La mémoire de Thèbes

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L'ouvrage retrace l'itinéraire d'un égyptologue passionné, curieux de son environnement géographique et humain, amoureux inconditionnel de son pays d'adoption. Il offre une rétrospective de toutes ces années partagées entre une Egypte cosmopolite et moderne et une autre, profonde, attachante et encore ancrée dans ses coutumes et ses traditions ancestrales. La vie de Christian Leblanc concrétise parfaitement les paroles de Jean-François Champollion qui disait que « seul l'enthousiasme est la vraie vie ».
Publié le : jeudi 15 octobre 2015
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EAN13 : 9782336393957
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CHRISTIAN LEBLANC
LA MÉMOIRE DE THÈBES
Fragments d’Égypte d’hier et d’aujourd’hui
PRÉFACE PAR ALY EL-SAMMAN








LA MÉMOIRE DE THÈBES Du même auteur :
— (en coll. avec F. Ibrahim), Le temple de Dandour, vol. III. Coll. scientifque
du CEDAE. Le Caire, 1975.
— (en coll. avec S. Donadoni, F. Abdel-Hamid et H. El-Achirie, Le grand
temple d’Abou Simbel. Les salles sud du Trésor, vol. III, fasc. 1/2. Coll.
Scientifque du CEDAE. Le Caire, 1975.
— (en coll. avec A. Abdel Hamid Youssef et M. Maher-Taha, Le Ramesseum.
Les batailles de Tounip et de Dapour, vol. IV. Coll. Scientifque du CEDAE.
Le Caire, 1977.
— (en coll. avec M. Aly et F. Abdel Hamid, Le temple de Dandour, vol. II.
Coll. Scientifque du CEDAE. Le Caire, 1979.
— Le Ramesseum. Les piliers «osiriaques», vol. IX/1. Coll. Scientifque du
CEDAE. Le Caire, 1980.
— (en coll. avec S. El-Sayed Ismaïl), Le Ramesseum. Les piliers piliers
«osiriaques», vol. IX/2. Coll. Scientifque du CEDAE. Le Caire, 1988.
— Ta Set Neferou. Une nécropole de Thèbes-Ouest et son histoire, vol. I.
Géographie. Toponymie. Historique de l’exploration scientifque du site. Éd.
Nubar Printing House. Le Caire, 1989.
— (en coll. avec A. Siliotti), Nefertari e la Valle delle Regine. Giunti Gruppo
Editoriale, Florence, 1993. Ouvrage également paru en langue allemande
(Augsbourg, 1998).
— (en coll. avec Chr. Barbotin), Les monuments d’éternité de Ramsès II.
Nouvelles fouilles thébaines. Éd. de la Réunion des Musées Nationaux. Coll.
«Les Dossiers du musée du Louvre». Paris, 1999.
— Nefertari, l’Aimée-de-Mout. Épouses, flles et fls de Ramsès II. Éd. Le
Rocher. Coll. Champollion. Monaco, 1999. Traduction en langue arabe par
Maher Gouigati. Le Caire, 2007 (Éd. Lumina).
— (éd.) Parfums, onguents et cosmétiques dans l’Égypte ancienne, Cahier
supplémentaire des Memnonia, n° 1. Actes des rencontres pluridisciplinaires
tenues au Conseil National de la Culture, Le Caire, (27-29 avril 2002), Le
Caire, 2003.
— Reines du Nil. Les reines du Nil au Nouvel Empire. Éd. Bibliothèque des
Introuvables. Paris, 2009.
— (éd. avec G. Zaki), Les temples de millions d’années et le pouvoir royal à
Thèbes au Nouvel Empire. Sciences et nouvelles technologies appliquées à
l’archéologie. Cahier supplémentaire des Memnonia, n° 2. Actes du colloque
international tenu à la Bibliothèque Publique Moubarak, (Louqsor, 3-5 janvier
2010), Le Caire, 2010. Christian Leblanc






La Mémoire de Thèbes



Fragments d’Égypte
d’hier et d’aujourd’hui



Préface par Aly El-Samman




















L’HARMATTAN © L’HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-06864-0
EAN : 9782343068640 «Sentir ses liens avec une terre, son amour
pour quelques hommes, savoir quʼil est toujours
un lieu où le coeur trouvera son accord, voici
déjà beaucoup de certitudes pour une seule vie
dʼhomme.»
(Albert Camus, LʼÉtranger. Éd. Gallimard, Paris,1942).
«Ainsi les hommes du Nord fuient aux rives de
la Méditerranée, ou dans les déserts de lumière.
Mais les hommes de la lumière, où fuiraient-ils,
sinon dans l’invisible ?»
(Albert Camus, Noces. Éd. Gallimard, Paris, 1950).PRÉFACE
’est une originale initiative que celle prise par CChristian Leblanc de publier un livre où l’œuvre de
l’égyptologue qui a consacré toute sa vie à la recherche et à la
préservation des monuments de l’Égypte ancienne, s’inscrit en
parallèle à la performance de l’historien, témoin des permanences,
vicissitudes et changements de l’Égypte contemporaine.
Mais ce livre s’avère être aussi pour moi l’histoire d’une
rencontre, d’événements partagés avec Christian Leblanc qui,
citant fort aimablement mon ouvrage, L’Égypte, d’une révolution
à l’autre, m’a fait revivre les temps forts qui ont marqué mon
pays, de la Révolution de 1952 à celle de 2011.
L’appel historique de Vittorino Véronèse, alors directeur
général de l’UNESCO, le 8 mars 1960, adressé au monde entier
pour la sauvegarde des temples de Nubie menacés de disparition,
suite à la construction du haut barrage d’Assouan ; la réponse
positive à cet appel formulée par André Malraux, ministre de la
Culture de l’époque; le rôle joué à la fois par mon ami feu Saroite
Okacha, alors ministre de la Culture d’Égypte et la regrettée
Christiane Desroches Noblecourt, conservateur en chef au Musée
du Louvre. À cet égard, je salue là l’audace de Christian Leblanc
qui, encore tout enfant, avait envoyé un message au Président
Gamal Abd El-Nasser l’exhortant à sauver les monuments de
Nubie, message auquel le directeur de son cabinet avait répondu,
l’informant que le raïs œuvrait de concert avec l’UNESCO.
Le tour de chant à l’Olympia à Paris en 1968 de la grande
chanteuse d’Égypte et du monde arabe, Oum Kalthoum, «l’Astre
de l’Orient», que j’ai rencontrée à cette occasion.
L’histoire inoubliable du voyage à Paris du défunt
Ramsès II, accueilli avec tous les honneurs dus à son rang à
l’aéroport militaire du Bourget par un détachement de la Garde
7républicaine, au son de l’hymne national égyptien, afn que les
savants et scientifques apportent leur expertise et savoir-faire
pour le traitement des maux dont souffrait sa momie. Le Président
Valéry Giscard d’Estaing réalisait ainsi sa promesse faite à
Anouar El-Sadate de réserver un accueil digne d’un chef d’État à
l’emblématique pharaon d’Égypte...
Le voyage du Président Anouar El-Sadate à Jérusalem et
le discours qu’il a prononcé à la Knesset le 20 novembre 1977,
ses paroles bien choisies et pleines de bon sens afn d’ouvrir la
voie à un meilleur avenir pour la région.
La révolution de janvier 2011, la démission du raïs Hosni
Moubarak, la prise en mains du destin du pays par le Conseil
Suprême des Forces Armées, l’arrivée au pouvoir des Frères
Musulmans en 2012, suivie, un an après, en juin 2013, par la
révolte du peuple d’Égypte appelant le maréchal El-Sissi, ministre
de la Défense, à prendre le pouvoir avant d’être par la suite élu
démocratiquement Président de la République.
Malgré les temps tourmentés que l’Égypte a connus,
Christian Leblanc n’en a pas moins continué son inlassable mission
de coopération scientifque et de valorisation du patrimoine. Au
Ramesseum, qu’il explore avec tant d’ardeur depuis des années,
il a récemment remis à l’honneur Touy, la mère de Ramsès II,
grâce à la contribution exceptionnelle mise à sa disposition par
une amie commune, Brigitte Guichard, qui a fait de sa dahabieh*
ancrée à Louqsor un lieu privilégié de rencontres de personnalités
françaises, étrangères et égyptiennes, au nom de l’amour de
l’Égypte et de ses monuments.
Dans cette Égypte, d’hier et d’aujourd’hui, qui a vu
s’épanouir sa vocation et qui est devenue son pays d’adoption,
la vie de Christian Leblanc concrétise parfaitement les paroles de
Jean-Francois Champollion qui disait que «seul l’enthousiasme
est la vraie vie». Je ne puis que prier Dieu de lui accorder longue
vie afn qu’il continue son œuvre si précieuse à mon pays, sous le
ciel de Thèbes, répondant ainsi à «L’appel de la Montagne».
Aly El-Samman
Président de l’Union internationale pour le dialogue
interculturel et religieux et l’éducation de la paix.
8AVANT-PROPOS
es souvenirs et témoignages rassemblés dans le présent Louvrage sont extraits d’un journal tenu, presque
au jour le jour, depuis plusieurs décennies. Ils ont été écrits en
partie à Malqatta, à l’ombre de la sainte montagne thébaine, mais
également au Caire, depuis mon appartement de Mohandessin, où
je réside la plus grande partie de l’année.
Ces pages, je les dédie d’abord à mes parents, à mes
frères et sœurs, qui ont été imprégnés de ma vie égyptienne et
qui l’ont même parfois momentanément partagée, comme ma
chère maman aujourd’hui disparue ; puis à mon neveu et flleul,
Frédéric, qui a pris tant de plaisir, lui aussi, lors de vacances d’été,
à venir s’immerger, dès son adolescence, dans un univers bien
éloigné du sien.
Elles sont également un hommage à ma famille égyptienne
de Kôm el-Baïrat, ce paisible village du sud, perdu dans les
collines du Birket Habou, où l’on m’a ouvert avec bienveillance
les portes d’un monde qui m’était jusque-là inconnu. C’est dans
le cadre de ce milieu rural, humble mais ô combien prodigue,
que j’ai vu grandir Sayed, Mohamed, Farag et Hamdi, le petit-fls
de la cheikha* Dayy, et que j’ai découvert peu à peu l’étrange
existence de ces traditions et superstitions d’un autre âge et
pourtant toujours d’actualité.
La rédaction de ce livre ne s’est pas faite sans une pensée
particulière pour Christiane Desroches Noblecourt, à côté de qui
j’ai cheminé pendant près de vingt-deux ans, depuis le Musée
du Louvre jusqu’à la Vallée des Reines. Je lui dois de m’avoir
guidé, avec une sereine confance, sur la voie d’une séculaire et
solide coopération scientifque entre la France et l’Égypte, dont
elle fut elle-même une artisane fdèle et exemplaire. Bien des
moments délectables me sont revenus au fl de l’écriture, en me
9remémorant des séquences de ma vie partagée avec de chers amis
qui, depuis, ont hélas quitté à jamais mon environnement : Saroite
Okacha, Mohamed Gamal Eddin Moukhtar, Lotfy El-Tanbouli,
Hassan El-Achirie, Azzouz, Fathy Hassanein, et bien d’autres
encore, égyptiens ou français, dont les noms restent incrustés
dans ma mémoire.
Mais il y a aussi celles et ceux qui sont toujours là, et qui
m’ont soutenu avec un enthousiasme inébranlable et sans lequel
je n’aurai peut-être pas même envisagé ce travail de narration.
Que Monique Nelson et Angelo Sesana, qui depuis tant d’années
ont suivi pas à pas mes recherches, y ont pleinement participé et
les ont encouragées dans une osmose quasi fraternelle, trouvent
en ce préambule, la marque de ma profonde reconnaissance et
plus encore, le témoignage de ma vive affection. Je ne saurais
également oublier les membres de l’Association pour la
sauvegarde du Ramesseum, dont la fdélité, la générosité et la
fervente motivation, m’ont été d’un grand réconfort au cours de
ces dernières décennies, pour conduire et coordonner les diverses
actions de fouille, de relevés, de restauration et de valorisation
engagées de concert avec ma diligente équipe dans deux des
principaux monuments d’éternité de Ramsès le Grand.
Enfn, avant de clôre cet avant-propos, je voudrais
exprimer ma reconnaissance au Service éditorial de L’Harmattan
et à son directeur, Denis Pryen, pour avoir bien voulu accueillir
La Mémoire de Thèbes dans l’une de leurs très nombreuses
collections. Qu’il me soit permis, à cette occasion, de remercier
également Ossama Khairy Ragheb qui a conçu la maquette de
ce volume avec son talent habituel, tant pour la mise en page du
texte que pour la constitution des cahiers photographiques qui en
illustrent les chapitres.
(*) L’astérisque signalé après un mot, renvoie au glossaire placé en fn de volume.
10INTRODUCTION
e livre retrace un parcours à la fois professionnel et Cpersonnel. Un parcours de chercheur mais aussi celui
d’un expatrié qui prit le chemin de l’Égypte il y a plus de quarante
ans pour y mener une mission de coopération scientifque, qui se
voulait temporaire au départ, et qui devint fnalement permanente.
Ces fragments d’Égypte, d’hier et d’aujourd’hui, offrent une
rétrospective de toutes ces années partagées entre Le Caire et la
région thébaine, entre une Égypte moderne et cosmopolite et une
Égypte profonde, attachante et encore ancrée dans ses coutumes et
ses traditions ancestrales. Ils sont le témoignage d’un égyptologue
passionné par son métier, mais aussi d’un observateur curieux
de son environnement géographique et humain, amoureux
inconditionnel d’un pays qui, au fl des années, est devenu son
pays d’adoption.
«Une vie réussie est un rêve d’adolescent réalisé dans l’âge
mûr» disait Alfred de Vigny. Le destin voulut que l’Orient m’attirât
dès l’enfance, et que c’est sur ses terres lumineuses, chaleureuses
et généreuses que mon existence d’adulte put s’épanouir. Ma
carrière, il est vrai, aurait pu prendre un tout autre chemin, plus
classique et sans doute plus conforme au désir de nos institutions.
En fait, elle s’achemina vers un itinéraire différent, en quelque
sorte parallèle sinon «atypique», mais en tout cas original, et qui
n’en fut pas moins productif et auréolé de multiples satisfactions.
L’Égypte fut, pour mes recherches comme pour ma vie
de tous les jours, un terrain prospère, en même temps que celui
d’une aventure humaine extraordinaire. Se trouver face à l’Autre
pour mieux le connaître et se connaître soi-même, ne pouvait
pas être une plus belle et plus excitante expérience personnelle.
Elle me permit de côtoyer des hommes et des femmes d’un
rare talent, de partager des moments d’intense complicité
11professionnelle, de regarder vivre au quotidien un peuple fer de
son passé et parfois un peu moins de son présent, d’assister à deux
formidables révolutions et de suivre, en même temps, la trouble et
imprévisible évolution de ce monde oriental, à travers ses heurs
et ses malheurs. Si je pris plaisir à croiser certains des grands de
ce monde, en les guidant sur les hauts lieux de la prestigieuse
civilisation pharaonique, ma joie fut tout aussi exaltante près de
ceux qui étaient les plus démunis et sans doute les plus chers à
mon cœur.
«Pour l’intellectuel, une situation d’expatrié signife
être libéré de la carrière accoutumée, avec ses jalons habituels
comme suivre un itinéraire professionnel consacré. Vivre en exil
veut dire que vous serez toujours en marge, et que vous devrez
inventer vous-même vos activités d’intellectuel, parce que vous
ne pourriez pas suivre un chemin tout tracé. Si vous pouviez vivre
ce destin non pas comme une privation ou comme quelque chose
de regrettable, mais une forme de liberté vous permettant
de découvrir des choses et de créer vos propres modèles afn
d’atteindre les buts que vous vous êtes fxés : alors cela vous
procurerait un plaisir sans égal.»
Voilà certainement, comme en brossait le profl de manière
(1)si concise Edward W. Saïd , quel aura été mon singulier parcours,
partagé entre un fascinant passé dont l’étude fut une réjouissance
permanente et un présent non moins captivant, loin de mes racines,
et où, pendant toutes ces décennies, baigna mon quotidien... Bref,
un cheminement jalonné de rencontres, de découvertes, de projets
et d’événements parfois aussi inattendus qu’insoupçonnables,
dont les chapitres qui suivent et s’enchaînent, relatent comme
autant d’étapes, l’itinéraire, d’abord en France, puis au cœur
d’une Égypte éternelle et aujourd’hui en pleine mutation.
(1) E. W. Saïd, «Intellectual Exile : Expatriates and Marginals», dans Representations
of the Intellectual, Londres, 1994, p. 46 (trad. I. van der Poel). D’origine palestinienne,
Edward Wadie Saïd (1935-2003), penseur, théoricien littéraire laïc et humaniste,
enseigna la littérature anglaise et comparée à l’Université de Columbia, à New York. Il
fut notamment l’auteur de L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, traduction de
l’américain par C. Malamoud, éd. du Seuil, Paris, 1980 ; Des intellectuels et du pouvoir,
éd. du Seuil, Paris, 1996 ; Israël, Palestine : l’égalité ou rien, éd. La Fabrique, Paris,
1999 ; Culture et impérialisme, éd. Fayard, Paris, 2000 ; À contre-voie. Mémoires, éd.
Le Serpent à Plumes, Paris, 2002.
12CHAPITRE I
u u u DE VINCENNES À COMBS-LA-VILLE JEANNE VALIBUS
uDES TEMPLES NUBIENS EN PÉRIL UNE LETTRE AU
uPRÉSIDENT GAMAL ABD EL-NASSER VACANCES DANS
uLE PÉRIGORD SAROITE OKACHA ET TOUTANKHAMON À
u uPARIS D’ALAIN FOURNIER À ALBERT CAMUS
’année de ma naissance fut celle du premier confit Lisraélo-arabe. À peine venu au monde, j’étais alors
bien incapable d’imaginer que mon destin croiserait un jour celui
de ce Proche-Orient, sublimé pour ses multiples richesses, mais
agité par des guerres et des révolutions. Même si l’Égypte, par sa
légendaire civilisation, par les contes et les histoires fabuleuses
qu’en avaient rapporté les voyageurs, avait pu inspirer ma jeunesse
et la bercer de rêves, loin de moi était encore la pensée que, plus
tard, il me serait donné de venir vivre durablement dans ce pays
et d’y accomplir fnalement la plus grande partie de ma carrière.
