La Nation impossible ?

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Le lecteur sera heureux de lire un ouvrage accessible à tous, même à ceux qui ignorent l'histoire de la Moldavie et de son destin divisé et déchiré, mais qui entendent comprendre la logique de la construction nationale, ses difficultés, ses limites.
Publié le : mercredi 1 juin 2016
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EAN13 : 9782140011177
Nombre de pages : 536
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République de Moldova auprès de cette organisation internationale. Depuis 2007, elle est République dMoldva auprès de cette organisation internationale. Depuis 2007, elle est République de Moldova auprès de cette organisation internationale. Depuis 2007, elle est
consultante en édition, communication et formation au sein de la société parisienne Babylone.consultante en édition, communication et formation au sein de la société parisienn Babylone.
consultante en édition, commation et formation au sein de la société parisienne Babylone.
Conception graphique : Gaëlle Chartier
Conce Chartiere Chartier
Code barreeISBN : XXX-X-XXX-XXXXX-XeISBN : 978-2-343-08945-4XX €XX €
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LA NATION IMPOSSIBLE ?

Construction nationale
en République de Moldova, et au-delà




























Collection « Inter-National »
dirigée par Denis Rolland,
Joëlle Chassin et Françoise Dekowski

Cette collection a pour vocation de présenter les études les plus récentes sur les
institutions, les politiques publiques et les forces politiques et culturelles à l’œuvre
aujourd’hui. Au croisement des disciplines juridiques, des sciences politiques, des
relations internationales, de l’histoire et de l’anthropologie, elle se propose, dans une
perspective pluridisciplinaire, d’éclairer les enjeux de la scène mondiale et européenne.

Série générale (dernières parutions) :

Dolores THION SORIANO-MOLLA, Noémie FRANÇOIS, Jean AALBRESPIT,
Fabriques de vérités (vol. 1). Communication et imaginaires, 2016.
Dolores THION SORIANO-MOLLA, NoémIS, Jean AALBRESPIT,
Fabriques de vérités (vol. 2). L’œuvre littéraire au miroir de la vérité, 2016.
Cyril GARCIA, Amado Granell, libérateur de Paris, 2016.
Miche FABREGUET (coord.), Mémoires et représentations de la déportation dans
l’Europe contemporaine, 2016.
Mathilde LELOUP, Les banques culturelles. Penser la redéfinition du développement
par l’art, 2016.
Eriona TARTARI KERTUSHA, L’esprit des Lumières en Europe de l’Est. Traduire
Jean-Jacques Rousseau en Albanie, 2016.
Salim TOBIAS PEREZ, Religion, immigration et intégration aux Etats-Unis. Une
communauté hispanique à New York, 2015.
Daniel GRANADA DA SILVA FERREIRA, Pratique de la capoeira en France et au
Royaume-Uni, 2015.
Patrick HOWLETT-MARTIN, La coopération médicale de Cuba. L’altruisme
récompensé, 2015.
Maria Teresa GUTTIEREZ HACES, La continentalisation du Mexique et du Canada
dans l’Amérique du Nord. Les voisins du Voisin, 2015.
Eric DICHARRY, Théâtre, résidence d’artiste, médiation et territoire, 2014.
Catherine DURANDIN et Cécile FOLSCHWEILLER, Alerte en Europe : la guerre
dans les Balkans (1942-1913), 2014.
Estelle POIDEVIN, L’Europe : une affaire intérieure ? Ce qui change en Europe, 2014.
Juliette MAFFRE, La légalisation du mariage homosexuel en Argentine, 2014.
Pierre-Philippe BERSON, Sous le soleil de Chávez. Enquête sur le Venezuela d’Hugo
Chávez, 2014.
Mathieu CRETTENAND, Le rôle de la presse dans la construction de la paix, Le cas
du conflit basque, 2014.
Pierre JOURNOUD, La Guerre de Corée et ses enjeux stratégiques de 1950 à nos
jours, 2014.
Philippe SAUNIER, Politique de la comptabilité publique, 2014.
Laurent BORZILLO, La Bundeswehr. De la pertinence des réformes à l’aune des
opérations extérieures, 2014.
Jean-Yves PARAÏSO, La perception de la théologie latino-américaine de la libération
en République Fédérale d’Allemagne. L’exemple du cercle d’étude « Eglise et
libération » (1973-1978), 2013. Angela DEMIAN






LA NATION IMPOSSIBLE ?

Construction nationale
en République de Moldova, et au-delà







Préface de Dominique SCHNAPPER






















































© L’HARMATTAN, 2016
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

www.harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-08945-4
EAN : 9782343089454
PRÉFACE


Cet ouvrage est exceptionnel par son ampleur et sa qualité. Consacré à la
construction problématique d’une nation démocratique en République de
Moldova depuis la fin de l’Union soviétique, il dépasse par ses qualités un objet
qui pourrait, au premier abord, paraître limité. Or Angela Demian, dont je
m’honore d’avoir dirigé la thèse de doctorat – que je n’ai pas « dirigée », bien
que j’aie entretenu un dialogue étroit avec son auteure –, le transforme en une
étude exemplaire et une réflexion profonde et argumentée sur la constitution de
toutes les nations. Angela Demian a tout lu et tout compris de la littérature
philosophique, anthropologique et sociologique sur la nation. Elle a pris
connaissance de toutes les publications théoriques et politiques locales, qu’elle a
complétées par une enquête auprès des acteurs des diverses inspirations. Les
auteurs dont elle présente les conceptions se trouveront, comme moi, mieux
compris par elle que par eux-mêmes. Ils admireront, comme moi, l’étendue
quasiment encyclopédique de sa culture ainsi que la rigueur et la pertinence de
son argumentation analytique. Comme moi aussi, ils déploreront la modestie
excessive d’une chercheuse dont le talent devrait être mieux connu et reconnu.
Angela Demian analyse les conceptions de la nation pour les mettre à
l’épreuve à propos du cas de la Moldavie. Ce faisant, elle s’inscrit dans la
démarche proprement sociologique puisqu’elle se donne pour méthode de
confronter les théories aux réalités sociales telles que l’enquête sociologique et
historique permet de les établir. Pour comprendre les difficultés et l’échec
probable de la construction nationale en Moldavie, elle est partie d’une enquête
sur le présent et les conditions de l’intégration stato-nationale aujourd’hui, qui
lui a imposé une double démarche archéologique, l’une théorique, l’autre
historique. L’enquête proprement sociologique de la troisième partie est ainsi
précédée des analyses des théories portant sur la constitution des nations
(première partie) et de l’histoire d’un pays situé entre la Russie et la Roumanie
et successivement partie de l’une et de l’autre sans pouvoir maîtriser son propre
destin (deuxième partie).
Tout est impressionnant dans ce travail, la réflexion théorique de la première
partie, parfaitement maîtrisée, la réflexion historique de la seconde partie,
rigoureuse et précise, l’enquête sociologique de la troisième partie, qui révèle les
compétences d’une véritable sociologue de terrain. Ces trois parties s’entraînent
l’une l’autre et se déroulent avec nécessité. Angela Demian a conjugué avec
bonheur enquêtes empiriques et analyses théoriques, celles-ci permettant
d’éclairer celles-là, et réciproquement. Quant à l’écriture, elle serait déjà
remarquable pour une auteure dont la langue maternelle serait le français.
7

À partir des théories d’Ernest Gellner, de Dominique Schnapper, de Will
Kymlicka, de Jürgen Habermas et de Stéphane Pierre-Caps, qui sont exposées
et même reconstituées de manière magistrale, elle montre la difficulté de
construire une nation dans laquelle les diverses frontières, ethniques, culturelles
et politiques, n’ont jamais coïncidé – cette congruence étant au cœur des
théories de la nation. La « double non-congruence » rend fondamentalement
problématique la construction d’une nation moldave au sens « classique » du
terme puisque, aujourd’hui encore, le « nous » ethnico-national et le « nous »
politico-territorial ne coïncident pas. L’enquête sociologique réalisée par Angela
Demian (fondée sur l’analyse d’entretiens, le dépouillement de la presse et la
recherche auprès des institutions locales) montre la tension entre deux types de
langues identitaires, celle des « roumanistes » et celle des « moldovénistes ».
Situées entre la Russie et la Roumanie, les populations du territoire actuel de la
Moldavie ont été historiquement tantôt séparées, tantôt réunies au sein d’unités
politiques successives, elles n’ont jamais été vraiment maîtresses de leur destin
collectif, elles n’ont pu être les acteurs de leur histoire.
Cette enquête comporte de nombreux enseignements. Par-delà le cas
moldave, elle apporte un éclairage sur tous les phénomènes de construction
nationale, et en particulier (mais pas exclusivement) sur celle d’autres « petits
pays » de l’Europe centrale et orientale post-communiste. Nul doute que ceux
qui se pencheront sur leur destin en tant que nation trouveront dans le livre
d’Angela Demian les instruments théoriques et empiriques nécessaires pour le
comprendre. Il contribue également à prolonger et développer la réflexion
théorique. Il confirme l’idée que, pour construire une nation, il est nécessaire
qu’existe une interdépendance forte entre les éléments prépolitiques et les
dimensions contractuelles du projet d’avenir qui définit un horizon national. La
nation ne peut être inventée à partir de rien. Toutes les spécificités ethniques,
historiques ou politiques ne peuvent être transcendées par le projet politique
commun qui définit une nation démocratique particulière. Dans le cas moldave,
la non-congruence des frontières sociales et politiques conduit à ce qu’elles se
délégitiment réciproquement. La recherche confirme aussi le rôle crucial et
persistant de la « haute culture », pour reprendre l’expression d’Ernest Gellner,
comme culture publique, ce qu’exemplifie, en République de Moldova, la
vigueur de la compétition ou même de la rivalité entre les diverses langues.
Ainsi se trouve posée à nouveaux frais l’interrogation sur les conditions de
possibilité de la construction nationale et les fondements de l’ordre politique
dans des situations de forte diversité historique et ethnique. La recherche
permet enfin de s’interroger sur les relations entre les sentiments d’affiliation et
le nationalisme doctrinal et politique.
On le voit, toutes les dimensions de la théorie de la nation sont éclairées par
les analyses de notre auteure. Elle souligne justement le sens essentiellement
politique des débats des « théoriciens » à l’intérieur de la Moldavie sur la
construction de leur nation – on sait le rôle des intellectuels dans l’élaboration
8

de la nation ; elle les présente sans jamais les confondre avec les analyses des
chercheurs. On lira avec un intérêt tout particulier les textes de ces théoriciens
locaux qui s’affrontent à propos de la langue, de l’école et de l’histoire, dans des
termes qui s’expliquent par les positions et les intérêts des uns et des autres.
Le lecteur sera heureux de lire un ouvrage accessible à tous, même à ceux
qui ignorent l’histoire de la Moldavie et de son destin divisé et déchiré, mais qui
entendent comprendre la logique de la construction nationale, ses difficultés et
ses limites.


Dominique Schnapper
Directrice d’Études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS),
Membre honoraire du Conseil Constitutionnel




9


INTRODUCTION


1Cet ouvrage sur les processus d’identification collective et de construction
2nationale en République de Moldova analyse le « retour » au fait national dans
l’espace post-soviétique, qui coexiste avec la « crise » de l’État-nation dans
l’espace de son affirmation historique. Il part du décalage entre la formation
d’un État qui se trouve facilitée et les difficultés croissantes à édifier une société
politique viable, pour interroger les conditions de possibilité d’un processus
tardif de construction nationale érigée en projet d’avenir.
3En août 1991, à la suite de l’éclatement de l’URSS , la République soviétique
socialiste moldave (RSSM) proclame son indépendance. En mars 1992, son
adhésion à l’ONU lui procure une reconnaissance et une légitimité
internationales. Ancien territoire limitrophe de la Principauté médiévale
moldave créée en 1359, annexé en 1812 par l’Empire russe dans son avancée
vers les « mers chaudes » pour devenir la Bessarabie, cette région située entre les
fleuves Prut et Nistre ne connut en tant que telle qu’un très bref moment
d’indépendance dans le contexte de la Première Guerre mondiale et des
révolutions russes de 1917, avant de s’intégrer en 1918 à la « Grande
Roumanie ». Incorporée dès 1940 dans l’Union soviétique, à l’instar des États
baltes, en vertu du Protocole additionnel secret au Pacte de non-agression
soviéto-allemand (Pacte Ribbentrop-Molotov), reprise en 1941 par la Roumanie
alors l’alliée de l’Allemagne nazie, la Bessarabie fut rattachée à l’Union
soviétique en 1944 pour constituer la RSSM, ensemble avec une partie du
4territoire prélevé sur la République soviétique socialiste ukrainienne , mais
5dépossédée de régions du sud et du nord en faveur de l’Ukraine .

1 Il est issu de ma thèse de doctorat nouveau régime en sociologie politique, soutenue en 2006 à
l’EHESS. J’exprime ma plus vive reconnaissance à Dominique Schnapper, qui a accepté de
diriger cette recherche et a su m’encourager, avec rigueur et bienveillance. Je remercie de tout
cœur Catherine Durandin pour son intérêt, ses lectures critiques et ses précieux conseils.
J’exprime ma très sincère reconnaissance aux autres membres du jury : Philippe Raynaud, Jacques
Rupnik et Patrick Sériot.
2 La République de Moldova / The Republic of Moldova est le nom officiel du pays en français
et en anglais. J’utiliserai le terme de Moldavie, couramment employé avant 1991, pour désigner les
entités ayant précédé la création de l’État moldave actuel (la Moldavie médiévale, la Moldavie
soviétique). J’aurai recours au sigle « RM » et au terme de Moldova pour désigner le pays créé à la
suite du démembrement de l’URSS.
3 Les sigles et les abréviations sont présentés en Annexe 1.
4 Il s’agit d’une partie du territoire de la République autonome soviétique socialiste moldave
(RASSM) créée par les Soviétiques en 1924. Ce territoire constitue depuis 1990 le noyau de la
« république moldave (trans)nistrienne », entité sécessionniste qui ne bénéficie pas de
reconnaissance internationale.
5 Pour plus de détails, se reporter à la chronologie en Annexe 4.
11

Si la reconnaissance internationale de l’État moldave nouvellement créé est
acquise dès 1992, les difficultés de la construction identitaire et nationale font
obstacle à l’ambition d’ériger la société réelle en société politique. C’est cet écart
entre l’existence d’un État et son incapacité à consolider une collectivité
historique majoritaire (quête identitaire) et une société politique des citoyens
(problématique de la construction nationale) qu’il s’agit d’élucider. Quels sont
les ressorts et les ressources permettant de conférer une densité aux formes
négatives de souveraineté qui procèdent de la reconnaissance internationale ?
Quel est le lien entre les éléments prépolitiques (thèmes de la quête identitaire
et de la diversité ethnoculturelle) et les dimensions d’ordre contractuel (thème
de la construction stato-nationale) dans l’édification d’une nation ?
À partir de l’analyse d’un processus tardif de construction nationale dans un
État post-soviétique, cet ouvrage questionne plus globalement les rapports
entre la création d’un État, la consolidation des identités collectives et la
formation d’une nation politique. Étudier les difficultés extrêmes de la
construction nationale moldave permet non seulement d’en analyser les
conditions de possibilité mais aussi de reformuler la réflexion sur les
fondements ultimes de l’ordre politique dans certaines situations de diversité
sociale.
1La double non-congruence entre les dimensions – la culture et l’ethnicité,
d’une part, l’unité politique et la diversité ethnoculturelle, d’autre part – rend le
« cas » moldave particulièrement intéressant. À l’instar des autres États
postsoviétiques, la RM peine à résoudre le problème de l’unité dans la diversité,
d’autant plus qu’elle ne dispose pas d’une tradition politique en tant qu’État
indépendant. Cependant, ce qui la distingue profondément, c’est la complexité
des processus d’identification collective, qui ne concernent pas uniquement les
conflits, si banals, portant sur la perception, définition et classification des
groupes minoritaires et sur l’étendue de leurs revendications de reconnaissance
et d’accommodement légitimes, mais renvoient aussi aux divergences au sein
même de la collectivité historique majoritaire. Il s’agit de l’opposition entre ceux
qui se définissent comme Roumains, invoquant la haute culture partagée avec
les Roumains de la Roumanie, et ceux qui se disent Moldaves, au nom de leurs
sentiments et volonté de l’être.
L’ambition, l’effort et la manière d’articuler les trois dimensions
2actuellement dissociées – l’ethnicité, la culture et le politique – constituent le fil
rouge de cette analyse de la construction nationale en RM. Deux États
indépendants sont le « toit politique » d’une seule culture dominante (« deux

