La maison près de La Fontaine

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De nos jours, un couple de chômeurs mesquins, Thierry et Maryse, acquiert une demeure sur les côtes du Nord. A la fin du XIVe siècle, Jan et Hubert, enfants flamands, débutent la création d’une gigantesque fresque dans la demeure où ils résident pour les vacances. Aux Etats-Unis, dans le courant des années 1970, un jeune plagiaire de génie, Buston Keater, commence à substituer ses faux aux originaux des grands musées. Par-delà les époques, quelles relations entretiennent tous ces personnages ? Quel lien secret les unit ? Avec ce roman, Philippe Démotier se plaît à entraîner son lecteur dans les dédales de l’histoire et à lui faire suivre la singulière histoire d’une œuvre d’art inconnue. Mais si celle-ci n’était pas l’unique joyau méconnu de ce texte ?
Publié le : lundi 1 janvier 2007
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EAN13 : 9,78E+12
Nombre de pages : 60
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Bise attendrie à ma première lectrice, ma Mauricette.
Bises et mercis à mes incorruptibles et incorrigibles correcteurs, Bulles et Sin Bad Boy, de la Tir Na N’og
Organization Trust.
Sans oublier la bise à mon Bouche-du-Rhônais G@rp, mon frère inconnu.
Et celle à mon épouse qui n’a pas du tout apprécié, non pas la bise, quoique, mais l’histoire.
J’aimerais dédicacer ce bouquin à l’auteur de ce livre, sans lequel j’aurais été bien dépourvu quand les bises furent
venues.À JeannotèrePremière 1 époque
La plage est déserte et somnole nonchalamment sous ce matin de juillet. Le vol d’une mouette s’alourdit au cœur de
la masse d’air déjà chaud. L’oiseau se rapproche dangereusement de la surface de la mer, dont les vaguelettes
expirent d’un soupir frissonnant sur les pieds nus des lève-tôt. Des couteaux, vides de leurs mollusques, plantés dans le
sol cotonneux et imbibé, se hérissent en autant de pièges anodins et faussement menaçants pour les petons humides.
Dans quelques flaques résiduelles et salées, de petits crabes morts font la planche, vestiges du repas copieux d’étoiles
de mer voraces. La marée descend, semblant céder la place aux cohortes qui ne tarderont pas à s’approprier le vaste
espace sablonneux.
Maryse et Thierry sont bien. Ils savourent leur promenade aussi matinale qu’habituelle et solitaire. Quoi de plus beau
que d’être seuls, à deux…
Aussi, à l’image de l’océan, libèrent-ils les lieux avant la ruée prochaine des estivants pâles et huilés, bientôt
carbonisés ou vermillons, graillonnés de leurs hôtels, voitures et autres bus. Ce n’est pas que le couple n’aime pas les
autres. Non ! Il les hait : ni plus, ni moins ! Ces agglutinations de cons boursouflés, longilignes ou sculpturaux les
insupportent. Ils dédaignent, ignorent, méprisent, évitent leur promiscuité collective, à grand renfort de risettes
grimacées ou de nonchalance fabriquée. Deux faux jetons qui hypocritisent aussi bien que j’audiarde mal, mais
gentiment, avec le sourire compatissant, comme tant d’autres autochtones qui se contiennent d’avouer sur le vif ce qu’ils
pensent des envahisseurs estivaux et, plus généralement, de leurs prochains, pour mieux les critiquer, les éreinter, les
désapprouver, les juger sévèrement, ensuite, entre eux, les locaux, les initiés, les zoiles[1]. De bien braves gens, en
quelque sorte.
J’ai bien enfoncé le clou de leur mesquinerie de bazar, là, non ? Il me semble aussi…
Un dernier regard commun du duo vers l’eau, le bras de l’un allongé sur l’épaule de l’autre, la main de l’une autour de
la taille épaisse de l’autre, puis, les pas lents, synchronisés, ils abandonnent la place au populo, à regret.
