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La Liberté au bout des ondes

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Voici déjà vingt ans que l'incroyable s'est accompli : le 9 novembre 1989, le "mur de la honte" séparant les deux Allemagnes s'effondrait subitement, non pas dans le feu de la guerre... mais dans la fête, devant les caméras de télévision. Comment un tel événement a-t-il pu se produire, en opposition totale avec les prévisions de nombre d'experts ? Quelles sont les causes de la chute inattendue et brutale du symbole de la partition de l'Europe puis du naufrage du système soviétique ? "Ces régimes qui ont vécu de paroles ont aussi péri par la parole", écrivait Timothy Garton Ash. L'histoire des principales crises de l'Europe communiste est en effet celle de l'émancipation des peuples par l'accès aux médias, à la fois témoins et acteurs de cette forme de résistance pacifique au sein de régimes surarmés. De la grève de Berlin-Est en 1953 aux "révolutions de velours" de 1989, les opposants est-allemands, hongrois, tchèques et polonais ont fondé leur lutte sur la communication face au silence imposé par le totalitarisme. Dans le contexte favorable de la Glasnost, les populations est-européennes se sont ainsi libérées de la peur pour conquérir leur liberté au bout des ondes... et dans la rue. Leur épopée, héroïque et tragique, témoigne des possibilités et limites d'une résistance aux mains nues contre les dictatures.
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Suivi éditorial : Aurélie Walk
Maquette : Annie Aslanian


© Nouveau Monde éditions, 2009

24, rue des Grands Augustins - 75006 Paris
Première édition, Belfond, 1997.

9782847364668

Dépôt légal : octobre 2009
N° d’impression : xxxxxxxxxxxxxxxxxx
Imprimé en Espagne par Novoprint

La Liberté au bout des Ondes

Voici déjà vingt ans que l’incroyable s’est accompli : dans la nuit du 9 au 10 novembre 1989, le « mur de la honte » qui séparait les deux Allemagnes, et par là les deux Europes, s’effondrait subitement, non pas dans la peur et la guerre… mais dans la joie et la fête! Les jeunes générations peuvent-elles se rendre compte de la puissance imprévisible de cet événement extraordinaire? Il est aujourd’hui banal de se rendre à Prague, Sofia, Bucarest ou Tallin. Cela l’était beaucoup moins au milieu des années 1980. Qui se rendait à l’Est – venant de l’Ouest – avait le sentiment de se rendre dans un autre monde, un autre univers mental : de l’autre côté du Mur. Nous autres, Occidentaux, avions intégré psychiquement la partition stratégique du continent: le Mur s’était installé dans nos têtes, alors qu’ici même, à Paris, l’écrivain tchèque Milan Kundera s’évertuait à nous dire que Prague, ainsi que toute l’Europe centrale, n’était qu’un Occident kidnappé1. Et que n’entendait-on pas dire du côté des experts en stratégie! Cette division de l’Europe allait durer des décennies encore; elle était la clé de voûte de la sécurité internationale; il ne fallait surtout pas déstabiliser ce partage entre Est et Ouest au risque de provoquer une nouvelle guerre mondiale; l’ouverture ne pouvait donc être que lente et progressive, au moyen de petits pas, d’actions de coopération culturelle et économique. En 1989, l’histoire a balayé toutes ces prévisions de surface…

L’histoire? Elle avait déjà frappé très fort dans cette région du monde en 1980. Alors que le temps semblait s’y être arrêté, voici qu’avait surgi en Pologne un mouvement de masse, surprenant etô combienprovocateur,pour les tenants du « socialisme réel »: Solidarité (ou Solidarnösc), lancé à Gdansk, par les ouvriers en grève des chantiers navals de la Baltique. Son but principal – suprême audace – avait été de créer un syndicat indépendant dans un État communiste, donc dans un pays supposé être dirigé par le « parti des travailleurs ». Le « grand frère » soviétique allait-il mettre une nouvelle fois un terme brutal à ce souffle de la liberté, comme il l’avait déjà fait en réprimant l’insurrection hongroise en 1956 et le « Printemps de Prague » en 1968 ? Non, l’incroyable se produisit : au lieu de ce scénario catastrophe, les ouvriers de Gdansk et leur principal leader, Lech Walesa, parvenaient, le 31 août 1980, à arracher une victoire sans précédent à l’Est: la création d’un syndicat indépendant du pouvoir communiste, syndicat libre baptisé du nom même du mouvement: Solidarnösc. Cet événement, relayé par les médias du monde entier, fit surtout naître – ou plutôt renaître – un espoir de changement à l’Est, qui se concrétisera moins de dix années plus tard. Les événements de 1989, qui gagneront toute l’Europe centrale, ne se comprennent que si l’on garde à l’esprit cette secousse sismique de 1980 en Pologne.