1 Le terme « dimensions » désigne les composantes ethnique, culturelle et politique du fait
national. Il s’agit d’analyser leur conjonction/articulation/conjugaison/congruence dans la
construction des nations modernes et leur disjonction/découplage/dissociation dans le processus
actuel de remise en question de l’État-nation.
2 Synonyme des syntagmes « unité politique », « organisation politique », « entité politique ».
Lorsque le terme « politique » renvoie à la sphère, au pouvoir ou à l’activité politiques, je le
précise dans le texte.
12

États roumains »), alors que plusieurs cultures, majoritaire et minoritaires,
coexistent au sein de l’État moldave. Cette situation renvoie à la double
violation du principe nationaliste tel qu’il fut formulé par Ernest Gellner : « tous
les nationaux ne sont pas intégrés, et néanmoins certains non-nationaux sont
1englobés » (1989 : 11, 189) . Elle traduit une double fragilité des frontières
politiques confrontées aux contraintes sociales, fragilité liée à ce qu’elles
incluent (diversité ethnoculturelle au sein de l’État moldave) et séparent
(collectivité historique roumaine rêvée qui dépasse l’État moldave).
L’analyse de cette situation très particulière de double non-congruence
permet d’interroger plus largement les conditions de possibilité de la
construction nationale, impliquant des politiques d’intégration interne et
d’individualisation par rapport à l’environnement extérieur. Quelle intégration
de la nation, tropique ou interculturelle, faute d’intégration systémique ou
intraculturelle de la collectivité majoritaire (Crowley, 1991 : 192 ; Schnapper,
1994) ? Comment passer d’une situation de coexistence à l’élaboration d’un
projet politique partagé ? Plutôt que de considérer l’intégration nationale
comme une réponse au défi de l’unité dans la diversité, j’entends la constituer
en objet de l’analyse : le principe de la transcendance des particularités, au
fondement de l’idée moderne de nation, comme celui de la reconnaissance,
actuellement privilégié dans la recomposition des dimensions de la vie
collective, impliquent de définir plus ou moins clairement et d’une manière
consensuelle les références particulières qui seraient à transcender par la
citoyenneté ou à reconnaître dans l’optique de l’accommodement des
2différences .
Mon ambition est d’articuler l’étude d’un cas d’édification nationale et
étatique avec une réflexion globale sur le fait national. Cette approche suppose
que les enjeux de la construction nationale soient partagés, même s’ils trouvent
des concrétisations chaque fois spécifiques selon les contextes historiques et
3sociopolitiques. La situation moldave est clairement « spécifique », à l’interface
entre le particulier et l’universel. Elle est originale, puisqu’elle renvoie à un
4contexte historique et à une configuration sociopolitique uniques . Elle est
générale, dans la mesure où elle traduit des défis partagés : identifier les
fondements d’un ordre politique légitime dans un contexte de pluralité sociale,

1 J’explique mon parti pris dans la mention des sources et des références dans la note qui
introduit la bibliographie.
2 Le recours aux adjectifs qualificatifs substantifiés tels que « la différence » sert à faciliter
l’exposé. Bien évidemment, ces phénomènes ne sont pas des choses. Meyer-Bisch, 2002 : 464.
3 J’emprunte à Paul Veyne le terme « spécifique » et sa signification. Il traduit une façon
d’articuler l’universel et le particulier : on n’observe que des événements individualisés, mais qui
intéressent au-delà de leur singularité, puisque la démarche qui mène à leur compréhension
présente une certaine généralité. Comment on écrit l’histoire, Seuil, 1979, p. 47-48, 75, 112.
4 Le terme « configuration » est utilisé dans le sens que lui confère Norbert Elias, désignant le
« champ » des interdépendances et des interactions, le cadre de leur signification et de leur
pertinence. Voir notamment Qu’est-ce que la sociologie ?, Éditions de l’Aube, 1991, p. 154-161 ;
1991 : 70-72 ; 1997 : 253.
13

concilier l’ambition d’égalité avec le besoin de reconnaissance qu’expriment les
individus ou divers segments de la société civile. Cette spécificité justifie le
rapport entre les versants empirique et analytique que j’ai choisi de
privilégier : « On n’observe que le particulier ; mais on ne comprend qu’en
faisant le détour par le général » (Todorov, 1989 : 83). Le caractère général du
questionnement sur l’unité politique dans la diversité sociale assure le « cadre de
commensurabilité » (Sériot, 1997 : 40) permettant de comparer les diverses
concrétisations historiques et sociopolitiques d’un phénomène, en l’occurrence
de la nation.
Concrètement, je mobilise l’analyse idéaltypique pour faire le lien entre les
volets empirique et analytique de ma recherche. La démarche idéaltypique part
du recueil des données pour formuler la logique du phénomène analysé.
Construction abstraite à vocation instrumentale, l’idéaltype met en évidence les
liens conceptuels entre les données significatives de l’enquête. La confrontation
du « tableau de pensée » (Gedankenbild) aux phénomènes sociohistoriques
concrets permet d’élaborer des typologies. Je retiens l’analyse par idéaltype
1(Idealtypus) telle qu’elle fut théorisée et appliquée par Max Weber , pour son
2caractère historique et son approche déductive . Bien qu’il soit le produit de
l’observation du réel, l’idéaltype ne traduit ni une réalité, ni un idéal, ni une
norme. C’est une « construction » logique de relations internes à un
phénomène, un « tableau de pensée » simplifié. C’est une synthèse intellectuelle,
parmi d’autres possibles, d’un phénomène historique, visant à mettre en
évidence la « nature » des relations significatives qui en constituent la spécificité.
La construction de l’idéaltype n’est jamais l’objectif de la recherche, mais un
« moyen de la connaissance ». En tant que « concept limite » ou « utopie »,
l’idéaltype est un instrument à l’aide duquel « on mesure la réalité », on « compare »
les données, on détermine le « lieu typologique » d’un phénomène historique,
« en faisant ressortir sa proximité ou sa distance par rapport au type construit
en théorie ». Son caractère abstrait (il est obtenu par l’accentuation ou la
stylisation « par la pensée » des principales dimensions d’un phénomène étudié et
de leurs rapports logiques) renforce sa vocation instrumentale (il est construit
3pour rendre la réalité intelligible et la comparaison possible) .
La méthode idéaltypique s’appuie sur des données empiriques, qu’elle
dépasse pour élaborer des concepts, comparer les données, déduire la logique
d’un phénomène étudié et en analyser les variations historiques (Schnapper,
2003 : 298). Ce qui confère à l’idéaltype, en tant qu’auxiliaire logique de la

1 Essais sur la théorie de la science, Plon, 1992, notamment p. 171-201. Voir également les notions de
« maître-sens » chez Lévi-Strauss ou d’« idée-mère » chez Tocqueville.
2 Dans le sillage de P. Lazarsfeld, d’autres auteurs privilégient les typologies systématiques,
élaborées par la combinaison d’attributs fondamentaux. P. Lazarsfeld, M. Pasanella, « Sur les
techniques de construction des typologies dans les sciences sociales », dans P. Lazarsfeld éd.,
Philosophie des sciences sociales, Gallimard, 1970, p. 362-374.
3 M. Weber, Essais…, op. cit., p. 171-185, l’auteur souligne ; Sociologie des religions, Gallimard, 1996,
p. 411 ; R. Aron, Les étapes de la pensée sociologique, Gallimard, 1967, p. 519-522 ; Schnapper,
1999b : 15 ; 2003 : 299, 306.
14

recherche, une double valeur : « heuristique », concernant la recherche (il guide
l’élaboration des hypothèses et l’organisation des données), et « systématique »,
concernant l’exposé des résultats de l’enquête (il assure la cohérence de la
présentation). Inhérent à cette démarche, le « réductionnisme » permet de
diminuer d’une manière raisonnée la richesse des informations pour faciliter la
compréhension.

Approches et démarche

Dans la première partie, théorique, je suis l’appel de
1Rousseau : « Commençons donc par écarter tous les faits . » Il ne s’agit pas
d’ignorer les faits, mais de relever les composantes internes de l’idéaltype de la
2nation comme « individualité historique » pour mieux comprendre et
interpréter la situation moldave.
Au vu des difficultés à conjuguer les dimensions ethnique, culturelle et
politique, on pourrait formuler l’hypothèse d’un échec de la construction
nationale en RM. La lecture critique, dans le premier chapitre de cet ouvrage,
de deux idéaltypes de la nation moderne, élaborés par Ernest Gellner et
Dominique Schnapper, me permet de cerner les conditions de cet échec. J’en
propose une exégèse suivant l’idée centrale d’une convergence des dimensions
ethnicoculturelle et civico-politique comme trait fondamental de la nation moderne. En
établissant des liens significatifs entre les diverses composantes du phénomène
national, ces deux théories servent de vecteur de comparaison entre les
processus premiers (qui se trouvent à la base des idéaltypes) et les processus
tardifs de construction nationale (dont l’un constitue mon objet d’études). Elles
permettent de prendre la mesure des dysfonctionnements et de relever les
3limites de l’édification nationale moldave . Cette démarche semble d’autant plus
pertinente qu’en l’absence d’une tradition politique moldave, la référence aux
« modèles » extérieurs de construction nationale, au sens de schémas ayant fait
leurs preuves, est au cœur des discours de la construction nationale en RM.
Dans la perspective d’Ernest Gellner, on peut appréhender les conditions
d’échec au regard de la situation de double violation du principe nationaliste de la
congruence, puisque les frontières politiques moldaves ont un caractère
doublement illégitime : au regard de ce qu’elles regroupent (hétérogénéité

1 J.-J. Rousseau, « Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes »
(Deuxième discours, 1754), Préambule, Œuvres complètes, Gallimard-Pléiade, 4 vol., 1959-1969,
t. III, p. 132.
2 M. Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Plon, 1964, p. 45 ; M. Weber, Essais…,
op. cit., p. 156.
3 L’analyse idéaltypique permet d’évaluer les idiomes nationaux à la lumière du critère de la «
noncontradiction interne du voulu » (ibid., p. 124-125, l’auteur souligne). En comparant les données
empiriques aux relations abstraites entre les dimensions significatives qui érigent la nation en
individualité historique, il est possible de mesurer le degré de cohérence (konsequenz) des discours
et des projets en présence (idem, note 7, p. 440).
15

sociale au sein de la nouvelle unité politique) et de ce qu’elles découpent
(collectivité majoritaire qui se définit en partie comme historiquement et
culturellement similaire avec celle de la Roumanie voisine). Tous les membres
supposés d’une collectivité historique, en l’occurrence roumaine, ne sont pas
englobés au sein d’une unité politique (« deux États roumains »). Tous les
membres de la société des citoyens moldave ne se réfèrent pas à une même
collectivité historique (moldave ou roumaine, mais aussi russe, ukrainienne,
gagaouze, bulgare, rom).
Dans la perspective de Dominique Schnapper, on peut formuler les
conditions d’échec à la lumière d’un double obstacle au principe de la
transcendance. Le premier obstacle concerne ce qui est à transcender. Toute
forme de diversité ne permet pas l’abstraction par la citoyenneté : si la diversité
sociale est inhérente au modèle théorique, le pluralisme juridique, politiquement
consacré ou historiquement consolidé, est incompatible avec l’idéaltype. Le
second obstacle renvoie aux modalités de la transcendance. Tout projet politique
n’est pas susceptible d’y conduire, notamment lorsqu’il est perçu comme
privilégiant les intérêts d’une seule collectivité historique ou lorsqu’il échoue à
consolider une sphère publique légitime.
Dans le deuxième chapitre théorique, la lecture de trois modèles généraux
sur le devenir et l’avenir de la nation me permet d’inscrire le cas moldave dans
le contexte actuel de la « crise » de la nation comme idée et projet. Comment
concilier l’aspiration aux États nationaux dans les pays nouvellement
indépendants et le dépassement de l’État-nation dans l’espace historique de son
affirmation ? Pour répondre à cette question, je propose une lecture de trois
modèles généraux de la nation du futur suivant l’idée centrale de la dissociation des
dimensions ethnique et civique : celui du « patriotisme constitutionnel » élaboré par
Jürgen Habermas, celui de la « citoyenneté multiculturelle » proposé par Will
Kymlicka et celui de la « multination » formulé par Stéphane Pierré-Caps. Ces
modèles aident à mieux cerner la logique de la dissociation envisageant de
nouveaux rapports entre les dimensions de la vie collective et de nouvelles
formes de vivre ensemble.
Toutes ces interrogations présupposent une bonne connaissance des liens
entre les dimensions pré-institutionnelles et les aspects dits contractuels dans la
définition d’un projet politique. D’où l’importance de l’analyse historique que je
propose dans la deuxième partie, envisagée comme une démarche
archéologique complémentaire à celle d’ordre théorique pour mieux relever les
difficultés actuelles de l’édification nationale en RM.
La nation se consolide dans la durée. En RM, la volonté d’édifier une nation
se heurte à la disjonction, historiquement stabilisée, entre les dimensions
ethnique, culturelle et politique. La pluralité des inscriptions dans des cadres
politiques englobants – Empire russe (1812-1918), Grande Roumanie
(19181940), Union soviétique (1944-1991) – conduit-elle à la création d’un territoire
et d’une population privés d’individualité ou dotés d’une individualité de
synthèse ? En retraçant la mise en place dans la durée des configurations
géo16

historiques et sociopolitiques ainsi que des « champs identitaires » qui
déterminent les enjeux actuels de l’édification nationale en RM, cette partie
élucide la genèse de la situation de double non-congruence.
Le troisième chapitre part de la création d’un nouveau territoire (la
Bessarabie) pour étudier les mouvements de désynchronisation et de
différenciation au sein des populations de l’ancienne Principauté moldave ayant
connu des incorporations politiques différentes à partir de 1812. Il permet de
vérifier l’hypothèse du caractère ambigu des effets de rupture : les césures se
superposent aux permanences, dans un contexte où les dynamiques extérieures
ont une influence déterminante sur le devenir des territoires et des populations
1de cet espace de « l’entre-deux ». La rupture territoriale en 1812 ne fait pas
obstacle à la perpétuation de certaines similitudes ethnoculturelles, tout comme
l’union ultérieure au sein d’un État roumain pendant l’entre-deux-guerres
n’empêche pas, bien au contraire, la manifestation des différences. En 1918, les
similitudes entre les populations roumanophones contribuent à l’union
politique au sein d’une Grande Roumanie, mais les écarts entre les « temps
socioculturels » (Foucher, 1991) font obstacle à l’intégration. Peu « corrompue »
par la domination russe, puisque l’illettrisme le dispute à la russification, la
population de la Bessarabie serait restée « intacte », donc « modelable ». Et
pourtant, les « grandes absences » de cette population n’ayant pas participé à
tous les « chantiers » du projet politique de l’État roumain moderne ne tardent
pas à se manifester comme autant de freins à l’intégration. J’essaie donc de
vérifier l’hypothèse selon laquelle, entre 1918 et 1940, ce premier projet de
construction nationale concernant la Bessarabie révéla, en réponse aux efforts
d’intégration, les deux types toujours observables de résistances à la
congruence, provenant de la part de la collectivité majoritaire (signe d’une
désynchronisation antérieure) comme des diverses populations minoritaires
(résultat d’une diversification ethno-démographique tout au long du
eXIX siècle). Les formes d’allégeance héritées de l’expérience impériale (un
attachement immédiat au territoire de résidence et un attachement transcendant
d’ordre religieux et dynastique) se révèlent problématiques à « l’âge du
nationalisme triomphant » où la culture devient « visible » et rend manifeste la
non-congruence (Gellner, 1989).
Le quatrième chapitre a pour but de faire ressortir le profond impact sur
la construction nationale moldave de l’expérience soviétique, avec ses politiques
nationales des plus complexes. Il poursuit l’interrogation sur l’ambiguïté des
ruptures et des continuités, qui concerne d’abord la consolidation de concert de
deux référents d’identité collective, plus ou moins conciliables : ethno-national

1 J’ai recours à ce « point de vue » pour désigner, dans le sillage de V. Rey, un espace de
« rencontre » entre l’Occident et l’Orient et de difficile synthèse des influences. C’est un espace
dans lequel les forces externes en compétition pèsent davantage sur une organisation politique
que les développements internes. Le cyclique et le recommencement l’emportent sur la durée et
l’accumulation. V. Rey, R. Brunet dir., Les Europes Orientales, Russie, Asie Centrale, Belin/Reclus,
1996, p. 9-10.
17

