LA NOUVELLE EUROPE

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TomᚠG. Masaryk (1850-1937), est né de mère tchéco-allemande et de père slovaque. Député au Reichsrat de Vienne, il se signale par son combat contre le nationalisme tchèque aveugle et contre l'antisémitisme. Parti en exil en 1914, il écrit La Nouvelle Europe comme un texte de combat, courant 1918, afin de convaincre les gouvernements français et britanniques que la création d'un nouvel Etat tchécoslovaque démocratique contribuera à la stabilité de l'Europe centrale. A l'heure où plusieurs des pays d'Europe centrale achèvent de négocier leur adhésion à l'Union européenne, ce livre conjoncturel de 1918 mais incroyablement actuel continue de fournir des lignes de forces de la compréhension de l'espace européen.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296292758
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Tomas G. Masaryk

La Nouvelle Europe

Préface de Jacques Rupnik Texte établi par Alain Soubigou

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Préface
L'ouvrage de Tomas G. Masaryk (1850-1937) présenté ici au lecteur français pour la première fois depuis 1918 est l'œuvre d'un intellectuel tchèque engagé dans l'action politique et diplomatique qui quelques mois plus tard deviendra le fondateur de l'Etat tchécoslovaque. A l'image de son auteur et des circonstances, cet essai est double: c'est un texte de combat, écrit dans l'urgence politique avec pour but immédiat de convaincre les Alliés, français et britanniques surtout, que la fin de l'Autriche n'était pas la fin du monde et que, sur ses décombres, la création d'un Etat tchécoslovaque est une proposition souhaitable et viable. Mais, au delà de cet objectif immédiat, l'ouvrage a une ambition plus vaste: présenter une réflexion de fond sur la guerre et J'ordre européen et par là formuler pour les Alliés (ce qu'ils avaient quelques difficultés à concevoir): une vision géostratégique de l'espace centre-est européen post-impérial. D'où l'oscillation entre le pamphlet politique et l'essai truffé de réflexions personnelles, de références culturelles ou historiques originales. Dans sa dédicace pour l'édition tchèque, datée du 15 janvier 1918 à Kiev, Masaryk fournit l'une des clefs de l'audace, de la radicalité de son propos: « Longtemps j'ai, conformément au programme de Palacky, œuvré à la réconciliation avec l'Autriche et à la transformer en ensemble d'Etats /ailleurs il parle de fédération! démocratique; la déclaration de la guerre a transformé un problème politique en problème de conscience ». En effet, la «question tchèque »1 avait, selon Masaryk, jusque là reçu deux réponses principales: la première qui remonte à Jan Kollar (17931852) cherche le salut dans l'idée slave, seul contrepoids culturel et politique véritable à l'influence allemande. La seconde celle qui
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Cf. ceskd otazka (La question tchèque), Prague, 1895.

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domina la politique tchèque depuis 1848, c'est l'autroslavisme de Frantisek Palacky (1798-1876), l'historien et homme politique qui, refusant tant le panslavisme sous l'égide d'une Russie autocratique que l'alternative proposée par les révolutionnaires allemands de 1848 (la démocratie s'étend à l'Est par l'absorption ou la dissolution de petites nations slaves dans un ensemble germanique) et préconisait une fédéralisation et une démocratisation de l'Autriche-Hongrie. Comme le note Masaryk, toutes les tentatives de faire reconnaître les droits historiques tchèques par les Habsbourg ont échoué après l'instauration du dualisme austrohongrois en 1867 : les nationalistes hongrois à Budapest comme les nationalistes allemands (prépondérants à Vienne) ont si bien verrouillé le système institutionnel qu'au moment où éclate la première guerre mondiale la politique tchèque est dans l'impasse2. C'est par rapport à ce constat d'échec antérieur que Masaryk conclut, pendant la guerre, que l'Autriche n'est plus la solution, mais fait partie du problème. C'est à Londres, au King's College où l'avait invité son ami l'historien Robert W. Seton-Watson, que Masaryk présente en octobre 1915 une esquisse de sa nouvelle conception dans une conférence célèbre intitulée: «Le problème des petites nations dans la crise européenne ». Au moment même où Friedrich Naumann publie son très influent ouvrage Mitteleuropa (l'Europe centrale comme sphère d'influence allemande) Masaryk formule clairement son argument principal dans cette conférence dont le texte sera largement diffusé: face au projet pangermaniste d'une Mitteleuropa, une Europe du centre-est sous influence allemande, Masaryk propose pour la première fois une vision alternative de la région fondée sur la création d'Etats-nation souverains. L'année suivante, Masaryk et Seton-Watson lanceront (et co-financeront) le magazine The New Europe (La Nouvelle Europe) qui portera en exergue en français sur la couverture:« Pour la Victoire
2 L'Etat tchèque a ses antécédents et son droit historique. Les Habsbourg, dit-il en substance, ont été une « solution» face à la me.nace turque au XVlèmeet XVllème siècle. Le dualisme n'est pas une réponse adéquate aux exigences de réforme de t'âge démocratique. Trop peu, trop tard: J'incapacité de l'Autriche à se réformer est aux y~ux de Masaryk confirmée par les derniers contacts politiques qu'il eut avec les représentants du pouvoir viennois avant de prendre le chemin de l'exil en décembre 1914. 8