Pourtant, les tenants de l’ordre communiste avaient semblé un moment reprendre la main: le 13 décembre 1981, le général polonais Jaruzelski instaurait la loi martiale dans son pays, jetant des milliers de membres de Solidarnösc en prison. Une fois de plus, tout espoir de changement paraissait totalement brisé. Me rendant en Pologne en 1985, j’avais pu mesurer combien mes interlocuteurs semblaient encore désillusionnés quant à la situation de leur pays. Cela transparaissait notamment dans l’entretien clandestin que nous avait accordé Bronislaw Geremek, lequel se montrait inquiet de l’avenir si le pouvoir polonais ne manifestait pas quelques signes tangibles d’ouverture2.

Lors de ce voyage, un fait néanmoins m’avait frappé: pour s’informer sur leur propre pays, et donc pour échapper à la langue de bois des médias officiels, les opposants écoutaient à peu près tous, et régulièrement, des radios occidentales. Pour moi, qui travaillais alors sur divers exemples de résistance civile au sein de l’Europe nazie, et sur la manière dont la B.B.C. avait pu y faire écho, voire les amplifier3, il y avait là une continuité historique saisissante. Dans cette Pologne toujours communiste, on avait donc gardé l’habitude, depuis au moins trois générations, de capter le service polonais de la B.B.C. comme à l’époque de l’occupation nazie! Certes, les conditions de cette écoute avaient profondément changé: on pouvait le faire sans prendre aucun risque en 1985, ce qui n’était pas du tout le cas en 1939. Si les situations historiques étaient donc très différentes, l’écoute des radios occidentales était inspirée par une même volonté: capter des informations considérées comme véridiques auprès de stations étrangères. Durant ce voyage, je découvris encore que deux autres stations de radio, américaines celles-là, Voice of America et Radio Free Europe, pouvaient aussi avoir les faveurs de mes interlocuteurs. Ainsi, le soir, dans l’intimité de leur appartement, ils se livraient à un petit jeu: passer d’une station à une autre pour se faire leur idée sur les nouvelles du jour. L’exercice était parfois décevant car la qualité technique de ces émissions était souvent médiocre, certaines pouvant être brouillées. D’aucuns faisaient néanmoins preuve d’obstination pour capter ce qu’ils percevaient comme les voix du « monde libre ». Dans une période où leur moral était plutôt en berne, cette manière de se brancher sur les ondes de l’Ouest semblait leur donner encore de l’espoir, même s’ils avaient conscience que ces stations diffusaient elles aussi une forme de propagande. Ce phénomène ayant été peu étudié par les chercheurs, je me promis de l’explorer. Ce n’était alors qu’un projet assez vague, parmi bien d’autres. Il faudra que surviennent les événements de 1989 pour que je prenne alors mieux conscience, a posteriori, de l’importance du rôle de la communication et de l’usage des médias par les opposants, dans toute l’histoire des tentatives de résistance au sein de ce qu’on appelait le « bloc communiste ».

À l’occasion de la publication en format de poche de La Liberté au bout des ondes, je voudrais reconstituer après coup cet itinéraire de recherche, dont l’objet me semble fondamental pour comprendre l’émancipation des peuples d’Europe centrale de la tutelle soviétique, sans pour autant négliger le poids d’autres facteurs.


À l’origine de ce travail, il y a donc un double intérêt pour l’étude des modes d’opposition dans l’Europe nazie puis soviétique : intérêt historien qui m’avait conduit en Pologne afin d’y enquêter sur le surprenant mouvement d’éducation clandestine apparu dans ce pays en 1939-1940 (pour y préserver les valeurs de la culture polonaise fortement menacées de destruction par l’occupant hitlérien), mais aussi intérêt citoyen qui me faisait me sentir très proche de Solidarnösc. Cette double approche de périodes historiques complètement différentes m’a conduit, j’en suis sûr, à découvrir puis travailler cette question essentielle des rapports entre communication et résistance dans des régimes que la science politique appelle « non pluralistes ». Comment ai-je donc évolué d’une période à une autre ?

