de Trianon », aux sévères conditions imposées par les vainqueurs - y compris des réparations et une limitation des effectifs militaires à 35 000 hommes - et aux conséquences de la création de nouveaux cadres étatiques sur les décombres de la Double-Monarchie multi-ethnique. Le traité de paix signé le 4 juin 1920 réduisit la Hongrie à 32 % du territoire de l'ancien royaume, et à 41 % de sa population; :t'rès de 3,5 millions de Magyars vivaient désormais comme minorités dans les Etats successeurs. La Roumanie reçut 102000 km2, plus de 5,2 millions d'habitants dont 1,7 M. Magyars; le royaume des Serbes-Croates-Slovènes 63000 km2, plus de 4,2 millions

d'habitants dont un demi-million de Magyars; la Tchécoslovaquie 63 000 km 2,
près de 3,6 millions d'habitants dont un million de Magyars; l'Autriche reçut

4 000 km 2 et 380 000 habitants de la région du Burgenland mais, après le
plébiscite de décembre 1921, la région de Sopron fit retour à la Hongrie.

3. Le régime Horthy, entre réaction et tentation fasciste
Profondément affaiblie par la désorganisation économique due aux dispositions de Trianon qui disloquèrent les complémentarités antérieurement existantes entre les régions, la Hongrie était aussi isolée diplomatiquement dans le bassin danubien par les traités bilatéraux signés en 1920 et 1921 par ses voisins qui, sous la houlette de Paris, formèrent la Petite Entente: cette pièce maîtresse des alliances de revers de la France contre l'Allemagne au cours des années 20, apparaissait en Europe centrale comme un dispositif anti-hongrois. En conséquence, la diplomatie de Budapest sembla balancer continûment entre la recherche d'une nécessaire (ré)intégration dans le concert international, avec l'espoir de tirer avantage d'une telle «normalisation» de ses relations avec les démocraties dominantes, et une orientation nettement révisionniste la conduisant à resserrer ses liens avec les puissances insatisfaites par le nouvel 15

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ordre continental issu de Versailles. La première option permit à la Hongrie d'intégrer la Société des Nations dès janvier 1923 et de pouvoir bénéficier plus aisément des emprunts étrangers lui permettant de lutter contre l'inflation et, après bien des vicissitudes (dont le scandale des « faux francs» en 1926) de mettre en circulation une nouvelle monnaie le pengo, en décembre 1927 ; la seconde option fut notamment à l'origine du traité d'alliance d'avril 1927 avec l'Italie fasciste de Mussolini. Après un bref ministère Teleki (juillet 1920-avril 1921), le gouvernement du royaume fut dirigé jusqu'en août 1931 par le comte Istvan Bethlen qui put compter à partir de 1922 sur le Parti unifié, né de la fusion des NationauxChrétiens et des Petits-Propriétaires, tandis que le Régent demeurait sur la réserve. Passés les excès des premiers temps, le régime se caractérisa, d'une part, par un respect formel du jeu parlementaire et libéral où l'opposition pouvait s'exprimer librement, sauf les communistes (amnistie, libertés de presse, de réunion et d'association furent accordées à la suite d'un pacte passé avec les sociaux-démocrates en décembre 1921) mais, d'autre part, il possédait tous les attributs réactionnaires du conservatisme social cherchant à perpétuer la domination des Ordres traditionnels (aristocratie, noblesse, Église). Trois lois votées en 1920 en attestent. La loi XXV établissait un numerus clausus confessionnel à l'Université, même si Bethlen s'employa ensuite à en limiter les effets; la loi XXVI rétablissait la bastonnade, même si elle ne fut pas appliquée; la loi XXXVI de réforme agraire, dont l'objectif était plus d'élargir la base sociale du régime en instituant un nouveau groupe de notables que de régler le problème foncier: les 411 000 bénéficiaires reçurent 948 000 arpents (5,7 % du domaine agricole), soit environ un arpent (0,57 ha) chacun pour les trois quarts d'entre eux, et près de six arpents en moyenne pour ceux du dernier quart, membres de « l'ordre des Preux », essentiellement des sous-officiers anoblis pour service de guerre. Le pays comptait alors 1,2 million paysans propriétaires de moins de 5 arpents et 1,8 million de valets de ferme et journaliers ne possédant aucune terre, les latifundia de plus de 1 000 arpents représentant 0,2 % des exploitations et 30 % de la surface agricole, les seuls biens de l'Église s'élevant à 870 000 arpents! De même, la loi électorale de 1922 instituant le vote public dans les campagnes, tandis qu'il demeurait secret en ville, témoignait-elle d'un souci de contrôler étroitement les masses et de limiter la pratique démocratique d'une population majoritairement rurale: le Parti unifié obtient 58 % des voix en 1922, et 70 % en 1926 ! L'amputation territoriale, avec son cortège de drames familiaux, fut vécue comme une humiliation nationale par l'écrasante majorité des Hongrois et exacerba le caractère ultranationaliste de la politique gouvernementale. Le révisionnisme à l'égard de Trianon et de la paix de Versailles et l'irrédentisme furent des éléments constitutifs essentiels de l'idéologie du régime horthiste 16

