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LA LÉGITIMITÉ DU PRINCE
IIP-XIIe siècles

La justice du fleuve

Collection Histoire Ancienne et Anthropologie dirigée par Monique et Pierre Lévêque

Cette nouvelle collection cherche à tirer parti des considérables possibilités de recherches croisées dans les secteurs des sociétés de l'Antiquité et des sociétés traditionnelles. Elle envisage de publier des études analytiques de cas, comme des réflexions plus théoriques dans un domaine où s'ouvrent de vastes perspectives de renouvellement des problématiques.

Déjà paru
Dames et cavaliers dans la cité ibérique, Carmen ARANEGUI GASCa, 1997.

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5900-5

Jean-Luc Desnier

LA LÉGITIMITÉ DU PRINCE
Ille-XIIe siècles

La justice du fleuve

Préface de Henri Lavagne

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) -CANADA H2Y lK9

en hommage à Monsieur Raymond Bloch (t),

avocat fidèle et courageux.

Remerciements

La parution de cette étude ayant été différée jusqu'à ce jour du fait du jugement d'hétérodoxie porté sur certaines propositions, il m'est d'autant plus agréable d'exprimer ma gratitude aux chercheurs qui m'ont incité à persévérer tout en me prodiguant conseils et critiques, en tout premier lieu MM. R. Bloch, D. Briquel et H. Lavagne, ainsi que C. Sterckx. Mais je tiens également à remercier ceux qui ont bien voulu relire tout ou partie du manuscrit et me suggérer corrections et compléments d'information, en particulier MM. A. Giardina et D. Hollard. Les erreurs ou audaces restent miennes. Que sa publication soit le témoignage de ma reconnaissance à leur égard! Jean-Luc Desnier. juin 1997.

Préambule

Au Proche et au Moyen Orient, à l'époque historique couvrant une période s'étendant du VIe siècle avo J.-c. au IVe siècle ap. J.-c., voire plus récemment encore -, il semble que les populations iranisées aient, en commun avec d'autres populations indo-européennes, élaboré un canevas idéologique particulier visant à établir la légitimité d'un aspirant au pouvoir suprême, et à vérifier la persistance de la légitimité d'un détenteur du trône. Matériellement, le principe souverain, solaire ou igné, a trouvé refuge au sein des eaux qui, en présence d'un candidat, s'abaissent ou s'apaisent, si ce dernier est reconnu digne d'assumer le pouvoir dans sa totalité pour le bien de la communauté dans son ensemble. En revanche, elles s'opposent aux entreprises de franchissement d'un individu indigne du pouvoir en entrant en crue et/ou en agressant physiquement le postulant. Un tel épisode semble relever du phénomène de l'ordalie si ce n'est qu'il n'affecte que les cas ressortissant de la sphère du pouvoir suprême, qu'il n'y a pas -sauf dans le cas de Boand comme nous le verrons- consultation de type judiciaire (encore que le concept de "vérité" semble être au coeur même de l'événement) soumise à l'initiative du prétendant. Il s'agit au contraire d'une réaction relevant de la volonté du seul principe divin qui se sent ou non agressé et décide ou non d'honorer d'un signe matériel - l'auréole de gloire - le prétendant. Cela se déduit 7

de l'analyse de certains textes se rapportant aux mythes de souveraineté le plus souvent mis en scène soit dans le monde des dieux, soit dans le monde des origines mythiques d'un peuple, d'une dynastie, etc.. Il semble pourtant que ce schéma ait été réutilisé à l'occasion de la narration de différents épisodes historiques au cours desquels se sont affrontés d'une manière ou d'une autre des aspirants au pouvoir suprême, essentiellement sur le sol de l'Asie Mineure et de la Mésopotamie. Sans que l'on sache exactement si chacun des protagonistes était pleinement conscient de revivre le mythe et en connaissait chaque implication, Grecs, Iraniens et Romains nous offrent de nombreuses occurrences de ce processus et nous permettent de vérifier la pérennité historique du concept. Dans la mesure où le monde européen occidental relève du même ensemble linguistique et culturel que le monde indoiranien, et où G. Dumézil a noté l'enregistrement, dans la littérature occidentale, de deux récits organisés dans le même esprit et selon le même schéma narratif, il nous a paru utile de tenter la même recherche dans des textes se rapportant non plus seulement à des mythes historicisés mais aussi à des épisodes avérés de l'Histoire. Certes le doute méthodique imposera une fois encore de garder à l'esprit la question de l'utilisation consciente ou mécanique de l'argument mais cela ne doit pas remettre en cause l'enrichissement de la liste des occurrences et l'analyse du phénomène.

