La naissance d'Haïti à la croisée de trois voies révolutionnaires

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L'études des événements qui ont abouti à la création d'Haïti par les esclaves libérés ne saurait se limiter au cadre insulaire étriqué et à l'analyse des causes internes à l'économie et à la société coloniales. L'auteur replace la révolution haïtienne dans un large contexte historique et géopolitique, dominé, d'une part, par les antagonismes coloniaux entre puissances européennes et par les interactions entre les métropoles et leurs colonies, d'autre part. La révolution américaine, la révolution française et celles des noirs de Saint-Domingue sont des moments importants de cette histoire.
Publié le : dimanche 1 janvier 2006
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EAN13 : 9782336275253
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LA NAISSANCE D'HAÏTI A LA CROISÉE DE TROIS VOIES
RÉVOLUTIONNAIRE SI

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L'Harmattan,

2005

ISBN: 2-7475-9797-0 EAN : 9782747597975

LA NAISSANCE D'HAÏTI À LA CROISÉE DE TROIS VOIES RÉVOLUTIONNAIRES

Yvette FARRAUDIERE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest
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de Kinshasa

Du même auteur:

École et société en Guyane française, I'Harmattan

I. INTRODUCTION
Reconstituer le contexte et la chronologie de la révolution aux Antilles conduit à mesurer l'ampleur des mutations qui affectent l'espace américain dans les trois décennies qui s'étendent de la fin du dix-huitième au début du dix-neuvième siècle, au cours desquelles on assiste à la victoire des mouvements de libération contre l'Exclusif colonial, contre l'arbitraire étatique, et enfin contre l'esclavage. La première révolution s'est déroulée sur le continent américain en prenant successivement l'aspect de la première guerre d'indépendance de la région, d'une confédération et enfin d'une république fédérale, face aux monarchies européennes. En 1789, Georges Washington, premier président des États-Unis prête le serment prévu par la constitution américaine votée deux ans plus tôt, mais la construction de la démocratie n'est pas achevée puisque les congressistes américains sont en pleine discussion d'un Bill ofRights lorsqu'une aventure révolutionnaire démarre de l'autre côté de l'Atlantique. Aux États-Unis d'Amérique, la révolution s'achève au moment où celle de l'Europe commence, mais plus que la concomitance de l'épilogue américain et du prologue européen, c'est l'inversion des deux termes qui ne peut manquer de nous frapper: alors que le point final de la révolution américaine, c'est l'amendement du Bill of Rights de 1791 ajouté à la constitution fédérale après quatre années de fonctionnement, la Révolution française commence là où l'autre se termine. A la tin de 1789 est votée la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, ayant comme corollaire la Constitution de 1791, la première constitution écrite française. Ainsi dans le contexte du triomphe des Lumières de la dernière décennie du dix-huitième siècle, l'élite éclairée de la France révolutionnaire a commencé par énoncer dans la déclaration de 1789 des idéaux qui devront subir l'épreuve des réalités, à travers leur concrétisation par la constitution et la confrontation des forces populaires aux forces de la réaction. En effet, la seconde révolution du dix-huitième siècle est la plus longue, la plus étendue, puisqu'elle s'est propagée bien au-delà des frontières françaises. Cependant,

trois mois ont suffi, de mai à septembre 1789, pour emporter l'Ancien Régime, et définir les fondements du nouvel ordre dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen votée par la Constituante, le 26 août 1789. Mais que deviennent les colonies dans un tel processus? Quel sort sera réservé aux principes de la Philosophie des Lumières et aux idéaux révolutionnaires interpellés en termes brûlants dans un système esclavagiste générateur d'inégalités raciale et sociale, et qui fonctionne ici depuis un siècle et demi? Dans ce système, il y a des hommes: des descendants des colons qui agissent pour consolider leur suprématie, des gens de couleur libres qui aspirent à devenir les égaux des blancs, et les nombreux esclaves qui font semblant d'attendre... En effet, pour l'aristocratie blanche des Antilles, c'était là l'occasion de concrétiser à leur profit un idéal d'autonomie sans bouleversement de l'ordre social. En sous-estimant la profonde aspiration à la liberté des masses esclaves, ils n'ont fait que créer les conditions favorables à la réussite de la révolte de ces dernières. Par conséquent, lorsque la nouvelle de la Révolution française éclate dans la sphère américaine, à la fin de l'année 1789, elle surgit dans un contexte déjà fort troublé depuis une quinzaine d'années. Elle se termine en France dix ans plus tard par la prise de pouvoir de Napoléon Bonaparte et l'instauration du Consulat, régime qui rétablit l'esclavage dans les colonies. C'était sans compter sur la résistance du peuple noir de SaintDomingue qui avait conquis sa liberté et l'avait maintenue de haute lutte à la fois contre les Espagnols et contre les Anglais!