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magnifiant les valeurs magyares multiséculaires, la «nation unitaire et chrétienne» et ses droits historiques, mais cultivant également le chauvinisme, l'antisémitisme et le rejet du libéralisme, considéré comme étranger à la tradition hongroise que la gentry appauvrie entendait continuer d'incarner. La « Grande Dépression» des années 30 frappa sévèrement une Hongrie aux bases économiques fragiles, très dépendante des capitaux anglo-saxons, allemands et autrichiens ainsi que des recettes d'exportation de matières premières et produits agricoles: le prix du blé chuta de 72 % entre 1928 et 1931, la production industrielle baissa de 24 % en 1930, le tiers des ouvriers était au chômage en 1931, la monnaie était ébranlée, la Banque nationale menacée, le pays au bord de la cessation de paiement! À l'agitation sociale, illustrée par la grève d'un mois des mineurs et la grande manifestation des sanstravail organisée le }"' septembre 1930 par les partis de gauche, s'ajouta la crise politique au sein du parti gouvernemental dont un courant, mécontent des mesures de déflation prises par Bethlen, fit sécession derrière Zoltan Tildy et Béla Kovacs et créa le Parti indépendant des Petits-Propriétaires. Après dix années au pouvoir, impuissant face à la crise et à l'agitation, cristallisant contre lui les ressentiments des milieux d'affaires, des agrariens et de la gentry au niveau de vie amputé, Istvan Bethlen, isolé, non soutenu par le Régent, démissionna le 24 août 1931 et fut remplacé par le comte Gyula Karolyi qui poursuivit la politique de son prédécesseur. Gyula Gombos, ministre de la Défense depuis trois ans, lui succéda le 1""octobre 1932. Officier ultranationaliste, dirigeant des groupes paramilitaires pendant la «terreur blanche» et fondateur d'un Parti des Défenseurs de la Race au début des années 20, Gombos aspirait à établir un État fort en s'appuyant, à la différence de Bethlen, sur les classes moyennes et populaires; il regardait par ailleurs avec sympathie les initiatives de Mussolini et de Hitler: il fut le premier chef de gouvernement à rendre visite à ce dernier en juin 1933. Très vite, Gombos prôna une politique interventionniste de l'État dans un « Plan de travail national» en 95 points (réforme agraire, réforme fiscale, moratoire sur les dettes des paysans ou crédit à taux modéré) dont les orientations populistes heurtèrent les conservateurs traditionnalistes, d'où l'hostilité d'hommes comme Bethlen et la réserve croissante du Régent. Gombos précisa ses velléités corporatistes en tentant de transformer en parti de masse, appuyé par « 60 000 combattants de ligne », son Parti de l'unité nationale qui remporta triomphalement les élections de 1935 marquées par la démagogie et la violence mais, fortement contraint par le contrôle du Parlement, il ne parvint pas à mettre en place un authentique régime corporatiste. En revanche, dans le domaine extérieur, il réussit à rapprocher la Hongrie de l'Allemagne et de l'Italie avant sa mort soudaine en octobre 1936, à la veille de l'établissement de l'axe RomeBerlin. 17

Parcours historique: le XX' siècle hongrois

Gombos contribua donc à placer durablement la diplomatie hongroise dans le sillage des puissances fascistes et révisionnistes, et cette orientation fut poursuivie par ses successeurs dont la marge de manœuvre se trouva encore réduite à partir de mars 1938, quand la réussite de l'Anschluss donna au Reich nazi une frontière commune avec la Hongrie et un poids décisif dans la région danubienne. Par ailleurs, les gouvernements hongrois étaient également soumis à la pression des forees politiques hongroises ouvertement fascistes qui s'étaient développées à la faveur de la crise économique; elles comptèrent une quarantaine de députés en 1939: le Parti de la Volonté nationale-Mouvement hungariste, ou Parti des Croix-Fléchées, créé le 23 octobre 1937 par un ancien officier, Ferenc Szalasi, obtenant 31 élus, deux fois plus que les sociauxdémocrates ou les Petits-Propriétaires. Les formations politiques d'opposition étaient alors relativement marginalisées malgré la constitution en 1937 d'un «Front de mars ». Dans le même temps, le gouvernement Daranyi présenta une loi sur les Juifs, établissant un numerus clausus dans certaines professions qui, reprise par son successeur Irnrédy et adoptée en avri11938, institua un véritable antisémitisme d'État. Les années 30 virent également l'affirmation d'une sensibilité «populiste », née dès les années 20, et animée par des intellectuels dont les préoccupations fondamentales étaient la condition paysanne et son rapport à la conscience et à l'identité nationales, la place et l'avenir de la nation magyare en Europe, ainsi que la recherche d'une hypothétique «troisième voie» spécifiquement hongroise et d'une modernité ancrée dans la tradition rurale du pays. Ce courant était très hétérogène et ambigu, mêlant ainsi chez un Dezso Szabo les prises de position anti-allemandes et les incantations nationalistes et racistes, ou chez un Laszlo Németh l'appel à la « troisième voie» entre capitalisme et socialisme, entre Est et Ouest, et les propos antisémites. Il n'en apparaissait pas moins, bien au contraire, comme un pôle majeur du débat politique et intellectuel en Hongrie dont il reflétait à bien des égards les contradictions et la difficulté à exister dans une Europe en crise. Les nouvelles revues culturelles et littéraires constituaient des lieux privilégiés pour ees confrontations, particulièrement au sein la jeunesse, aussi de nouvelles publications de grande qualité virent-elles le jour, telles Vtilasz (Réponse) animée à partir de 1934 par Laszlo Németh et Pal Gulyas, ou Szép Sz6 (Belle Parole, ou Arguments), créée en 1936 par Attila Jozsef, Pal Ignotus et François Fejto, qui s'ajoutèrent à Nyugat (Occidenn fleuron de l'ancienne génération des Babits, Moricz, Krudy, Karinthy ou Kosztolanyi.