Vincennes, ville où je fs mes premiers pas, n’a laissé
aucun souvenir signifcatif ou précis dans ma mémoire. Sans
doute en raison du fait que ma famille déménagea peu de temps
après, pour s’installer, toujours dans le Val de Marne, à
SaintMaur-des-Fossés, où je reçus le baptême en l’église
Nicolas. C’est là qu’il m’a fallu franchir aussi, quelques années
plus tard, la porte de ma première école et graduellement suivre le
traditionnel cursus de l’enseignement primaire, complété ensuite
à Combs-la-Ville, une localité de Seine-et-Marne où, en 1958,
mes parents venaient de faire achever la construction d’une belle
et grande maison pour loger toute notre famille. De Saint-Maur,
me reviennent surtout à l’esprit ces moments de douceur de vivre,
ces promenades en compagnie de mon père près des bords de
la Marne et sur les coteaux de Chennevières, et cette paisible
13insouciance que je partageais avec les enfants de mon âge dans
les cours de récréation ou lors de sorties du patronage laïc où l’on
m’avait inscrit. L’événement pour lequel j’avais éprouvé le plus
de ferté remonte au mois de décembre 1954, lorsque ma mère
avait été récipiendaire de la Médaille de la Famille Française
que lui avait décernée dans les salons de l’hôtel de ville, André
Monteil, ministre de la Santé publique et de la Population, par
délégation de Pierre Mendès-France, alors président du Conseil
des ministres. De ces décennies déjà lointaines, je garde encore
en mémoire l’année 1956 où un prix d’excellence me fut attribué
par l’école que je fréquentais, et notamment la cérémonie, un
peu grandiloquente, organisée au cinéma Eden lors de sa remise,
juste avant les vacances d’été. Pour la circonstance, ma mère
ainsi que ma marraine Maria, de Cœuilly, avaient été invitées
pour assister à ma montée sur l’estrade. Au son d’un orchestre qui
jouait un morceau de la «Vie Parisienne» de Jacques Offenbach,
le directeur me tendit solennellement un ouvrage enrubanné de
Jules Verne, dont le titre, bien mystérieux, Voyage au centre de
la terre, se détachait en lettres d’or sur fond rouge. Le volume
attisa très vite ma curiosité, et c’est ainsi que je fus pris de passion
pour la lecture et, en particulier, pour ce génial écrivain qui, je
dois l’avouer, m’ouvrit à l’époque les portes de l’imaginaire et du
fantastique !
Pendant l’été, mes trois frères aînés et moi partions
en Normandie, rejoindre pour quelques semaines nos
grandsparents paternels. Ils habitaient le bourg de Sept-Forges, dans
le département de l’Orne, non loin de Domfront et de
Juvignysous-Andaine. Pour y parvenir, il nous fallait emprunter, depuis
Paris, un train que tractait une imposante et infernale machine
à vapeur, aux puissants et impressionnants mécanismes qui
dépassaient encore mon entendement. En gare de
Bagnolesde-l’Orne, toute feurie pour accueillir les curistes de la saison,
une voiture prenait le relais pour nous acheminer à destination.
Sept-Forges était un village tranquille, cerné par une luxuriante
campagne et traversé par la Mayenne où nous allions parfois nous
baigner, près d’un moulin appartenant au maître-boulanger. Nous
y retrouvions, à cette occasion, les enfants des fermes voisines
avec qui, au moment de la moisson du blé, on prenait plaisir à se
joindre pour participer à la récolte et surtout aux fêtes et festins
qui s’ensuivaient, auxquels tout le monde était convié. L’image
champêtre de ces réjouissants mais trop éphémères moments a
14imprimé en moi une profonde nostalgie, que ravive de temps à
autre le souvenir d’un certain bonheur partagé en commun. La
disparition de mon grand-père, à peine deux ans après son épouse,
vint mettre un terme à nos retrouvailles estivales. Sans que nous
l’abandonnions, car nous y avions encore des cousines et des
tantes, la Normandie devait, au fur et à mesure que je grandissais,
laisser place à d’autres horizons.
À Combs-la-Ville, les rentrées scolaires se faisaient à
l’école communale Sommeville où, en façade et sur un parvis
bordé de gazon, se dressait un monument aux morts de la Grande
Guerre, que dominait un brave et solide soldat de pierre casqué,
tenant un fusil en mains. Sur le côté, de vieux tilleuls longeaient
l’allée conduisant aux classes qui donnaient, à l’arrière, sur une
cour et un préau. Les journées d’étude se succédaient au fl des
saisons et n’avaient rien de désagréable, d’autant que de nouveaux
camarades avaient dorénavant intégré mon univers quotidien.
Avant de quitter Saint-Maur, la famille s’était encore agrandie
puisque mes deux petites sœurs avaient déjà l’âge de fréquenter
l’école. Le matin, c’est donc ensemble que nous prenions ce
long chemin qui nous menait depuis le lotissement Beausoleil
où nous habitions, jusque dans la vieille ville où se trouvaient
non seulement notre établissement scolaire, les anciens quartiers,
mais aussi l’église Saint-Vincent, dont j’étais l’un des enfants de
chœur.
Mes études primaires s’achevaient et il me fallait déjà
songer à quitter Sommeville pour le tout fambant neuf collège
que la municipalité avait récemment inauguré à proximité de notre
lotissement. Je venais d’avoir douze ans, et je savais désormais
que je partagerai mon temps non plus avec un seul instituteur,
mais avec plusieurs professeurs. L’histoire, la géographie et le
français comptaient parmi mes matières préférées, et j’étais ravi
d’apprendre que c’est avec l’une de nos voisines, Madame Jeanne
Valibus, originaire du Limousin comme ma mère, et donc toutes
deux liées par cette complicité régionale, que je serais bientôt
initié aux civilisations de l’Antiquité.
Depuis 1958, notre pays avait connu un certain nombre
d’événements, dont le plus important avait été l’élection de Charles
de Gaulle à la présidence de la République, en remplacement de
René Coty. Peu de temps avant, une importante cérémonie s’était
aussi déroulée à Paris pour célébrer le nouveau siège offciel de
15(2)l’UNESCO, Place de Fontenoy . Enfn, en février 1959, pour la
première fois, le gouvernement français ajoutait à ses ministères,
celui des Affaires culturelles. À sa tête, avait été nommé André
Malraux, un fdèle ami du général, aux idées pourtant bien
éloignées des siennes, mais qui lui resta néanmoins toujours
dévoué. Même si j’étais encore novice pour comprendre toute
cette actualité qui se déroulait sous mes yeux, j’avais l’impression
que nous sortions avec sérénité d’une période secouée par de
multiples soubresauts. Le dénouement de la guerre d’Algérie
tardait encore, mais l’espoir d’une issue pacifque commençait à
poindre.
Au collège Beausoleil, j’avais retrouvé plusieurs de mes
camarades de Sommeville et fait la connaissance de nouveaux,
venant notamment de Quincy-sous-Sénart, ville limitrophe et à
l’époque dépourvue d’une institution d’enseignement secondaire.
(3)Christian, Lionel, Hervé , étaient du nombre. Ils avaient avec
moi un même engouement pour l’archéologie et nous avions
l’habitude de passer nos jeudis ensemble, à la découverte de la
région et de ses trésors. À bicyclette, nous parcourions la campagne
briarde : Lieusaint, où d’infnis champs de betteraves cernaient
la ville, Dammarie-les-Lys, Jarcy, Varennes, Moissy-Cramayel,
Évry et Grégy-sur-Yerre, mais également Brie-Comte-Robert où,
à la recherche de présumés souterrains, nous tentions de percer
eles mystères des ruines abandonnées d’un château du XII siècle,
construit par Robert, comte de Dreux et frère de Louis VII. Ces
sorties hebdomadaires avaient fni par séduire plusieurs autres
de nos camarades et, au bout de quelques mois, nous formions
déjà un bon petit groupe où régnait une harmonie sans faille. Tout
allait d’ailleurs si bien que nous avions envisagé de mettre sur
pied une association, projet auquel il fallut, à notre grand regret,
renoncer, car nous étions trop jeunes pour en faire la déclaration
à la Préfecture de Police.
Dès la rentrée, Madame Jeanne Valibus commença son
cours d’histoire et me demanda de préparer un exposé illustré
sur l’Égypte pharaonique, qu’elle souhaitait me voir présenter
(2) Inauguré le 3 novembre 1958. Architectes du nouveau siège : Marcel Breuer, Pier
Luigi Nervi et Bernard Zehrfuss. Ingénieur ayant supervisé la construction : Eugène
E.Callison. Auparavant, de 1949 à 1958, le siège de l’UNESCO se trouvait à l’Hôtel
Majestic, dans le seizième arrondissement de Paris.
(3) Christian Chapoton, Lionel Pilard, Hervé Tymen.
16quelques semaines plus tard. Le sujet m’intéressait d’autant
plus que, depuis un certain temps, la télévision comme la radio
diffusaient des nouvelles concernant le projet d’un gigantesque
barrage, que le président Gamal Abd El-Nasser voulait faire
construire sur le Nil, pour moderniser son pays. On disait alors
que de magnifques monuments pourraient disparaître sous les
eaux, ce qui avait excité mon envie de les mieux connaître. Au
bout de quelques jours, j’avais pu réunir des photographies prises
dans plusieurs périodiques, et lire un ouvrage de Marie-Thérèse
(4)Gadala que l’on m’avait offert sur l’Égypte et la Palestine . Ses
illustrations en sépia, comme son texte, écrit avec une indéniable
poésie, me guidèrent sans peine dans le dédale de cet Orient des
pharaons, des califes, des rois-mages, des pierres précieuses et de
l’encens, sans oublier cet étrange monde de dieux qui arboraient
de bien curieuses têtes animales... Le moment était venu de faire
partager mes premières impressions à mes camarades de classe,
mais je comptais surtout sur mon professeur pour en savoir
davantage sur cette mystérieuse et prestigieuse civilisation.
Nous avions tous apprécié, durant ce premier trimestre,
le talent dont Madame Jeanne Valibus avait fait preuve pour
nous introduire auprès des anciens Égyptiens, de leur culture et
de leurs grandioses monuments. Mais il avait fallu tourner cette
passionnante page d’histoire un peu rapidement, afn de respecter
le programme de l’année scolaire. Il nous restait à étudier la
Grèce des siècles obscurs à Périclès, les conquêtes d’Alexandre
le Grand, puis la formation et l’expansion de l’Empire romain...
Bref, nous étions déjà loin des rives du Nil, lorsque, le 8 mars
1960, j’entendis à la radio, la retransmission d’un appel qui avait
été lancé par Vittorino Véronèse, à l’époque directeur général de
(5)l’UNESCO . Cette fois, il n’y avait plus de doute : plusieurs
(4) Marie-Thérèse Gadala, Égypte-Palestine. Du Sphinx à la Croix. Aquarelles de
Marius Hubert-Robert. Éd. Arthaud, Grenoble, 1930.
(5) «Les travaux du grand barrage d’Assouan ont commencé. Avant cinq ans, la vallée
moyenne du Nil sera transformée en un immense lac. Des édifces prodigieux, qui
comptent parmi les plus admirables de la planète, sont menacés d’être submergés par
les eaux, dont la retenue donnera la fertilité à de vastes étendues de désert. Mais à
quel prix effrayant risquent d’être payés les nouveaux champs livrés aux tracteurs, les
sources d’énergie promises aux futures usines ? Certes, quand il s’agit de la subsistance
d’hommes vivants et souffrants, on ne saurait balancer à sacrifer des effgies de granite
ou de porphyre. Mais personne ne peut se trouver contraint à un tel choix sans être
désespéré de devoir le faire. Entre le legs du passé et le son immédiat d’une population
17temples de la Nubie égyptienne se trouvaient en péril par la
construction du fameux barrage qui risquait de les engloutir à tout
jamais. À la télévision, ce soir-là, c’est en écoutant André Malraux
répondre à ce pressant et solennel message que mon émotion fut à
son comble. Avec le lyrisme très personnel qu’on lui connaissait,
notre ministre ft ressurgir en moi, tout cet enchantement que je
concevais pour l’Orient. Bien plus tard, en lisant ses célèbres
déshéritée à l’ombre d’un des plus somptueux héritages de l’Histoire, entre les moissons
et les temples, il n’est certes pas facile de décider. Pour moi en tout cas, je plaindrais
qui, ayant à prendre une décision, choisirait sans angoisse, et qui, la décision prise, et
quelle qu’elle ait été, pourrait en porter sans remords la responsabilité. Aussi n’est-il
pas étonnant que les gouvernements de la République arabe unie et du Soudan se soient
adressés à un organisme international, à l’Unesco, pour lui demander d’essayer de sauver
les richesses en péril. Ces richesses, en effet, dont il est déjà affigeant d’être obligé de
dire que la perte peut en être prochaine, n’appartiennent pas seulement aux nations qui
en sont aujourd’hui dépositaires. Le monde entier a droit à leur pérennité. Elles font
partie d’un patrimoine commun qui comprend aussi bien le message de Socrate que les
fresques d’Ajanta, les murs d’Uxmal que les symphonies de Beethoven. Une protection
universelle est due aux monuments de valeur universelle. Chaque fois qu’il se perd un
seul de ces biens qui, selon la formule du poète, ne diminuent pas, mais augmentent par
le partage, tous les hommes se retrouvent également frustrés. D’autre part, il ne s’agit
pas seulement de maintenir ce qui peut disparaître : il s’agit de répandre et de multiplier
une opulence encore secrète. En contrepartie de l’aide que le monde leur apporte,
les gouvernements du Caire et de Khartoum ouvrent aux fouilles des archéologues
l’étendue entière de leur territoire et consentent que la moitié des œuvres d’art rendues à
la lumière par la science et la chance aillent enrichir les musées étrangers. Ils acceptent
jusqu’au transport, pierre par pierre, de certains édifces de la Nubie. Une ère nouvelle,
un développement superbe sont ainsi offerts à l’égyptologie, si bien qu’au lieu d’un
monde appauvri d’une partie de ses prodiges, c’est soudain pour l’humanité l’espoir
assuré d’une révélation des splendeurs inédites. Une si belle cause mérite un effort à
sa mesure. C’est pourquoi j’invite avec confance les gouvernements, les institutions et
les fondations publiques ou privées, et toute personne de bonne volonté, à contribuer
au succès d’une œuvre sans précédent dans l’Histoire : services, engins, argent seront
également nécessaires. Tous peuvent contribuer et de mille manières. Il convient qu’une
terre qui fut, tant de fois, au cours des siècles, le théâtre ou l’enjeu des contestations
de l’avidité, soit une preuve persuasive de fraternité internationale. «L’Égypte est un
don du Nil». Telle est la première phrase grecque que d’innombrables écoliers ont
appris à traduire. Que les peuples s’unissent pour empêcher le Nil, source accrue de
fécondité et d’énergie, de devenir le tombeau liquide d’une partie des merveilles que les
hommes d’aujourd’hui ont reçues des hommes de jadis.» [Appel pour la sauvegarde des
monuments de Nubie, Paris, UNESCO, 8 mars 1960. Vittorino Véronèse (1910-1986)
a été directeur général de l’UNESCO de 1958 à 1961]. Cf. également: Le Courrier de
l’UNESCO, «L’Unesco lance un appel au monde : sauvez les trésors de Nubie», février
1960 (numéro spécial) ; Le Courrier de l’UNESCO, «Abou Simbel. Maintenant ou
jamais», n° 10, octobre 1961.
18Oraisons funèbres, il me fut alors facile de retrouver le passage
de son discours qui m’avait tant bouleversé :
«[...] Le lent fot du Nil a refété les fles désolées de la Bible,
l’armée de Cambyse et celle d’Alexandre, les cavaliers de Byzance
et les cavaliers d’Allah, les soldats de Napoléon. Lorsque passe
au-dessus de lui le vent de sable, sans doute sa vieille mémoire
mêle-t-elle avec indifférence l’éclatant poudroiement du triomphe
de Ramsès, à la triste poussière qui retombe derrière les armées
vaincues. Et le sable dissipé, le Nil retrouve les montagnes
sculptées, les colosses dont l’immobile refet accompagne depuis
si longtemps son murmure d’éternité. Regarde vieux feuve dont
les crues permirent aux astrologues de fxer la plus ancienne
date de l’Histoire, les hommes qui emporteront ces colosses
loin de tes eaux à la fois fécondes et destructrices : ils viennent
de toute la terre. Que la nuit tombe, et tu reféteras une fois de
plus les constellations sous lesquelles Isis accomplissait les rites
funéraires. Mais le plus humble des ouvriers qui sauvera les
effgies d’Isis et de Ramsès te dira ce que tu sais depuis toujours,
et que tu entendras pour la première fois : “Il n’est qu’un acte
sur lequel ne prévale ni la négligence des constellations ni le
murmure éternel des feuves : c’est l’acte par lequel l’homme
arrache quelque chose à la mort.»
[A. Malraux, Oraisons funèbres, Éd. Gallimard, Paris, 1971,
pp. 59-60].
La campagne internationale de sauvegarde des monuments
de Nubie venait d’être offcialisée et je n’attendis pas longtemps
pour en diffuser l’information auprès de mon professeur et des
élèves de ma classe. Il fallait agir sans tarder pour soutenir cette
noble cause et l’idée me vint alors de faire une collecte pour
l’adresser à l’organisation internationale qui avait tant besoin de
gros moyens matériels, mais aussi d’un énorme soutien fnancier.