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Préface

Jusqu'aux dernières années de sa vie, le Président Mao avait l'habitude de faire chaque année quelques brasses dans le Fleuve Jaune pour célébrer l'anniversaire de sa prise du pouvoir. Le Grand Timonier ignorait probablement qu'en se confiant à la justice des eaux, il organisait une "ordalie potamique" pour confirmer sa légitimité à diriger les destinées de la Chine. On ne peut s'empêcher de songer à cet exemple en lisant le livre de J.L. Desnier, car au-delà de son ancrage historique dans le passé indo-européen, et principalement dans celui de la Gaule, cette étude fait appel à de très anciens schémas idéologiques et religieux qui transcendent les peuples et les âges. Mais, précisément, le mérite de cet ouvrage est d'avoir fui les comparaisons superficielles et les ressemblances extérieures qui flattent le seul démon de l'analogie, auquel succombent trop souvent les historiens des mentalités. L'analyse est ici fondée sur un corpus de textes bien datés et qui forment un ensemble homogène appartenant à un même milieu, celui des orateurs gallo-romains, principalement héduens ou trévires, entre la fin du Ille et du IVe siècle. Les spécialistes ont longtemps considéré ces panégyriques avec quelque dédain, stigmatisant le plus souvent leur emphase, la part considérable de vains topoi qu'ils renferment, et, disons-le, leur insipidité apparente. "Il est impossible de rencontrer virtuosité plus vide et plus sotte", déclare péremptoirement à propos de tel passage complexe, l'éditeur français de ces textes peu fréquentés par les 9

latinistes et même par les historiens de la Gaule, qui n'y voient qu'un ramas de flagorneries à l'usage des Princes. Le mérite de J.-L. Desnier est donc d'autant plus grand, car il les a scrutés avec minutie, scrupule et modestie, pour y chercher des thèmes récurrents et, pour parler comme Bachelard, "les images qui se cachent sous les images qui se montrent". Cette patiente exégèse lui a fait découvrir les traces fugitives mais passionnantes d'une mémoire religieuse et idéologique appartenant au lointain héritage indo-européen. L'édifice est construit pierre à pierre et la mise en perspective de passages soigneusement cités et analysés aboutit à une construction d'une grande clarté. On pourra discuter les conclusions de cet essai qui entraîne des vues très nouvelles sur ce phénomène toujours énigmatique qu'a été la "romanisation de la Gaule"; on contestera sans doute l'idée que les rhéteurs qui tenaient ces discours étaient toujours conscients des références ou des allusions que nous décryptons avec l'auteur derrière leurs propos, mais on ne le prendra pas en flagrant délit de légèreté ou d'à peu-près. J.-L. Desnier a lu et longuement étudié l'oeuvre immense de G. Dumézil, dont il a su développer certaines intuitions profondes pour les appliquer principalement à ce corpus des panégyriques gallo-romains qui ont tous pour sujet le problème crucial de la légitimité du souverain, problème "dumézilien" par excellence. On pourrait se contenter de dire que dans cette période troublée des Ille et IVe siècles, où les pronunciamentos se succèdent au gré des proclamations des armées, aucun problème ne pouvait davantage toucher les esprits: quelle légitimité pour l'empereur et comment la justifier? Mais on va beaucoup plus loin dans la compréhension de cette question primordiale en suivant l'auteur dans son idée maîtresse: la faculté de maîtriser les eaux constitue une ordalie qualifiante pour l'accès à la souveraineté. J.-L. Desnier avait déjà commenté avec brio plusieurs illustrations déterminantes de ce schéma dans son précédent ouvrage, Le passage du fleuve, essai sur la légitimité du souverain, mais il en donne ici un prolongement nouveau, en variant légèrement son optique pour analyser "la 10

justice du fleuve". La nuance est importante car elle correspond aussi à une nouvelle démarche de la pensée, qui consiste à passer du mythe historicisé à l'histoire événementielle. Les légendes concernant Romulus ou la prise de Véies, ont donné lieu à des exégèses remarquables, mais combien plus difficile est l'enquête lorsqu'on examine des événements historiques proches des textes qui les relatent, comme la lutte de Maximien et de Constantin, la traversée de la Manche par Constance ou la Bataille du Pont Milvius! Les faits historiques sont alors plus "têtus" et l'analyse doit se faire plus respectueuse, car elle rencontre plus de contraintes que lorsqu'elle traitait d'épisodes encore plus ou moins enveloppés des brumes du mythe. Ce n'est pas le lieu de discuter ici en détail les conclusions de ce livre. Disons seulement qu'il en est une d'importance considérable: si l'on accepte qu'il y a eu dans ces discours panégyriques adaptation de certains schémas idéologiques et culturels remontant au passé indo-européen des Gaulois, alors il faut considérer que l'éradication du savoir des druides par le pouvoir romain, dès le premier siècle de la conquête, est une erreur d'interprétation, trop communément admise encore aujourd'hui. L'interdiction des sacrifices humains par les Romains n'entraînait pas automatiquement la suppression de la philosophie celtique, dont César avait déjà souligné les points communs avec le pythagorisme, ni même de l'éthique qui lui correspondait. En particulier, les Romains, "peuple de la Fides", ne pouvaient que se féliciter de retrouver chez les Gaulois l'importance donnée à la parole échangée et au refus du parjure, valeurs essentielles dans la mentalité celtique, et qui n'est autre qu'un avatar de la "druj" iranienne. Il convient donc, une nouvelle fois, d'écarter l'idée excessive de la puissance romaine appliquant son pouvoir de domination comme une "machine à décerveler" digne du Père Ubu. La souplesse des formules administratives et politiques qu'elle a instaurées en Gaule a été récemment soulignée. Elle n'a d'égal que la largeur d'esprit avec laquelle elle a su admettre un système de pensée politique et religieuse appartenant précisément à une idéologie dont elle Il