Par définition, une fois envahie, la plage ne sera plus déserte et pleurera sous juillet. La faute à ces brêles ! Aux
suivants.
Le parcours du retour, comme celui de l’aller d’ailleurs, est quasi immuable : l’identique éternel chemin pour
rejoindre l’appartement.
À bientôt cinquante ans chacun, ils vivent encore dans une HLM et y résideront toujours. À demeure, si je puis dire.
Non par choix, ni par goût, mais par nécessité qui fait l’oie, dans ces cages à poules, bien que ce qualificatif ne
convienne pas à leur logement, relativement spacieux et bien conçu. S’il n’est pas coquet, c’est par manque de moyens
et de goût. Maryse y maintient journellement une propreté irréprochable. On pourrait peut-être découvrir chez cette
femme des faiblesses, des défauts, mais en aucun cas on ne pourrait lui reprocher un côté souillon. Elle met un point
d’honneur à la bonne tenue de son intérieur, en cas de visite fortuite et pas désirée. On a beau être chômeur, on a sa
fierté !
Ce qui leur manque le plus ? Deux choses. La première, un jardin pour se retrouver dehors, sans autre plafond que
le ciel, sans autre ciel que les nuages, en étant chez soi quand même ; la seconde, être débarrassés de la contiguïté
des voisins, de leurs bruits de tous les jours, de leur présence dans l’ascenseur, de leur absence d’intérêt, de la
continuelle fuite pour éviter d’être coincés dans un face-à-face redouté de tous.
Thierry et Maryse ne travaillent pas : lui, sur le sec depuis plus d’un an, est officiellement demandeur d’emploi mais
espère glander le plus longtemps possible ; elle, se débrouillant de quelques subsides toujours honnêtement mais
chichement gagnés. Leur seul luxe ? Un petit ras-de-cou que l’épouse tient de sa mère. Objet sacré, uniquement sorti
dans les grandes occasions ou lors des intimes soirées de commémoration familiale. Bijou très original et d’une valeur
estimée à quelques milliers d’euros. Mais qu’ils le possèdent ou pas, c’est la même chose. Il est convenu et accepté
que, même dans des conditions extrêmes, et ils en ont connu quelques-unes, sa mise en vente est inenvisageable, quel
que soit le besoin qui la motiverait. Aurait-on l’idée de monnayer son cœur ? Au mieux le léguerait-on. Alors, pour ce qui
est d’une petite maison, ils se contentent de celle que bâtissent leurs imaginations. Et, après bien des tractations,
concessions, négociations, variations, revirements et âpres discussions – elle a été baptisée successivement des
traditionnels « Villa Mon désir », « Maison de nos rêves », « L’abri côtier », avant sa variante moins usuelle, « L’abri
colle » et le non moins rigolo mais subversif « La brune aux masures », en référence aux multiples placards de
rangement qu’ils y agenceraient –, ils se sont temporairement accordés : elle s’appelle actuellement le « Toit, émoi ».
Elle est là, dans les limbes, et pourtant à portée de main, de mots, d’invention. Ils y seraient deux, heureux. Il y ferait
beau, toujours, et il serait bon d’y attendre la mort, surtout les jours sans visite des petits-enfants ou autres enquiquineurs
moins envahissants.
La compensation actuelle de leur manque de jardin, c’est donc la balade pédestre matinale. Quelquefois, comme
pour repousser le moment de réintégrer la fournaise familiale, dans laquelle le courant d’air, s’il ne suffit pas à tuer la
torpeur de l’atmosphère cuisante, enrhume facilement, ils s’autorisent un détour, une entorse aux habitudes, une
aventure : ils bifurquent vers des chemins de retour presque moins connus. Comme aujourd’hui où ils décident,
quasiment à l’unanimité moins une voix, de s’embringuer vers le singulier, pour eux : une déviation. Leur façon de
s’inventer des risques, de l’inopiné. D’improviser, en quelque sorte. Il est beaucoup question, de nos jours, de
préadolescents, de pré-adultes. Ici, nous sommes en présence de pré-vieux.