(le « nous » fondé sur la similitude) et politico-territorial (le « nous » fondé sur la
cohabitation). Le fait national au sein de l’URSS – tel qu’il est pensé, formulé et
organisé – renvoie à la fois à une collectivité historique (principe personnel, la
« nationalité » étant attribuée par la filiation) et à une société des citoyens
(principe politique et territorial). J’analyse la consolidation de ces deux formes
de « nous » au travers d’un double processus de construction nationale en
RSSM à partir de 1944 : de « nationalisation », au nom de la moldavité, et
d’« internationalisation », visant à l’édification d’une société politique soviétique.
La construction du peuple soviétique met l’accent sur le politique, mais
exacerbe les tensions entre l’ambition d’unité et la situation de diversité. La
formation d’une nation moldave répond à l’impératif territorial et cherche à
faire converger la collectivité historique majoritaire et le territoire de la
république qui en serait le « foyer national ». Elle admet la prégnance de
l’ethnoculturel, ce qui se traduit dans le cas moldave par l’accentuation de la
coupure entre la culture (roumaine) et l’ethnicité (moldave).
Cette double interrogation archéologique, d’ordre théorique et historique,
m’amène vers une troisième partie qui aborde les processus actuels de
construction d’une nation moldave comme « projet d’avenir », une nation
prospective qui présuppose d’ajuster et de concilier les dimensions ethnique,
culturelle et politique de la vie collective.
L’héritage de double non-congruence conduit à une double aspiration de
mise en adéquation : des identifications collectives (moldavité) à l’égard de la
haute culture roumaine, ainsi que des références ethnoculturelles multiples
(minorités) à l’égard de l’unité politique nouvellement formée. L’hypothèse
d’une interdépendance entre les phénomènes d’identification collective et le
processus de construction stato-nationale justifie l’organisation de cette partie
autour de deux questionnements. L’un concerne la population majoritaire et
traite du conflit intraculturel qui traduit notamment l’ambition d’ériger le
moldovénisme ou le roumanisme en moteur des processus d’intégration
(cinquième chapitre). L’autre étudie l’édification nationale dans une situation
de grande diversité ethnoculturelle de la société civile et aborde les rivalités
pour imposer des valeurs et des institutions permettant l’intégration à la nation.
Il s’agit surtout de la concurrence entre les deux majorités, l’une ethnoculturelle
(moldo-roumaine), l’autre sociopolitique (russophone), autour des « vecteurs
d’universel » correspondants (sixième chapitre).
Dans les années 1990, les changements d’ordre géopolitique font évoluer les
identifications collectives et le rapport à la culture. Vecteur de mobilisation en
vue de contester le Centre soviétique pendant la perestroïka, la culture
majoritaire devient une ressource majeure de légitimation du nouvel État
indépendant ; ce qui pose deux types de difficultés. La première, d’ordre
général, concerne le rapport entre la situation de diversité et l’objectif d’unité.
La seconde, spécifique au cas moldave, renvoie au caractère incertain de
l’identification ethnoculturelle de la population majoritaire, dont procède le
18

1 2conflit entre les énonciateurs des idiomes de la moldavité et de la roumanité .
Je commence donc par analyser, dans le cinquième chapitre, le conflit en vue de
définir la collectivité historique majoritaire opposant deux segments
d’énonciateurs : ceux qui privilégient la culture (roumanité) et ceux qui
accordent la prééminence au registre de l’ethnicité (moldavité). L’enjeu est de
faire ressortir les logiques au cœur de ces deux idiomes identitaires rivaux. Le
sixième chapitre part de ce conflit intraculturel pour interroger le processus
d’édification nationale à travers l’analyse des conceptualisations publiques –
savantes, politiques et institutionnelles – du fait national. Comment la question
identitaire (non-congruence entre culture et ethnicité dans la définition de la
population majoritaire) s’articule-t-elle avec le projet d’unité dans la diversité
(rapports entre majorité et minorités, concernant les relations interethniques et
la consolidation d’une société des citoyens) ?
Enfin, la confrontation des conclusions de cette troisième partie avec celles
des lectures théoriques dans la première partie permettra de reformuler
quelques postulats théoriques sur les rapports entre les diverses composantes de
la vie en commun (septième chapitre, conclusif).

La construction nationale est un processus multiforme. Mon objectif
consiste avant tout à étudier les constructions discursives du signifiant
« nation ». Bien évidemment, les différents idiomes nationaux sont analysés
dans leurs rapports avec l’action, en tant que visions et projets concurrents
d’unité dans la diversité. Qu’il soit défini au regard de critères dits objectifs ou
de la conscience subjective d’appartenance, le référent « nation » ne renvoie pas
à une chose (« qu’est-ce que c’est ? »), mais à un ensemble de pratiques, avant
tout discursives (« de quoi parle-t-on ? »). C’est une forme de légitimation et de
mobilisation, les interactions qui visent à lui imposer tel contenu traduisant des
intérêts et des projets rivaux. Comme le note Raphaël Canet, la question
nationale réside « dans un conflit nécessairement politique entre les
interprétations souvent divergentes de ce que devrait être la collectivité politique
symbolique partagée » (2003 : 105, l’auteur souligne).
Il faut savoir éviter le double écueil consistant à considérer que les
collectivités de référence sont des entités dotées de substance ou à supposer
que les catégories qui y renvoient fonctionnent dans le vide. Cela exige un souci
constant de mettre en regard les structures (le contexte, dans ses dimensions
« archéologique » et « écologique ») et leurs interprétations (les formulations de
la catégorie « nation »). Les institutions sont investies par les énonciateurs des
idiomes rivaux qui cherchent, selon les rapports de force du moment, à imposer

1 La catégorie d’énonciateur (à partir de quel endroit discursivement construit parle-t-on ?) est à
distinguer de celle du locuteur (qui parle ?). Achard, 1998 : 17 ; Oriol, 1989.
2 Pour faciliter la lecture, j’utilise les suffixes « -istes » pour désigner les énonciateurs ou les
tenants de tel idiome (roumanistes : de la roumanité ; moldovénistes : de la moldavité) ; « - isme »
pour signifier les discours et les projets respectifs (roumanisme ; moldovénisme) et « - iste » pour
former les adjectifs qui en dérivent (perspective roumaniste ; optique moldovéniste).
19

1leurs « visions des divisions ». Cette approche questionne la thèse de l’État
nationalisant telle qu’elle a été conceptualisée par Brubaker (1996), où la
construction nationale est l’œuvre d’un « triangle relationnel » formé par le
nationalisme nationalisant des États, celui des minorités nationales et celui des
États parents. À cette perspective de l’État transformateur, j’oppose, dans le
sillage de Migdal, celle de l’État-dans-la-société (1988, 2001), qui exige qu’on
tienne compte d’un « double poids » de la société sur les institutions : le poids
de l’inertie et celui des résistances actives aux politiques « descendantes ».
L’absence d’un consensus jusque sur la définition de la population majoritaire,
appelée à devenir le pivot et le moteur de l’intégration, rend inopérante la thèse
de l’État nationalisant.
Brubaker lui-même admet que les trois pôles de son triangle sont en réalité
des stratégies et des attitudes, des « champs politiques » et des cadres
d’interaction (dynamic political stances, 1996 : 5, 111-113). Son analyse sur la
pluralité des « attitudes nationalitaires », des « positions antagonistes » et des
« champs relationnels » (1996 : 116-118), y compris au sein de chaque pôle, est
plus intéressante que le syntagme d’État nationalisant ne le laisse supposer.
Brubaker relève une diversité de situations dans l’espace post-soviétique tenant
compte de la prééminence symbolique ou institutionnelle des collectivités
historiques majoritaires (1996 : 109-110). Il finit néanmoins par soutenir qu’un
État peut être défini comme nationalisant lorsqu’il est ainsi perçu par les deux
autres pôles du triangle relationnel, ignorant que ces derniers ont tout intérêt à
promouvoir cette perspective pour nourrir la mobilisation des minorités
nationales et justifier l’intervention des États parents. Les représentations sur
les politiques nationales étant elles-mêmes l’objet des débats, ce serait une
erreur de qualifier un État de nationalisant au seul égard de certaines
perceptions qui l’envisagent comme tel.
Il ne m’a donc pas paru utile de partir de la création de l’État moldave pour
étudier un processus de « nationalisation ». L’État moldave est moins un
bâtisseur d’unité pilotée par le haut qu’une scène où s’expriment les idiomes
rivaux, une arène de luttes et d’accommodements. Ce n’est pas l’État qui agit,
mais les acteurs qui investissent les institutions en fonction des rapports de
force du moment (Migdal, 1988 : 248, 256, 264 ; 2001 : 94). Quel arbitrage
imposer entre les intérêts divergents et au nom de quel fondement ultime, en
l’absence d’un point de vue d’ensemble et faute d’un consensus sur l’intérêt
général ? Ainsi, la perspective d’une socialisation au national par le haut ne
semble pas porteuse, ce qui ne veut pas dire que l’État ne joue aucun rôle dans
la construction nationale. L’État reste ce cadre commun où se déploient les
processus d’intégration et d’individualisation. C’est une forme essentielle
d’« unité de survie » (cadre de l’intégration fonctionnelle « objective ») et un

1 Ces luttes identitaires sont un « cas particulier des luttes de classement, luttes pour le monopole
du pouvoir de faire voir et de faire croire, de faire connaître et de faire reconnaître, d’imposer la
définition légitime des divisions du monde social et, par-là, de faire et de défaire les groupes ».
Bourdieu, 1980 ; 1997 : 137, 141, l’auteur souligne.
20

niveau important du « sens du nous » (référent de l’identité nationale reposant
sur les interdépendances au sein d’une société politique) (Elias, 1991 : 93-97).
L’État est le lieu où s’exprime la quête d’unité, délimitant les contours du
champ d’interactions, des configurations pertinentes, du contexte d’action et
d’intelligibilité. Qui plus est, la perspective de l’État nationalisant est
revendiquée par les énonciateurs mêmes, qui promeuvent leurs idiomes comme
s’il s’agissait d’une narration nationale totalisante et leurs intérêts comme s’ils
étaient ceux de l’État transformateur. Les débats autour de la Conception de la
politique nationale (CPN, 2004) sont une parfaite illustration de cette démarche
constructiviste d’édification nationale… et de ses limites.
Face aux défaillances de l’État transformateur, les différentes catégories
d’énonciateurs rivalisent pour assumer une position de surplomb leur
permettant d’imposer tel idiome national comme récit totalisant. La lutte pour
conférer tel contenu au référent nation est au cœur de ce processus de mise en
récit. Mais en dépit de leur ambition totalisante, la pluralité même des idiomes
en concurrence les renvoie à leur particularisme et empêche la promotion de
politiques cohérentes, politiques d’intégration comme politique étrangère.
L’absence d’une « grande narration » unificatrice (master narrative, Sommers,
1994) encourage les conflits pour faire jouer ce rôle à tel récit particulier. La
pluralité des idiomes reflète celle des représentations et des intérêts en présence.
La diversité ethnoculturelle génère une multitude de projets politiques rivaux.
Le pluralisme par défaut, peut-il être un projet politique viable ?
La perspective de la nationalisation reste pertinente si elle ne se contente pas
de renvoyer à un processus descendant de construction nationale, mais traduit
l’investissement du champ politique par le fait national. L’optique d’un État
« investi » permet de constater que la compétition pour imposer telle vision des
divisions ou tel idiome national est aussi un vecteur de luttes partisanes qui
traduisent des intérêts particuliers en conflit. Le succès de telle idée nationale
amène aussi à conforter le rôle sociopolitique des acteurs qui la portent et s’en
veulent les garants. Enjeu des controverses et objet de la compétition, l’idée de
nation sert à des mobilisations multiples et conflictuelles et non pas à une
mobilisation de la société politique dans son ensemble en vue d’un projet
d’avenir commun.

Dispositif d’enquête

C’est à travers les discours, notamment les prises de parole publiques, qu’il
s’agit de relever les dominantes des idiomes identitaires (moldovénisme contre
roumanisme) et nationaux (projets concurrents d’unité dans la diversité). Un
corpus textuel au sens large est mobilisé, comprenant des dossiers de presse,
programmes des partis politiques, documents administratifs et législatifs,
21

1interventions publiques, publications , œuvres littéraires ainsi que des entretiens
2semi-directifs .
Le terme de discours renvoie au langage écrit et parlé en tant que forme de
pratique sociale : il est façonné, sinon déterminé, par des relations de pouvoir,
qu’il contribue à son tour à reproduire (discours hégémonique) ou à contester
(discours subversif) (Fairclough, 1992). Les notions de discours et d’idiome
seront mobilisées, cette dernière étant plus « pleine » puisqu’elle permet de
3signifier l’idée de « récit » . Les syntagmes « idiome identitaire » et « idiome
national » renvoient avant tout au registre discursif de la construction,
respectivement, des identités collectives et de l’idée nationale, tout en intégrant
d’autres phénomènes visant à légitimer telle vision des divisions : attitudes,
dispositions, comportements, postures. Situés à l’interface entre la défense d’un
« nous » et la promotion d’une idée générale de la nation, les idiomes
identitaires et nationaux sont des tentatives, peu figées, de penser et d’exprimer
le fait national tout en promouvant des projets politiques rivaux.
Dans le sillage des travaux de John L. Austin (1970) sur la fonction
performative du langage, les prises de position discursives apparaissent comme
une forme privilégiée d’expression, donc de construction identitaire : « Les
nations entrent dans le vaste paradigme des catégorisations sociales possédant
une dimension performative : leur existence relève de l’effet d’une croyance en
leur existence » (Achard, 1998 : 13). Si les discours véhiculent des messages ou
des contenus destinés à la compréhension, ils sont également une forme
d’action visant, en l’occurrence, à définir les représentations, catégorisations et
classements pertinents, à imposer telle vision de la différence et de la similitude,
de la pluralité et de l’unité, de l’inclusion et de l’exclusion (Bourdieu, 1997 :
1314, 60).
L’analyse des contenus questionne leur efficacité en les confrontant au
contexte de leur production, énonciation et réception. Elle permet ainsi
d’évaluer les efforts discursifs pour construire une nation à la lumière des
limites structurelles de leur imposition, appropriation et validation. Situation
d’interaction, configuration socioculturelle, versions antérieures d’idiomes
nationaux…, les discours « attestés » ne prennent sens qu’en regard d’un
« univers de discours virtuels », délimité entre autres par l’État de rattachement
4des énonciateurs qui configure un « espace de signification » de ce qui est dit .

1 Plutôt que de monographies, il s’agit souvent d’un genre particulier, appelé « publicistic ă »
(« système nerveux central de la culture bessarabienne », Cimpoi, 1997 : 36), qui consiste à publier
sous forme d’ouvrages des articles déjà parus dans la presse. En prenant position dans les médias,
écrivains, professeurs et académiciens font œuvre de publicistes, sans être journalistes de
formation ou de profession.
2 Les principaux types de sources sont présentés en Annexe 2.
3 Paul Ricœur, Temps et récit, Seuil, t. I, 1983.
4 F. Leimdorfer et al., « SLADE, un projet de sociologie du langage », Langage et Société, vol. 86,
n° 1, 1998, p. 75.
22

Dans une optique pluraliste (puisqu’il n’y a pas qu’une tradition nationale,
mais des idiomes identitaires et nationaux rivaux) et sélective (puisqu’il ne s’agit
pas de prétendre à l’exhaustivité), il s’est agi, d’abord, de recueillir des discours
pour en étudier le contenu, relever les problèmes formulés et évaluer la
cohérence des réponses apportées ; ensuite, de repérer les configurations
d’interaction constitutives des idiomes identitaires et nationaux. Cette démarche
permet de cerner les logiques dominantes au cœur des idiomes en présence et
de construire des types discursifs en réduisant l’excès d’informations qui peut
nuire à la compréhension. Le cinquième chapitre se penche sur l’opposition
entre les discours identitaires roumaniste et moldovéniste, et le sixième chapitre
sur les idiomes nationaux majoritaire, hybride et multiculturel. Cette démarche
d’accentuation consiste à pousser les discours en présence jusqu’au bout de leur
logique, tout en veillant à ne pas en déformer le sens.
1Deux grandes catégories d’énonciateurs sont privilégiées : les intellectuels et
2les élites dirigeantes . Ils s’expriment publiquement et s’engagent clairement
dans le processus d’édification nationale. Selon des logiques différentes, ils
revendiquent le statut de porte-parole légitimes et représentatifs des positions
en présence.
La légitimité de l’intellectuel procède de sa compétence, sa réputation et son
autorité – qui sont convertibles en crédit moral et mobilisables grâce à une
certaine idée de sa vocation dans la cité. Ce terme désignera la catégorie sociale
qui dispose d’un statut spécifique lié à la qualification des individus qui la
composent (critères « objectifs » tels que la formation et la profession) et à leur
vocation (critères « subjectifs » de l’idée qu’on a et qu’ils se font du sens de leur
3action). Les intellectuels sont des « professionnels de l’intelligence », qui vivent
4« non pas seulement pour la connaissance, mais aussi de la connaissance ». Ils
combinent la fonction critique avec l’engagement dans la vie politique.
Traditionnellement, les intellectuels ont joué un rôle central dans la
formulation, la validation et l’imposition des idées de la nation, surtout dans
l’espace est-européen où, souvent, c’est au nom de la culture qu’on légitime le
5politique . Dans la lutte pour la « bonne » vision des divisions, les intellectuels
s’imposent comme des porte-parole légitimes, qui s’expriment le plus souvent
en tant que représentants d’une collectivité historique particulière.
Autre segment significatif d’énonciateurs, les élites dirigeantes sont des
porte-parole dont la légitimité procède du vote. À quelques exceptions près