intégrale »3. L'éditorial était suivi d'un long article de Masaryk

intitulé «Le pangermanismeet la question d'Orient ».. Ce sont ces
thèses que Masaryk a développées plus amplement dans le présent ouvrage.. L'Europe centrale a, selon Masaryk, une place centrale dans le projet stratégique pangermaniste comme pont vers les Balkans, la Turquie et ce qu'il appelle l'axe Berlin-Bagdad4. Il cite

Bismarck

(<< qui

tient la Bohême tient l'"Europe»), Ratzel le

fondateur de la géopolitique comme discipline académique au $CIYiced'un .p.roj~t.~xpansionniste, MOllllIl,$~n cé~è.brchistorien le nationaliste pour montrer l'importance de l'Europe centrale, et de la question tchéco-slovaque en particulier, dans ce qu'il appelle le projet pangermaniste. Il considère aussi qu'à partir de 1866 (la victoire prussienne à Sadowa), l'Autriche n'est que le prolongement ou l'instrument des intérêts allemands. Dès lors leurs sorts doivent rester irrémédiablement liés dans la défaite à venir. Même les réformes tardives propo~ée$ par les au~tro-marxi~te~ (Renner) ne doivent pas faire illusion: il faut chercher une alternative à l'Autriche-Hongrie. Cette thèse efficace, mais réductrice concernant la menace à combattre, est accompagnée par une vision géostratégique de rechange: Masaryk propose à des alliés encore hésitants (la Russie vient de signer la paix de Brest-Litov-sk, les 'opinions .occidentales sont fatiguées) une formulation claire des buts de guerre. A la zone de crise et d'insécurité des empire bellicistes en décomposition qui va de Gdansk à Trieste, du Golfe de Finlande à Salonique, il
3 Sur la .collabo.ratiQnde T.G. Masaryk et ,R~ . Seton- WatsQn .}JCl1dant guerre et W la en particulier pour la création et la diffusion du programme de La Nouvelle Europe cf. l'ouvrage très documenté des deux fils (eux-mêmes historiens) de l'ami britannique de Masaryk: Hugh et Christopher Seton-Watson, The Making of a New Europe, R.W. Seton Watson and the last years of Austria-Hungary, London, Methuen, 1981, p. 179. 4 Très adroitement, Masaryk recycle fréquemment dans sa stratégie discursive les propres raisonnements des pangermanistes avec la tournure suivante «les pangermanistes eux-mêmes reconnaissent etc. ». Il entend donner ainsi à sa thèse la force d'une évidence, que celle-ci relève d'un déterminisme historique ou de la providence. Le linguiste Roman Jakobson avait remarqué la haute maJ."trlse liJ;lgui~~quede Ma~k (ttProblems oflang1.lage in Masaryk' s w.ritings", in Josef Novâk (ed.), On Masaryk, Amsterdam, Rodopi, 1988, pp. 55-80). 9