« Tiens, t’as vu ? La maison sur le coin est à vendre !
— Une vieille baraque comme ça avec une façade pas refaite, aux pierres nues, ça peut aller chercher dans les
combien à ton avis ?
— J’en sais rien ! Et je m’en fous. On pourrait pas se l’offrir, alors…
— Elle va vite trouver preneur. Elle est jolie, moi je trouve. Y a même une p’tite cour, on dirait.
— On n’a les moyens ni pour celle-ci, ni pour une autre. Alors, si c’est pour la frime, autant flasher sur une baraque
super huppée et ne pas s’arrêter à des bicoques moyennes.— T’as raison. Elle est moche. »
Maintenant, on connaît leurs voix. Petite précision quand même : l’aiguë, c’est celle de Maryse, la très aiguë, celle
de Thierry. Je plaisante. Maryse a un timbre très grave.
L’habitation forme l’angle du pâté de maisons. Enfin, pas tout à fait un angle droit, comme il est habituel de le
concevoir, car ce dernier est coupé deux mètres avant l’arête traditionnelle par un pan oblique sur lequel une fenêtre est
percée. Elle est composée de quatre carreaux bordés de bois de cadrage. Des rideaux sales protègent l’intimité de la
pièce qu’ils décorent. Une fine plaque de métal allongée, similaire à celle d’une immatriculation – et d’ailleurs, n’en est-
ce pas une ? –, annonce effectivement, en lettres argentées sur fond rouge vermillon : « À VENDRE ». Elle a été
coincée en biais sur l’un des carreaux inférieurs et ne passe pas inaperçue, mais c’est sûrement le but recherché.
Quartier calme, commerces de proximité, dont un supermarché à moins d’un kilomètre, des écoles, des banques et
tout le reste à portée de main. Tiens, suffit que je décrive un quartier calme pour qu’une ambulance et une voiture de
pompiers, toutes sirènes et gyrophares déployés, passent en trombe et en fanfare sur l’avenue, au bout de la rue, à
environ cinquante mètres.
« Les futurs proprios vont devoir raquer un max pour l’obtenir », se réjouit Thierry, alors même qu’il n’y a pas là
matière à satisfaire quelque mesquinerie que ce soit. Simplement se rassurer en se martelant qu’il n’y a pas que son
couple qui est démuni.
« Et si c’était que ça, reprend Maryse, mais il va y en avoir pour bonbon en travaux de réfection.
— Bof, la toiture a l’air bonne. Une couche de cache-misère sur les murs extérieurs, des rideaux propres, et c’est
reparti pour une génération.
— Elle est pas toute neuve, cette baraque.
— Sa construction doit pas remonter beaucoup plus loin que la deuxième guerre. À l’époque, plus grand-chose ne
tenait debout à Dunkerque.
— Ouais, mais ici, c’est un peu en retrait, non ? Tu crois qu’elle a souffert autant que le centre, la périphérie ?
— Sais pas.
— Qu’est-ce que t’as prévu à manger pour ce midi ? »
Retour sur terre. Thierry ne sait quoi répondre. Il verra de quels restes il dispose dans le réfrigérateur.
La marche continue. Le couple progresse en digressant et palpite en papotant. L’habitation à céder est dans leur
dos, déjà plus dans leur discussion, et presque hors de leur esprit. Elle est rendue au rang des informations dont on a
pris acte, qu’on est prêt à oublier, mais qu’on ressortira si, au détour d’une conversation, un proche vient à exprimer ses
perspectives prochaines d’achat immobilier.
Pour l’heure, il est grand temps de s’orienter vers des chemins plus coutumiers et rassurants.
Ils n’ont rencontré personne qu’ils connaissent. Quelle belle matinée ! Et quelle épopée !
