La Libération de Paris

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Entrée des chars de la 2e DB dans Paris, combats de rue associant FFI et tankistes de Leclerc, de Gaulle descendant les Champs Élysées, liesse populaire. Autant d’images gravées dans la mémoire collective et qui surgissent immédiatement à l’évocation de la libération de Paris.
Aux premières histoires de la libération de Paris, bientôt suivies par les mémoires de plusieurs acteurs, ont succédé les grandes polémiques comme la lancinante mise en accusation des communistes par les gaullistes à propos des tireurs des toits. Cette nouvelle histoire de la libération de Paris se propose d’éclairer l’événement sous des angles négligés jusqu’ici.
D’un strict point de vue militaire, la bataille de Paris oppose des forces de faible ampleur. Et les pertes sont à la hauteur des effectifs engagés : 200 morts et 500 blessés alliés, sans doute 2 800 tués et 4 900 blessés allemands.
Et pourtant, on dansa dans les rues de Montevideo à l’annonce de la libération de Paris. De toute évidence, la force du symbole dépasse de très loin l’enjeu militaire : elle est perçue comme l’annonce de la chute désormais imminente du Reich hitlérien. S’il y eut bataille, elle se situa donc sur le plan politique. Cinq acteurs principaux s’y déchirèrent furieusement : le pouvoir vichyste déliquescent, les communistes, de Gaulle, la Résistance intérieure, et le général von Choltitz, soucieux d’une reddition honorable. De Gaulle en sort vainqueur. Mais ce serait oublier le rôle décisif d’Eisenhower, véritable deux ex machina de la pièce, et le basculement de la police parisienne, hier encore fidèle à Vichy.
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EAN13 : 9782847348408
Nombre de pages : 208
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JEAN-FRANÇOIS MURACCIOLE

LA LIBÉRATION DE PARIS

19-26 août 1944

TALLANDIER

INTRODUCTION

La libération de Paris illustre un paradoxe de la mémoire française de la Seconde Guerre mondiale. L’événement est fameux, connu de tous et une série d’images sont comme gravées dans la mémoire collective : entrée des chars de la 2e DB dans Paris, combats de rue associant FFI et tankistes de Leclerc, descente triomphale des Champs-Élysées par de Gaulle. L’événement a d’ailleurs nourri la trame d’abondantes représentations, qu’il s’agisse du cinéma (Paris brûle-t-il ? de René Clément, mise à l’écran du best-seller éponyme de Dominique Lapierre et Larry Collins), de la littérature, de la chanson, ou des commémorations, particulièrement fastes les années célébrant un anniversaire décennal.

Et pourtant, ce monument de la mémoire nationale semble relativement boudé par les historiens. Certes, les premières histoires de la libération de Paris paraissent « à chaud » dans les mois qui suivent l’événement. Raymond Massiet, l’un des dirigeants de l’insurrection, publie dès 1945 La Préparation de l’insurrection et la bataille de Paris tandis que l’historien Adrien Dansette livre en 1947 une première Histoire de la libération de Paris. Par la suite, les acteurs du drame ont apporté leur témoignage. On peut estimer qu’environ une centaine d’ouvrages de mémoire abordent la libération de Paris soit de façon centrale, soit incidemment. À titre de comparaison, c’est sur les doigts d’une main que l’on compte les ouvrages similaires consacrés à la libération de Lyon ou de Marseille.