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Cartel: L'Île XVIIIe siècle

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II. LE CONTEXTE AMERICAIN AU DIX HUITIEME SIECLE
La Révolution haïtienne qui provoque la transformation du Saint-Domingue colonial en état indépendant d'Haïti est un fait historique fondamental. Dans ces conditions, quels liens établir entre les trois séries d'évènements qui se succèdent de 1774 à 1804: la révolution à Saint-Domingue est-elle fille des révolutions américaine et française? S'agit-il d'une contagion révolutionnaire à partir des centres émetteurs d'Amérique et d'Europe? Ou bien, la société coloniale est-elle déjà en crise à la fin du dix-huitième siècle en dépit de la façade de prospérité de la plus riche colonie de l'Amérique insulaire? Ce questionnement nous amène à traiter le tissu historique de cette période de mutation à des échelles différentes dans l'espace et dans le temps.

A. La Côte française de SaintDomingue: leparadoxe colonial
Deux colonies, l'une espagnole et l'autre française, coexistent sur l'île de Saint-Domingue, l'ancienne Hispaniola, berceau de la colonisation hispanique en Amérique. La colonie française est plus étriquée que sa voisine, puisqu'elle n'est que la frange côtière de l'île dont elle n'occupe que le tiers de la superficie. Sur cette bordure occidentale, elle s'étend de la baie de Mancenille au nord à l'Anse à Pitre au sud. Avec ses 27 000 Kilomètres carrés, elle n'est pas la plus grande colonie de la France, puisque la Guyane est la plus étendue depuis la perte de l'Inde et du Canada en 1763, mais elle soutient avantageusement la comparaison avec Santo Domingo ainsi qu'avec les autres colonies espagnoles ou anglaises de l'archipel antillais. Pourtant les contrastes sont grands entre la Côte française de Saint-Domingue et la colonie espagnole de Santo Domingo. Celle-ci reçoit de plein fouet les alizés humides et dispose de

terres basses plus étendues et plus fertiles; ici c'est une exploitation extensive qui domine sous la forme de hattes d'élevage, alors que la colonie française est le domaine des habitations sucrières et caféières. La diversité du milieu géographique tient au cloisonnement provoqué par les lignes du relief. La Côte française est placée plutôt sous le vent des alizés, par rapport aux dorsales montagneuses de la Grande Île, dont trois axes se prolongent en territoire français: la cordillère centrale devient le massif du nord entre la plaine du nord et la vallée de l'Artibonite; la Sierra de Neiba devient les Matheux, et la grande presqu'île du sud qui s'avance d'est en ouest dans la Mer des Antilles est entièrement occupée par les Massifs de La Selle et de La Hotte. L'alternance de hautes terres avec les couloirs et les dépressions juxtaposent les microclimats depuis l'étendue torride de la Savane Désolée de la paroisse de Gonaïves, jusqu'aux frimas nocturnes des Grands Bois. Du fait de la variation en altitude de la côte à la frontière, on retrouve l'étagement classique des paysages insulaires antillais: les terres basses portent les habitations les plus riches cultivées principalement en canne à sucre, sans exclure l'indigo et le coton. Dans les étages intermédiaires, les plantations de caféiers sont en pleine expansion, alors que les versants et les sommets les plus élevés sont le domaine des bois debout. Les places à vivres, dans les parties accidentées des habitations sont cultivées par les esclaves pour nourrir une population de plus en plus nombreuse, alors que les savanes servent de pâturages pour les bovins et les équidés. La richesse de la Côte française tient davantage aux efforts des hommes qu'aux potentialités naturelles. Dans les terres basses, des travaux longs et onéreux ont été nécessaires pour atténuer les effets des contrastes saisonniers du climat tropical et rendre possible les plantations et les récoltes tout au long de l'année: la rigueur de la saison sèche au cours des quatre premiers mois a engendré la pratique de l'irrigation dans certains secteurs côtiers, alors que la succession des avalasses d'hivernage exige l'endiguement et le drainage des lits des rivières. Moreau de 12