* * *
La plage est presque déserte et s’étire sous septembre. Maryse et Thierry soufflent d’aise : enfin, elle leur est
rendue. La semaine de rentrée scolaire et peu solaire œuvre à la désertification presque totale du front de mer. Ce ne
sont pas les quelques chercheurs d’or perdus, qui sillonnent et sassent électroniquement le sable, qui encombrent le
paysage. Ce nouveau passe-temps consistant à arpenter le littoral, le manche d’un détecteur de métaux en main, un
casque sur les oreilles, se fait de plus en plus prisé. Il y a soixante ans, au sortir de la bataille navale mondiale organisée
sur nos plages, il aurait répondu bruyamment à la sollicitation du sonar, l’arsenal des bombes, grenades, torpilles et
autres explosifs abondamment ensemencés dans les dunes arides du Dunkerquois. À l’heure actuelle, il n’est ici
question que de rares médailles, bracelets, bagues, boucles d’oreilles, ainsi que d’autres bijoux éparpillés
négligemment et, le plus souvent, de quelques clous, goupilles de boîtes de soda ou capsules de canettes de boissons
houblonnées. Car le vacancier est très décapsuleur mais pas trop empoubelleur. Un jour, l’un de ces fouisseurs virtuels
des sables a trouvé un dentier en parfait état de marche ou de mâche, au choix. Pas de chance : aucune dent en or sur
le râtelier. Et personne ne l’a réclamé.
Maryse et Thierry ont quitté leur logement un peu plus tard que durant la période estivale pleine, ce matin. Les
raisons de se précipiter ont disparu. Le temps leur est moins disputé. L’encombrant estivant a plié bagages, dans tous
les sens du terme. Les aborigènes revivent.
La marée est très haute. Son coefficient doit être important, aujourd’hui. Sans qu’aucun vent ne l’y aide, l’eau s’en
vient lécher le bas de la digue. Ce n’est pas tous les jours. Les panneaux, plantés sur le sable et interdisant son accès
aux chiens même tenus en laisse, se retrouvent avec trente centimètres de pieds dans la saumure.
« Si ça se trouve, quelques caniches nains qui n’ont pas cru bon devoir tenir compte de l’interdiction sont engloutis.
Tant pis pour eux. » L’esprit de Thierry est souvent traversé de pensées saugrenues comme celle-ci. Elles le flashent,
l’obsèdent quelques secondes et s’en vont, balayées par d’autres n’importe quoi ou par une bribe de conversation
amorcée par Maryse.
Les élèves, ex-piailleurs des sables, appelés à entamer l’usure de leur fond de pantalon neuf sur les bancs de
classe, ont disparu. Exceptées les mouettes, toujours elles, plus de cris stridents n’égratignent l’air. Pour le couple, voilà
que commencent enfin les vacances. Les conjoints parcourent une distance plus grande, à une cadence ralentie. Leur
temps de marche s’en trouve accru. Ils s’accordent une halte sur un banc de pierre. Ils apprécient que ce soit toujours le
même, devant ce restaurant qui fait essentiellement dans le moule-frites, quoique tous les établissements de la digue en
fassent une spécialité distinctive. Ne pas choisir ce banc serait casser un rituel avéré et ressenti comme une tromperie
envers l’autre. Plus grave, peut-être.
Rares sont les jours où ils ne viennent pas en front de mer. La tempête elle-même ne les en dissuade pas. Bien au
contraire, elle est stimulante. Quel spectacle, quelle énergie, quelle beauté dans les éléments déchaînés ! Seules, les
bourrasques de vent gorgées de grains de sable arrivent à enrayer cette belle mécanique de sorties et poussent le
couple à se terrer dans l’appart ou à choisir un itinéraire plus citadin mais pas attirant, qu’ils redoutent par son côté
malsain et pollué.
En ce jour exceptionnel de flux très haut, le duo décide de prolonger son périple. Ils ne prendront donc pas le chemin
habituel. Ils goûtent ce temps supplémentaire qu’ils s’accordent, maintenant qu’ils ne se sentent plus chassés par lamasse.
« Tiens, elle est encore en vente, cette baraque ?
— Ah oui !
— Elle doit pas être chouchouille à l’intérieur, pour rester des mois sans repreneur.
— Tu l’as dit.
— Elle a l’air encore habitée, non ?