avait, elle aussi, reçu l'héritage. C'est une des conclusions qu'il faudra retenir de cet essai stimulant. Au moment où deux grands savants viennent de nous quitter, Raymond Bloch, l'éminent spécialiste des religions italiques, et Paul-Marie Duval, le maître incontesté des études gallo-romaines, il est heureux de voir que l'approche comparatiste appliquée à la Gaule est aujourd'hui pratiquée avec une féconde prudence par l'un de leurs disciples.
Henri LA VAGNE. Hautes Etudes, IVe Section, Paris

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Introduction

Les travaux portant sur la mythologie indo-européenne de G. Dumézil et ceux qu'il a inspirés, dus à J. Gris ward, D. Dubuisson, G. Charachidzé, D. Briquel, etc. ont permis de montrer que par delà les multiples variations propres à chacune des zones géographiques et des populations individualisées, un certain nombre de schèmes communs à l'ensemble organisaient la vision du monde, son fonctionnement, la société divine ou humaine, etc. Pour donner force à cette recherche scientifique, Georges Dumézil s'est astreint à multiplier les analyses; il conforta ainsi le comparatisme en démontrant que la multitude de cas enregistrés, les similitudes constatées jusque dans les moindres détails et leurs moindres enchaînements, couvraient l'ensemble de l'aire indo-européenne et se retrouvaient intactes par delà les milliers de kilomètres, par delà les siècles. De ces observations maintes fois répétées découle la conclusion scientifique que le hasard ne peut être invoqué comme argument explicatifl. Servi par une érudition extraordinaire et une maîtrise inégalée des langues indo-européennes, tout en soumettant constamment les résultats obtenus à l'examen d'un sens critique intransigeant, Georges Dumézil a ainsi multiplié, enrichi et corrigé constamment les comparaisons entre Inde, Iran, Rome, Scandinavie et plus rarement Irlande. La meilleure vérification de la qualité de sa méthode et de la validité de ses découvertes a d'ailleurs été administrée par un chercheur venu d'horizons différents, Joël Grisward. Ce dernier a 13

en effet éclairci le sens profond d'une chanson de geste française des XIIe - XIVe siècles dans ses moindres détails, établissant que l'ordre de succession des épisodes et les rapports entre eux, le nombre des protagonistes et leur personnalité, ne s'expliquaient totalement que par la comparaison avec des textes littéraires germaniques ou scandinaves mais aussi avec un texte mythologique indien, le Mahâbhârata, couché beaucoup plus récemment par écrit quoique remontant, par la tradition orale, à la période s'étendant du IVe siècle avo J.-C. au IVe siècle ap. J.e. Le cas est exceptionnel et exemplaire par la finesse et l'ampleur de la démonstration, est scientifiquement irréfutable. Prudence et sens critique font que Georges Dumézil et Joël Grisward ont pris acte et ont arrêté là leur recherche2. Malgré tout, une interrogation demeure latente: comment expliquer ou plutôt comprendre une telle résurgence, aussi parfaite, à tant de distance et après un laps de temps écoulé aussi long? Peut-on encore établir une relation de cause à effet, ou conclure à une création totalement indépendante l'une de l'autre? L'exactitude de la comparaison exclut cette dernière supposition. Quitte à hasarder une hypothèse, J. Grisward suggère une éventuelle source wisigothique mais sans pouvoir fournir le moindre indice probatoire3. Le problème reste entier mais, tant pour G. Dumézil que pour J. Grisward, le problème ne se pose pas, au mieux il se constate. Une telle approche et analyse globale ont conduit G. Duby à écrire "Les trois ordres ou l'imaginaire du féodalisme" pour mettre en évidence la persistance d'une construction idéologique héritée de la protohistoire et adaptée par les penseurs aux nouvelles structures sociales du Moyen-Age occidental4. Plus récemment encore, un autre chercheur, D. Boutet, a mené une enquête recourant aux mêmes méthodes comparatistes pour confronter la légende du roi Arthur et les chansons de geste se rapportant à Charlemagne. Il constate d'une version à l'autre la persistance de schèmes et une communauté d'enchaînements idéologiques; il conclut en soulignant que cette permanence et cette fidélité au canevas originel sont sans doute dues au fait 14