Le jeudi qui suivit, après avoir rassemblé le don auquel j’ajoutais
une bonne partie de mes propres économies, j’envoyais un
mandat à l’UNESCO, accompagné d’une lettre dans laquelle
j’exprimais mon espoir le plus vif de voir les temples égyptiens
sauvés de ce tragique destin. Peu de semaines après, je reçus, du
Service de la Nubie, une chaleureuse missive de remerciements,
qui m’encouragea à suivre intensément les avancées de cette
grande aventure humaine. Ce désir était si fort que régulièrement,
je demandais des nouvelles aux responsables de l’UNESCO pour
19m’assurer que rien ne viendrait à l’encontre du titanesque déf qui
avait été lancé. Une lettre, datée du 22 août, m’était parvenue de
Jan Karel van der Haagen, et me rassurait sur la volonté qui était
celle de l’organisation :
«Mon jeune ami.
L’organisation de l’action internationale de sauvegarde des
monuments de Nubie ne me permet pas, à mon vif regret, de
répondre longuement aux lettres comme celle que vous m’avez
adressée le 9 juillet dernier et que j’ai lue avec beaucoup d’intérêt.
Mais je voudrais cependant vous dire que j’apprécie vivement
l’ardeur avec laquelle vous plaidez la cause des temples de Nubie
et que votre enthousiasme nous est un précieux encouragement à
poursuivre inlassablement notre tâche. Soyez certain, en tout cas,
que l’UNESCO ne ménage aucun effort pour assurer le succès de
la grande œuvre de solidarité internationale qu’elle a entreprise
en faveur de la préservation de l’un des plus somptueux héritages
du passé.
Je vous prie de croire, mon jeune ami, à mes sentiments les plus
cordiaux.»
[J.K. van der Haagen, directeur du Service de la Nubie à
l’UNESCO].
Durant la même période, j’avais également rédigé un
courrier pour le président Gamal Abd El-Nasser afn de l’exhorter à
ne pas laisser disparaître ces monuments plusieurs fois millénaires.
Avant de l’expédier, j’avais pris soin de lire son contenu à ma
famille, au cours d’un dîner à la maison. Mes parents et mes
frères, sans vouloir vraiment me décourager d’une telle initiative,
devaient toutefois penser, au fond d’eux-mêmes, que le président
égyptien avait certainement bien d’autres préoccupations en
tête que celle de s’attendrir sur ma correspondance. Or, courant
septembre, me parvint la réponse dans une enveloppe qui portait
en suscription le Bureau du Président de la République Arabe
Unie. Fièrement, je montrais la missive, datée du 30 août et ornée
des armoiries de la RAE, à mon père et à ma mère. Ils se rendirent
compte, en défnitive, que mon audace avait été récompensée.
«Monsieur
Nous sommes en possession de votre lettre et vous remercions
pour vos aimables sentiments. Nous sommes heureux de vous
affrmer que notre Président œuvre, de concert avec l’UNESCO,
pour sauver les admirables monuments de Nubie et préserver ainsi
20les immortels vestiges de la civilisation de l’Égypte ancienne.
Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de nos meilleurs
sentiments.»
[Hassan Sabry El-Kholi, directeur du Bureau du Président de la
République Arabe Unie].
Dans le Périgord, non loin du petit village de
Savignacles-Églises, c’est au château de Mayac que je passais désormais
emes vacances d’été. Datant du XVII siècle et situé en bordure
de l’Isle, ce bel édifce avait été mis à la disposition des enfants
du personnel du Ministère des Finances qui, selon les années, le
partageaient avec d’autres, venus d’écoles espagnoles. Devant sa
façade à pilastres qu’ornait un escalier balustré en fer à cheval,
s’étendait un vaste parc pourvu d’un bassin circulaire et d’une
orangerie bâtie à l’orée de la partie boisée du domaine. Par
ses vingt-neuf grandes fenêtres donnant sur le parc et ses deux
tourelles qui, à l’arrière, surplombaient la rivière, le château de
Mayac avait vraiment quelque chose de magique.
Cette région, je l’avais découverte pour la première fois en
1959, et je m’y étais très vite attaché. Non seulement ses paysages
sauvages et ses plateaux entaillés par la Dordogne et la Vézère
me séduisaient, mais également ses forêts de pins et ses vallées
aux riches cultures de blé et de maïs. Terre où la préhistoire avait
laissé une profonde empreinte, nous aimions partir à la rencontre
des grottes qui se trouvaient aux alentours. Celles de Rouffgnac,
des Eyzies-de-Tayac et surtout de Montignac m’avaient laissé
une forte impression. Je connaissais par cœur l’histoire de Marcel
Ravidat et de ses camarades qui, le 8 septembre 1940, avaient
dégagé dans les bois de Lascaux une cavité qu’ils pensaient
être un souterrain menant au château, et leur émerveillement,
quelques jours plus tard, en pénétrant avec une lampe à huile dans
les profondeurs de la terre... Nos randonnées nous conduisaient
encore dans des villes comme Domme, Beynac, Salignac ou
Sarlat, la médiévale, aux pittoresques ruelles et venelles que
bordaient de célèbres hôtels particuliers aux toits de lauze. On y
avait visité le palais des évêques et la fameuse cathédrale
SainteSacerdos qui remontait au XII siècle.
Mayac n’était qu’à une vingtaine de kilomètres de
Périgueux où nous avions l’habitude de nous rendre en car chaque
samedi pour faire les achats qui nous étaient nécessaires. Le
dimanche, en revanche, nous assistions le matin à la messe dans
21la chapelle Saint-Saturnin, attenante au château, dont l’entrée
faisait face aux dépendances et à la métairie. L’après-midi était
souvent consacré à une promenade dans les environs. Les autres
jours de la semaine, entre la pêche aux truites, les jeux organisés
par nos animateurs et les excursions, j’aimais à me retirer un
long moment dans l’orangerie pour reprendre la lecture de
livres que j’avais choisis d’emporter pour les vacances. Dans cet
environnement qui me convenait si bien, je prenais alors grand
plaisir à m’évader, captivé par les pages de romans fantastiques
ou de récits rocambolesques. Celui d’Alain Fournier, Le Grand
Meaulnes, était de ceux-là. Il m’avait réellement subjugué en
raison de ses nombreux rebondissements et du personnage
d’Augustin, cet adolescent à la fois mystérieux et aventurier, en
qui j’avais un peu tendance à me reconnaître. Mais c’était surtout
le fl de l’histoire elle-même qui m’avait fasciné, depuis l’amitié
et la complicité qui unissaient le héros du roman à François
Seurel, fls d’un instituteur, jusqu’à la rencontre de Meaulnes
avec Yvonne de Galais, dans ce domaine perdu et presque hors du
monde, où se déroulait une étrange fête. L’impatience de parvenir
à l’épilogue de ce troublant récit me hantait, d’autant qu’au fur
et à mesure que déflaient les chapitres, j’appréhendais une fn
tragique : ce qu’elle fut en réalité, puisque la jeune et merveilleuse
demoiselle, fnalement épousée par Meaulnes, mourut peu de
temps après avoir donné naissance à une petite flle... Le livre
refermé, je m’imaginais que ce triste dénouement aurait pu tout
eaussi bien se produire à Mayac au XVIII siècle, du temps où
le preux chevalier d’Aydie s’y était installé avec sa flle Célinie,
dont la légende avait immortalisé la beauté.
En Nubie, le sauvetage des temples progressait et je
restais toujours très attentif à son évolution. Je correspondais
maintenant avec des égyptologues de renom international
comme Christiane Desroches Noblecourt, Pierre du Bourguet,
Torgny Säve-Söderbergh, Walter Bryan Emery, Bernard Bruyère,
Mohamed Gamal Eddin Moukhtar, Miguel Angel García Guinea,
Martín Almagro, qui tous m’adressaient des publications, en
signe d’encouragement. J’avais été surtout très touché par un bel
ouvrage de Nina M. Davies, Picture writing in Ancient Egypt, que
m’avait envoyé le professeur Jaroslav Černý, avec une gentille
dédicace. L’Égypte devenait de plus en plus présente dans mes
pensées et, de temps à autre, Saroite Okacha, à l’époque ministre
22(6)de la Culture de la République Arabe Unie , me faisait parvenir
des photographies sur les opérations en cours, ou encore sur les
trésors du Musée du Caire qui commençaient à circuler à travers
le monde, dans le cadre d’expositions temporaires :
«Cher Monsieur Leblanc
J’ai bien reçu votre lettre datée du 3 janvier, ainsi que vos très
aimables vœux qui l’accompagnent et pour lesquels je vous
remercie vivement. À mon tour, je formule beaucoup de souhaits
pour que cette nouvelle année apporte la réalisation de vos désirs
les plus chers. Connaissant votre enthousiasme pour les œuvres
de l’Égypte ancienne, recevez, de ma part, ces quelques photos de
l’exposition de Toutankhamon qui a eu lieu vers la fn de l’année
1965 au Japon, et qui a remporté un succès indescriptible. Cette
exposition se tiendra très prochainement à Paris, et j’espère que
vous aurez l’occasion de la visiter.
Entretemps, je vous prie de croire, Cher Monsieur Leblanc, à
l’expression de mes sentiments très cordiaux.»
[Lettre datée du 3 février 1966, du Dr. Saroite Okacha,
vicepremier ministre et ministre de la Culture de la République Arabe
Unie].
(6) Saroite Okacha (1921-2012). Attaché militaire auprès des ambassades égyptiennes
de Paris et de Madrid (1953-1956), puis ambassadeur d’Égypte à Rome (1957-1958).
Ministre de la Culture et de l’Orientation nationale, de 1958 à 1962, puis de 1966-1968,
il soutient, pendant cette période, une thèse de doctorat en littérature à l’Université de
Paris-Sorbonne (1960), puis devient président de la Banque Nationale (Al-Ahly) de
1962 à 1966. Conseiller du président de la République pour les affaires culturelles en
1970, il fut également président du Conseil suprême des Arts et des Sciences sociales
en 1962 et, de nouveau, de 1966 à 1970. Maître d’œuvre de la campagne internationale
de sauvegarde des monuments de la Nubie (cf. Ramsès re-couronné. Hommage vivant
au Pharaon mort, Unesco, Paris, 1974). Médaille d’argent (1968) puis Médaille d’or de
l’UNESCO (1970). Commandeur de l’Ordre des Arts et Lettres (France, 1968). Auteur
de nombreuses œuvres encyclopédiques sur l’évolution de l’art mondial : The Egyptian
Art. Sculpture and Painting (1972), The Ancient Egyptian Art. Al Sekandari and the
Qubtees (1976), The Greek Between Myth and Creativity (1978), Michael Angelo
(1980), The Art of the Renaissance (1988), The Ancient Persian Art (1989), etc.... On
a souvent comparé ses analyses à celles d’André Malraux qu’il rencontra à plusieurs
reprises. En 1966, il reçut chez lui, à Maadi, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir,
avec qui il parla de musique, de littérature et d’art. Simone de Beauvoir, subjuguée par
son hôte, dira à ceux qui l’accompagnaient, «de toute ma vie, je n’ai jamais rencontré
quelqu’un d’aussi cultivé» (cf. Aly El-Samman, L’Égypte d’une révolution à l’autre.
Mémoires d’un citoyen engagé sous Nasser, Sadate et Moubarak, éd. du Rocher,
Monaco, 2011, p. 92).
23Au rythme des années, je poursuivais mes études
secondaires et, depuis 1966, j’étais inscrit au lycée d’enseignement
général de la rue Montmartre, à Paris. J’avais quitté la maison
(7)familiale et je partageais avec Bernard , l’un de mes plus chers
camarades d’enfance, un appartement que nous louait un couple
d’amis de mes parents, dans le quartier du Marais, rue du
Pontaux-Choux. Je connaissais bien la capitale pour y être venu
assez régulièrement, mais cette fois, j’y vivais en permanence et
proftais de tout ce qu’elle pouvait nous offrir. Bernard était féru de
piano, et nous allions donc souvent ensemble aux concerts qui se
produisaient ici ou là. Nous assistions également aux nombreuses
expositions d’art qui faisaient l’actualité. C’est d’ailleurs au
cours de l’une de ces manifestations culturelles, que j’avais fait la
rencontre de Jean Jacquart, éminent spécialiste d’histoire rurale
(8)qui, à l’époque, enseignait à l’Université d’Amiens . Jean était
un grand connaisseur de ballets, un fervent de danse classique, et
plusieurs fois, il m’avait entraîné à l’Opéra Garnier et au Théâtre
du Châtelet, pour y faire mon éducation des chorégraphies
admirables de Maurice Béjart et de George Balantine.
1967 fut une année décisive. Parvenu en classe de terminale
littéraire, il me fallait penser à l’avenir. En février, on inaugurait au
Petit Palais la magistrale exposition «Toutankhamon et son temps»,
organisée par Christiane Desroches Noblecourt, conservateur
en chef au Musée du Louvre. Quelque temps auparavant, c’est
avec avidité que j’avais lu son livre, Toutankhamon, Vie et mort
(7) Bernard Marrone.
(8) Jean Jacquart (1928-1998). Ancien élève de l’École Normale Supérieure de
SaintCloud (1947-1951) dont il sort agrégé d’histoire. Sous la direction de Roland Mousnier,
il soutient en 1971 sa thèse de doctorat d’État sur l’histoire des campagnes du Hurepoix à
l’époque moderne (Société et vie rurale dans le sud de la région parisienne du milieu du
e eXVI siècle au milieu du XVII siècle). Maître de conférence à l’Université de Picardie à
Amiens, puis professeur d’histoire moderne à l’Université de Paris I-Panthéon Sorbonne
(1976-1989). De 1972 jusqu’à sa disparition, Jean occupa également la fonction de
président de la Fédération des Sociétés historiques et archéologiques de Paris et
Ile-deFrance. Auteur et collaborateur de plusieurs publications dont les principales sont : La
crise rurale en Ile-de-France 1550-1670, éd. Armand Colin, Paris, 1974 ; L’histoire
de la France rurale, tome II, éd. Seuil, Paris 1975 ; L’histoire économique et sociale
erdu monde, tome II, Paris, 1978 ; François I , éd. Fayard, Paris, 1981; Bayard, éd.
Fayard, Paris, 1987. Afn de l’honorer, ses collègues, ses amis et ses anciens élèves lui
ont dédié, en 1994, un volume d’Hommages (Paris et ses campagnes sous l’Ancien
Régime, Paris, Publications de la Sorbonne). Pour sa biographie, voir également : M.
Lachiver, «Jean Jacquart (1928-1998)», Ruralia, 3, Lyon, 1998, pp. 1-17.
24d’un pharaon, et je savais aussi toute l’énergie qu’elle déployait,
depuis le début, pour la sauvegarde des monuments nubiens. Mon
inscription à l’École du Louvre allait bientôt me permettre de faire
sa connaissance, puisqu’elle y dispensait le cours d’archéologie
égyptienne.
La France vivait encore dans une douceur en apparence
tranquille. Charles de Gaulle était toujours aux commandes et
assistait, en mars, au lancement du Redoutable, un sous-marin
nucléaire qui renforçait ostensiblement notre force de dissuasion.
Il avait beaucoup œuvré pour revivifer les relations franco-arabes,
profondément affectées depuis l’intervention tripartite de 1956,
puis la guerre d’Algérie, dont les plaies se refermaient à peine. S’il
n’avait pas eu l’occasion de rencontrer le président Nasser, pour
lequel il avait pourtant de l’estime, il en connaissait son proche
entourage. Trois années de négociations, avec des émissaires du
(9)raïs*, dont Saroite Okacha et le maréchal Abd El-Hakim Amer ,
avaient été nécessaires pour que l’exposition Toutankhamon se
concrétise et remporte l’immense succès que lui avait réservé
la capitale. Un succès tout à l’honneur de l’égyptologie certes,
mais également une spectaculaire réussite diplomatique qui avait
permis de renouer avec l’Égypte une vieille et solide amitié. C’est
dans ce contexte de retrouvailles, qu’éclata cependant, début juin,
la dramatique guerre des Six Jours qui opposa l’armée de Nasser
et de ses alliés, à l’État juif. Plus symbolique que la défaite arabe
et la perte du Sinaï, fut la prise de la vieille ville de Jérusalem qui
devint dès lors la «capitale» d’Israël, malgré le ferme refus de la
plus grande partie de la communauté internationale.
En ces temps où le Proche-Orient était de nouveau
confronté à de sanglants confits, je tentais de me faire une
opinion sur ce qui avait mené à ces déchirements successifs et sur
(9) Abd El-Hakim Amer (1919-1967). Homme politique égyptien, ministre de la
Défense, puis maréchal (1958) sous la présidence de Gamal Abd El-Nasser. Il participa
à la révolution de 1952 et commanda l’armée pendant l’intervention tripartite (1956)
et la Guerre des Six Jours (1967). Nommé gouverneur de la Syrie (1959) pendant la
période de la République Arabe Unie, il occupa ensuite le poste de second vice-président
de la République Arabe d’Égypte à partir de 1961. En 1966, il fut le premier militaire
égyptien à se rendre en France après la guerre de Suez. Relevé de ses fonctions de
maréchal en juin 1967, il est arrêté et accusé d’avoir voulu renverser le gouvernement.
Il meurt de manière suspecte en résidence surveillée le 14 septembre 1967. Suicide ou
meurtre, aucune de ces deux versions n’a pu être encore élucidée, malgré l’ouverture
d’une enquête exigée par sa famille, en septembre 2012.
25la politique coloniale qui avait été notamment celle de notre pays.
Sur ces sujets si singuliers, Albert Camus était loin de me laisser
indifférent. J’avais lu presque tous ses ouvrages romanesques
et philosophiques, de même que ses nouvelles, ses essais et son
théâtre. Je connaissais bien les talents littéraires de ce Prix Nobel,
tragiquement disparu un jour de janvier 1960, sur une route de
Villeblevin, dans l’Yonne. L’écrivain avait su me séduire dans
L’Envers et l’Endroit, dans L’Étranger et dans Noces, par plusieurs
de ses réfexions et de ses méditations. J’avais tout autant été
conquis par L’Homme révolté, à l’origine d’une vive polémique
auprès de la mouvance surréaliste, après les critiques qu’exprimait
son auteur envers Les Chants de Maldoror et la pensée du Comte
de Lautréamont, défendue avec tant de véhémence par André
Breton, Léon Bloy ou encore Maurice Blanchot. J’adhérais
volontiers à son humanisme fondé sur la prise de conscience de
l’absurdité de la condition humaine mais aussi sur la révolte qui
conduit à l’action et donne un sens au monde et à l’existence.