Saint-Méry présente le cas de la plaine de l' Artibonite dont on a commencé l'aménagement et qui fait l'objet de projets encore à l'étude en 17891. C'est surtout la plaine du Cap qui a bénéficié de l'effort d'aménagement par l'installation des canaux dans les plantations et par l'équipement des habitations en moulins. D'où les contrastes existant entre le nord et le sud dans le domaine du développement. Les amphithéâtres côtiers du nord sont plus peuplés, mieux cultivés, et le spectacle de leurs riches terroirs, reste gravé dans la mémoire du planteur, même après leur quasi-disparition après dix ans de révolution: « À mon retour de la Crête de la Montagne dite La Coupe à Plein, et celle de la Coupe à Doré on plonge sa vue de ses différentes hauteurs où on s'arrêtait avec extase pour y voir toute la Plaine
du Cap dans toute sa splendeu,.2. »

Alors que la fertilité de la presqu'île du sud n'apparaît pas de manière évidente au voyageur venu d'Europe qui porte en lui les représentations des paysages ruraux façonnés au cours des siècles de culture et des terroirs villageois méticuleusement ordonnés et cultivés. Le Baron de Wimpffen est frappé par le caractère hirsute de l'exploitation agricole, la pauvreté des sols et le rendement médiocre des habitations dans l'arrière-pays de Jacmel : «Nous suivîmes pendant une lieue et demie le vallon étroit et sinueux à travers lequel court le torrent qui donne son nom au quartier de la Gosseline. Cet espace offre tantôt des habitations dont aucune, à une sucrerie près, n'est d'un revenu

Moreau de Saint-Méry, Description de la partie française de l'Isle de SaintDomingue, Paris, Société d'histoire des colonies françaises & Librairie Larose, 1958 (Tome II, pp. 819-844). 2 Papiers de Toussaint Louverture, Archives de Vienne à Poitiers, dépôt 102, cité par Debien, Notes d'histoire coloniale nOXXXIII ; B.N., sn ; sd. 13

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considérable,. tantôt des bois couronnés de rochers et rarement interrompus par quelques pâturages, que l'on nomme ici des savanes3. » Hispaniola est la première colonie du Nouveau Monde implantée dès le premier voyage de Christophe Colomb en 1492. Lorsque les Espagnols arrivèrent à Haïti, La Grande Terre était occupée par un peuplement amérindien regroupé en villages de cases, et cultivant le conucho, jardin vivrier complanté en patate douce, manioc et cucurbitacées mais aussi le tabac et le coton. La disparition précoce de ce peuple pacifique et ingénieux, l'attrait des Espagnols vers la Terre Ferme dès le seizième siècle, après la conquête et le début de l'exploitation de l'Amérique continentale nettement mieux pourvue en métaux précieux transformèrent la colonisation de l'île en une molle occupation. Qu'en est-il un siècle plus tard? À travers l'Anonyme de Carpentras, récit d'un chroniqueur français anonyme qui fit la relation de voyage d'un navire flibustier, celui du capitaine Fleury, à travers l'Atlantique et la Mer des Caraïbes et dont le périple a duré plusieurs mois, en 1619-1620, nous découvrons l'aspect de la côte occidentale de Saint-Domingue à cette époque: des navires flibustiers de diverses nationalités d'Europe: Français, Anglais, Flamands... longeaient cette partie de l'île encore espagnole, mais où leurs équipages pouvaient se ravitailler abondamment et gratuitement à partir des troupeaux de bovins, des chevaux, de porcins qui y prospéraient en liberté. Les orangers donnaient leurs fruits, et la viande des animaux abattus était salée à partir des salines naturelles4.