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4. L'empreinte de la Seconde Guerre mondiale: de l'alliance avec le nI" Reich à la tutelle soviétique
La conférence de Munich des 29-30 septembre 1938 relança, par des coups de force à l'initiative de Hitler, le processus de révision des frontières en Europe centrale dont le régime Horthy entendait tirer profit, mais au prix d'un alignement croissant sur la politique de Berlin: le premier « arbitrage de Vienne» du 2 novembre 1938 lui accorda un territoire de 12000 km2 en Slovaquie du Sud et près de 900 000 habitants, à plus de 85 % Magyars, puis le démantèlement final de la Tchécoslovaquie, le 15 mars 1939, lui permit d'obtenir la Ruthénie subcarpatique. Entre temps, la Hongrie avait encore resserré ses liens avec les puissances de l'Axe en adhérant au pacte antiKomintern en janvier; elle avait également adopté une deuxième législation antisémite à fondements raciaux en mai, une troisième suivant en 1941. Le gouvernement, dirigé depuis février par le comte Pal Teleki, voyait sa marge de manœuvre restreinte par les succès enregistrés en 1939-1940 par le Reich qui apparaissait également aux autorités hongroises comme la clé d'une restauration territoriale du pays, or le révisionnisme restait priorité absolue. La Hongrie, demeurée neutre lors de l'invasion de la Pologne par l'Allemagne, bénéficia ainsi du second« arbitrage de Vienne» du 30 août 1940 lui octroyant le nord de la Transylvanie, soit plus de 43500 km2 et près de 2,2 millions d'habitants dont 51,5 % étaient Magyars. En revanche, elle fut contrainte par Hitler de s'associer à l'attaque allemande contre la Yougoslavie en avril 1941, reniant ainsi le pacte d'amitié signé avec ce pays quelques semaines plus tôt et poussant Teleki au suicide, mais elle obtenait Ujvidék et la Bacska où l'on transféra ensuite les Sicules et les Csangok (Tchangos) de Bukovine après en avoir expulsé les populations non magyares. De même, cédant aux injonctions allemandes quatre jours après le début de l'opération Barbarossa contre l'URSS, le gouvernement Bardossy prétexta du bombardement de Kassa (Kosice) par des avions prétendument soviétiques pour déclarer la guerre le 26 juin 1941: six mois plus tard, plus de 200 000 soldats hongrois combattaient sur le front ukraino-russe, alors que dans la région d'Ujvidék des unités allemandes et hongroises massacraient plusieurs milliers de Serbes et de Juifs jetés ensuite dans le Danube en janvier 1942. Avec la guerre, le régime multiplia les mesures d'exception et les conditions de vie de la population se dégradèrent au fur et à mesure que les Allemands alourdissaient la contribution hongroise à l'effort de guerre. Des groupes de résistance se formaient à l'instar du Comité des Monuments historiques, animé par l'historien Szekfu et le député Bajcsy-Zsilinszky, qui organisa une manifestation le 15 mars 1942. Sur le front, la situation tourna à la catastrophe en janvier 1943, à Voronej, où périrent 40 000 soldats hongrois, 70000 autres étant faits prisonniers lors de l'offensive soviétique lancée pour la bataille de 19

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Stalingrad. C'est alors que le chef du gouvernement, Kallay, entra en contact avec les anglo-saxons dans l'espoir, vain, d'obtenir d'eux un statut de neutralité pour la Hongrie, tout en poursuivant la guerre contre l'URSS. Hitler, informé de ces tractations, tenta durant près d'un an de faire renvoyer Kallay avant d'y parvenir, ayant multiplié les pressions sur Horthy et fait occuper la Hongrie le 19 mars 1944 qui passa alors sous la coupe du Reich. Entre le 15 mai et le 8 juillet, plus de 430 000 Juifs préalablement rassemblés dans des ghettos furent déportés par les services de Eichmann, en coopération avec la gendarmerie hongroise, vers les camps d'extermination nazis, principalement celui d'Auschwitz. Ensuite, Horthy s'y opposa. Mais elles reprirent après le 15 octobre, date à laquelle il annonça avoir demandé l'armistice: Hitler fit alors arrêter le fils du Régent afin de contraindre ce dernier à désigner comme Premier ministre Ferenc Szalasi, lequel bénéficia du soutien de la majorité de l'armée, mena avec les Croix-Fléchées une chasse aux Juifs acharnée qui coûta la vie à plus de 100000 d'entre eux et demeura aux côtés des nazis jusqu'à la fin de la guerre. Les forces d'opposition s'étaient engagées depuis le printemps 1944 dans un processus d'unification politique de la Résistance qui déboucha en novembre sur la création d'un Front national de l'Indépendance et la proclamation, le 22 décembre à Debrecen, d'un gouvernement provisoire présidé par le général horthyste Dalnoki, comprenant des communistes, des sociaux-démocrates, des Petits-Propriétaires, des nationaux-paysans et des démocrates-libéraux: cette architecture présentait pour Staline les avantages d'une certaine continuité avec le régime précédent ainsi que ceux d'une légitimité résistante de rupture avec