Son engagement dans la Résistance comme son militantisme et
son refus de toute compromission ne pouvaient que me satisfaire,
de même que sa lutte contre les inégalités qui frappaient les
musulmans d’Afrique du Nord. Et pourtant, je restais désappointé
par certaines de ses prises de position qui allaient à l’encontre
de mes propres valeurs. Si j’admirais l’amour qu’il portait à
cette Algérie qui l’avait vu naître et grandir, si je comprenais de
surcroît ce lien presque charnel pour cette terre qu’il considérait
comme la sienne mais qui était en proie aux tiraillements les plus
déchirants, en revanche je ne pouvais admettre son opposition à
la revendication nationaliste d’indépendance algérienne. Homme
moral dans un contexte immoral, il y avait dans l’œuvre de Camus
quelque chose de déconcertant, comme un inconscient colonial et
un paradoxe qu’il m’était diffcile de partager. Sans doute est-ce
la raison pour laquelle je me retrouvais bien plus dans les propos
tenus par le général de Gaulle, et repris plus tard par Jacques
Chirac, lors d’un séjour au Caire. Rappelant que la relation de
la France avec le monde arabe devait demeurer une dimension
essentielle de sa politique étrangère, «tout nous commande, —
disait-il —, de reparaître au Caire, à Damas, à Amman et dans
toutes les capitales de la région, comme nous sommes restés
à Beyrouth : en amis et en coopérants»... et non en maîtres ou
colons.
26CHAPITRE II
u u uSUR LE CHEMIN DE L’UNIVERSITÉ MAI 68 DES TEMPLES
uSAUVÉS EN NUBIE ARCHÉOLOGIE GALLO-ROMAINE À
uLALONQUETTE GAMAL ABD EL-NASSER ET CHARLES
uDE GAULLE QUITTENT LA SCÈNE PREMIER VOYAGE EN
uÉGYPTE ET MA DÉCOUVERTE DE THÈBES
es études à l’École du Louvre m’occupaient presque Mà temps plein car, aux cours d’histoire générale
de l’art qui nous faisaient passer d’une civilisation à une autre,
s’ajoutaient ceux d’archéologie et de philologie égyptiennes que
dispensaient Christiane Desroches Noblecourt et Paul Barguet. Je
m’étais également inscrit à l’un des séminaires de l’École Pratique
des Hautes Études où l’on enseignait la religion et je souhaitais
pouvoir compléter cette formation par une licence d’histoire
ancienne que je me proposais d’entreprendre à l’université
dès l’année suivante. C’est le vendredi qu’avait lieu le cours
d’égyptologie, dans l’amphithéâtre Courajod qui était toujours
comble. Cette année-là, notre professeur nous entraîna dans le
sillage de la redécouverte des momies royales, mises à l’abri par
les grands prêtres d’Amon après les pillages ramessides, et de
leur rocambolesque histoire depuis la profanation des tombes
de la Vallée des Rois jusqu’à leur insolite transfert au Musée
du Caire. J’étais littéralement sous le charme de cette étonnante
épopée, que nous suivions comme les épisodes d’un feuilleton,
lorsque les premiers troubles estudiantins et sociaux secouèrent la
capitale puis la province. Ils étaient annonciateurs du soulèvement
populaire de mai 1968.
Il est vrai que depuis un certain temps notre société se
trouvait confnée dans une sorte de somnolence. La France
profonde souffrait d’un manque de modernité, le monde agricole
comme le milieu ouvrier ne percevaient aucune amélioration de
27leur condition matérielle. Toujours respecté à l’étranger, Charles
de Gaulle incarnait encore admirablement notre pays face aux
autres peuples, mais il n’avait sans doute plus l’énergie nécessaire
pour entreprendre les pressantes réformes que réclamaient nos
campagnes et nos villes, même si notre industrialisation donnait
l’impression d’avancer. La jeunesse, toutes classes confondues,
s’impatientait de pouvoir enfn s’exprimer sur le devenir de notre
nation et sur son propre avenir. Le gouvernement n’avait pas pris
la mesure de ces urgences, n’avait pas vu monter cette agitation
générale qui devait, dès le début mai, s’amplifer et dégénérer
en une vaste insurrection nationale. Au-delà de la remise en
cause du régime gaullien en place depuis dix ans, la contestation
devint multiforme. Le mouvement lycéen et étudiant revendiqua
la libéralisation des mœurs, se mobilisa contre les structures
universitaires considérées comme désuètes, puis fnit par s’en
prendre à la société de consommation, au capitalisme et même
aux valeurs traditionnelles. Ainsi que le reconnut un peu plus
tard Georges Pompidou qui, à l’époque, était premier ministre,
«l’absurdité apparente de ces manifestations et de ces émeutes
recouvrait un véritable drame, dont j’ai eu clairement conscience
et qui m’a fait ressentir le poids terrible que portent ceux qui
prétendent gouverner un pays sans être sûrs eux-mêmes du but
vers lequel ils tendent ni que ce but réponde aux aspirations des
hommes.» [Georges Pompidou, Pour rétablir une vérité. Éd.
Flammarion. Paris, 1982, Lettre à François Mauriac, du 23 juillet
1968, pp. 246-247].
Je venais d’avoir tout juste vingt ans, lorsque les premières
barricades se dressèrent dans Paris, notamment au quartier latin
où la tension était montée après l’occupation de la Sorbonne.
Ma sensibilité politique était plutôt à gauche, et ma curiosité
m’introduisit dans le cercle des étudiants communistes dont j’étais
cependant loin de partager tous les idéaux, malgré l’infuence
(10)qu’avaient pu avoir sur moi les écrits d’André Gide , de Louis
(10) «Ce reproche fait communément au communisme de ne s’occuper que des questions
matérielles, de ne chercher à satisfaire en l’homme que des appétits vulgaires, de
négliger tête et cœur au proft du ventre — me semble provenir d’un grave malentendu.
Les questions matérielles ne sont les plus importantes aujourd’hui que parce qu’elles
doivent être résolues les premières. Il est naturel que, devant dresser la statue Homme,
on s’occupe d’abord du socle et des pieds. Il n’y a pas là préférence, mais simplement
priorité. Primum vivere ! La recherche de la nourriture et du logement, des vêtements
et du chauffage, n’implique aucun dédain des choses de l’esprit. Le cogito ergo sum de
28Aragon ou encore de Jean-Paul Sartre. Le soir, au moment
où nous occupions l’Institut d’art et d’archéologie de la rue
Michelet, nous nous retrouvions pour de longues discussions
dont peu parvenaient fnalement à me convaincre. C’est aussi
dans ce même bâtiment que l’égyptologie parisienne s’était
donnée rendez-vous, un après-midi, afn de dessiner les contours
de nécessaires améliorations à apporter aux établissements qui
l’enseignaient. Dominique Valbelle, Nicolas Grimal, Jocelyne
(11)Berlandini , et bien d’autres de notre génération étaient présents
autour de Christiane Desroches Noblecourt, de Jean Leclant et
de Jean Yoyotte pour tenter de satisfaire les revendications du
moment. Comme d’autres institutions jugées trop bourgeoises
ou conservatrices, l’École du Louvre n’avait pas échappé aux
affches satiriques, dont l’une montrait la Vénus de Milo avec,
en guise de légende, «la réforme de l’École du Louvre ? Les bras
m’en tombent!». Là encore, on avait palabré pendant des heures,
mais sans vraiment aboutir à de concluants résultats. Mai passa,
on évita de peu la guerre civile, mais la situation resta morose
jusqu’en avril 1969, date du référendum sur la régionalisation
dont le résultat poussa le général de Gaulle à la démission.
Depuis la nouvelle rentrée universitaire, je préparais une
licence d’histoire et continuais mon cursus à l’École du Louvre.
Bien que mon temps fût partagé entre les cours, le Cabinet
Champollion du Collège de France et la Bibliothèque Nationale de
la rue de Richelieu, je prenais également plaisir à voyager durant
les quelques semaines de congé qui scandaient l’année. À deux
reprises, je m’étais déjà rendu en Espagne, à Madrid, à Aranjuez,
Descartes implique déjà un certain confort. Sans poêle pas de cogito du tout. Une
impérieuse “pétition de poêle” (et d’un tas de choses avec) est à la base de toute
philosophie, de toute littérature, de tout art. C’est ainsi, et seulement ainsi, qu’on en
vient à considérer les besoins matériels de l’homme comme les plus importants,
c’està-dire ceux qu’il importe d’abord de satisfaire et dont il faut d’abord s’occuper. Et
ceuxlà seuls qui ont “de quoi” s’en indignent.» André Gide, Nouvelles Pages de Journal
(1932-1935), éd. Gallimard, Paris, 1936, pp. 161-162. Face à ce beau plaidoyer de
Gide, en faveur du communisme, les révélations de Nikita Khrouchtchev sur la dictature
stalinienne, et à l’origine de son limogeage en 1964, en montrèrent les terribles revers.
Après n’avoir vu pendant des années, lors de ses séjours en Union Soviétique, que la
trompeuse façade d’une idéologie qui prétendait ne vouloir que le bonheur des hommes,
on sait qu’André Gide abandonna son soutien au communisme.
(11) Dominique Valbelle (professeur titulaire de la chaire d’égyptologie de l’Université
de Paris IV-Sorbonne), Nicolas Grimal (professeur au Collège de France, chaire de
civilisation pharaonique), Jocelyne Berlandini-Keller (chargée de recherche au CNRS).
29puis à Barcelone, où j’avais notamment visité la Sagrada Familia
d’Antoni Gaudí, dont l’architecture organique me paraissait
d’une trop grande exubérance. À Tolède, en revanche, j’avais été
fasciné par l’œuvre du Greco, cet élève de Titien au tempérament
visionnaire, ce lointain précurseur de l’expressionnisme, dont les
peintures étaient révélatrices d’un mysticisme exalté. Invité par
l’un de mes frères qui vivait à Londres, j’avais pu encore m’initier
à la superbe collection égyptologique du British Museum et voir,
pour la première fois, l’original de la fameuse Pierre de Rosette,
emportée par les Anglais après la capitulation de l’armée française
(12)en Égypte .
En juillet, alors que je passais le week-end à
Combs-laVille, chez mes parents, j’eus l’aubaine d’assister, dans la nuit du
20 au 21, à l’alunissage d’Apollo XI, après quatre jours de voyage
dans l’espace. Au moment où Neil Armstrong et Edwin Aldrin
posaient le pied sur le sol lunaire, je ne pouvais m’empêcher de
penser à Jules Verne, et à son roman De la Terre à la Lune. Par ses
fulgurances et son étonnante anticipation, je trouvais décidément
que cet écrivain avait été bien en avance sur son temps ! Ce
moment d’intense euphorie planétaire dissipé, je pris le chemin
de la Haute-Vienne pour rendre visite à ma marraine qui habitait
désormais à Saint-Hilaire-les-Places, non loin de Nexon. Durant ce
petit séjour, j’avais également prévu de retrouver Roger Constant
qui, aimablement, m’invitait à venir à Montignac, sur ses terres,
pour me montrer le gisement préhistorique du Regourdou, situé
à six cents mètres de la grotte de Lascaux. Il y avait découvert,
en 1957, la plus vieille tombe à parois en pierre de l’humanité,
contenant un néanderthalien, dont l’étude fut, à l’époque, confée
au professeur Jean Piveteau. J’étais ravi de retrouver ce Périgord
auquel me rattachaient tant d’agréables souvenirs.
L’année 1970 s’écoula au rythme des cours, des examens,
et d’un emploi que j’occupais à mi-temps plusieurs fois par
semaine, pour subvenir à mes besoins. Le pays se remettait peu
(12) Le corps expéditionnaire français, commandé par le général Jacques-François
Menou et retranché dans Alexandrie après la bataille de Canope/Aboukir (21 mars
1801), capitula le 30 août. Aux termes de cette reddition, un traité fut signé le 31 (= 13
fructidor an IX), stipulant le rapatriement des troupes françaises par la fotte anglaise
et spécifant, au titre de «prise de guerre», la confscation de toutes les antiquités et
monuments rassemblés par les savants de Bonaparte, dont la Pierre de Rosette (article
16 du Traité d’Alexandrie).
30à peu de mai 68, mais Georges Pompidou, qui avait succédé
au général de Gaulle à l’Élysée, devait encore faire face à des
perturbations sociales. En Égypte, la construction du haut
barrage d’Assouan (Sadd el-aAli) venait de s’achever avec la
mise en route de sa dernière turbine. Nous étions en juillet et la
campagne de sauvegarde des monuments de la Nubie touchait à
sa fn. Plusieurs temples avaient été démontés et reconstruits à
l’écart de l’immense Lac Nasser. Celui d’Amada, littéralement
empaqueté et déplacé d’une pièce sur des chariots porteurs de
vérins hydrauliques, se trouvait désormais à deux mille six cents
(13)mètres de son emplacement initial . Les deux célèbres speos*
d’Abou Simbel, renaissaient à soixante-quatre mètres au-dessus
de leur site d’origine et avaient été déjà inaugurés le 22 septembre
1968, en présence du président égyptien et de René Maheu,
directeur général de l’UNESCO. En revanche, celui de Gerf
Hussein, par faute de moyens et de temps, avait été englouti par
les eaux du Nil. Il restait maintenant, pour clore défnitivement
cette vaste et remarquable entreprise, à transplanter sur une autre
île, les sanctuaires du prestigieux domaine d’Isis à Philæ, protégé
provisoirement par une enceinte de palplanches.
Avant les vacances d’été, Christiane Desroches
Noblecourt m’encouragea à rejoindre Jean Lauffray au Service
d’architecture antique de Pau, pour participer à la fouille d’une
villa gallo-romaine qu’il dirigeait depuis quelques années à
Lalonquette, un petit village des Pyrénées atlantiques. Pendant
tout le mois d’août et une partie du mois de septembre, j’avais
donc pu travailler aux côtés de cet architecte-archéologue qui
était aussi le responsable du Centre franco-égyptien pour l’étude
des temples de Karnak (CFEETK), fondé à Louqsor en 1967,
grâce à la volonté d’André Malraux, d’Edmond Michelet et de
(13) En fait, la technique utilisée pour le transfert du temple d’Amada fut la même que
celle qui avait été testée en 1961 pour le déplacement, sur une centaine de mètres,
edu château de Landas (XVII s.), à Loos-lez-Lille, implanté sur le tracé de la future
autoroute Lille-Armentières. Bien plus lourd que le temple d’Amada, il fut pourtant
déplacé comme celui-ci, en une seule pièce et en utilisant systématiquement la
précontrainte dans toutes les directions y compris les chaînages hauts. Cette opération
prit huit jours, alors que pour le temple d’Amada elle commença le 12 décembre 1964
et s’acheva le 26 mars 1965, la distance entre l’ancien site et le nouveau étant toutefois
nettement plus longue et avec une dénivellation de 65 m. Cf. J. Trouvelot et alii, «Le
déplacement du temple d’Amada», Supplément aux Annales de l’Institut technique du
ebâtiment et des travaux publics, 19 année, n° 228, déc. 1966, pp. 1416-1434.
31(14)Saroite Okacha . Ce séjour, bénéfque pour ma formation en
archéologie, me permit également de rencontrer Serge Sauneron
qui administrait, à l’époque, l’Institut français d’archéologie
orientale du Caire. Tous deux m’avaient aimablement proposé
de venir les voir en Égypte lors du voyage que j’escomptais
entreprendre l’année suivante.
Vers la fn septembre, je me trouvais depuis quelques jours
en compagnie de mon ami Jean Jacquart dans son domaine près
de Doudeville, en pays de Caux, lorsque j’appris la disparition
brutale du président Gamal Abd El-Nasser. J’avais éprouvé pour
l’homme et le politicien un certain respect, car en plus de sa
perspicacité et de son charisme, il avait su lutter avec dignité pour
l’indépendance de son pays, en le propulsant de surcroît sur la
voie de la modernité et d’une certaine justice sociale. Inspirateur
d’un nationalisme arabe de tendance laïque et fervent opposant
à l’obscurantisme religieux, le colonel Nasser fut également,
en ce temps, l’une des fgures historiques qui provoqua, avec
Jawaharlal Nehru et Marshal Josip Broz Tito, l’émergence du
Tiers-Monde face aux blocs occidental et soviétique. J’avais
suivi ses impressionnantes funérailles à la télévision et adressé
un message de condoléances à Saroite Okacha, qui me répondit
quelque temps plus tard :
(14) Jean Lauffray (1909-2000), archéologue et directeur de recherche au CNRS, a fouillé
en Syrie (Mari, Zénobia-Halabiyé), au Liban (Beyrouth, Byblos), en Turquie (Malatya),
puis en Égypte (Louqsor) où il fut, de 1967 à 1978, responsable du Centre
FrancoÉgyptien pour l’étude des temples de Karnak (CFEETK). Architecte des bâtiments
de France à Pau (1951-1964), il a également conduit plusieurs missions d’expertise
pour l’UNESCO. Auteur de Karnak d’Égypte. Domaine du divin, éd. CNRS, Paris,
1979. Notice biographique : cf. H. de Contenson, «Jean Lauffray (23 juin 1909-5 mars
2000)», dans Syria 78, 2001, p. 221 ; J.-Cl. Margueron, «Lauffray Jean (1909-2000),
dans Encyclopædia Universalis [en ligne].
Dès sa fondation, le CFEETK fut co-présidé par Christiane Desroches Noblecourt
(conservateur en chef du Département des antiquités égyptiennes du Musée du Louvre)
et Mohamed Gamal Eddin Moukhtar (président de l’Organisation égyptienne des
Antiquités). Directions successives : 1967-1978 = Jean Lauffray/Serge Sauneron (partie
française) et Ramadan Saaad/Sayed Abd El-Hamid Mohamed (partie égyptienne) ;
1978-1988 = Jean-Claude Golvin/Paul Barguet/Jean-Claude Goyon et Sayed Abd
El-Hamid Mohamed/Sayed El-Hegazy ; 1989-2004 = François Larché/Nicolas Grimal
et Abd El-Hamid Maaarouf/Mohamed Nasr/Holeil Ghaly ; 2005-2007 = Emmanuel
Laroze/Dominique Valbelle et Mansour Boraik (direction scientifque égyptienne :
Ali Radwan assisté de Gihane Zaki) ; 2008-2014 = Christophe Thiers et Mansour
Boraik (puis Abd El-Hakim Karar). Pour un historique, cf. Le Domaine d’Amon-Rê.