1 « Minorités actives », au sens que confère à ce syntagme S. Moscovici (1982). Les principaux
acteurs interrogés/cités sont présentés en Annexe 3.
2 Ces deux segments d’énonciateurs correspondent à la distinction que proposa Raymond Aron
entre le pouvoir temporel (hommes politiques, hauts fonctionnaires) et le pouvoir spirituel
(serviteurs de l’Église, mais aussi savants, universitaires, écrivains, artistes). « Catégories
dirigeantes ou classe dirigeante ? », Revue française de science politique, vol. 15, n° 1, 1965, p. 7-27.
3 R. Aron, L’opium des intellectuels, Calmann-Lévy, 1955, p. 227.
4 A. Caille, La démission des clercs, Armillaire/La Découverte, 1993, p. 230.
5 Sur le phénomène de la « politisation de la culture » et la contribution des intellectuels à ce
processus, voir Bibo, 1986 : 131-210.
23

(partis ethniques), elles se veulent représentatives de la société des citoyens
plutôt que d’une collectivité historique particulière. Si l’intellectuel s’engage par
conviction et se veut avant tout « une voix », ce dont témoignent ses postures
tribuniciennes et moralisantes, les personnalités politiques justifient leur action
au nom du pragmatisme et de la gestion de la cité (Breillat, 1999). Bien
évidemment, même s’ils invoquent les impératifs de la collectivité des citoyens,
les hommes et les femmes politiques mobilisent les facteurs culturels dans la
gestion de la cité, cependant que les intellectuels se réfèrent à une collectivité
historique et à ses droits particuliers pour influencer l’organisation de la société
politique dans son ensemble.
Outre ces perceptions sur la légitimité des deux catégories d’énonciateurs,
leur choix s’explique par leur rôle et leur engagement dans la définition de la
nation en train de se faire (nations hopefuls, nation-in-the-making : G. Smith, 1989).
Les intellectuels sont « interpellés par le politique » (Breillat, 1999) pour
contribuer à l’élaboration du « récit national ». Leur engagement consiste à
valider ou à rejeter telles formes de visions des divisions, tout particulièrement à
trancher entre les « faits de volonté » et les « faits de nature » dans le processus
de totalisation cognitive et d’unification institutionnelle de la collectivité (Oriol,
1989 : 84). Quant au rôle des segments dirigeants, il s’imposa dans le contexte
moldave avec le passage du nationalisme d’émancipation à celui de la
construction nationale. En effet, les intellectuels sont à l’avant-garde de la
contestation – au nom de la culture – du Centre politique soviétique. Après la
déclaration de l’indépendance, le rôle des intellectuels – dont les prises de
position au nom de la culture roumaine contestent l’identification
différentialiste moldave, pouvant en outre fragiliser la légitimité de l’État
moldave – décroît au profit de l’action des élites politiques.
Enfin, le choix des intellectuels et des élites dirigeantes se justifie par la
correspondance entre ces segments d’énonciateurs et les idiomes identitaires
analysés. Les deux catégories de « préposés » (Bourdieu, 1996 : 18-19) potentiels
à la représentation formulent des revendications d’autorité rivales, au nom
d’idiomes identitaires concurrents. Ce clivage entre les catégories dirigeantes,
attachées dans leur majorité à l’idiome de la moldavité, et les intellectuels,
adhérant à l’idiome de la roumanité, est au cœur de la difficulté à définir d’une
manière consensuelle la collectivité historique majoritaire, donc à formuler un
projet partagé d’unité dans la diversité.
Ce choix d’énonciateurs peut conduire à surestimer la polarisation des
discours identitaires et nationaux. L’écart est assez marqué entre la prégnance
du « nationalisme des nationalistes » (personnalisé, structuré, objectivé) – qui est
ici analysé – et le caractère marginal du « nationalisme du sentiment général »
1(diffus, inorganisé, subjectif) . Cette distinction est rarement formulée par les

1 Raoul Girardet, « Autour de l’idéologie nationaliste », Revue française de science politique, vol. 15,
n° 3, 1965, p. 423-445 et 1996 : 14. Breuilly (1982) oppose le nationalisme (expression régressive
de l’attachement à la collectivité historique, qui peut impliquer la contestation de l’État de
rattachement) au patriotisme (manifestation légitime du sentiment national et forme de
24

énonciateurs locaux : N. Chirtoac ă évoqua, par exemple, le découplage entre
l’identité comme « sentiment d’appartenance à l’ethnie, au pays, à l’histoire » et
le nationalisme comme courant politique et « modalité assez vulgaire
d’autoaffirmation » (entretien). Ils opposent plus couramment les manifestations
nationalistes selon leur intensité (degré de « modération » chez Pavlicenco,
entretien) ainsi que selon leur contenu (versants positif et négatif chez G. Vieru,
2004 ; nationalisme lié au « pays », la Roumanie, et patriotisme ayant trait à
l’État, la RM, chez Tănase, 2004).
Il reste que l’analyse des idiomes publiquement exprimés par les segments
actifs de la population ne permet pas d’extrapoler une saillance comparable de
la problématique identitaire dans la vie quotidienne. Elle ne tient pas compte,
notamment, d’autres clivages comme celui qui oppose un « nous, le peuple » à
un « eux, les élites, quelles qu’elles soient ». D’où le hiatus entre la prétention
des énonciateurs à agir au nom de telle population et l’intention performative
de leurs discours qui cherchent à influencer avant tout la collectivité même qui
est censée être représentée. Cette discordance entre le caractère catégorique des
idiomes et les « carences » de leur réception par ceux-là mêmes qui sont
supposés être représentés illustre la complexité des visées des discours
identitaires : représenter un groupe, tout en le constituant, l’affirmer, tout en le
construisant.
Faut-il pour autant aller jusqu’à affirmer une nette dissociation entre les
prétendus représentants (les énonciateurs, spécialistes et militants qui parlent
« au nom de ») et les supposés représentés (l’objet – « parler pour » – et
destinataire – « parler à » – symbolique des messages identitaires) ? Je ne le crois
pas. Entre les deux, s’il ne doit pas y avoir de confusion, il n’y a pas non plus de
rupture radicale. Il n’y a ni manipulation du public par les élites, ni pure
traduction, en miroir, du sens commun par les nationalistes (Lipiansky,
1978 : 63). Dans le sillage de Taguieff, je privilégie la thèse d’une relation
dialectique entre l’offre (doctrinale) et la demande (sociétale) identitaires, entre
la force de l’énonciation et le contexte de la réception (1991 : 51-52). Il existe
ainsi une corrélation entre les affiliations identitaires et les choix
1politiques : après tout, c’est la « majorité silencieuse » qui vote . Cependant, il y

légitimation d’un État). B. Anderson (1983) distingue entre le nationalisme officiel (émanant de
l’appareil étatique) et le nationalisme populaire (sentiment diffus et force latente) ; Taguieff (1991)
entre le « nationalisme doctrinal des nationalistes patentés » et le « nationalisme sociétal diffus » ;
Delannoi (1999) entre le nationalisme à la conscience nationale…
1 On pourrait évoquer le phénomène du vote ethnique. Si la législation fait obstacle à la création
de partis ethniques, certains partis politiques sont néanmoins perçus comme tels. Plusieurs
critères servent à qualifier d’ethniques les partis locaux : l’affiliation ethnoculturelle des membres
(Munteanu, entretien) ; le contenu des programmes politiques ou la « terminologie » utilisée
(Negru, entretien) ; le « comportement politique » (Pavlicenco, entretien). Ainsi, le PPCD serait
un « parti ethnique » selon ses membres, mais non nationaliste selon « le message et le discours
politiques » ; tandis que le mouvement Ravnopravije/Égalité en droit serait nationaliste selon ses
discours et action, mais « internationaliste » selon la « nationalité » de ses adhérents, réunis au
nom de la russophonie ( Țaranu, entretien). D’autres facteurs servent à apprécier les positions des
partis politiques vis-à-vis du fait national. En témoignent les distinctions entre un nationalisme
25

a aussi de vraies difficultés d’intériorisation (l’appropriation par les populations
cibles des représentations, catégories et attributs définis par les énonciateurs) et
d’acceptabilité des discours (limites de ce qui est crédible).
Charles King fut parmi les premiers à relever l’écart entre les deux types de
nationalismes dans le contexte moldave. Il considère que ce n’est pas la
prégnance de la question identitaire qui structure le champ politique, mais c’est,
au contraire, la faiblesse des partis politiques qui les oblige à constituer le débat
identitaire en ressource et en instrument de la mobilisation (2000 : 161).
Cependant, l’appel aux sentiments d’affiliation pour mobiliser les populations
n’aurait pas de sens s’il ne trouvait aucun écho dans une société pacifiée où le
dossier identitaire serait clos. Les idées sont exprimées en fonction d’un
horizon pressenti de réception : le recours au référent nation repose sur son
potentiel de mobilisation. La construction publique de la catégorie nation se
situe à l’interface entre l’héritage et le projet, les faits de nature et les faits de
volonté. Ainsi, la mobilisation de la référence identitaire dans la compétition
politique peut contribuer à consolider le nationalisme du sentiment général
(Hobsbawm, 1992 : 65-66). Inversement, les faiblesses du nationalisme diffus
peuvent conduire à modérer le nationalisme doctrinal. Certains auteurs ont pu
noter, en effet, que l’intensité relativement faible de la demande nationaliste en
RM fait diminuer les polarisations électorales autour de la question identitaire et
nationale (Parrott, 1997 : 20 ; Crowther, 1997).

Quelques termes et syntagmes clés

Pour embrasser, comprendre et rendre compte de la réalité sociale, il est
1souvent nécessaire de recourir à des abstractions, qu’il importe d’expliciter . Je
propose un éclairage de certaines grandes notions, en en formulant des
définitions de travail. Je fais tout particulièrement attention à certaines
ambiguïtés que peut induire la traduction et/ou la transposition de termes
identiques à des contextes et à des configurations qui ne sont pas comparables.

Collectivité historique : J’emprunte ce concept à Dominique Schnapper
pour désigner une forme d’identification collective dite ethnique. La collectivité

« chauvin » ou offensif, du P.C., et un nationalisme identitaire « récupérateur » ou défensif, du
PPCD (Cubreacov, entretien) ; entre un nationalisme de la collectivité historique et antiétatiste,
du PPCD, et un nationalisme étatiste, patriotique et « antinational », du P.C. (Chirtoac ă, Negu ţă,
Saharneanu, entretiens). Les grilles de lecture ne convergent pas, les relations complexes entre
ethnique et politique faisant obstacle à une interprétation consensuelle des positionnements
politiques autour du fait national. On peut néanmoins conclure que la réception des discours et
des actions des forces politiques en tient compte, même si le sens de l’attribut nationaliste
qualifiant un parti politique doit toujours être appréhendé dans le contexte de son énonciation.
1 « La première démarche du sociologue doit donc être de définir les choses dont il traite, afin que
l’on sache et qu’il sache bien de quoi il est question. » Émile Durkheim, Les règles de la méthode
sociologique, [1895], PUF, 1982, p. 34.
26

historique se caractérise par la communauté historique et la spécificité
culturelle. Ces dimensions déterminent la vision de soi des membres d’un
groupe « comme les héritiers d’une communauté historique et culturelle » qu’ils
souhaitent perpétuer (1994 : 28 ; 1998 : 75-76).

Construction nationale (édification étatique et formation
nationale) : « L’indépendance, note Reinhard Bendix, n’est que le premier pas
1dans la voie vers la construction nationale . » Le syntagme « construction
nationale » désigne deux phénomènes qui se déploient dans un État
nouvellement créé : la cristallisation des références particulières (quête
identitaire) et l’édification nationale (projet politique d’unité). Accompagnant les
processus d’édification étatique (contrôle territorial, centralisation,
autonomisation de la sphère publique), la construction nationale vise à assurer
l’intégration des individus citoyens et leur affiliation à l’État. Vers l’intérieur, les
deux types d’intégration – de la nation et à la nation – ont pour but de conduire
à une situation où les divisions et les conflits sociaux ne menacent pas
l’existence même de l’État, où les rivalités politiques peuvent remettre en cause
des gouvernements et des manières de gouverner, mais non le corps politique
même, ses références, ses valeurs et son projet d’avenir (Geertz, 1963 : 111 ;
Bloom, 1990 : 58 ; Schnapper, 1994 : 44-48). En procède l’exigence d’une
adhésion prééminente à l’unité politique, supposant de transcender à des degrés
divers les autres loyautés (religieuse, ethnique, régionale). Vers l’extérieur, la
construction nationale cherche à faire partager aux membres de la société des
citoyens un sentiment de solidarité face à l’environnement international.
L’ambition de la construction nationale est d’aboutir à une collectivité
démocratique de citoyens exerçant sa souveraineté « à l’intérieur, pour intégrer
les populations qu’elle inclut » ainsi qu’à une unité politique exerçant sa
souveraineté vis-à-vis de l’extérieur « pour s’affirmer en tant que sujet historique
dans un ordre mondial fondé sur l’existence et les relations entre nations-unités
politiques » (Schnapper, 1994 : 28).
Les idiomes nationaux participent de la construction nationale, contribuant
à consolider l’adhésion à la nation en tant que « communauté imaginée »
(B. Anderson) et forme d’identité. Celle-là traduit la volonté d’imposer une
représentation partagée de la collectivité de coexistence dans son ensemble et
en tant qu’ensemble. Celle-ci concerne la nation comme forme de rapport
social, entre les individus et à l’égard de l’État, impliquant que les individus se
reconnaissent comme membres d’une société politique et participent au sein
d’une organisation politique dont ils admettent la pertinence (Poole, 1999 :
1012).
Le syntagme de construction nationale a le mérite de connoter le devenir et
l’inachèvement. De plus, l’idée de construction permet de traduire l’aspect
volontariste de la construction nationale et d’intégrer à la réflexion les

1 Nation-Building and Citizenship, Doubleday, Garden City/NY, 1969, p. 357.
27

conditions de possibilité et de réussite. La métaphore architecturale met en
avant les stratégies de construction d’une société nationale par des
« entrepreneurs », sans pour autant négliger tout ce qui échappe aux desseins
(cf. thème des résistances au changement).

Ethnoculturel : L’utilisation de l’adjectif « ethnoculturel » est
complémentaire à celle du syntagme « collectivité historique » ou du terme
« nationalité » dans son acception ethnoculturelle. Si je ne considère pas que la
culture dépende de l’ascendance et concerne le seul héritage, je partage l’idée
selon laquelle la famille joue un rôle important en tant qu’agent de socialisation,
y compris dans la transmission de la culture de référence. Dès lors, l’adjectif
« ethnoculturel » ne renvoie pas à une communauté d’ascendance à fondement
biologique, mais à la socialisation dans la famille et donc à l’ascendance comme
indicateur de la socialisation (Schnapper, 1990 ; Brubaker, 1996).

Identité, identité collective, identification : « toute utilisation de la
notion d’identité commence par la critique de cette notion » (Lévi-Strauss,
2000 : 331). Au-delà de la pluralité des approches traitant de l’identité – dont
1certaines vont jusqu’à récuser le concept même d’identité – quelques éléments
de définition par la négative et quelques repères permettent d’en préciser la
signification. L’identité, telle que l’entendent la majeure partie des auteurs
contemporains, n’a pas de « réalité » : elle est l’objet d’un effort de construction
sociale (Calhoun, 1994 : 9-36 ; Mucchielli, 1999 : 3-10). Suivant E.H. Erikson,
2on peut soutenir que l’identité n’existe que par le sentiment d’identité . J’y ai
recours dans son acception « paradoxale », telle qu’elle fut formulée par C.
LéviStrauss : un « foyer virtuel auquel il nous est indispensable de nous référer pour
expliquer un certain nombre de choses, mais sans qu’il ait jamais d’existence
réelle » (2000 : 332). Il s’agit de considérer le rapport entre les dimensions
symbolique et stratégique des processus identitaires, tout en rejetant l’idée d’un
déterminisme entre « ce que l’on est » et « ce que l’on fait ». En effet, le référent
identité m’intéresse non pas comme une dimension explicative des pratiques (ce
que les gens font en se référant à ce qu’ils sont) mais comme une forme de
discours qui dicte des actions en vertu de l’identité assignée (ce que les gens
devraient faire en se référant à ce qu’ils sont) (Michaels, 1995 ; Brubaker, 2001).
Je retiens donc le terme d’identité comme une catégorie des pratiques.
Cependant, l’analyse portant sur la construction d’une nation prospective, je
privilégie la notion d’identification à celle d’identité, qui a l’avantage de
connoter les processus et les relations dans la définition identitaire.
L’identification désignera toute action (dont les discours) qui combine les

1 « Le terme ‘identité’, pensons-nous, a tendance à signifier trop (quand on l’entend au sens fort),
trop peu (quand on l’entend au sens faible), ou à ne rien signifier du tout (à cause de son
ambiguïté intrinsèque). » Brubaker, 2001 : 66.
2 Adolescence et crise : la quête de l’identité, Flammarion, 1968.
28

registres de la catégorisation (commonality ou « partage d’un attribut commun »)
et de la relation (connectedness ou « attaches relationnelles qui lient les gens entre
eux ») pour, éventuellement, créer une représentation totalisante (groupness ou
« sentiment d’appartenir à un groupe particulier, limité, solidaire ») (Brubaker,
2001 : 79).