l'ordre ancien. Ce gouvernement signa le 20 janvier 1945 l'armistice avec les
Alliés qui plaçait la Hongrie sous le contrôle militaire des Soviétiques jusqu'à la signature d'un traité de paix, il engagea les poursuites contre les éléments fascistes et les criminels de guerre, il dut surtout faire face à la situation désastreuse du pays que les dernières unités allemandes quittèrent le 4 avril 1945. Les infrastructures étaient détruites (ponts et matériel ferroviaire en particulier), les dommages de guerre représentaient cinq années de produit national et les insuffisances du ravitaillement étaient d'autant plus criantes qu'il fallait entretenir les troupes soviétiques d'occupation et que l'exode avait jeté sur les routes des centaines de milliers de personnes. La guerre fit environ 700 000 morts, dont près d'un demi-million sur le territoire actuel de la Hongrie; environ 125 000 Hongrois perdirent la vie sur le front; parmi les Juifs, 63 000 disparurent au « service du travail », et près de 450000 périrent dans les camps d'extermination et de concentration nazis ou victimes des CroixFléchées. L'une des premières initiatives du gouvernement provisoire fut de promulguer, le 15 mars 1945, une réforme agraire élaborée par le ministre communiste Imre 20

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Nagy: elle bouscula les structures sociales et fut bien accueillie, elle touchait le tiers du domaine agricole et 642 000 familles reçurent près de trois millions d'hectares; les propriétés de plus de 57,5 ha, incarnations de la Hongrie nobiliaire traditionnelle, avaient pratiquement disparu. Les élections libres de novembre 1945 firent du Parti des Petits-Propriétaires, avec 57 % des voix, la première formation à l'Assemblée constituante; il forma sous la direction de Zoltan Tildy puis de Ferenc Nagy un gouvernement de coalition avec les quatre autres partis membres du gouvernement provisoire, dont les sociaux-démocrates et les communistes (environ 17 % chacun); ces derniers contrôlaient le ministère de l'Intérieur avec Imre Nagy puis Laszlo Rajk, ce qui leur permettait

d'encadrer la vie publique avec le soutien des Soviétiques, mais avec une
prudente réserve jusqu'à la signature de la paix, le 10 février 1947. Le traité de Paris ne modifia que faiblement les frontières de Trianon, donnant néanmoins une frontière commune avec l'URSS, mais la Hongrie d'après-guerre avait connu de nouveaux déplacements massifs de population pour un pays de 9 millions d'habitants: 180000 Allemands expulsés, et 73000 Slovaques « échangés» contre 200 000 Magyars, expulsés surtout de Tchécoslovaquie. Le sort de la Hongrie au sortir du conflit fut déterminé autant par son statut d'alliée du Reich dans la guerre que par l'évolution ultérieure des rapports de force internationaux, le monde basculant dans la guerre froide en 1947 avec l'exposé de la doctrine Truman du containment et l'annonce du Plan Marshall au printemps, suivis à l'été de la « doctrine Jdanov» et de la création du Kominfonn (Bureau d'information communiste). Occupée par les troupes soviétiques, la Hongrie pouvait difficilement éviter d'être intégrée au glacis politico-militaire dont Staline avait entrepris la construction en faisant tomber sur l'Europe centrale et orientale un « rideau de fer ». Le succès du maître du Kremlin exigeait un contrôle absolu sur les gouvernements de la région exercé par l'intermédiaire de partis communistes disciplinés et soumis à l'URSS ainsi que la transformation radicale des structures économiques et sociales, le renforcement du rôle de l'État dans tous les domaines et le règne de l'arbitraire.

5. La « démocratie populaire»

: stalinisation et déstalinisation

Le principal artisan de cette politique fut, avec les conseillers soviétiques, le Secrétaire général du parti communiste Matyas Rakosi mettant d'abord en œuvre la « tactique du salami» qui consistait à morceler successivement les autres partis, en les affaiblissant de l'intérieur par des luttes de fractions entretenues par des éléments infiltrés ou manipulés, en montant des provocations contre leurs militants et responsables afin de les isoler et de les poursuivre ensuite en justice, sans oublier le recours à la calomnie, à la violence et aux manifestations de rue pour entretenir la pression. Le Parti des Petits21

Parcours historique: le XX' siècle hongrois

Propriétaires fut la première cible importante: son secrétaire général, Béla Kovacs, fut arrêté en février 1947 pour complot, le Premier ministre démissionna en mai et... les communistes, arrivèrent en tête aux élections