qu'ils sont en relation avec les mythes de souveraineté5. On comprend en effet qu'un mythe idéologique d'essence païenne, d'origine indo-européenne, ait pu être récupéré par un pouvoir fondé sur un autre substrat religieux, en l'occurrence chrétien, dans la mesure où il pouvait conforter le "nouveau" pouvoir politique du fait d'un profond enracinement acquis dans les mentalités. Alors que le sens profond demeure le même, l'identité des protagonistes divins et humains change par simple substitution et permet de réorienter le mythe. De cette observation il s'ensuit qu'il devient possible d'introduire de nouveau le facteur chronologique, donc une autre dimension historique6. Dès lors que des textes d'essence philosophique ou idéologique, ancrés dans un moment de l'Histoire, ont déjà témoigné en ce sens, il ne peut être exclu d'en identifier de nouveaux exemples. C'est le domaine des mythes de souveraineté, puisant dans le fonds indo-européen, que l'on s'efforce ici de prospecter tout en envisageant de le qualifier dans la continuité chronologique. Partant, il convient également de s'assurer si l'on ne peut découvrir trace des vecteurs de transmission de ces mythes qui leur auraient permis d'évoluer et de se transmettre, ou établir s'il y eut simple fossilisation. Poser lalles question(s) sous cette forme équivaut presque à formuler une réponse, mais il faut encore l'argumenter et l'étayer. C'est donc le but essentiel de ce travail. Dans l'Antiquité proche-orientale, le passage aisé ou difficile d'un fleuve est fréquemment interprété comme le signe de la faveur divine accordée ou refusée aux entreprises d'un conquérant. Plusieurs cas ont été identifiés grâce aux textes des auteurs grecs qui s'en sont faits l'écho, qu'ils soient aussi ancien qu'Hérodote ou aussi récents que Plutarque, voire Ammien Marcellin7. Georges Dumézil avait jeté les bases comparatistes de ce dossier dès 1973 en publiant l'analyse de deux autres cas similaires en Occident, l'un dans un passage de l'historien romain Tite Live (du 1er siècle ap. J.-C.) se rapportant à la prise de Véies 15

au tout début du IVe siècle avo J.-c., l'autre dans un récit mythologique irlandais du haut Moyen Age faisant référence au monde divin irlandais des origines païennes8. Ces seules précisions: les reg;~tres littéraires différents de ces deux textes, et la datation de leur rédaction, suffisent à montrer que le matériel littéraire le plus divers peut et doit être consulté puisque l'expression artistique privilégiée par les peuples est variée, mais aussi qu'un même schème peut se retrouver répété à différents endroits de l'échelle chronologique, et des régions considérées. Dès lors, du moins sur le plan théorique, il est légitime de scruter des textes de genres littéraires variés, - même si les narrations historiques sont logiquement privilégiées -, et de garder son attention éveillée en dépit des sauts chronologiques que l'on peut être amené à faire. On est d'autant plus contraint à pratiquer cet exercice que, passé le milieu du lIe siècle de notre ère, la production littéraire historique latine se fait plus clairsemée et de moindre ampleur quantitative. Il devient donc d'autant plus difficile d'identifier l'exposé d'argumentations politico-idéologiques relativement complexes; d'ailleurs, lorsque l'on retrouve des textes historiques de quelque ampleur aux IVe-Ve siècles, ils font figure de résumés ou de digests purement événementiels et chronologiques, parfois romancés, peu propices à relayer de telles démonstrations9. Au vu des pièces documentaires précédemment citées, l'historien positiviste ne peut donc éluder la question suivante: comment peut-on expliquer et accepter de telles résurgences idéologiques lorsque les époques et les lieux d'attestation sont aussi éloignés les uns des autres ?IONe doit-on pas se contenter de l'idée générale d'un vague fonds commun susceptible d'être le terreau d'une résurgence accidentelle d'un même canevas au gré du génie de tel ou tel conteur, écrivain, sans pour cela recréer une même civilisation culturelle, homogène et vivace? Le Proche et le Moyen Orient ayant déjà été explorés, le propos essentiel de ce travail est de s'intéresser à l'Occident romanisé et spécialement à la Gaule qui relèvent aussi de l'aire 16

indo-européenne; dans ce cadre géographique et chronologique, est-il raisonnable d'envisager de traiter le thème précité dans la perspective d'une réelle continuité? Il est d'autant plus légitime de soulever ce problème que l'on assure généralement qu'il y eut en Gaule une rupture totale entre l'époque celtique et celle de la domination romaine. En effet, il est possible que les structures d'encadrement et de formation intellectuels indigènes aient été éradiquées par le pouvoir romain du fait de leur propension à

soutenir l'esprit de résistance de certains notables gaulois

Il.

Comme de surcroît la culture gauloise était exclusivement, et volontairement, orale, on refuse souvent d'envisager l'idée qu'elle ait perduré intacte pendant des siècles d'interdiction et de répression alors que l'ensemble du contexte culturel était manifestement transformé. Ainsi, aux Ille-IVe siècles, à Autun, des mosaïques illustrent et citent des fables d'Anacréon, auteur grec appartenant à cette culture gréco-romaine classique, diffusée et imposée par l'élite conquérante romaine12. De même les panégyristes du IVe siècle évoquent-ils encore l'exploit rapporté par Hérodote de Xerxès bâtisseur d'un pont sur le Bosphore13. Fresques, céramique sigillée, programmes architecturaux ou sculptés adoptent dans leur quasi totalité les schémas, stéréotypes ou modes romains hérités de la culture gréco-romaine classique. Peut-on alors se risquer à évoquer l'idée de "renaissance celtique" au Ille siècle comme l'a fait R. McMullen au vu des déformations stylistiques et iconographiques affectant le monnayage des empereurs sécessionnistes de Gaule, des motifs ornant la céramique commune belgo-romaine du temps, à la lecture des inscriptions honorant des dieux aux épiclèses d'origine celtique certes, mais à la vêture, aux canons esthétiques purement romains14 ? Certes Hercule peut être Deusoniensis ou Magusanus, mais il est équipé de l'arc du vainqueur des oiseaux de Stymphale ou de la massue du héros de Némée! Il est avéré que Postume, Victorin et Tétricus ne font que s'inspirer de l'iconographie herculéenne héritée de Commode ou des Sévères lorsqu'ils le représentent sur leurs monnaies ou adoptent son attitude et son harnois'5. De 17