40 ans de coopération franco-égyptienne à Karnak (ouvrage collectif, dir. éditoriale
G. Zaki), Le Caire, 2007.
32«Cher Monsieur Leblanc
J’ai bien reçu la lettre par laquelle vous m’exprimez vos
condoléances à l’occasion du deuil qui atteint si cruellement
l’Égypte en la personne de son chef, le président Gamal Abd
El-Nasser, au plus fort de son action en faveur de la paix. En ces
heures douloureuses, la sympathie de ceux qui, en France, aiment
et apprécient l’Égypte et sa civilisation nous touche profondément
et nous apporte un réconfort dont nous sommes reconnaissants.
Je vous adresse avec mes remerciements bien sincères, mes
salutations les meilleures.»
[Saroite Okacha, président du Conseil suprême des arts et des
sciences sociales].
Peu de mois après cet événement, c’est Charles de Gaulle
qui s’éteignit à son tour, dans sa résidence de
Colombey-lesDeux-Églises, où il s’était retiré depuis sa défaite au référendum.
Le général-président comme le colonel-raïs, chacun à leur
façon, laissaient par leurs personnalités emblématiques une forte
empreinte sur l’histoire de leurs nations et, d’une manière plus
(15)générale, sur du monde . Comme chaque année, je
vins à Combs-la-Ville, pour célébrer les fêtes de Noël en famille.
J’y avais emporté Les Mémoires d’Hadrien de Marguerite
Yourcenar, ouvrage d’une rare érudition et qui, sans prétendre à la
vérité historique, me combla d’admiration pour cette romancière,
dont j’eus beaucoup de plaisir à lire, par la suite, l’œuvre littéraire.
En juin 1971, j’obtenais ma licence d’enseignement en
histoire qui m’ouvrait la voie à la préparation d’une maîtrise.
(15) Bien que Charles de Gaulle et Gamal Abd El-Nasser ne se soient jamais rencontrés,
les deux hommes avaient de l’estime l’un pour l’autre. Lors de la disparition de
Nasser, le Général de Gaulle avait fait remettre à Esmat Abd El-Meguid, à l’époque
ambassadeur d’Égypte en France, la lettre suivante : «Monsieur l’Ambassadeur, C’est
de tout cœur que je prends part au grand chagrin de l’Égypte. Par son intelligence,
sa volonté, son courage exceptionnels, le président Gamal Abd El-Nasser a rendu à
son pays et au monde arabe tout entier des services incomparables. Dans une période
de l’histoire plus dure et dramatique que toute autre, il n’a cessé de lutter pour leur
indépendance, leur honneur et leur grandeur. Aussi nous étions-nous tous deux bien
compris et profondément estimés. Ainsi avions-nous pu rétablir entre la République
Arabe Unie et la France les très bonnes relations que leur commandent leur grande
amitié séculaire et leur volonté commune de justice, de dignité et de paix [...].» [Lettre
datée du 29 septembre 1970, c’est-à-dire écrite le lendemain de la mort de Gamal
Abd El-Nasser]. Cf. A. Youssef, L’Orient de Jacques Chirac. La politique arabe de la
France, éd. du Rocher, Monaco, 2003, p. 220 (annexes).
33(16)Claude Mossé, helléniste bien connue et dont j’avais suivi les
cours à l’université, me proposa de diriger ce mémoire qui devait
porter sur l’esclavage dans Égypte gréco-romaine. Cette
annéelà, Christiane Desroches Noblecourt me demanda également de
rejoindre son équipe au Louvre, pour un stage au Département
des antiquités égyptiennes... bref, autant de bonnes nouvelles
ne pouvant que me réjouir, mais me faisant tout autant prendre
conscience du très long chemin qui me restait encore à parcourir.
Durant les premières semaines de septembre, c’est dans
la fébrilité que je me préparais à partir pour l’Égypte, où j’avais
prévu de séjourner un bon mois. Le 20 au soir, je me trouvais
déjà au Caire, où l’on m’avait réservé une chambre à la Garden
City House, une sympathique pension située juste derrière l’Hôtel
(17)Sémiramis et à proximité du centre-ville . «Celui qui n’a pas
(16) Claude Mossé, née en 1924, est aujourd’hui professeur émérite de l’Université de
Paris VIII. Agrégée d’histoire et spécialiste des aspects économiques et sociaux de la
Grèce antique, elle participa à l’école d’histoire ancienne française aux côtés de
JeanPierre Vernant et de Pierrre Vidal-Naquet. Auteur d’une thèse de doctorat d’État sur
La fn de la démocratie athénienne. Aspects sociaux et politiques du déclin de la cité
egrecque au IV siècle av. J.-C., dirigée par André Aymard, et publiée en 1962 (Paris,
PUF). On lui doit également plusieurs autres ouvrages, dont : La tyrannie dans la
Grèce antique, (éd. PUF), Paris, 1969 ; La colonisation dans l’Antiquité, (éd. Nathan),
Paris, 1970 ; La femme dans la Grèce antique, (éd. Albin Michel), Paris, 1983 ; La
Grèce archaïque d’Homère à Eschyle, (éd. Le Seuil), Paris, 1984 ; Démosthène ou
les ambiguïtés de la politique, (éd. Armand Colin), Paris, 1994 ; Politique et société
en Grèce ancienne. Le «modèle» athénien, (éd. Aubier), Paris, 1995 ; Alexandre. La
destinée d’un mythe, (éd. Payot), Paris, 2001 ; Regards sur la démocratie athénienne,
(éd. Perrin), Paris, 2013.
(17) Dès 1867, à son retour de l’Exposition universelle tenue à Paris, le khédive Ismaïl
va décider de transformer une partie de la capitale égyptienne. En à peine deux ans, juste
avant l’inauguration du canal de Suez à laquelle il souhaite donner un retentissement
mondial, il fait mettre en chantier l’aménagement de la ville moderne qui portera sur
deux-cent cinquante hectares. S’inspirant de l’«haussmannisme» triomphant, il fait
tracer tout un réseau de rues nouvelles reliant entre elles une douzaine de places. Grâce à
son audace, quelques centaines d’immeubles sortiront de terre, une gare sera construite
et un pont enjambera le Nil. Enfn, un opéra verra le jour près de l’Ezbékieh, transformé
pour la circonstance en parc «à l’anglaise» par le paysagiste du Bois de Boulogne,
Jean-Pierre Barillet-Deschamps (1824-1873). Ce sont en fait, deux villes juxtaposées
qui vont désormais coexister, ce qui fera dire à J. Berque qu’à partir de cette date, Le
Caire sera «comme un vase fêlé dont les deux parties ne pourront plus se ressouder»
(J. Berque, L’Égypte, Impérialisme et révolution, Paris, 1967, p. 85). Voir également
A. Raymond, «Le Caire» (chap. IX), dans R. Mantran (éd.), L’Égypte d’aujourd’hui.
Permanence et changement, 1805-1976, éd. CNRS, Paris, 1977. L’ouverture en 1907 du
34vu Le Caire, n’a rien vu», avais-je pu lire dans les contes arabes
des Mille et Une Nuits. Il fallait se rendre à l’évidence. Cité
légendaire aux multiples visages, Le Caire, il est vrai, exerça sur
moi comme une sorte de fascination, d’envoûtement. Sans doute
cette séduction vint-elle d’abord de la remarquable diversité,
à la fois historique et culturelle, qu’offraient ses quartiers où
s’imbriquaient tant d’époques et de civilisations différentes. Un
après-midi, je me rendis au Moqattam, un lieu privilégié qui me
permit d’embrasser la complexité magnifque et l’immensité de la
capitale égyptienne. Surplombant la «Cité des Morts» (Medinet
el-Maïetin) depuis ce massif rocheux, on pouvait voir jaillir les
minarets des innombrables mosquées, suivre dans le lointain
les méandres du Nil qui, pareil à un énorme ophidien argenté,
traversait la métropole... Et de là, discerner également un dédale
de rues et de venelles qui s’insinuaient entre les maisons et les
coupoles, donnant ainsi à cette tentaculaire agglomération l’aspect
d’une plaque de limon toute craquelée par les effets magiques
du soleil. Enfn, en toile de fond, émergeant de l’horizon dans
un poudroiement de brume, on pouvait encore deviner les trois
pyramides de Giza, pointant vers les cieux comme un déf à
(18)l’éternité, leurs angles de grandeur décroissante .
C’était là, déjà, d’inoubliables images, mais il me fallait
maintenant explorer plus sereinement les hauts lieux de cette ville
et de ses abords qui avaient tant fait rêver de voyageurs occidentaux.
Le Musée des antiquités pharaoniques, un bel édifce construit
eau début du XX siècle par Marcel Dourgnon et inauguré par le
Sémiramis, premier des grands hôtels internationaux à se fxer en bordure du Nil,
renforcera le caractère européen de cette nouvelle ville. Célèbre pendant des décennies
pour avoir hébergé des hôtes prestigieux, le fastueux Sémiramis fut cependant démoli
en 1979/1980 et remplacé par un autre hôtel, construit au même emplacement et portant
le même nom.
(18) Bien que la ville n’eût rien de comparable avec celle d’aujourd’hui, Abou Zeid
Abd El-Rahman Ibn Khaldoun qui arriva en Égypte en janvier 1383, sous le sultanat
d’El-Zaher Barqouq, fut également séduit par Le Caire. Voici ce qu’il nous en dit,
en écho à l’admiration qu’avait déjà manifestée Ibn Battûta : «J’ai vu la métropole
du monde, verger de l’Univers, ruche des nations... fourmilière humaine, portique de
l’Islam, trône de la royauté, éclatante de palais et de portiques, au-dedans, brillante
à l’horizon de couvents et d’écoles, éclairée des lunes et des étoiles de ses docteurs,
apparue sur la berge du Nil, feuve du Paradis» : cf. J. Berque, «Les capitales de l’Islam
méditerranéen vues par Ibn Khaldoun et les deux Maqqarî», Annales islamologiques,
VIII/5, Le Caire, 1969, pp. 81-82.
35(19)khédive Abbas Helmi II , se trouvait à proximité de mon hôtel.
La hâte d’en découvrir les riches collections ft que je m’y rendis
en priorité, parcourant salle après salle, sans jamais me lasser
d’examiner tous ces objets et monuments que les fouilles avaient
permis de mettre au jour et qui témoignaient, sans doute ici plus
qu’ailleurs, de la grandeur qui avait été celle de cette civilisation
à laquelle je consacrais désormais mes études. Le 25, je pris le
chemin des pyramides de Giza où je passais la journée, avant
d’aller voir, un peu plus tard, Memphis, Saqqarah et Abousir où il
me fallut revenir à deux autres reprises pour satisfaire pleinement
ma curiosité. Au Caire, j’avais pu rencontrer Serge Sauneron à
l’Institut français d’archéologie orientale situé dans le quartier
(20)de Mounira . Il m’avait aimablement reçu dans son bureau,
souhaitant mieux connaître les recherches que j’entreprenais pour
ma maîtrise d’histoire. Il me conseilla avec bienveillance en me
recommandant de rencontrer Jacques Scherer qui dirigeait alors
l’Institut de papyrologie de la Sorbonne, ce que je fs à mon retour à
Paris. Avant de rejoindre Louqsor, où Jean Lauffray avait proposé
(19) Un premier musée avait vu le jour en 1863 à Boulaq, en bordure du Nil, dans
les anciens bureaux de la Compagnie Fluviale, délaissés depuis la création de la ligne
de chemins de fer Alexandrie-Le Caire. Toutefois, dans ces locaux plutôt vétustes et
soumis aux inondations annuelles du feuve, les quatre ou cinq pièces d’exposition
furent vite remplies. Il fallut patienter néanmoins jusqu’en 1889 pour procéder au
transfert des antiquités vers un lieu mieux adapté, à savoir l’un des palais du khédive
Tawfk, hérité de son père, et construit à l’emplacement de l’actuel zoo de Giza. En
1895, à la suite d’un concours international organisé par Honoré Daumet, président
de la Société centrale des architectes de France, Marcel Dourgnon (1858-1911) fut
choisi parmi les nombreux candidats pour concevoir fnalement le nouveau musée
des antiquités pharaoniques, celui que l’on visite aujourd’hui, à proximité de la Place
el-Tahrir. Abbas Helmi II (1874-1944), dernier khédive d’Égypte en fut le principal
mécène et l’inaugura en novembre 1902. Cf. E. Godoli et M. Volait (dir.), Concours
pour le musée des antiquités égyptiennes du Caire 1895, coll. D’une rive l’autre, éd.
Librairie Picard, CNRS-INHA, Paris, 2010.
(20) L’Institut Français d’Archéologie Orientale (IFAO) du Caire fut d’abord installé
boulevard Mohamed Ali, non loin de l’actuel musée d’art islamique (1881-1885),
puis avenue de Boulaq (1885-1897) et ensuite rue Antikhana (1897-1907) dans un
bâtiment construit par l’architecte français Ambroise Baudry (1838-1906), à qui le
khédive Ismaïl avait également confé l’achèvement du palais de Giza (1875-1877) et
la conception de l’immeuble aux arcades de l’Ezbékieh (cf. M.-L. Crosnier-Leconte et
M. Volait, L’Égypte d’un architecte : Ambroise Baudry 1838-1906, éd. Somogy, Paris,
1998). Depuis 1907, l’Institut se trouve dans le quartier de Mounira (37 rue Cheikh Aly
Youssef), où il occupe un palais, ancienne propriété de la princesse Nimet-Allah Tawfk
(1881-1966), flle de Mohamed Tawfk, ex-khédive d’Égypte, achetée à l’époque par le
Ministère français de l’Instruction publique, des Beaux-arts et des Cultes.
36de m’accueillir, il me restait encore à visiter le quartier copte et
son musée, ainsi que quelques-unes des illustres mosquées du
Caire islamique. Je fus surtout subjugué par celles d’Ibn Touloun,
d’El-Rifaï, du sultan Hassan, et par la citadelle de Salah El-Din
l’Ayyoubide et de Mohamed Ali, au-delà de laquelle s’épanouit
la célèbre «Cité des Morts», cette vaste nécropole mamelouke où
résident également de nombreux vivants, dont certains, exilés de
Suez, d’Ismaïlia et de Port-Saïd, avaient fui leurs villes en 1967,
après les bombardements de l’artillerie israélienne.
Dans la soirée du 2 octobre, en compagnie de Pierre Louis
Blanchard, un jeune écrivain rencontré pendant mes pérégrinations
cairotes, je pris, à la gare centrale, le train pour le Sud. Douze
bonnes heures, dans un convoi plutôt chaotique et pittoresque,
furent nécessaires pour atteindre Louqsor qui sommeillait encore
à notre arrivée. Impression étonnante que celle de traverser
cette ville de province en calèche, avant de voir apparaître un
Nil majestueux longeant les grandioses vestiges du temple...
Sensation singulière aussi que celle de contempler, depuis la
corniche, la légendaire et imposante montagne thébaine qui se
détachait dans le lointain et dont j’étais impatient de connaître
les secrets ! Parvenu à Thèbes, «l’aînée de toutes les villes du
monde» ainsi que la qualifait Jean-François Champollion, j’étais
vraiment réjoui de pouvoir enfn, comme tant d’autres avant moi,
en admirer les merveilles maintes fois vantées depuis l’Antiquité.
À Karnak, Jean Lauffray s’apprêtait à partir sur le chantier.
Il me reçut avec aménité et me confa à Hélène Piankoff, épouse du
(21)célèbre égyptologue russe disparu en 1966 , qui assurait depuis
quelque temps l’intendance du Centre franco-égyptien d’étude
des temples de Karnak. Elle me conduisit jusqu’à la chambre que
(21) Alexandre Piankoff (1897-1966), fut, en Allemagne, l’élève d’Adolphe Erman
et de Kurt H. Sethe, puis en France, de Henri Sottas et d’Étienne Drioton. Titulaire
d’une thèse de doctorat (Le cœur dans les textes égyptiens) soutenue à l’Université
de Paris, en 1930. Membre scientifque de l’IFAO en 1946. Philologue, il consacra
surtout ses travaux de recherche aux textes funéraires de l’ancienne Égypte. Auteur
de plusieurs ouvrages : Le Livre des Portes. Textes hiéroglyphiques, MIFAO 68, Le
Caire, 1939 (en coll. avec Charles Maystre) ; «Le Livre des Quererts», BIFAO 41-43
et 45, Le Caire, 1944-47 ; La création du disque solaire, BdE 19, Le Caire, 1954 ;
The Tomb of Ramesses VI, 2 vol., Pantheon Books, New York, 1954 ; The Litany of
Re. Texts translated with Commentary, Bollingen Series XL/4, Pantheon Books, New
York, 1964, etc... À son sujet, voir encore W.R. Dawson et E. Uphill, Who was Who in
Egyptology, London, 1972, pp. 231-232.
37je devais occuper, en me donnant toutes les consignes utiles pour
que mon séjour se déroule le plus agréablement possible. Cette
femme, d’une gentillesse et d’un dévouement exemplaires, avait
le don d’accueillir et d’aider les nouveaux arrivants, qu’ils soient
chercheurs ou stagiaires. Installé confortablement dans une jolie
maison à coupole, en bordure du Nil, il me restait maintenant à
organiser les visites que je comptais entreprendre, aussi bien sur la
rive droite que sur la rive gauche. D’abord, il y avait le prestigieux
domaine d’Amon-Rê qui m’attendait et dont l’étendue comme la
complexité requérait la présence d’un bon guide. Si Jean Lauffray
m’avait gentiment consacré quelques heures sur le site, surtout
pour me présenter les travaux de fouille qu’il y effectuait avec son
équipe, je dus y revenir à bien d’autres reprises, en compagnie du
bel ouvrage de Paul Barguet sur Karnak, édité quelques années
auparavant et qui faisait, à l’époque, autorité sur la connaissance
(22)et la chronologie de ses impressionnantes ruines . Il me fut
particulièrement précieux pour comprendre cet enchevêtrement
de monuments qui se voulaient tous à la gloire du «roi des dieux».