J’ai pris le parti d’étudier ce processus bien en amont, c’est-à-dire en remontant aux débuts de la guerre froide. Dès la fin des années 1940, les États-Unis et l’U.R.S.S. commencent en effet à se faire la guerre à travers les ondes. Le sujet pourrait paraître bien mineur, en regard de la course concomitante aux armements, et de l’équilibre de la terreur atomique. Néanmoins, si l’on admet, avec Georges-Henri Soutou, que cette guerre froide de cinquante ans a été avant tout une guerre idéologique, l’étude des vecteurs médiatiques transnationaux de la confrontation entre ces idéologies concurrentes devient tout à fait fondamentale4. Or, si à la fin des années 1960, on constate un certain équilibre des forces en ce domaine, il n’en va pas de même du point de vue de l’audience : une chose est d’émettre vers le camp ennemi, une autre d’y être écouté! En Occident, presque personne ne se branche sur les stations du bloc communiste, tandis qu’à l’Est, on tente de capter les radios occidentales, en dépit de leur brouillage. Les experts savent, même s’ils ne peuvent réaliser des sondages en Europe centrale et dans les États baltes, que là se trouvent les principaux bassins d’audience des radios occidentales. Ceci constitue un indice précoce du déclin de l’idéologie communiste au sein du bloc soviétique. C’est pourquoi la première partie de ce livre raconte l’histoire méconnue de cette offensive radiophonique de l’ouest vers l’est, en y incluant bien entendu l’action des deux stations américaines créées au début des années 1950 par la C.I.A. : Radio Free Europe, en direction de l’Europe centrale et orientale, Radio Liberty en direction de l’U.R.S.S. Dès 1962, Raymond Aron avait eu l’intuition de l’importance de cette bataille de la communication internationale en tant que moyen « d’interdire aux régimes totalitaires le tête-à-tête avec leur peuple5 ». À noter que la France en est alors quasi absente…

Le plus intéressant était cependant de chercher à savoir quels avaient été les rapports des opposants de l’Est avec les radios occidentales. Bien que connaissant davantage l’histoire des tentatives d’opposition en Europe centrale, je ne voulais pas négliger pour autant l’apport des dissidents soviétiques puisqu’ils avaient pu jouer un rôle précurseur dans la montée des contestations à l’Est. J’étais ainsi curieux de mesurer l’importance des radios occidentales pour les dissidents soviétiques, en commençant par les plus célèbres d’entre eux. Le sujet était certes moins noble qu’une étude approfondie de leurs textes essentiels, mais il me semblait important de comprendre comment ces textes avaient été connus autant à l’Est qu’à l’Ouest, autrement que par l’autoédition indépendante (samizdat).

Or, quelle ne fut pas ma surprise de constater que les références aux radios occidentales étaient fréquentes dans les mémoires de ces dissidents. Que ce soit l’écrivain Alexandre Soljenitsyne, l’académicien Andreï Sakharov ou le militant Vladimir Boukovski, tous les mentionnent pour en souligner le rôle dans le cours de leurs propres combats, même s’il leur arrive de pester contre ce que ces stations étrangères disent, ne disent pas, ou déforment… En réalité, l’écoute des émissions étrangères fait partie de leur vie quotidienne : en dépit de leur brouillage et trop souvent de la mauvaise qualité de leurs programmes, elles offrent un compagnonnage vital pour qui cherche à s’extraire d’un univers social perçu comme étouffant. C’est peut-être Boukovski qui écrit à propos de ces radios la page la plus émouvante, quand il explique que, dans le camp où il était interné, il avait réussi à se faire bricoler un poste pouvant recevoir les ondes courtes: « Le poste fut un chef d’œuvre. Il prenait tout: et la B.B.C., et la Voix de l’Amérique, et Radio Liberté, Deutsche Welle et même Radio Monte-Carlo. [...] Le récepteur restait [...] dans l’une des pièces où l’on rangeait le matériel scolaire, camouflé en appareil de physique pour prévenir une perquisition. L’intendant de l’école m’introduisait subrepticement le soir dans cette pièce et là, c’est une vie toute autre qui commençait pour moi. Je me retrouvais avec mes amis; je vivais leurs arrestations ; j’étais à leurs côtés sur la place Rouge, manifestant contre l’occupation de la Tchécoslovaquie ; j’écrivais avec eux des lettres de protestation. » Et d’ajouter plus loin: « Le soir, quand allait sonner le couvre-feu, qu’après avoir écouté les nouvel les, je me retrouvais à nouveau dans mon camp, à errer le long des rangées de barbelés éclairées par les projecteurs, je ne pouvais me défaire d’un étonnant sentiment de liberté, de légèreté et de force6. »