Nationalitaire : À l’origine, ce terme renvoyait aux mouvements
intellectuels et politiques visant à créer des États qui correspondent à des
collectivités historiques prédéfinies. Progressivement, il s’imposa pour désigner
le nationalisme dit de la libération nationale ou contre-étatique, opposé au
nationalisme de l’expansion et de la conquête. Il permettrait également de
séparer analytiquement les mouvements « récupérateurs » des mouvements
« nationalistes » xénophobes et extrémistes (Krulic, 1999 : 47). Critique de cet
effort de distinguer les manifestations nationalistes, Jean Leca a formulé le
« refus abstrait du double standard » dans l’approche de l’universalisme et
affirmé qu’on ne saurait dissocier le « patriote » et le « nationaliste », les deux se
caractérisant par « l’engagement préalable » en faveur d’une collectivité
particulière (1991c : 38-40). Pourtant, l’usage de ce terme m’a parfois semblé
nécessaire au vu des connotations négatives du mot « nationalisme » dans
l’espace post-soviétique, ne permettant pas d’évoquer des phénomènes
nationaux comme « la quête identitaire » ou « la lutte pour la survie nationale ».
Conséquence de l’opposition au sein de l’URSS entre un nationalisme
« dégradant » et un internationalisme « gratifiant », le terme de nationalisme
renvoie le plus souvent aux seules manifestations exacerbées, extrêmes et
exclusivistes du sentiment national.

Nationalité et « nationalité », citoyenneté et « citoyenneté » : Il
convient de distinguer deux acceptions des termes « nationalité » et
« citoyenneté » dans l’espace post-soviétique, donc en RM, renvoyant à la
collectivité ethnoculturelle (être d’une « nationalité ») ou à la société politique
1(avoir une nationalité ou la qualité de national) . Comme le note Paul James,
bien que les collectivités nationales ou politiques partagent toujours un
sentiment diffus d’ascendance commune et bien que les communautés
ethniques cherchent souvent à se doter d’un État qui en soit le toit politique
exclusif, il est relativement facile de distinguer entre une société nationale et une
communauté ethnique, puisqu’on peut choisir et acquérir la nationalité alors
que les affiliations ethniques sont le plus souvent héritées (1996 : 16-17). La
nationalité politique (« citoyenneté ») englobe des « nationalités » coexistantes.

1 En Union soviétique, les termes de nationalité et de « citoyenneté », désignant des liens
juridiques qui rattachent un individu à l’État, furent renversés dans les années 1930. Si la
Constitution soviétique de 1924 stipulait, à l’art. 4, qu’« il est établi une seule et unique nationalité
fédérale pour tous les citoyens des Républiques fédérées », dans les Constitutions de 1936
(art. 21) et de 1977 (art. 33), c’est la « citoyenneté » qui devient soviétique et unique, tandis que la
« nationalité » désigne dorénavant les collectivités historiques. Borella, 1991 : 215 ; Cadiot, 2001.
29

Le terme « nationalité », entre guillemets, désigne les collectivités historiques,
celui de nationalité, sans guillemets, renvoie aux liens juridiques rattachant un
individu à un État. Si le premier usage est courant en RM, le second est d’ordre
analytique.
Le concept de citoyenneté revêt deux principales acceptions : particulariste
1(principe civil) et universaliste (principe civique). La prééminence de la
dimension civique de la citoyenneté implique la transcendance dans l’espace
public des références particulières, conduisant à l’unification de la société
politique (thèmes de la participation, du projet collectif, de la solidarité
publique). La prééminence de la dimension civile met en avant un lien interne
entre la citoyenneté et les droits particuliers, au risque de la fragmentation de la
communauté politique (thèmes de la reconnaissance interindividuelle et des
droits spécifiques). Dans ce texte, la « citoyenneté », entre guillemets, reprend
un terme d’usage public qui correspond à la nationalité et désigne le
rattachement juridique des individus à l’État. La citoyenneté, sans guillemets,
est un terme analytique qui connote le contenu de ce rattachement, à savoir le
principe universel de la transcendance des particularismes dans la sphère
publique ou l’idée de la participation démocratique.
Dans cette optique, la société politique moldave comprend des
« représentants » de plusieurs « nationalités », qui apparaissent comme la
première référence des individus si l’on en juge d’après les quêtes alternatives de
« citoyenneté », surtout auprès de la Roumanie et de la Fédération de Russie.
Cette tension entre la « nationalité » ethnoculturelle et la « citoyenneté »
juridique se révèle entre autres dans le choix que firent les autorités moldaves
de faire figurer à la rubrique « nationalité/nationality » des passeports la mention
« République de Moldova ».

Relations interethniques : Ce syntagme désigne les rapports entre les
membres d’une société politique qui se réfèrent à des collectivités historiques
particulières, ainsi qu’entre ces dernières. Les relations interethniques sont à
distinguer des relations internationales s’établissant entre les États (Schnapper,
1998 : 74). Cette distinction est d’autant plus importante que dans l’espace
étudié, les syntagmes mežetni českije otnošenija et mežnacional’nyje otnošenija (rus.) sont
souvent utilisés d’une manière interchangeable, puisque le terme russe
nacional’nost’ revêt une double connotation, historico-culturelle et
juridicopolitique. Ce type de lien social peut faire obstacle à celui qu’appellent
l’intégration de la nation (principe de la transcendance) et l’intégration à la
nation (principe majoritaire).

1 Leca, 1991a & 1991b ; Lochak, 1991 ; Tilly, 1995.
30

PREMIÈRE PARTIE : APPROCHE THÉORIQUE

LE FAIT NATIONAL :
DE LA CONJONCTION À LA DISSOCIATION
ENTRE CULTURE ET POLITIQUE


Cette première partie « archéologique » se distancie des faits pour analyser
les composantes internes qui confèrent une individualité historique à la nation
moderne, comme leurs reconfigurations actuelles qui rendent compte de la
« crise » de l’État-nation.
Je propose, dans un premier temps, une lecture de deux théories
idéaltypiques de la nation moderne, élaborées par Ernest Gellner et Dominique
Schnapper, autour de l’idée centrale de la convergence des dimensions
ethnoculturelle et civico-politique dans la consolidation des nations modernes.
Dans un second temps, je poursuis avec la lecture de trois grands modèles
généraux portant sur le devenir et l’avenir du vivre ensemble : celui du
« patriotisme constitutionnel » élaboré par Jürgen Habermas, celui de la
« citoyenneté multiculturelle » formulé par Will Kymlicka et celui de la
« multination » promu par Stéphane Pierré-Caps.
Outre l’intérêt intrinsèque de ces théories, leur lecture est envisagée comme
l’instrument d’une meilleure compréhension du cas moldave, le vecteur d’une
possible comparaison des processus premiers et tardifs de construction
nationale, la jauge pour apprécier le degré de cohérence des discours et des
projets en présence et pour prendre la mesure des limites auxquelles doivent
faire face tous ceux qui sont interpellés par le fait national en RM.

31


CHAPITRE I

DEUX IDÉALTYPES DE LA CONVERGENCE

Ernest Gellner et Dominique Schnapper ont élaboré chacun une théorie
globale du fait national, mais inscrite dans des traditions nationales spécifiques.
Si leurs réflexions se réfèrent à des terrains d’enquête et ont des horizons de
référence particuliers, ils poursuivent un projet de connaissance à vocation
universelle : analyser les fondements ultimes de la vie en société, en tenant
notamment compte de la tension entre la situation de diversité sociale et
l’objectif d’unité politique.
Les deux auteurs ont recours à la démarche idéaltypique dans l’élaboration
de leurs théories. Schnapper place explicitement ses analyses sur l’idée moderne
de nation dans le sillage de la sociologie typologique, qu’elle développe (1999b ;
2003). Gellner présente, quant à lui, son étude du nationalisme comme
« théorie » ou « modèle théorique ». Plusieurs passages de son ouvrage Nations et
Nationalisme (1989) témoignent d’une démarche idéaltypique et typologique
(Mouzelis, 1998 : 163-164). Il se donne pour objectif d’établir une « relation
claire et évidente entre les conditions sociales générales de notre temps et cette
tendance largement dominante » vers la congruence entre une organisation
politique et une haute culture correspondante (1989 : 179). Il affirme que son
analyse concerne « l’aspect purement intellectuel, théorique d’une histoire
complexe », l’« argumentation simple et dépouillée » sur laquelle débouche cette
généralisation servant de « cadre » pour des études plus concrètes (1989 : 193).
Il a recours au procédé des « affinités électives » lorsqu’il fait reposer son
« modèle général » sur les rapports entre « la division industrielle du travail et la
réalisation du principe nationaliste » (1989 : 67). Il distingue entre le
nationalisme comme nécessité, dans certaines circonstances sociohistoriques
(l’idéaltype), et la contingence de ses manifestations spécifiques (typologies des
situations nationalistes). Ainsi, à l’instar du capitalisme chez Max Weber, le
nationalisme chez Gellner apparaît comme une individualité historique.

Nation et nationalisme (Ernest Gellner)

« Le nationalisme est essentiellement un principe politique,
qui affirme que l’unité politique et l’unité nationale doivent être congruentes. »
(Gellner, 1989 : 11)

Le modèle de la congruence

L’ouvrage Nations et Nationalisme publié en français en 1989 présente la
formulation la plus achevée de l’idéaltype du nationalisme par Gellner, même si
33

ses réflexions sur le principe et le phénomène nationalistes ont connu des
réélaborations de détail dans son œuvre ultérieure. Gellner commence par
formuler le type idéal du nationalisme, au regard de ses affinités électives avec la
société industrielle ou moderne. Il définit le nationalisme comme un processus
visant à la « congruence entre la culture et la société politique » (1989 : 69) ou à
la « convergence des limites ethniques et politiques » (1989 : 121). Il confronte
ensuite cette théorie générale avec l’évolution historique des sociétés concrètes
et propose des typologies sur la genèse de telle nation et la diffusion de tel
nationalisme.
C’est dans leurs affinités électives avec la modernité que Gellner situe les
traits essentiels de la nation et du nationalisme. La nation moderne se
caractérise par la relation interne spécifique qu’elle établit, à l’âge du
nationalisme, entre une haute culture et une organisation politique. C’est une
relation de congruence qu’illustre la métaphore du mariage entre culture et
politique. Le nationalisme est d’abord le « principe qui pose comme fondement
de la vie politique les unités culturelles homogènes et comme obligation l’unité
culturelle des gouvernants et gouvernés » (1989 : 178). Il est ensuite le
phénomène qui traduit l’effort d’établir la congruence et les tensions qu’il
engendre. La nation idéelle est le produit d’un nationalisme « satisfait » ou
l’aboutissement du projet de congruence entre culture et politique.
L’impératif de la congruence et le nationalisme comme voie qui y conduit
répondent à des conditions sociales spécifiques, qui changent selon les stades
de développement. En tant qu’individualité historique, le nationalisme – ou le
réajustement des relations entre structure, culture et politique – se manifeste
pendant la période transitoire entre la société agro-lettrée et la société
1industrielle (1995 : 13) . Gellner établit des affinités électives entre le stade
industriel (plus largement la modernité) et le nationalisme : il situe dans la
société industrielle et ses exigences les « prérequisits fonctionnels » (1989 : 57)
qui conduisent à l’émergence et à l’extension du nationalisme. La consolidation
de l’ordre industriel modifie la structure qui exigera un nouveau rapport, visant
à la congruence, entre la culture et l’unité politique. Le nationalisme est un
« phénomène qui provient directement et inéluctablement des changements
fondamentaux de notre contexte social commun et des modifications de
l’ensemble des relations qui unissent la société, la culture et la société politique »
(1989 : 177).
Le modèle général de Gellner pose que, dans le stade industriel, la culture et
l’unité politique ont tendance à converger et à se consolider mutuellement. Les
frontières politiques et culturelles tendent à coïncider : la culture exige un toit
politique qui lui soit propre, tandis que l’État se légitime, entre autres, au regard
de son rôle envers la culture (protéger, exprimer, entretenir) et fait reposer la

1 Gellner emprunte les termes de structure et de culture à A.R. Radcliffe-Brown, chez qui la
culture désigne le système de marqueurs et de signes, alors que la structure renvoie au système de
rôles et de positions sociales. 1995, en français dans Delannoi&Taguieff, 1991 : 232-256.
34

cohésion sociale sur l’homogénéité culturelle (1989 : 52). Dans la société
moderne, la culture est le fondement du lien social, qui inspire aux individus
atomisés « un minimum d’enthousiasme moral et d’identification sociale »
(1989 : 197), et elle « détermine la norme pour la légitimité des unités politiques »
(1989 : 77, 86, l’auteur souligne).
Fondamentalement, il s’agit d’une redéfinition du rôle de la culture dans ses
rapports avec les unités politiques. Il importe donc d’élucider ce que fait la
culture et comment elle s’articule au pouvoir à un moment de crise de la
légitimation. Envisagée en tant que conjonction entre culture et politique, la
nation advient à l’âge du nationalisme où les cultures sont érigées en
« dépositaires naturels de la légitimité politique » (1989 : 86). Gellner pense que
les deux grandes définitions de la nation – d’inspiration volontariste et
culturelle – sont importantes, mais non adéquates (1989 : 19, 83-86). Les
facteurs subjectifs comme la volonté et le consentement lui paraissent
indissociables des dimensions exogènes comme la crainte, la coercition et la
contrainte. Tel un « filet à la mer », ils aboutissent à une « prise bien trop
abondante » : « même si la volonté est le fondement d’une nation (pour
paraphraser une définition idéaliste de l’État), elle est aussi la base de tant
d’autres choses qu’il nous est pratiquement impossible de définir la nation en
ces termes » (1989 : 83-84). La référence objectivée à la culture commune est
également un « filet » qui ramène « beaucoup trop de poissons », car on
n’oserait pas envisager une convergence parfaite entre toutes les différences
culturelles observables et les frontières politiques (1989 : 85).
Ainsi, ce n’est qu’au moment où les conditions sociales appellent une haute
culture inédite – standardisée, homogène et généralement partagée car promue
d’en haut par l’État – que la nation se laisse définir comme le produit d’une
conjonction entre la volonté et la culture, d’une part, et d’une convergence des
deux avec l’unité politique, d’autre part (1989 : 86). La nation est nation parce
qu’elle traduit un lien spécifique – de « congruence », « convergence »,
« fusion », « coïncidence » – entre culture et politique. Elle est le fruit de
certaines conditions socioéconomiques (l’industrialisme) avec leurs exigences
fonctionnelles (mobilité, homogénéité, égalitarisme, communication
sémantique, exosocialisation, centralisation).