— Je l’espère, parce qu’il n’y a rien de pire pour une habitation que d’être vide. Paraît qu’elle se dégrade plus vite.
— Sans chauffage et sans aération, sûrement, mais fait encore bon, ça doit aller, en ce moment, elle doit pas trop
souffrir.
— Qu’est-ce que t’as prévu à manger pour ce midi ? »
Retour sur terre. Thierry ne sait toujours pas quoi répondre. Question piège journalière. Il essaie de mémoriser une
fois de plus ce qu’il lui reste dans le réfrigérateur.
« J’ai envie de tomates farcies, indique la femme.
— J’en ferai samedi. Ce midi, on finira le poulet avec une boîte de petits pois et quelques frites.
— Elle est pas belle, la vie de chômeur ? »
* * *
La plage est déserte et pèle sous décembre. Pourtant, pour une approche de Noël, on n’a pas à se plaindre. On
devrait même plutôt s’interroger sur cette relative douceur. Sept/huit degrés, à cette époque, c’est inespéré. Ce qui est
inquiétant, c’est que voilà six mois qu’on vit en dehors des normes saisonnières. Trop froid en août, trop chaud depuis…
Que se passe-t-il aujourd’hui ? On dirait que notre couple n’est pas en grande forme, vous ne trouvez pas ? Ils
n’échangent pas beaucoup de paroles et ont adopté un rythme de marche qui ferait rire une tortue arthritique. Des
soucis ? Une baisse de régime ? Ils se sont engueulés et y aurait comme un chat dans la pendule ? Non, ils sont
simplement accaparés par leurs pensées respectives :
— Pragmatiques chez Maryse : ne pas oublier son rendez-vous à l’école de coiffure pour une coupe gratuite,
passer au marché pour glaner quelques légumes et fruits tachés, penser à rédiger des cartes de vœux pour les
quelques personnes chez qui elle fait des extras, au noir.
— Complètement azimutées chez Thierry qui jongle mentalement avec les mots des phrases qui le traversent :
"Plus que sa vitesse, ce que j’admire chez Jacques, c’est l’air, toujours en mouvement." Se rend-il seulement compte
qu’elle ne veut absolument rien dire, si on la décortique ? Non ! Ce "j’accélère", couplé à ce "toujours en mouvement", il
les adore. Ils tournent en boucle depuis un bon moment, rebondissent dans tous les sens, frôlant l’obsession et la
saturation. Thierry a envie de la balancer à sa compagne, cette boutade, mais il sait qu’elle n’apprécie pas des masses
les jeux de mots. En général, Maryse n’aime pas trop l’humour. Non pas qu’elle soit aigrie, mais c’est pas son truc. Elle
ne rit jamais autant que quand elle se prend accidentellement les doigts dans une porte. Trêve de plaisanterie et pour
résumer, elle n’est pas le prototype de ce que l’on appelle communément une joie de vivre.
Tiens, la digue est un peu plus encombrée qu’à l’habitude ? Est-ce l’approche de Noël ? Les enfants ont l’air
surexcités. Ils courent dans tous les sens et projettent des cris stridents, semblables à de longs sifflets entre les doigts
qu’émettent les adultes. Trop de bruit, d’agitation, de fièvre. Donc trop d’inquiétudes, d’angoisses et de malaises. Sans
même l’interroger, car persuadé de son approbation, Thierry tire le bras de Maryse et emmène sa compagne vers une
rue perpendiculaire, vers ailleurs.
« Quelle chienlit !
— Bah ! Faut bien que ça bouge à cet âge-là ! »
La réponse de sa femme a le don d’étonner l’homme.
« On y retourne, si tu veux.
— Quand même pas, faut pas exagérer. Deux minutes, ça va bien !
— Je te retrouve ! Tu m’as fait peur ! »
L’allure s’est accélérée. Cette seule constatation interne suffit à Thierry pour retourner à sa marotte cérébrale du
moment.
"Plus que sa vitesse, c’est l’air que j’admire chez Jacques, toujours en mouvement." Ha non, là, ça ne colle pas.