Le temple de Louqsor me fut moins diffcile à appréhender,
bien que là encore plusieurs souverains y aient laissé leurs marques.
Comme à Karnak, cet édifce, d’une belle élégance architecturale
et d’une grande richesse iconographique, méritait que l’on s’y
attarde longuement. J’eus la chance d’y croiser Labib Habachi,
un égyptologue égyptien francophone, qui était également
(23)inspecteur en chef des antiquités . Il connaissait fort bien ce
(22) P. Barguet, Le temple d’Amon-Rê à Karnak. Essai d’exégèse. RAPH 21, IFAO, Le
Caire, 1962.
(23) Labib Habachi (1904-1984). Après un diplôme d’égyptologie obtenu en 1928 à la
Faculté des arts de l’Université du Caire, L. Habachi entra au Service des Antiquités
où il ft toute sa carrière, comme inspecteur puis inspecteur en chef. Homme de
terrain, il travailla sur de nombreux sites depuis le Delta jusqu’à la Haute Égypte.
Après la campagne de sauvegarde des monuments de la Nubie à laquelle il prit part
(notamment à Qoustoul, Ballana et Serra-Est), il fut l’initiateur, sur l’île Éléphantine,
de la restauration du tombeau d’Heqaïb, «surintendant des contrées étrangères» sous
le règne de Pépi II. En fn de carrière, l’Institut Oriental de l’Université de Chicago lui
proposa un poste d’archéologue-consultant à Louqsor, qu’il occupa jusqu’à sa mort.
Bien qu’originaire de Mansoura, L. Habachi fut inhumé sur la rive gauche, au pied
de la montagne thébaine, dans le cimetière du Deir el-Mohareb, près des ruines de
Malqatta. Cf. G. Moukhtar, «Notice nécrologique de Labib Habachi», ASAE 70, 1985,
pp. 433-435, suivie de M. Trad, «Bibliography of ASAE 70,1985,
pp. 437-446. Voir également : J. Kamil, Labib Habachi. The Life and Legacy of an
Egyptologist, American University in Cairo Press, Cairo, 2007.
38monument pour y avoir travaillé, et m’ouvrit avec complaisance
la chambre de la naissance d’Amenhotep III, qui était jusque-là
fermée aux visiteurs. Il me conduisit encore jusqu’au sanctuaire
pour me montrer l’image d’Alexandre le Grand fguré en pharaon
et offciant devant Amon. J’allais de découverte en découverte et
mémorisais, au fur et à mesure, toutes les scènes que je n’avais
vues, jusque-là, que dans les livres d’étude.
La traversée vers l’occident de Thèbes se faisait par un
bac, comme c’est toujours le cas aujourd’hui. À peine débarqué
à l’ouest, il me fallut prendre un taxi, d’une apparence plutôt
déglinguée, pour me rendre sur les illustres sites de la rive
gauche. Pendant plusieurs kilomètres, je vis défler une luxuriante
campagne où alternaient champs de maïs, de blé et de luzerne,
avant de parvenir enfn aux Colosses de Memnon qui, pareils à
deux gigantesques sentinelles, semblaient garder l’accès d’un
mystérieux domaine. Et puis, ce fut l’émerveillement face à
la majestueuse montagne que dominait une cime en forme de
pyramide naturelle. Cet extraordinaire paysage minéral qui barrait
l’horizon, m’apparut grandiose, sublime, et étonnamment vivant
par les multiples maisons de paysans aux vives couleurs qui en
ponctuaient les versants. J’entrais peu à peu dans ce monde que
l’on disait pourtant réservé aux morts, et que l’on associait à des
noms légendaires et non moins énigmatiques... Gournet Maraeï,
Deir el-Medineh, Cheikh Abd el-Gournah, Draa Aboul Neggah,
el-Khôkha, el-Taref, Medinet Habou...
Mes pas me conduisirent d’abord au Ramesseum, un
temple de Ramsès II, à propos duquel notre professeur de l’École
du Louvre avait consacré, quelques années auparavant, son cours
magistral en nous initiant à son architecture et à son décor. Sur
place, j’en parcourus les ruines, ébloui par la beauté du site, me
souvenant aussi de la forte admiration qu’en avait ressenti
JeanFrançois Champollion lui-même, qui, dans le sillage des savants
de Bonaparte, y avait reconnu, comme eux, le fameux tombeau
(24)d’Osymandyas de Diodore de Sicile . Un autre jour, je me rendis
à Medinet Habou, afn d’y visiter le mémorial de Ramsès III.
Sans être une réplique absolument fdèle du Ramesseum, il me
(24) Sur le tombeau d’Osymandyas qui fut par la suite identifé au Ramesseum, voir la
description qu’en donne Diodore de Sicile dans sa Bibliothèque Historique, Livre I,
47-49. Cf. Diodore de Sicile. Naissance des dieux et des hommes, trad. de M. Casevitz,
Les Belles Lettres, Paris, 1991, pp. 61-64.
39permit néanmoins d’imaginer ce que celui-ci avait dû être au
temps de sa splendeur. De Medinet Habou, je gardais surtout
en mémoire certaines des planches de la Description de
l’Égypte où l’entrée du monument était encore ensevelie sous
des monticules de décombres, et je réalisais alors quel avait été
l’immense travail accompli par les équipes d’Auguste Mariette
pour en faire réapparaître toutes les structures oubliées jusque-là.
Le «migdol» du temple de Medinet Habou à l’automne 1874, avant
les travaux de déblaiement par les équipes de Mariette. (Cliché W. de
W. Abney, Thebes and Its Five Greater Temples, Londres 1876).
C’est à proximité du temple, à l’Habou Hôtel, sorte d’auberge
locale, que je fs la connaissance du hadj* Ahmed Hassan, un
homme d’âge respectable, qui avait été pendant longtemps
(25)le raïs dévoué de Bernard Bruyère lorsqu’il fouillait à Deir
el-Medineh. Il me proposa de venir, à ma convenance, partager
un repas chez lui, dans les hauteurs de la montagne, et de me
conduire ensuite au village des artisans.
Dans la semaine qui suivit, je revins sur la rive gauche afn
d’explorer d’autres temples dits «funéraires», notamment ceux de
(25) Bernard Bruyère (1879-1971), ancien élève de l’École du Louvre et membre
scientifque de l’IFAO, a consacré une grande partie de sa carrière d’égyptologue à
l’exploration méthodique et à l’étude du village des artisans de Deir el-Medineh, connu
dans l’antiquité, sous le nom de Set Maât. Il acheva ce vaste programme commencé en
1922 par la fouille d’un grand puits (1949-1951) situé au nord du village et qui se révéla
extrêmement riche en vestiges archéologiques. À Chatou, ville d’où il était originaire, a
été fondé, en 1984, un Centre d’étude d’histoire de l’art qui porte son nom.
40erSethi I à Gournah, et d’Hatshepsout à Deir el-Bahari, où œuvrait
une mission polonaise de l’Académie des sciences de Varsovie
(26)que dirigeait le professeur Kazimierz Michalowski . Avec
son équipe, il y accomplissait depuis déjà plusieurs années un
important programme de reconstruction. Lors de cette nouvelle
journée à l’ouest de Thèbes, je répondis également à l’invitation du
hadj Ahmed Hassan qui m’accueillit de manière très chaleureuse
dans sa maison de Gournet Maraeï. Après m’avoir présenté ses
frères et d’autres parents, un copieux déjeuner me fut servi, au
cours duquel il m’évoqua les riches souvenirs qu’il conservait
de cette relation, empreinte de grande estime, avec la famille
Bruyère. Ensuite, il me guida dans ce que fut jadis la Set Maât*,
une agglomération installée au fond d’un vallon et où vécurent,
au Nouvel Empire, des générations d’ouvriers chargés de creuser
et de décorer les tombes royales. Il m’entraîna enfn, au-delà
(27)d’un petit temple ptolémaïque , vers un impressionnant et très
profond puits, foré dans les marnes de la montagne, que l’on crut
longtemps être une tombe et dont il avait supervisé, en présence
de son directeur, le diffcile et même dangereux dégagement. Il
était déjà tard, mais avant de regagner Karnak, il convenait encore
d’assister à la cérémonie du thé.
Hélas, le temps passait trop vite, mais j’étais malgré tout
ravi d’avoir pu enrichir mes connaissances à partir de si célèbres
sites archéologiques, comptant bien ajouter à ce palmarès, la
visite des nécropoles royales et privées qui parsemaient replis et
(26) Kazimierz Michalowski (1901-1981), membre de l’École française d’Athènes,
fut directeur du Centre d’archéologie méditerranéenne de l’Académie polonaise
des sciences à Varsovie et, durant de nombreuses années, responsable de la Mission
d’étude et de reconstruction du temple de la reine Hatshepsout à Deir el-Bahari.
Il dirigea également des travaux de recherche et de restauration à Alexandrie et
à Palmyre. Pendant la campagne de sauvegarde des monuments de la Nubie, il fut
notamment chargé de superviser la dépose des fresques religieuses de Faras avant
que ne disparaisse la cathédrale sous les eaux. À son sujet, voir encore L. Bernhard,
o«Kazimierz Michalowski», Meander, vol. 42, n 6, 1987, pp. 287-291.
(27) Temple dédié à Hathor-Maât, construit sous les règnes de Ptolémée IV-Philopator,
Ptolémée VI-Philometor et Evergète II : cf. P. du Bourguet sj. et L. Gabolde, Le temple
e ede Deir al-Médîna, MIFAO 121, IFAO, Le Caire, 2002. Plus tard, aux VII -VIII s.,
se dressa dans son enceinte, «la sainte église du Martyr Isidore» : cf. Ch. Heurtel,
Les inscriptions coptes et grecques du temple d’Hathor à Deir al-Médîna, suivies de
la publication des notes manuscrites de François Daumas (1946-1947), Bibliothèque
d’études coptes 16, IFAO, Le Caire, 2004.
41vallées de la chaîne libyque. Avant mon retour au Caire, il me
fallut donc revenir vers cette fascinante et envoûtante montagne
qui semblait m’appeler et vouloir me confer, pour ce premier
séjour auprès d’elle, quelques autres des innombrables histoires,
idylliques ou dramatiques, auxquelles, imperturbable, elle avait
assisté au fl des millénaires. Dans la Vallée des Rois et dans celle
des Reines, je pus ainsi contempler les tombes ouvertes au public,
et me rendre également dans plusieurs sépultures de nobles
thébains, dont les décors, mêlant monde profane et monde sacré,
m’étaient apparus d’un enseignement particulièrement prolixe,
tant sur la fore et la faune de l’ancienne Égypte, sur les métiers
et activités des nilotiques, que sur les coutumes ou les concepts
religieux et funéraires qui avaient tant contribué à l’originalité de
cette étonnante civilisation.
Dans le train qui me ramenait vers la capitale égyptienne,
j’éprouvais déjà une certaine nostalgie de quitter la «ville aux cent
portes» d’Homère, mais j’étais toutefois confant en l’idée que
ce périple n’était sans doute que le prélude à d’autres. Ce
soirlà, pour échapper à de longues heures d’insomnie, je pris pour
livre de chevet un ouvrage d’Edmond About que j’avais emporté
dans mes bagages, Le fellah. Souvenirs d’Égypte. Entre bien des
aventures, son auteur y dressait un portrait plutôt pittoresque et
émouvant d’Auguste Mariette qui l’avait guidé avec quelques
(28)autres compagnons durant son séjour dans la vallée du Nil ,
depuis le Sérapeum de Memphis où leur hôte les invita à boire le
raki dans la cuve d’un énorme sarcophage d’Apis, jusqu’à l’île de
(28) Auguste Mariette, vu par Edmond About : «C’est l’un des hommes les plus complets
qui soient au monde : savant comme un bénédictin, courageux comme un zouave,
patient comme un graveur en taille douce, naïf et bon comme un enfant, quoiqu’il
s’emporte à tout propos, malheureux comme on ne l’est guère, et gai comme on ne
l’est plus, brûlé à petit feu par le climat du tropique, et tué plus cruellement encore dans
les personnes qui lui sont chères, salarié petitement, presque pauvre dans un rang qui
oblige, mal vu des fonctionnaires et du peuple, qui ne comprennent pas ce qu’il fait et
considèrent la science comme une superfuité d’Europe, cramponné malgré tout, à cette
terre mystérieuse qu’il sonde depuis bientôt vingt ans pour lui arracher tous ses secrets,
honnête et délicat jusqu’à s’en rendre ridicule, conservateur têtu de l’admirable musée
qu’il a fait et qu’on ne visite guère, éditeur de publications ruineuses que la postérité
payera peut-être au poids de l’or, mais qui sollicitent en vain les encouragements des
ministères, il honore la France, l’Égypte, l’humanité, et quand il sera mort de désespoir,
on lui élèvera peut-être une statue» : E. About, Le fellah. Souvenirs d’Égypte, éd.
Hachette, Paris, 1905, pp. 260-261. Sur la personnalité de Mariette, voir encore :
A. Marshall, Auguste Mariette, éd. Bibliothèque des Introuvables, Paris, 2010.
42Philæ qu’un certain comte Branicki avait eu la prétention de vouloir
acheter deux millions de livres ! Un projet bien heureusement
refusé à l’époque par Saïd Pacha, le vice-roi d’Égypte.
Après deux dernières journées passées au Caire qui
m’avaient notamment permis d’aller saluer le Dr. Gamal Eddin
Moukhtar alors en charge de l’Organisation des Antiquités
(29)égyptiennes, et de faire un tour dans ce Khan El-Khalili
fourmillant de vie et aux fortes odeurs d’encens, je repris le chemin
de la France, où une année dense s’annonçait. À peine rentré, il
fallut me réadapter au rythme parisien et à toute l’actualité que
j’avais un peu volontairement négligée pendant mon voyage.
Bernard, avec qui je partageais toujours l’appartement de la rue
du Pont-aux-Choux, était venu m’accueillir à l’aéroport d’Orly,
curieux de connaître mes impressions orientales. Je me souviens
qu’en ce temps-là nous allions assez souvent au cinéma, et c’est
sur le trajet qui nous conduisait jusqu’à notre domicile commun,
qu’il me ft part d’un flm de Marcel Ophüls, Le Chagrin et la
Pitié, que la presse saluait comme un véritable événement,
bien que sa diffusion eût été refusée par les deux chaînes de
notre télévision nationale. Objet d’un fort engouement par le
bouche à oreille, nous décidâmes donc d’assister, en salle, à la
projection de ce long documentaire qui dressait la chronique de
la vie d’une ville de province entre 1940 et 1944, en l’occurrence
celle de Clermont-Ferrand, en Auvergne. Savamment monté à
l’aide d’images d’archives jusque-là inédites, que scandaient des
témoignages de personnalités ayant joué un rôle décisif pendant la
guerre ou encore de citoyens ordinaires, ce flm m’apparut comme
une révélation sur le comportement de la France et des Français
(29) Le Khan El-Khalili, en plein cœur du Caire islamique, s’inscrit entre les mosquées
d’el-Azhar et de Sayedna El-Hussein au sud, et deux des anciennes portes de l’enceinte
de la vieille ville, au nord (Bab el-Foutouh et Bab el-Nasr). Le khan (i.e. caravansérail)
désigne à l’origine un bâtiment construit sur deux étages autour d’une cour. Dans le
cas présent, le sens a glissé pour défnir en fait l’ensemble du quartier où se trouve
une myriade de bazars, d’échoppes d’artisans et de boutiques qui vendent tapis, tissus,
pierres, épices, bibelots, bijoux, souvenirs, etc... Ce vieux souk arabe, qui remonte à
1382 et qui recouvre l’emplacement qu’occupaient les tombeaux des califes fatimides
(turbat az-zaafaraan), doit son nom à Gargas El-Khalili, «maître des écuries» ou «grand
écuyer» (amir akhur) du sultan Barqouq. C’est dans l’une de ses ruelles, que se trouve
aussi l’un des plus vieux et des plus mythiques cafés du Caire, El-Fishawi, plein de
souvenirs littéraires et où l’on déguste un délicieux thé à la menthe. Sorte de Procope,
il date d’avant la Grande Guerre et était déjà, à cette époque, le rendez-vous de l’élite
de la société égyptienne.
43durant ces années noires, que ma génération ne pouvait guère
facilement appréhender ni évaluer. Même si mon père m’avait
évoqué le régime de Vichy, la bassesse et la lâcheté qui avaient
pu prévaloir à l’époque, ce n’est vraiment qu’en voyant défler
les séquences à l’écran, comme en écoutant les propos tenus par
certains des protagonistes du moment, que j’ai vu se briser tout à
coup le mythe néogaulliste d’une nation fère et digne, unie contre
l’occupant allemand. Cet épisode de notre histoire que l’on avait
tenté d’oblitérer en raison de ses sinistres souvenirs, ressurgissait
avec ses impitoyables vérités que l’on venait enfn de révéler au
grand jour. J’applaudissais à l’audace du réalisateur qui, par cette
compilation de témoignages et la tentative de leur décryptage,
avait osé faire œuvre de défricheur.