3 Alexis Stanislas de Wimpffen, Voyage à Saint-Domingue, Haïti au XVI/JO siècle, Editions Karthala, 1993, p.123 (Lettre XIV). 4 L'anonyme de Carpentras, présenté par Jean-Pierre Moreau: Un flibustier dans la mer des Antilles, édition Seghers, 1990, pp 251-272 chap. SaintDomingue, Campêche, Cuba. 14

À cette époque, cette région n'est pas totalement vide d'hommes: Si aux environs d'Angouane (ancienne appellation de l'île de Gonâve ?), il valait mieux éviter les 35 ou 40 Espagnols marrons captifs, chargés de faire la chasse aux Français, à Plateforme, les voyageurs ont bénéficié de la collaboration de deux « masteurs desquels l'un était marron et l'autre nègre ayant dix gros chiens... » Les masteurs sont en effet, spécialisés dans la capture et l'abattage des animaux qui vivent en liberté. De plus, les voyageurs eurent la surprise de découvrir en mer des noirs en perdition dans les récifs entre Hispaniola et Cuba, quatre nègres et une négresse, rescapés du naufrage d'un navire négrier; réfugiés sur un banc de sable depuis dix huit mois, ils sollicitent des secours; ils furent néanmoins abandonnés à leur sort par le capitaine Fleury (à l'exception d'un seul qu'il ramena en France). Apparemment, ils n'ont pas vu d'Amérindiens sur ces lieux, mais on sait qu'ici, des indigènes ont survécu aux massacres et aux déportations des débuts de la colonisation espagnole, puisque leur présence est encore signalée (sous les vocables d'Indiens ou sauvages) dans la composition de la population de certaines localités à la fin du dix-septième et au dix-huitième siècles, mais très rapidement, ils sont mêlés au nombre des libres et affranchis comme dans la Plaine des Cayes : En 1681, on y dénombre 35 blancs, 41 nègres, 23 métis, mulâtres et indiens. En 1713, 366 blancs, 55 affranchis et sauvages libres, 1 392 mulâtres et sauvages esclaves. À Petit Goave, en 1713, la population comprend 489 blancs, 204 affranchis et sauvages, 1 796 nègres ou sauvages esclaves5. Par conséquent, le métissage a commencé très tôt, et au cours de la seconde moitié du dix-huitième siècle, on ne distingue plus les descendants des Amérindiens au sein des gens de couleur libres.

5 Moreau de Saint-Méry,

tome III, p.1185- 1279 ; op. cit. , note 1.

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Au cours du dix-septième siècle, dans le sillage des masteurs, des aventuriers établirent leurs campements en certains points de la côte, notamment, sur l'île de la Tortue puis dans la région du Cap des Français. Ce sont les boucaniers, spécialisés dans l'abattage des animaux, la production de viande boucanée et de cuirs qu'ils vendent à des Hollandais. La nécessité de résister aux Espagnols qui tentent de les déloger à partir de 1638, les amène à devenir flibustiers à leur tour. C'est la période héroïque des Frères de la Côte et des écumeurs de mer comme L'Olonnois, spécialisés dans l'attaque des galions espagnols et des riches cités de Cuba ou du Venezuela. Entre 1625 et 1650, l'installation des Français est le fait des initiatives individuelles ou de petits groupes. La conquête du territoire à partir de La Tortue, de Port-de-Paix et du Cap des Français est le fruit d'une lutte continuelle, faite de descentes des Espagnols sur les campements des Français et d'expéditions punitives de la part de ceux-ci, jusqu'en 1697, date de la cession définitive de la Côte à la France. Cette modalité d'occupation aura des répercussions durables sur les relations entre les habitants de Saint-Domingue et le gouvernement du roi de France. En effet, contrairement à ce qui s'est passé aux Îles du Vent (Martinique et Guadeloupe) où des capitaines mués en entrepreneurs de colonisation comme Belin d' Esnambuc, Duplessis et De l'Olive agissent au nom du Roi, avec le soutien de Richelieu, au service de la Compagnie des îles d'Amérique, ici, les Français et Anglais constituent des petites communautés indépendantes décrites par Oxemelin qui relatent la vie de ces gueux de mer, gens sans aveux, capables de faits d'armes légendaires sur Santo Domingo ou Carthagène, pour s'emparer des richesses de l'Espagnol. Il a fallu plusieurs décennies pour les faire rentrer dans la mouvance française. Aussi, les premiers gouverneurs étaient-ils des hommes de mer, plus flibustiers qu'officiers du roi, tels Levasseur de la Touche, Bertrand d'Ogeron et Jean Baptiste Ducasse. L'autorité du roi était donc plus acceptée qu'imposée, c'est ce qui ressort des instructions données le 13 mai 1677, au Comte de Blénac, lorsqu'il prit le gouvernement des Îles du 16