d'août entachées de fraude, avec près de 22 % des voix, grâce à l'atomisation
de leurs adversaires. L'année suivante vint le tour du Parti social-démocrate qui, dans le contexte d'escalade marqué par le «Coup de Prague », fut contraint par une succession de manœuvres, intimidations et exclusions à voter la fusion avec les communistes, elle eut lieu en juin 1948 et donna naissance au Parti des Travailleurs hongrois (MDP) dirigé par Rakosi. L'arrestation pour espionnage en décembre du cardinal Mindszenty, archevêque-primat de Hongrie, marquait l'apogée de la lutte entreprise contre les Églises afin d'obtenir leur mise au pas. Au cours de cette même année, des traités d'amitié et d'assistance mutuelle furent signés avec l'URSS et avec les autres pays de la région tombés dans l'orbe soviétique. Le pluralisme politique et la liberté d'expression avaient vécu; en mai 1949, le Front populaire hongrois inféodé aux communistes obtint plus de 96 % des voix aux élections et la nouvelle constitution fit en août de la Hongrie une « démocratie populaire », mais déjà l'État avait pris le contrôle des secteurs clés de l'économie dans le cadre du Plan triennal lancé en août 1947 : entreprises étrangères, énergie, mines, industrie lourde, secteur bancaire. Le passage à l'économie planifiée selon le modèle soviétique se fit à partir de 1949, et surtout dans le cadre du premier plan quinquennal (1950-1954). Néanmoins, malgré la répression et les violences, les résistances de l'importante population rurale (54 % des actifs) firent obstacle à la collectivisation de l'agriculture car, hors fermes d'État, 20 % seulement des paysans étaient membres des coopératives. Durant cette période 1948-1953, l'arbitraire revêtit un caractère de masse puisque plus de 1,3 million d'inculpations ont été prononcées, dont plus de la moitié furent suivies de condamnations à des peines diverses; environ 500 « politiques» ont été exécutés ou sont morts en prison, quelques centaines ou milliers en détention dans l'un des 95 camps ou villages d'internement recencés. Après la rupture soviéto-yougoslave de juin 1948, la répression s'était également abattue sur les dirigeants communistes, selon un scénario qui, en Hongrie comme dans les pays voisins, rappelait celui des purges du Parti bolchevik durant les années 30, et permit aux « moscovites» d'asseoir leur emprise sur le parti. La principale victime fut l'ancien ministre Laszl6 Rajk, combattant des Brigades internationales et de la Résistance intérieure, exécuté en septembre 1949 après avoir « avoué ses crimes» sous la torture. Parmi ceux qui suivirent, Janos Kadâr, autre militant de la Résistance, fut arrêté et torturé en 1951, après avoir contribué à obtenir les «aveux» de Rajk!

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Un changement significatif intervint après la mort de Staline en mars 1953, la direction soviétique souhaitant renouer avec les «principes léninistes de la direction collégiale et de la légalité socialiste ». Au lendemain des émeutes ouvrières de Berlin-Est de juin 1953, Moscou imposa à Râkosi de changer de politique et d'abandonner la direction du gouvernement à Imre Nagy. Ce dernier annonça immédiatement à la radio un «Nouveau Cours» mettant l'accent sur l'amélioration des biens de consommation, la libéralisation de la vie intellectuelle et culturelle, la possibilité de quitter les coopératives agricoles, la libération des détenus des camps d'internement et l'arrestation de responsables de la police politique AVO-A VH. Durant un an et demi, semblant prolonger les luttes de pouvoir au Kremlin, le Secrétaire général du Parti Râkosi s'employa à multiplier les obstacles à l'action de Nagy et le contraignit à la démission en avril 1955, à la veille de la réconciliation soviéto-yougoslave. Mais Nagy refusa de faire son autocritique et fut exclu du Parti en novembre: il adressa alors au Comité central un Memorandum très sévère contre « Râkosi et sa clique », dénonçant la destruction de la coalition démocratique des années 1945-1948 et préconisant l'adhésion aux principes de Bandoeng, favorables à la souveraineté et à l'indépendance nationales. Le «Nouveau Cours» de Nagy, ses idées et son combat furent relayés dans le pays, en particulier dans les cercles d'intellectuels, écrivains et journalistes, ainsi que dans la jeunesse, avec en pointe de ces initiatives l'Union des Écrivains et sa revue lrodalmi Ujsag (La Gazette littéraire) ainsi que le Cercle Petofi, créé en mars 1955 par des contestataires de la Jeunesse 'communiste. La contestation se nourrissait également des témoignages des emprisonnés libérés réclamant leur réhabilitation et des poursuites contre les responsables. Dans ce contexte, la dynamique du XX. Congrès du PCUS, avec la condamnation des crimes de Staline et du culte de la personnalité par le «rapport secret» de Khrouchtchev en février 1956, rendit soudain précaire la position de Râkosi. Peu après l'émeute ouvrière polonaise de Poznan et un débat du Cercle Petofi ayant réuni plusieurs milliers de personnes en juin, les Soviétiques imposèrent à Râkosi de quitter la direction du Parti, et même la Hongrie. Mais son successeur n'était autre que son fidèle adjoint, le vieux kominternien Gero, ce qui ne pouvait passer pour un changement réel. Aussi l'action en faveur de Nagy se poursuivit-elle, étroitement mêlée à la revendication de funérailles nationales pour Rajk, devenu la victime symbolique de la terreur stalinienne. Elles eurent lieu le 6 octobre et rassemblèrent une foule de plus de 100 000 personnes, au premier rang desquelles se trouvaient la veuve de Rajk, son jeune fils et Imre Nagy: l'aspiration aux changements profonds était devenue le sentiment dominant. L'évolution de la situation politique en Pologne joua alors un rôle de catalyseur et d'accélérateur, conduisant rapidement à dépasser les schémas qui avaient pu antérieurement s'opposer quant aux perspectives d'avenir.

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6. L'écrasement de la Révolution de 1956et le régime Kadar
Lorsqu'on apprit à Budapest que «la Pologne a franchi le Rubicon» et imposé Gomulka à la tête du Parti contre l'avis du Kremlin, les étudiants organisèrent une manifestation de soutien le 23 octobre 1956, à l'issue de laquelle des unités de la police politique tirèrent sur la foule qui répondit. Une partie de l'armée se rangea alors du côté des manifestants, devenus des insurgés, qui affrontaient les troupes soviétiques que Gerô avait appelées à l'aide. Nagy avait enfin été appelé à former le gouvernement, mais durant quelques jours, sans réelle information sur l'évolution de la situation, sur la nature des combats dans le pays, il sembla hésiter sur l'orientation à suivre avant de former un gouvernement de coalition avec des membres des anciens partis qui se reconstituaient, tandis que le PC, maintenant dirigé par Janos Kadar, volait en éclats: la révolution avait imposé le retour au multipartisme. Nagy annonça à la radio le cessez-le-feu unilatéral et l'ouverture de négociations sur l'évacuation des troupes soviétiques qui semblait acquise le 31 octobre. Or, de nouvelles unités pénétrèrent en Hongrie dans la nuit, le Kremlin avait finalement décidé, sous la pression du mouvement communiste international - de Mao à Tito, en passant par Ulbricht et Togliatti - la solution de l'écrasement militaire. Cela conduisit Nagy à décider le retrait du Pacte de Varsovie et la neutralité de la
Hongrie, le 1 novembre.
...