convient de substituer l'émancipation des petites nations dans la démocratie et par le lien avec les démocraties occidentales. L'Autriche n'a pas pu ou su fédérer ces petites nations: «seules des nations libres peuvent créer une vraie fédération ». Ce propos, à certains égards très moderne, révèle un homme politique vjsionnaire, même si Ie,sréalités sont 'parfois 'présentées -de façon à étayer le projet, au risque d'escamoter certaines questions de fond. Masaryk anticipe les réserves et concède que la difficulté sera, après la guerre et le démembrement des empires, de concilier la création d'Etats nouveaux et un «juste règlement des questions

territoriales »5. Il est sceptique à l'idée de déplacements de
populations (alors évoquée pour les Balkans et pratiquée après la guerre entre la Grèce et la Turquie). Dans la « nouvelle Europe ».il faudra, dit-il, garantir le droit des minorités et créer une législation internationale et une juridiction d'arbitrage internationale au sein de la Société des nations (chap. 10). Si l'idée du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes que plaide Masaryk semblait s'imposer en 1918 (le président Wilson en sera le promoteur le plus influent), certains de ses propos paraissent étonnement modernes au lecteur d'aujQurd'.hui : faisant r~férçnG~aux massacres dçs Annéni;ÇDspar les Turcs (ainsi que d'autres cas d'oppression en Prusse ou en Autriche) il s'en prend à l'idée dominante dans les chancelleries qu'il s'agirait là d' «affaires intérieures» des Etats en question. C'est «à partir de telles 'affaires intérieures' qu'est née cette guerre mondiale 'extérieure' » (chap. '7). Face à une Realpolitik qui ne connaît que la raison d'Etat, Masaryk suggère implicitement ce que l'on ap~ll~.rait aujourd'hui un droit d'ing~rçnc~ bumanitair~ : l'idée que la souveraineté des Etats n'est pas un absolu en soi, que sécurité intérieure et extérieure sont liées. Il est tentant et sans doute trop facile de soumettre la vision masarykienne de la « nouvelle Europe» de 1918' aux réalités de l'histoire à commencer par celle d'un Etat qui survécu à peine à
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Masaryk est conscient du problème des minorités allemandes importantes dans la future Pologne ou en Bohême. Il considère cependant que leur nombre sera relativement moins important que la part des Polonais ou des Tchèques en Prusse ou ,en Autoohe. Autrement-dit l' on'.ne-peut' rechercher- .la-ju~tice' parfaite, -mais se contenter de la moindre injustice relative (chap. Il). 10

son fondateur. On s'en abstiendra ici..., mais l'on ne peut éluder certaines questions qui frappent le lecteur d'aujourd'hui. 1. La guerre. Ecrit pendant la Première Guerre mondiale c~est aussi une réflexion sur la guerre. Masaryk interprète la guerre comme l'affrontement entre les empires théocratiques réactionnaires et les démocraties occidentales porteuses de .pr-og-rès et d'émancipation. C'est une lecture linéaire de I'histoire, héritée du positivisme d'Auguste Comte. «Je ne crois pas aux catastrophes» écrivait-il dans sa préface à Notre crise actuelle en 1895. L'auteur d'une brillante thèse sur la sociologie du suicide6 et d'une réflexion originale sur le nihilisme7 ne voulait envisager une lecture pessimiste de la Première Guerre mondiale à l'aune précisément de ces catégoriç$. La Premièr~ Guçrr~ m,ondia1~ comme « suicide» d'une certaine Europe. Et la « guerre totale» annonce, certes, l'effondrement de l'ordre ancien et l'avènement de la démocratie, n'était-elle pas aussi la matrice des totalitarismes à venir qui assujettiront tour à tour les «petites nations d'Europe centrale» ? 2. La coopération centre-européenne? C'était l'une des idéçs ",e&s~ntiell~s laqll:ellF ~eposait l'argument ,4e Masaryk en ,Sur faveur d'un nouvel ordre européen stable8. L'inspiration fut et reste capitale pour la viabilité des Etats démocratiques dans la région. En lieu d'ordre stable, on vit plutôt dans l'entre-deux-guerres ce que Hugh Seton-Watson appela « une guerre civile privée » entre les Etats successeurs des empires concernant les frontières et le sort des minorités nationales. Si la Petite Entente (Tchécoslovaquie, You'goslavie, Roumanie) fut pour certains en France l'incarnation
Le livre achevé en 1.878 fut publié en 1881. Durkheim le cite dans sa bibliogmphie (Le suicide, 1897), mais le livre ne fut jamais publié en traduction française. Il est en revanche régulièrement réédité en traduction anglaise: 'f.G.Masaryk, Suicide and the meaning of'civilization, Chicago University Press, 1970 (introduction d'Anthony Giddens). 7 «Le nihilisme - le problème principal de notre temps» écrit Masaryk dans la Russie et l'Europe (Russland und Europa) publié en allemand en 1913 à la veille de la guerre.
H
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C'est aussi.le thème qui nourrit la réflexion d'Emil Sobota (1892-1945)qui, en