"Ce que j’admire chez Jacques, c’est l’air, plus que sa vitesse, toujours en mouvement." Non, c’est pas mieux. "Plus
que sa vitesse toujours en mouvement…"
Et c’est reparti…
« Encore pas vendue ? Mais combien ils en demandent, de cette gargouille ? »
L’homme réatterrit. Mais de quoi elle parle ? Ha, d’accord : le panneau rouge et argenté est encore là, en travers de
la fenêtre. Les pierres sont toujours à vif, vierges de tout revêtement ou parement. Les rideaux sont un peu moins sales.
Enfin un indice d’une présence dans l’habitation !
« Tu veux qu’on se renseigne un peu, qu’on sache ? On n’a qu’à sonner ! Tu m’étonnerais d’ailleurs qu’il y ait
quelqu’un !
— T’es fou ? Ça va nous servir à quoi ?
— Pure curiosité ! On saura, c’est tout : combien elle coûte, qui la vend, et peut-être pourquoi elle n’est pas encore
vendue.
— Ça, c’est toi qui le dis. C’est peut-être fait et on aura simplement oublié de retirer le panneau, c’est tout.
— Eh bien, là aussi, on le saura ! »
Sous les yeux hallucinés de Maryse, pour qui le comportement de son mari est une quasi-révélation et une source
d’interrogations, Thierry se dirige vers l’entrée.
« Il va se dégonfler, il osera jamais ! », pense-t-elle.
Il ose !
« Y aura personne, la porte restera fermée », espère-t-elle, tremblante, quasiment… excitée.
L’ouverture s’écarte. Un vieux aux rides profondes, au gabarit poids mouche, en bleu de travail, béret de côté et
mégot éteint au coin des lèvres, apparaît. Appuyé sur une canne, il fait face à son homme. Doit-elle s’approcher ? Oui,assurément.
Il se passe quelque chose dans leur vie.ePremière 2 époque
Hameau de Rosendaël, Flandre.
Jan et Hubert sont aux anges. Depuis avant-hier, ils profitent de leur séjour en bord de mer. Ils ont pu, pour une fois et
avec maman, accompagner papa, en déplacement dans le cadre de ses activités professionnelles. En ce mois de
juillet, c’est très agréable. Beaucoup plus que cet infini périple pour arriver sur les lieux de villégiature. Ce voyage,
entrepris dans des conditions climatiques étouffantes, a été interminable. De longues heures passées sur des chemins
mal entretenus rendant le véhicule cahotant ! Il n’est pas aisé de se déplacer entre Gand et Dunkerque.
Papa accomplit sa mission dans l’enceinte de cette destination, mais la famille loge un peu à l’écart, au hameau de
Rosendaël, la vallée des roses, en flamand. Ils occupent une maison relativement modeste, si on la compare à
l’opulente villa de Gand. Mais pour une résidence de vacances, il ne faut pas se plaindre, et les deux garçons ne se
plaignent pas.
Les Van Eyck ont un train de vie très aisé, quasi-fastueux. La profession du père – il navigue depuis toujours dans
le négoce d’objets d’art – a amené le développement dans le foyer d’une fortune âprement constituée et
avantageusement gérée. Ce type de métier propose un deuxième aspect favorable : la proximité et l’accessibilité de
toutes les formes de création autour des garçons, depuis toujours. Un chien ne donnant pas des chats, les deux gamins
inclinent à entreprendre des réalisations picturales, plus proches de leurs penchants créatifs naturels. Osmose ?
Influence mutuelle ? Attraction commune ? Toujours est-il que les frères, sans s’être concertés, se sont orientés tous les
deux vers la peinture. Coïncidence heureuse, car toutes, vraiment toutes les spécialités leur étaient accessibles,
ouvertes et permises.