Dans l’univers du dissident, la radio ne doit pas être perçue comme un simple moyen technique d’accéder à des informations nationales ou internationales. Écouter des émissions étrangères représente un investissement psychologique personnel et un signe de complicité avec un autre univers. Soljenitsyne rapporte comment, lors d’une énième rencontre avec Alexandre Tvardovsky, le rédacteur en chef de Novy mir (qui avait publié son premier livre, et avec lequel il avait des conflits incessants), celui-ci sauta brusquement vers le poste de radio « avec la même vivacité, la même impatience que je mettais moi-même à m’y ruer depuis bien des années. C’est cet élan qui me le fit sentir proche comme jamais. » Et de conclure tous deux à propos de la B.B.C.: « C’est vraiment une radio sérieuse, pas le moindre parti pris7. »

On ne peut comprendre les rapports du dissident avec l’Ouest sans prendre en compte ce contact personnel avec les radios étrangères, dont l’écoute le projette déjà sur la scène internationale. Avant d’entrer éventuellement sur celle-ci, c’est elle qui vient à lui, à travers les ondes. Dans la dynamique de son engagement incertain, il espère y apparaître lui-même, s’y faire entendre et donc faire reconnaître au monde entier l’audace et la nouveauté de son propre combat.

Cette démarche vers l’extérieur, vers ce que l’on nomme aujourd’hui « l’opinion publique internationale », était fort courageuse à l’époque. Car, dans l’univers soviétique, la tradition consistait surtout en une protestation non publique auprès des autorités concernées; celui qui ne se pliait pas à cette règle était automatiquement accusé de manquer de loyalisme envers le pouvoir. L’académicien Sakharov commença son engagement militant par l’envoi d’une lettre confidentiel le à Brejnev en février 1967 en faveur de détenus politiques; durant des années, Soljenitsyne refusa de donner des interviews à des journalistes occidentaux, parce que, écrit-il, « ne voulant pas mentir et n’ayant eu l’audace de me rebeller, je choisis de me taire8 ».

En revanche, l’acte dissident implique un processus de rupture, une prise de distance dangereuse d’avec les codes idéologiques et sociaux en vigueur, dont il défie la légitimité. Par un geste public de contestation du pouvoir qui le situe aussitôt hors des normes du système, le dissident « flotte » dans le corps social sans véritable point d’ancrage. Même s’il risque une marginalisation accrue, le fait que l’Ouest reconnaisse sa démarche le sécurise. Cette reconnaissance extérieure vient précisément des radios occidentales qui sont souvent les premières à informer leurs auditoires de l’Est des manifestations d’opposition à l’intérieur du bloc communiste. Ces radios sont alors au cœur d’un jeu de miroirs où le dissident cherche à repérer sa propre image pour forger sa nouvelle identité de contestataire.