1941 (!), revisitait dans W1court essai publié clandestinement la problématique masarykienne « Nova Evropa a mali narodové» repuh1ié après la guerre dans un recueil Glossy (Prague, 1946). L'auteur, ancien collaborateur de Masaryk à la Chancellerie de la Présidence de la République fut arrêté et exécuté par la Gestapo le 25 avril 1945. Il

partielle de l'idée de Masaryk, l'échec de la relation tchécopolonaise montre les limites des projets supranationaux mis en œuvre par des nationalistes... 3. Une nation tchécoslovaque? La barrière slave au pangermanisme, l'ossature de la nouvelle Europe Centrale postimpériale devait reposer, selon Masaryk, sur trois piliers: la Pologne, la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie. Cette construction, légitimée par l'existence d'une « nation tchécoslovaque» comme d'une « nation yougoslave» à partir d'une proximité linguistique, s'est avérée une gageure. Elle correspondait à un moment de l'histoire: trop tôt pour constituer, après une longue histoire séparée, une nation tchécoslovaque ou yougoslave homogène, trop tard par rapport au développement séparé des Tchèques et des Slovaques, des Serbes et des Croates. On retrouve dans La Nouvelle Europe l'anlbiguïté de cette définition de la nation et de l'Etat: tantôt il s'agit de la nation citoyenne, tantôt il est question de la nation « tchécoslovaque» par opposition aux Allemands de Bohême et aux Hongrois de Slovaquie. On ne sort de l'ambiguïté qu'à ses dépens. 4. Une Europe centrale sans l'Allemagne? La nouvelle Europe du centre-est de 1918 affirme avec Masaryk son ancrage dans l'Occident démocratique. Elle ne sera viable que tant que ce dernier (La France et la Grande-Bretagne) sera à la hauteur de ce défi, tant que persisteront les circonstances géopolitiques particulières qui l'ont vu naître. Ceci pose, plus généralement, la question du rapport à l'Allemagne que le philosophe tchèque Jan Patoeka identifie comme l'une des faiblesses de la lecture masarykienne de la première guerre mondiale. Masaryk occulte, selon lui, l'analogie plus profonde entre la question tchèque et la question allemande. En réduisant cette dernière à la « prussianisation» autoritaire il «ne voit pas que la philosophie allemande cherchait à résoudre un problème analogue à savoir le problème d'une existence marginale qui cherche à acquérir la centralité »9. L'Allemagne fut marginalisée au XVllèmesiècle par la France et cherche à reconquérir sa centralité. Les Tchèques, écrit Patoeka, s'engagent avec Masaryk dans une entreprise, toute proportion gardée, analogue, en cherchant après une longue éclipse
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Jan Patocka, Dve studie 0 Masarykovi, Toronto, Sixty-Eight Publishers, 1980, p 60. 12

à retrouver un rôle en Europe centrale. Autrement dit, on ne peut penser la «question tchèque» sans son pendant la «question allemande»; ni la 'nouvelle' Europe centrale sans le facteur allemand. Ces questions soulevées par la lecture du livre de Masaryk justifieraient à elles seules sa réédition. TIfaut pourtant en le lisant aujourd'hui se garder de ce que Bergson appelait « l'illusion du déterminisme rétrospectif» ou des analogies discutables. Il est en effet tentant de constater derrière la disparition de l'Europe de Yalta, celle de l'Europe de Versailles qu'anticipait Masaryk dans La Nouvelle Europe: plus de Tchécoslovaquie, plus de Yougoslavie... La France se retrouve un peu orpheline d'une Europe qu'elle avait contribué à voir naître au lendemain de la Grande Guerre. Et certains d'évoquer déjà les dangers du retour à une Mitteleuropa comme sphère d'influence allemande. C'est oublier deux différences essentielles entre l'Europe d'après 1989 et celle d'après 1918: la présence américaine sur le continent européen et surtout l'existence de l'Union européenne à laquelle vont prochainement se joindre les «petites nations d'Europe de l'Est ». La paix par la démocratie et l'intégration européenne: un projet conforme à l'esprit sinon à la lettre de la «nouvelle Europe» de Tomas Masaryk.