Pourquoi le nationalisme ?
Pour dégager les traits essentiels du nationalisme comme phénomène
moderne, Gellner élabore une philosophie de l’histoire articulée autour de trois
phases – la société préagraire, agraire et industrielle – dont il relève les
spécificités (en termes de moyens de production, de modalités d’exercice du
pouvoir et de la coercition, des relations entre la culture et la structure sociale)
(1988 ; 1989 : 21-61). C’est lors de la transition de l’Agraria vers l’Industria que
l’auteur situe l’affirmation du nationalisme. C’est au regard des traits essentiels
qui opposent les sociétés agraire et industrielle que Gellner examine la
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reconfiguration des rapports entre, d’une part, structure et culture, d’autre part,
1culture et politique (1991a : 238-240) .
Dans la société agraire, la culture est déterminée par la structure, qui est
prédéfinie, circonscrite et prescriptive. La communication linguistique et
culturelle ne revêt pas d’importance particulière pour l’interaction et l’ordre
social. La culture correspond à un système de positions sociales relativement
stables, dont une grande majorité de paysans et autres producteurs agricoles, et
une strate supérieure de clercs. Cette dernière – composée de guerriers, prêtres,
lettrés, fonctionnaires et bourgeois – s’approprie aussi bien le pouvoir que la
connaissance et la culture : elle est chargée de la gestion de la violence, du
maintien de l’ordre et du contrôle de la sagesse officielle (1989 : 22, 23). Le
besoin de communication entre haute culture et traditions populaires est quasi
inexistant. Il existe deux principaux types de clôture sociale séparant, d’une
part, les clercs dirigeants et le plus grand nombre, et d’autre part, les diverses
collectivités dotées de basses cultures distinctes. Ces dernières peuvent être
nombreuses au sein d’une unité politique : fermées et juxtaposées, elles ne
communiquent pas entre elles (1965 : 155 ; 1989 : 26).
Ainsi, dans la société agraire, la culture sous-tend les différenciations
structurelles entre les classes sociales, dont l’inégalité est légitimée par la
stabilité des frontières sociales qui bénéficient d’une « aura d’inéluctabilité, de
permanence et de naturel » (1989 : 26). Le hiatus entre grandes et petites
traditions et la rigidité des clivages sociaux s’appuient mutuellement. La culture
est un marqueur diacritique qui réduit les risques d’ambiguïté de statut : elle
justifie les différences sociales tout en assurant la stabilité des rôles et des
positions (1989 : 25, 147). D’autre part, la culture n’a pas d’incidence directe sur
les frontières politiques. La culture et le pouvoir n’ont pas d’affinité. Les
frontières politiques et les délimitations culturelles n’ont pas tendance à
coïncider : les facteurs qui déterminent les unes et les autres sont « totalement
distincts » (1989 : 27). Élément de fermeture sociale interne (verticale) aux
unités politiques, la culture est « imperceptible, invisible » du point de vue
politique (1989 : 158).
Tout change dans la société industrielle où la culture acquiert un statut
inédit, qui découle de ses relations avec l’unité politique. Le nouveau rôle de la
culture se laisse appréhender à la lumière de la double exigence d’une culture
pour tous et d’une même (haute) culture partagée (1989 : 60). La société
industrielle se caractérise par une redéfinition des processus de production et
un élargissement considérable des domaines d’activité, dont les contours sont
mouvants. Elle repose sur une technologie puissante, qui nourrit l’idéal d’un
progrès continu et l’attente d’une croissance constante d’ordre économique
(tout est ouvert aux activités sociales) et cognitif (tout est ouvert à la pensée)

1 Ainsi, Gellner ne fait qu’évoquer le stade préagraire et ne convoque le stade agraire que pour
mieux mettre en évidence les spécificités du stade industriel, rendant compte de l’émergence et
des manifestations du nationalisme envisagé comme phénomène moderne.
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(1989 : 39, 41). Cette croissance exige des formes particulières de division du
travail (complexe, mobile et flexible) et de communication (fluide et explicite)
(1989 : 42). En effet, les exigences de « recyclage » (1989 : 53) ou de
« substituabilité » (1989 : 57) des personnes conduisent à une mobilité
professionnelle et sociale accrue, qui remet en cause la stabilité des rôles
économiques et des positions sociales. Cette nouvelle fluidité conduit à
l’érosion des structures sociales rigides à l’interface entre l’individu et la
collectivité (1989 : 97). D’autre part, vouée à la croissance, l’économie moderne
devient dépendante des progrès de la connaissance. Les nouveaux modes de
production et d’interaction appellent un type inédit de communication, qui doit
permettre de transmettre des messages sémantiques, autrement dit complexes,
explicites et surtout intelligibles hors du contexte de leur expression.
La transition de la société agraire à la société industrielle génère une tension
entre la structure qui se trouve modifiée (mobilité sociale et égalitarisme) et la
culture héritée, tension qui appelle l’adaptation de la culture à la structure.
Concrètement, ce réajustement des dimensions se traduit par l’homogénéisation
linguistique et culturelle pour aboutir à la consolidation d’une seule haute
culture et d’une haute culture universelle au sein d’une unité politique. Dans
son nouveau rôle, la culture remplace les anciennes structures : l’affirmation
d’une culture lettrée commune et de l’éducation pour tous coexiste avec une
dynamique d’érosion des frontières sociales internes rigides, qui conféraient « à
chaque homme son identité, sa dignité et sa sécurité matérielle » (1989 : 127 ;
1965 : 155). La communication horizontale généralisée au sein d’une unité
politique succède aux interactions intraculturelles qui se déroulaient dans le
cadre soit d’une haute culture, soit d’une tradition populaire (1997 : 21). Mobile,
donc égalitariste, la société moderne voit s’imposer une seule classe,
« virtuellement universelle », celle des clercs (1989 : 52). La haute culture
devient « visible » (1989 : 158), à la fois principal « médium » de communication
(définissant les limites de la mobilité et de la participation égale) et « emblème »
identitaire premier (assurant de nouvelles formes de légitimité politique et de
1cohésion sociale) (1989 : 115) .
Les impératifs de la fluidité, de la connaissance et de la communication
conduisent à la mobilisation de la culture pour unifier la structure : la culture
s’impose comme forme moderne de fermeture des unités politiques. Les
nouveaux systèmes de communication normalisés et généralement intelligibles
(idiome standard commun, écriture) facilitent la mobilité sociale et la
participation socioéconomique en vue d’une forme inédite de « citoyenneté
morale, pleine et entière » (1989 : 55). L’âge du nationalisme est également
l’« ère de la haute culture universelle » (1989 : 57) : « la pratique de la lecture et
de l’écriture n’est plus une spécialité mais une condition préalable à toutes les
autres spécialités » (1989 : 34).

1 Sur les tensions entre ces deux approches de la culture – relationnelle (la culture comme vecteur
de communication) et substantialiste (la culture comme attribut identitaire) –, voir Roger, 2000 et
infra.
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L’homogénéité culturelle au sein des unités politiques est une réponse aux
nouvelles conditions socioéconomiques de mobilité et de communication
généralisée, comme aux impératifs politiques de légitimité et de cohésion
sociale. Elle crée les conditions de l’égalité au cœur de la modernité. La
redéfinition des relations – vers plus de dissociation – entre culture et structures
sociales coexiste avec le réajustement des rapports – vers davantage de
convergence – entre culture et unité politique. À l’âge du nationalisme, les
différences culturelles ne sont plus associées au statut pour sous-tendre des
1inégalités d’ordre économique ou politique (1989 : 156) . L’« ordre industriel »
2érige la culture, étroitement liée à l’État, en structure (1965 : 155) .
Ce type d’appel à la culture fait émerger une nouvelle forme de « génétique
sociale » (1989 : 48). Dans la société agraire, la culture est véhiculée par un
système de formation intracommunautaire ou d’endoformation, qui repose sur
la transmission interpersonnelle de savoirs qui ne dépassent pas les limites de la
collectivité restreinte. Dans la société industrielle, le nouveau rôle qu’acquiert la
culture grâce à ses liens avec le politique conduit à l’élaboration d’un système
d’enseignement destiné à tout le monde, que Gellner qualifie d’exoformation ou
d’« éducation, proprement dite » (1989 : 51 ; 1994a : 21). En retour, les
exigences du nouveau système éducatif – centralisé, universel, véhiculant des
savoirs génériques et assurant la communication sémantique – contribuent à la
redéfinition des relations entre la culture et l’État. Seul l’État peut assumer le
« fardeau » et le « contrôle de la qualité » du système d’éducation moderne
(1989 : 60). Au vu du nouveau statut de la culture, la légitimité de l’État repose
autant sur le « monopole de l’éducation légitime » que sur celui de la violence
légitime. Les exigences de l’exosocialisation contribuent à la définition du
« critère de taille minimale » des unités politiques (1989 : 48-56 ; 1965 : 159,
172 ; 1991), alors que l’aire d’extension d’une haute culture détermine leur taille
maximale.
Le nouveau rôle de la culture – au regard de ses relations avec les structures
sociales et les unités politiques, en fonction des stades du développement –
appelle un examen des significations mêmes de la culture. Gellner distingue
entre la haute culture prestigieuse et les traditions populaires, entre les « cultures
de jardin » et les « cultures sauvages » (1989 : 60, 77-78). Cette terminologie
serait d’ordre sociologique et n’aurait aucune connotation normative (1989 : 19,
3135) . Elle renvoie à des formes distinctes de communication (acquisition,
transmission, pratique) et non pas à des contenus ou degrés d’élaboration des

1 En effet, c’est la conjugaison des différences culturelles et des inégalités socioéconomiques
et/ou politiques qui conduit à des situations nationalistes (voir infra).
2 James critique cette thèse du remplacement de la structure par la culture dans la société
industrielle (1996 : 133-150, 190). Est-ce que plus d’abstraction implique nécessairement moins
de structuration sociale ?
3 Ainsi, Gellner peut soutenir que toute culture populaire qui se dote d’un toit politique devient
une haute culture, ignorant les efforts de standardisation linguistique et culturelle qu’implique
tout processus d’édification nationale.
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langues et des cultures. La culture populaire est le produit de la transmission
orale, par la pratique interpersonnelle, dans le cadre d’un système endoéducatif.
La haute culture est acquise par l’instruction formelle, générale et centralisée.
Standardisée, elle connaît une consécration dans les textes et elle est génératrice
de normes sociales. Gellner admet néanmoins que la « haute culture ou grande
tradition » (Kultur) renvoie à un phénomène socialement reconnu comme
supérieur et normatif, contrairement à la « culture », qui ne désigne que le
« mode de conduite et de communication distinctif » d’une collectivité
(1989 : 135).
Le réajustement des relations entre culture et politique qu’analyse Gellner
revêt tantôt une signification linguistico-culturelle (problématique de la haute
culture), tantôt une acception éducativo-fonctionnelle (problématique de
l’exoformation) (Roger, 2000). La haute culture qu’assure le système
1d’exoformation est un vecteur d’homogénéisation . Il arrive à Gellner de
2confondre le langage avec la culture , ou encore la culture avec la nationalité
(1989 : 69 ; 1965 : 155-157). Une haute culture commune définit la «
nationculture », puisque la culture partagée est au cœur de la légitimité politique et de
la cohésion sociale (1989 : 200). La culture et le politique s’appuient
mutuellement, leur conjonction suivant une trajectoire ascendante, de la culture
vers l’unité politique : une nation est déterminée par des « frontières
linguistiques et culturelles » (1965 : 152) et elle représente une « Haute Culture
partagée » (1994b : 76).

1 L’homogénéisation consiste à fondre les cultures locales ou propres à certaines couches sociales
dans des cultures élargies, en fonction des limites des unités politiques.
2 « Comme l’a noté Vico, la langue est plus qu’un outil de la culture, la langue est la culture. »
1965 : 195, l’auteur souligne.
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Schéma du réajustement, selon les types de sociétés, des relations
entre culture et structure, et entre culture et unité politique

Société agraire (Agraria) Société industrielle/moderne
(Industria)
La culture est un élément de fermeture
sociale interne, hiérarchique ou
verticale. Elle sous-tend les
différenciations structurelles
Dans le contexte de l’érosion des entre les classes sociales, dans un
anciennes structures sociales, la contexte de stabilité des rôles Culture
culture perd son rôle de marqueur économiques et des positions
et structure diacritique qui cloisonne des sociales.
ensembles de statuts.
Deux types de fermetures rigides
coexistent : entre les détenteurs
des hautes et des basses cultures ;
entre les détenteurs des traditions
populaires différentes.
La culture régit les relations entre les
entités de statut sub-politiques.
La culture est le principal élément de
fermeture politique. La frontière
politique idéale est celle qui
coïncide avec une haute culture.
La culture et le politique qui
convergent tendent à s’appuyer
mutuellement. Il n’y a pas de lien interne entre
les deux : les frontières La culture définit les limites de la Culture
culturelles et les frontières citoyenneté (participation et
et unité politique politiques ne tendent pas à mobilité) et de l’égalité (droits),
coïncider. fixe les cadres de la
communication et s’impose
comme emblème identitaire
associé au politique.
La culture est un vecteur de
cohésion sociale : elle est visible,
vénérée directement et sanctifiée
politiquement.
L’État s’impose comme toit
politique d’une haute culture, dont
lui seul peut assurer la diffusion
(exoformation).
La culture définit les unités politiques,
détermine leur organisation interne
comme les relations interétatiques.

Gellner n’est pas très explicite sur le rapport entre les logiques relationnelle
et substantialiste dans la définition qu’il propose de la culture (Roger, 2000).
D’un côté, la culture est un élément des relations entre les groupes sociaux et
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renvoie à « la façon dont on communique, au sens le plus large » (1965 : 155).
C’est dans cette optique que Gellner analyse la redéfinition des fonctions de la
langue à l’âge du nationalisme : d’un instrument réservé (à un groupe spécifique
ou à un usage local), la langue devient un moyen universel de communication
appuyé par un système centralisé d’éducation. On passe de la « communication
contextuelle » dans la société agraire (où ce qui est dit importe moins que les
conditions dans lesquelles le message est délivré, puisque les cadres sociaux et
les rôles stéréotypés sont des véhicules de la communication) à la
« communication sémantique » dans la société industrielle (où le partage d’une
même langue devient nécessaire, puisque la seule situation de communication
1ne véhicule plus le message) . De l’autre côté, la culture renvoie aux traits
ethnolinguistiques d’une population, au risque de la réification. Ainsi, son étude
des réajustements entre la culture et le politique peut concerner la
reconfiguration des rapports sociaux au sein d’une unité politique (perspective
relationnelle) comme les manifestations du nationalisme (perspective
essentialiste). Dans cette dernière optique – qu’illustre le recours de Gellner à la
figure des blocs culturels – les traditions populaires déterminent les limites des
ensembles historico-culturels figés. C’est la concurrence des divers groupes
ethnoculturels, dans un contexte de développement économique inégal, qui
conduit au nationalisme. La métaphore cartographique et chromatique (« cartes
ethnographiques ») qui suppose une matérialité des frontières sociales est en ce
sens révélatrice. Gellner décrit la société pré-nationaliste comme un tableau
d’Oskar Kokoschka, juxtaposant des « couleurs ethniques primaires » sans
« aucune composition d’ensemble ». Il compare la société industrielle à une toile
d’Amedeo Modigliani : elle est composée de fragments nettement délimités et
comporte « très peu d’ambiguïté, voire aucune, ni aucun chevauchement »,
chaque partie se distingue de l’environnement extérieur par une couleur qui lui
est propre (1989 : 196). Cette vision substantialiste des cultures détermine les
réponses de Gellner au problème de la non-congruence, entre l’assimilation et
la séparation territoriale pour aboutir à l’homogénéisation dans de nouveaux
cadres politiques.