plus, parmi les textes parvenus jusqu'à nous, très rares sont ceux dus à des auteurs d'origine gallo-romaine, et aucun d'eux ne semble, à première vue, étayer l'idée du maintien en vie de thèmes idéologiques celtiques liés au contexte indo-européen, à cette époque de l'histoire de la Gaule. Quant à l'apparition de druidesses dans différentes Vies de l'Histoire Auguste, elle s'apparente trop à celle de vulgaires diseuses de bonne aventure dont le rôle est de "faire couleur locale", pour que l'on y prête trop attention16. La situation documentaire évolue pourtant dans un sens plus favorable à la thèse de R. Mc Mullen. D. Gricourt et D. Hollard ont en effet récemment découvert une iconographie religieuse originale sur certaines imitations de monnaies de Postume qui ne se laisse interpréter qu'à la lumière de rapprochements avec les textes mythologiques païens irlandais tardifs, ou même des textes indiens17. Sont cités à comparaître Taranis, voire Lug et Ogmios ! De surcroît, et même si le doute méthodique est vivement recommandé, le fait qu'Ausone dresse la généalogie d'un professeur de Bordeaux: Attius Patera, en qualifiant ses ancêtres de prêtres d'un sanctuaire baïocasse de Belenos, soit un Apollon résolument celtisant, témoigne pour le moins de la persistance du souvenir de cette caste religieuse, du fait qu'une telle filiation était ressentie comme pouvant contribuer encore à la notoriété de son amiJ8. Il ne s'agit plus là d'historiettes destinées à alimenter un mauvais roman mais d'une pièce de poésie officielle et honorifique dont on peut seulement suspecter le recours à la bizarrerie ethnographique pour renouveler l'intérêt d'un genre littéraire mineur et quelque peu précieux. Toujours est-il que l'on peut estimer significatif de voir qualifier de "descendant de druide" un orateur et un professeur de rhétorique, c'est-à-dire un spécialiste de la culture orale19 ! Ce constat incite non pas à faire des rhéteurs gaulois exceptionnellement connus aux Ille-IVe siècles des "cryptodruides" mais à s'interroger sur l'hypothèse suivante: malgré le temps écoulé entre la disparition officielle des druides et la date 18

tardive d'écriture de certains textes par des auteurs d'origine gauloise, de tels personnages n'ont-ils pu laisser transparaître dans leurs oeuvres, voire transmettre dans un cadre strictement universitaire, un certain nombre d'idéaux, de figures rhétoriques, de mythes hérités, au même titre que des brahmanes qui ont attendu le XVIIIe siècle pour accepter de coucher par écrit un savoir oral millénaire? On se trouve certes en présence de cas paraissant largement différents. Dans l'un, une caste de détenteurs d'un savoir religieux et sacré se maintient à travers les siècles tout en transmettant oralement son savoir; dans l'autre, une caste religieuse est persécutée afin de l'empêcher peut-être d'inculquer à une aristocratie un enseignement oral perçu comme potentiellement hostile au conquérant, du moins de recourir à certaines pratiques rituelles. Pour Chr.-J. Guyonvarc'h et F. Le Roux, il semble donc exclu de constater la résurgence de cet enseignement deux ou trois siècles plus tard, voire d'avancer l'hypothèse de sa vitalité maintenue. La discussion sera reprise plus avant, mais il faut cependant relever un certain nombre de coïncidences allant à l'encontre de cette appréciation. Les auteurs romains se font l'écho d'une multiplicité de tracasseries, d'interdictions réitérées, de persécutions visant les druides et leurs pratiques tout au long du 1er siècle de notre ère, soit pendant un siècle et demi après la date officielle de la conquête. Ceci témoigne pour le moins d'une certaine inefficacité des mesures prises par l'occupant. Dans le même temps, ils signalent l'instauration d"'universités" en Gaule pour éduquer les rejetons de la noblesse gauloise. Il faut par conséquent se demander si le conquérant a fait venir de Rome l'intégralité du corps enseignant, ou si, par la force des choses, il a été obligé de tolérer que des hommes de savoir gaulois, choisis parmi les collaborateurs politiques des Romains, poursuivent un enseignement dont on connaît peu de choses; le pouvoir romain se serait alors réservé d'intervenir sur les points qui heurtaient le plus la sensibilité romaine (les sacrifices humains) ou risquaient de dresser contre l'occupant les populations indigènes (épopées narratives concernant des héros guerriers tels que Ambiorix ou 19