Jacques Rupnik
Directeur de recherches Fondation Nationale des Sciences Politiques

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Présentation
Par Alain Soubigou Ancien normalien, agrégé et docteur en histoire T. G. Masaryk (1850-1937) affirme dans son livre Svetova Revoluce (<< La révolution mondiale », 1925 ; traduction française: La résurrection d'un Etat, Plon, 1929) avoir rédigé le texte de l'Europe nouvelle dans le Transsibérien qui le mena en mars 1918 de Moscou à Vladivostok. En réalité, l'édition tchèque com{X)rte une dédicace datée du 15 janvier 1918. Surtout, ce texte comprend des analyses développées alors qu'il séjournait en exil à Londres en 1915-1916. Il comprend aussi des chapitres avec de claires allusions à des événements du milieu de l'année 1918, notamment des rencontres avec des dirigeants américains. Le texte fut rédigé en tchèque, mais fut immédiatement traduit en français et en anglais. Quoique dédié aux soldats tchécoslovaques, ce texte vise clairement à convaincre les gouvernements français et britannique de la pertinence de la création d'une Tchécoslovaquie indépendante et démocratique sur les ruines de l'Autriche-Hongrie. Cet objectif conjoncturel se double d'une insertion de cette création dans une problématique géopolitique d'ensemble à l'échelle du continent européen. Cette insertion s'inscrit ultimement dans une vision plus universelle encore, posant les fondements d'une démocratie humanitariste. Le texte ici présenté s'appuie sur la traduction française de 1918, introuvable de longue date. Nous avons pris le parti de moderniser le titre, non plus L'Europe nouvelle, mais désormais La Nouvelle Europe, malgré son utilisation par l'extrême-droite en France, bien loin de Masaryk. Ce nouveau titre, qui est aussi celui de la cinquième et ultime partie, est justifié par trois raisons: 15

d'une part parce qu'il rappelle le titre de la revue de Louise Weiss qui se faisait en France le relais des idées de Masaryk, d'autre part pour l'aligner sur les titres des différentes versions européennes, enfin pour nous conformer à un usage largement partagé dans la pratique par les masarykologues. Les conditions de l'édition initiale en 1918 ne justifient pas non plus que l'on s'accroche au titre originel. Alors que la guerre n'était pas achevée, que des légionnaires tchécoslovaques étaient engagés sur le front français, notamment dans la région de Vouziers dans les Ardennes, le livre fut traduit et édité dans des conditions précaires sous la mention insolite «imprimé comme manuscrit ». Aucun nom de traducteur n'apparaît. Des distorsions dans la graphie de plusieurs mots (Moyen Age, Schleswig, etc.) ou dans le choix de termes (principes dirigeants/principes directeurs) incite à penser à un collectif de traducteurs. Le niveau littéraire de la traduction signale des Français sans doute universitaires ou journalistes. On peut formuler I'hypothèse de Français proches de Masaryk et Benes: Etienne Foumol, Fuscien Dominois (traducteur de Svetova revoluce), voire Ernest Denis. Aucun éditeur n'apparaissait non plus, juste une «imprimerie slave» rue du Faubourg Saint Martin à Paris, aujourd'hui disparue. Malgré la grande qualité du travail initial des traducteurs et de l'imprimeur de 1918, l'urgence avait inévitablement laissé des scories: coquilles, raccourcis d'expression, allusions à des personnages ou faits jadis bien connus, expressions vieillies (Lithuanie a perdu son h, anthropologiste a été remplacé par anthropologue, « néo-touraniens » est désormais rendu par JeunesTurcs, etc.). Dans ces conditions, il était impossible de se borner à une réimpression. Il a fallu revoir le texte, réviser la traduction, remodeler la ponctuation, établir des notes les plus légères possibles pour conserver la fluidité de ce texte de combat. Les notes originales de Masaryk sont appelées par des astérisques, les nôtres, quand elles ne sont pas insérées entre crochets dans le texte, sont appelées par des numéros. Dans ce travail, nous nous sommes appuyé sur un rare exemplaire de l'édition originale, confrontée à l'édition allemande d'Emil Saudek parue en 1922 (Das neue Europa, Schwestke, 16