Jan est le plus doué des deux, même s’il est le cadet. Faut-il en penser que c’est lui qui a impulsé à son aîné son
envie de peindre ? Peut-être. Toujours est-il qu’avec des parents libéraux comme les leurs, qui les encouragent, et vu
les moyens mis à la disposition des artistes en herbe et leurs aptitudes, tout est en place pour qu’une grande carrière
s’ouvre à eux. Tout du moins pour le talent de Jan. Hubert fera ce qu’il pourra.
Dès leur arrivée, les garçons ont sollicité l’obtention de poudres, plantes, pinceaux, pilons, palettes, chandelles,
poutres, planches, et en quantité. Tout leur a été accordé et procuré, sans que le moindre reproche ni la moindre
remarque soit proféré sur le coût de leurs exigences. Bien entendu, les parents sont curieux du projet, se le font
expliquer. Les jeunes restent nébuleux. De toute évidence, ils veulent délibérément conserver de grandes zones d’ombre
sur leur entreprise. D’où quelques moqueries gentilles, tendres et affectueuses de la part des adultes. Ces derniers
tentent bien de développer exagérément les détails divulgués, uniquement pour en apprendre plus, mais laissent en fin
de compte libre cours à l’expression juvénile qui ne demande qu’à se dégager. Curieusement, ils ne s’étonnent pas que,
dans la liste de matériel réclamée par leur progéniture, il y ait un grand absent : le support ! Aucune toile, aucun cadre,
pas de pierre plate. Des feuilles de papier, oui, mais point de tableau, bien qu’il y ait la possibilité d’utiliser les
planches… Pourquoi pas ?… Les enfants n’ont pas défloré toute l’originalité de leur dessein. Ils vont surprendre.
Les cachottiers se réservent d’emblée l’appentis du bout de la cour. Avec recommandation expresse aux aînés de
n’y point mettre les pieds :
« On a encore une autre requête à vous exposer, les parents.
— Quoi donc, mon Jan ? demande la mère, avec, dans les yeux, déjà allumé, l’éclat du consentement acquis par
avance.
— Nous aimerions que vous ne veniez voir le résultat qu’au moment où nous vous y autoriserons, annonce
péremptoirement Hubert.
— C’est promis : nous n’irons que quand l’ouvrage sera achevé. »
* * *
C’est ce matin qu’ils entreprennent le développement des premières esquisses sur papier, séparément pour
commencer, sur une base élaborée la veille par Jan. Ils compareront leurs productions qu’ils fusionneront par la suite.
Mais il y a fort à parier que Jan sera l’instigateur artistique et Hubert le générateur d’idées, même si tout peut, à tout
moment, se croiser, se mélanger, interférer. Une fournaise de création, un creuset d’imagination, une étuve de talents.
Les frères Van Eyck sont de futurs grands, voire très grand pour au moins l’un des deux.
Bien que très jeunes, les gamins n’en sont pas à leur coup d’essai en matière de créations. Leur production est, du
reste, relativement conséquente et, qui plus est, reconnue comme prometteuse par les observateurs avertis. À tel point
que les jeunes prodiges sont déjà dans le collimateur d’illustres mécènes. La notoriété de papa n’est pas étrangère à
cet intérêt pressenti. Le Duc de Bourgogne a même mandé Maître Van Eyck pour lui faire part de sa décision de mettre
les fistons à son service dès que ceux-ci seront aguerris dans la pratique de leur spécialité, fort prisée à la cour. Le
géniteur des phénomènes est heureux du temps offert à ses fils pour forger la maîtrise de leur art, laisser mûrir leur don.
Il tient à ce qu’ils aient une enfance heureuse et, surtout, à ne pas les voir partir trop tôt vers leur destinée toute tracée.
Une des choses que la fortune ne saurait monnayer, le temps, leur est accordée par le seigneur de Bourgogne lui-
même. Gloire lui soit rendue !
* * *
Voilà trois semaines que la famille est installée. Les petits vacanciers travaillent durement. Ils ne se donnent pas
l’impression d’avancer énormément. N’ont-ils pas eu les yeux plus gros que le ventre ? Se sont-ils fixé des limites
accessibles ? Atteindront-ils leur but ? Il ne leur reste que deux à trois mois avant le retour vers Gand.