Julius Sabinus). Pour quelle raison, dans un premier temps, les Romains auraient-ils interdit la poésie celtique, la philosophie qu'ils comparaient eux-mêmes à la philosophie pythagoricienne, voire indienne, qu'ils respectaient20 ? Un enseignement moral ou une éthique, - fondé sur la force de la parole donnée, sur la bravoure, le respect des dieux2\ etc... -, pouvait parfaitement subsister, à côté de l'étude de la rhétorique cicéronienne, de la poésie virgilienne, ..., qui suscitèrent chez les Gaulois maintes vocations au barreau romain. A priori, rien n'interdit de proposer cette hypothèse de travail et, lorsque apparaît à la fin du Ille siècle un ensemble de textes de louange politique rédigés par des auteurs gaulois, de s'interroger à leur endroit dans la perspective évoquée supra. On ne peut en effet négliger le fait que les druides celtiques, avec les différentes catégories de personnels que ce terme recouvre (dont celle des bardes), avaient dans leurs compétences l'enseignement, la connaissance des généalogies royales, le conseil, la satire et la louange, etc...22 Certes, on ne dispose fortuitement d'aucun jalon intermédiaire, mais les auteurs connus des 1er - Ille siècles sont essentiellement romains ou, lorsqu'ils sont de souche gauloise, ont fait l'essentiel de leur carrière à Rome puisqu'il n'y avait alors de bon pain que de Rome. Insérer dans leurs plaidoiries des fragments de mythes celtiques ou l'évocation de hauts faits gaulois n'aurait eu aucun succès auprès de leurs auditeurs romains. En revanche, de tels développements proposés à un public gaulois pouvaient trouver chez ce dernier des échos intéressés et entendus. Les panégyriques latins ayant eu pour auditeurs ou lecteurs privilégiés les populations de Gaule centrale et septentrionale, la recherche peut ne pas être dénuée d'intérêt. Le projet élaboré ici entend donc prospecter ce champ largement délaissé. Une étude antérieure s'est efforcée de démontrer que des épisodes historiques, parfaitement maîtrisés par l'Histoire événementielle positiviste, avaient été rapportés par des historiens de l'Antiquité en les agrémentant de recours au mythème archaïque du passage du fleuve conçu comme épreuve qualifiante pour l'accès à la souveraineté. 20

Certes des personnages aux contours se perdant dans les brumes du mythe, tels que Sardanapale ou Arbakès en Mésopotamie, Perdiccas en Macédoine, figurent comme protagonistes essentiels de cette mise à l'épreuve, mais ce fut également le cas pour des hommes politiques nettement mieux insérés dans l'Histoire comme Xerxès, Alexandre le Grand, Lucullus ou Crassus, voire Julien l'Apostat, aux dires d'historiens reconnus comme le sont Hérodote, Xénophon, Plutarque ou Ammien Marcellin. On est donc théoriquement en droit d'interroger d'autres textes, purement littéraires ou historiques, encore plus récents pour vérifier si d'autres aspirants à la souveraineté, - y compris en Occident latin puisque Tite Live au 1er siècle de notre ère, voire Suétone, font état de ce même ressort idéologique -, ont pu être concernés par une telle mise à l'épreuve. Dans la mesure où monnaies et poèmes tardifs en Gaule romaine témoignent de la persistance de souvenirs ou d'idéaux éventuellement hérités de la période de l'indépendance celtique qui relève de la koiné indo-européenne, l'essentiel du travail ici présenté s'attache à vérifier la présence ou l'absence du recours au mythème précité dans des textes traitant de la Gaule et des souverains dont le nom est lié à celle-ci. Il s'agit essentiellement d'une enquête sur les panégyriques latins de la fin du Ille et début IVe siècles, pièces de louange considérées comme banales mais présentant la particularité d'être regroupées autour d'un pivot dynastique. De même que des événements historiques avérés, tels que le passage de l'Hellespont par Xerxès, la descente d'Alexandre le long de la côte d'Asie Mineure et de Cilicie, ou le passage de l'Euphrate par Lucullus ont été étudiés sous cet angle inhabituel (celui de l'administration de la preuve de la légitimité d'une entreprise de conquête du pouvoir), on se propose d'aborder dans la même perspective des épisodes tels que la prise de Boulogne par Constance Chlore ou celle de Rome par Constantin à l'issue de la bataille du pont Milvius. Nous y incite le fait que, dans ces textes tardifs, la construction du pont flottant par Xerxès pour franchir le Bosphore est fréquemment citée comme exemple comparatif destiné à 21