Cette évolution est saisissante chez Sakharov. En avril 1968, il franchit le pas décisif vers l’opposition, en laissant circuler en samizdat son fameux texte « Réflexions sur le progrès, la coexistence pacifique et la liberté individuelle9 ». Cette décision signifiait que, tôt ou tard, ce document allait passer à l’Ouest, ce qu’il apprit effectivement, après plusieurs semaines d’attente, le 10 juillet, en écoutant une radio occidentale. « J’entendis soudain mon nom, écrit-il. On annonçait que, le 6 juillet, un journal hollandais du soir avait publié l’article d’un membre de l’Académie des sciences, A. D. Sakharov, qui, de l’avis de certains spécialistes, avait pris part à la mise au point de la bombe H [...]. Je compris que c’était fait. Ce soir-là, j’éprouvai un sentiment de satisfaction très profond10. » L’académicien connaît aussitôt la réprobation de ses collègues et supérieurs hiérarchiques, mais il éprouve quant à lui le sentiment de sérénité que ressent celui qui va jusqu’au bout de sa démarche. Que l’Occident en fasse état est pour lui aussi une manière de changer d’État identitaire : tout se passe comme s’il était « passé à l’Ouest » tout en demeurant à l’Est. Par là même, il atteint une audience internationale. Son article connaît un impact considérable : publié le 21 juillet par le New York Times, il est diffusé dans une trentaine de langues à près de 18 millions d’exemplaires.

C’est encore à l’écoute des radios occidentales que Soljenitsyne prend connaissance de l’écho suscité dans le monde entier par sa lettre publique de protestation contre la censure adressée au Congrès des écrivains, le 16 mai 1967, initiative déterminante dans son cheminement vers une opposition ouverte au régime. Son impact international est considérable: « Pendant toute une période, écrit-il, […] plusieurs stations de radios de par le monde, citèrent, exposèrent, lurent ma lettre mot pour mot et la commentèrent (d’une manière parfois fort myope). [...] Ainsi se créa en moi le sentiment d’une victoire inattendue, fracassante même11 ! » Ces deux actions de Soljenitsyne et Sakharov sont caractéristiques des pratiques oppositionnelles qui se développent en U.R.S.S. à la fin des années 1960, fondées sur le principe de la protestation ouverte et de l’appel à l’opinion publique. Les textes dissidents utilisent déjà le terme de Glasnost pour exprimer cette volonté de transparence reposant sur le recours à la « publicité », entendue comme l’expression des libertés publiques.

À partir de cette recherche sur quelques dissidents soviétiques et de données complémentaires collectées parallèlement sur le rôle des médias occidentaux aussi bien en Pologne que dans l’ex-République démocratique allemande, j’en suis venu à formuler une interrogation plus générale et plus ambitieuse: quels rôles avaient joué les médias dans les principales crises de l’Europe communiste qui, depuis les années 1950, avaient fait vaciller la domination de Moscou en Europe centrale? Un premier examen ne me laissait pas de doute sur l’importance du sujet. En 1953, lorsque les ouvriers de Berlin-Est se mettent en grève, ils veulent s’exprimer au micro d’une… radio américaine. En 1956, lorsque des Hongrois se rebellent contre l’ordre soviétique, les insurgés commencent à faire le siège de la radio nationale tandis que la station américaine Radio Free Europe, émettant de Munich, jette de l’huile sur le feu pour inciter les insurgés à prendre les armes. En 1968, ce sont les journalistes tchèques qui, émettant clandestinement dans Prague occupée par les chars soviétiques, semblent tenir à bout de bras la résistance aux mains nues de la population. En 1980, au moment de la grève de Gdansk, la télévision devient omniprésente: à travers les images qui s’échappent de Pologne, les Occidentaux ont l’impression de vivre au jour le jour avec les ouvriers de Gdansk qui défient le pouvoir polonais et le grand frère soviétique. Finalement, en 1989, les révolutions de velours, qui se propagent en Europe centrale, semblent signer le triomphe de la télévision au point que le journaliste et universitaire Timothy Garton Ash avance alors l’expression de « télérévolutions12 ».

En première approche, la réponse à mon interrogation générale était donc évidente: au cours de toutes ces crises, certains médias avaient joué un rôle tactique, sinon stratégique, pour contourner la violence de l’adversaire. On pouvait résumer l’asymétrie de ces rapports de force par cette formule: des médias contre les tanks! Mais n’en était-elle pas trop simpliste? Comment en vérifier la pertinence? Outre l’action des médias occidentaux, ne fallait-il pas observer les médias locaux dans ces crises, comme premier signe de reconquête de la liberté? À commencer par la presse écrite? Les médias s’étaient-ils contentés de « suivre » les événements ou en étaient-ils devenus parfois des acteurs? Les questions se bousculaient: il y avait là un sujet de recherche passionnant. Après plusieurs années d’enquête, il m’a conduit à rédiger ce livre. On a certes déjà raconté les grandes pages de cette histoire tourmentée de l’Europe sous la tutelle de Moscou, ponctuée par ces tentatives des Allemands de l’Est, Hongrois, Tchécoslovaques et Polonais pour reconquérir leur liberté. J’espère néanmoins apporter ici une lecture originale de ces événements.