Comment le nationalisme ?
Est-ce que le nationalisme est le produit nécessaire et inévitable de la société
industrielle ou s’agit-il d’un phénomène contingent ? Dans une perspective
fonctionnaliste, Gellner relie le nationalisme de la congruence – aboutissant à la
création des nations modernes – à l’industrialisation/modernisation qui appelle
des réajustements entre la culture, la structure et le politique. Le nationalisme
est ce phénomène qui dérive « directement et inéluctablement » des
changements sociétaux (1989 : 177). Cependant, à plusieurs reprises, Gellner
évoque la contingence des manifestations du nationalisme. Comment

1 « Le médium n’est plus le message : c’est le message qui est le message ». 1984 : 762 ;
1965 : 152 ; 1989 : 53.
41

l’expliquer ? En tant que principe, le nationalisme serait inscrit dans la logique
des choses. Il est le produit de la modernisation, qui en assure les « prérequis
fonctionnels ». Les impératifs de la société industrielle – la technologie moderne
et la poursuite de la croissance, la mobilité et la fluidité sociale, l’égalitarisme et
le besoin d’une culture partagée par tous les membres d’une société politique –
se heurtent à la réalité de populations hétérogènes pour exiger des
réajustements et engendrer le nationalisme de la congruence. La conjonction
des frontières culturelles et politiques est une réponse fonctionnelle permettant
le développement économique (marché du travail unifié, migration interne et
éducation de masse) comme la consolidation de la société politique (légitimité
et lien social). En revanche, les manifestations concrètes du phénomène
nationaliste sont contingentes.
La lecture idéaltypique des analyses de Gellner permet d’appréhender cette
tension entre nécessité et contingence en séparant ce qui relève de l’idéaltype
même (relations abstraites entre les dimensions significatives du nationalisme)
1et ce qui renvoie aux expressions du nationalisme dans des sociétés historiques .
Gellner distingue lui-même entre le principe nationaliste « en soi » (« en tant
que tel », « dans son essence et son fondement ») et le « nationalisme en
particulier » (les « formes spécifiques », les « avatars ») (1989 : 68-73, 86-87).
L’impératif du nationalisme ne puise pas ses racines dans la nature humaine,
mais dans l’ordre social (1989 : 56). Face à un certain nombre de « théories
2erronées » dont il dresse la liste, Gellner revendique son matérialisme
« historique » qui articule « le phénomène étudié – le nationalisme – aux modes
de production fondamentaux de la période durant laquelle il devient
proéminent » (1994c : 44). La nation est une contingence – car elle n’a existé ni
en tout temps ni en toute circonstance –, mais, à un moment donné de
l’histoire, elle apparaît comme universelle et normative, étant donné ses
relations avec les « exigences structurelles caractéristiques de la société
industrielle » (1989 : 56).
Cette distinction entre le phénomène général et ses « manifestations exactes
et formes locales » (1989 : 177) permet de placer celui-là au fondement de
l’idéaltype, tout en mobilisant celles-ci pour élaborer des typologies des
situations nationalistes. Elle sert également à rendre compte de l’écart entre la
force « colossale » (1989 : 77) du nationalisme et les faiblesses des
« nationalismes potentiels » (1989 : 69). Si Gellner peut affirmer que le
nationalisme en tant que tel dominera et que des cultures homogènes, dotées

1 Cette tension entre nécessité et contingence fait écho à celle qui existe entre le temps circulaire
du fonctionnalisme et le temps linéaire de l’historicisme (Roger, 2000). Si l’idéaltype est
fonctionnaliste, la typologie qui en découle est nécessairement historiciste.
2 A. Le nationalisme relève de l’évidence : c’est un phénomène naturel, autogénérateur, inscrit
dans la nature des choses et dans le cœur des hommes. B. Le nationalisme est une conséquence
contingente, regrettable et secondaire d’idées (les analyses d’Elie Kedourie sont particulièrement
visées). C. La théorie marxiste de la « mauvaise adresse » ou de la distribution erronée du message
de sursaut aux nations et non pas aux classes. D. La théorie des « dieux obscurs » décrivant le
nationalisme comme un produit des forces ataviques. 1989 : 183.
42

d’un toit politique et d’un « service d’entretien » s’imposeront comme
« norme », il ne peut prédire quel nationalisme particulier émergera, ni quelle
culture l’emportera (1989 : 73-74 ; 1965 : 174). Aussi, Gellner se refuse-t-il à
définir les conditions permettant à une culture de devenir « catalyseur
nationaliste ». Certes, il existe des critères comme la superficie, l’histoire, les
intellectuels… qui peuvent être mobilisés pour analyser finement une situation,
mais il n’y a pas de « règle générale » permettant de prévoir « quelles ‘nations’
émergeront » (1989 : 73 ; 1965 : 184). Les manifestations du nationalisme sont
modestes face à la richesse du matériel potentiellement mobilisable (dont le
1nombre des langues) et au vu de la pluralité de terrains nationalistes où les
2différences culturelles coexistent avec les inégalités socioéconomiques .
Gellner privilégie la thèse de l’émergence du nationalisme à une époque
donnée, opposée à celle de sa gestation et de sa montée en puissance
progressive. Cependant, s’il affirme que les évolutions historiques concrètes
sont imprévisibles, nie-t-il pour autant le lien entre la qualité des matériaux
préexistants et les possibilités de succès de telle nation en chantier ? L’auteur se
penche, en effet, sur les « mécanismes de sélection » (O’Leary, 1998 : 59) et
admet que certaines cultures prémodernes peuvent avoir leur importance dans
la genèse des nations modernes (1989 : 126). Confronté aux conséquences du
démembrement de l’URSS, Gellner concéda qu’« il peut y avoir un grain de
vérité dans les thèses primordialistes » et évoqua l’idée d’un lien entre
l’édification d’une « communauté imaginée » (le volet moderne et abstrait) et la
mobilisation dans ce processus de « traits culturels préexistants » (le volet de
l’enracinement) (in Periwal ed., 1995 : 3-6). Si le nationalisme « invente des
nations là où elles n’existent pas », il a besoin de « marqueurs différenciateurs
préexistants », quand bien même ces derniers seraient « purement négatifs »
(1965 : 168). À l’instar des langues, divers prérequis culturels sont
potentiellement mobilisables dans la construction nationale. Ses typologies font
ressortir quelques critères significatifs, dont l’existence d’une haute culture,
donc d’une intelligentsia, et le poids des facteurs et contextes extérieurs en cas
de coexistence de plusieurs hautes cultures concurrentes au sein d’une unité
politique.
Le degré d’homogénéité préexistante permettrait d’anticiper les difficultés
d’uniformisation des sociétés politiques modernes, même si les conditions de
possibilité du nationalisme ne se confondent pas avec son essence et ses
manifestations. Si la conscience ethno-historique peut constituer un matériau

1 « Le nationalisme est faible dans la mesure où seule une infime partie de cultures potentielles
candidates au statut de nation formulent cette revendication […]. D’autre part, le nationalisme est
puissant dans le monde moderne puisque pratiquement tout État doit se légitimer en regard du
principe national, l’homogénéité culturelle étant imposée par les exigences de l’industrialisme. »
A. Smith, in Hall&Jarvie eds., 1996 : 131-132.
2 Selon Gellner, les manifestations du nationalisme (« sentiment » et « mouvement ») émergent
dans un contexte de télescopage au sein d’une unité politique entre les inégalités de
développement et les différences culturellement significatives.
43

mobilisable, voire une condition de réussite du nationalisme, celui-ci ne s’y
réduit pas. Dans ses débats avec A. Smith, Gellner conteste la pertinence même
des réflexions sur le caractère authentique (opposé à inventé) des souvenirs
historiques et la continuité entre ces derniers et le phénomène nationaliste.
Cependant, il avoue être sensible au questionnement sur le « nativisme
générique » (le souci de l’enracinement, la dimension agraire et son rôle dans les
conflits territoriaux) (1996 : 638). S’il reste fidèle à son approche moderniste et
à la perspective de la discontinuité, il finit par admettre la nécessité d’examiner
empiriquement les relations entre les États et leurs « nombrils historiques »
(1997 : 90-101).
Gellner bâtit son analyse des affinités électives entre le nationalisme et la
modernité sans nier la pertinence des questionnements, en amont, sur les
« nations avant le nationalisme » (Armstrong, 1982 ; A. Smith, 1986), et en aval,
sur la diffusion du nationalisme ou sur les conflits nationaux dans les sociétés
post-industrielles. En distinguant le nationalisme comme individualité
historique des nationalismes ayant connu une concrétisation historique, il lui
arrive toutefois d’ignorer les raisons de la manifestation ou du succès de tel
nationalisme, au risque de voir remettre en cause son modèle
général : « Comment est-ce possible que le processus qui produit le phénomène
en général n’ait aucun rapport avec les processus qui produisent chaque
phénomène particulier ? Si la plupart des nationalismes sont voués à l’échec,
pourquoi certains finissent-ils par réussir ? » (Beissinger, 1998 : 170 ; A. Smith,
1998 : 27-46). Cependant, en formulant la « norme » qu’est « une culture, une
unité politique », Gellner permet de poser le problème des « cas déviants »
(1989 : 77) : ceux des États qui englobent plusieurs cultures (la Belgique, la
Suisse, le Canada, l’Inde) ou ceux des collectivités culturelles qui ne recherchent
pas l’unification politique (les Canadiens anglophones, les Chinois de Hong
1Kong, les Moldaves, pourrait-on ajouter) .

Pourquoi tel nationalisme ? Typologies

Genèse du nationalisme
La formulation d’un idéaltype de la nation (la congruence comme « norme »
ou étalon) permet à Gellner de procéder à une analyse comparative des
situations nationalistes, envisagées comme trajectoires qui s’en écartent. Le
modèle général postulant la nécessité pour chaque société moderne de résoudre

1 L’auteur explique le dernier type d’exception à la norme comme « choix par défaut de désir
irrédentiste » (exemple de Hong Kong). Quant au premier type d’exception, qui concerne la
Suisse et l’Inde notamment, il renvoie soit à la faiblesse du nationalisme dans un contexte de
multilinguisme, réalité qui serait conforme à sa théorie [sic] ; soit à la perpétuation d’une « société
traditionnelle qui a survécu à la modernisation » et qui peut ainsi tolérer le pluralisme
linguistique ; soit à une situation dans laquelle il s’agit de « parler la même langue, sans parler la
même langue ». 1989 : 155, note 1 ; 1965 : 174.
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le même type de problèmes, la typologie est nécessairement davantage
historique et linéaire. Tandis que le modèle porte sur le caractère nécessaire du
nationalisme à l’époque industrielle, la typologie aborde l’aspect contingent des
manifestations du phénomène, permettant de rendre compte de l’apparent
paradoxe où le triomphe du principe nationaliste coexiste avec l’échec de sa
concrétisation.
Quelles sont les situations sociales qui produisent ou contrecarrent le
nationalisme ? Tel est l’objet de la typologie portant sur la genèse du
nationalisme qui permet, notamment, de rendre compte du pluralisme des
nations. Dans une société égalitaire où les « barrières rigides sont illégitimes », la
superposition des différences culturelles et des inégalités de statut n’est plus
tolérable (1989 : 95-96, l’auteur souligne). Trois « facteurs essentiels »
déterminent les « variétés de l’expérience nationaliste » qui se manifeste dans les
« processus par lesquels la société se met en harmonie avec les nouveaux
impératifs » (1989 : 159, 170-171 ; 1992b : 287-290 ; 1994b : 119-124 ;
1997 : 43, 107-108) : la distribution du pouvoir (distinguant ceux qui détiennent
le pouvoir centralisé et les autres), la possibilité d’accéder à l’éducation moderne
ou à une « haute culture moderne viable » et le degré de pluralité des cultures
(existence ou non d’une culture partagée par les éduqués, ceux qui détiennent le
pouvoir et le plus grand nombre). L’articulation de ces trois « variables
contrastées » donne lieu à huit situations, dont trois où le nationalisme se
manifeste (1984 : 775-776 ; 1989 : 128-150).
Quatre des cinq situations qui n’engendrent pas le nationalisme ne
concernent pas la société industrielle : l’industrialisme précoce dans les sociétés
culturellement homogènes (le pouvoir et l’accès à l’éducation sont entre les
mains d’un seul groupe) ; la situation révolutionnaire du type décembriste (la
classe dirigeante traditionnelle exerce le pouvoir, tout en étant concurrencée par
l’intelligentsia privilégiée du point de vue éducationnel et économique) ; la
société agraire culturellement non différenciée ou atypique et la société agraire
typique (le problème de l’accès de tous à la haute culture moderne ne se pose
pas : les détenteurs du pouvoir possèdent une culture qui leur est propre et qui
conforte leur rang). La cinquième situation que Gellner qualifie de non
nationaliste est celle de l’« industrialisme homogène développé ». Une certaine
uniformisation est présente avant même le stade industriel : les différences
culturelles verticales (entre les traditions populaires et la haute culture) et
horizontales (entre les cultures populaires) sont insignifiantes. Lors de
l’avènement du nationalisme, de simples ajustements sont suffisants pour
consolider une haute culture appuyée par l’État et pour assurer l’accès de tous à
l’éducation. Le processus d’homogénéisation – ou la convergence des traditions
populaires peu différenciées vers une haute culture – se déroule sans conflits
significatifs : les frontières culturelles internes s’effacent, la communication
sémantique et l’exoformation s’imposent, la mobilité sociale est assurée. Le
nationalisme est absent, ou « satisfait ».
45

Gellner définit les trois situations nationalistes tenant compte de
l’hétérogénéité ethnoculturelle, des opportunités d’accès à l’éducation, donc à la
haute culture entretenue par l’État, et de l’impératif de la congruence
(1989 : 141 sq.).
Le nationalisme libéral occidental classique ou le « nationalisme
d’unification » correspond aux situations historiques de l’Allemagne et de
l’Italie. Le pouvoir est détenu par certains et l’écart de pouvoir correspond aux
différences culturelles, mais toutes les élites bénéficient d’un accès à l’éducation.
Le conflit oppose les détenteurs du pouvoir qui maîtrisent une haute culture
aux éduqués dans une autre haute culture. Ces derniers visent à apporter des
« corrections » à l’inégalité de pouvoir tout en procurant un toit politique
protecteur à leur haute culture. L’activité diplomatique et « quelques batailles »
permirent d’opérer le réajustement politique nécessaire à la protection des
hautes cultures concernées.
1Le « nationalisme de diaspora » se réfère aux populations disposant d’une
culture spécifique, qui ne sont pas nécessairement privées d’avantages d’ordre
économique, mais qui sont dépourvues de pouvoir politique. Les exigences de
la société moderne – de mobilité, d’égalitarisme et d’homogénéité – lèsent leurs
privilèges économiques, alors que leurs particularités ethnoculturelles aggravent
leur statut sociopolitique.
Enfin, le nationalisme ethnique du type « Habsbourg » concerne aussi bien
l’Empire austro-hongrois que les régions avoisinantes au sud et à l’est. Il est au
cœur de l’analyse gellnérienne puisqu’il renvoie à une situation nationaliste
« étalon » et incarne le « vrai nationalisme » (1989 : 90, 142). Les détenteurs du
pouvoir ont un accès privilégié à la haute culture, qui est également leur culture
de référence (les Mégalomaniens), tandis que ceux qui sont privés de pouvoir le
sont également d’accès à l’éducation et à une haute culture fondée sur les
cultures populaires correspondantes (les Ruritaniens). Dans la société moderne,
les obstacles à la communication entravent la mobilité, ce qui nourrit le conflit
entre les détenteurs du pouvoir qui se réfèrent à une haute culture et les
nondétenteurs du pouvoir qui peuvent mobiliser une culture populaire distincte
pour contester les inégalités. Cette dernière est érigée en haute culture rivale,
servant à exprimer les revendications, à mobiliser les mécontents, à formuler
l’idée d’une collectivité abstraite et l’exigence d’un toit politique spécifique.
Dans cette situation nationaliste, plusieurs « modes de vie » et « degrés de
citoyenneté » coexistent, fondés sur des traditions populaires distinctes, dont
certaines seulement sont proches de la haute culture dominante (1984 : 765). À
l’âge du nationalisme, ces cultures populaires éloignées de la haute culture
tendent à résister à l’homogénéisation, ce qui conduit au conflit entre un groupe
dominant qui promeut l’homogénéisation au sein de l’« Empire de
Mégalomanie » et un (ou des) groupe(s) culturel(s) subordonné(s), ayant la

1 Concerne les Juifs, les Grecs, les Arméniens et les Parsis, dont les activités traditionnelles dans
les sociétés préindustrielles étaient liées à la finance ou au commerce dans un univers urbain.
46

« Ruritanie » comme base territoriale, qui s’y oppose(nt). Gellner n’envisage que
deux évolutions possibles de cette confrontation : l’assimilation ou le
séparatisme. Dans un premier temps, les Ruritaniens chercheront à adhérer au
principe de la mobilité sociale, donc à s’approprier la langue du groupe
dominant. Mais le « déracinement » est une option douloureuse dont les
conséquences restent incertaines : une mobilité possible mais aussi une
perspective de marginalisation si l’on tient compte des difficultés d’assimilation
(1989 : 92 ; 1984 : 763). Des « humiliations » en résultent, dorénavant
étroitement rapportées aux différences ethnoculturelles. Cette logique défensive
peut coexister avec des stratégies actives d’opposition, consistant à proclamer
une nouvelle haute culture et à exiger une entité politique qui en serait le toit
exclusif. Un retournement cognitif hisse une ancienne culture populaire au rang
de haute culture, supposant la refondation des frontières politiques, culturelles
et éducatives. L’âge du nationalisme permet de transformer le « handicap »
(attitude défensive) en « avantage » (attitude offensive) (1989 : 95).
Dans sa typologie sur la genèse du nationalisme, notamment dans ses
réflexions sur le nationalisme du type Habsbourg, Gellner enrichit son analyse
théorique de deux nouvelles dimensions : la portée affective du nationalisme et
l’importance de l’action humaine (agency) dans sa promotion.
1En réponse aux critiques, Gellner s’est défendu d’avoir négligé la
« signification collective » du nationalisme moderne. Il se dit, au contraire, très
sensible à la force de l’adhésion affective qui porte le nationalisme (1996 : 625).
Le nationalisme entretient des liens puissants avec les intérêts et les
identités : l’investissement affectif s’explique aussi par la capacité du
nationalisme à répondre aux impératifs de la modernisation. Si les individus
deviennent nationalistes pour exiger une conjonction entre leur culture de
référence et leur environnement sociopolitique, c’est aussi parce que la
noncongruence des dimensions implique une « humiliation perpétuelle » : en son
absence « la vie est un enfer » (1996 : 626). Mobiliser les conditions sociales
pour expliquer l’expression des sentiments nationalistes ne revient donc pas à
considérer ceux-ci comme superficiels ou non sincères. Gellner revendique un
seul type de « réductionnisme » : le nationalisme est une conséquence de
conditions historiques singulières (« il n’est pas inhérent à la nature humaine en
tant que telle », 1996 : 637). Il est utile de rapprocher cette affirmation de la
distinction qu’il fait entre le « sentiment ou sentimentalité, à caractère atavique
ou non » et le « besoin authentique, objectif, pratique » qui justifie les
identifications culturelles et leur mobilisation politique (1965 : 160). On peut
conclure que dans sa typologie sur la genèse du nationalisme, Gellner maintient
son explication fonctionnaliste, tout en la nuançant. Le monde industriel exige
la généralisation d’une haute culture, ce qui engendre des formes inédites
d’inégalité entre les collectivités ethnoculturelles, puisque les « humiliations »