souligner la difficulté et la grandeur des exploits accomplis par les représentants de la dynastie constantinienne. Or une autre analyse a montré que, sous une forme parodique, Caligula semble bien avoir voulu réitérer l'exploit de l'Achéménide en lui maintenant toute sa charge idéologique23. Il convient alors peutêtre de s'interroger en ce sens à propos des citations des auteurs des panégyriques latins. Cela étant, il convient de préciser un point de la réflexion menée qui a trait au fondement du mythème, à savoir l'identité et les fonctions du ou des protagonistes divins appelés à se prononcer sur la qualification des candidats à la souveraineté. Tirant parti de textes iraniens où le Descendant des Eaux, Apam napat, met à l'abri au fond du lac Vourukasa pour le protéger des convoitises indues le xvarenah ou auréole de gloire ignée, G. Dumézil avait proposé d'interpréter l'épisode de l"'éruption du lac Albain" par le recours au même argument: le lac, relevant éventuellement de l'autorité de Neptune, aurait hébergé le xvarenah; G. Dumézil avait fait de même avec l'anecdote d'un "puits explosif" irlandais, propriété du dieu Nechtan, et avait recherché derrière le nom d'Apam napat, Nechtan et Neptune, le même être divin, gardien et protecteur du xvarenah24. A l'occasion du passage du Gyndès par Cyrus le Grand puis de l' Hellespont par Xerxès, les eaux manifestent leur hostilité à l'endroit des deux conquérants. Dans les deux cas, des chevaux consacrés au Soleil sont mentionnés comme faisant partie du cortège royal et, comme le dieu indo-iranien Mitra est détenteur du xvarenah25, D. Briquel et nous-mêmes avons proposé de faire de ce dieu le juge principal de la candidature des deux conquérants à la souveraineté (légitime) et d'attribuer à Poséidon le rôle d'Apam napat. P. Briant n'est pas convaincu par cette proposition puisque le texte d'Hérodote n'articule pas clairement la narration de l'épisode en en faisant les acteurs26. Cela étant, même si Hérodote fait preuve, à un autre endroit de ses Histoires, d'une parfaite connaissance des éléments constitutifs du mythe identifié par Georges Dumézil, on ne peut être certain qu'il en 22

maîtrisait tous les rouages et avait la capacité de nommer précisément l'être divin à l'oeuvre dans chacune des civilisations qu'il analysait. En fait, accepter ou refuser les candidats divins proposés ne remet pas en cause la proposition antérieure puisque ce qui est en discussion est la reconnaissance de la légitimité de l'entreprise de conquête du pouvoir au sens large. Le juge qui accorde le xvarenah ou le refuse manifeste sa décision en soulevant les eaux ou en favorisant leur passage, à moins que le xvarenah n'agisse de son propre mouvement pour témoigner de son agrément ou de son hostilité. Ultérieurement, divers historiens font d'ailleurs seulement référence à la Divinité, anonyme, qui favorise l'entreprise des conquérants au moyen d'un signe potamique. C'est le cas de Ctésias qui met en scène Arbakès partant conquérir Ninive, mais aussi celui de Xénophon dans sa narration du passage de l'Euphrate par Cyrus le Jeune, ou encore de Plutarque lorsqu'il rapporte la traversée du même fleuve par Lucullus27. De manière analogue, on assiste à la "capture" du xvarenah par l'ancêtre de la dynastie macédonienne, Perdiccas, qui, pourchassé par son suzerain disqualifié, voit sa fuite couverte par la montée des eaux d'un fleuve, après son propre passage. La crue dresse alors un barrage infranchissable pour les poursuivants (Hérodote, VIII, 139). A une date postérieure, les Macédoniens honorèrent le fleuve mais chez Hérodote il n'est nullement fait mention d'une divinité attributrice du xvarenah souverain; le fleuve ne fait que protéger le xvarenah et son nouveau légitime détenteur. La présence du xvarenah comme enjeu de la compétition se déduit de l'analyse d'un paragraphe précédent. Dans les autres épisodes recensés, les modalités de mise en oeuvre du mythe de souveraineté sont plus ou moins clairement décrites; en revanche, l'épisode rapporté par Hérodote en l'honneur de Perdiccas est très facilement analysable en termes de trifonctionnalité indo-européenne à propos de la conquête du xvarenah. En effet, avant de devoir prendre la fuite, le jeune garçon a capté par trois fois le halo lumineux qui 23

matérialise visiblement le xvarenah, comme s'il le puisait dans l'eau (Hérodote, VIII, 138). On est donc en présence d'une historicisation remarquable du mythe et sa transposition "réaliste" dans le monde humain. Lorsque l'on se tourne vers l'Inde, l'ambiance est totalement différente. Seul le monde des dieux, parfois de l'épopée, est en cause. Dans le Rig Veda, le plus ancien texte sacré entièrement dévolu aux divinités et aux abstractions divinisées, l'attributeur de la souveraineté est le Roi par excellence, le dieu Indra, fondamentalement affecté à la deuxième fonction, celle de la force et de la guerre, même s'il la transcende28. Il est en effet invoqué à plusieurs reprises pour accorder aux hommes le meilleur prince29. Flamboyant et doré à l'or fin, Indra a pour arme le vajra, la foudre, qui lui donne la victoire dans son combat essentiel: la lutte contre Vrtra, une force massive et immobile qui bloque l'écoulement des eaux du cieeo. En foudroyant ce monstre qui menaçait la création et le monde divin, Indra joue le rôle de régulateur du régime des eaux et donc de souverain bienfaiteur de ses pairs, accessoirement des hommes3l. Ce qui apparaît presque comme une pièce à caractère naturaliste est cependant à considérer ainsi dans le cadre de l'attribution de la souveraineté. Chez les Achéménides, Cyrus doit témoigner de fait de sa capacité à tenir la fonction d'ingénieur du génie civil pour le bien de ses sujets afin de jouir légitimement de l'auréole de gloire, le feu dans l'eau. Par làmême, il faut replacer la notion de "contrat" au premier plan de ses préoccupations. Dans la mesure où l'on sait, - en témoigne l'aventure de l'iranien Yima ou celle du roi macédonien de
Lébaié32