Quelle est la principale « découverte » de cette enquête? Au fil de ces années de grisaille et de sang, alors que ces peuples semblent en apparence figés dans un présent immobile et que les gestes de révolte ouverte sont rares, cet ouvrage met en lumière une véritable maturation et inventivité des acteurs est-européens dans leur façon de s’opposer et de communiquer. L’idéologie bolchévique de la prise du pouvoir d’État par la « violence des masses », il y a bien longtemps qu’ils n’y croient plus. Dissidents polonais, hongrois ou tchèques des années 1970 et 1980, ils cherchent une manière de s’engager aux antipodes du « communisme révolutionnaire », qui a été fondateur – par la terreur et le massacre – de l’Union soviétique. Ainsi ces acteurs est-européens vont-ils peu à peu élaborer un « savoir-faire résistant » qui, tenant compte des échecs passés, va aboutir en 1989 à travers la conquête de la parole puis de la rue, à déstabiliser le système de l’intérieur.

Ce scénario final des « révolutions de velours » n’a pas manqué de surprendre: hormis l’épisode violent de décembre en Roumanie, les manifestations de masse à Leipzig, Berlin, puis Prague ont été l’expression d’une résistance civile non-violente « à la Gandhi » en plein cœur de régimes post-totalitaires. C’est l’histoire tragique des luttes en Europe centrale qui permet de mieux comprendre pourquoi les opposants ont délaissé la confrontation physique pour une lutte symbolique plus subtile au moyen des médias, dans une période où l’idéologie communiste était en voie de déliquescence. L’analyse précise du développement, par essais et erreurs, pourrait-on dire, des rapports entre communication et résistance se révèle donc cruciale pour interpréter en profondeur le dénouement de 1989. À cet égard, j’ai identifié trois étapes fondamentales de cette lente maturation, dont je ne dirai rien ici puisque le lecteur en trouvera une brève présentation dans l’introduction à la première édition de cet ouvrage.

Ceux qui croient que seule la force armée importe dans l’histoire ne pouvaient certes imaginer la mobilisation efficace de ces peuples, qu’on disait totalement abrutis par des décennies de propagande, et qui ont pourtant eu le courage de défier pacifiquement des régimes surarmés. Mais je dois aussi l’admettre: malgré ma connaissance de l’histoire de la dissidence et de la résistance à l’Est, ma sensibilisation au rôle des radios occidentales, ma familiarité avec la pensée du politiste américain Gene Sharp, théoricien à Harvard de l’action non-violente, je n’ai, pas plus que d’autres, prévu l’ampleur de ce qui allait se produire. Depuis 1988, j’avais certes commencé à défricher cette question des médias à l’Est, ayant effectivement l’intuition de leur importance stratégique pour une possible ouverture de l’Europe communiste. En témoigne le premier article que je publiai sur le sujet dans la revue Études en… mai 1989 ! J’y soulignais que l’essor des médias audiovisuels occidentaux à l’Est, en dépit de la partition stratégique du continent européen, constituait un défi évident pour les régimes communistes 13. À Moscou, le nouvel homme fort de l’Union soviétique, Mikhaïl Gorbatchev, l’avait d’ailleurs bien compris, tentant en quelque sorte d’accompagner par la Glasnost (un mot déjà utilisé par les dissidents vingt années plus tôt) une évolution inévitable. Mais j’étais loin de pressentir que cette nouvelle politique à Moscou allait déclencher des mouvements de contestation en chaîne, de plus en plus massifs, dans l’Europe sous domination soviétique. Gorbatchev devait d’ailleurs en être le premier surpris, comme tous les autres dirigeants à travers le monde. C’est donc « l’événement 1989 » qui m’a donné après coup les clés de sa compréhension, me permettant de structurer les divers éléments d’information que j’avais réunis au cours des années précédentes, ce qui m’a permis de construire le cadre d’analyse résumé plus haut. Le cheminement de cette recherche confirme la pertinence de cette remarque d’Hannah Arendt : « L’événement éclaire son propre passé, mais il ne saurait en être déduit14. »