Le premier à ouvrir le bal est le général allemand von Choltitz qui publie dès 1949 Un soldat parmi les soldats (1964 pour l’édition française). Les généraux américains livrent rapidement leur point de vue, soit de façon très officielle (Eisenhower, Croisade en Europe, 1949), soit de façon beaucoup plus polémique (Bradley, Histoire d’un soldat, 1952). Les Français libres ne sont pas en reste. Dès 1945, Alexandre Parodi, le délégué général du GPRF en France, publie une Libération de Paris, neutre et très factuelle. Le général de Gaulle lui emboîte le pas en 1954 avec des Mémoires de guerre beaucoup plus engagés et à la forte tonalité anticommuniste dans les pages consacrées à Paris. Suivront (liste non exhaustive) : Raymond Dronne, La Libération de Paris (1970), Jacques Massu, Sept ans avec Leclerc (1975), Alain de Boissieu, Pour combattre avec de Gaulle (1981) ou encore Jacques Chaban-Delmas, La Libération (1984). Même abondance de la prise de parole chez les acteurs de la Résistance intérieure : Maurice Kriegel-Valrimont (La Libération. Les archives du Comac, 1964), André Tollet (La Classe ouvrière dans la Résistance, 1969) ou Léo Hamon (Vivre ses choix, 1991), pour ne citer que les plus fameux. On peut encore lire les précieux mémoires du consul de Suisse René Naville, tout comme ceux, rédigés dès 1945 mais demeurés longtemps inédits, de l’acteur central que fut le consul de Suède Raoul Nordling. Il n’est pas jusqu’aux responsables vichyssois qui n’aient cherché à imprégner la mémoire quitte à livrer des récits très orientés. En revanche, il est regrettable qu’Henri Rol-Tanguy, le commandant des FFI de la région parisienne, n’ait pas publié ses souvenirs. Toutefois, cette lacune est comblée par la biographie (très favorable) que lui a consacrée Roger Bourderon, par les nombreuses interviews que Rol-Tanguy a données avant sa mort et par l’ouvrage qu’il a rédigé avec le même Roger Bourderon et Jacques Chaban-Delmas.

De cette énorme masse de témoignages, que retenir ? En premier lieu et à condition de recouper les affirmations des auteurs avec les archives, ces ouvrages livrent une précieuse moisson de renseignements. Bien sûr, la libération de Paris n’a pas échappé aux grandes polémiques. Ces dernières ont pu concerner des points précis (les monuments de Paris étaient-ils minés ?), des questions politiques (les communistes ont-ils cherché à prendre le pouvoir à la faveur de la libération de la ville ?) ou des interrogations fondamentales (Paris s’est-il libéré seul ou l’essentiel du travail a-t-il été réalisé par la 2e DB ?). Sans oublier les polémiques acides comme la lancinante mise en accusation des communistes par les gaullistes à propos des tireurs des toits. Il faut bien reconnaître que la virulence et parfois la versatilité des acteurs n’ont guère aidé l’historien, tout en polarisant la vision de l’événement autour d’une série d’oppositions figées et parfois réductrices : gaullistes et communistes ; Résistances intérieure et extérieure ; de Gaulle et les Américains. L’histoire de la Résistance n’est pas avare de ces joutes politico-historiques (on songe au Vercors), abondamment nourries par le climat de guerre froide. Toutefois, à mesure que le temps passe, ces batailles perdent en pertinence et laissent apercevoir en s’estompant une série de nouvelles interrogations : rôle exact des Américains, activisme des services de renseignement britanniques, signification militaire réelle de la bataille, importance des combats en banlieue, comparaison avec d’autres libérations (Varsovie, Marseille, Bruxelles), etc.

Du côté des historiens, de façon surprenante, le bilan est beaucoup plus maigre. Outre l’ouvrage fondateur d’Adrien Dansette, on ne compte, depuis soixante-dix ans, qu’une demi-dizaine d’ouvrages véritablement consacrés à la libération de Paris : le livre très synthétique d’Henri Michel (La Libération de Paris, 1980), l’ouvrage à la fois très précis, novateur, mais parfois impressionniste du journaliste Pierre Bourget (Paris année 44. Occupation, Libération, Épuration, 1984) et les actes du colloque Paris 1944, les enjeux de la Libération, tenu au Sénat en 1994. À cette courte liste, on peut encore ajouter le livre de Jean-Pierre Bernier (La Libération de Paris, 1984) et une poignée d’ouvrages d’historiens étrangers, particulièrement anglo-saxons, qui apportent un regard neuf. S’appuyant sur des sources souvent négligées par les historiens français, ces ouvrages ont l’immense avantage de sortir cette histoire de sa gangue franco-française, de la replacer dans le cadre général de la guerre et de souligner le rôle décisif des forces alliées, ne serait-ce que sous l’angle essentiel de la logistique ou du renseignement.

Dans ces conditions, quel est l’intérêt d’écrire, en 2013, une nouvelle histoire de la libération de Paris ? Au risque de décevoir le lecteur, disons tout de suite que l’essentiel de la trame événementielle est aujourd’hui établie et que, sauf découverte peu probable de nouvelles archives, il n’y a guère de révélation sensationnelle à attendre. En revanche, l’intérêt d’un tel ouvrage est de déplacer le propos et d’éclairer l’événement sous des angles négligés jusqu’ici.