Après seulement deux semaines, les parents les ont interrogés sur le moment où ils pourraient enfin découvrir
l’œuvre, et ont un peu sourcillé sur la lenteur de la réalisation.
« D’ordinaire, ce délai vous suffit largement pour amener à terme vos travaux. Faut-il que ceux-ci soient d’une
ampleur considérable ? Ou bien prenez-vous du bon temps, profitez-vous du soleil, du calme ? Ou encore nous
préparez-vous plusieurs surprises ? »
Sans les embêter davantage et les submerger de questions, les adultes, après concertation, se forgent une opinionaussi hypothétique que préconçue de ce que leur concoctent leurs amours : un triptyque ! C’est l’explication la plus
plausible. La parole de leur allégeance sera tenue : ils ne chercheront pas à espionner les travaux effectués.
* * *
Jan est vraiment un peintre né. Sans lui, le projet aurait d’ores et déjà périclité, car Hubert a du mal à tenir la
distance. Ce dernier perdrait facilement du temps à s’occuper de jeux plus traditionnels pour les enfants de son âge,
comme construire de ses mains des figurines de bois à emboîter les unes aux autres, histoire de varier les activités.
Maintes fois, manquant de cœur à l’ouvrage, il se fait reprendre par un Jan débordant d’envie, de désir, d’appétence au
labeur.
D’ailleurs, son ambition démesurée a failli faire rendre gorge à Hubert, hier, en début d’après-midi. Il y avait de quoi
: le plus jeune prit du recul pour avoir une vue globale de la peinture, comme il le fait cent fois par jour depuis le début
des travaux. Cette fois-là fut différente. Sans un mot, le cadet alla s’enquérir de chiffons et se mit à les passer sur tout un
pan de la représentation. Un bon tiers droit de la superficie peinte disparut dans un magma informe de coloris
assombris car mélangés. L’œil de Jan avait perçu une imperfection insupportable à son goût. Devant ce saccage,
Hubert eut un haut-le-cœur et se précipita sans mot dire dans les entrailles de la demeure tout le reste de la journée, ne
réapparaissant qu’au souper, les yeux rougis. Son frère avait passé les dernières heures de la journée à nettoyer et re-
préparer le support souillé. L’aîné était démoralisé. Le soir même, au coucher, Jan trouva les mots pour l’inciter à
continuer. Sans le stimulant appétit de son jeune compadre, Hubert aurait abandonné et bifurqué vers une entreprise
plus à sa portée. Donc, si l’on excepte une très courte période de doutes, Jan aura infatigablement tiré son frère vers
l’aboutissement complet de l’ouvrage.
* * *
Leur père rentre d’une visite de chez des acheteurs potentiels. À peine aperçu au bout du chemin menant à la
maison, Hubert se précipite vers lui. L’arrivant, à cent lieues de connaître la raison de cet élan, pressent instantanément
un accident survenu dans son foyer. Il lâche ses sacs et se rue vers son fils.
« Père, père, quelle date sommes-nous ?
— C’est pour cela que tu cours ? Tu m’as effrayé, j’ai cru qu’il était arrivé quelque chose. »
Jan les rejoint, les mains aux poches. Le père sourit.
« Auriez-vous fini, les enfants ?
— Oui !
— Attendez… Nous sommes le… 9 septembre.
— 9 septembre 1399. Il ne nous reste que cela à y apposer.
— Le 9/9/99 ! C’est un signe ! note Jan.
— C’est donc aujourd’hui que nous découvrirons votre chef-d’œuvre, les garçons ? questionne le père en retournant
ramasser ses bagages.
— Dès que nous l’aurons daté, nous vous appellerons, maman et vous ! »
Monsieur Van Eyck, de confiance, s’enfle d’un élan de fierté incommensurable en réunissant ses affaires éparpillées
sur le sentier. Il est conscient du potentiel de ses enfants et se prépare à une découverte d’envergure.
Il ne sera pas déçu.

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