-, que le xvarenah n'est pas attribué une fois pour toutes

et peut délaisser un détenteur ressenti comme indigne pour se reporter sur un autre candidae3, c'est en effet cette notion de contrat, de fidélité à l'engagement pris conforme au rta (l'ordre immanent), qui doit être privilégiée. Se justifie de la sorte le recours à Mithra, voire Varuna, qui est par excellence le dieu garant de la parole donnée34.

24

Or pour faire retour à l'Inde védique, outre la victoire sur Vrtra, Indra est plusieurs fois célébré pour avoir porté assistance à deux princes, Yadou et Tourvasa, alors qu'ils étaient poursuivis. Indra leur aurait à cette occasion facilité le franchissement d'un gué avant de provoquer une crue pour barrer la route à leurs ennemis35. Certes, Indra manifeste encore là son aptitude à assurer la régulation des eaux mais il faut souligner qu'il le fait au bénéfice de personnages qualifiés par ailleurs de "généreux" et qui, caractérisés par le terme de "princes", doivent faire figure d'aspirants ou de détenteurs reconnus légitimes de la souveraineté36. On notera d'ailleurs que, dans d'autres hymnes, Indra cesse de leur apporter son appui, tout comme le xvarenah en Iran se détourne de Yima qui a trahi sa fonction de roi37. En Inde védique, le dieu champion par excellence patronne donc la royauté et recourt à sa maîtrise des eaux pour protéger manifestement l'essence du pouvoir d'entreprises non autorisées. En passant dans le monde iranien ou européen, cette fonction de protection semble avoir été dévolue à une divinité plus spécifiquement affectée aux eaux dans la mesure où son nom même, ou son champ d'activité, exprime cette relation: Apam napat, Nechtan, Neptune. Cette dissociation intervenue en Iran s'est faite au détriment d'une divinité très ressemblante à l'Indra surqualifié pour la deuxième fonction indo-européenne, Verethragna; en Inde védique, Indra occupe tout le champ disponible quand bien même il existait un homonyme de l'Apam napat iranien, autre appellation d'Agni, le feu38. Il faut sans doute tenir compte du fait qu'en Inde védique le dieu Indra l'emporte en faveur sur tous les autres dieux, vraisemblablement en raison de l'importance du soutien de la caste des kshatriya qui monopolise la royauté39, alors qu'en Iran l'accent est davantage mis sur l'excellence du sacré, incarné dans la personne de Varuna / Mitra, ou d'Ahura mazda; dans cette région indoeuropéenne, la valeur physique et guerrière semble en effet rejetée au deuxième plan, même si elle demeure une composante indispensable.

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Ce glissement important au sein d'une aire de même culture originelle, joint au fait qu'on a vérifié le passage du mythe cantonné au monde divin en Orient au mythème de souveraineté revécu historiquement (in illo tempore) par de multiples conquérants au Proche-Orient, voire en Occident italique, incite à examiner plus systématiquement que cela n'a été fait jusqu'à présent les textes occidentaux disponibles pour vérifier si des passages se référant à des entreprises de conquête ne réutilisent pas le même schème mythique sous des formes évoluées. La constatation faite de la multiplicité des aménagements possibles d'un archétype dans le monde indo-européen en général, et la connaissance avérée d'éléments de persistance culturelle celtique dans le monde romain tardif et germanique du haut Moyen Age incite à prolonger l'étude dans le domaine occidental moins richement documenté de prime abord. C'est donc avec cette ambition: identifier le plus grand nombre possible de récurrences du thème du passage du Fleuve comme épreuve qualifiante pour la Souveraineté, - y compris dans des textes consultés généralement pour leur seul apport historique et événementiel -, que le travail présenté ici est mené. Deux épisodes relevant de champs culturels bien ancrés dans le monde indo-européen sont d'abord étudiés afin d'enrichir le corpus dumézilien de manière assurée. L'un a trait à la geste des premiers souverains danois, et fournit un résultat positif. L'autre est extrait de celle du héros irlandais Cuchulainn. Dans ce cas les apparences matérielles ne permettent pas de conclure réellement en ce sens mais autorisent seulement à faire du héros un équivalent de Thorr ou de Starcatherus, à moins qu'il ne faille
recourir à l'exemple d'Indra évoqué supra

.

Dans un second temps, comme on l'a déjà signalé, on s'est efforcé de scruter minutieusement un ensemble de textes galloromains, le corpus des panégyriques latins. S'il est un conglomérat d'œuvres d'auteurs distincts les uns des autres, et s'il est constitué de discours élaborés pour des événements officiels divers et faisant état de faits historiques avérés, on ignore pour quelle(s) raison(s) ce recueil a été colligé et nous est parvenu. 26

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