D’un strict point de vue militaire, la bataille de Paris est un événement secondaire, voire négligeable, de la Seconde Guerre mondiale. Les combats opposent des forces de très faible ampleur : deux divisions du côté allié (même pas 10 % des forces débarquées), l’équivalent d’une grosse division mal armée et faite de bric et de broc pour les Allemands, à quoi il faut ajouter l’équivalent d’un bataillon de FFI plus ou moins dépenaillés. Les pertes sont à la hauteur des effectifs engagés : 200 morts et 500 blessés pour les Franco-Américains, sans doute 2 800 tués et 4 900 blessés chez les Allemands. Encore faut-il rappeler que l’essentiel de la « bataille » a eu lieu en banlieue, hors de Paris : au sud-ouest de la ville, le 24 août, et au nord-est, du 27 au 29 août. À titre de comparaison, la bataille de Varsovie (contemporaine de celle de Paris) provoque la mort de 200 000 personnes et celle de Berlin (avril 1945) de 300 000. Pour demeurer en France, les combats de Toulon (août 1944) sont bien plus meurtriers que ceux de Paris. En outre, lorsque survient la libération de Paris, la ville ne présente plus aucun intérêt stratégique : la bataille de Normandie est terminée et les forces allemandes de l’Ouest sont en plein repli vers le Rhin. Les deux camps s’intéressent d’ailleurs très peu à Paris : l’intention première des Alliés n’est pas d’investir la ville, mais plutôt d’attendre qu’elle tombe comme un fruit mûr. De même, le mouvement de repli des Allemands néglige Paris et ses ponts intacts : 90 % des forces allemandes en retraite traversent la Seine entre Mantes et Quillebeuf et avant la bataille de Paris.

Et pourtant, on dansa dans les rues de Montevideo à l’annonce de la libération de Paris. De toute évidence, la force du symbole dépasse de très loin l’enjeu militaire. La libération de Paris est immédiatement perçue comme l’annonce de la chute désormais imminente du Reich hitlérien. S’il y eut bataille, elle se situa donc sur le plan politique. Dans un pays aussi centralisé que la France, la prise de pouvoir passe par le contrôle de Paris. Cinq acteurs principaux se déchirent furieusement sur la scène de ce drame politique. Pour le pouvoir vichyste déliquescent, l’enjeu est d’assurer une transmission régulière de l’autorité (idéalement aux Américains, à l’extrême rigueur à de Gaulle) qui confirme in extremis la légitimité de l’État français. Pour les communistes, il s’agit de prendre la tête d’une insurrection populaire qui les conduise sinon au pouvoir (l’hypothèse n’est pas totalement écartée à l’été 1944), du moins qui les installe dans une position de force. De Gaulle, de son côté, joue serré : il lui faut saisir au plus vite le pouvoir à Paris, non pas tant, comme on l’a longtemps cru, pour éviter l’AMGOT (auquel les Américains ont déjà renoncé), mais pour couper court aux ultimes manœuvres de Vichy et, plus encore, pour éviter le surgissement d’un pouvoir révolutionnaire. Entre ces trois acteurs majeurs, la Résistance intérieure, partiellement noyautée par les communistes, fait pâle figure et, à l’image du CNR, est le grand vaincu du drame. Reste le général von Choltitz. Constamment tiraillé entre les ordres radicaux de Berlin, les atermoiements d’un état-major décapité par la répression qui suit l’attentat contre Hitler du 20 juillet 1944, la volonté de ne pas passer pour un boucher aux yeux de la postérité et le code d’honneur de la vieille caste militaire qui lui interdit de se rendre sans combattre, il conduit la bataille sans détermination, cherchant manifestement les termes d’une reddition honorable.

De Gaulle sort vainqueur de la bataille de Paris. On a traditionnellement expliqué sa victoire, outre par son immense prestige personnel, par le dévouement et le sang-froid des hommes de la Délégation générale et la fidélité de la 2e DB de Leclerc, outil politique au moins autant que militaire. C’est oublier le rôle discret mais décisif d’Eisenhower, véritable deux ex machina de la pièce, et le basculement de la police parisienne, hier encore fidèle à Vichy jusque dans les pires besognes, mais qui, avec ses 21 000 hommes armés, contrebalance à elle seule l’influence communiste. La restauration de l’État passait par le ralliement de cet allié inattendu.

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