Le 4 novembre, les affrontements armés avaient repris quand' une radio sous contrôle soviétique annonça que Kadar, qui avait disparu depuis deux jours, venait de former un « gouvernement révolutionnaire ouvrier et paysan» qui avait fait appel aux Soviétiques pour « écraser la contre-révolution ». Nagy et ses proches trouvèrent très provisoirement refuge à l'ambassade de y ougoslavie, les combats se poursuivirent une semaine encore, la grève générale quelques semaines, la révolution avait été écrasée dans le sang et des dizaines de milliers de Hongrois allaient quitter leur pays durant les semaines qui suivirent. Devant les risques de dislocation de l'ensemble du Bloc, Moscou n'avait pas voulu laisser se développer l'expérience d'un gouvernement pluraliste, dans les conditions d'une mobilisation révolutionnaire de la population. Vieux communiste expérimenté, Imre Nagy ne pouvait ignorer cette hypothèque pesant sur son entreprise mais, au moment décisif, il opta pour la fidélité à ses idéaux et au mouvement populaire, ce qui lui coûta la vie: il fut, avec certains de ses proches collaborateurs, condamné à mort et exécuté en juin 1958; leurs corps furent ensevelis sans sépulture, comme pour faire disparaître toute trace de la révolution! Les Soviétiques avaient également pu tirer profit de la crise de Suez qui limita la faible marge de manœuvre des Occidentaux.

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Il revint à Janos Kadar, en tant que chef du gouvernement et Secrétaire général du nouveau Parti socialiste ouvrier hongrois (MSzMP), d'assumer la responsabilité politique de la répression avant d'entreprendre une laborieuse réconciliation nationale à la faveur de l'amnistie générale de 1963 (<< n'est Qui pas contre nous, est avec nous! »). Kadar parvint à obtenir une amélioration sensible du niveau de vie et procéda à une certaine libéralisation de la vie publique; cela contribua à créer entre la société civile et le régime les bases d'un consensus minimum (le «Socialisme du goulash» !) reposant largement sur le «refoulé », le traumatisme collectif né de l'écrasement de 1956. Une politique de réforme assez audacieuse fut inaugurée en 1968 avec le «Nouveau Mécanisme économique» faisant une place plus significative à l'initiative privée et cherchant à promouvoir un système de prix plus efficient, cependant la réforme s'enlisa du fait des rivalités au sein de l'appareil central du Parti et Kadar, mettant à profit la détente dans les relations internationales, fit alors le choix de se tourner vers les marchés capitalistes pour financer le développement du pays. À la fin des années 60, des foyers de contestation apparurent parmi les intellectuels, autour des philosophes disciples de Gyôrgy Lukacs, et parmi les étudiants. Dans des cercles plus larges de la jeunesse, elle prit des formes multiples allant des revendications de caractère féministe sur le droit à la contraception au droit à une culture alternative (rock'n roll, folk music...) qui empruntaient également aux «modes» venues de l'Ouest, et auxquelles le pouvoir répondit avec souplesse lorsque cela ne prenait pas uh caractère trop explicitement politique. Néanmoins, ce processus témoignait de l'activité croissante d'une société civile plus mûre, plus ouverte sur le monde, et plus sensible aux mutations en cours en Europe. Le développement des mouvements d'opposition en Pologne (syndicats indépendants ou Comité de Défense des ouvriers, KOR) et en Tchécoslovaquie (Charte 77) entraina en Hongrie des déclarations de solidarité et des rencontres avec leurs animateurs qui contribuèrent à faire évoluer des réseaux relativement informels vers la dissidence. Ainsi, de la décennie 70 à la décennie 80, la presse et la littérature « non officielles» passèrent du stade du Napl6 (<< Journal») dactylographié à quelques exemplaires à celui du Beszélô (<< Parloir») imprimé, avant de disposer d'une « boutique» installée dans la cuisine de Laszlo Rajk-fils. Les difficultés économiques entrainèrent l'essor d'activités de solidarité des Églises ou la création d'un Comité indépendant d'aide aux pauvres (SzETA). De même, le sort des minorités magyares vivant dans les « pays-frères» devint un centre d'intérêt important pour les citoyens hongrois. En réalité, une authentique société civile s'affirmait à la faveur des mutations de la situation nationale et internationale quand l'onde de choc de la perestroïka gorbatchevienne, venant après celle du Solidarnosc polonais, mit à jour les contradictions dans lesquelles

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se débattaient les directions des partis communistes dans tout le Bloc oriental, à commencer par Moscou.