Cet ouvrage se conclut sur ce que j’ai appelé « la chute des trois murs » : le mur psychologique de la peur, le mur stratégique de la partition Est-Ouest, le mur physique dans la ville de Berlin. On pourrait lui donner aujourd’hui une suite car les deux facteurs essentiels des bouleversements de 1989 – résistance civile et usages des médias – se sont retrouvés quelque dix années plus tard en Serbie, dans le mouvement qui a provoqué la chute de Milosevic, puis dans les « révolutions colorées » : rose en Géorgie, orange en Ukraine, « des tulipes » au Kirghizstan. Chacun de ces exemples reste bien entendu différent et doit être analysé dans son contexte spécifique. Un signe mérite cependant d’être noté: les étudiants du mouvement Otpor, fer de lance de la contestation en Serbie à la fin des années 1990, avaient assimilé au préalable les recommandations de… Gene Sharp dans la conduite d’un combat non-violent, résumées dans From Dictatorship to Democracy : a conceptual Framework For Liberation (traduit en serbo-croate)15. Devenus des adeptes de la désobéissance civile, ceux-ci ont réussi à créer un mouvement de masse qui, le 4 octobre 2000, marqua le glas du régime de Milosevic. Ce succès donna alors du courage à tous ceux qui, en Géorgie ou en Ukraine, cherchaient aussi à susciter un changement politique profond. Les étudiants d’Otpor ne peuvent pourtant pas être considérés comme les seuls artisans de ce succès politique. Il conviendrait de discuter le rôle d’autres acteurs serbes mais aussi étrangers, en premier lieu américains; une question qui a d’ailleurs suscité d’amples polémiques16. Quoi qu’il en soit, on a vu réapparaître en Géorgie, tout comme en Ukraine, les mêmes méthodes de mobilisation et de confrontation non-violentes expérimentées en Serbie. On y a vu tout autant l’importance des médias dans le cours de ces luttes: radio B92 à Belgrade ou la télévision à Kiev. Il y aurait donc matière à entreprendre une recherche comparée sur ces « révolutions colorées » qui reprenne le cadre d’analyse proposé ici. Espérons que l’on disposera un jour prochain d’un ouvrage complémentaire qui, prolongeant celui-ci, mettra en perspective l’histoire de ces changements17.

« Révolutions de velours », « révolutions colorées » : les scénarios de ces mobilisations collectives ressortissent à un schéma universel, celui de la lutte asymétrique du faible au fort. Ce sont des cas de résistance aux mains nues qui défient des régimes autoritaires ou posttotalitaires. Du fond de sa solitude de dissident, Vaclav Havel avait eu en 1978 l’intuition de la force morale et politique qui inspire cette forme de résistance, dans son célèbre essai Le Pouvoir des sans pouvoirs18. Si paradoxal que cela puisse paraître, ce texte, qui a circulé alors sous le manteau, rappelle sur plusieurs points la pensée de Gandhi, alors que ce dernier, à l’évidence, s’était battu contre un adversaire bien différent et dans un tout autre contexte culturel. Recevant le prix Indira Gandhi en 1995, Vaclav Havel a lui-même fait ce rapprochement: « J’affirme que nous pouvons déceler le reflet de l’œuvre de Gandhi dans notre manière d’avoir résisté sans violence au système totalitaire. »

Depuis le 11 septembre 2001, on semble pourtant croire que la principale expression contemporaine de la « lutte du faible au fort » est l’action terroriste. Or, la chute du mur de Berlin est venue rappeler, non seulement la possibilité mais aussi la force déstabilisatrice d’une autre figure du combat asymétrique: celui d’une résistance civile qui allie les répertoires de l’action collective à un usage subversif des moyens de communication. L’héritage de ces formes de résistance civile est plus riche qu’on ne le croit habituellement : en témoigne le volumineux ouvrage collectif dirigé par Timothy Garton Ash et Adam Roberts, réunissant une grande variété d’études de cas, qui ont été discutées dans un important colloque international de l’université d’Oxford19.

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