44CHAPITRE III
u uL’ESCLAVAGE EN ÉGYPTE GRÉCO-ROMAINE INITIATION
AU DÉPARTEMENT DES ANTIQUITÉS ÉGYPTIENNES DU
u uLOUVRE ON CÉLÈBRE J.-F. CHAMPOLLION UNE MISSION
uARCHÉOLOGIQUE EN ÉGYPTE UN SOURIRE DE LA REINE
u u TOUY JUMIÈGES EN COMPAGNIE DE JEAN JACQUART
uSUR LE CHEMIN D’UNE COOPÉRATION SCIENTIFIQUE
tablir le bilan des recherches effectuées sur l’esclavage Éen Égypte durant la période gréco-romaine, tel était le
sujet que m’avait confé, en vue de l’obtention de ma maîtrise en
histoire ancienne, mon professeur Claude Mossé, dont les cours
de licence sur le déclin de la cité grecque et la fn de la démocratie
athénienne avaient su distiller en moi un réel enthousiasme pour
les institutions du monde antique. Selon les bons conseils de Serge
Sauneron et sur la recommandation de mon directeur de mémoire,
je m’étais rendu à l’Institut de papyrologie de la Sorbonne, afn
d’obtenir, de Jacques Scherer, l’autorisation de pouvoir fréquenter
la bibliothèque, ce qu’il m’accorda très aimablement, en me
souhaitant plein succès dans mes recherches. L’année 1972 fut
donc studieuse, partagée entre les séminaires de l’université, le
dépouillement des sources documentaires et la rédaction de ma
monographie. À la demande de Christiane Desroches Noblecourt,
je m’étais également inscrit au cours de philologie égyptienne
qu’enseignait Jacques-Jean Clère à l’École Pratique des Hautes
Études, où je retrouvais, chaque semaine, plusieurs étudiants en
égyptologie de ma génération.
Si Abd El-Mohsen Bakir, par son bel ouvrage, paru en
1952, sur l’esclavage pratiqué en Égypte au cours de la civilisation
45(30)pharaonique , devait me permettre de mieux cerner déjà la
condition de ces hommes dépourvus de liberté et d’entrevoir
leur statut juridique, il restait à savoir néanmoins si le concept de
dépendance, tel qu’il avait existé jusque-là dans la vallée du Nil,
ne s’était pas trouvé modifé à l’époque gréco-romaine. Comme
elui-même l’observait, seule la période allant de la XVIII à la
eXXII dynastie comprise pouvait vraiment présenter, sans doute
en raison de l’affux de prisonniers de guerre, un asservissement
identifable à l’esclavage, alors que durant les périodes antérieures
et postérieures, la société égyptienne ne paraissait avoir connu,
d’après les textes traduits et étudiés par ses soins, que des degrés
plus ou moins nuancés de servitude. Cette conclusion n’incluant
pas la documentation issue de la conquête, il me fallait maintenant
la développer, voire l’enrichir, en me fondant sur la production des
historiens et papyrologues spécialistes de l’Égypte ptolémaïque
et impériale, rassemblée au fl de ma propre enquête. En somme,
il me revenait d’analyser les conséquences que la rencontre de
deux mondes étrangers l’un à l’autre avaient pu entraîner sur les
structures politiques, économiques et surtout sociales du pays.
Bien vite, au gré de mes lectures et de mes recherches, je
fus à même de constater que deux écoles d’historiens s’affrontaient
déjà depuis un certain temps sur l’effet qu’avait pu produire
l’esclavage sur la société égyptienne de l’époque. Depuis 1935,
existait la théorie marxiste, notamment défendue par O. Krüger,
S. I. Kovaliev, puis reprise plus tard par A.-B. Ranovitch, V.
V. Strouvé, N. V. Pigoulevskaïa, K. K. Zeliine ou encore N. N.
Pikous, selon laquelle nous étions bien en présence d’une société
esclavagiste assez développée, avec sa division habituelle en
hommes libres et en hommes statutairement asservis, même si le
nombre de ces derniers, en Égypte hellénistique, pouvait paraître
moins important que dans les autres pays du monde méditerranéen.
En défnitive, ce n’était pas l’aspect quantitatif mais qualitatif du
processus qui paraissait essentiel à ces chercheurs pour renforcer
leur thèse. Orientés dans la voie d’un certain dogmatisme, si
l’on conçoit que dans cette société devenue mixte nous n’étions
(30) A. El-M. Bakir, Slavery in Pharaonic Egypt, Supplément aux Annales du Service
des Antiquités de l’Égypte, cahier n° 18, Le Caire, 1952. Depuis, de nouvelles études
ont porté sur ce sujet. Voir notamment : «La question de l’esclavage dans l’Égypte
pharaonique», dans B. Menu, Égypte pharaonique. Nouvelles recherches sur l’histoire
juridique, économique et sociale de l’ancienne Égypte, éd. L’Harmattan, coll. Droits
Cultures, Paris, 2004, pp. 337-359.
46pas face à un confit de classe, mais plutôt devant une situation
opposant colonisateurs et colonisés, les tenants de ce courant
matérialiste furent contredits, voire combattus par M. Rostovtzeff,
W. L. Westermann et Claire Préaux. Sans contester différentes
formes de dépendance, ils démontrèrent que malgré le poids
économique représenté par la masse paysanne dans les rapports
de production, il n’apparaissait pas que l’esclavage y avait tenu
un rôle prédominant. Un constat partagé par Pierre Vidal-Naquet,
qui ajoutait, à ce propos, que la condition de contrainte à laquelle
étaient exposés les agriculteurs s’appliquait fnalement tout autant
aux autres travailleurs salariés des monopoles royaux.
Ces considérations prises en compte, il convenait toutefois
de rappeler que près de 68% de la population travaillait dans le
secteur agricole à l’époque impériale, et que l’on employait déjà,
sous les Lagides, une main-d’œuvre considérable sur les grands
domaines de la chôra (χώρα). Or, s’il était vrai que certains
paysans démunis pouvaient être obligés de se vendre comme
esclaves ainsi que leurs enfants, et que l’on comptait également
des esclaves sur les terres clérouchiques, rien ne permettait,
pour autant, d’en déduire que toute la population associée à
l’agriculture, malgré son oppression, s’était trouvée, à l’époque,
réduite ou soumise à un esclavage légalisé. En revanche, il pouvait
paraître bien diffcile de nier que l’autorité intransigeante des
Ptolémées ou celle de l’empereur n’avait pas entraîné de graves
répercussions sur l’accablement des paysans ou sur la dégradation
de leur misérable sort. Comme le paiement de la capitation ou de
l’annone — cette redevance de blé, douloureusement imposée par
Rome en raison du statut de conquête —, les corvées pour veiller
à la fécondité du sol et à l’entretien des canaux, de même que les
réquisitions imposées lors du passage des troupes, durent être,
à n’en pas douter, autant de charges excessives et de pressions
qui, au fl du temps, favorisèrent la désertion ou la fuite, et
expliquèrent, dès lors, le fait que nombre de villages fnirent par
se vider de leurs habitants.
Si le monde agricole n’avait donc point été le principal
ou du moins le seul flon de l’esclavage, sans doute fallait-il
alors se tourner vers l’industrie, l’artisanat et la domesticité où se
recrutaient également, et peut-être même davantage, des individus
asservis qui côtoyaient d’ailleurs aussi, dans ces secteurs, des
hommes libres. En effet, sur le marché du travail, il n’était pas rare
47pour un maître de louer au propriétaire d’un atelier les services
de ses esclaves-ouvriers, en récupérant leur salaire ou redevance
(apophorá/ἀποφορά), selon une coutume que l’on pratiquait déjà
een Grèce, au IV siècle avant notre ère. Parfois considérés comme
une main-d’œuvre d’appoint, ces esclaves étaient employés dans
les grands ateliers, pour des travaux de tissage ou de flage, voire
de menuiserie ou de charpenterie. Cette forme de dépendance
attestée principalement dans la vallée, pouvait notamment servir
de source de revenus à des gens de fortune modeste. Toujours
dans les villages de la chôra, on trouvait également des femmes
esclaves qui, fleuses domestiques ou encore nourrices sous contrat
pour le temps de l’allaitement, étaient mises à la disposition de
certaines familles.
Au sein des temples, les hieròdouloi (ἱερόδουλοι) ou
esclaves sacrés au service d’une divinité, se voyaient confer
des travaux manuels, alors que dans l’administration, plus
particulièrement à l’époque romaine, on rencontrait des esclaves
impériaux subordonnés de procurateurs fnanciers, exerçant la
fonction de caissiers ou s’occupant du ravitaillement de l’armée.
Mais, sans grand changement par rapport aux temps des dynasties
indigènes, ce qui venait surtout grossir la main-d’œuvre servile
en Égypte, c’était les conquêtes, comme celles amorcées en Asie
par les deux premiers Ptolémées, voire la facilité des relations
commerciales entre la vallée du Nil et les contrées voisines,
notamment Palestine, Syrie et Phénicie, à l’origine bien souvent de
véritables trafcs. Prisonniers de guerre ou hommes libres capturés
au cours de razzias et vendus comme esclaves, cette population
cosmopolite et majoritairement étrangère se retrouvait asservie,
au pire des cas dans les mines et les carrières en exploitation sur
le sol égyptien, voire au mieux dans les divers autres secteurs de
l’économie.
À cette époque encore, et en comparaison avec la guerre
ou la piraterie, l’élevage des esclaves fut considéré comme une
source secondaire de l’esclavage, bien que le procédé en était
assez répandu dans la chôra. Entretenir des enfants nés de parents
esclaves qui, dès l’âge de douze ou treize ans, pouvaient être mis
en apprentissage puis travailler, paraissait sans doute une solution
moins onéreuse que d’en acheter de nouveaux, à moins de les
acquérir en co-propriété. Cet autre moyen, lui aussi attesté par la
documentation, n’était toutefois pas sans entraîner des litiges, en
48particulier lors de l’héritage et des partages qui s’imposaient à la
mort de l’un des co-propriétaires.
Mon enquête avançait à grands pas. Christiane Desroches
Noblecourt, aux côtés de qui je travaillais maintenant à mi-temps
depuis le dernier trimestre de 1971, mais aussi Jacques Vandier
que je rencontrais de temps à autre dans son bureau, tout occupé
à la rédaction d’un des derniers tomes de son magistral Manuel
d’archéologie égyptienne, s’informaient non sans une pointe de
curiosité sur les rouages sociaux de cette Égypte bien tardive et
pourtant si loin de leurs préoccupations du moment. En effet, on
préparait fébrilement au Département, pour le mois d’octobre
qui se proflait à l’horizon, la célébration du cent cinquantième
anniversaire du déchiffrement des hiéroglyphes (1822-1972),
par Jean-François Champollion. Si l’Institut de France souhaitait
lui rendre un solennel hommage pour son élection, en 1830, à
l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, c’est également
pour honorer celui qui avait été le premier conservateur des
antiquités égyptiennes du Louvre, que Christiane Desroches
Noblecourt avait entrepris le réaménagement de la galerie
Henri IV, dont on prévoyait l’inauguration en y présentant,
à cette occasion, la célèbre Pierre de Rosette demandée à titre
de prêt exceptionnel au British Museum. Après d’incroyables
tractations auprès des plus hautes autorités anglaises, cette «prise
de guerre» du général Hutchinson et de l’amiral Nelson arriva
fnalement à Paris à temps, et pour le ravissement de tous les
visiteurs du musée... L’événement fut encore commémoré par la
Poste qui édita une luxueuse plaquette et un timbre reproduisant
Champollion d’après un portrait peint par Léon Cogniet, en 1831,
l’année même où le génial savant avait été nommé professeur
au Collège de France. Enfn, comme il se devait, nous prîmes,
par un bel après-midi, le chemin du cimetière du Père Lachaise
où, au pied d’un obélisque, reposait, depuis 1832, le fondateur
de l’égyptologie. C’est là que, sur la pierre tombale vermoulue
devant laquelle nous étions tous inclinés, mon attention fut attirée
par quelques petits cailloux blancs soigneusement disposés les
uns à côté des autres. Je les comptais et il y a en avait sept. Sans
vraiment m’intriguer à l’époque, je gardais néanmoins en mémoire
cette troublante présence. En fait, ce n’est que beaucoup plus tard,
en rendant de nouveau visite à Champollion et en observant le
même énigmatique phénomène, que l’on m’apprît cette fois qu’il
s’agissait d’un rituel réservé aux franc-maçons, corporation à
49laquelle avait appartenu en son temps, le vénérable maître. Sept,
chiffre symbolique, ne faisait que pérenniser ici le souvenir de sa
promotion dans l’ordre, au grade supérieur.
Avant même que se déroulent ces mémorables cérémonies,
j’étais allé passer une semaine à Londres, vers la fn mars, pour
rencontrer mon frère Roger, voir l’exposition «Treasures of
Tutankhamun» organisée par le British Museum, et découvrir
la surprenante collection du Sir John Soane’s Museum, où se
er trouvait notamment le sarcophage en calcite de Sethi I provenant
des fouilles effectuées en 1817 par Giovanni Battista Belzoni dans
(31)la Vallée des Rois . À mon retour, j’avais repris mes recherches
avec détermination afn de pouvoir être en mesure de soutenir
mon mémoire d’ici la fn décembre.
À présent, il me restait à examiner ce que les sources
documentaires nous apprenaient sur la législation en vigueur
à l’égard de la population servile et les droits dont celle-ci
disposait dans l’Égypte hellénistique et impériale. Là encore, il
fut intéressant de constater que, contrairement aux esclaves du
monde gréco-romain, assimilés à des objets animés plutôt que
considérés comme de véritables sujets, ceux qui vivaient dans la
vallée du Nil étaient, à l’instar des autres citoyens, reconnus en
tant que personnes juridiques. Titulaires d’une identité et inscrits
sur les registres de l’état civil, ils possédaient un statut familial,
pouvaient se marier et avoir des enfants. En se penchant sur
certaines archives, il apparaissait même, — peut-être survivance
d’une pratique qui remontait à l’époque pharaonique, — que
la descendance d’un esclave égyptien ne pouvait être asservie
lorsque l’épouse était une femme de condition libre. Bien que le
commerce et le travail des individus réduits en servitude fussent
réglementés, que le maître eût des droits mais aussi des devoirs
envers ceux qui étaient placés sous sa bienveillante ou cruelle
(31) Sarcophage dont la cuve et le couvercle (fragments) sont ornés de vignettes et de
textes du Livre des Portes, un recueil funéraire royal qui fait son apparition sous le
erègne d’Horemheb (dernier souverain de la XVIII dynastie). Découvert par Belzoni
erle 18 octobre 1817 dans la tombe de Sethi I , puis rapatrié en Angleterre et proposé
par le consul Henry Salt au British Museum qui considéra l’acquisition trop coûteuse,
il fut fnalement acheté par l’architecte Sir John Soane, pour la copieuse somme de
deux mille livres anglaises. Cf. J. Bonomi et S. Sharpe, The Alabaster sarcophagus of
Oimenepthah I., King of Egypt, now in Sir John Soane’s Museum, Lincoln’s Inn felds,
Longman ed., London, 1864. Voir également N. Reeves, Les grandes découvertes de
l’Égypte ancienne, éd. du Rocher, Monaco, 2001, pp. 21-23.
50autorité, seules deux solutions se présentaient aux esclaves pour
échapper vraiment à leur triste sort : la fuite ou l’affranchissement.
En dehors des rares grandes villes où ils pouvaient se
cacher, les esclaves fugitifs n’avaient d’autre recours que de
venir frapper aux portes des temples pour se réfugier. Leurs
noms étant signalés auprès d’organes offciels chargés de leur
recherche, ils n’avaient aucune possibilité de quitter le territoire
dont les frontières étaient étroitement contrôlées. Jusque-là
indépendantes, les institutions religieuses relevèrent bientôt de
la bureaucratie romaine, réduisant ainsi leur droit d’asile. En
somme, la fuite se traduisait donc le plus souvent par un échec
et l’esclave transfuge et de nouveau capturé faisait alors l’objet
d’une surveillance renforcée. Il était contraint de subir une marque
au fer ou de porter un collier spécifque, comme nous le révèlent
certaines terres cuites de l’époque, afn de ne pas être tenté de
récidiver. En revanche, l’affranchissement, qu’il soit gratuit ou
par rachat, dépendait d’une procédure parfaitement légale, que
l’administration devait consigner dans ses registres. Sans être
une originalité, si l’on se réfère à l’acte d’un certain Sibastet,
barbier royal du temps de Thoutmosis III, qui avait affranchi
son esclave Ameniouy, — un prisonnier de guerre ramené d’une
(32)campagne asiatique , — ce processus pouvait être néanmoins
assorti de clauses particulières et restrictives sous la domination
romaine. En effet, si l’on constate la rapidité avec laquelle un
captif de l’époque pharaonique pouvait obtenir sa totale liberté
du vivant même de son maître et, dès lors, se fondre dans le reste
de la société, il convenait d’observer que du temps de l’Empire,
l’affranchi ne bénéfciait pas toujours de cette heureuse issue et
pouvait encore, comme le stipulaient certains contrats, demeurer
(32) Cas d’affranchissement, en récompense de services rendus à son maître, durant sa
servitude. L’acte, daté de l’an 27 du règne de Thoutmosis III, fgure au revers d’une
statuette funéraire (chaouabti) à stèle cintrée conservée au Musée du Louvre (n° inv
E.11673, provenance : Horbeit). Texte : «[...] L’esclave qui m’a été attribué, à moi
en propre, et dont le nom est Ameniouy, je l’ai gagné à la force de mon bras, lorsque
j’accompagnais le souverain... Il ne sera plus frappé, il ne sera plus arrêté à aucune porte
du roi. Je lui ai donné la flle de ma sœur Nebetta pour épouse, qui a nom Takamenet, et
j’ai fait un partage en sa faveur avec ma femme et (ma) sœur également. Quant à lui, il
est sorti du besoin et n’est plus indigent...». Cf. J. de Linage, «L’acte d’établissement et
le contrat de mariage d’un esclave sous Thoutmès III», BIFAO 38/1, 1939, pp. 217-234.
Voir aussi l’étude récente de B. Menu : «Captifs de guerre et dépendance rurale dans
l’Égypte du Nouvel Empire», dans La dépendance rurale dans l’antiquité égyptienne
et proche-orientale, BdE 140, IFAO, Le Caire, 2004, pp. 187-205.
51sous la dépendance de celui qui l’avait asservi. Dans un tel cas
cependant, il n’était pas impossible qu’en contrepartie de cette
tutelle imposée on lui garantisse une protection face aux dures
réalités de la vie.
L’été venait d’arriver et, après avoir rassemblé et analysé
l’ensemble de mes sources et notes, il m’était enfn donné de
commencer la rédaction des chapitres de mon mémoire. Jean
Jacquart, qui avait pris ses quartiers à Doudeville, me proposa
de le rejoindre pour que je puisse m’atteler plus sereinement à ce
travail. Le calme de «La Jacquerie» fut une aubaine et propice à
une intense réfexion sur la notion de dépendance qui, du haut de
l’échelle sociale jusqu’au degré de la population la plus pauvre,
avait de tout temps existé dans la vallée du Nil. Elle servit de
conclusion à mon enquête fnalement achevée à l’automne et
soutenue début décembre.