7. La« révolution triste» de 1989-1990et le retour de la démocratie
La Hongrie connut durant les années 80 une situation économique de plus en plus difficile. En 1989, le taux de croissance était inférieur à 1 %, la dette cumulée s'élevait à 20 milliards de dollars pour une population de 10,2 millions d'habitants et représentait 36 % du PNB qui représentait plus des deux tiers des exportations, il fallait emprunter 2 à 3 milliards de dollars chaque année, uniquement pour le service de la dette car le pouvoir communiste avait tenté de financer ses programmes de développement et de modernisation par le recours massif à l'endettement sur les marchés capitalistes: le temps des réformes économiques radicales était venu. Mais, en 1989, le bouleversement fut politique, et d'une ampleur sans précédent: l'histoire semblait s'accélérer, et l'irruption de la société civile allait faire échapper des mains de ses instigateurs, les réformateurs communistes, le processus de « révolution par en haut» selon l'expression de l'historienne française Annie Kriegel - dans lequel ils s'engageaient sous l'impulsion de la perestroïka. Le Il janvier, le Parlement hongrois proposa une « transition graduelle» vers le multipartisme et légalisa la liberté d'association et de rassemblement, le débat étant ouvert sur« la nature exacte des événements de 1956 ». Le 11 mars se tint le premier congrès du Forum démocratique hongrois (MDF), puis le 16 avril celui de l'Alliance des Démocrates libres (SzDSz), tandis que les premières unités soviétiques commençaient à quitter le territoire hongrois à la suite d'un

accord intervenu entre les deux gouvernements. Le 2 mai, le « rideau de fer»
isolant la Hongrie de l'Autriche fut ouvert par le ministre des Affaires étrangères communiste Gyula Hom et son homologue autrichien. Les 23-24 mai, après une offensive des réformateurs communistes menés par Imre Pozsgay contre le Secrétaire général Kâroly Grosz, Janos Kadâr démissionna de la présidence du parti qu'il occupait depuis un an (il mourra en juillet suivant). Surtout, le 16 juin, à l'initiative du Comité pour la justice historique qui refusa la présence ès qualités de représentants du PC, se déroulèrent à Budapest les funérailles solennelles de Imre Nagy, le Premier ministre de 1956, et de ses compagnons exécutés en 1958, en présence d'une foule de plus de 250000 personnes, devant lesquelles Viktor Orban, président du FiDESz (Alliance des Jeunes Démocrates) prononça un véritable réquisitoire contre le régime en place: or, un an auparavant, la manifestation commémorative avait été réprimée par la Police!

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Tout commença de basculer durant l'été. En Pologne, Tadeusz Mazowiecki, militant de Solidarnosc, était chargé le 18 août de former le gouvernement polonais: aucun pays d'Europe de l'Est n'avait été gouverné par un non communiste depuis 1947 ! Le 29 juillet, des centaines d'Allemands de l'Est en vacances en Hongrie s'étaient réfugiés à l'Ambassade de RFA, demandant à passer à l'Ouest; les 19-20 août, devant l'afflux des candidats à l'émigration, la Hongrie ouvrit totalement sa frontière autrichienne, permettant ainsi le passage en RFA de plus de 25 000 Allemands de l'Est. Depuis juin, suivant en cela le modèle polonais de la « table ronde », les réformateurs communistes hongrois du gouvernement de Miklos Németh négociaient avec l'opposition désormais organisée au grand jour: un accord intervint le 18 septembre avec certaines formations d'opposition, dont le MDF, sur les modalités de la transition démocratique, avec retour au multipartisme et élections libres dans les six mois: la constitution fut modifiée le 18 octobre et le 23, jour anniversaire de la Révolution de 1956, la Hongrie avait cessé d'être une «Démocratie populaire» ; enfin, le référendum de novembre décida que le futur président de la République serait élu par le Parlement issu des élections pluralistes du printemps suivant. Mais, entre temps, le Mur de Berlin s'était ouvert le 9 novembre, et le Bloc soviétique ,se fissurait avant d'exploser dans les dernières semaines de 1989 ! La Hongrie venait de voir triompher une «Révolution triste », grave du souvenir des victimes du stalinisme, car 1956 était demeurée présente dans toutes les mémoires. Les élections libres de mars-avril 1990 donnèrent la victoire (42 % des voix) au Forum démocratique dirigé par Jozsef Antall qui forma un gouvernement de coalition avec le Parti des Petits-Propriétaires (la %) et les Chrétiensdémocrates (6 %); le SzDSz (21 %) et le FiDESz (6 %) siégant dans l'opposition où se trouvaient également les ex-communistes réformateurs (10 %), «refondés » depuis le mois d'octobre en Parti socialiste. Parmi les nouveaux députés, de nombreux dissidents d'hier, à l'instar de Miklos Haraszti ou Laszlo Rajk-fils! À la suite d'un compromis politique entre le MDF et le SzDSz sur la pratique institutionnelle, le 2 mai, le président de l'Union des Écrivains A.rpad Goncz, emprisonné en 1956, membre du SzDSz, fut élu Président de la République. Les élections municipales de septembre complétaient le processus institutionnel de la transition démocratique et voyaient une poussée du SzDSz qui emportait notamment la Mairie de Budapest avec Gabor Demszky. Une intense activité législative allait permettre la mise en place d'un État de Droit aux fondements les plus solides que la Hongrie ait jamais connus. Le passage à une économie de marché très attractive (en cinq ans, la Hongrie allait attirer 45 % des capitaux occidentaux investis en l'Europe centrale et orientale !) provoquait néanmoins de grandes difficultés dues à une inflation 27