Vent, et quand le roi inclut dans sa mission le soin d'établir une correspondance suivie avec son représentant local:
« Le Sieur Louancé, gouverneur de l'Isle de La Tortue qui s (est acquis une grande créance parmi les boucaniers de cette île et de la Côte de SaintDomingue où ils sont maintenant depuis plusieurs , 6 annees . »

Par conséquent, l'autorité française a été établie plus tardivement que dans les Petites Antilles, et dès lors que les gouverneurs ne viendront plus des rangs des flibustiers, fussentils issus de la grande noblesse française, leur pouvoir ne sera pas moins contesté! Cependant, l'exhumation mythique du passé glorieux de ces petites communautés ne doit pas nous faire oublier que la plupart des habitants ne s'établirent que plus tard, au cours de la seconde moitié du dix-septième siècle et au dix-huitième siècle. Les noyaux initiaux ont été grossis par des colons venus de Saint Christophe après l'expulsion des Français par les Anglais en 16907; puis par de nouveaux venus des ports et des campagnes de l'ouest de la France pour la plupart, de la Picardie à l'Aquitaine, notamment de la Normandie, des Charentes ou de l'Angoumois. Les mieux servis par la fortune recevaient une petite concession de terre de 700 à 800 pas carrés pour s 'habituer après défrichement; les autres étaient des pauvres gens recrutés comme engagés. Le flux migratoire se maintient, alimenté par des habitants de la Martinique, puis par des petits blancs, qui tentent de se placer comme gérants d'habitations ou de trouver un emploi en ville. En sens
6 Mémoire pour servir d'instruction au Sieur Comte de Blénac, donné à Condé le treizième jour du mois de may, l'an de grâce 1677, A.N. Colonies B, FO 105. 7 « D'après la capitulation souscrite par M Le commandeur de Guiteaud, le général Codrington fit embarquer à lafin du mois de septembre 1690, le reste des habitants de Saint Christophe, au nombre de quatre cents, de tous âges et de toute nuance, sur le bâtiment le George et Marie, pour être conduits au Port-de-Paix... », Moreau de Saint-Méry, p.809, op. cit. , p. 5. 17

contraire, les habitants rêvent constamment de revenir vers la mère patrie après quelques années passées dans la colonie, et une fraction non négligeable des propriétaires réalise ce retour au pays temporaire en laissant des gérants sur place, ou abandonne définitivement la colonie en vendant leurs biens! La Côte française de Saint-Domingue est attribuée officiellement à la France par le Traité de Ryswick en 1697. À partir de 1703, son administration est détachée du gouvernement des Îles du Vent: elle est déjà lancée dans le cycle du sucre qui lui apporte la prospérité au cours du dixhuitième siècle momentanément interrompue par l'extension en Amérique de La Guerre de Sept ans. La relance économique après 1763 se trouve renforcée pendant la guerre d'indépendance menée par les treize colonies anglaises au cours de laquelle Saint-Domingue devient un centre d'intrigues et d'affaires. Si bien qu'à la fin du dix-huitième siècle, l'économie de la colonie est au paroxysme de sa croissance: tous les indicateurs de prospérité sont en hausse, notamment les chiffres de la production et la valeur des échanges à travers les statistiques du commerce: selon l'intendant Barbé de Marbois8, les exportations de sucre vers les ports de la métropole s'élèvent à 117 millions de livres, celles de café à 52 millions de livres, suivies du coton (17 millions et demie de livres) et de l'indigo (plus de 10 millions de livres). Elle reçoit en échange des denrées alimentaires: blés, salaisons. .., des matériaux de construction et des produits manufacturés, comme les instruments aratoires, sans compter des denrées de luxe comme les bijoux et les beaux tissus... Ce commerce est en plein essor, puisque entre 1773 et 1788, le nombre de bateaux en partance des ports français (Nantes, Marseille, Le Havre, Bordeaux, Dunkerque...) en direction de Saint-Domingue a considérablement augmenté, passant de 296 à 465. En plein essor également, le commerce avec l'environnement américain: d'abord, avec Santo Domingo qui fournit la colonie
8 Mémoire de Barbé de Marbois, Etat des finances de Saint-Domingue, Portau-Prince, 1789. 18