1 « Gellner a théorisé le nationalisme, sans en avoir saisi le charme. » Sans avoir considéré « non
pas son utilité fonctionnelle au service de l’industrie, mais son potentiel d’épanouissement
identitaire ». J. Anderson, in Hall&Jarvie eds., 1996 : 425.
47

touchent les individus en tant que membres d’une culture particulière
(1996 : 638). Dès lors, le nationalisme est une réponse aux impératifs de la
modernité, mais il est également le produit d’un besoin de congruence entre la
culture de référence des individus et leur environnement sociopolitique. Au vu
de l’extension des contacts sociaux et de l’exigence de communication
sémantique, la congruence des dimensions permet à chaque individu concerné
1« d’être soi-même » .
Dans sa parabole sur l’Empire de Mégalomanie et la Ruritanie, Gellner
introduit la problématique instrumentaliste de la construction et des choix
identitaires : « C’est le nationalisme qui crée les nations et non pas le contraire »
(1989 : 86). Dans le même contexte, il traite du rôle des agents nationalistes.
Ces thèses, sont-elles compatibles avec son analyse fonctionnelle, selon laquelle
c’est le « besoin objectif d’homogénéité qui se reflète dans le nationalisme »
(1984 : 767 ; 1989 : 72) ? D’une part, Gellner se réfère en termes substantialistes
aux « matières premières » comme les héritages historiques et culturels
(1989 : 77), lorsqu’il évoque ces traditions populaires que la modification des
frontières érige en hautes cultures. D’autre part, il intègre dans sa typologie
l’action volontaire des agents sur ces cultures préexistantes, dont le nationalisme
« se saisit », qu’il « transforme en nation », qu’il « invente » ou qu’il « oblitère »
(1989 : 76). Une haute culture peut être volontairement « fabriquée » ou
« recréée » par la volonté politique (1989 : 115, en référence à Israël). Ces deux
attitudes, comme le remarque à juste titre A. Roger, sont en tension :
« ou bien l’antagonisme entre Ruritaniens et Mégalomaniens trouve sa source
dans un clivage culturel profond et irréductible, et alors seuls les Ruritaniens et
les Mégalomaniens doivent s’orienter spontanément vers le nationalisme ; ou
bien les cultures ne sont qu’une ressource stratégique entre les mains
d’intellectuels ruritariens et mégalomaniens totalement souverains, et alors tous
les groupes ethnolinguistiques sans distinction sont potentiellement
nationalistes » (2000 : 221).
Gellner persistera dans sa volonté de dépasser la dichotomie qui oppose les
nations substantielles aux nations volontairement construites : « Le
nationalisme emprunte son imagerie et son verbiage à l’optique organique, mais
il est de fait ancré dans la réalité sociale de sociétés anonymes et atomisées »
(in Periwal ed., 1995 : 2).

Diffusion du principe nationaliste
Le principe nationaliste de la congruence est une remise en question du
pluralisme culturel au sein d’une unité politique : « le nouvel impératif de
l’homogénéité culturelle […] est l’essence même du nationalisme […]. Cela
conduit au mariage entre l’État et la culture qui nous amène dans l’âge du
nationalisme (1994b : 105, 108). Il place l’homogénéité des organisations

1 On notera que ces explications ne permettent de rendre compte ni des conflits où la différence
culturelle n’est pas manifeste, ni des situations où la différence n’est pas génératrice de conflits.
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politiques et l’unité culturelle des gouvernants et des gouvernés au fondement
de la vie politique. L’« ordre industriel » appelle un « réajustement profond et
tout à fait inévitable du rapport qui lie la société politique et la culture »
(1989 : 56). La culture est vénérée directement ; la fermeture des unités
politiques, leur légitimité et la cohésion de leurs populations exigent
l’occultation des différences internes à la société politique. Gellner évoque « un
voile d’oubli » qui dissimule les diversités et les nuances internes à une « culture
sanctifiée politiquement » (1995 : 10). Dans le sillage revendiqué d’Ernest
Renan, l’auteur propose de substituer, à la base du lien social, ce phénomène de
l’oubli volontaire (induced forgetfulness) à celui de la mémoire inventée (invented
memory, 1994b : 114 ; 1994c : 192 ; 1995 : 17).
Que se passe-t-il lorsque « le pluralisme culturel authentique cesse d’être
viable » (1989 : 86) ? Dans les entités politiques culturellement homogènes, la
transition vers l’industrialisme ne produit aucun conflit nationaliste. Dans les
unités politiques biculturelles, la sécession sera une option plus plausible que
l’assimilation. Quant à l’homogénéisation des organisations politiques
pluriculturelles, au sein desquelles des cultures dotées de ressources
comparables sont enchevêtrées, elle impliquerait de tuer (liquidation physique),
d’expulser (transfert de populations) ou d’assimiler (intégration plus ou moins
forcée) les non-nationaux (1989 : 13, 145 ; 1994b : 108).
Gellner envisage deux grandes réponses à la situation de coexistence de
plusieurs cultures au sein d’une entité politique : l’action sur la culture par
1l’assimilation ou la reconfiguration de l’unité politique par la sécession.
L’enquête sur les formes de « mariage » réel et envisageable entre culture et
politique – comme autant de variations sociohistoriques sur un modèle
théorique – fait ressortir une typologie des formes de diffusion et
d’appropriation du nationalisme. Gellner distingue quatre zones géo-historiques
(time zones), au vu de variables géographiques et chronologiques, et selon une
2logique de gradient (axe Ouest-Est) (1994b : 107 sq.). La diversité des
manifestations du nationalisme fait intervenir de nouveaux facteurs dans
l’analyse, dont les conditions de possibilité du nationalisme (types
d’hétérogénéité sociale et d’organisations politiques) et le rôle du système
international (compétition géopolitique entre les États dans le processus de
réajustement des rapports entre culture et politique) (1994b : 113-118 ;
1997 : 50-57).
La première zone géo-historique est culturellement homogène : elle ne
connaît ni conflits, ni manifestations du nationalisme. Elle couvre les États

1 La loyauté envers l’État ne passe plus par la dynastie ou la religion, mais repose sur la référence
à une culture : on est affilié parce que l’État protège votre culture ; inversement, rejeter la culture
dont l’État constitue le toit politique, en refusant de s’acculturer, serait une marque de déloyauté
politique. Il n’est pas clair si Gellner fait une différence entre la culture publique et les formes
dites denses de la culture…
2 Gellner finira par déplorer la perspective « un peu européo-centrée » de ses analyses. Dans
Rupnik dir., 1995 : 277.
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dynastiques de la côte atlantique, dont les frontières politiques coïncident plus
ou moins avec celles des aires culturelles. L’avènement du nationalisme
n’apporte qu’une « ratification ex post » du mariage entre l’État et la culture.
(L’impératif nationaliste peut néanmoins provoquer quelques « turbulences » et
exiger quelques « ajustements », précise Gellner en référence à Bilbao et
Belfast.) La haute culture et la (les) tradition(s) populaire(s) convergent pour
transformer les paysans en membres éduqués de la société. Les politiques de
construction nationale et démocratique se renforcent mutuellement. Ce type de
congruence caractérise des pays comme le Japon, le Portugal, la Pologne, la
République tchèque, la Croatie.
Dans la deuxième zone, la fragmentation politique concerne des territoires
dotés d’une haute culture standardisée. L’âge du nationalisme se traduit par une
volonté de procurer un toit politique à la haute culture existante. C’est le cas de
l’Allemagne et de l’Italie.
La troisième zone se définit par un morcellement politique doublé d’une
diversité culturelle à caractère imbriqué et antagoniste. Elle comporte une
pluralité de frontières – politiques, culturelles, religieuses – qui ne se
superposent pas. Plusieurs traditions populaires coexistent, dépourvues d’une
haute culture proche comme d’un système éducatif à même de les standardiser,
consolider, diffuser. Tant les hautes cultures normatives que les États qui en
seraient le toit politique sont à créer. Le rôle des « éveilleurs » est primordial
dans la cristallisation des mouvements nationalistes. Il s’agit de l’Europe
centrale et orientale.
Une quatrième zone, qui correspond aux territoires de l’autocratie et de
l’orthodoxie présente des traits semblables à la troisième, jusqu’en 1918. Après
cette date, pense Gellner, l’État soviétique parvient à contrôler et à contenir les
manifestations nationalistes. Dans cette zone que Gellner qualifie de
« politiquement gelée » (politically frozen), les conditions de possibilité pour
assurer le mariage entre un État national et une haute culture sont absentes
(1994b : 123).
Gellner complète cette typologie des formes de mariage entre culture et
unité politique par une deuxième typologie sur la diffusion et l’appropriation du
nationalisme, qui interroge les manifestations du nationalisme en l’absence d’un
processus concomitant d’industrialisation. Cette typologie concerne la troisième
zone géo-historique, censée représenter le « vrai nationalisme ». Les diverses
phases de diffusion correspondent à des césures historiques et politiques, leur
lien avec l’industrialisation ou le développement économique n’étant pas
explicité.
Dans la « configuration viennoise » (l’époque du Congrès de Vienne), le
système dynastique/religieux ne connaît pas de nationalisme comme idéologie.
Les « humiliations » sont multiples, mais elles ne sont pas rapportées aux
différences culturelles. À l’âge du « principe des nationalités » (l’époque du
nationalisme irrédentiste, 1820-1918), le nationalisme triomphe davantage dans
50

le domaine culturel (principe légitimant) que dans la sphère politique
(concrétisation de la congruence). Certaines régions comme les Balkans, où
l’ordre établi est fragile, sont tout particulièrement concernées par le
réajustement des rapports entre culture et politique. Lors de l’étape du
« nationalisme triomphant et autodestructeur » (l’époque de la purification
ethnique, 1918-1941), les nouveaux États ayant succédé aux empires sont
euxmêmes socialement hétérogènes et se consacrent à leur tour à des projets
unificateurs se heurtant à des résistances similaires. Ils partagent les faiblesses
des empires (présence de minorités), auxquelles s’ajoutent de nouveaux défis
(taille réduite, absence de tradition politique et d’élites capables). Pendant la
phase « Nacht und Nebel », les États acquièrent plus de moyens pour imposer des
projets homogénéisateurs : c’est « le temps du nettoyage ethnique ». Enfin, lors
de l’« industrialisme tardif » (l’époque du nationalisme satisfait et atténué),
« l’intensité des sentiments ethniques décroît » (1994b : 122). Une culture
industrielle commune, des bases cognitives partagées, une économie universelle
et des contacts accrus transforment les différences interculturelles sémantiques
en phonétiques (1989 : 171 ; 1995 : 114). Si le principe nationaliste reste
pertinent, l’infrastructure économique perpétuant la dépendance des individus
envers leur culture de référence, l’intensité des manifestations nationalistes
s’atténue. Lorsqu’il sera confronté aux « nationalismes régionaux », qui ne
reposent pas toujours sur des différences culturelles significatives, Gellner
admettra que sa théorie est « incomplète » (1995 : 114).
Ainsi, alors que l’analyse idéaltypique de Gellner formule l’idée d’affinités
électives entre le nationalisme et l’industrialisme – articulant l’objectif du
développement économique, les exigences de mobilité professionnelle et de
communication sémantique, l’importance de l’exoformation centralisée et des
1médias –, l’examen des situations nationalistes marque un glissement de la
logique fonctionnaliste à une démarche historique et sociologique.
L’observation des « écarts » – dont les « nations avant le nationalisme » et le
nationalisme post-industriel –, permet-elle de qualifier l’analyse idéaltypique de
« réductionniste » ? Ceux qui ne récusent pas par principe l’approche
typologique en sciences sociales admettent que, confronté aux enquêtes portant
sur des sociétés historiques, le modèle général (construit) d’un phénomène est
nécessairement réducteur ; qualité qui le rend opérant en tant qu’instrument de
commensurabilité.

1 Si Gellner qualifie K.W. Deutsch d’ « auteur éminent », il propose sa propre définition des
rapports entre le nationalisme et les moyens de communication. Deutsch soutient que l’idée
nationaliste se diffuse à travers les médias et étudie la manière dont les médias transmettent cette
idée à des individus non nationalistes, alors que Gellner met l’accent sur la manière dont les
médias façonnent l’idée nationale par la communication directe, abstraite, centralisée et
standardisée, indépendamment du contenu des messages ainsi transmis. C’est le style et la langue
des messages (le médium, opposé au contenu) qui apparaissent comme des facteurs d’inclusion
dans la communauté abstraite, morale et politique. Gellner, 1989 : 179-180 ; O’Leary, 1998 : 81.
51

Certains faits doivent être analysés au-delà des dimensions qui font
l’individualité historique du phénomène nationaliste, ce qui ne remet pas en
cause la « similarité fondamentale des nationalismes modernes », note Gellner
(1994a : 28 ; 1996 : 630). Et pourtant, les résultats provenant des enquêtes sur
les sociétés concrètes lui permettent d’apporter d’importantes corrections à sa
démonstration idéaltypique. La diffusion du nationalisme, dont les situations de
nationalisme sans industrialisme, questionne la logique fonctionnaliste qui
établit des liens entre le nationalisme et la modernité socioéconomique : les
conséquences précèderaient les causes puisque le phénomène nationaliste est
1expliqué par les besoins auxquels il répond . Comme le relève à juste titre
O’Leary, lorsqu’il formule l’interdépendance, dans la société industrielle, entre
la division du travail, la haute culture partagée et le système exoéducatif
centralisé, Gellner semble affirmer que le nationalisme est bénéfique pour les
États en voie de modernisation.
Le nationalisme, répond Gellner, ne peut être volontairement mobilisé en
vue des conséquences souhaitables qu’il impliquerait pour la société
industrielle : « Les besoins n’engendrent pas de réalités. Mais ma théorie ne le
prétend pas. Elle est clairement causale. » (1996 : 627). C’est la société
industrielle, avec ses exigences, qui produit le nationalisme. Lui-même dérivé
des conditions sociales dans lesquelles il émerge, le nationalisme n’est pas un
vecteur de transformation de la société (1996 : 628). C’est dans une logique de
relations abstraites et non pas dans une perspective normative (que traduit le
terme impropre de « bénéfique ») que Gellner relie le développement de la
société industrielle au nationalisme.
Dès lors, comment rendre compte des nationalismes sans industrialisme, au
regard des relations internes postulées entre l’ordre industriel et le
nationalisme ? Comme le note K. Minogue, « le nationalisme n’est pas une
condition nécessaire de la société industrielle » (voir l’Inde ou l’Afrique), « ni une
condition suffisante de l’industrialisation » (1996 : 11, l’auteur souligne). O’Leary
évoque les cas de l’URSS et de la Chine pour questionner les liens entre les
deux phénomènes, tout en relativisant ses propres thèses lorsqu’il se demande,
en ce qui concerne l’URSS, si le facteur nationaliste est vraiment insignifiant
dans le processus de modernisation du pays (voir le thème du socialisme dans
un seul État) et si l’URSS offre un exemple alternatif viable de modernisation.
Gellner commence par préciser qu’il considère l’industrialisme comme un
sous-ensemble de la modernité. L’industrialisation peut être précédée par la
terminologie et les attentes de la société industrielle : tout un ensemble
2d’« emprunts par anticipation » qui peuvent influencer une société autant que le
processus d’industrialisation lui-même (1965 : 171, note ; 1988 : 210 ;
1994c : 11, 1996 : 636). Ce faisant, il relativise la portée des éléments

1 « Dans la perspective gellnerienne, le nationalisme est cet instrument qui permet de transformer
la société au service d’un désir. » Minogue, 1996 : 126.
2 À noter l’introduction d’un facteur idéaliste dans l’analyse matérialiste du nationalisme.
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