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annuelle moyenne supérieure à 20 %, aux coupes budgétaires nécessaires pour apurer la dette et à la faible compétitivité des entreprises confrontées désormais à la concurrence du marché mondial; d'où un chômage moyen supérieur à 10 % et une précarité accrue pour de nombreuses catégories de la population, dont les retraités. Dans le domaine extérieur, la Hongrie intégra le Conseil de l'Europe dès octobre 1990 et créa en novembre avec la Pologne et la Tchécoslovaquie le Groupe de Visegrad (structure de concertation régionale vers la CEE et embryon d'une zone de libre échange), tandis que le CAEM (COMECON) disparaissait le 31 décembre 1990 et le Pacte de Varsovie le 1 er juillet 1991, au lendemain du départ du dernier soldat soviétique du sol hongrois. Enfin, les nouvelles autorités accordèrent une grande attention au sort des Hongrois vivant en dehors des frontières de l'État, elles parvinrent à des accords sur cette question des minorités avec l'Ukraine, la Croatie et la Slovénie, mais pas avec la Yougoslavie, la Roumanie et la Slovaquie née de la partition de janvier 1993. La question nationale devait d'ailleurs devenir, avec celle du contrôle de la télévision, une pomme de discorde récurrente dans le débat politique intérieur, notamment parce que l'aile «national-populiste» de la coalition au pouvoir pratiqua souvent la surenchère sur ce terrain éminemment affectif et passionnnel: au sein-même du MDF, la tendance animée par l'écrivain Istvan Csurka, qui plonge certaines de ses racines dans la sensibilité des intellectuels populistes des années 30, tels Laszlô Németh ou Gyula Illyés, entra en conflit avec le courant « libéral-national» du Premier ministre et dut quitter le MDF. Le ministre de l'Intérieur Péter Boross qui succéda à Jôzsef Antall, décédé en décembre 1993, perdit les élections législatives de mai 1994 dont les grands

vainqueurs furent les « post-communistes» du Parti socialiste (55 % des voix)
emmenés par Gyula Hom qui constitua un gouvernement de coalition avec le SzDSz, héritier des intellectuels dissidents des années 70 et 80, mais également d'une tradition «urbaine et moderniste» plus ancienne, et partagé entre des sensibilités «sociales-démocrates» et «libérales-occidentales ». La cohabitation gouvernementale fut souvent rugueuse et conflictuelle entre la «majorité introuvable» du PS et son partenaire SzDSz qui redoutait de n'être qu'une simple caution, voire un otage, dans la coalition. Elle parvint néanmoins à son terme en développant une politique où la continuité l'emporta sur le changement pour les grandes questions de politique intérieure et extérieure: le Président de la République, Ârpad Goncz, fut en effet réélu sans problème en 1995, la libéralisation économique se poursuivit, le pays fit acte de candidature à l'Union européenne en 1994 et entra ensuite dans l'OCDE en 1996. Les élections législatives de mai 1998 virent arriver en tête le FiDESz (38,6 %), dont le programme s'était sensiblement infléchi à droite au fil des années et 28

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prenait parfois des élans populistes. Viktor Orban forma alors le nouveau gouvernement de coalition avec les formations de droite. Avec un Premier ministre âgé de 35 ans, le plus jeune d'Europe, la Hongrie fait depuis ses troisièmes élections libres l'expérience d'une nouvelle variante de l'alternance politique et de la cohabitation qui témoignent du fonctionnement satisfaisant des institutions et d'un bon ancrage des pratiques démocratiques. Le pays semble aujourd'hui confronté à un triple défi: réussir une entrée dans l'Union européenne qui imposera sans doute de nouveaux sacrifices (l'inflation atteignait encore 15 % en 1998) mais représente à terme un espoir et une réponse aux sacrifices déjà consentis par la population; surmonter avec sérénité l'épreuve que représente l'engagement contre le régime de Belgrade en mars 1999 des forces de l'OTAN que la Hongrie a rejointe quelques jours auparavant (or; environ 300000 Magyars vivent en Voïvodine !) ; élaborer avec les pays voisins des solutions durables et conformes à l'État de Droit pour l'avenir des minorités magyares qui vivent sur leur sol. Bibliographie indicative (ouvrages récents publiés en français) Bérenger, Jean (1990) : Histoire de l'Empire des Habsbourg, Paris, Fayard. Bib6, Istvan (1986): Misère des petits États d'Europe de l'Est, Paris, L'Harmattan; réédition (1993), Paris, Albin Michel. Castellan, Georges (1994): Histoire des peuples d'Europe 'centrale, Paris, Fayard. Fejto, François (1981) : Budapest, l'insurrection, Bruxelles, Complexes. Fejto, François (1952, 1969): Histoire des démocraties populaires (2 voL), Paris, Seuil. Fejto, François - Kulesza-Mietkowski, Ewa (1992) : La Fin des démocraties populaires, Paris, Seuil. Hanak, Péter, sous la direction de (1991): Mille ans d'histoire hongroise, Budapest, Corvina. Kende, Pierre - S. Molnar, Alexandre (1991): La Grande Secousse, Paris, CNRS. Le Rider, Jacques (1996) : La Mitteleuropa, Paris, PUP, collo Que sais-je ? Liebich, André - Reszler, André, sous la direction de (1993): L'Europe centrale et ses minorités: vers une solution européenne? , Paris, PUP. Michel, Bernard (1995): Nations et nationalismes en Europe centrale (XIX"XX"siècles) , Aubier. Molnar, Miklos (1968) Victoire d'une défaite, Budapest 1956, Paris, Arthème Fayard, réédition (1996), Lausanne, L'Âge d'Homme.

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