française voisine en viande sur pied et en cheptel pour les attelages d'habitations, en échange des produits de base: nourriture, outils, et autres produits manufacturés... que la métropole éloignée ne peut fournir à cette colonie marginalisée. La Jamaïque lui vend des esclaves contre de l'indigo, alors que les colonies anglaises d'Amérique continentale jouent un rôle de plus en plus important dans le ravitaillement de la colonie en denrées d'utilisation courante: blés, poissons, bois, savons, chandelles, esclaves... contre du sucre, sirops, mélasses... Le commerce inter colonial prendra de plus en plus d'importance au cours de la période révolutionnaire dans un contexte de relâchement des relations commerciales avec la métropole. Autre indicateur de prospérité, le nombre d'esclaves importés dans la colonie: La part du commerce triangulaire dans ce trafic est relativement importante, car en 1788, si 677 bâtiments de commerce partent des ports français et font la traversée de l'Atlantique en droiture vers l'Amérique, 782 sont des navires de traite qui commercent avec les comptoirs africains avant de parvenir aux colonies d'Amérique. De plus, à ce trafic régulier, il faut ajouter les réexportations d'esclaves d'une colonie à l'autre: en provenance de Curaçao et de Saint Eustache, fournis par les Hollandais; ou de la Jamaïque et d'Antigua, vendus par les Anglais aux colons français. L'irruption de la révolution de 1789 ne portera nullement atteinte au trafic de bois d'ébène, bien au contraire! Le commerce avec les Antilles est source de profit pour l'état français et le monde du négoce sous des formes diverses. Certes, le régime fiscal de Saint-Domingue est moins lourd que celui des îles du Vent puisque seul l'octroi est prélevé sur les marchandises, mais elles reçoivent des marchandises vendues par des négociants français en position de quasi-monopole dont une partie est réexportée vers les colonies étrangères voisines; elles expédient vers les ports français des denrées tropicales dont une part importante est vendue aux autres pays européens. C'est ainsi que le sucre est blanchi dans les raffineries et revendu à un prix très élevé à l'Allemagne, aux pays d'Europe centrale et de la Baltique. À la fin du dix-huitième siècle, la France tient d'autant plus à ses isles à sucre que celles-ci permettent de réduire le déficit de la 19

balance commerciale nationale qui s'installe dans un climat de crise économique. Quel est l'impact de cette prospérité sur l'économie et sur la société de La Côte française de Saint-Domingue? La richesse coloniale est affichée sur le faciès urbain: embellissement des villes principales du Cap, de Port-au-Prince, de Saint-Marc, comme on peut le constater à travers l'architecture des monuments, le tracé des avenues décorées de fontaines; la vie culturelle autour du théâtre. Dans la campagne, quelques habitations modèles dotées de moulins et autres perfectionnements techniques entretiennent l'illusion d'une révolution agricole9! Mais au-delà de cette brillante façade, qu'en est-il de la proverbiale richesse du planteur antillais? L'un des observateurs, Brueys d'Aigualliers relève l'état d'endettement permanent des habitants au cours de la seconde moitié du dix-huitième siècle:
« Les uns doivent le prix de leur habitation qu'ils ont achetée toute défrichée et garnie de nègres, à d'autres habitants qui se sont retirés en France. D'autres sont débiteurs envers les négociants de ce que ceux-ci ont avancé pour en établir une, c'està-dire pour défricher un terrain, le couvrir de bâtiments et le peupler de nègres. Il en est dont presque tout le revenu passe à acquitter les intérêts de la dot de leurs filles qu'ils ont mariées en France, ou les frais de l'éducation de leurs autres enfants qu'ils y font élever... Quelques-uns acquittent péniblement, dans le cours de huit à dix années, la dépense d'un seul hiver passé à
Paris... JO »