Berlin), à la plus récente édition tchèque (Nova Evropa, Doplnek, Brno, 1994) et surtout à l'excellente édition de Francesco Leoncini (La nuova Europa, Edizioni Studio Tesi, Pordenone - Padova, 1997) . Pour une analyse du contexte politique conlme pour une approche biographique de Masaryk, l'essentiel se trouve dans notre ouvrage Thomas Masaryk (Fayard, 2002).

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Avant-propos
Ce livre a une longue histoire. A l'origine, il a été écrit en Russie, il y a plus d'un an, pendant les désordres de la Révolution. Mon intention était de faire comprendre à nos soldats les problèmes fondamentaux de la guerre.
Le livre était dédié à nos soldats. J'en ai confié le manuscrit à une maison d'édition russe; mais aujourd'hui, je doute que le livre ait pu être publié en Russie. Presque aussitôt après, j'ai dû quitter la Russie pour me rendre en Occident. Pendant mon voyage à travers la Sibérie et sur l'océan Pacifique, j'ai retravaillé une partie du manuscrit de ce livre, que je présente aujourd'hui au public. J'ai écrit sans pouvoir consulter les ouvrages traitant du sujet. Je n'ai pu consulter que quelques ouvrages américains lors de la dernière révision du manuscrit. Mais je répète, que mon but est de discuter quelques-uns des problèmes fondamentaux posés par la guerre. Washington, octobre 1918.

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Première partie

La signification historique de la guerre

Première partie La signification historique de la guerre
Chapitre 1 La guerre est une guerre universelle.
~1. Le trait le plus frappant de cette guerre, quand on y réfléchit, est son extension universelle. Le monde entier a littéralement, supporté pendant quatre ans les souffrances d'une guerre causée par l'attaque lancée par l'Autriche-Hongrie, soutenue par l'Allemagne, contre la Serbie. Le monde entier a été départagé en deux camps. L'Autriche et }'Allemagne n'avaient pour elles que la Turquie, la Bulgarie et la Curie papale. Tous les autres Etats étaient du côté des Alliés. Seuls quelques petits Etats sont restés neutres, mais la majorité de leur population était favorable aux Alliés. L'humanité tout entière a donc, pour ainsi dire, pris position contre I'Allemagne et l'Autriche. Si le consensus gentium [accord général] a servi d'argument en faveur de l'existence de Dieu, cet accord de I'hllmanÎté a sûrement une signification morale aussi élevée: vox populorum, vox Dei. Les statisticiens assurent que le nombre des tués, blessés, prisonniers et disparus s'élève à 25 millions. Ceux qui survivent aux horreurs de cette guerre, les millions de soldats et leurs familles, c'est-à-dire des nations entières, toute l'humanité, méditeront sur cette guerre et sur ses causes. Des millions et des millions d'individus pensent comme je le fais au moment où j'écris ces lignes, à la guerre, à la situation des nations et de 23

l'humanité. Il n'est pas possible que ce gigantesque sacrifice de vies, de santé et de fortune ait été consenti en vain; il n'est pas possible que subsiste sans changement l'actuelle organisation des Etats et des nations, d'où est sortie la guerre; que les hommes d'Etat responsables, les politiciens, les chefs de parti, les particuliers, que les nations et I'humanité, ne comprennent pas la nécessité qu'une réorganisation politique radicale. La guerre ellemême et son importance ont resserré davantage l'humanité. Aujourd'hui l'humanité forme une unité organisée; l'internationalisme est plus intime qu'il ne l'avait jamais été; il a été créé et rénové par cette guerre. D'autre part, les vues d'une société démocratique se sont partout renforcées. La chute du tsarisme n'est pas autre chose qu'un des résultats inattendus de la guerre. L'organisation unifiée de toutes les nations du monde, de toute l'humanité, est le début d'une ère nouvelle, d'une ère où les nations et toute I'humanité seront sciemment maîtresses de leur développement.

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