Au Louvre, comme chaque année, l’époque de la mission
archéologique approchait. Pour la première fois, Christiane
Desroches Noblecourt me proposa d’y participer. Une nouvelle qui
me ft un extrême plaisir, d’autant qu’elle m’avait laissé entendre
que je l’assisterai dans la Vallée des Reines, au dégagement de
erla tombe de Touy, épouse de Sethi I et mère de Ramsès II, dont
elle avait récemment retrouvé l’entrée, perdue depuis la visite
(33)de Richard Lepsius dans la nécropole . C’est ainsi que, du 25
février au 25 mars 1973, je rejoignis Louqsor pour m’intégrer au
sein d’une équipe d’experts chevronnés près desquels je puisais,
au fl des jours, d’insoupçonnables connaissances. Tout d’abord,
je fus mis à contribution auprès de Roger Coque, professeur
(34)à l’Institut de géographie de la Sorbonne , qui établissait la
carte géomorphologique de la région et me dévoilait, pendant
nos randonnées sur les hauteurs et versants de la chaîne libyque,
les originalités de la tectonique du quaternaire thébain, puis de
(33) L’existence de cette tombe, déjà mentionnée par J.-G. Wilkinson (tombe n° 8) fut de
nouveau signalée par R. Lepsius, qui n’en avait cependant pas identifé la propriétaire.
Il est vrai que, dans la seule inscription dont il publia la copie, le cartouche de la reine
était incomplet. Cf. C. R. Lepsius, Denkmäler aus Aegypten und Aethiopien, Text, III,
Leipzig, 1900, p. 229 (8).
(34) Roger Coque (1923-1994), agrégé de géographie et docteur d’État ès-Lettres, a été
professeur à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne (Institut de Géographie de la
Faculté des Lettres), après avoir enseigné la géomorphologie structurale et climatique
dans les universités de Poitiers et de Lille. Auteur de : Géormorphologie, éd. Armand
eColin, coll. U, 6 éd., Paris, 1998.
52(35)Fernand Debono , plus enclin à la quête de nouveaux ateliers
préhistoriques que, généreusement, lui prodiguaient les fancs
et replis de la célèbre montagne. Je ne pouvais pas recevoir
meilleure initiation à l’histoire plusieurs fois millénaire de ces
lieux grandioses qu’avait fgés le temps. Je me souviens que
c’est d’ailleurs au cours de ces périples matinaux à la frange du
Sahara thébain et au cœur des ouadis* Rimeila et Bahriya, là où
affeuraient de très anciens dépôts sédimentaires, que nos deux
savants partagèrent une découverte spectaculaire, en identifant
le préacheuléen et l’acheuléen en stratigraphie, faisant disparaître
d’un coup la tenace hypothèse de Paul Bovier-Lapierre admise
jusqu’ici, qui confondait la première de ces industries lithiques ou
galets aménagés avec des éolithes. Non, l’homo habilis avait bien
fréquenté la montagne thébaine, entre 2.500.000 et 1.800.000 ans
avant notre ère, et nous venions d’en avoir la preuve magistrale,
confrmée peu de temps après, par Pierre Biberson et Lionel
Balout, du Musée de l’Homme !
Dans ces vallées sauvages et désertiques plus ou moins en
retrait du piémont, d’autres membres de l’équipe avaient repris
leur infatigable «chasse» aux antiques graffti, dans le sillage de
Wilhelm Spiegelberg, de Howard Carter et de Jaroslav Černý qui
comptait bien, avant sa brutale disparition survenue à Oxford, en
mai 1970, les exploiter pour écrire une histoire des artisans de
Deir el-Medineh et de la Vallée des Rois, dont le manuscrit resta
(36)malheureusement inachevé . À la mort du professeur, le relais
(35) Fernand Debono (1914-1997), disciple de Paul Bovier-Lapierre, se spécialisa très
tôt dans la préhistoire égyptienne. Il participa aux fouilles de l’IFAO sur de nombreux
sites et, dans la montagne thébaine, aux recherches menées conjointement par le CNRS
et le CEDAE. Docteur de l’Institut archéologique de Berlin, F. Debono était également
membre de l’Institut d’Égypte. À son sujet, voir encore : J. Debono, «Fernand Debono
(1914-1997)», Memnonia IX, Le Caire, 1998, pp. 29-30 (avec bibliographie) ; T. Yann,
«Fernand Debono (1914-1997). Portrait d’un préhistorien de l’Égypte», Archéo-Nil 17,
déc. 2007, pp. 115-130.
(36) Jaroslav Černý (1898-1970), de nationalité tchèque, fut professeur d’égyptologie à
Londres et à Oxford. Il travailla pendant de nombreuses années aux côtés de Bernard
Bruyère à Deir el-Medineh pour étudier le matériel épigraphique et les familles des
artisans de cette communauté ramesside. Auteur de nombreuses publications, dont
A Community of Workmen at Thebes in the Ramesside Period, BdE 50, IFAO, Le
Caire,1973. Avant sa disparition, il préparait un ouvrage fondamental sur l’histoire de
la Vallée des Rois, dont il n’a laissé qu’un manuscrit inachevé : J. Černý, The Valley of
the Kings. Fragments d’un manuscrit inachevé, BdE 61, IFAO, Le Caire, 1973. À son
sujet, cf. encore : J. Málek, «Life and achievements of Czech Egyptologist Jaroslav
Černý (1898-1970)», Archív orientální 66, 1998, pp. 27–30.
53de cette laborieuse, mais passionnante collecte, avait été confé
à Azzouz (Abd El-Aziz Fahmy Sadek), à Hassan El-Achirie, et
à Mohamed Abd El-Hamid Shimy, auxquels s’était joint Marcel
Kurz, géomètre de l’IGN, chargé du descriptif topographique
des lieux et du positionnement précis de toutes ces inscriptions
gravées ou dessinées sur les parois rocheuses. Chaque expédition
journalière apportait son précieux butin de fac-similes sur le
«Hathor», bateau-laboratoire du CEDAE sur lequel nous étions
hébergés et où Azzouz avait pour tâche, après le copieux déjeuner
que nous servait Ramadan, d’encrer les relevés et de procéder aux
transcriptions hiéroglyphiques.
Deux autres chantiers occupaient encore les chercheurs
durant ces longues journées de mission. Au Ramesseum,
JeanClaude Goyon et Hassan El-Achirie avaient été chargés d’étudier
la grande salle hypostyle*, dont on envisageait, dans un premier
temps, la publication des colonnes de la nef centrale et des travées
latérales. Dans le quartier nord-ouest des magasins, Christiane
Desroches Noblecourt avait également mis en œuvre une série
de prospections, notamment dans une salle qui fut identifée un
(37)peu plus tard comme étant le Trésor . Bernard Fonquernie en
avait dressé le plan. Cet espace, remanié à la Troisième Période
Intermédiaire, avait accueilli plusieurs tombes qui furent alors
explorées par Monique Nelson et Fathy Hassanein, dont l’une
contenait curieusement dans son remplissage une statue partielle
de la déesse Sekhmet. En bordure des ruines d’un portique qui
longeait ce groupe d’annexes, Ruth Antelme dégageait une
grande concession funéraire de la même époque. C’est non loin
de là que Jean-Claude Goyon ft aussi la découverte d’un linteau
en grès au nom d’un certain Piaÿ qui avait exercé la fonction de
directeur des entrepôts du temple sous le règne de Ramsès II. Et
puis, il y avait la Vallée des Reines, où toute une partie de l’équipe
se retrouvait les après-midi pour copier les textes des tombes des
fls de Ramsès III, pour dessiner les scènes ou établir les relevés
de certaines autres, tandis que le matin l’agitation était surtout
concentrée autour de la sépulture de la reine Touy, dont on avait
commencé le dégagement de la descenderie et de la première
salle souterraine. De passage à Louqsor cette année-là, André
(37) Cf. J.-Cl. Goyon, dans Ch. Desroches Noblecourt et alii, Le Ramesseum, vol. X. Les
annexes nord-ouest [I’’’], coll. scientifque du CEDAE, Le Caire, 1976, pp. 154-223 .
54Dupont-Sommer, membre de l’Institut et secrétaire perpétuel de
l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres nous ft l’honneur
de sa visite dans la nécropole avant de se rendre sur le
bateaulaboratoire du CEDAE, où lui furent présentées les multiples
facettes de cette coopération scientifque franco-égyptienne.
Jour de congé, le vendredi était le plus souvent mis à
proft pour visiter des tombes thébaines inaccessibles. Hassan
El-Achirie nous en réservait toujours la surprise après avoir,
la veille, récupéré les clés auprès de l’inspectorat de Gournah.
Quelquefois, Christiane Desroches Noblecourt nous conviait
également à des excursions, comme celle que nous fîmes à Edfou,
un site qui lui était cher pour y avoir fouillé, entre 1933 et 1939,
plusieurs mastabas de l’Ancien Empire et une nécropole du
(38)Moyen Empire . Un soir de mars, il nous fallut aussi dignement
célébrer l’anniversaire de Roger Coque, et c’est ainsi que toute
la mission se retrouva pour un sympathique dîner dans la grande
salle hypostyle du Ramesseum, où Gilles Thorel, un coopérant
architecte à qui avait été confé une étude sur les différents modes
de construction des voûtes des magasins du temple, s’était vu
promu, pour la circonstance, maître de cérémonie... affublé d’un
grand coq de papier sur la tête, en guise de couronne !
Vers la fn du mois, Christiane Desroches Noblecourt dut
partir au Caire pour une réunion et me demanda de poursuivre,
pendant son absence, la fouille de la tombe de Touy, à laquelle
participait également Mahmoud Maher-Taha, archéologue du
CEDAE. Une bonne trentaine d’ouvriers, les uns très jeunes et
les autres moins, ou d’un âge même fort respectable, constituait
la vaillante équipe du chantier. De condition très modeste, tous
venaient des environs, de Medinet Habou ou encore de Kôm
el-Baïrat, un bourg situé sur une éminence, au nord-est du Birket
Habou. Chaque matin, à six heures, après le rituel de l’appel,
le raïs Mohamed mettait tout le monde au travail, selon une
répartition des tâches qui demeurait immuable. Il y avait ceux
qui, dans la tombe, dégageaient peu à peu les couches de déblais
et de sédiments, ceux qui remplissaient les couffns, qu’il fallait
ensuite monter vers l’extérieur pour en trier le contenu, puis
enfn ceux qui devaient évacuer les déblais contrôlés vers une
aire appropriée. Je surveillais les opérations menées en surface
(38) Cf. K. Michalowski, Ch. Desroches, J. de Linage et alii, Fouilles franco-polonaises.
Rapports, III, Tell Edfou 1939, imprimerie de l’IFAO, Le Caire, 1950.
55jusqu’à la pause qui permettait à nos ouvriers de prendre leur petit
déjeuner, puis je descendais pour le reste de la matinée dans la
tombe, pendant que Mahmoud Maher-Taha prenait le relais au
tamisage.
À notre enchantement, la fouille produisait chaque jour
son lot de vestiges, mais bien souvent meurtris car la sépulture
avait été pillée dans l’antiquité. Pêle-mêle, on enregistrait de
petites bagues votives en faïence bleue au nom de Ramsès II, des
scarabées et des amulettes en fritte glaçurée, des perles dorées, ou
encore des fragments de pots à parfum, en albâtre ou en pâte de
verre multicolore, bref autant de reliques qui avaient appartenu
jadis au riche équipement d’éternité de la reine et qu’il fallait au fur
et à mesure photographier puis décrire dans le cahier de chantier,
tenu au jour le jour. De temps à autre, des pièces plus importantes
venaient s’ajouter à ces menus «trésors», comme ces statuettes
funéraires ou chaouabtis au cartouche de la reine, ou encore ces
étiquettes de jarres à vin, dont l’une mentionnant l’an 22 du règne
de son fls (vers ± 1258/1257 av. notre ère), signifait que l’on
n’avait sans doute pas avant cette date célébré les funérailles de
Touy dans la Set Neferou*. Lorsqu’il prospectait dans le secteur,
Fernand Debono ne manquait pas de nous rendre visite pour
s’enquérir de nos trouvailles, avant de reprendre le chemin de la
montagne sur les traces des hommes de la Préhistoire. Le mercredi
21 mars, il eut la chance d’être dans la nécropole, au moment
où se faisait une merveilleuse découverte. Mahmoud Ibrahim
Osman, notre ouvrier qualifé, avait commencé, ce matin-là, le
dégagement de l’annexe latérale droite de l’antichambre de la
tombe, lorsqu’il sortit des déblais un bouchon de vase-canope en
calcite au portrait de Touy. Quelle émotion fut la nôtre de voir
réapparaître à la lumière ce visage de la reine, à l’air presque
mutin et souriant, et quelle extraordinaire sensation fut la mienne
d’avoir été présent à ce moment si exceptionnel où l’archéologie
venait de nous dévoiler l’une de ces fgures historiques oubliée
depuis plus de 3000 ans ! Bien évidemment, à son retour du Caire,
Christiane Desroches Noblecourt partagea dans l’enthousiasme
notre joie et souhaita que ce petit chef-d’œuvre d’une fnesse si
exquise puisse être exposé dans le futur musée de Louqsor, alors
en cours de construction.
La mission de printemps s’achevait. Il fallait déjà songer
à rejoindre la France, et pourtant elle était encore loin dans mon
esprit. En ces quatre semaines, l’occident de Thèbes m’avait tant
56donné de bonheur que mon seul désir, mon espoir le plus fervent,
était pour l’instant, dominé par l’idée qu’il me fallait continuer
d’avancer avec détermination sur cette belle et lumineuse voie
que l’on m’avait si généreusement permis d’emprunter.
Depuis la mort du colonel Nasser, l’Égypte était dirigée
par Anouar El-Sadate, un autre militaire, celui-ci originaire de
Mit Aboul Kôm, un village du gouvernorat de Menoufeya, dans
le Delta. Honorablement élu par référendum, avec près de 90%
de voix, le nouveau raïs avait pris en main un pays meurtri par
la terrible défaite de 1967, dont les blessures et surtout le fort
sentiment d’humiliation qu’en ressentaient encore l’armée, le
pouvoir politique comme la population, laissaient comprendre
qu’il faudrait, un jour ou l’autre, affronter de nouveau l’ennemi
israélien. Le Sinaï en était l’enjeu. En attendant, la vallée du Nil,
soumise à son rythme rural et à sa vie agro-pastorale, conservait
Dans la campagne égyptienne, sakieh ou noria, sorte de roue à eau mue par
traction animale : ici par des buffesses. (Cliché H. Leichter).
un calme apparent. Rien ne me semblait avoir changé sur la
rive gauche de Louqsor depuis mon premier voyage. J’y avais
retrouvé la même bonne humeur, insouciance et générosité de ces
hommes et femmes qui, pourtant, vivaient dans des conditions
diffciles. Il est vrai que le Saïd* avait toujours été délaissé, pour
ne pas dire abandonné, par les autorités. Malgré la construction
du fameux barrage d’Assouan, l’électricité n’y avait fait qu’une
57timide apparition dans les campagnes. On s’éclairait encore à la
lampe à gaz ou à pétrole dans les maisons de Gournah ou de Kôm
el-Baïrat. En dehors de l’agriculture, on s’était peu intéressé au
développement économique de la région. Le travail manquait pour
beaucoup de jeunes, dont heureusement quelques-uns pouvaient
venir nous rejoindre, lorsque commençait la saison de fouille.
À raison d’un salaire journalier de vingt-cinq piastres, ceux-là
faisaient partie des plus chanceux. À l’époque, il n’y avait pas de
très nombreux touristes, et bien peu d’étrangers osaient d’ailleurs
s’aventurer seuls dans cette Égypte rurale. Il faut dire que le pays
était en état de guerre et que l’on y surveillait rigoureusement les
déplacements. Par de grands panneaux, on recommandait même
aux voyageurs occidentaux de ne pas quitter les axes routiers
principaux...
De retour à Paris, j’avais très vite repris mes activités
au Louvre, où il fallait maintenant mettre au net les résultats
de la mission et étudier, à partir de nos notes et observations, le
matériel documentaire que nous avions pu rassembler durant les
semaines de chantier. Pour ma part, je m’étais surtout intéressé
aux chaouabtis* de Touy, dont les textes, suivant les exemplaires
retrouvés, présentaient quelques variantes du chapitre VI du
Livre des Morts. Sous leurs pieds, fguraient aussi des chiffres en
hiératique qui semblaient indiquer des ensembles, bien que toutes
les fgurines comptabilisées jusque-là fussent momiformes. Avec
Monique Nelson, il avait fallu également préparer la maquette
d’un des nouveaux volumes qui allait paraître dans la série des
graffti de la montagne thébaine, et dans lequel devaient prendre
place notamment les contributions de Roger Coque, de Rouchdi
(39)Saïd , de Fernand Debono et de Marcel Kurz. Un travail de
longue haleine, car il s’agissait de réunir et de relire les textes
des auteurs, de rencontrer ceux-ci pour choisir ensemble, parmi la
(39) Rouchdi Saïd (1920-2013) géologue égyptien surnommé dans son pays, le «père de
la géologie». Titulaire d’un doctorat de l’Université de Harvard (1950) et professeur à
l’Université du Caire jusqu’en 1968, il fut un spécialiste de la stratigraphie et consacra
plusieurs études au Nil, notamment à sa formation et à son évolution ou développement
géologique au cours du temps. Il plaidait pour l’urbanisation du désert et pour que
le Delta devienne une réserve naturelle. Il avait dit : «pour résoudre le problème de
l’Égypte, il faut créér une société productive, parce qu’une telle société est capable de
construire des instances sans corruption». Il était très attaché à l’exploitation des mines
et des carrières, voyant là un moyen d’enrichir d’Égypte à partir des matières premières
qu’elle recèle sur son territoire.
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