9 Le recueil des lieux principaux de la Colonie française de Saint-Domingue, dressé par les soins de Moreau de Saint-Méry conçu à la manière de l'Encyclopédie, est une brillante illustration du génie colonial (collection Moreau de Saint-Méry, F3, AOM). 10F.G. Brueys D'aigualliers, Œuvres choisies de, Nîmes 1805, p.55-58. 20

À travers ce témoignage, nous discernons deux types de dépenses dans la consommation des habitants: d'une part, celles consacrées à l'achat des biens fonds (terres, bâtiments, ateliers d'esclaves) ; d'autre part, celles liées à l'acquisition de biens culturels (éducation et installation des enfants). En effet, au cours du dix-huitième siècle, on assiste à l'implantation de nouveaux habitants, gérants d'habitations qui veulent devenir propriétaires à leur tour ou libres de couleur qui défrichent les flancs des mornes pour l'implantation des caféiers. Même dans les cas plus favorables, ceux qui sont déjà propriétaires de leurs habitations (certains en ont hérité), optent pour les dépenses somptuaires liées aux voyages en France au lieu de consacrer leur avoir financier à l'amélioration et à l'entretien de l'infrastructure de production. Mais comment payer? La plus grande partie de la colonie vit à crédit: les prêts de trois ou six mois sont gagés sur les récoltes à venir. Le planteur tentera d'honorer ses dettes en produisant davantage: on défriche de nouveaux périmètres et on achète des esclaves pour les cultiver. L'augmentation de la production de sucre et de café qui soutient la croissance des exportations ne serait pas liée au progrès de la productivité, mais, à l'extension des surfaces plantées et au gonflement de la main-d'œuvre servile. Ce sont les maisons coloniales d'armateurs et de négociants de Nantes, de Bordeaux, de Marseille... qui avancent l'argent nécessaire aux habitants pour étendre leurs plantations et acheter des esclaves. Ce sont aussi ces maisons qui assurent les transactions entre d'une part, la vente à l'arrivée des denrées coloniales (sucre, café, indigo, coton...) et d'autre part, l'expédition vers les colonies du ravitaillement et des produits manufacturés. Mais elles tirent un profit maximum du fait du déséquilibre des termes de l'échange, avec d'un côté, la dépréciation du prix des produits exotiques qu'elles reçoivent, et de l'autre, la surestimation à la vente des marchandises vendues à la colonie. Certains planteurs qui disposent de capitaux propres parviennent à échapper au cercle vicieux de l'endettement. Mais le surendettement des autres amène les maisons de négoce de 21

métropole à nommer des procureurs pour gérer I'habitation; au terme de la spirale, il arrive que les habitants en perdent la propriété au profit de la maison de négoce. Ce système fonctionne donc au profit du pôle colonial métropolitain, sans entraîner dans la colonie la constitution d'un capital endogène, ni assainir les fondements de l'économie de plantation. Cette prospérité de façade est de ce fait conjoncturelle et fragile. C'est ce que révèle l'épisode de la guerre de Sept Ans qui oppose la France à l'Angleterre de 1758 à 1763, étendue jusqu'aux colonies. Alors que les Isles du Vent, Martinique, Guadeloupe... ont été occupées par les Anglais, en position de supériorité navale, Saint-Domingue reste française, mais manque de tout, du fait de l'extension du conflit sur l'océan qui interrompt les relations commerciales. Au terme de ces difficultés, le sentiment antifrançais se trouve renforcé, et le gouvernement royal tente de mieux prendre en compte les intérêts des habitants en créant dans la colonie deux chambres mixtes de commerce et d'agriculture, et à Versailles une commission de législation coloniale. Cet épisode souligne le lien entre la prospérité et le maintien de la paix. Si la guerre d'Amérique (1774-1783) a donné un coup de fouet aux affaires coloniales, comment l'économie de la colonie réagira-t-elle au cours des deux décennies suivantes lorsque les contrecoups de la crise économique et la succession de guerres menées par l'Europe coalisée contre la France révolutionnaire porteront atteinte à des relations sereines et régulières avec la mère patrie? Par contre l'économie de plantation et le système commercial ont modelé durablement la société coloniale tout en accentuant les déséquilibres à Saint-Domingue, comme on peut le constater à travers les chiffres suivants. Le tableau ci-dessous, réalisé, à partir des nombres fournis par les différents recensements et estimations, renseigne sur l'inégale importance numérique des différents groupes raciaux et sur l'évolution démographique au 22

cours du dix-huitième siècle qui accentue les écarts entre population libre et celle des esclaves. Tableau 1 : Évolution des groupes raciaux à Saint-Domingue au dix-huitième siècle Dates 1681 1687 1700 1713 1730 1739 1750 1779 1788 1789 Blancs 4400 500 5 509 10 000 Il 590 13 700 27 718 30 801 24 146 79 500 109 000 172 000 249 000 405 528 462 000 Libres 210 Esclaves 3 358

14 062

21 808 24 843

Au sommet de la pyramide, une minorité de blancs évaluée à environ 30 000 à la veille de la révolution; à l'opposé, une masse impressionnante d'esclaves qui dépasse l'effectif d'un demi million; entre les deux, une classe intermédiaire de gens de couleur libres de même importance que les blancs. Les estimations diffèrent selon les sources considérées. C'est ainsi que Moreau de Saint-Méryll, illustre représentant de la classe blanche, en évalue le nombre à 40 000, tandis que pour Raimondl2, porte-parole des gens de couleur libres, le nombre de ceux-ci serait en réalité le double des effectifs établis par les recensements officiels qui ne tiennent pas compte des individus qui ne sont pas en mesure de présenter leurs titres de liberté, comme les nègres de savane ou les miliciens en cours d'affranchissement, ou des anciens esclaves en attente de la fin de la procédure d'affranchissement. Cette classe intermédiaire serait donc plus nombreuse que celle des blancs.

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12 Julien Raimond, Observations sur l'origine et les progrès du préjugé des blancs contre les hommes de couleur... Paris, 1791, p. 13. 23

Moreau de Saint-Méry,

tome 1, pp. 29-44, op. cit. , note 1.

Quant à la population servile, les administrateurs eux-mêmes reconnaissent qu'un cinquième au moins des effectifs ne serait pas déclaré par les maîtres ou ferait l'objet des détournements des gérants à leur profit (ils ne déclareraient pas tous les petits esclaves nés sur les habitations), si bien que le nombre d'esclaves dépasserait 500 000 dans la colonie en 1789 ! Le rythme de croissance démographique est très inégal selon le groupe considéré: en stagnation chez les blancs, plus soutenu pour les libres dont le nombre a doublé en un demi-siècle, en accélération pour les esclaves dont les effectifs ont quadruplé en un demi-siècle à la grande satisfaction des maîtres qui, pour la plupart, ne semblent pas avoir pris conscience de la fragilité grandissante de leur situation. En effet, en 1789, on compte dans la colonie, une proportion de 100 esclaves pour 12 libres (dont moins de 6 blancs) ce qui constitue l'écart le plus important aux Antilles entre population libre et servile! De plus, la composition de chaque groupe est loin d'être monolithique, quand on considère la structure sociale et les indices d'antagonismes. Le terme générique de blanc désigne la population en provenance d'Europe; la diversification au sein du groupe s'est opérée à travers divers critères: durée d'ancienneté de l'implantation aux Antilles, importance et valeur de l'assise terrienne, association ou non d'une exploitation agricole à d'autres activités comme le commerce ou des fonctions effectives et honorifiques. Ceux qui cumulent favorablement toutes ces conditions sont les mieux établis et détiennent le pouvoir: les blancs créoles sont identifiés à travers divers vocables: Ils se dénomment colons, car ils se considèrent comme les descendants des premiers colonisateurs; certains font même remonter leurs ancêtres aux pionniers qui ont fait la conquête de cette partie de l'île au détriment des Espagnols tout au long du dix-septième siècle. Ils estiment avoir droit à des privilèges en fonction de cette antériorité. Aussi, I'histoire épique des boucaniers et des flibustiers soutient-elle la grogne des colons pendant les périodes prérévolutionnaire et révolutionnaire. On les compte parmi les habitants, car ils ont 24

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